CHAPITRE YI
La pression atmosphérique aux époques géologiques et son influence supposée
sur l’évolution organique.
1164. Le Baron de Hmnboldt disait qu’on ignore si l’océan aérien qui entoure notre planète a toujours exercé la même pression. Hous ne savons pas même si, depuis cent ans, la hauteur moyenne du baromètre a toujours été la même dans un même endroit. Les expériences de Poleni et Toaldo nous font présumer que cette pression éprouve des changements, pendant très longtemps on a douté de ces observations, mais les recherches récentes de l’astronome Carlini ont démontré que la hauteur moyenne du baromètre décroit à Milan.1
Le Dr. Bordier a étudié l’influence que ces variations auraient pu exercer sur l’évolution organique: sa manière d’exposer sa théorie est fort séduisante; elle va accompagnée d’un grand nombre de documents de la plus haute importance. 2
Yoici tout d’abord son raisonnement:
1165. Si quelques uns des êtres actuels manifestent, par les expériences faites dans un air comprimé, une conformation avantageuse pour vivre dans l’air comprimé, et si on choisit ces êtres parmi ceux qui ont subsisté à travers les époques géologiques, on pourrait eu déduire qu’il existe une analogie entre le milieu qui leur a été propre et l’air qui a été comprimé artificiellement; en outre, on pourrait supposer que l’air atmosphérique présentait à une antre époque une épaisseur et une densité supérieures h celles qu’il a aujourd’hui. Cette démonstration indirecte proposée par le Dr. Bordier est par trop difficile, et on a encore fait aucune expérience qui lui puisse servir de point d’appui: on doit avoir recours à de nouvelles hypothèses et à de nouveaux raisonnements, comme on le verra plus loin.
Cependant le savant auteur de la “Géographie Médicale,” a soin d’ajouter qu’uu grand nombre de savants admettent aujourd’hui la supériorité du poids spécifique de l’atmosphère aux époques antérieures. D’après Nérée Boubée, aux époques géologiques les plus reculées, l’air perdait chaque jour en hauteur et en pression, parce que, à mesure que le globe
1 Tableaux de la nature. Paris, 1828, vol. II, page 10.
2 Géographie Médicale. Paris, 1888, pages 77 à 8Î. Cet ouvrage reproduit l’article du Dr. Bordier, publié dans les Mémoires de la Société d’Anthropologie. 2ème- Série. Yol. I, page 382.
se refroidissait, certaines matières qui étaient restées à l’état de yapeurse condensaient; les mers et les lacs s’étendirent alors sur la terre: la chaleur 11e suffisait plus à les maintenir à l’état gazeux.
1166. L’acide carbonique avait aussi augmenté: et si nous ajoutons à cette quantité considérable de gaz d’un poids spécifique aussi élevé comme l’est celui de l’acide carbonique, la présence d’une forte quantité de vapeur d’eau, on en doit conclure que l’atmosphère avait alors une densité beaucoup plus grande.
Comme les pluies étaient en ce temps là plus abondantes, elles durent enlever à l’air une partie de son oxygène et de son acide carbonique.
Jourdanet s’est distingué entre tous dans ce genre de recherches; cet auteur a étudié la diminution de la pression atmosphérique, à laquelle il attribue un rôle de premier ordre pour l’explication de quelques phénomènes géologiques. Il a essayé d’expliquer par un plus grand poids de l’atmosphère à l’époque tertiaire, l’élévation de la température qui eut lieu à un moment de cette époque.
1167. ISTous prenons la liberté de rappeler au Dr. Bordier que cette hypothèse procède des géologues, et d’une manière spéciale, de Saporta. 1
1168. Joiïrdanet appuie ses calculs sur un phénomène constant: la compression élève proportionnellement la température de l’air, et il suffirait, d’après lui, de tenir compte de ce phénomène pour expliquer l’augmentation des 6°C que Keer 11’attribuait qu’au feu central: ce professeur suppose que pendant l’époque miocène la température de l’Europe centrale dépassait de 9 degrés la température actuelle; il explique cette élévation de 3 degrés en admettant qu’il y avait comme une espèce de Grulf- Stream de la mer miocène, et les autres 6, en les attribuant, comme nous l’avons déjà dit, au feu central. Jourdanet suppose que la pression, à l’époque tertiaire, était de 84 centimètres au lieu de 76, et cet excès de 8 centimètres suffirait à expliquer l’augmentation de la température. Le Dr. Bordier affirme qu’on pourrait formuler un bon nombre d’objections contre cette exactitude vraiment séductrice; cette opinion est d’ailleurs la nôtre, et nous 11e craignons pas de mettre eu doute l’exactitude non moins suspecte de l’assertion de Keer. En effet, si 011 a cherché à déterminer la température de l’époque miocène, avec toute la précision numérique possible, en prenant pour base l’étude de la flore d’alors qui avait un caractère tout tropicale, on pourra déterminer avec plus de facilité la température d’une localité fixée par le seul examen des végétaux qui s’y développent à Y époque actuelle. Yoici une liste de plantes tropicales:
Crescenlia cujete.
