CHAPITRE III
LES GENS d'affaires ET LEURS OPÉRATIONS.
A Rome, les hautes classes se partageaient à peu près en deux catégories, suivant que leurs membres entendaient ou non briguer des magistratures qui leur permissent de parvenir plus tard au Sénat. A l'ordre sénatorial appartenaient tous les sénateurs et tous les fils de sénateurs, qu'ils eussent ou n'eussent pas été élus auparavant à la questure, magistrature qui, à partir de Sylla, donna le droit d'entrer au Sénat. Mais en dehors de cet ordre, il y avait un bon nombre d'hommes riches et cultivés dont beaucoup étaient dans les affaires ; nous entendons par ces mots, non pas tant le commerce et les opérations mercantiles, que la banque, le métier de prêteur, les entreprises pour le compte de l'Etat et la ferme des impôts. On désignait les citoyens de cette classe par le terme assez étrange de chevaliers (Equités) que les historiens modernes de Rome emploient par malheur encore souvent. C'était en réalité à cette époque la partie la moins guerrière de la population. Voici l'origine de leur nom : on le donnait primitivement aux cito^^ens qui, propriétaires de leur cheval et payant un certain cens (équités equo privato), avaient par suite le droit de servir dans la cavalerie ; plus tard, on exigea le même cens des juges auxquels Caius Gracchus attribua la juridiction en matière de concussion, de sorte que la loi de Gracchus eut pour effet de constituer un ordre équestre à côté de l'ordre sénatorial ^, avec un cens de quatre cent mille sesterces, cent mille francs environ. Quiconque possédait ce capital pouvait se qualifier d'Eques, pourvu qu'il ne fût pas sénateur.
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même s'il n'avait jamais ni servi dans la cavalerie ni enfourché un cheval.
Ce qui doit nous occuper ici, ce sont les affaires de ces chevaliers, non l'histoire de leur rôle dans l'Etat. Nous les considérerons comme les représentants des capitalistes et nous étudierons les principaux usages auxquels ils employaient leurs capitaux à l'époque de Cicéron, car ce sont eux qui traitaient la plus grande partie des affaires d'argent de l'Empire, non pas toujours il est vrai pour leur compte personnel. Ils se faisaient souvent les prête-noms de personnages sénatoriaux et se chargeaient de placer leurs capitaux et de les faire valoir. I^a loi, à la prendre au pied de la lettre, n'autorisait pas un sénateur à s'occuper d'affaires qui le contraignissent à quitter l'Italie - ; on y avait besoin de ses services et, s'il eût vaqué à ses fonctions officielles avec zèle et énergie, il n'aurait jamais pu trouver le temps de voyager pour ses affaires personnelles. A l'époque dont nous parlons, il y avait bien des moyens de se soustraire à ses devoirs ; on en profitait trop souvent ; bien des sénateurs, sans aucun doute, chargeaient des chevaliers de leurs intérêts à l'étranger et il est donc juste de dire que ceux-ci avaient entre les mains la presque totalité des affaires monétaires de l'Empire.
