‹ La vie tragique de Vincent van GoghChapitre 46 sur 59 · TT · texte numérisé non relu

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Un matin, vers la fin de février 1886, on apporte à Théo, dans l’élégante boutique

* du boulevard Montmartre, un papier sur lequel Vincent a tracé au fusain ces sim-

ples mots: «Je t'attends dans le salon carré du Louvre,» On devine la stupéfaction du bon frère au reçu de cet extraordinaire message. Il court au Louvre, il

y trouve le peintre paysan de la Drenthe,

l'air plus farouche que jamais, Vincent s'installe dans l'appartement de son frère

rue de Laval (aujourd’hui rue Victor-

Massé).

Pendant les trois premiers mois de son séjour, il travaille à l’atelier Cormon où il se sent entouré de la même atmosphère d’hostilité qu'à l'académie d'Anvers, où

il arrache au plus pompier des « maîtres »

les mêmes cris d'horreur qu’à Verlat mais où il va se lier d'amitié avec Toulouse-

Lautrec et Emile Bernard.

En juin, les deux frères vont s'installer

au 54 de la rue Lepic dans un appartement

confortable et là, Vincent a un atelier dont

la fenêtre donne sur des jardins au-delà desquels se profile le Moulin de la Galette

qu'il peindra fréquemment, de même que la

façade du fameux restaurant de la mère Bataille, son restaurant, qui est aussi celui

de Mendès, Jaurès, Clovis Hughes, Fran-

çois Coppée, Willette et Lautrec,

Vincent se met à peindre, outre les aspects d’un Montmartre encore agreste, des fleurs et des natures-mortes. Une grande révélation lui est venue: il a découvert Delacroix, Monticelli et les impressionnistes, Monet, Sisley, Pissaro, Desas, que

son frère Théo expose, et défend vaillam-

ment dans la boutique de MM. Boussod et Valadon, Pour le peintre des sombres intérieurs, des «campagnes bhallucinées », des ciels funèbres du Brabant et de 1a Drenthe, quelle illumination, quel coup de poing tout d’abord et puis quel délire ! Quel rajeunissement ! C’est comme un nouveau

baptême, Ses yeux se sont dessillés. Il 1

exulte et 1l s’indigne : comment ! on ne veut pas de ces toiles claires, joyeuses où :1l semble qu'on perçoive le frémissement

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DE CORMON AU PÈRE TANGUY même de la lumière sur les verdures ! Quel scandale ! Van Gogh renouvelle complète-

ment sa palette : il en a banni tous les tons

sombres ou assourdis. Il peindra dans une gamme d’abord blonde, légère, acceptant pour un moment le procédé des premiers divisionnistes, notamment de Seurat, qu’il admire, mais les tons deviennent de jour en jour plus éclatants.

Vincent, dont le moral fut tout d’abord excellent, retomba bien vite dans son irritabilité maladive, Pour Théo, amoureux d'ordre, de calme, de propreté, la vie en commun avec ce bon sauvage qui bousculait tout et le tyrannisait, fut pendant deux ans une dure épreuve. Il la supporta patiemment. À la vérité, la vie de Paris ne

valait rien pour les nerfs du malade de 1a

Drenthe, Il transformait peu à peu l’appartement de la rue Lepic en un véritable enfer, y accumulant la saleté, reprochant à

son frère de ne pas ouvrir, à son compte,

un commerce d'œuvres d’art, défendant ses théories sur l’art et la vie avec une rare intolérance, sans cesse emporté par de brusques

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VIE TRAGIQUE DE VINCENT VAN ire

et violentes colères. « C'est comme si deux hommes étaient en lui, écrit Théo à l’une de ses sœurs, l’un merveilleusement doué, fin et doux, l’autre orgueilleux, égoïste et dur. Quel dommage qu'il soit son propre ennemi, car il rend la vie difficile non

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seulement aux autres mais à lui-même. »

Cependant, Théo ne voulait pas se séparer de lui : il avait confiance en lui, dans son génie, qu'il voyait se développer, mürir avec rapidité. C'est l'époque de la belle nature morte jaune, à la bougie, où l’on voit sur une table, une enveloppe avec ses timbres et les cachets de la poste, peinte avec une sobriété et une justesse étonnantes. D'ailleurs, au printemps de 1887, Vincent peignait beaucoup au dehors, à l'île de la Grande- Jatte, sur les bords de la Seine,

dont le pittoresque banlieusard le ravissait,

avec les guinguettes, les barques, les jardins. …

Il passait nombre de ses journées dans le petit atelier que son ami Emile Bernard

avait fait construire dans la propriété de ses parents, à Asnières, Il rencontrait aussi, dans

l'ancien atelier de Daubigny, au cœur de |

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