Rhus perniciosa.
Lucuma Bonplandi.
1 Saporta. Le Monde des Plantes avant l’apparition de l’homme, page 147.
1169. Qu’on détermine maintenant, en la représentant par des degrés du thermomètre, la température de l’endroit où 1 on a vu ces plantes, et qu’on demande les noms d’autres, si trois ne suffisent pas. . . .
Le résultat sera exact si l’on dit que ces végétaux procèdent d’un pays chaud, mais on commettra un erreur si on fixe la température de la localité en degrés de thermomètre. Si quelqu’un voulût bien accepter ce défi scientifique, c’est avec bonheur que nous lui montrerions un nombre suffisant de documents pour confirmer ou annuler ses résultats, s’ils sont représentés on degrés thermométriques. Peu importe, en effet, qu’ou connaisse la distribution de ces espèces et la climatologie des localités où elles croissent.
1170. Quand ou attribue à l’excès de pression la plus haute température des époques géologiques, on donne à ce facteur un rôle et une importance qu’il n’a pas aujourd’hui. On voit maintenant que des différences de pression beaucoup plus considérables que celles que Jourdanet demande, sont insuffisantes à modifier l’action do la latitude. A Bogota, par exemple, le baromètre marque 56 centimètres, c’est-à-dire 19 centimètres moins qu’à Paris: cependant la température moyenne de Bogota dépasse 3°4 celle de Paris.
A Pabellón (Aguascalientes, Mexique) et à Zacatecas, la température moyenne est égale, malgré les différences de l’altitude et de la latitude, cette dernière différence est en effet très peu importante.
Altitude. Latitude. Température.
Pabellón d924m- 22°4 N. 18°2
Zacatecas... 1496 22 46'N. 18 2
Bien que Leon soit plus bas que Mexico et plus au Nord, il est cependant plus chaud.
Leon 21°07/23//N. 1798“' 19°0
Mexico 19 26'N. 2282 15 5
On sait en outre que la direction des vents, la proximité de la mer et des neiges, ainsi qu’une infinité d’autres causes, modifient la température. Ces facteurs, unis à la latitude font sentir leurs effets d’une manière prédominante, et tellement prédominante, que la diminution d’uue demi atmosphère (Asie Centrale), est insuffisante à provoquer la diminution de température qu’on observe dans les régions basses et boréales.
Si on prétend, à cause de ces données, que l’augnientation de la pression augmenta la température des pays proportionnellement à leur latitude, ou arriverait à un résultat inconcevable. Si une augmentation de 8 centimètres fit monter de 6° la température de l’Europe Centrale, elle aura produit d’autres perturbations tout-à-fait semblables dans les localités situées plus au Nord, perturbations qui ne suffisent pas à expliquer la température de l’Islaude aux temps miocènes, pour ne citer qu’un cas.
1171. S’il fût vraiment nécessaire d’émettre nue opinion an sujet de la théorie barométrique que nous discutons, lions demanderions tout d’abord un pins grand nombre de données. Maintenant nous ne pouvons dire qu’une seule chose: cette théorie est exclusive, et ne peut être généralisée pour toutes les localités; en outre il existe, à notre époque actuelle, d’autres facteurs qui modifient la température en annulant ou en changeant à un liant degré l’influence de la pression, et personne n’a encore démontré qu’aux époques géologiques la pression ait fait sentir ses effets d’une manière prédominante. Tout an contraire, Boubée admet que l’air perdait de son poids, à mesure que la terre se refroidissait, en attribuant ce refroidissement à une autre cause, qui ne fut pas, sans aucun doute, la diminution de la pression atmosphérique.