Le cens en question nous paraîtra peut-être bien bas, mais il ne nous indique pas quelle pouvait être la fortune réelle d'un chevalier riche. Rien n'est plus étonnant, dans l'histoire du dernier siècle de la République, que Ténormité des capitaux dont quelques particuliers disposaient et des sommes prêtées ou empruntées pour leur compte par des hommes d'Etat dont les noms nous sont familiers. On nous dit que les dettes de César, encore tout jeune homme, s'élevaient à sept millions de francs et que Crassus avait placé deux cents millions de sesterces — environ cinquante millions de francs — en biensfonds seulement ^. Cicéron, quoique ses aû'aires fussent parfois embarrassées, trouva toujours à emprunter les sommes considérables qu'il dépensait en maisons, en
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"bibliothèques, etc. Ces personnages appartenaient à l'ordre sénatorial ; quant aux chevaliers proprement dits, qui s'occupaient surtout de prêts, nous n'en savons pas aussi long sur leur compte : ils n'étaient pas aussi en vue que les précédents. Par bonheur, en revanche, nous connaissons bien Atticus, le type de ce qu'il y avait de mieux et de plus distingué dans l'ordre équestre, grâce à la petite biographie que Cornélius Népos, son contemporain et son ami, nous a laissée de lui et aux nombreuses lettres de Cicéron qui lui sont adressées. Il tenait de son père une modeste fortune de quatre cent mille francs. Il l'employa à l'acquisition de terres, non en Italie, mais en Epire, où les prix étaient probablement plus bas. Quant aux bénéfices de sou exploitation, conduite par lui sans doute avec beaucoup de soin et d'intelligence, il les replaça autrement. Il prêta de l'argent à des villes grecques : à Athènes, sans réclamer d'intérêts ; à Sicyone, sans grand espoir de rentrer dans ses fonds ; mais nous pouvons croire qu'il fit avec beaucoup d'autres villes des opérations analogues et très fructueuses. Il entreprit aussi le métier d'éditeur, en achetant des esclaves habiles copistes, et en cela, comme en beaucoup d'autres choses, son amitié fut d'un prix inestimable pour Cicéron. Si nous nous rappelons qu'à cette époque tout homme vraiment cultivé possédait une bibliothèque et tenait à se procurer le dernier livre paru, nous comprendrons combien cette entreprise put prendre d'extension et devenir profitable ; nous ne serons pas surpris de voir Cicéron dem.ander à Atticus de veiller à ce qu'on pût se procurer à Athènes et dans les autres villes grecques des exemplaires de l'histoire de son consulat écrite en grec ^. Cet habile homme plaça aussi des fonds dans l'éleVage des gladiateurs qu'il louait ensuite avec bénéfice, comme il louait sans doute ses esclaves copistes ^. Enfin, il possédait des maisons à Rome ; il a dû faire de l'argent de bien des façons différentes, dépensant peu pour lui-même, s'occupant personnellement de toutes ses affaires avec une
attention infatigable, comme il le fit pour celles de Cicéron avec un entier désintéressement. Nous le regardons comme le type le plus honorable de l'homme d'affaires romain ; ce n'est pas le millionnaire gorgé d'or qui passe sa vie au milieu d'un luxe grossier ; c'est un homme qui aima le travail pour son compte et pour celui de ses amis et qui avait acquis des hommes et des choses une connaissance si approfondie qu'il put faire sa fortune sans inquiétude ni pour lui-même ni pour les autres. Nous ignorons quels profits il réalisa dans ses diverses affaires, mais il s'en occupait depuis plusieurs années quand il dut à l'héritage d'un oncle la plus grande partie de sa fortune. Cet oncle, capitaliste et financier, était de naturel moins distingué et moins raffiné que son neveu. Cornélius Népos le peint d'un trait comme un familier de 1,. lyucullus, riche et d'un caractère très difficile. IvC neveu fut la seule personne qui pût s'entendre avec ce père Grandet de la société romaine et ce simple fait nous en dit autant sur le caractère et les sentiments d'Atticus que toute la correspondance de Cicéron. L'heureux résultat de ces bonnes relations fut que l'oncle légua à son neveu une somme qu'il est permis d'évaluer à deux millions cinq cent mille francs ^, et, à partir de ce moment, si Atticus n'est pas un archi-millionnaire, on peut cependant le considérer comme un gros capitaliste dont les fonds, solidement placés, ne cessaient de s'accroître.
On ne peut donc douter ni de l'abondance des capitaux à Rome au dernier siècle A. C, ni des capacités financières de beaucoup de capitalistes, ni des moyens nombreux et profitables qu'ils trouvaient d'en tirer parti. Mais si nous voulons nous mieux renseigner sur l'histoire financière de Rome, ce qui est de la plus grande importance pour bien comprendre et caractériser avec précision non seulement l'état économique mais l'état social et moral de Rome à cette époque, il nous faut remonter au moins (jusqu'à la guerre avec Hannibal.
