CHAPITRE I
Évolutions et tendances des idées politiques et sociales.
Les effets de deux courants intellectuels , très rapprochés en apparence, bien que fort divergents en réalité, se révèlent actuellement en tout pays civilisé. Ils dérivent de deux conceptions dont l'une, démocratique, tend à assurer aux individualités toutes les libertés compatibles avec l'ordre public, tandis que l'autre, socialiste , exige leur subordination complète à l'État, d'origine plébiscitaire, agent universel chargé légalement de diriger leurs elîorts, et de maintenir entre elles la plus stricte égalité.
D'importants problèmes, d'un immense intérêt, se rattachent aux solutions proposées.
En principe, tout progrès social a pour origine une initiative individuelle, se manifestant à son heure, c'est-à-dire dans un milieu susceptible de se l'assimiler. Il y a donc avantage pour une nation à posséder une élite de savants, d'inventeurs, d'hommes politiques
et d'artistes, qui contribue à l'estime qu'on lui accorde, ainsi qu'à sa prospérité matérielle.
Or, la formation de celte élite n'est nulle part aussi favorisée que dans les contrées aux institutions libérales, laissant à tous leurs habitants une grande indépendance de pensée, et une entière liberté de choix parmi les carrières ouvertes à leur activité. Les promoteurs intellectuels composant l'avant-garde de toute nation, dans le domaine des sciences, des arts et des lettres, n'obéissent pas tous au même mobile. Les uns cherchent à améliorer leur position , à s'enrichir ; d'autres agissent dans le but de se rendre utiles, ou dans l'espoir de s'illustrer parmi leurs concitoyens.
Faut-il combattre ces aspirations comme étant de nature à perpétuer les inégalités sociales et passer le niveau sur ces ambitions persistantes, comme attentatoires à la médiocrité générale ?
Les hommes, comparés entre eux, diiierenten force corporelle et en puissance physique. Il convient qu'ils soient égaux devant la loi ; mais socialement le serontils jamais ? Pour qu'ils le fussent , l'importance de leurs actes individuels devraient être la même , et combien ceux-ci ne ditïèrent-ils pas en valeur et en énergie 1 Sous un régime radicalement égalitaire. jamais une société humaine n'atteindrait son développement rationnel. Il y a plus, elle n'a jamais existé. Il s'est toujours fait, dans le sein de chacune d'elle, un travail interne divisant ses éléments, d'abord plus ou moins homogènes, en deux groupes distincts, dont l'un dirigera et l'autre cédera à l'impulsion donnée. Celle-ci doit tendre à élever les individualités par l'instruction, largement répandue, les rapprochant de plus en plus de l'élite, oîi toutes peuvent avoir accès, à condition de s'y être identifiées.
En réalité, tous les gouvernements, à une certaine période de l'histoire, ont eu leur légitimité. Le despotisme, en condensant par la violence des tribus
précédemment éparses, en a fait des nations. Celles-ci devenues majeures, se sont attribué la souveraineté qu'exerçaient précédemment leurs chefs princiers, dont elles ont réduit l'autorité à faire exécuter les lois votées par des assemblées de mandataires, élus par elles.
Dans certains pays, la royauté même a été supprimée, pour être remplacée par une présidence à terme. Au fond , entre les monarchies constitutionnelles et les républiques, la différence est souvent fictive. Les premières offrent même cet avantage, dans bien des cas, de donner lieu à moins de troubles et de luttes politiques. Sous deux formes diverses, elles sont soumises à un même régulateur : le suffrage électoral.
Celui-ci toutefois n'est efficace pour l'Etat qui l'adopte comme base d'existence, qu'à condition que les établissements d'instruction et d'éducation y soient en pleine activité.
Un illettré, admis au scrutin, joue le rôle d'un zéro, donnant inconsciemment une valeur indue à d'infimes unités.
Depuis des siècles les masses populaires vouées à de rudes travaux, souvent insalubres et dangereux, ont vécu péniblement et dans une ignorance qu'on ne s'est attaché à diminuer qu'assez récemment. Leur sort s'est amélioré, sans doute, car il y a bien des degrés entre l'esclave d'autrefois, le serf de l'époque féodale, et l'homme libre d'aujourd'hui, payé pour son labeur, mais auquel nul n'a le droit de le contraindre. Il n'en est pas moins exposé, même dans les États les plus civilisés, à bien des maux, résultant des chômages, des crises industrielles, et d'autres causes d'anxiété et de souffrances.
C'est cette situation du prolétariat, longtemps précaire, qui a donné lieu aux revendications socialistes, tendant à uniformiser les éléments de la population, et à diminuer, sinon à annihiler, la prédominance de
ses entités supérieures, en abolissant entre les citoyens, par diverses mesures autoritaires, toute disproportion de rang ou de fortune.
Les premiers représentants en France, à notre époque, de cette nouvelle théorie, tantôt absolue, tantôt mitigée, furent Babœuf, Saint-Simon et Fourier. Plus tard, vers le milieu du xix^ siècle, Louis Blanc, Pecqueur, Gabet, Proudhon, Pierre Leroux et Blanqui suivirent la même voie, et tentèrent quelques réformes bientôt abandonnées.
Le véritable fondateur du socialisme moderne fut l'Israélite allemand, Karl Marx, auteur d'un manifeste publié à Londres en 1848, dans lequel il exposa systématiquement les griefs du prolétariat.
« Toute marchandise , y disait-il, a une utilité d'usage et un prix d'échange. La première reste la même, le second est sujet à des variations. Or, c'est le travail qui donne de la valeur à tout produit. S'il y a bénéfice après échange de celui-ci, à qui cette plusvalue revient-elle de droit ? A l'ouvrier, puisque c'est lui qui a fourni le travail, et non au fabricant son détenteur actuel,
« Ce qui serait légitimement acquis au travailleur indépendant, s'occupant pour son propre compte, est injustement volé à celui qui agit au service d'autrui. Le capitaliste ne travaille pas : il subsiste du labeur de ceux qu'il emploie. L'ouvrier doit vivre et entretenir sa famille. Cinq ou six heures de travail lui suffiraient pour s'en procurer les moyens. S'il demeure plus longtemps à l'atelier, c'est son patron qui en profite. Celui-ci le tient d'autant plus sous son pouvoir que le perfectionnement des machines, l'accroissement de la division du travail, diminuent l'importance de l'habilité professionnelle de l'ouvrier, et lui permettent de lui substituer, dans certains cas, des femmes et des enfants, avec abaissement des salaires, et accroissement du gain capitaliste. »
Comment obvier à ces faits dont souffre le prolétariat ? Marx n'y conçoit qu'une solution, celle d'attribuer tous les éléments de production, le sol, les matières premières à la communauté qui, -dès lors, opérera pour elle-même, c'est-à-dire pour le bien général et sans intermédiaires inutiles.
Il conclut en réclamant la suppression de la propriété privée et une transformation entière du régime social en vigueur.
Les arguments ainsi présentés sont assez spécieux. En réalité, la valeur des produits ne dépend pas uniquement du travail auquel ils ont donné lieu, mais encore du choix, plus ou moins judicieux, des matières mises en œuvre ; de la rareté ou de l'abondance de la marchandise sur les marchés où elle a été offerte en vente ; de son assimilation plus ou moins complète au goût de l'acheteur; des risques à courir, des avances à faire, etc.
