‹ La vie vraiment chretienneChapitre 111 sur 309 · Nalura (ilii irœ (Eph. ii · texte numérisé non relu

Nalura (ilii irœ (Eph. ii

Dieu. Il est notre Père; nous, ses enfants, nous nous opiniâtrons à méconnaître son amour. Elles sont rares, en effet, très rares, les âmes éclairées qui savent et qui sentent combien le Seigneur est bon. Les autres s'obstinent à ignorer, à nier même son infinie charité.

Ce désordre tourmentait Tâme affectueuse de saint Alphonse. Aussi a-t-il pris à tâche, comme nous l'avons constaté précédemment, de nous dépeindre sous mille formes diverses la bénignité de la nature divine. Dans les prières si nombreuses dont il a rempli ses livres, on voit revenir souvent cette touchante et affectueuse demande : Seigneur, faites-nous donc comprendre combien vous êtes bon! Révélez-nous donc la bonté souveraine dont votre cœur divin est le sanctuaire et la source!

Si nous avons le tort de connaître trop peu notre Dieu, il est un autre mal fort étrange dont nous souffrons également tous. Nous trompant sur Dieu, nous nous trompons aussi sur l'homme.

Oui, r homme se méprend sur l'homme^ et c'est un grand malheur. Nous nous jugeons plus mauvais que nous ne le sommes, ou au moins, nous ne savons pas qu'à côté du mal, il est resté en nous beaucoup de bien. // ne faut pas, dit Bossuet, permettre à l'homme de se mépriser tout entier. C'est cependant ce que nous faisons obstinément. Ce condamnable mépris, que nous nous sommes voué, consiste sifrtout en ce que, nous croyant dénaturés jusqu'au fond, nous ne distinguons plus en nous aucune trace de la fin primitive.

Cette fin, nous l'avons vu, c'est Dieu, Dieu possédé comme souverain bien. Dieu aimé comme véritable Père. Or, par une incompréhensible et funeste illusion, nous nous imaginons que, pour ce Dieu, notre cœur n'a plus un sentiment, plus une sympathie, plus un attrait, plus rien. Nous nous traitons comme nous traiterions un enfant dénaturé dans lequel nous croirions l'instinct de la famille complètement éteint. A cet être infortuné nous n'oserions

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plus parler ni de père ni de mère. C'est notre cas : nous n'osons plus nous entretenir de Dieu; nous craindrions, en le faisant, d'ennuyer et de déplaire.

C'est le péché qui a causé cela : il nous a communiqué hélas! les sentiments qu'éprouvent les criminels emprisonnés pour vol. La probité et l'honneur ne sont plus même nommés entre eux : ces noms leur feraient monter la rougeur au front. De même, nous sentant pécheurs, coupables vis-à-vis de Dieu, ingrats envers Dieu, voleurs de la gloire de Dieu, homicides de Dieu, nous n'avons plus le courage de nous entretenir de lui.

Cela se comprend; mais cela est lamentable. Car, là où l'on ne peut plus revenir au premier principe du bien, tout souffre. Grande serait la désolation d'une armée, si l'on n'osait plus y parler de patriotisme; d'un corps de magistrats devant qui on ne pourrait plus nommer la justice ; d'une école d'où la science serait bannie; d'une famille où l'affection ne serait plus qu'un vain mot. Grande par conséquent est l'infortune de la société humaine, puisque ceux qui la composent n'osent plus, bien que créatures de Dieu, nommer Dieu dans leurs discours, tant ils se croient étrangers et indifférents à cet être souverain.

Les saints connaissaient ce mal, et ils l'ont combattu. Chose remarquable : personne, plus parfaitement qu'eux, n'a constaté la misère de l'âme humaine. Ils ont sondé ses plaies, ils ont mesuré dans toute sa profondeur l'abîme qui la sépare de Dieu. Et cependant ce sont eux qui ont conservé le plus d'estime pour cette créature dénaturée, et le plus de confiance en elle, puisqu'ils n'ont pas craint, eux, do lui reparler de son Créateur.

Ainsi en est-il toujours de ceux qui connaissent et qui voient le fond des cœurs. A. un misérable que des crimes de tout genre auraient, pour ainsi dire, privé de sens moral, je n'oserai pas, moi étranger, rappeler et prêcher les devoirs délicats de la vertu. Amenez près de lui sa mère, sa propre mère. Cette femme sentira plus que tout autre le déshon-

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neur et l'infamie du coupable; et cependant, plus que tout autre, elle osera lui adresser le langage du cœur. Ainsi ont fait les saints. Eux seuls ont compris la dégradation de rhomme; et eux seuls ont eu, malgré cela, la hardiesse de prendre, pour lui parler, le style qui convient à des créatures de Dieu.