IvOngtemps auparavant des particuliers eurent à leur
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disposition des capitaux surabondants ; c'est un fait bien connu et prouvé par l'ancienne législation romaine sur les dettes et par les renseignements traditionnels que nous possédons §ur les fâcheuses relations entre débiteurs et créanciers. Pour ne pas remonter trop haut, notons un fait frappant que nous rencontrons dès le début de cette terrible guerre. En 215 A. C. et l'année suivante, le trésor se trouva presque épuisé ; alors, pour la première fois, que nous sacliions, des particuliers vinrent à la rescousse et prêtèrent à l'Etat des sommes considérables ' ; les prêteurs appartenaient à des associations qui, lors des guerres précédentes, avaient fait de bonnes affaires dans des entreprises pour le compte de l'Etat. La présence d'Annibal en Italie contribua à tarir les ressources de l'Etat; elle intercepta les approvisionnements en métaux précieux et força les Romains à réduire à une once le poids de l'as et, chose surprenante, à frapper pour la première fois de la monnaie d'or — mesure nécessitée sans doute par la disette d'argent — et à se servir de l'or en lingots appartenant au trésor ou à des particuliers. A la fin de la guerre, l'argent redevint abondant ; dès lors, tous les comptes se réglèrent en argent, et l'on cessa peu à peu de frapper de la monnaie d'or.
Quand Rome, après la défaite décisive de son ennemi mortel, eut le bonheur de pouvoir de nouveau respirer, on y vit affluer ces richesses dont le capitalisme du temps de Cicéron fut la conséquence directe. Les sources principales de ces richesses furent, du moins en ce qui concerne l'Etat, les indemnités payées par les peuples vaincus, par Carthage et par Antiochus de Syrie surtout, et le butin que les généraux victorieux apportèrent à Rome. Tite-Ivive en a gardé un compte précis et le meilleur exemple à citer est peut-être celui du butin que Scipion l'Asiatique rapporta d'Asie Mineure en 189 A. C. Pline remarque que la première invasion du luxe en Italie vint de là ^. On a calculé que le montant total des indemnités peut s'évaluer approximativement, pour la période des
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grandes guerres du second siècle A. C, à cent cinquante millions de notre monnaie et la valeur du butin à la même somme environ. Il faut tenir compte, en outre, du produit des mines d'argent de l'Espagne, dont les Romains s'em.parèrent comme de toutes les autres possessions carthaginoises ; les plus riches étaient voisines de Carthagène ; Polybe nous apprend que, de son temps, on y occupait quarante mille mineurs et qu'elles donnaient d'énormes bénéfices ^.
Tout cela allait au trésor, sauf la part du butin distribuée aux soldats romains ou alliés, les premiers recevant régulièrement le double des seconds. Mais l'afEluence de ces richesses dans la caisse de l'Etat ne tarda pas à affecter la prospérité de toute la communauté ; la meilleure preuve en est que, en 167 A. C, après la seconde guerre de Macédoine, l'impôt sur la fortune ne fut plus exigé de tous les citoyens. Dorénavant, le citoyen romain fut exonéré de toute charge ou peu s'en faut, sauf l'obligation du service militaire, et encore y avait-il déjà des signes évidents qu'il commençait à s'en lasser. Il voyait les grands personnages de son temps, enrichis à l'étranger, mener une vie fastueuse, et le goût du bien-être et de l'oisiveté le gagna bientôt lui aussi inévitablement. Polybe, il est vrai, qui écrit entre 140 et 130 A. C, se refuse à admettre que les Romains de marque fussent corrompus et rapaces ^°, et ses amis, Paul-Emile et ses fils, se distinguaient par leur stricte probité ; mais la seule présence de ce mot « probité » dans les épitomés de Tite-Live qui se rapportent à cette époque est une preuve trop manifeste de la •corruption générale. En 149 A. C, pn édicta la première d'une longue série de lois destinées, mais en vain, à mettre un terme aux exactions des gouverneurs provinciaux et, comme cette loi institua pour la première fois une cour permanente chargée d'en connaître, on est en droit de conclure que les délits de cette espèce étaient fréquents et allaient en augmentant.
Un caractère remarquable de cette affluence de riches-