Il y a là un ensemble de prévisions dont il importe de tenir compte, et dont les auteurs ont droit, semble-t-il, de même que l'élément manuel, à une rétribution, même plus forte, puisqu'elle répond à des connaissances plus étendues.
En résumé, trois facteurs concourent à la production des richesses : une somme de labeur nécessaire pour obtenir des matières premières, les façonner et les transporter; une somme d'intelligence pour diriger avantageusement le travail; des qualités d'ordre et d'économie pour empêcher que les produits soient consommés sans mesure et favorisent leur accumulation sous forme de capital disponible.
Bien que Karl Marx ne l'entendît pas absolument ainsi, son influence fut considérable. Il cherchait à émouvoir les masses ouvrières et à les grouper. Une association internationale des travailleurs fut créée en 1864, et il en inspira les statuts. Des réunions, sous forme de congrès eurent lieu à Genève, en 1866; à Bruxelles, en
1868; à Bàle, en 1869. Il fut décidé en principe que les associés adhéraient à un programme unique, basé sur le collectivisme, appliqué aux mines, aux carrières, aux chemins de fer et au sol arable.
Un révolutionnaire russe, Michel Bakounine, qui s'était affilié à la nouvelle association, essaya, à Bâle, d'en modifier les statuts. Il y ajoutait une proclamation d'alhéisme, l'abolition des classes, l'égalité des sexes, la mise en commun de toute richesse, la disparition de tous les États et de toutes les autorités, remplacés par r « tJnion universelle des associations libres ».
C'était formuler un programme imprévu, celui de l'anarchisme. Marx le combattit, non sans y perdre une partie de son prestige. L'association internationale affaiblie après la guerre franco-allemande, transféra en 1872 son siège à New-York, et finit par s'y dissoudre.
Il y avait prédisposition, cependant, parmi les ouvriers, à s'organiser collectivement. La grande industrie, détruisant les petits ateliers et agglomérant des quantités de salariés dans les manufactures, les y préparait. D'autre part, les principaux industriels, sous la pression dune concurrence croissante, et des exigences d'une clientèle en quête des prix les plus bas, avaient été forcés, dans certains cas, de diminuer le taux des salaires, et de se servir d'un personnel plus faible, dispensé d'apprentissage. De là, des grèves, d'abord plus ou moins spontanées, puis combinées par des syndicats ouvriers, cherchant à se coaliser.
Ils usaient d'un droit qu'il serait injuste de leur refuser. On peut établir en principe, toutefois, qu'une grève partielle, même victorieuse, compense rarement les sacrifices qu'elle impose. Supposons par exemple, qu'elle fasse doubler le prix du charbon. Les quelques milliers de consommateurs riches n'en souffriront guère, mais elle fera sentir durement ses effets aus
millions de consommateurs pauvres qui auront peutêtre à se priver de chauffage. On peut même affirmer qu'une hausse de prix, sur tous les produits de l'industrie, atteint plus lourdement les travailleurs à gages que le nombre restreint d'individus possédant des revenus acquis.
Des comités d'arbitrage, équitablement constitués, intervenant entre patrons et ouvriers, servent mieux les intérêts de ceux-ci qu'une rupture ouverte.
Si les grèves partielles sont rarement avantageuses à leurs promoteurs, n'en serait-il pas autrement d'une grève générale, proclamée comme moyen d'obtenir, par les troubles momentanés qu'elle occasionnerait, d'importantes réformes politiques et sociales? De pareilles grèves ne sont réalisables que par des procédés d'intimidation, suivis d'actes arbitraires de la plus brutale violence. Or si tout homme, à moins de condamnation légale, ne peut être obligé contre sa volonté de travailler à certaines conditions, il ne peut lui être permis, d'autre part, d'attenter aux droits légaux de ceux qui refusent de se joindre à lui. La liberté dont il prétend faire usagé doit avoir sa contre-partie, et il n'y aurait que justice — et même devoir — à le lui rappeler, en châtiant sévèrement toute infraction à cette loi de réciprocité.
L'adoption d'un régime collectiviste, auquel seraient soumis tous les citoyens indistinctement, a été préconisé par la plupart des chefs de l'élément ouvrier, comme le seul remède aux misères des travailleurs. Il importe donc d'en étudier le mécanisme et d'en apprécier les effets.
L'Etat, sous l'empire de ce régime, serait chargé de toutes les opérations accomplies aujourd'hui par les industriels, les commerçants, les armateurs, les gens d'affaires, les entrepreneurs de transports, les établissements de crédit. Il y aurait accaparement absolu de toutes les forces sociales, actuellement plus ou moins
indépendantes. La propriété privée cesserait d'exister, de même que les espèces monétaires. L'i^tat mis en possession de tous les moyens de production, de circulation et d'échange, fournirait aux citoyens les marchandisesdontils auraient besoin, contre remise des bons qui leur seraient délivrés comme prix de leur travail individuel. Ces bons équivaudraient donc à un mode de liquidation d'une valeur créée, reçue dans les entrepôts nationaux, et distribuée ensuite en proportion des demandes et des droits acquis.
Ce serait l'État qui aurait tout à organiser; à s'occuper d'accroître le capital collectif; à assurer la sécurité publique, les conditions d'hygiène générale; à réglementer l'éducation du peuple; l'entretien des malades et des impotents.
Là ne se bornerait pas son intervention, partout nécessaire. Il lui incomberait de répartir, entre les travailleurs, les terres arables, et d'en prescrire le genre de culture; de fournir des outils et des machines aux ouvriers ; de veiller à l'exploitation des mines et carrières ; de faire construire des locaux de tous genres ; de pourvoira la bonne exécution des travaux publics; de dresser des statistiques de consommation, afin de déterminer la quantité de produits à fournir par chaque centre industriel.
La propriété privée étant supprimée, il aura à faire gérer des hôtels, des restaurants, des cafés; à installer des boulangeries, des épiceries, des pharmacies, etc., etc.
Cette tâche immense assignée à l'État, et qui comporte une quantité de détails dont il n'a été fait mention ci-dessus, serait remplie par une multitude de fonctionnaires, élus par les citoyens, et ayant tous des attributions particulières.
Leur pouvoir serait énorme, et il dépendrait d'eux de condamner leurs opposants aux plus durs travaux et de favoriser leurs familiers de toutes manières.
Désintéressés personnellement aux progrès de la production et à l'écoulement des produits, n'auraient-ils pas avantage, en effet, à ne pas contrarier leurs électeurs en les soumettant à un contrôle trop sévère? Accepteraient-ils des réformes contrariant les habitudes de ceux-ci, ou l'introduction de machines qui les obligerait à des déplacements?
11 est impossible de ne pas être frappé des frais exorbitants qu'entraînerait la réalisation, extrêmement compliquée, du collectivisme. Tandis que dans l'organisation actuelle les effets de la concurrence, tendent à les diminuer, au plus grand profit de l'épargne nationale, dans l'autre système nul n'en prendrait souci. La totalité de la plus-value capitaliste dont veut faire bénéficier les travailleurs et les incapables, disparaîtrait entièrement. Toutprogrès serait compromis. Une société dans laquelle les producteurs ne sont pas directement intéressés à l'emploi des instruments perfectionnés, et à l'adoption des modes les plus économiques d'action, est condamnée à une routine invétérée. Le seul fait que l'État usant de tous ses moyens, ne pourrait soutenir la compétition suscitée par la concurrence privée, celle-ci demeurant libre, est des plus significatifs et des plus probants.
