INVERTÉBRÉS
612. C’est un fait qn’ils s’adaptent et nous l’avons déjà prouvé jusqu’où il nous a été possible; mais nous ignorons quelles sont les modifications opérées chez un Yer des hauteurs, chez un Crustacé, chez un Mollusque, etc.
Les insectes et les arachnides pulmonés se trouvent exposés à des changements de pression considérables lorsque, emportés par le vent, ils s’élèvent en quelques instants à une hauteur énorme. (Sur le Popocatepetl nous avons vu de petites araignées qui se laissaient entraîner par les courants d’air, suspendues d’un petit cocon. Nous avons aussi observé une mouche qui sans doute était arrivée accidentellement à cette hauteur).
Pour la plupart des insectes nous pouvons assurer qu’ils jouissent d’un avantage analogue à celui que les poches pneumatiques procurent aux oiseaux. Les Insectes respirent par des trachées dont les nombreuses ramifications pénétrent par tout le corps; aux palpes, aux mandibules, aux yeux, aux pattes, aux organes génitaux etc., etc. Cuvier a dit que, chez les Insectes, l’air va à la rencontre du sang et non le sang à la rencontre de l’air. De cette organisation tout-à-fait particulière il en résulte une grande
1 A. L. Herrera. Informe. “La Naturaleza.” Yol. II (2), pág. 138.
Planche 27
capacité respiratoire, plus grande encore que chez les oiseaux et infiniment pins grande qne chez les Mammifères et en outre un équilibre, une transmission, une égalité de pression admirables. Si nous avons observé qne l’abdomen d’une mouche se dilate dans l’air raréfié, nous avons vu aussi que l’air en excès en sort très vite et que bientôt l’ordre se rétablit dans tout son corps.
613. Afin de rendre plus évidente l’importance de cet admirable réseau aérien, nous avons fait une expérience très simple, n’exigeant qu’un peu de patience et qui donne de curieux résultats.
Nous avons pris le cadavre d’un Ortlioptère sauteur, une espèce de Sauterelle, qui venait de mourir. Nous lui avons injecté de l’air au moyen d’un petit tuyau qne nous introduisions dans le tibia d’une patte de derrière: aussitôt nous avons vu sortir par les stigmates une quantité extraordinaire de petite bulles. Naturellement l’insecte doit être sons l’eau et il faut introduire le tuyau de verre avec précaution pour éviter son obstruction, que pourraient occasionner les fragments de muscles. C’est une expérience pareille à celle que l’on fait sur les oiseaux lorsqu’on leur coupe le fémur; on les voit alors respirer par un patte. (Planche 27).
614. Les insectes jouissent d’un avantage considérable; ils peuvent absorber jusqu’aux dernières molécules d’oxygène; de telle manière qu’ils peuvent vivre dans l’air confiné bien plus longtemps que les Reptiles et autres vertébrés. Il n’est donc pas croyable que dans l’atmosphère raréfiée des altitudes ils expérimentent la terrible diète d’oxygène: du moins c’est ce que les faits nous démontrent.1
Hérédité des moyens d’adaptation aux conditions atmosp hériques des altitudes.
615. Yoici un thème d’étude très précieux pour les investigateurs heureux, mais il est plein d’inconnues pour nous qui ne pouvons pas expérimenter en grand et avec les moyens nécessaires. Le sujet est très important soit au point de vue des applications pratiques de l’air raréfié, par exemple, comme moyen prophylactique de quelques maladies du poumon, soit même au point de vue de l’étude du climat comme facteur efficient des variations.
Nous allons présenter quelques exemples pour prouver que certaines modifications organiques indispensables pour la vie active sur les hauteurs, sont héréditaires. Nous nous limiterons aux animaux.
1 Paul Bert a renfermé des chrysalides dans de petits récipients, presque dans le vide, tous les 3 ou 4 jours il renouvelait l’air. Mais ce ne sont point là les conditions des altitudes.