Parmi eux, saint Alphonse est remarquable entre tous. La fin de Thomme, telle qu'elle est en Dieu, l'a tellement frappé, il a tant et tant admiré l'art divin de cette charité toute de feu pour se donner et pour nous attirer qu'il s'est dit ensuite en abaissant son regard sur l'homme : Impossible que dans cette créature, au sujet de laquelle la divinité a formé de tels desseins, on ne trouve pas quelque trace du plan primitif! Impossible que, sous son épais matérialisme, il ne reste rien en faveur du ciel; que, sous son profond égoïsme, il n'y ait plus un sentiment en faveur de Dieu! .

Ainsi raisonna notre Saint. C'est qu'il n'ignorait pas que la Providence, forte et suave, a formé et maintient dans tous les êtres une inclination vers leur fln^.

Oui, cette inclination donnée aux créatures leur est bien suave : l'oiseau n'a pas de violence à se faire pour voler dans les airs ou pour chanter le cantique que son Dieu lui a dicté. Elle est en même temps très énergique : pour obéir à sa force d'expansion, l'eau réduite en vapeur soulèverait des montagnes. Or, se demande Alphonse, comment accepter que les créatures possèdent cette vigoureuse et paisible impulsion vers leur terme, et que l'homme seul en soit privé; comment pour lui seul, Dieu n'aurait-il pas été paternel? Cet homme est pécheur, c'est vrai, et le péché a bouleversé bien des qualités. Mais le monstre n'a pas tout anéanti; il nous a laissé quelque chose de l'homme primitif; et ce quelque chose, formé ou aidé par la grâce, suffit pour qu'on n'ait pas à désespérer de nous.

1. Atlingit... a fine usque ad finem forliter, et disponit omnia suaviter (Sap. viii, 1).

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appuyé sur ces raisons solides, notre Saint s'est opiniâtre à croire que nous sommes restés, plus qu'on ne le pense, inclinés vers Dieu et vers le bonheur qu'on trouve* en Dieu. Aussi, en môme temps qu'il a admiré Dieu, il a eu confiance en l'homme. Connaissance du cœur de Dieu, connaissance du cœur de l'homme : sous l'influence de cette double persuasion, il s'est fait un système dont nous allons voir la sagesse.

Sachons d'abord nettement en quoi il consiste.

Puisque l'homme, se dit notre Docteur, a gardé quelque chose de sa fin primitive; puisque, malgré sa fureur pour les jouissances terrestres, le désir du bonheur le porte encore un peu vers la vraie félicité; puisque, malgré l'opiniâtre égoïsme qui le travaille, son besoin d'aimer se dirige encore un peu vers la divinité, attaquons-le par ces deux bons côtés.

Rappelons-lui tout à la fois qu'on est heureux quand on sert Dieu, et que ce grand Dieu est un Père que nous devons aimer en fils. Ces deux motifs iront au fond de son cœur.

Cependant, parce que chez lui les instincts nobles sont contrariés par des inclinations perverses, et qu'en chaque homme il y a deux hommes acharnés l'un contre fautre, tenons compte de sa position absolument critique, et, tout on élevant son âme par la prélention de posséder Dieu m-ême, admettons qu'il ne tende à cette fin qu'à travers mille défaillances. En d'autres termes, prenons pour règle ces deux mots : Perfection dans le but ^ joatience dans fr.i'ccution.

Si l'on y réfléchit, on verra que cette rôgle s'applique à toute entreprise sagement et sérieusement conduite. Vous voulez faire l'éducation d'un enfant. Il est faible encore, son intelligence peut à peine réfléchir, et toutes les autres facultés de son âme vont en tâtonnant, comme ses petits pieds encore mal affermis. Malgré cela, dès le principe, voire but sera l'idéal du genni; et vous parlerez ainsi : 11

faut que cet enfant devienne savant, éloquent, vertueux. Toutefois, si vous êtes sage, à cette sage prétention vous joindrez une extrême patience, et vous ajouterez : Sans doute, j'en veux faire un jeune homme accompli; mais pas de suite : innombrables seront ses trébuchements avant qu'il parvienne au terme.

Au jeune soldat, dès ses premiers pas dans la carrière, on montre comme idéal la perfection de l'esprit militaire et l'art des combats, mais on commence par lui enseigner les premiers rudiments. Au futur magistrat on parle des grands jurisconsultes et de la gloire de leur ressembler, mais, en attendant, on s'en tient aux notions élémentaires.