Le collectivisme généraliserait le prolétariat, rendant sa situation plus dure et sans aucune chance de relèvement.
Plus on étudie le mécanisme de ce régime, plus on y rencontre d'objections. Il a été dit, par exemple, que les travailleurs recevraient des bons en paiement de leur travail, échangeables contre des marchandises. Celles-ci étant en magasin, sont exposées à des détériorations dont on doit se préoccuper. Des taxes pourraient leur être appliquées pour subvenir aux besoins financiers de la communauté. Les bons présentés aux entrepôts devraient donc être réduits en proportion?
Le travail ne s'effectue pas partout dans les mêmes conditions. La terre peut être plus ou moins fertile, et exige plus de soins dans certains endroits que dans d'autres. Est-il possible d'estimer équilablement la productivité moyenne du labeur exécuté sur chaque parcelle du sol ou du sous-sol?
Tous les travaux ne se résument pas en opérations manuelles, et n'ont pas pour résultat de remplir les entrepôts. Comment régler la rémunération des juges, des médecins, des instituteurs, des innombrables administrateurs et fonctionnaires de l'État ? Certaines professions obligent à de longues études, préliminaires. Comment vivront, tout en s'y exerçant, ceux qui ne pourraient se rendre utiles sans elles? Qui décidera de la répartition de milliers d'individus entre toutes les branches de l'activité humaine? Que d'abus et d'actes d'oppression en perspective!
Bien d'autres difficullés restent à résoudre.
Comment, sans valeurs métalliques, donner une solution aux questions se rapportant aux échanges internationaux? Quelles facilités ou quelles restrictions appliquera-t-on à ceux-ci, afin qu'ils ne répondent qu'à des nécessités, qu'il faudra prévoir et limiter? Les théories ont leur utilité, en présentant à l'esprit de nouveaux sujets de méditation; mais ne doivent servir de bases à d'importants revirements politiques qu'après le plus sévère examen.
La société humaine a ses traditions, ses prédispositions héréditaires, son organisme spécial, ne constituant pas des abstractions, mais de puissantes réalités. On ne peut agir sur elle sans les prendre en très sérieuse considération.
Les difficultés inhérentes à l'adoption du collectivisme n'ont pas échappé à quelques-uns de ses adhérents, qui ont cherché à les atténuer par certaines concessions sans réussir à le rendre plus acceptable.
Il est extrêmement intéressant d'étudier l'évolution
socialiste dans les différents pays d'Europe, et d'en observer les tendances. En France, de sérieux dissentiments se sont manifestés entre les promoteurs de réformes sociales. Guesde, auteur du « programme collectiviste révolutionnaire », y affirme la lutte des classes sans compromis d'aucune sorte. Ses idées, adoptées par le parti ouvrier, au Havre, en 1880, sont combattues aujourd'hui par la « Fédération des travailleurs de France», dit « Parti possibiliste », qui, avec Jaurès, approuve l'entrée des. socialistes au ministère. Une scission eut lieu, avec beaucoup d'éclat, entre les deux groupes, en 1900. Il existait en France, en cette année, 119.344 ouvriers syndiqués, chiffre porté à 189.121 en 1904, et qui a augmenté depuis.
Les socialistes anglais, moins ardents que leur congénères de France, moins disposés aux mesures violentes, plus pratiques et utilitaires, s'efforcent surtout d'obtenir des augmentations de salaires et la diminution des heures de travail. Ils se sont fortement organisés pour la protection de leurs intérêts, en créant les « Trades' unions ». Celles-ci, sous leurs formes actuelles datent des premières années du xix^ siècle. Elles tirent leur origine de petites sociétés de secours mutuels, destinées à venir en aide aux ouvriers d'une même profession.
Ces sociétés, tout en conservant leurs anciens usages, ont depuis lors étendu leur sphère d'action jusqu'à intervenir dans tous les débats surgissant entre patrons et ouvriers. Leur influence s'est aussi fait sentir dans l'adoption, par le Parlement Britannique, de nombreuses mesures en faveur de la classe ouvrière. Les Trades' unions, très répandues, comportent en général un conseil central élu et des groupes locaux, composés dans les villes et villages des ouvriers qui y résident. La personnalité morale leur a été reconnue en 1871.
Les sociétés coopératives auxquelles je consacrerai
subséquemment une étude spéciale, sont également très populaires en Angleterre, et s'y multiplient rapidement.
Il existait dans le royaume, en 1900, 1.928.404 ouvriers syndiqués. Leur nombre, à la même époque, auxEtats-Unis, était de 1.793.702; en 1904,de 1.876.501.
En Russie, le besoin de réformes sociales se manifesta d'abord parqii la classe aisée, plus désireuse de liberté intellectuelle que les masses populaires, et plus exposée, par ce fait même, aux hostilités d'une bureaucratie toute-puissante, contraire à toute innovation. Beaucoup de femmes russes se distinguaient par leur opposition exaltée aux institutions existantes. Les jeunes gens fréquentant les universités, les élèves des écoles militaires, les visiteurs des cabinets de lecture s'agitaient sourdement, menacés de violentes mesures réactionnaires. Elles ne firent pas défaut, et causèrent la plus vive exaspération. Le nihilisme russe, qui n'est pas comme aux Indes une aspiration au néant, mais qui prétend réaliser le salut des individus et des peuples par un bouleversement universel, a eu trop longtemps pour seul cri de guerre : vive la mort, et place à l'avenir! L'utopie, dans bien des cas, engendre de terribles et déplorables réalités.
En 1890, comme conséquence du développement de l'industrie dans l'empire des tzars, le socialisme prolétarien y fit son apparition. Ses chefs, en rapports constants avec des comités politiques très actifs, établis à Londres, Paris, Genève et Rome, l'ont fortement organisé et ont réussi à provoquer dans tout le pays des troubles intenses, dont une crise agraire augmente encore la gravité. Une transformation radicale du régime russe, dans son ensemble, s'en suivra inévitablement, bien qu'il soit difficile en ce moment d'en prévoir l'étendue et les résultats.
Les ouvriers syndiqués ont formé en Espagne trois entités diverses : le « Parti ouvrier socialiste », la
« Union gênerai de Trabajadores « et la « Fédération espagnole des sociétés de résistance ».
Les doctrines marxistes sont acceptées par ces associations.
L'organisation du parti socialiste espagnol n'est pas fort ancienne, et fut réalisée le 2 mai 1879 par les membres de la section madrilène de l'Internationale. Les anarchistes, partisans de Bakounine, essayèrent d'y prévaloir, mais sans succès. Ils s'en séparèrent, à Barcelone, en 1882.
La propagation des idées socialistes parmi le peuple espagnol fut très lente, et ne se produisit d'abord qu'à Madrid, Barcelone, Malaga et Guadalajara.
Ce ne fut qu'en 1888 que leurs promoteurs se réunirent en congrès à Barcelone. 16 délégués, représentant 20 groupes, d'autant de localités différentes, y prirent part. Depuis lors, le chiffre des affiliés s'est accru. Un deuxième congrès, inauguré à Bilbao en 1890, reçut 23 délégués ; une troisième réunion générale à Valence, en 1892, en compta 34; deux autres congrès tenus à Madrid, 45 et 68. En 1902, à Gyon, il s'en présenta 82; en 1904, à Madrid, 190, chargés des intérêts d'environ 9.000 sociétaires.
