ÉDUCATION DES HAUTES CITASSES I
père est surchargé de travail. Or nous avons quelques raisons de croire, comme nous l'avons vu, qu'au dernier siècle de la République la mère n'était pas souvent une femme consciencieuse et assidue à ses devoirs. Toujours exposée au divorce, elle devait naturellement se désintéresser de ses enfants, d'autant plus qu'après la séparation elle n'avait plus affaire à eux en aucune façon. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles nous sommes si mal renseignés sur la vie des enfants. Il n'en faudrait pas conclure que ceux-ci fussent malheureux ; ils avaient à leur disposition pour se distraire des jeux nombreux et si connus que les poètes y font souvent allusion : le cer ceau, la toupie, le colin- maillard et leur jeu favori : « les noix et le roi ^^ ». Mais la vraie question n'est pas de savoir s'ils jouissaient de leur enfance, mais s'ils apprenaient physiquement et moralement à devenir des citoyens utiles.
Quand un garçon avait atteint l'âge de sept ans ou environ, bien des familles devaient se demander s'il fallait le garder à la maison ou l'envoyer à une école élémen- j taire ^^. La réponse dépendait sans doute des moyens { dont les parents disposaient. Un père riche était en mesure de diriger toute l'éducation de son fils en le gardant chez lui et en lui donnant d'abord un précepteur puis des maîtres particuliers, au fur et à mesure des besoins. Caton trouva le temps de se charger d'une grande partie de la besogne, mais en se faisant aider par un esclave qui donnait des leçons à ses enfants, ainsi qu'à d'autres. Paul- Emile avait chez lui plusieurs maîtres chargés de l'enseignement sous sa direction 2'. Cicéron aussi semble bien avoir fait instruire son fils à la maison, quoique lui-même eût suivi une école publique. Cependant, il faut croire qu'en général le fils de famille allait à l'école sous la surveillance d'un précepteur, suivant la mode grecque. Il se levait avant le jour, il était soumis à une discipline sévère qui, d'accord avec l'obligation pour tout Romain d'acquéri un minimum de connaissances, le contraignait
à apprendre au moins à lire, écrire et compter ^^. Cette instruction élémentaire dut être bonne en somme ; il est extrêmement rare que nous entendions parler d'une ignorance grossière ou d'une instruction négligée.
Et cependant il faut signaler de sérieux défauts dans ce système élémentaire. Non seulement le maître d'école, mais le précepteur lui-même responsable de la conduite du jeune garçon, étaient presque toujours des esclaves ou des affranchis et ni un esclave ni un affranchi n'était en mesure d'inspirer un bien profond respect au jeune Romain. De là sans doute la nécessité de recourir aux châtiments corporels (auxquels les Romains semblent n'avoir jamais fait d'objection ^^, quoique Quintilien les blâme), plutôt qu'à l'influence morale pour maintenir la discipline ; cela est attesté par la littérature et par les beaux-arts. En outre, le précepteur étant considéré comme responsable de la moralité de l'enfant, les parents durent être tentés de renoncer à la surveillance qui leur incombait ^. La grande majorité des maîtres étaient Grecs et l'enfant appartenant à ce monde gréco-romain où l'on parlait les deux langues et où les Grecs étaient les seules personnes cultivées, cet inconvénient paraîtra naturel et inévitable. Nous connaissons d'ailleurs le mépris foncier des Romains pour les Grecs. Comme témoin en faveur de ceux-ci, nous pourrions, semble-t-il, en appeler à Cicéron, mais lui-même nous laisse voir à l'occasion ce qu'il pensait de leur moralité. Dans un remarquable passage de son plaidoyer pour Flaccus, confirmé par des réflexions éparses dans sa correspondance, il affirme leur reconnaître tous les talents en matière de littérature et de rhétorique, mais il ajoute que la race n'a jamais compris, par exemple, le caractère obligatoire et sacré du témoignage en justice ^^. Le jeune Romain se trouvait ainsi dans cette position anormale d'avoir à subir des châtiments infligés par des gens qu'il méprisait. Ce sont les hommes et non les méthodes qui comptent en éducation ; l'écolier romain avait besoin d'une personne en qui il pût avoii ':onfiance, de quelqu'un à qui il pût être absolument fidèle ; c'est
