DE CORMON AU PÈRE TANGUY
Le brave Tanguy aimait ses tableaux. Rusant avec lui-même, il avait trouvé un moyen de n'être pas exposé à laisser partirses pie
. férés.Ilen demandait un prix... exorbitant !
— Oh! celui-là, disait-il, en montrant tel grand paysage de Cézanne, j'y tiens.
. Je ne le lâcherai pas à moins de... 600 francs.
« Un homme, disait-il, qui vit avec plus
de cinquante centimes par jour, C est une
canaille!»
C’est dans sa boutique, que Van Gogh a connu Paul Signac. Celui-ci a fixé pour le Hire de M. Coquiot, cet amusant souvenir :
« J'ai connu Van Gogh chez le père Tan-
guy. Je le rencontrai d’autres fois à Asnières et Saint-Ouen; on peignait sur les berges; on déjeûnait à la guinguette et on revenait à pied à Paris par les avenues de Saint-Ouen et de Clichy. Van Gogh, vêtu d’une cotte bleue de zingueur, avait peint
sur les manches des petits points de \ couleur. Collé tout près de moi, il criait, il gesticulait, brandissant sa grande toile de 30 toute fraîche et il en polychromait | jui-même et les passants, »
De même, Guillaumin raconte que Van Gogh, dans son atelier, critiquant le mou-
vement de certains ouvriers évoqués sur
une toile, s'était mis dans une véritable
fureur et saisissant la pelle à charbon, simulait les gestes naturels, selon lui.
Vincent exposa dans nombre de bou-
tiques consacrées à la défense de l'art
nouveau, dans des restaurants de Montmartre, au foyer du Théâtre Libre. Brusquement, pendant l'hiver de 1888, épuisé par la vie de Paris, il eut la nostalgie de la lumière éclatante. Il décida de partir pour le midi, choisit Arles, comme première étape avec l'intention d'aller ensuite se fixer à Marseille, où son cher Monticelli, l’'enchanteur, le moderne Watteau, avait vendu ses toiles aux terrasses des cafés.
Il n'avait point confié son projet à son frère. Ensemble, ils allèrent un soir entendre un concert wagnérien. Le lendemain, Vincent rangea tout, proprement, dans son atelier — effort héroïque ! — et partit, laissant sur la table un mot affectueux pour son frère.
… Je l’ai vue, en Arles, cette fameuse » : maison de la « chambre jaune » où Vincent vécut et peignit tant de toiles aujourd’hui
D. célèbres. C’est au coin de la poudreuse
18 major. Le quartier n’a rien de bien poé- tique. Les arbres n’y ont point l’architec- ture admirable des platanes aux abords - des Alyscamps. On n'y entend point les 1 mêmes chants de rossignols mêlés au bruit | harmonieux des eaux, La gare est à deux 1 PDAs. :
Eh! que ti importait? Le soleil Ho vençal lui suffisait, qui transfigurait toutes
choses : des paveurs au travail, les Arlé-
bar dont il apercevait la terrasse de sa fenêtre, dans l'encadrement de la porte de ville. Voici la chambre qu’il habita: un à D épais recouvre AH les
? place Lamartine et de l'avenue Mont-
où
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J'interroge avidement une vieille femme qui a connu Van Gogh. Elle s'étonne encore de l'intérêt qu'on attache aux faits et
gestes comme aux œuvres de ce grand-diable
roux. Elle est très fière des visites qu’elle a
reçues à ce sujet: «Des marquis sont venus en automobile, Monsieur. Une
autre fois, deux dames hollandaises m'ont
demandé la permission de représenn’ter cette chambre en pein’ture. Elles rôdaient à toutes les heures du jour autour de la
maison, Les gendarmes d’en face ont fini par les trouver suspectes et leur ont demandé leurs papiers.» | |
Mais j'insiste vivement pour que la vieille me livre ses souvenirs sur l’auteur du portrait à l'oreille coupée,
«Il travaillait sur le bout d'ung couteau.
Ce ne sont pas des gribouillages, me disait-il; cela aura de la valeur plus tard, »
Un jour, en même temps que Gauguin, Van Gogh faisait, sans qu’elle s’en apercut, le portrait de la voisine, Mme Ginouste.
Quand elle vit les tableaux, elle leur dit :
male "A Manor:
(EN PROVENCE
Vos êtes des coquings.…. m'avoir
1 | peint te. »
ï De quel ton charmant, la vieille Arléienne m'a conté tout cela. Le seul regret u’elle ait, c'est qu'on n'ait pu mettre à u les fresques de Van Gogh.
K Vous comprenez, m'a-t-elle dit, nous urions pu faire payer les visiteurs, comme u palais des papes d'Avignon, » oi Vincent n'a pas seulement peint «sa hambre jaune ». Il nous a laissé dans une ettre à son frère une description précise de
e tableau.
… «C'est cette fois-ci ma chambre à couher, tout simplement. Seulement la coueur doit ici faire la chose, et en donnant ar sa simplification un style plus grand, ux choses, être suggestive ici du repos ou u sommeil en général. Enfin, la vue du ableau doit reposer la tête ou plutôt a |
ture rouge écarlate, la fenêtre verte, la table |
à toilette orangée, la cuvette bleue, les portes lilas,
« Et, c’est tout, — rien dans cette chambre À
à volets clos. La carrure des meubles doit
maintenant encore exprimer le repos iné- }
branlable.
« Le cadre, comme il n’y a pas de blanc
dans le tableau, sera blanc.