Les socialistes disposaient aux élections, en 1891, de 5.000 voix; en 1893, de 7.000 voix. Ils en obtinrent 14.000 en 1896; 29.000 en 1903. Un recul s'est manifesté en 1905, réduisant à 26.000 le nombre de suffrages constatés. La presse socialiste compte actuellement beaucoup de petits journaux hebdomadaires.
Le « Parti ouvrier socialiste» est dirigé par un président, un vice-président, un secrétaire, un trésorier et quatre membres.
L'« Union gênerai des Trabajadores», qui comprend un groupement de syndicats, a passé par les mêmes vicissitudes que le « Parti ouvrier socialiste», et tend à une législation du travail plus large et plus complète.
La situation de l"i Union ». avant la grève récente, n'indiquait aucun progrès. L'augmentation des etTectifs syndicaux, ascendante jusqu'en 1905. s'est changée en une diminution appréciable. En octobre 1905, elle ne disposait que de 346 syndicats, avec effectif de 46.485 adhérents. Il y avait défalcation sur les chiffres mentionnés en février de la même année, de 27 sections et de 10.420 membres.
La « Fédération espagnole de sociétés de résistance» forme un centre de groupes anarchistes, peu nombreux, réunis à Barcelone, auxquels se rattachent 1.485 personnes. Elle contribuent à la publication d'une quantité de journaux, qui disparaissent rapidement, soit à cause de l'absence de ressources, soit par suite de l'arrestation de leurs rédacteurs.
En général, les ouvriers espagnols, peu intéressés jusqu'ici aux problèmes économiques, bornent leurs revendications à l'augmentation des salaires, la diminution des heures de travail, et à la reconnaissance oflicielle, par les chefs d'usine, des syndicats régulièrement institués.
La situation en Allemagne est fort différente. Les Allemands, très théoriciens par nature, révolution naires dans le monde des idées, se soumettent sans protestation, dans la vie pratique, aux exigences d'une sévère et constante discipline.
Ces prédispositions, contradictoires en apparence, étaient éminemment favorables à la création d'un parti politique, aux conceptions hardies, impliquant la subordination des individualités à " ses intérêts prédominants. Fondé à Berlin en 1862, par Lasalle, il s'assigna un double but, celui de poursuivre certaines revendications sociales, et de préparer l'unité de l'Allemagne, en facilitant sa réorganisation sous l'hégémonie prussienne.
Des unions d'ouvriers s'étaient déjà formées précédemment sur le territoire germanique, grâce à l'ini-
tiative de Schultze-Delitsch, selon le principe du Self help et de l'épargne.
Lasalle chercha à les ramener à lui, mais ne fut guère écouté. Ses disciples — soupçonnés d'alliance secrète avec le chancelier de Bismark — et ceux de Karl Marx, représentés par Liebknecht et Bebel, se trouvèrent bientôt en opposition marquée. Après 1870, ces derniers prirent le dessus, et les Lasalliens se rallièrent à eux, à Gotha, en 1875.
Le programme de réformes adopté par le parti socialiste allemand, à Gotha, offre un mélange de principes collectivistes et de politique ultra-radicale.
« C'est à la société, y affîrme-t-on, c'est-à-dire à tous, que doit appartenir le produit du travail collectif, réorganisé, et auquel tous seront astreints à prendre part, sans admission d'inégalités d'aucun genre. »
On y réclamait le suffrage universel, avec obligation de voter; le droit pour le peuple de légiférer et de décider des questions de paix et de guerre; la suppression des armées permanentes et l'établissement de milices, dont tout citoyen valide serait appelé à faire partie; la liberté absolue de la pensée et des recherches scientifiques; la gratuité de la justice, rendue au nom de tous; la création d'un impôt progressif sur les revenus, et l'abolition de toutes taxes indirectes.
Suivait en plus l'indication de quelques réformes dont plusieurs ont été adoptées depuis : le droit de coalition ; la réglementation du nombre d'heures d'une journée norrtiale de labeur ; l'institution du repos dominical; la défense d'employer les femmes elles enfants à des travaux pouvant nuire à la santé et à la moralité; la mise en vigueur de lois protectrices de la vie et de la santé des ouvriers; la libre administration, entre eux, de leurs caisses d'assistance et de secours mutuels.
11 ne restait plus, après une telle indication de
buts précis à réaliser, que d'en propager l'idée. La démocratie socialiste devint bientôt en Allemagne une sorte d'État, ayant son gouvernement, ses agitateurs, sa presse, répandant partout des brochures, des calendriers, des discours, des poésies d'un genre spécial.
Les progrès réalisés par les associations démocratiques finirent par attirer l'attention du gouvernement, qui obtint du Reichstag, en 1878, une loi répressive appliquée aussitôt avec énergie.
Pour enlever aux mécontents tout prétexte de troubles, il chercha à satisfaire quelques-uns de leurs vœux. Divers messages impériaux préludèrent à des dispositions législatives concernant l'assurance des ouvriers contre la maladie, les accidents, l'invalidité et la vieillesse. Cet essai de socialisme d'État ne fit que susciter de nouvelles réclamations.
Le parti ouvrier prenait de l'importance. En 1884, aux élections, il obtint 550.000 voix: en f887, 763.128; en 1890, 1.341.587, qui portèrent sa représentation au Reichstag à 35 députés. Elle en comprend 90 actuellement. La presse socialiste allemande, en 1891, comptait 69 feuilles politiques, plus une cinquantaine de périodiques des unions de métiers. La librairie du journal officiel du parti, le Voncaerts, a imprimé, du 1" octobre 1890 au 31 juin 1901, 300.000 brochures spéciales.
La loi de répression contre les socialistes expirait le 1" octobre 1890. Ils se réunirent en Congrès à Halle, à cette époque, et y décidèrent la convocation annuelle d'une assemblée, en présence de laquelle le comité directeur du parti, ainsi que les députés élus, exposeraient leurs actes.
Le parlementarisme ne devait pas être le but, mais le moyen de modifier les institutions existantes. Il s'agissait non seulement de prédominer dans les villes, mais de conquérir les campagnes. Ici se présentait
une difficulté. La nationalisation du sol et l'abolition de la propriété privée, figurent comme l'une des conceptions fondamentales du parti. Or les paysans, qui constituent une force, tiennent à la terre qu'ils ont acquise, souvent au prix de sérieuses privations. Les exproprier, c'était en faire des ennemis. On décida, en principe, de laisser provisoirement aux cultivateurs les terres qu'ils exploitent eux-mêmes, et dont ils se considèrent les légitimes possesseurs.
Une loi de 1897 a réorganisé les corporations de métiers dans toute l'étendue de l'Empire allemand, afin de créer un esprit de solidarité parmi leurs membres; de préparer ceux-ci à leurs travaux, et de faciliter la représentation des intérêts des artisans auprès des gouvernements confédérés, par l'intermédiaire des Chambres des métiers.
Ces chambres se réunissent en congrès, annuellement, pour la discussion de leurs affaires communes.
Le socialisme allemand, aux tendances marxistes, habilement organisé et dirigé par des chefs prudents et opportunistes, ne réalisera pas probablement ses projets les plus transcendants, mais exercera, à n'en pas douter, une influence sérieuse sur les intérêts généraux des Etats germaniques.
Les élections générales de 1905 avaient été particulièrement favorables au parti. Depuis, des élections partielles lui ont repris trois mandats, et les luttes intestines qui ont mis aux prises les chefs de diverses écoles, ainsi que la tendance trop révolutionnaire de plusieurs d'entre eux lui ont aliéné l'appui de beaucoup d'ouvriers.