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<:e même besoin tout-puissant qui s'est manifesté avec tant d'évidence dans le monde politique romain au dernier siècle A. C. ^2.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur cette instruction élémentaire qui n'avait pas d'influence directe sur la vie. Notons-en cependant un des traits. Pour la lecture et l'écriture et pour apprendre par cœur, on se servait de recueils de maximes {yvcoiiat) qui ne sont pas sans analogie avec les Quatrains de Pibrac par exemple. Il nous en reste encore une ample collection, plus de 700, empruntées aux mimes de Publilius Syrus, qui arriva de Syrie à Rome comme esclave à l'époque dont nous nous occupons ; après avoir été affranchi, il devint célèbre en qualité d'auteur de nombreuses pièces populaires oh il trouva moyen d'intercaler de sages dictons et maximes. Il n'est pas probable que ces textes pénétrèrent immédiatement dans les écoles, mais à l'époque du premier Empire Sénèque (Marcus Annaeus Seneca) y fait allusion comme à une des matières de l'enseignement ^. On verra, en les consultant, que ces adages témoignent d'un bon sens pénétrant, parfois de sentiments vraiment humains et qu'ils ont même à l'occasion une certaine saveur de sagesse (sapientia) stoïcienne.
Les jeunes Romains avaient donc le moyen d'apprendre par cœur des préceptes propres à leur inspirer le goût d'une conduite honnête et généreuse aussi bien que d'une sagesse pratique. Mais nous n'ignorons pas quel est le sort ordinaire de nos recueils de maximes ; nous savons que cela ne suffit pas à enseigner à nos enfants, garçons et filles, à se bien conduire, mais qu'il faut l'exemple et les leçons indirectes de leurs parents et de leurs maîtres. Quelque bien tournées qu'elles soient, des sentences ne feront pas grand effet sans une sanction supérieure et cette sanction ce n'est pas à la férule du maître ou du précepteur qu'il faut la demander. Encore une fois, c'est des hommes et non des méthodes que vient la véritable force éducative.
L'étude la plus difficile pour le jeune Romain était
probablement celle de l'arithmétique ; c'est celle-là peutêtre qui rappelait à Horace les souvenirs frappants de son digne maître Orbilius ^*. On trouvera l'explication complète des méthodes de calcul alors en usage dans Marquardt (Privatlehen) et un résumé en une page dans Roman Education, de Wilkins ^^. Il suffit de dire ici que la connaissance du calcul était aussi indispensable que difficile à acquérir. « On exigeait de l'orateur, dit Quintilien, qu'il fût capable non seulement de faire ses calculs en plein tribunal, mais d'expliquer clairement aux auditeurs comment il était arrivé au résultat. » (i. lo. 35). Du petit aubergiste au grand capitaliste, tout homme s'ocpant d'affaires devait être à même de calculer avec aisance. Les magistrats, surtout les édiles et les questeurs^ avaient des secrétaires certainement très habiles comptables ; les gouverneurs provinciaux et toutes les personnes chargées de la perception des impôts dans les provinces ou ceux qui prêtaient de l'argent aux imposés pour leur permettre de s'acquitter étaient sans cesse occupés à leur grand livre. Les pauvres habitants de l'Empire avaient depuis longtemps fait connaissance avec l'habileté des Romains en fait de calcul ^^.
Romani pueri Ion gis rationibus assem
discunt in partes centum diducere « Dicat
filius Albini : Si de quincunce remota est
uncia, quid super est 1 poteras dixisse» «triens» Eu f
rem poteris servare tuam ^'.
Utilitaire jusqu'aux moelles, le Romain des classe? moyennes voulait que son fils fît son chemin dans le monde ; seul le Romain des hautes classes était disposé à sacrifier aux Muses et cela surtout parce que dans les carrières publiques il était de rigueur que le jeune homme ne se montrât ni ignorant ni mal élevé.
