I.ES GENS d'affaires ET LEURS OPERATIONS
ses est son extraordinaire soudaineté. Dans l'espace d'une seule vie, celle de Caton le Censeur, qui mourut âgé en 149 A. C, la condition financière de l'Etat et des particuliers changea de fond en comble. Caton aimait à gagner de l'argent et savait très bien comment s'y prendre pour cela, ainsi que son traité d'agriculture le prouve clairement ; mais il ne voulait faire que des gains légitimes et entendait les employer utilement ; aussi n'épargna-t-il pas sa peine pour empêcher les autres de faire des profits malhonnêtes et des dépenses inutiles. Il sut voir que cette soudaine afïluence troublait l'équilibre de la mentalité romaine et que ce désir de gagner de l'argent se substi- ^ tuait au sentiment des devoirs envers l'Etat. Il comprit; qu'aucun Romain ne pouvait servir deux maîtres, Mammon et l'Etat, et que Mammon prenait la haute main dans la direction de la vie romaine. Si l'accumulation des richesses eût été graduelle et non soudaine, naturelle et non artificielle, le mal que nous signalons ne se fût pas produit ; comme en Angleterre à partir du xiv^ siècle, l'accroissement régulier du capital n'aurait causé aucun trouble moral, n'aurait engendré aucune fausse théorie économique, parce qu'il aurait été organique et aurait eu pour soutiens des principes économiques solides et naturels ". Comme l'historien français l'a dit avec un singulier bonheur d'expression ^^ : « L'or est comme l'eau d'un fleuve ; s'il inonde subitement, il dévaste; s'il arrive par mille canaux où il circule lentement, il porte partout la vie. » C'est à l'époque de ces grandes guerres si funestes à la condition économique de Rome, que les gens d'affaires, c'est-à-dire les capitalistes qui n'appartenaient pas à l'ordre sénatorial, commencèrent à prendre une réelle importance. Au siècle suivant, tels que nous les connaissons d'après la correspondance de Cicéron, ils devinrent un des grands pouvoirs de l'Etat, non seulement à Rome, mais dans tous les coins de l'Empire. Voyons maintenant comment ils acquirent tant d'importance et de puissance et comment ils surent tirer parti de leurs capitaux et des
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circonstances favorables. Les historiens omettent ordinairement de l'expliquer et cependant il est, sans cela, impossible de comprendre l'état de la société et de la vie publique à Rome à cette époque.
On peut distinguer deux classes de gens d'affaires selon le genre de leurs entreprises, soit pour le compte de l'Etat, soit pour leur compte particulier. Il ne s'ensuit pas que ces deux classes s'excluent réciproquement ; on pouvait fort bien placer des fonds à la fois dans des entreprises particulières et publiques ; mais elles étaient parfaitement distinctes les unes des autres et portaient des noms spéciaux. L'entreprise publique se nommait pnhlicum ^^ et les entrepreneurs étaient les puhlicani ; l'entreprise particulière, negotium, et les hommes d'affaires qui la dirigeaient étaient des negotiatores (négociants). Les publicains formaient entre eux des sociétés par actions (societates puhlicanorum) . Les simples hommes d'affaires pouvaient s'adjoindre un ou plusieurs associés ^^, mais ils semblent en général avoir opéré seuls. Occupons-nous d'abord des publicains.