En Belgique, la population agricole, peu disposée aux innovations radicales, contrebalance l'élément industriel. Celui-ci, cependant, très actif, contribue largement à la prospérité du pays. Le socialisme s'y est créé des adeptes et y a acquis une certaine cohésion. S'inspirant des principes de l'école marxiste.
il est représenté aux Chambres belges par des hommes de valeur, dont la plupart toutefois ne se rattachent au parti ouvrier, que par leurs convictions. Moins patients que leurs confrères d'Allemagne, Liebknecht et Bebel, ils ont cru pouvoir hâter, par des manifestations populaires, le succès de leur cause, ce qui n'a servi qu'à démontrer qu'ils ne disposent encore que d'une minorité, qui a même été affaiblie aux dernières élections.
Parmi les socialistes belges, MM. Vandervelde et Anseele, l'un comme véhément orateur et propagandiste, l'autre par son génie d'organisation, se sont fait particulièrement remarquer.
Les établissements coopératifs créés par M. Anseele, à Gand, sont habilement installés, et ont donné des résultats pratiques d'une importance réelle.
Le mouvement socialiste contemporain a eu pour effet d'appeler l'attention sur de graves questions économiques, réclamant une solution. A ce point de vue, il a son utilité et a servi de notables intérêts.
Sous son influence, d'importantes mesures ont été adoptées afin daméliorer les conditions de la vie ouvrière. Trois facteurs y sont intervenus : les chefs d'industrie et autres personnes agissant par esprit de solidarité ou de bienfaisance ; les diverses associations syndicales ; les pouvoirs publics.
Il y a tendance générale à une augmentation des salaires et à une diminution des heures de travail. On a même, dans divers pays, consacré le dimanche comme jour de repos obligatoire. C'était cependant formuler une loi à laquelle, en principe, on est exposé à devoir faire de nombreux amendements, tant en faveur des particuliers, lésés par l'interruption de certains services, que pour ne pas nuire à des détaillants et à quelques professionnels, qui opèrent le dimanche leurs plus fructueuses recettes.
Des progrès réels ont été effectués.
Dans plusieurs pays, la statistique officielle indique une décroissance du nombre des indigents. En général, les ouvriers sont mieux nourris, mieux vêtus qu'autrefois, et moins exposés, grâce aux règles d'hygiène partout renforcées, aux maladies épidémiques.
On a constaté, en effet, a notre époque, dans toutes les contrées civilisées, une prolongation sensible de la vie humaine. L'incapacité au travail, conséquence de la vieillesse, occasionnait à l'ouvrier une misère imméritée. Non seulement on s'est occupé d'y remédier, mais beaucoup de travailleurs, devenus prévoyants, se sont affiliés à des sociétés de secours mutuels.
Celles-ci, en Belgique, ont été encouragées et subsidiées. Il y a été décrété que tout salarié, tout contribuable payant une somme d'impôt inférieure à 50 francs dans les petites communes, et à 80 francs dans les communes de 50.000 âmes, et qui effectuerait des versements à la Caisse générale des Retraites, par l'intermédiaire d'une Société de Secours mutuels, recevrait de l'Etat, pour un versement annuel de 15 francs, une majoration de 9 francs.
Ces encouragements ont produit d'excellents effets. Le nombre des assurés, qui était en 1895 de 4,000 par an, s'est élevé en quelques années à un chiffre considérable. Le concours des patrons et des citoyens aisés est venu seconder cette progression en facilitant aux salariés — particulièrement aux femmes, dont les gains sont minimes — les moyens d'opérer leurs versements.
Le système belge paraît d'autant plus recommandable qu'il est fondé sur l'effort individuel, coordonné et vivifié par les bienfaits de l'association. Les sociétés de secours mutuels y forment le trait d'union entre les assurés et les caisses de retraites. En Allemagne, on a eu recours à une combinaison
différente. L'employeur et l'employé ont tous deux à verser obligatoirement une somme déterminée, à laquelle l'Etat ajoute une subvention. Le service des assurances est fait par le Gouvernement.
En France, il y a propension à adopter partiellement le système belge, en utilisant les caisses de retraites déjà établies, et à provoquer à leur défaut la création de caisses régionales, administrées à peu de frais par les mutualistes.
Les imprévoyants, et ceux qui n'ont pu faire aucune économie, pour des raisons quelconques, ont cependant droit au repos, dans leur vieillesse.
Il incombe à l'Etat de leur assurer, sinon le bienêtre, comme aux mutualistes, au moins quelque possibilité d'existence. Il y aurait grand avantage à codifier les lois ouvrières. Votées à différentes époques, elles manquent d'ordre et de clarté. Une commission spéciale a reçu la mission, en France, de les classer méthodiquement.
La réglementation du travail des femmes et des enfants réclame surtout une sollicitude particulière.
On a observé que ces derniers, mis à louvrage prématurément , et soumis à des occupations plutôt sédentaires, narrivent pas à un développement normal.
Les conscrits ajournés sont plus nombreux dans les classes .laborieuses, surtout celles qui se rattachent à l'industrie.
Le temps passé sous les drapeaux contribue souvent à envigorer les constitutions affaiblies, et à améliorer leur état sanitaire. Certains chefs socialistes ne l'entendent pas ainsi, et se déclarent antimilitaristes, irrités sans doute de la force répressive des armées permanentes.
Contempteurs de toute guerre entre nations, comme étant absolument injustifiable, ils sont d'avis, dans le cas où elle s'imposerait, que des corps de milice recru-
tés parmi le peuple — familiarisé dès l'école au maniement des armes — suffiraient à la défense des intérêts publics.
Il n'est pas douteux que toute guerre est désastreuse. On doit désirer que la création de Cours d'arbitrage et la prévision des pertes terribles qui résulteraient des moyens de destruction employés en cas d'hostilités, rendent les luttes internationales aussi rares que possible. Quant à leur suppression absolue, il y aurait excès d'optimisme à l'affirmer. Les ouvriers euxmêmes, dans certains cas, souffriraient les premiers de trop de négligence, de la part des gouvernants, à faire respecter le droit commun.
Un exemple contribuera à le démontrer.
Les colonies françaises reçoivent annuellement, de leur métropole, une quantité de produits évalués à 580 millions de francs.
Ces produits n'ont pas été exclusivement récoltés, transformés, transportés et vendus par de riches propriétaires et de grands négociants. Ils ont procuré du travail, et par conséquent des salaires, à des agriculteurs, à des ouvriers d'usine, à des chefs d'atelier, à des chimistes, qui ont concouru à leur fabrication; ils ont donné de l'occupation au personnel des chemins de fer, et à celui des navires employés aux transports ; aux commis voyageurs et aux commissionnaires qui en ont opéré la vente. Supposons que ces colonies soient menacées, tous ces travailleurs qui en vivent n'auraienl-ils rien à y perdre, et pourrait-on répéter avec quelques théoriciens, que la classe ouvrière est sans intérêt dans de telles questions ?
Dans les contrées très montagneuses, ou remplies de marécages, de forêts et d'obstacles naturels, des miliciens, même imparfaitement instruits, peuvent opposer quelque résistance à un envahisseur, mais obtiendraient-ils le même succès en plaine, opposé à des troupes exercées, commandées par des officiers
évOLUTIONS ET TENDANCES DES IDÉES 381
ayant fait des manœuvres de guerre une étude scientifique et approfondie ?