1172. Le Dr. Bordier, après avoir établi la théorie de la plus haute pression, s’efforce de découvrir un type de fonction, d’organe ou d’être pour lequel une haute pression fut avantageuse: si ce type, cette fonction, cet organe ou cet être ont prédominé, il y aura motif pour supposer que ces époques furent caractérisées par une haute pression. Yoici ce que rencontra le Dr. Bordier: “Un poisson, le Cercitodus de la mer triasique commun à l’époque où se formait le trias, a passé, pendant longtemps, pour ne plus exister; on l’a rencontré dernièrement près de la Nouvelle Hollande: il vit à de très grandes profondeurs, où il s’est peut-être réfugié pour chercher une pression que ses ancêtres trouvaient à moins de profondeur.”
Tous les poissons de l’ordre des Monopneumona vivent à une profondeur de quelques pouces , le Ceratodus n’a pas été trouvé au plus profond des mers, mais bien dans l’eau stagnante. Il serait vraiment extraordinaire qu’un poisson qui n’a qu’un poumon puisse exister, par exemple, à une profondeur de 500 brasses. “Il respire surtout par nu poumon quand l’eau fangeuse est pleine de gaz.” 1 Donc le cas du Ceratodus ne prouve pas qu’à l’époque du trias la pression fut plus considérable, surtout si nous admettons la méthode d’induction du Dr. Bordier.
1173. “Los foraminifères de la craie vivent aujourd’hui au fond des mers, et compensent peut-être la diminution de la pression atmosphérique par la profondeur de leur habitation actuelle.” (Bordier).
Cet exemple est insuffisant: les foraminifères abondent davantage aujourd’hui qu’ auparavant, aussi bien dans les profondeurs moyennes que dans les plus considérables.
Il serait plus facile do rencontrer les exemples requis par la théorie chez les brachiopodes, mais ils ne prouvent pas non plus ce qu’on voudrait.
“Les derniers travaux des expéditions sons-marines, surtout celles du Challenger et du Travailleur ont fourni de curieuses informations. On a reconnu que dans les régions chaudes il existe des différences considéra-
1 Claus. Traité de Zoologie, page 1268.
bles entre la température de l’eau qui est tout près de la superficie et de l'eau des grandes profondeurs. Il résulte de là que dans un même endroit on rencontre deux niveaux très distincts, le niveau supérieur avec les espèces qui cherchent une température élevée et le niveau inférieur avec les espèces propres aux eaux froides. Ce qui a lieu aujourd’hui dut avoir lieu auparavant: supposons que dans une mer profonde des temps géologiques il y eut un soulèvement; sur le fond où vivaient des animaux de la zone froide se propagèrent alors les animaux de la 2,011e chaude.1 “L’eau de la mer Blanche s’échauffe considérablement pendant l’été dans ses couches supérieures, tandis qu’à une plus grande profondeur sa température reste très basse, quelquefois au dessous de 0 (-1,4). C’est pourquoi des formes glaciales et polaires, comme Yoldia arctica (parmi les Mollusques) et d’autres se sont conservées dans la mer Blanche, n’existant point au Mourmane. M. Herzenstein suppose que la plupart des formes pareilles pourraient supporter de grands changements de température, sans en souffrir; mais dans ces conditions anormales quand même, elles ne seraient plus en état de rivaliser avec d’autres formes pour lesquelles les mêmes conditions thermiques se trouveraient tout à fait normales et habituelles.2
D’autres naturalistes croyent également à l’influence de la température et d’autres causes, indépendamment de la pression, sur la distribution bathv métrique des animaux.3
1174. Le Dr. Bordier expose ensuite les effets de l’air comprimé sur les organes auditifs. “Ou s’explique facilement qu’un milieu conduise d’autant mieux les sons qu’il est plus dense; ainsi il ne sera pas inutile de faire remarquer qu’indépeudamment de l’état aqueux ou aérien du milieu, dont l’un est plus dense que l’autre, l’organe de l’ouïe se complique de plus en plus dans le même ordre où apparaissent les animaux d’après géologie. On peut donc classer l’organe de l’ouïe comme si au commencement et dans la partie la plus reculée de la série, une atmosphère plus dense eût permis l’audition, avec une petite dépense d’ustensiles, qu’on nous permette le mot, ou bien comme si à la fin de la série le décroissement do la densité du milieu aérien eût rendu utile et avantageux un appareil peut-être moins délicat, mais certainement plus compliqué, pour arriver au même degré d’audition.”
