I, HABITATION DU RICHE I
quand la moitié des affaires de l'Empire s'y traitaient ! Même hors des murs, l'agitation était incessante ; on entendait toute la nuit le roulement des charrettes qui entraient dans la ville ; elles n'avaient pas l'autorisation d'y circuler pendant le jour, du moins à partir du règlement municipal de César, en 46 A. C. Les visiteurs et les clients s'arrangeaient pour arriver à la maison de leur patron dès le matin, comme à sa résidence urbaine. Le fâcheux, tel que celui qu'Horace a immortalisé, se rencontrait non seulement sur la Voie Sacrée, mais partout 011 le courant des affaires entraînait les passants dans son tourbillon ^. Il nous reste de Lucilius une description saisissante de cette vie fiévreuse ; elle se rapporte, bien entendu, à une époque antérieure à la naissance de Cicéron {v. 1228 sqq. — Marx).
Il est indubitable que cette atmosphère excitante avec ses bousculades et ses luttes au Foruîrrr avec ses visites et ses réceptions, avait une influence funeste sur le tempérament et sur les nerfs. Cicéron aimait passionnément cette vie urbaine, mais elle lui coûta cher en exaspérant cette sensibilité qui se manifeste d'une manière charmante dans ses lettres et déplorable dans sa vie politique. Quand il écrivait de Cilicie à son jeune ami Caelius en l'adjurant en termes presque pathétiques de ne pas quitter la ville, il ne pensait pas lui prescrire le régime qui lui avait été si nuisible a lui-même ^^. La clairvoyance et la vigueur nerveuse de César, si frappantes quand on le compare à la plupart de ses contemporains, étaient dues en grande partie sans doute au séjour de douze ans environ qu'il fit, lors de sa prime jeunesse, entre 70 et 50, dans l'air plus salubre de l'Espagne et de la Gaule. Bien des gens étaient épuisés par cette vie de dissipation et par l'ennui qui en résulte et auquel ils ne trouvaient point de remède, pas même en se réfugiant à la campagne. Lucrèce a tracé un merveilleux portrait de cet infortuné qui se hâte de fuir Rome pour gagner sa villa et secouer le pesant ennui qui l'accable ; à peine en a-t-il touché le seuil qu'il se hâte
200 IvA VIE S0CIAI,E A ROME
de commander sa voiture pour retourner à la ville. Se repaître de bonnes choses sans se rassasier jamais ( expier e bonis rébus, satiareque nunquam) , c'était, même pour le véritable épicurien, un sort des plus cruels ^^.
On peut constater alors et antérieurement, depuis plusieurs générations, un désir sincère de s'échapper de temps en temps de la ville pour gagner la campagne loin de Rome, et Cicéron, en dépit de ses éloquentes exhortations à Caelius, goûtait beaucoup le bien-être et le loisir qu'il ne trouvait que dans ses villas.
Scipion l'Africain (P. Corn. Scipio africanus major) fut, à notre connaissance, le premier des Romains célèbres qui eut sa villa rurale non pas pour faire valoir des terres, mais pour s'y réfugier à l'abri du tumulte de la ville. Elle était située à lyiterne, sur la côte de Campanie ; Sénèque l'a décrite dans sa lettre 86 ; on n'y trouvait pas le confort ni les aises des villas plus modernes ; elle était petite. Elle nous intéresse spécialement parce que nous y voyons la preuve que la richesse avait dû s'accroître puisque la possession d'une villa sans sa ferme était possible, mais surtout parce qu'elle nous indique que ce besoin de liberté individuelle qui fait désirer la retraite s'était répandu. Il 3^ a d'autres preuves que Scipion fut un homme de forte personnalité, différent en cela du Romain de son temps ; il tenait à l'indépendance de sa pensée et de ses habitudes, tout en faisant leur part à ses devoirs envers l'Etat, et il se retira à Iviterne pour jouir de sa liberté. Scipion Emilien, le second Africain, quoiqu'il ne fût pas du même sang, avait les mêmes goûts que le précédent, mais ce n'était chez lui qu'un désir de repos et de délassement, celui qui nous fait soupirer après les vacances et que nous connaissons si bien nous autres modernes. « Verum otii jructus non est contentio animi sed relaxatio » (le profit du loisir n'est pas la contention d'esprit mais son repos), dit Cicéron, et, dans un charmant passage, il continue à nous décrire Scipion et Laelius ramassant des coquillages au bord de la mer et se plaisant à redevenir enfants (repue-
l'habitation du riche 201
rascere ^^j. Ce besoin de jouir de la tranquillité et du repos, d'être quelque temps au moins livré à soi-même, de retrouver son moi, ce moi de quelque valeur indépendamment de l'existence du citoyen, se rencontre chez le contemporain de Cicéron et plus encore chez le fonctionnaire surmené de l'époque impériale. Deux fois dans sa vie Tibère, le maladif empereur, voulut fuir les hommes; il se réfugia à Rhodes, puis à Caprée, reclus mélancolique, usé par le travail.
C'était alors à chacun en particulier à se pour\'oir de sa « station de repos ». Il n'existait rien d'analogue à l'hôtel moderne. Dans les grandes et luxueuses villes d'eaux sur la côte de Campanie, Baïes ouBaules par exemple, les habitations étaient toutes, que je sache, des résidences particulières ^^. Nous n'avons pas l'intention de décrire ici ces centres du luxe et du vice, très impropres à procurer au Romain fatigué le calme désiré ; la société de Baïes était le lieu d'élection de la chronique scandaleuse ; une femme comme Clodia, la Lesbie de Catulle, pouvait y mener à son aise sa vie dissolue au vu et au su du public ^*.