Pour être respecté, il faut savoir se défendre. Une armée est donc nécessaire, mais il faut quelle soit nationale, et que le service militaire soit exigé de tous les citoyens, dans certaines conditions de validité, d'âge et de durée. Le système de remplacement à prix d'argent, encore en vigueur dans quelques Etals, est non seulement injuste, mais de nature à maintenir sous les armes un élément mercenaire quil faudrait en écarter. Le mélange dans les rangs de personnes de différentes positions sociales y développerait des sentiments d'honneur et de solidarité qui relèverait le moral de tous, en même temps que leur conception intelligente du devoir.
Il a été souvent question de salariat, que les réformateurs repoussent unanimement. Leur triomphe, cependant, en provoquerait l'extension. En effet, si le socialisme d'Etat était généralement appliqué, le salariat ne serait-il pas général ? On comprend d'autant moins la répulsion dont il est l'objet, qu'il n'implique, sous un régime de liberté, ni subordination personnelle, ni infériorité sociale. Son insuffisance seule, range celui qui se plaint de celle-ci dans le prolétariat.
Dans les cas ordinaires, un paiement etTectué pour travaux librement acceptés et exécutés, n'est que l'application d'une règle partout établie, et s'il arrive que la rémunération soit plus forte lorsqu'il s'agit d'œuvres difficiles et exigeant des études supérieures, il n'y a là, semble-t-il, aucune irrégularité. Il est à observer que le taux du salaire a haussé dans tous les pays civilisés, depuis la seconde moitié du xix* siècle. D'autre part, les progrès de la production et des transports ont tellement réduit le prix de toutes choses que le coût de l'existence a plutôt diminué, à part les dépenses de logement, de viande, de lait. La
plupart des autres articles de commerce sont moins chers qu'autrefois.
Le ciiômage, pour les familles ouvrières, est une cause de ruine. Les syndicats et les corps professionnels de patrons et d'ouvriers devraient y pourvoir par un système d'assurances, qu'il y a lieu pour ['tÂSii d'encourager. Le travail à domicile, en usage dans quelques industries, réclame aussi une réforme.
Les entrepreneurs qui le font exécuter obéissent à des considérations d'intérêt qui ont quelque importance. Ils évitent d'établir des ateliers, de fournir un outillage, de payer des impôts, de se charger de frais d'assurances, de combustible et d'éclairage. Le contrôle des articles livrés, parfois plus ou moins défectueux, provoque des contestations préjudiciables à l'ouvrier. Celui-ci subit l'influence des crises industrielles, se trouve souvent inoccupé durant la mortesaison, et est extrêmement mal rétribué. Il serait grandement à désirer que cette situation puisse être modifiée. Le transport des forces électriques par petites quantités à prix réduits, d'un domicile à l'autre, améliorerait déjà sensiblement les conditions d'existence de beaucoup de ces modestes producteurs.
Il me reste à parler des sociétés de coopération, transformées dans quelques pays en éléments d'opposition politique et de propagande.
Ces unions ne comportaient rien de pareil à l'origine. Une quarantaine d'ouvriers anglais, en 1844, s'associèrent sous le nom d'« Equitables pionniers de Rochdale ». Il s'agissait de réaliser la suppression des intermédiaires à l'achat des produits ou denrées de consommation, et d'assurer aux associés les bénéfices obtenus par ces agents commerciaux.
Pour atteindre ce but, on installa d'abord, avec des ressources minimes, un magasin, et l'on fit quelques achats directement chez les producteurs.
Les marchandises ainsi réunies, à peine grevées de légers frais généraux, furent mises à la disposition, aux prix ordinaires de vente, de tous les associés, qui s'en fournirent selon leurs besoins. Ensuite, à certaines dates déterminées, les gains résultant de la différence entre le prix de vente et celui de revient, furent attribués aux membres de la société, au prorata de leurs achats.
Cette entreprise prospéra rapidement, s'étendit à toutes les branches de commerce, et multiplia plusieurs fois son capital. On en forma bientôt de semblables dans de nombreuses localités, abstraction faite des opinions politiques ou religieuses des adhérents. On finit même par admettre le public à faire des achats dans les magasins sociaux, augmentant ainsi considérablement leurs moyens d'action.
Cette forme de société passa d'Angleterre en France, puis en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Belgique, en Espagne et au Canada. En octobre 1905, il existait 195 associations coopératives de consommation, comptant 130.000 membres et opérant un chiffre de vente de 49 millions affiliées à une union centrale, dont le siège est à Paris. On en compte aujourd'hui plusieurs milliers dans le monde, réalisant pour plus de 2 milliards d'affaires.
Karl Marx n'avait d'abord accordé qu'une approbation relative à la création de ces unions de négoce : « Elles finiront, observait-il, par se transformer en simples sociétés de commandite bourgeoise, à moins qu'on ne fonde à côté d'elles des associations de production, qu'elles soutiendraient par leurs achats. Ce ne serait que grâce à ces dernières que l'organisation économique actuelle pourrait être attaquée dans sa base. »
On comprit bientôt cependant tout le parti qu'on pouvait retirer de ces établissements. Il n'y avait qu'à décider les membres des associations coopératives à
renoncer, en totalité ou dans certaines proportions, à leur?? bénéfices, pour constituer un trésor de guerre des plus importants en faveur du socialisme. De plus, les coopérateurs, toujours actifs n'en arriveraient-ils pas à absorber ce que — dans le domaine de la distribution — laisseraient subsister plus tard les services monopolisés par la commune et par l'Etat ? N'était-ce pas un moyen d'aboutir sans révolution et par la force des choses, au collectivisme ?
C'était exagérer les résultats acquis. Même en Ajigleterre, où les sociétés de consommation ont rencontré beaucoup d'appui, leur puissance financière ne représente que la 500* partie, probablement, du capital national. L'action des corporations anglaises est loin d'être universelle. Elle est nulle ou à peu près en agriculture, industrie minière et entreprises générales de transports.
On a songé à organiser des sociétés de production. Elles devaient avoir pour but de supprimer le patron ou l'entrepreneur, les membres associés fournissant eux-mêmes le capital et le travail nécessaires à l'exploitation. Les sociétés de consommation installèrent à leur usage les premiers établissements de ce genre, les administrant et s'en réservant les profits.
On n'eut guère à se féliciter des succès obtenus. Les crises intérieures furent fréquentes dans les manufactures ainsi organisées. La coopérative de production présuppose une certaine égalité à l'atelier. Or, du moment que les travaux de fabrication se compliquent et s'étendent, il doit se manifester une différenciation des fonctions entre employés, et une subordination nécessaire des uns aux autres. Le patronat reparaît, même si les hommes, en se donnant un chef, se réservent le droit de le destituer. 11 est presque impossible do maintenir la discipline indispensable à la réussite des travaux exécutés en commun, si la situation de celui [qui les dirige dépend,
ÉVOLLTIOXS ET TENDAN'CES DES IDÉES 3S5
d'un moment à Taulre, du bon vouloir ou de la mauvaise humeur de ses aides.
D'autres difficultés se sont présentées, alors que les associés étaient restés unis, et avaient même eu quelques dividendes à se partager. Ils se hâtèrent — tant la nature humaine n'est pas aisément transformable — d'exclure de leur groupe tout nouvel arrivant, ou de ne les y admettre que comme salariés, sans droits aux bénéfices éventuels.