« Cela pour prendre ma revanche du repos
forcé que j'ai été obligé de prendre. J'y.
travaillerai encore toute la journée demain, :
mais fu Vois comme la CORRE est simple. | « Les ombres et ombres portées sont sup-
primées : c'est coloré à teintes plates et franches comme les crépons. Cela va con- !
traster avec par exemple la Diligence de Tarascon, et le Café de Nuit. »
Dès son arrivée, Van Gogh est conquis, :
«emballé » par la Provence grecque. Les
lettres qu’il adresse à son frère, admirables | confessions écrites en français, débordent de :
lyrisme. « Je suis au comble du bonheur » :
voilà le thème sur lequel il brode à chaque
EN PROVENCE
nstant. Il peint, du matin au soir en plein oleil, au cœur de l'été torride, sans se … lasser, se nourrissant mal, fumant énor- - mément. Il est dans les jardins publics, 4 . dans les vergers, dans les champs de blé; D la route de Montmajour, au pied des - Alpilles, devant les noirs cyprès qui sem- … blent se tordre fantastiquement sur un fond e ciel embrasé, dans la chaleur réverbérée, 1 va jusqu'aux Saintes-Marie de la mer, où l dessine des barques de pêche avec une fermeté, une sûreté de trait qui rappelle les Japonais. Lui-même d'ailleurs pense au pays d'Hokusai, devant les sites de cette terre bénie des dieux. « C'est plus beau
que le Japon ! » écrit-il à son frère.
Il vit dans un état d'exaltation perpétuel, et dans la misère, et dans une solitude un peu hargneuse, Il sent autour de ui l’hostilité des bourgeois d'Arles qui ne euvent prendre au sérieux ce gaillard roux, ux yeux bleus, qui peint avec une rapidité stupéfante ,ces toiles étranges d’où la couleur tombe parfois sur le sol. Mais il e fait un ami, du facteur des postes
Roulin, une âme simple, Il fera son portrait | 0
comme celui de Milliet, un lieutenant de «
fident, il. adore causer en fumant jusqu’à | des heures avancées de la nuit dans ce petit bar qu'il a évoqué plusieurs fois sur la toile,
L'idée lui revient de ces colonies,” de ces associations d'artistes qu'il avait souhaité naguère voir créer. Et voilà précisément qu’il reçoit de Pont-Aven, une lettre où Paul Gauguin se plaint de son incurable misère. Le charitable Vincent le décide à le rejoindre en Arles, L'association ne pouvait
ouère réussir. Gauguin, autoritaire, or- :
gueilleux et maître de ses nerfs autant que | l’autre était spontané, explosible, «le cœur tout droit dehors» comme on dit à Bru-
xelles, entendait imposer ses vues, son esthétique à Van Gogh. « Vincent et moi,
confie-t-il, à Emile Bernard, nous sommes bien peu d'accord en général surtout en
peinture. Il admire Daudet, Daubigny, Ziem et le grand Rousseau, tous gens que
Zouaves dont Mme Ginouste lui a fait faire 4
la connaissance. Avec Roulin, son con- |
enr
EN PROVENCE
Fée ne peux pas sentir, Et par contre, 1!
déteste Ingres, Raphael, Degas, tous gens À que j'admire. Il est romantique et moi je suis plutôt posté à un état primitif,» Plus tard, il dira à Charles Morice: « Entre
deux êtres, lui et moi, lui étant tout volcan . et l’autre bouillant aussi mais en dedans, ! il y avait en quelque sorte une lutte qui se 14 LOS | préparait,» He
Entre les deux hommes, ce sont des dis- 1 Cussions épiques qui se prolongent jusqu’à des heures avancées de la nuit, dans la fumée du caporal ordinaire, | L'exaltation de Van Gogh grandit, Gi h guin prend peur et veut rentrer à Paris, | Que s'est-il passé entre les deux artistes? L L'incident est aussi mal connu que celui
qui se déroula porte de Hal, à Bruxelles, n entre Verlaine et Rimbaud, qui mena le pauvre Lélian sur les bancs de la correctionnelle et jusque « dans le meilleur des 1 4 Châteaux», Van Gogh dans un accès de fièvre chaude a-t-1l poursuivi Gauguin, un
D rasoir à Ja main? Quoi qu’ l'en soit, le 1 4 pee de Tahiti s'était à peine enfui, que
OR AD PTT
Vincent se coupa l'oreille, et l’apporta, per- °4
dant du sang en abondance dans une enveloppe, vers trois heures du matin, à une fille de’ ;maison publique. Qu'on imagine le scandale, l’'épouvante de ces « dames ». La police intervint. Vincent fut transporté à
l'hôpital où 1l passa vingt-quatre heures au
cabanon, et où son frère, désespéré, vint, de Paris, le voir le surlendemain, de même que le pasteur protestant de la ville et le
brave facteur Roulin dont le dévouement
revêtit les formes les plus touchantes et les
plus délicates.
Au bout de quinze jours, Vincent Qui tait le service du D’ Rey et retournait place Lamartine. Mais hélas ! les Arlésiens lui firent une vie d'enfer. On le considérait un
peu comme un «chien fou», Une pétition
fut envoyée au maire, réclamant son internement, Vincent en fut affligé puis indigné : «Si la police, dit-il au pasteur Salles, protégeait ma liberté en empêchant les enfants et même les grandes personnes de se grouper devant mon domicile et d’escala-
der les croisées comme si j'étais une bête