Quand le fils de parents à leur aise avait terminé son instruction élémentaire, il était promu à un enseignement
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plus avancé, celui du grammaticus ; il faisait alors connaissance avec la littérature jusqu'à ce qu'on le mît à l'étude de la philosophie, objet principal de ses travaux. Remarquons en passant que la science, c'est-à-dire les mathématiques supérieures et l'astronomie, comptaient dans la philosophie ; la médecine et la jurisprudence étaient devenues des études professionnelles ^^ ; il était nécessaire d'en faire l'apprentissage sous la direction d'un praticien expert, ce qui était aussi le cas pour l'art de la guerre. Dans les écoles secondaires, si l'on peut leur donner ce nom, le programme ne comprenait que la littérature et les humanités; l'enseignement se donnait en grec et en latin, mais surtout en grec, conséquence nécessaire de la pauvreté relative de la littérature latine ^^. Les auteurs étudiés de préférence étaient Homère, Hésiode et Ménandre. Plus tard, après le plein épanouissement de la littérature au temps d'Auguste, les poètes latins, Virgile et Horace surtout, prirent place dans l'enseignement sur le même pied que les auteurs grecs. On étudiait ceux-ci à fond. L'enseignement comprenait l'étude de la langue, de la grammaire, de la métrique, du style et du sujet traité par l'auteur ; on s'aidait de la lecture à haute voix à laquelle on attachait beaucoup d'importance comme à la récitation par cœur. Quant à l'explication du sujet, on laissait au maître la liberté de le commen • ter à son gré et l'on attendait de lui qu'il connût à fond l'explication de toutes les allusions possibles ; les élèves pouvaient ainsi glaner çà et là un bon nombre de notions, entre autres quelques renseignements historiques mêlés, cela va sans dire, à beaucoup de mythologie sans valeur. « In grammaticis, dit Cicéron, poetarum pertractatio, historiarum cognitio, verborum interpretatio, pronimtiandi quidam sonus **'. » Le grand défaut de cette méthode, si on peut qualifier cet enseignement de méthodique, était de fournir rarement à l'élève l'occasion de discerner lefait réel de la fantaisie et d'arriver à cette mentalité scientifique de plus en plus nécessaire à quiconque prétend
réussir dans n'importe quelle carrière. Elle fut si rare à Rome qu'il paraîtrait imprudent de l'attribuer même à un homme d'action comme César ou à un homme de lettres aussi remarquable que Varron.
Il y aurait eu peut-être un remède au mal, du moins en partie, si le maître chargé de l'enseignement eût su faire appel aux exempl s du passé, donnei pour modèles à ses élèves les hommes qui, Grecs ou Romains, s'étaient rendus célèbres par leurs grandes actions et leur noble caractère et rechercher les mobiles de leur conduite dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. C'est là le genre d'enseignement dont nous trouvons des exemples dans Valère Maxime ; la plupart de ses chapitres ^ ont pour sujet quelque veitu spéciale ou quelque belle qualité : la force d'âm.e, la patience, le désintéressement, la modération, la piété filiale, l'amitié et ainsi de suite ; les exemples sont empruntés surtout à l'histoire romaine et, en partie, à l'histoire grecque. Il était bon de faire ainsi appel aux sentiments généreux de la jeune -^se et nous devons à cette préoccupation un livre immortel, les Vies des hommes illustres de la Grèce et de Rome, par Plutarque, qui entendaic bien en faire une œuvre morale plutôt qu'historique. Ici cependant deux réserves. Quiconque parcourt les pages de Valère Maxime constatera que ces histoires des grands hommes du passé sont si détachées de leur miliej historique qu'on ne peut en tirer parti ;poui la conduite pratique de la vie ; elles pourraient même faire plus de mal que de bien en induisant un esprit superficiel à conclure que des actes, justifiables peut-êtie à certaines époques et en certaine- circonstances, le sont en tout temps et en toute circonstance, par exemple, le régicide ou une témérité imprudente en présence de l'ennemi. Cet enseignement indirect manqua son but parce qu'il découragea la réflexion sur les faits et les problèmes contemporains et des hommes aussi bien intentionnés que Cicéron et Caton d'Utique pâtirent de l'insuffisance d'une première instruction purement littéraire. Ce n'est
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pas tout ; elle avait encore le tort d'exagérer l'influence des personnes au cours de l'histoire, à une époque où l'individu réclamait plus que sa part légitime dans l'attention univei selle. Ce fut donc en vain que Polybe chercha à montrer au monde giéco-romain à retrouver les causes générales dans la suite de l'histoire et à méditer sur les phénomènes contemporains ; on négligea ou on oublia ces utiles leçons.