Nous irons de préférence faire rapidement le tour des villas de Cicéron ; cela nous permettra d'esquisser une description de la maison de campagne et de la vie champêtre au dernier siècle de la République. Cette visite nous sera facilitée par un livre excellent dû au Dr. O. E. Schmidt ; son enthousiasme sincère pour Cicéron l'a conduit à visiter en personne tous ces sites et à les décrire, ce dont il s'est acquitté de la manière la plus heureuse ^'.
Puisqu'il n'y avait pas d'hôtels parmi lesquels on pût, quand on aimait le changement, choisir une retraite pour ses vacances, le Romain n'hésitait pas à acheter un terrain pour y construire, à acquérir une villa toute bâtie, ou à transformer une de ses fermes en une résidence munie de tout le « confort moderne ». Pour le choix du site, il se dirigeait du côté du sud de l'Italie. Il se procurait aisément ce qu'il lui fallait, soit dans les contrées les plus pittores-
202 I.A VIE SOCIAI.E A ROME
ques du Latium au milieu des collines et des bois des Monts Albins ou de Tusculum, soit dans les fertiles plaines de la Campanie, paradis de l'oisif romain. Dans ce cas, il préférait le voisinage immédiat de la mer, et du reste on peut, sans quitter le Latium, trouver des promenades au bord de la mer, comme Scipion et Laelius. Toutes ces régions méridionales commençaient à se couvrir d'habitations commodes et luxueuses, mais dans la partie centrale et montagneuse de l'Italie, où le climat est plus rigoureux, la villa était encore l'ancienne ferme consacrée à la culture de la vigne et de l'olivier. Pour Cicéron et ses amis le mot de villa ne leur suggérait plus l'idée d'une ferme et d'une exploitation agricole, sens qu'il eût toujours pour le vieux Romain, comme dans le traité de Caton sur l'agriculture ; il évoquait alors l'image de jardins, de bibliothèques, de bains, de collections artistiques et de pièces nombreuses accommodées au travail ou aux réceptions. Quelquefois le jardin avait la dimension d'un parc orné de viviers et peuplé de gibier en abondance. Celui d'Hortensius, près de Laurentum, couvrait un espace clos de cinquante arpents, plein de bêtes sauvages et de gibier de toute espèce. Varron raconte que le célèbre orateur aimait à placer ses hôtes sur une éminence dans son parc, puis y mandait son « Orphée », auquel il ordonnait de chanter et de jouer d'un instrument ; au son de cette musique, on voyait accourir une foule de cerfs, de sangliers et d'autres animaux dressés sans doute à cet exercice par l'appât de la provende i^. Tels étaient les goûts du grand maître de l'éloquence <( asiatique ».
Ceux de son grand rival étaient plus simples en fait de vie champêtre comme de rhétorique. La villa de Cicéron n'avait pas ce luxe vulgaire ; il préférait posséder plusieurs maisons simples, mais confortables, plutôt qu'une ou deux magnifiques. Les siennes étaient au nombre de six, sans compter une ou deux propriétés qu'il acheta pour un usage spécial et temporaire. Il est intéressant de remarquer quelle relation ces diverses habitations ont eue avec
i^'habitation du riche 203
sa manière de vivre. Il ne pouvait pas se permettre de s'éloigner beaucoup de Rome ou d'une des voies principales qui y menaient rapidement. Toutes ses villas étaient situées sur une ou près d'une des grandes routes qui se dirigent de la capitale vers le Sud. Par la Voie I^atine il pouvait atteindre en une heure ou deux Tusculum où, après la mort de Catulus, en 68, il avait acheté la villa de cet excellent aristocrate ^^. Il est impossible d'en déterminer la situation avec exactitude, mais Schmidt donne de bonnes raisons de croire qu'elle était là où l'on a l'habitude de la placer, sur la pente de la colline au-dessus de Frascati, C'est bien là, croyons-nous, qu'elle s'élevait et non dans le creux près de Grottaferrata ^ ; quiconque a visité ces lieux n'oubliera jamais l'admirable vue dont on y jouit, ni la fraîcheur de l'air qu'on respire sur ces pentes fleuries. Il n'est pas étonnant que le propriétaire les aimât. Après avoir pris possession, il écrit à Atticus : * C'est là seulement que j'oublie, dans un doux repos, mes peines et mes ennuis. » {ad Ait. 1, 5, 7.) Et encore : « Je suis si enchanté de Tusculum que, dès que j'y arrive, je me sens enchanté de moi-même. » {ad Ait. i, 6.) C'est là qu'il composa la plupart de ses œuvres littéraires ; il y avait l'avantage d'être à portée de la magnifique bibliothèque de Lucullus, dont la villa toute proche lui était toujours ouverte ^i. A Tusculum il passa bien des moments heureux, jusqu'au jour où sa fille bien- aimée Tullia y mourut en 45. Après cette perte, il renonça quelque temps à s'y rendre, mais il finit par surmonter sa répugnance et ces lieux lui restèrent chers jusqu'à la fin de sa vie. Si cette villa était bien où nous aimons à nous la représenter, la grand'route passait assez près dans la vallée entre Tusculum et le Mont Albin ; après l'avoir suivie pendant une cinquantaine de milles (80 kilomètres), Cicéron arrivait au Liris, non loin de Frégelles, y quittait la route et ne tardait pas à se trouver à Arpinum, son lieu de naissance et propriété qu'il tenait de ses ancêtres. A cette vieille maison Cicéron fut toujours tendrement
I,A VIE SOCIAI^E A ROME
attaché ; il ne parle d'aucune autre en un langage qui montre plus clairement combien son cœur était sensible aux beautés naturelles surtout quand ses souvenirs les