L’auteur présente quelques exemples et il dit que la conque de l’oreille externe n’apparait que chezJes mammifères, comme si à cause de la densité moins considérable du milieu, l’audition eût eu besoin d’un appareil qui recueillit et renforçât les sons.
1 Gaudry. Enchaînements du monde animal. Paris, 1883, page 31.
2 W. Schimkévvitsch. La Faune de la mer Blanche. Revue Scientifique, 8 Juin 1895, page 707.
3 Wyville Thomson. L’Atlantique. Faune des régions profondes. Revue Scientifique. Janvier à Juillet 1878, page 1013.
1175. Il fait aussi remarquer que dans l’air comprimé on éprouve une sensation désagréable dans les oreilles, à cause de l’inégalité de la pression sur le tympan, parce que l’oreille externe ressent et suit les changements de pression, tandis que la trompe d’Eustache se ferme à son extrémité par effet de la compression.
Cette théorie vraiment séduisante n’est pas moins originale que hardie: le Dr. Bordier nous donne avec elle un moyen d’expliquer l’évolution du sens de l’ouïe. Nous n’acceptons pas cependant la seconde partie de la théorie, puisque la première nous suffit, et la voici de nouveau: les changements de la densité du milieu ont provoqué un très grand perfectionnement dans les organes auditifs.
1176. Il est vrai que dans l’air comprimé on ressent des malaises et des douleurs dans les oreilles, et nous en avons nous-mêmes fait la preuve; en outre, les animaux sujets à la décompression manifestent une incommodité semblable. La compression peut avoir lieu dans n’importe quel sous, son résultat est toujours le même; ce résultat nous l’avons observé aussi chez une personne dont nous mesurions la capacité respiratoire avec un spiromètre. Elle souffla fortement, ayant les ouvertures nasales fermées; elle ressentit après des douleurs et une surdité dans les oreilles. La trompe d’Eustache ne laisse passer l’air qu’à une pression de 30 à 40 millimètres de mercure,1 et il est tout à fait croyable par conséquent comme le disent d’ailleurs Bordier et d’antres auteurs, qu’il existe un moyen d’éviter que ce canal se ferme et empêche que l’air ne passe, quand l’animal est exposé à souffrir de grands changements de pression. On croit, en effet, que c’est l’objet des cellules mastoïdiennes qui acquiérent un si grand développement chez les oiseaux et dont on ne connait pas encore bien le mécanisme.
1177. Pour ce qui regarde l’évolution de l’ouïe, nous ne pouvons admettre qu’elle soit l’ouvrage de changements plus ou moins considérables de la pression de l’air, “indépendamment de l’état aqueux ou aérien du milieu:” cette indépendance est illusoire, et on doit encore teuir compte du milieu solide, comme on le verra ensuite.
Le sens de l’ouïe est d’autant plus parfait que les animaux vivent constamment à l’air, lequel conduit les sons beaucoup moins que l’eau (330 mètres dans l’air et 1345 mètres dans l’eau.) “On peut prévoir que cette différence dans la conductibilité des deux milieux soit compensée par une disposition spéciale, par des appareils capables de condenser et d’augmenter ces vibrations sonores aussi fugaces qu’instantanées. Chez les êtres aquatiques, l’organe auditif a uno forme des plus rudimentaires: il suffit que le tégument enveloppe un espèce de bourse où viennent s’étendre les fibres du nerf auditif, pour que celui-ci soit impressionné par les vibrations do l’eau ambiante .... On devine qu’il n’en est pas ainsi chez les
1 M. Gellé. Gazette médicale de Paris, 12 Juin 1880, page 313.
animaux de respiration aérienne: la faible conductibilité du milieu réclame une agrégation de parties secondaires qui. par leur nombre, leurs relations ou fonctions déterminent des modifications très souvent considérables.1
Bordier fixe son attention sur l’imperfection do l’appareil auditif des poissons, ce qui ne prouve rien à faveur de sa théorie, parce que si les poissons firent leur apparition avant les mammifères, ils conservent encore aujourd’hui la même imperfection, et ce n’est pas ainsi que l’on doit considérer les phénomènes, c’est-à-dire, indépendamment de l’état aérien on aqueux du milieu, puisqu’on compare des animaux aquatiques avec des animaux terrestres, la plupart du temps.
