‹ La vie tragique de Vincent van GoghChapitre 45 sur 59 · LE CHARDIN DE RUBNEN · texte numérisé non relu

LE CHARDIN DE RUBNEN

penchés sur la glèbe nue pareils à des bêtes.

Ce sont les ares Lt Le Nain plus âpre. Mais Van Gogh n'évoque pas seulement dans les toiles de cette période de Nuenen ces prolétaires de la nature. Il peint aussi des fruits, des légumes, d’humbles ustensiles de cuisine, une pipe de terre à côté d’un chapeau de paille et d’un pot à gingembre (collection Krôller). Et dans la gamme plutôt sombre qui est celle du peintre à cette époque, nous percevons des nuances de plus en plus délicates, Il y a des verts profonds, des gris délicieux, des rousseurs chaudes qui sont d’un grand coloriste, d’un Chardin septentrional, habile à dégager la poésie des choses inanimées.

Lui qui deviendra bientôt le peintre de la couleur éclatante, «le mystique du jaune », il écrit à cette époque : «Il y a, paraît-il, une nouvelle école dite impressionniste mais je n’en connais rien.» Et . même il annonce à son frère que sa palette va s’assombrir encore et non pas s’éclairer!... Vincent se sent à Nuenen dans un milieu

de plus en plus hostile, Le curé et. ie nouveau pasteur défendent à leurs ouailles de poser encore pour ce «fou». Fin no vembre, il part pour Anvers, abandonnant toutes ses œuvres MÉbU v pie tard, au ne

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VAN GOGH A ANVERS

À Anvers, Vincent loue pour 15 francs par mois, rue des Images, n°'04, dans la maison d’un marchand de couleurs, une petite chambre qu'il décore d’estampes

Japonaises achetées à des marins retour . d’Extrême-Orient, C'est là qu’il va passer trois mois, ne mangeant jamais à sa faim mais travaillant avec la même fièvre que, plus tard, dans la campagne d’Arles,

Dans les premiers jours de 1886, pour des raisons d'économie, il entre à l’Académie, où l’enseignement est gratuit et où il trouve chaque jour des modèles, Les peintres belges Hageman et Baseleer, des Hollandais, des Anglais sont ses condisciples. Le soir, Vincent fréquente encore la classe et très souvent encore, jusque tard dans la nuit, il va dessiner d’après le modèle vivant dans une académie libre. Au

début de février, à ce petit jeu-là, 1lest com-.

plètement épuisé. Un médecin constate que sa faiblesse est extrême.

Sur l’arrivée de Van Gogh à l’Académie

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d'Anvers, voici les souvenirs que j'ai recueillis de la ROUEe même de M, Victor Hageman :

« J'étais élève alors de la classe de dessin. Il n’y resta que quelques semaines.

Je me rappelle fort bien cet homme fruste, nerveux, inquiet, tombé comme une bombe à l'Académie d'Anvers, bouleversant directeur, professeur, élèves. »

Van Gogh, qui était alors âgé de trenteet-un ans, passa d’abord par la classe de peinture où professait Verlat, le directeur de l’Académie, type parfait du peintre officiel, chargé de transmettre à la postérité, par le truchement de la peinture, le souvenir des grandes solennités patriotiques.

Dans cette classe, qui comptait soixante

élèves environ, dont une bonne quinzaine d’Allemands et d’Anglais, Van Gogh arriva

un matin, vêtu d’une sorte de sarrau bleu

comme en portent les marchands de bestiaux flamands, et coiffé d’un bonnet de fourrure, En guise de palette, il se servait d'une planche arrachée à une caisse qui avait contenu du sucre ou de la levure,

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VAN GOGH A ANVERS

” Les élèves avaient à peindre, ce jour-là, deux lutteurs qui posaient sur l’estrade, nus jusqu'à la ceinture. Van Gogh se mit à peindre fébrilement, furieusement, avec une rapidité qui stupéfia ses condisciples, « Il avait fait de tels empâtements, nous dit . M. Hageman, que la couleur coulait litté- ralement de la toile sur le parquet.»