Dans le passage cité plus haut, Tite-Live nous dit que des sociétés de publicains firent des avances à l'Etat et il ajoute que trois d'entre elles concoururent pour obtenir l'adjudication de l'emprunt. Il est donc clair que l'adjudication des travaux publics fonctionnait en plein avant cette date et que les adjudicataires recouraient déjà à l'association pour diminuer les risques. Ce système est la conséquence de la nature des choses et il ne faut pas à l'historien beaucoup d'imagination pour en prévoir le développement. A mesure que Rome s'engagea dans des guerres qui lui assurèrent d'abord la conquête de l'Italie, puis, peu à peu, de vastes domaines d'outre-mer, il fallut équiper et approvisionner des armées et des flottes, ouvrir des routes, faire rentrer les revenus de l'Etat, ériger des bâtiments nouveaux à l'usage du public et du culte, se procurer des céréales pour ravitailler une population croissante, et avant tout percevoir les impôts en
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Italie aussi bien que dans les provinces, au fur et à mesure de chaque conquête ^^. L/C gouvernement manquait de l'organisation nécessaire pour faire face à tous ces besoins ; il n'avait pas comme nous des départements ou bureaux, chacun avec son état-major d'employés permanents ; eût-il été mieux pourvu, qu'il eût encore trouvé plus commode, comme c'est le cas des gouvernements modernes, de charger des entrepreneurs des travaux nécessaires. Tous les cinq ans, les censeurs mettaient en adjudication diverses entreprises que des compagnies d'entrepreneurs devaient exécuter à forfait, quitte à tirer de l'affaire le profit qu'ils pourraient. Cela épargnait beaucoup de soucis au Sénat et aux magistrats à qui incombaient d'autres soins, et le système n'eut aucun inconvénient aussi longtemps que les Romains restèrent honnêtes et incapables d'agioter ou de négliger l'ouvrage. Le seul fait qu'ils s'associaient pour l'entreprise montre qu'ils se rendaient compte du risque qu'elle comportait et voulaient le diminuer autant que possible ; cela n'est pas une preuve de rapacité, mais du désir de sauvegarder le capital engagé. A mesure que Rome étendit ses conquêtes, au second siècle A. C, et dut pourv^oir à des besoins publics toujours croissants, on s'aperçut que, si les concessionnaires couraient quelques risques, ils pouvaient en revanche avec de l'habileté, de l'expérience et à condition de ne pas s'embarrasser de trop de scrupules, trouver dans ces affaires des placements parfaitement sûrs et profitables. Il en est ainsi surtout de la perception des impôts dans ces provinces, comme la Sicile et l'Asie, qui payaient en dîmes et ne s'acquittaient pas en un seul versement. On y faisait parfois de gros bénéfices, vu qu'il n'était pas nécessaire de se montrer trop délicat quant aux droits et aux réclamations des provinciaux. Dès le temps des Gracques, ces sociétés par actions étaient devenues le placement favori de tous ceux qui avaient à leur disposition quelques capitaux, et personne li'hésitait à en profiter. Polybe, qui vécut plusieurs années à Rome à cette époque, et qui
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connaissait à fond la vie romaine, nous a laissé, dans son vi^ livre (chap. xvii), des renseignements précieux sur l'empressement universel du public à se procurer des actions de ces sociétés ; ce placement passait donc à îa fois pour sûr et lucratif.
Ces sociétés étaient administrées par des hommes d'affaires connus, comme nos sociétés par actions le sont par des capitalistes influents. Polybe nous dit que ceux d'entre eux qui s'y intéressaient prenaient part aux adjudications des censeurs ; on les nommait mancipes, parce qu'ils levaient la main pour signifier qu'ils acceptaient l'adjudication 1^. D'autres, ajoute Polybe, s'associaient avec les mancipes et partageaient avec eux les responsabilités ; c'étaient les socii. Il était nécessaire, cela est évident, de fournir des garanties pour la bonne exécution du contrat et Polybe ne manque pas de mentionner aussi les praedes ou cautions ^'^." Enfin, il dit que d'autres personnes encore engageaient leurs biens en faveur de ces membres officiels des compagnies, ou en leur nom, pour l'entreprise publique. Les derniers termes dont Polybe se sert prêtent à plus d'une interprétation, mais comme il ajoute que tous ceux qui avaient de l'argent le plaçaient dans ces entreprises, nous pouvons en inférer qu'il entend parler des participes ou actionnaires porteurs de petites actions (partes) ou de très petites actions (particulae) ^^. Cicéron, dans une des Verrines (ii, i, 55), semble bien distinguer les actionnaires des associés ; il y cite une disposition introduite illégalement par Verres, en qualité de préteur., dans un cahier des charges (lex censoria) des censeurs : « qui de censorihus redemerii eum socium ne admittito, neve partem dato » (celui qui se sera fait adjuger une concession par les censeurs n'aura pas le droit ni de prendre un associé ni de donner une participation). S'il en est ainsi, nous pouvons regarder l'associé comme participant à l'administration de l'affaire et aux responsabilités, tandis que le commanditaire se bornait à y placer son argent'^. La gérance appartenait à un directeur (magister) résidant
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à Rome, nommé pour un an comme les magistrats de l'Etat, et représenté, dans les provinces, par un fromagister (sous-directeur) analogue au pro-magistrat, avec un état-major de nombreux assesseurs ^^. Les communications entre l'administration centrale à Rom.e et celle des provinces étaient assurées par des courriers (tahellarii) esclaves pour la plupart ; il est intéressant de noter, à ce propos, que ces courriers, souvent mentionnés dans la correspondance de Cicéron, se chargeaient aussi de transmettre les lettres particulières des personnes en relation avec leurs maîtres.