1178. Sans doute que si une espèce qui vit sous l’eau se change en aérienne, son appareil auditif lui sera parfaitement inutile, puisqu’il sera incapable de recueillir des vibrations beaucoup plus affaiblies. Eu supposant que tout un groupe d’espèces, par suite de circonstances particulières et d’impérieuses nécessités, change petit à petit ses conditions mésologiques, il fera l’acquisition, par sélection, d’organes plus parfaits et avantageux à la vie qu’ils vont mener dans un nouveau milieu. Sans doute que ni les proies pourront fuir, ni leurs persécuteurs pourront les découvrir et leur faire la chasse, aussi bien dans l’eau qu’à l’air, si les organes auditifs ne sont pas adaptés à la vie aquatique ou bien à la vie terrestre. La perfectionnement de l’ouïe, nous le dirons de nouveau, est en relation avec la densité du milieu, et varie par conséquent, si ce milieu est liquide, solide ou gazeux, mais non d’après la densité de l’air.
1179. Le Dr. Bordier ne compare pas les premiers vertébrés terrestres avec les derniers vertébrés terrestres, ni les premiers vertébrés aquatiques avec les derniers vertébrées aquatiques. Il ne fait que comparer les mollusques, “genre (!) qui apparait dès l’époque silurienne” (il ferait mieux de dire cambrienne), avec les poissons qui firent leur apparition à la même époque, avec les reptiles qui ne commencent qui à la période primaire dans l’étage carbonifère, enfin avec les mammifères qui ne commencent qu’à l’époque triasique.
N’importé quel sens chez les quadrupèdes est toujours plus parfait que chez les reptiles, les poissons et les mollusques, dans le plus grand nombre des cas; on ne dira jamais, par exemple, que le goiit est plus parfait chez un limaçon que chez un mammifère. Nous sommes d’accord pour admettre que l’ouïe se perfectionne de plus en plus depuis les mollusques jusqu’aux quadrupèdes, mais il existe cette rare coïncidence que ceux-ci, aussi bien que les poissons sont en grande partie aquatiques, et nous ne pouvons pas, par conséquent, séparer les phénomènes “de l’état aqueux ou aérien du indien,” comme l’indique Bordier.
1180. On a vu que d’après les hypothèses admises par ce savant écri-
1 J. Chatin. Les organes des sens. Paris 1880, page 301.
vain, il j eut aux époques géologiques une pression plus grande qu’aujourd’lmi. Pour qu’elle puisse diminuer depuis l’époque secondaire jusqu’à nos jours, de telle sorte que l’appareil auditif en souffrît de profondes modifications, supposons que cette pression fut de 41 centimètres plus considérable que l’actuelle. (Jourdanet n’exige qu’une augmentation de 8 centimètres pour l'époque tertiaire). On rencontre cette différence aujourd’hui, entre le niveau de la mer et certains endroits de l’Asie Centrale peuplés d’animaux (sous les pressions respectives de 760 millimètres et 3500 à 6000 mètres). Cependant , personne n’a démontré que les animaux du Thibet aient un appareil auditif de mammifère , tandis que les animaux de la côte Vont de poisson ou de reptile , n’importe quel soit l'endroit qu’ils occupent dans l'échelle zoologique }
1181. Puisqu’il ne s’agit pas de variations de peu d’importance, mais bien de changements très considérables, le Dr. Bordier ne lions dit pas que par suite de la raréfaction de l’air, l’ouïe soit devenu plus fin et plus délicat dans la sucessiou des siècles (comme cela devra avoir lieu sur les endroits élevés), mais il affirme que l’organe s’est perfectionné, en changeant la simple cavité pleine d’otolithes en un appareil sensible et compliqué.
“Chez les reptiles l’ouïe est peut-être moins simple, mais il ne présente pas encore un organe collecteur des sons, la conque , organe collecteur aux formes diverses qui n’apparait que chez les mammifères, (?) comme si, le milieu étant devenu moins dense, l’audition eût requis une conque chargée de collecter ou de renforcer les sons.” Voilà l’opinion du Dr. Bordier; écoutons maintenant celle de M. Chatin:
1182. “Eu résumé, nous voyons que cette partie (le pavillon de l’oreille) est développée surtout chez les animaux chasseurs, ou bien chez ceux qui ne peuvent rencontrer leur salut que dans la fuite et qui doivent apprécier rapidement et sûrement la proximité de leurs ennemis: les Carnivores, les Lièvres, les Chevaux et les Gazelles nous offrent d’excellents exemples de cette relation, qui ne cesse de se confirmer, entre les coutumes des animaux et le développement de leurs conques auditives.”2
La théorie que nous discutons paraît encore moins probable, si on se rappelle qu’il j a un bon nombre do mammifères dépourvus de pavillon, surtout les aquatiques et quelques uns de ceux qui vivent dans les souterrains et parce que les uns et les autres vivent dans un milieu qui conduit bien mieux les sons, voilà pourquoi ils n’ont pas de pavillon.