On a fait quelques essais d'associations coopératives agricoles. II s'agissait de faire des achats collectifs d'engrais, de semences, de fourrages, de bestiaux, d'instruments de culture ; d'introduire l'usage en commun des machines et de matériel agricole, etc. Des crémeries devaient être établies pour la préparation du beurre et des fromages.
Ces tentatives ont en général peu réussi, sauf en ce qui se rapporte aux crémeries qui sont en pratique dans certaines localités.
Un rapprochement entre petits commerçants et détaillants, en vue de réaliser des économies et de multiplier les chances de gains en achetant en gros et en ayant des entrepôts communs, oftrirait, semblet-il quelques avantages.
La société moderne, comme les faits précédemment consignés le démontrent, se compose d'éléments variés, ayant des tendances opposées. Elle comprend de grands établissements créés par des capitalistes; de petites entreprises agricoles, industrielles et commerciales ; des associations de consommation et de production ; des syndicats professionnels de patrons et d'ouvriers; des services exploités parles Etats et les Communes. Un mouvement de concentration de plus en plus actif s'opère parmi ces éléments, dissemblables entre eux. Le capitalisme, organisé sous des formes qui augmentent sa puissance et disposant d'un crédit considérable, domine la plus grande partie de
la production manufacturière, et réagit sensiblement sur les relations commerciales. Sous son influence se sont multipliées des compagnies de tous genres, émettant des titres négociables, et déployant dans leurs opérations beaucoup d'intelligence et d'énergie.
Les réformateurs socialistes, pour détruire ces agrégations, réclament la mise en commun de tous les biens, obtenue à l'aide de moyens révolutionnaires, ou plus lentement par expropriation graduelle.
L'établissement d'impôts progressifs, l'abolition du droit de succession même en ligne directe, réaliseraient celle-ci. Il n'y aurait plus de production libre, ni d'espèces monétaires. D'après eux, les capitalistes, par leur activité même, détermineront une surproduction générale, d'où résultera une crise, qui sera leur ruine.
Une surproduction de tous les articles de vente se manifestant en même temps, est impossible. Elle ne saurait dépasser, d'une façon absolue, la somme des besoins et des pouvoirs d'achats individuels, puisqu'il s'agit toujours de produits à échanger contre des produits, par l'intermédiaire de la monnaie.
Son seul résultat serait de provoquer l'extension des débouchés. Quant à un effondrement général, par suite de graves révolutions politiques, une immense majorité, composée non seulement d'une élite, mais de paysans propriétaires, de fermiers, d'industriels, de commerçants, d'employés y serait hostile. Il n'existe en réalité, comme ferment révolutionnaire, qu'un contingent restreint, une minorité ardente, audacieuse, mais incapable d'ébranler la masse énorme du corps social. Des succès électoraux ont été remportés, il est vrai, dans certains pays, par les socialistes, mais pour apprécier leur signification il faudrait faire la part des mécontentements de toute nature qui se traduisent par un vote d'opposition.
Combien d'entre les électeurs de candidats socialistes,
seraient-ils partisans de l'expropriation générale ? Si l'on enlève à l'homme la possibilité d'améliorer sa position, ou celle de sa famille par un travail assidu, et de cumuler le fruit de ses œuvres, quel stimulant lui restera-t-il pour braver la fatigue et les veilles? Il ne ferait plus que remplir machinalement une tâche imposée, qu'il n'aborderait qu'avec dégoût. La violence à l'origine, et une contrainte constante plus tard, telles seraient les conséquences d'un système qui prétend réaliser un idéal, dont on ne tarderait pas à se lasser.
Il est probable que le domaine de la propriété collective prendra plus de développement, mais sans supprimer la propriété individuelle.
J'ai déjà indiqué précédemment la tâche immense que le collectivisme réserverait à l'État.
Sans insister davantage surla complication excessive d'une telle organisation, il convient de remarquer à nouveau combien elle serait menaçante pour la liberté publique. Plus les exploitations confiées à l'État deviendraient importantes, plus s'accroîtrait le nombre de gens se trouvant sous la dépendance absolue des autorités.
Quelques services cependant pourraient être remis aux soins de l'Etat, et le sont dès à présent même avec avantage, par suite de l'existence simultanée d'une quantité d'entreprises particulières, actuellement en exercice. On se repose sur lui pour la distribution de la correspondance postale et la transmission des messages télégraphiques; l'entretien des voies de communication; la réglementation des chemins de fer, d'abord pour des raisons stratégiques, et ensuite pour protéger les contribuables contre des prix exagérés ou des tarifs différentiels, altérant les conditions légitimes de la concurrence. Il est utile qu'il soit également chargé de la gérance des Caisses d'épargne et de retraites.
Les communes, dans certains pays, ont une len-
dance à s'accaparer de diverses exploitations industrielles assez lucratives, se rapportant à la répartition des eaux, du gaz, de la lumière électrique. Ces empiétements, tout en paraissant favorables aux intérêts publics, ne visent généralement qu'à tirer profit, par des redevances élevées, de véritables monopoles.
Certaines idées, émanant du socialisme, ont été fécondes et utiles. L'assurance contre les risques de la vie ouvrière ; les mesures prises en faveur de la protection légale des travailleurs contre de fréquents excès de l'ancien régime industriel, l'assistance accordée aux invalides et aux vieillards, constituent d'incontestables progrès.
Les syndicats ouvriers peuvent également remplir un rôle des plus importants : distribuer des secours aux victimes de crise momentanée; faire entrer en usage le contrat collectif, et faciliter les moyens à divers groupes de conclure des marchés à forfait avec des entrepreneurs; contrôler l'application des lois concernant la réglementation du travail; figurer dans les conseils professionnels, et participer à la gestion ces caisses publiques d'assurances.
Il convient, comme conséciuence de ce qui précède, que les chefs d'industrie reconnaissent la légitimité de l'intervention des syndicats, sans exclure personne pour s'y être affilié, et consentent en des cas particuliers, à discuter les clauses du travail avec des représentants sérieux des groupes ouvriers. Les salaires devraient être en rapport avec le taux courant dans la région.
On ne doit pas perdre de vue que la concurrence vitale est absolue en ce monde, et qu'elle gouverne non seulement les hommes entre eux-, mais — à titre de loi suprême l'ensemble des espèces animales et végétales. Aucune théorie n'en supprimera les effets.
L'erreur des socialistes consiste à vouloir appliquer
à la société entière des règles uniformes, que sa diversité ne comporte pas.
L'équilibre social est instable par nature, et ne progresse qu'à cette condition. Ce qu'il lui faut, ce n'est pas le vague ébranlement d'une impulsion unique, dogmatiquement imposée, mais l'activité incessante et essentiellement variable d'une quantité de groupes différents, cherchant à réaliser leur destinée.
Durant une brûlante journée d'été, me réapparaît la zone pierreuse où s'élevait jadis Carthage.
Elle se prolonge au loin, aride, désolée, en face d'une mer calme, d'un bleu sombre. Quelques Arabes, isolés dans le vaste espace qui les environne et groupés au sommet d'une colline, entourent l'orifice d'un puits, d'où ils retirent à pleins couffins une terre argileuse et rougeâtre, remplie d'os calcinés et d'étranges fragments, qu'ils passent au crible. Ils fouillent péniblement d'anciennes nécropoles. Parfois, quelques amulettes de pierre, d'ivoire ou d'or, ramassées par eux entre les poussières dupasse, surgissent après des siècles d'enfouissement à la lumière du iour.