A Chaçapalca, des voyageurs surprirent un jour une vigogne accompagnée de son petit: ils la poursuivirent pendant trois heures, montés sur des chevaux de Puna, excellents pour cette chasse et qui pendant presque tout ce temps allèrent au galop. Ce ne fût qu’après cette course de trois heures que les voyageurs parvinrent à se saisir du petit qui, à leur grande surprise, portait le cordon ombilical encore frais et rempli de sang: il devait être né la nuit précédente, quelques heures seulement avant l’arrivée des chasseurs.1
616. Nous ignorons la hauteur de Chaçapalca, dans tous les cas l’altitude où eut lieu cette chasse ne doit pas être inférieure à 2600 mètres, car c’est la limite inférieure de la distribution des Auchenia au Nord. Maintenant demanderous-nous, est-il croyable qu’un animal qui vient de naître puisse courir presque toujours au galop et pendant trois heures à une hauteur oii les animaux récemment arrivés, même les adultes , sont victimes plus ou moins du pernicieux mal des montagnes? Nous savons que l'augmentation des globules, un des moyens de compensation, se manifeste très vite, que les respirations s’accélèrent: mais malgré tout cela, s’il n’y ont pas eu déjà certaines modifications particulières, chez la petite Yigogne, difficilement elle eut pu résister à une dépense de forces aussi considérable, chétive et misérable progéniture d'une mère anoxyhémique , comme dirait Jourdanet. Le petit du Yack est aussi vif, aussi agile que sa mère: à peine est-il né qu'il V accompagne sur les hauteurs et en traversant les sentiers les plus escarpés. 2 Ce fait est encore plus remarquable que le précédent, car le Yack habite à une plus haute altitude que la Yigogne; la limite inférieure de sa distribution se trouve presque à 3000 mètres. Or, à cette hauteur, un litre d’air ne contient que 0 gr. 197 d’oxygène au lien de 0 gr. 288 qu’il contient au niveau de la mer; le baromètre marque 521mm au lieu de 760. Il faut considérer aussi qu’un jeune Yack est exposé, selon la théorie ancienne, à une foule de causes de fatigue, il suffit de savoir que ses combustions doivent êtres plus actives que chez les adultes, et cependant immédiatement après sa naissance il est vif et agile, il grimpe à de grandes hauteurs et à travers les chemins les plus difficiles, et c'est encore une chétive progéniture d'une mère anoxyhémique.
617. Yoyous maintenant ce qui s’observe chez les oiseaux qui ont coutume do s’élever dans l’espace à une hauteur extraordinaire. Le Condor, par exemple, selon Boucard, 3 construit son nid entre 10000 et 16000 pieds. Qu’arrivera-t-il lorsque, sortant de l’œuf, les petits seront obligés de respirer dans une atmosphère qui contient tout au plus 0 gr. 15 d’oxygène par litre et dont la pression n’est qne de 400mm? En faisant abstraction de certaines autres influences contraires supposées, fixons seulement notre
1 Brehm. Les Mammifères. Yol. II, page 458.
2 Ibid., page 634.
3 Travels of a Naturalist, p. 21.
attention sur le refroidissement dont ils pourraient être victimes, selon les expériences de P. Bert. Nous avons déjà dit que, selon Edwards, la température des oiseaux d’une semaine, retirés du nid, peut s’abaisser de 36° à 19° C, et cela à la pression normale. Mais nous savons déjà que l’air raréfié n’est pas la cause du refroidissement des petits animaux sous les cloches pneumatiques.
Il est à remarquer que, à la hauteur où se développent les petits du Condor certains autres oiseaux manifestent un malaise évident. Glaisher l’a observé chez un pigeon élevé en ballon et lâché à une hauteur de 4800 mètres. (?)