Dans la mesure où l'étude du langage, de la diction artistique, de la lecture intelligente et de l'élocution pouvait aider un jeune homme à se préparer à la vie, cette éducation était bonne surtout parce qu'elle était une excellente introduction à l'étude "de cet art oratoire qui, depuis le temps de Caton l'Ancien, fut le but principal de tous ceux qui visèrent à jouer un rôle politique. Caton avait bien dit à son fils : « Orator est, Marce fili, vir bonus dicendi peritus ^^ », donnant ainsi la première place aux qualités morales de l'orateur et son précepte : « rem tene verJ^a sequentur » est à méditer par tous ceux qui étudient ou enseignent la littérature. Mais de plus en plus le but de toute éducation fut l'art oratoire et particulièrement cet art tel qu'il s'exerçait devant les tribunaux où, au temps de Cicéron, ni la vérité ni les faits n'étaient la chose principale, où l'on demandait à l'avocat d'être avant tout un orateur habile, quitte à rester vir bonus si cela lui convenait.
Au cas où le jeune garçon n'était pas instruit à la maison, il restait à l'école jusqu'à l'âge de prendre la toge virile. A la fin de la République, cet âge était fixé en général entre quatorze et dix-sept ans *^ ; les deux jeunes Cicéron avaient probablement seize ans, Octavien et Virgile quinze, et le fils d'Antoine quatorze seulement quand ils prirent la toge virile. Antérieurement le jeune homme continuait sans doute à porter la prétexte jusqu'à dix-sept ans, âge où il devenait légalement apte au service militaire et où on l'enrôlait immédiatement **. En cas •de besoins militaires urgents, ou s'il le demandait lui-
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même, il pouvait commencer les exercices militaires préparatoires et même le service actif avant d'avoir quitté la prétexte. En cela comme en bien d'autres choses, la vie urbaine avait modifié les mœurs ; dans les villes, le développement intellectuel sinon physique des garçonsest plus rapide et, comme la toge virile était le signe légal de la virilité, le jeune homme qui l'avait revêtue jouissait de ses droits de citoyen et pouvait se rendre utile à sa famille, en l'absence du père, un peu plus tôt que cela n'aurait été possible suivant la coutume primitive. Du reste, il n'y avait pas de règle précise et inflexible et les parents restaient maîtres de décider du moment où leur fils quitterait la prétexte.
A Rome, le changement de costume signifiait qu'on devenait majeur et, aux yeux de la loi, capable de diriger sa propre éducation et de gérer ses biens. On retrouve là un souvenir du temps où, à l'âge de la puberté, le jeune garçon, conformément à un usage commun à tous les peuples primitifs, était admis solennellement au nombre des citoyens et des guerriers. La solennité avec laquelle les Romains célébraient la prise de la toge virile en est une preuve. Après un sacrifice à la maison et la consécration de la toge et de la bulle de son enfance au Lar familier, le jeune homme revêtait la toge virile sans ornements (libéra, pura) ; puis son père ou son tuteur accompagné d'amis et de parents le conduisait au Forum et probablement aussi au Tabularium, où on enregistrait son nom au rôle des citoyens *^.
Sous l'empire des nouvelles conventions grâce auxquelles un jeune homme pouvait devenir légalement homme plus tôt que cela n'avait été la coutume précédemment, il est évident qu'un certain temps devait s'écouler avant qu'il eût acquis les qualités physiques et mentales nécessaires à l'exercice d'une profession. Le barreau étant la seule profession civile qui convînt aux jeunes gens de bonne naissance, le père profitait du temps laissé libre entre la sortie de l'école et l'entrée de son fils.