Si ceux qui les ont portées pouvaient se ranimer et revivre, que d'évolutions sociales n'auraient-ils pas à constater ! Les centres civilisés alors connus, formaient autant de foyers épars, intermittents, dont, une grande guerre, comme celle qui se produisit entre Rome et Carthage, suffisait à annihiler la puissance. Or, que sont les Empires d'autrefois comparés aux agglomérations d'Etats d'aujourd'hui, celle que comporte par exemple la monarchie anglaise, comprenant 4,027,500,000 hectares et 504,000,000 d'hommes ? Parmi les autres, n'y a-t-il pas encore à mentionner les immenses proportions des possessions françaises,
russes, américaines, toutes reliées par de nombreuses voies de communication, et ayant des intérêts à faire valoir, dont la satisfaction dépend de constants efforts.
La civilisation, au cours des âges, s'est étendue et généralisée. Son activité, longtemps réduite au vieux monde, s'est manifestée en Amérique, en Océanie, dans des régions anciennement inconnues et appelées à de hautes destinées. L'instruction, en se répandant avec elle, a élevé partout le niveau intellectuel, même parmi les masses populaires, devenues plus conscientes de leurs droits. L'esclavage a été aboli, et il n'en reste plus de traces que parmi quelques rares tribus, achevant lentement de s'éteindre, pour s'être attardées dans leur barbarie primitive.
La vie sociale, dans son ensemble, a passé par bien des phases. Soumise aux plus rudes épreuves, elle n'a pu s'en défendre qu'au prix d'incessants travaux, parfois infructueux, mais toujours repris avec la plus vaillante énergie.
L'organisation familiale qui lui servit de base, fut d'abord dure et despotique. Des lois équitables l'ont réglementée et rendue moins arbitraire.
La propriété des biens-fonds et celle des productions scientifiques, artistiques et littéraires, constituant le patrimoine des familles, était sujette précédemment à des revendications de toute nature, résultant de coutumes diverses et souvent imprécises. Elle a été régularisée par une série de dispositions législatives, qui en établissent les conditions ainsi que les charges.
Les institutions politiques en usage parmi les peuples ont subi de non moins importantes modifications. Partout le régime parlementaire, ayant pour principe l'autonomie souveraine de chaque nation, se substitue à l'absolutisme autocratique. Les guerres internationales, causes de tant de ruines, sont devenues plus
rares et moins durables. L'intervention de tribunaux d'arbitrage, dûment constitués, ainsi que l'expansion d'idées plus humanitaires entre les grandes entités sociales, contribueront à en supprimer de plus en plus les rigueurs.
L'intolérance, en matière de foi, a fait commettre, jusqu'à une époque récente, d'horribles cruautés. On a compris depuis lors que la conscience humaine, en fait de croyances religieuses, ne relève que d'ellemême, en vertu d'un droit naturel reconnu imprescriptible.
On a souvent répété que rien n'est nouveau sous le soleil, et que les mêmes événements suivis des mêmes conséquences, ne sont que trop fréquents dans l'histoire de l'humanité. Cette idée n'a pour base que des observations superficielles, fondées sur de vagues similitudes, procédant de causes diverses.
A toute époque, par exemple, on a pensé qu'un acte injuste, ou considéré comme tel, doit être réprimé en infligeant à son auteur un châtiment expiatoire. Sous ce rapport il y a eu permanence, en effet, d'un même sentiment. Que de variations toutefois, dans ses manifestations ! Implacable à l'origine, avide de vengeance, il se laisse impressionner par la pitié, cette protectrice des faibles et des inconscients.
Les institutions juridiques ont perdu de leur implacabilité ; la torture a été éliminée de la procédure criminelle ; la peine de mort sera bientôt généralement abolie, comme inutile aux intérêts sociaux, dont la protection ne réclame pas, d'autres moyens pouvant y être consacrés, beaucoup plus légitimes. Or, que représentent ces transformations successives, sinon des éléments nouveaux, qui tout en procédant du passé n'ont eu leur complète réalisation qu'à l'époque moderne ?
L'histoire des relations commerciales offre les mêmes péripéties. Les premiers explorateurs, tantôt mar^»
chands, tantôt pirates, faisant appel selon les circonstances à la force ou à la ruse, menaient une existence précaire et désordonnée. Peu à peu des traités ont été conclus entre les nations, réglementant les rapports à développer entre elles, et assurant leur libre expansion. Par suite des effets de la concurrence, il y a probabilité de voir s'établir des unes aux autres, une fructueuse division des travaux, diversifiant ceux-ci d'après les ressources spéciales de chacune d'elles, au plus grand avantage de toutes.
Les masses populaires en tous pays ont eu à souffrir de privations de tous genres. Le paupérisme remonte à une antiquité reculée. La formation des castes, les guerres, les invasions, l'esclavage, en expliquent la permanence. Les mêmes faits, sauf l'esclavage, le perpétuèrent durant le Moyen àee.
La liberté du travail, reconnue en 1791 par la Constituante ; l'élan donné depuis à toutes les forces productives ; l'agglomération des ouvriers autour des centres industriels successivement créés, ont donné à toutes les questions se rapportant à l'amélioration de la situation qui leur est faite, la plus vive actualité.
Là aussi, et avec zèle, la présente génération n'a pas méconnu ses devoirs. La charité publique ou privée a revêtu les formes les plus ingénieuses pour subvenir aux besoins les plus urgents. Des œuvres diverses ont été mises en pratique : primes et gratifications ; participation aux bénéfices ; logements économiques ; assurances, etc. Les ouvriers eux-mêmes ont essayé, avec plus ou moins de succès, d'instituer des caisses d'épargne et de crédit ; des associations coopératives de production et de consommation : des syndicats ; de recourir aux grèves afin d'obtenir des majorations de salaires ou des diminutions d'heures de travail.
Bien des réformes, dans toutes les manifestations
de l'activité humaine, sont encore à parfaire ; mais n'esl-il pas évident, quand on la suit d'époque en époque, qu'elle a accompli, dans le sens d'une grandiose évolution, d'incontestables progrès?
Et cependant, tandis que je contemple une dernière fois, avant de la quitter, cette vaste solitude où fut Carthage, un mystérieux problème, que me fait pressentir le spectacle profondément mélancolique que j'ai sous les yeux, s'impose à mon attention.
D'innombrables êtres vivants, aux conformations les plus dissemblables, se sont succédés sur la terre, subissant ses variations climatériques, et s'éliminant les uns les autres à mesure que se modifiaient les conditions de leur existence ou de leur développement. L'homme, le dernier venu d'entre eux, soumis aux mêmes lois toujours agissantes, n'aura-t-il pas, lui aussi, par suite du refroidissement du globe ou de toute autre cause naturelle, sa période d'amoindrissement, de décadence, et finalement d'extinction ?
Si cette hypothèse est probable, à en juger par ce qui fut, à quoi auront servi ses efforls intellectuels, ses découvertes scientifiques, ses ardentes recherches de toute nature, si elles ne doivent aboutir qu'à un long et terrible déclin, le rapprochant insensiblement de son point de départ à son entrée dans la vie, pour finir par l'en exclure à jamais ?
L'inconnaissable nous domine de son immensité : c'est vers celle-ci que nous devons élever notre espoir, car c'est en elle que s'est constitué notre être !