618. De quelle manière aura été modifiée la respiration de l’œuf dans un nid qui se trouve à 5000 mètres? Nous l’ignorons. Au Mexique nous avons vu le nid d’un autre vautour (Cathartes) sur les cônes volcaniques secondaires de la montagne de l’Ajusco, à une hauteur de près de 3000 mètres. Les Colibris nichent dans les régions dévastées par les tourmentes de neiges, c’est-à-dire à un endroit où on ne devrait rencontrer que le Condor. 1 II est un fait bien propre à montrer que chez les oiseaux il existe à tous les âges des moyens compensateurs d’une grande efficacité. Nous voulons parler des coutumes de certains oiseaux qui émigrent et qui ont doux nichées, une dans les bas niveaux et une autre sur les hauteurs: tel est le cas des Hirondelles qui arrivent au Mexique au printemps. (Chelidon erythrogaster).
Pour le Mexique, nous pouvons présenter bon nombre d’autres exemples. Tout d’abord, il conviendra de rapporter ici une assertion, bien douteuse, de M. Ellioston. Il assure que les chiens importés ne peuvent pas chasser sur le plateau mexicain, mais que leurs descendants, nés dans cette atmosphère raréfiée, poursuivent et attrapent les lièvres aussi bien que les meilleurs lévriers d’Angleterre. 2
619. A Mexico, tout le monde a pu constater que le s petits des Cochons d’Inde, ceux des chevaux, des taureaux, même des dromadaires que l’on avait à la “Escuela Preparatoria,” naissent aussi vifs et aussi agiles que partout ailleurs. Quant au temps qu’il leur faut pour atteindre leurs dimensions définitives, quant à leur résistance à la fatigue, etc., nous n’avons pas observé de différence notable ou plutôt uous n’avons observé aucune différence. L’horloge de la vie ne se ralentit point à cause de l’anoxyhémie.
Comment se fait-il que les petits du Lama, du Yack et de plusieurs autres espèces des hauteurs se trouvent aptes à déployer une grande vigueur aussitôt après leur naissance, alors qu’au même endroit les animaux adultes importés, souffrent du mal des montagnes? Y aurait-il hérédité de certains mécanismes d’adaptation? Nous voici sur le terrain des conjectures
1 Brehm. Les Oiseaux. Vol. II, page 98.
2 Bert. Pression barométrique, page 65.
et des suppositions et en présence de théories nombreuses et toutes aussi commodes que dépourvues de fondements. Tout d'abord, il faut compter sur la difficulté habituelle pour bien des savants: la théorie de Wiesmann qui n’admet pas l’hérédité des caractères acquis.
620. Il ne serait pas sans importance d’étudier la capacité respiratoire, ou au moins la quantité d’air inspiré par les animaux qui viennent de naître sur les hauteurs, ainsi que la richesse globulaire de leur sang, la dimension des globules, etc. En Europe, on a observé que chez les enfants de quelques semaines la dimension des hématies est très variable et inégale: on y trouve des globules très grands en même temps que de très petits.1 Des recherches de ce genre n’ont pas encore été faites sur les hauteurs. Nous savons bien que le Lama a 16000000 de globules et peut ainsi suppléer au manque d’oxygène mais aucun raisonnement aucune formule ne peuvent nous faire trouver le nombre de ceux qu’aura un petit qui vient de naître.
Il peut y avoir une modification, acquise peut-être, ou en partie héréditaire: l’augmentation de la capacité respiratoire. Théoriquement l’élargissement de la cavité thoracique est plus facile chez un jeune Mammifère que chez un adulte. Nos expériences sur des cadavres de Mammifères dépourvus de leur peau nous ont démontré que .plus le sujet est jeune plus grand est le soulèvement du sternum occasionné par la décompression, plus amples aussi les mouvements des arcs costaux, etc. Comme un bon nombre d’articulations ne se trouvent pas encore consolidées chez l’animal qui vient de naître, il est possible que l’élargissement du thorax atteigne de plus grandes proportions; ces dernières seront plus grandes encore si par hasard le petit a hérité de sa mère un sternum qui dépasse déjà la longueur ordinaire.