Sur les altitudes il existe un grand nombre de quadrupèdes qui se rencontrent dans le même cas: les marmottes de l’Himalaya, pour no citer qu’un cas sont presques dépourvues de conques auditives.
1 Le Dr. Ortigosa a mesuré l’acuité auditive de l’habitant de la Yallée de Mexico; cet. te acuité est, en général, double de celle d’un Européen. Nous eu ignorons la cause.
2 Les organes des sens, page 309.
Dans l’air comprimé la phonation devient plus difficile, d’après le Dr. Bordier, sous la pression de trois atmosphères: donc la phonation ne fut pas possible, quand il n’y avait que des mollusques, des poissons et des reptiles qui font peu de bruit. Il est vraiment curieux que, malgré la diminution de la pression, ces vertébrés soient restés dans le même état qu’aux temps jurassiques; d’ailleurs M. Bordier peut les observer pour se convaincre de qu’ils sont muets ou presque muets sur les hantes montagnes: ils n’ont ni le chant des rossignols, ni les rugissements du lion. ISTous croyons que l’illustre auteur de la “Géographie Médicale” observe les phénomènes d’une manière insuffisante et qu’il n’indique pas, quand il compare un reptile muet à un mammifère dont la voix est très développée, si celui-là est dans cet état parce qu’il vivait dans un air comprimé: le mammifère est supérieur en tout à l’animal de sang froid, et il conserve cette supériorité aussi bien à 30 qu’à 76 centimètres de pression. Le Dr. Bordier devrait comparer les insectes des époques postérieures avec les insectes d’aujourd’hui pour pouvoir décider si ceux-ci faisaient moins de bruit que les actuels. Il devrait aussi nous éclairer au sujet de la voix des Mososaurus, des Dinosauriens gigantesques et d’autres reptiles disparus qui rugissaient peut-être comme des panthères ou étaient simplement aphoniques comme le limaçon.1
1183. Le langage articulé ne fut pas possible quand la pression exigeait de grands efforts de la part des organes vocaux, ou, ce qui revient au même, le langage n’était pas possible quand il n’y avait pas d’hommes ni de perroquets. Dans les cloches d’air comprimé on peut encore parler à une pression de 3 atmosphères, et le Dr. Bordier ne niera pas la possibilité de que les hommes eussent eu, dans une atmosphère plus dense, un appareil plus puissant que l’actuel, des boîtes résonnantes, des circonvolutions de la trachée (Maki), des cartilages vibratoires pour renforcer les sons articulés, comme cela passe chez les Grues et chez quelques Gallinacées. Le Dr. Bordier devrait aussi nous prouver que l’homme existait quand le poids de l’atmosphère était trois fois plus considérable que maintenant.
1184. “Si la pression continue à diminuer, peut-être aurons-nous un nouveau type (idéal) de fonctions sensitives plus délicates et des organismes moins massifs. Mais la science n’a pas à insister pour le moment silices considérations.” Nous croyons que la science n’insiste pas davantage, par effet do la crainte salutaire d’une défaite. Comment donc expliquer la diminution de la grosseur massive des animaux si, dans la machine pneumatique, on voit augmenter leur poids et leur appétit, et si sur les altitudes de l’Asie, dans une atmosphère à moitié raréfié, vivent les Bod, les Musimon, etc., etc.?
1185. Le Dr. Bordier ajoute que dans un air très comprimé, quelques
1 Voir Gaudry. Essai de Paléontologie philosophique. Paris, 1897.
personnes perdent l’odorat et le goût; on dirait qneles sensations olfactives et gustatives 11e s’exercent que sous des excitations légères,” et que celles qui sont plus matérielles émoussent les sens. Il y a cependant des animaux qui ont les sens de l’odorat et du goût, et qui vivent dans l’eau, c’est-à-dire dans un milieu 773 fois plus pesant que l’air. Le même Dr. Bordier répète que les chiens perdent l’odorat dans l’air raréfié des plateaux mexicains. Mais une fois pour toutes, gagne-t-011 ou perd-t-011 avec la raréfaction de l’air? Y a-t-il un optimum ou n’existe-t-il pas? Y a-t-il quelques personnes qui perdent l’odorat dans l’air comprimé? Le perdent-elles toutes? Et quelle relation peut-il y avoir entre le goût et la pression de l’air?