: Quand Verlat vit ce travail, et son extra- ordinaire auteur, il demanda en flamand, . quelque peu ahuri : « Qui êtes-vous? » Van Gogh répondit tranquillement : « Wel, Ik ben Vincent, Hollandsch » (Eh bien ! je suis Vincent, Hollandais). Alors, le très acadé- mique directeur proféra sur un ton dédai- ! gneux en désignant la toile du nouveau :

| «Je ne corrige pas ces chiens pourris, Mon garçon, allez vite à la classe de dessin. » Van Gogh, dont les joues s'étaient empourprées, contint sa colère, et s’en fut au cours du brave M. Sieber, que la nouveauté effrayait, lui aussi, mais qui était d’un caractère moins irascible que son directeur, Vincent resta là quelques semaines, dessinant avec ardeur, s’acharnant, avec une

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souffrance visible, à saisir la forme, travaillant rapidement, sans retoucher, déchirant le plus souvent son dessin ou le jetant derrière lui, dès qu'il l’avait terminé. Il faisait des croquis de tout ce qui se trouvait dans la salle : des élèves, de leurs vétements, des meubles, oubliant le plâtre qu'avait donné à copier le professeur. Alors déjà, Van Gogh étonnait par la rapidité avec laquelle il travaillait, refaisant le même dessin, ou le même tableau, dix ou quinze fois. Le peintre s'est expliqué là-dessus, dans la suite, à plusieurs reprises : « C’est bien beau, écrit-il un jour à son frère Théodore, que Claude Monet ait trouvé moyen de faire de février en mai, dix tableaux; travailler vite, ce n’est pas travailler moins sérieux, cela dépend de l'aplomb qu’on à et de l'expérience. Ainsi, Jules Gérard, le chasseur de lions, raconte dans son livre que les jeunes lions ont, dans le commencement, beaucoup de mal à tuer un cheval ou un bœuf, mais que les vieux lions tuent d’un seul coup de griffe ou de dent bien calculé, et ont une sûreté éton-

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nante pour cette besogne.» Ailleurs, il dit

encore : «J'ai une lucidité terrible par moments, lorsque la nature est aussi belle que ces jours-ci; alors, je ne me sens plus, et le tableau vient comme dans un rêve.» Et voici enfin, dans une lettre publiée par le Mercure de France, une comparaison singulièrement émouvante : « Il faut créer vite,

vite, dans la hâte, comme le faucheur, qui,

dans l'éclat du soleil, silencieux, ne pense

. qu'à son travail.»

Un jour, à la classe de dessin de l’Académie d'Anvers, on donnait à copier aux élèves (comme par hasard) la Vénus de Milo. Van Gogh, frappé par l’une des caractéristiques essentielles du modèle, accentua fortement la largeur des hanches, et

fitsubir à la Vénus, les mêmes déformations qu’au Semeur de Millet, ou au Bon Sama-

ritain de Delacroix, qu'il devait également copier au cours de sa carrière. La belle Grecque était devenue une robuste matrone flamande. Quand l’honnête M. Sieber vit cela, il sabra de coups de crayon rageurs la feuille de Van Gogh, corrigeant son

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dessin, lui rappelant les canons immuables, Alors, le jeune Hollandais, paysan du Danube (ou de la Meuse inférieure), dont la rudesse avait effarouché les belles clientes de Goupil, à Paris, entra dans une violente colère, et cria au professeur épouvanté :

«Vous ne savez donc pas ce que c’est qu’une jeune femme, potferdom! Une femme, cela doit avoir des hanches, des fesses, un bassin dans lequel puisse tenir un enfant !...» Ce fut la dernière leçon que Van Gogh prit — ou donna — à l’Académie d'Anvers, Il s'était fait là, parmi les élèves, surtout parmi les Anglais, quelques amis sûrs, tels que Levens. (Ce dernier est l’auteur d’un portrait de Vincent, qui fut publié naguère par la revue Van Nu en Straks). Avec ceux qui le comprenaient, devinaient son génie naissant, il se montrait communicatif, enthousiaste, fraternel, Très souvent, il leur parla de ces frustes et bons mineurs du Borinage qu'il avait catéchisés, soignés, secourus avec tant d'amour. Pendant les orèves tragiques de 1886, il voulut même retourner au pays noir.

