L'ÉLÈVE DE MAUVE
tractée envers Mauve, il devait se brouiller
avec lui et le quitter avec fracas. Un jour que le maître conseillait à son élève de dessiner d’après les plâtres et qu'il avait placé une tête d’Apollon dans un éclairage favorable, Vincent, dont la mémoire était toute pleine de rudes visages borains ou brabançons, se fâcha, jeta le plâtre à terre et se sauva pour ne plus revenir...
Il n'avait point entièrement renoncé à
l'espoir de conquérir le cœur de sa cousine. Il se rendit un jour chez l'oncle
Stricker à Amsterdam. Mais l’austère K.
qu'on attendait demeura invisible, Vincent dut bien se rendre à l'évidence : elle ne l’aimerait jamais. Il chercha une consolation
dans la lecture de... Michelet : La femme,
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Dans les premiers jours de 1882, malgré
son propre. dénuement, il recueille une
D ibedreuse avec cinq enfants, une femme qui est descendue au dernier degré de l’abjection, et qui, après un séjour à l'hôpital, revient auprès de Vincent, boit . du bitter, fume le cigare et jure comme un sacripant. L'ancien évangéliste se contente de dire avec charité : « Elle n’a jamais vu ce qui est bon. — Comment peut-elle
être bonne elle-même? »
C'est un peu l'histoire de Résurrection
. qu'il vit avec cette femme. Mais en même . temps, il dépense à son profit et au profit de ses cinq moutards, les trésors de ten-
dresse inemployés qu’il a au fond de lui-
. même. Voici comment il la décrit après la . première rencontre : « Je trouvai une femme pas très jeune, pas très belle, grande et Do bâtie, elle n'avait pas précisé-
ment des mains de dame comme K, mais
les mains d’une qui travaille beaucoup.
ï Elle avait quelque chose d’une vivante
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figure de Chardin ou Frère ou peut-être Jan Steen. Enfin, ce que les Français
appellent une ouvrière. » Et faisant allusion :
au passé de cette femme : « Ce n’est pas
la première fois que je ne peux offrir
aucune résistance à un penchant pour ces.
femmes que les pasteurs maudissent et méprisent du haut de leur chaire. Je ne
les maudis pas, je ne les juge pas, je ne les méprise pas. »
Cette vie de Vincent à La Haye provoque
un grand scandale dans toute sa famille
et parmi les « deftige heeren » qu'il a ren-
contrés jusqu'alors. Un seul homme lui
demeure fidèle, continue à s'intéresser à lui, à l'aider de ses conseils et de ses deniers : c’est l’admirable frère qui, pourtant, venant un jour de Paris, comprendra sur-le-champ, que Vincent doit se séparer de cette femme à jamais déchue. Elle a servi de modèle pour des dessins aujourd’hui célèbres de Van Gogh : Sorrow, The great Lady, d’un art où persiste une sentimentalité humanitaire que nous allons voir s’atténuer peu à peu.
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