1186. Ensuite, après avoir provoqué cette série de questions que nous faisons sans espérer que la voix de l’observation et des expériences y répondent, le Dr. Bordier nous assure que la respiration pulmonaire n’a pu avoir lieu dans une atmosphère très comprimée, parce qu’il aurait fallu des muscles inspirateurs très puissants. Et pourquoi donc? N’a-t-011 pas dit que sous ces grandes pressions (au cas où elles existeraient) un être doué de poumon n’aurait pas pu s’y développer, probablement parce que l’air n’y avait pas la composition nécessaire? On 11e peut l’assurer. D’ailleurs que le lecteur porte, à ce sujet, le jugement que bon lui semblera! Le Dr. Bordier le prouve en disant que les reptiles n’apparaissent qu’à la période houillère et il ajoute ensuite que c’était un avantage pour les reptiles des époques antérieures que l’air fût très riche en oxygène, à cause de la pression beaucoup plus considérable que maintenant; et c’est peutêtre pour cela qu’ils jouissaient d’un pouvoir et d’une vivacité qu’ils 11’ont plus aujourd’hui. O11 plaça dans l’appareil Logay, pendant plusieurs heures, un lézard qui s’y montra tout aussi apathique qu’à l’ordinaire. Les reptiles actuels 11e sont point à demi asphyxiées, comme le prétend le Dr. Bordier; 011 peut à ce sujet, consulter les analyses de sang de sauriens faites par Regnard- et Blanchard. Celui qui s’intéresserait à ce genre d’étude pourrait y faire de grands progrès si, au lieu de fixer son attention sur les changements de pression, il la fixait sur les changements de température: il est hors de doute que jamais les reptiles n’ont pu arriver à leur apogée dans un pays froid; ils prospèrent, au contraire, dans les régions chaudes (1000 mètres, au Sud du Mexique).
1187. Le même Dr. Bordier pense que la grande quantité d’acide carbonique qu’il y avait dans l’atmosphère lors de la période houillère a pu annuler les avantages d’une plus forte pression. Mais tonte difficulté disparaît si l’on dit que les reptiles commencèrent à se développer aussitôt que l’acide carbonique vint à diminuer.
La plus grande simplicité, 011 le sait, préside toujours à tous les phénomènes de la nature. Bien que le lecteur l’ait déjà deviné, nous ferons cependant remarquer que ces influences d’une plus forte pression aux époques géologiques sont encore bien loin de la portée de la science.
On ne peut encore préciser jusqu’à quel point arriva cette augmentation ni à quelle époque, on 11e peut encore fixer la quantité d’oxygène, d’acide carbonique et d’autres gaz contenus dans l’atmosphère; 011 11e sait pas non plus si certaines conditions vitales 11’influaient pas en sens contraire, ni si la pression de l’air a diminué à une époque peu éloignée, ni de quelle manière et jusqu’à quel degré elle a diminué.
1188. Si nous admettons que ce changement fut de 8 centimètres, comme le veut Jourdanet, et même de 30. nous voyons que cette différence existe aujourd’hui entre des endroits très hauts et très bas, et cependant elle 11’a point provoqué ces changements radicaux et profonds exigés par la théorie. Si nous fixons l’attention sur des pressions plus grandes encore nous ne savons pas à quelles époques les rapporter, à moius que le naturaliste ne soit très complaisant et veuille les rapporter aux périodes qui lui conviennent.
“Dans l’état actuel de nos connaissances, l’étude de la pression atmosphérique est le terrain le plus ferme, ou pour parler avec plus d’exactitude, le moins Mouvant pour y fonder une hypothèse légitime.”
C’est la conclusion du Dr. Bordier. Voici la notre: Dans l’état actuel de nos connaissances, l’étude des changements de la pression atmosphérique1 et leur influence sur l’évolution, est le terrain le moins ferme, ou pour parler avec plus d’exactitude, le plus mouvant pour y fonder une hypothèse légitime.
1 Aux époques géologiques.