De pareilles affaires, dont dépendaient les intérêts d'un si grand nombre de citoyens, devaient rendre nécessaire un lieu de réunion analogue à la Bourse des temps modernes. En fait, les basiliques et les portiques que nous avons vus dans notre promenade à travers Rome, en tenaient lieu ^^. Le lecteur des lettres de Cicéron aura remarqué combien souvent il y est question du Forum comme centre de la vie romaine ; descendre au Forum était l'équivalent d'« aller à la Bourse » ou d'« aller à la Chambre ». Tous ceux qui avaient placé de l'argent dans les sociétés de publicains désiraient connaître les dernières nouvelles apportées des provinces par les courriers ; par exemple, l'état des récoltes en Sicile ou en Asie ; les dispositions de quelque gouverneur provincial envers les publicains de sa province ; l'approche de quelque ennemi, comme ]\Iithridate ou Arioviste, qui, en pénétrant sur le territoire romain, risquait de ruiner les espérances fondées sur une entreprise prospère. Assurément, l'amour de Cicéron pour le Forum n'était pas dû seulement à des raisons politiques ; il l'aimait parce que c'était le théâtre de ses grands triomphes d'avocat, mais aussi sans doute parce qu'il avait des intérêts dans quelqu'une des compagnies qui y avaient installé leur quartier général. Quand il presse le peuple de donner à Pompée les pouvoirs extraordinaires qui permettront d'expulser Mithridate de l'Asie romaine à laquelle celui-ci avait causé des dommage?
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incalculables, il insiste avec autant d'éloquence que de. sagacité sur l'importance de cette province, non seulement pour l'Etat, mais pour un grand nombre de cito^^ens qui avaient compté sur ses ressources pour y placer leurs capitaux ^^. « La ruine de quelques-uns, dit-il, entraînera celle de beaucoup d'autres. Sauvez l'Etat d'un pareil désastre ; et, croyez-moi, — du reste, vous le savez aussi bien que moi, — tout l'édifice de notre crédit, toutes les affaires financières qui se traitent ici au Forum, dépendent des revenus de la province d'Asie. Laissez-les tarir, et tout notre crédit s'écroulera avec fracas. Veillez-3^ ; n'hésitez pas un instant à poursuivre, avec toute l'énergie dont vous êtes capables, une guerre qui doit sauvegarder la gloire du nom romain, la sécurité de nos alliés, nos ressources les plus précieuses et la fortune de particuliers innombrables ^^. »
C'est là un bon exemple de la façon dont les intérêts financiers influaient sur les décisions du pouvoir politique; il est d'autant plus frappant que, peu d'années auparavant Sylla avait fait tous ses efforts pour affaiblir la puissance des capitalistes envisagés comme formant une classe distincte de citoyens. Pompée quitta Rome muni de pouvoirs extraordinaires, et l'on peut le considérer comme le représentant provisoire des financiers ; en somme, le réultat de ces mesures fut heureux et les opérations de Pompée dans l'Est rendirent à l'Empire des services d'une utilité durable. Mais la constitution en fut ébranlée ; elle ne s'en remit jamais entièrement et tous les efforts de Pompée ne parvinrent pas à rendre à la malheureuse Province d'Asie son ancienne prospérité. Quatre ans plus tard, la société qui s'}' était fait adjuger la perception des impôts demanda à résilier son bail. C'était une honte 2*, comme Cicéron le dit lui-même expressément ; mais on peut admettre qu'elle eut beaucoup de peine à faire rentrer l'argent et qu'elle craignait de tout perdre^^ par suite de l'appauvrissement des provinciaux. Cette affaire fut îa cause d'une nouvelle crise politique, car le Sénat,