VAN GOGH A ANVERS

Comme bien on le pense, Anvers, avec

son port formidable, ses vieux quartiers où … grouille une race saine, turbulente, amou-

» reuse de faste et de spectacles bariolés,

… avec les tableaux dramatiques de ses églises,

exerça sur l'esprit de l'artiste la plus forte

… impression. Vincent avait vu Londres, les - ports hollandais, d’un pittoresque amusant,

mais Anvers, la ville orgueilleuse, Anvers avec son filer décor, sa vie intense, ses mœurs populaires, si colorées, tout cela qui, sous une langue archaïque, apparaît dans la poésie de Max Elskamp, comme dans la Nouvelle Carthage d'Eekhoud, ou certaine page de la 628-E-8 de Mirbeau,

devait parler éloquemment à la sensibilité

… de Van Gogh. Van Nu en Straks a publié . d’ailleurs des lettres du peintre, datées d'Anvers, et qui nous en disent long, à cet égard. La plus intéressante me paraît être celle-ci : |

«Plusieurs fois déjà, ma promenade m'a mené de façon diverse au long des docks et

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des quais. C’est surtout lorsque l’on revient des bruyères de sable et de silence de quelque bourg campagnard où l’on a séjourné pendant longtemps dans une ambiance tranquille que le contraste est curieux.

C'est un incroyable fouillis.

« Une des maximes des Goncourt était :

« Japonaiserie for ever». Eh bien! ces docks sont une fameuse Japonaiserie, capricieuse, originale, i inouïe — on peut tout au moins le voir ainsi, |

« Je veux dire que des figures toujours

en mouvement, et paraissant dans les entou-

rages les plus baroques, chaque fois naissent, spontanément, au gré de ce caprice d'intéressants contrastes.

« Par la vitrine d’un très élégant bar anglais la vue se porte sur la boue la plus infecte et sur un navire que déchargent de sa cargaison de peaux et de cornes de buffles, des types monstrueux de débardeurs et de matelots exotiques.

« Voilà ce que contemple par la devanture une très blanche et très fine jeune fille anglaise, L'intérieur, avec cette figure toute

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en tons, et comme lumière, l'atmosphère argentine au-dessus de cette boue et de ces cornes de buffles. Encore une série de contrastes assez vigoureux,

« Il y aura des matelots flamands avec des faces exagérément bien portantes, de larges épaules, des râbles puissants, tous bien

. caractéristiquement anversois, debout, man-

geant des moules et buvant de la bière, et

- cela se fera avec grand tapage et grande

animation. Contraste : voilà une toute mignonne figure, en noir, les petites mains

collées au corps, qui se glisse sans bruit au long des murailles grises. Dans un enca-

drement de cheveux de jais, une petite face brune? jaune orange? je ne sais, Furtivement elle lève ses paupières, et ses yeux, également d’un noir de jais, lancent un regard oblique. C'est une fillette chinoise,

mystérieuse, coite comme une souris, petite

et d’un effacement de punaise (wandluisachtig van karakter). Contraste avec le groupe de Flamands mangeur de moules. »

LAN TH MATE VIE TRAGIQUE DE VINCENT VAN cocx

En 1886, Van Gogh quittait Anvers pour | Paris, où il se mit à la seule école dont il eût vraiment besoin: celle d'Eugène Delacroix et des maîtres impressionnistes.

On n'a retrouvé aucune des nombreuses études qu'il fit à Anvers. Où les atil abandonnées ?

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