Perfection du but, patience dans l'exécution. Cette méthode, bien que la saine raison elle-même l'indique, semble oubliée lorsqu'il s'agit d'une entreprise sérieuse entre toutes, je veux dire : la formation de la vertu dans les âmes. Alors, trop souvent, on procède à rebours de la sagesse par cette décision : A plus tard le but final, soyons seulement fidèles au devoir de l'heure présente! De là, des mécomptes et des découragements sans fm.

Expliquons soigneusement ce système. Voici un chrétien qui entreprend de devenir vertueux. Que fait-il le plus souvent, ou plutôt que font ceux qui le conduisent? Ils proposent à sa bonne volonté des devoirs, excellents sans doute, mais qui ne sont pas la perfection. Ils lui parlent, par exemple, de la mortification, de l'humilité, ou de quelqu'autre vertu morale. Puis, ces différents points étant nettement déterminés, l'âme, ainsi conduite, se fait une loi d'être fidèle sans défaillance. Qu'arrive-t-il? Que d'une part ces vertus, ne constituant pas directement et uniquement la fin de l'homme, n'engagent pas assez le cœur de celui qui les aborde; et que, d'autre part, la fidélité parfaite qu'on avait rêvée n'étant qu'un rêve, on se décourage et l'on dit : Imfiossible pour moi d'être vertueux comme j'avais conçu la prétention et reçu l'ordre de le devenir.

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Tout autre est la mélhode des saints; et parmi eux, saint Alphonse, on peut le certifier, est un des plus nets en cette matière.

A n'importe quel chrétien il propose hardiment la perfection même comme but.

Cette perfection, quelle est-elle? D'après tous les philosophes et tous les théologiens, comme d'après la raison elle-même, la perfection n'est autre chose que l'obtention de la fin. Tout être qui est ce qu'il doit être et fait ce qu'il doit faire, se montre ainsi parfait dans son genre. La perfection de Vhomme consiste donc dans le fait de goûter Dieu comme source de toute félicité et d'aimer Dieu comme te souverain bien.

Or, répétons-le, voilà les deux vertus suprêmes que saint Alphonse a la hardiesse de présenter comme terme à tous 1rs hommes, quelque dégradés qu'ils soient par le péché. Qu'il prêche aux pâtres des montagnes ou qu'il parle à des âmes parfaites vouées à la contemplation, son discours, variant de ton et de mesure, ne varie pas quant au fond. Aux uns comme aux autres, il dit résolument : Vous êtes créés pour être heureux; ne cherchez votre bonheur qu'en Dieu, car il ne se trouve que là. Vous êtes créés pour aimer; aimez Dieu, car il est votre Père, et il est naturel qu'un fils aime celui dont il est l'enfant. C'est la perfection du but.

Le Saint y ajoute la patience dans l' exécution ; \\ répète sans fin cette idée : Nemo fit repente summus. Ce n'est pas en un jour que l'homme parvient à diriger uniquement et constamment vers Dieu son besoin de bonheur et d'affection. Tendez vers lui, mais attendez-vous à trébucher, à tomber dans la poussière ou dans la boue, à vous laisser emporter par la nature bien loin du droit chemin. Cependant relevez-vous, revenez, recommencez. Petit à petit vous apprendrez la route et le métier; et malgré votre marche de tortue ou de limaçon, vous finirez par approcher du but. L'essentiel est que vous ne le perdiez jamais de vue, et que, malgré la bassesse de votre conduite, vous forciez la

partie noble de votre âme à se répéter sans cesie : Puisque tu es née pour la félicité, cherche -la donc dans le souverain bien; puisque tu es faite pour aimer, aime donc ton Créateur et ton Dieu. — 0 homme, que telle soit votre parole et surtout votre sentiment. Que vos pensées soient qrandes, et petit à petit, avec de la confiance en Dieu, vous arriverez là oii sont arrivés les saints ^ ! Cette dernière phrase est empruntée à sainte Thérèse ; saint Alphonse la mentionne souvent dans, ses livres. Elle résume parfaitement son esprit. Que vos pensées soient grandes! c'est la perfection dans l'intention. Et petit à petit vous arriverez! c'est la patience dans la conduite.

Cette méthode a le mérite d'être essentiellement encourageante, à cause de la perfection même du terme fixé.

Ceci, de prime abord, parait paradoxal; car plus un but est élevé, plus Tactivité humaine semble avoir le droit de s'en effrayer. C'est le contraire. Le grand Dieu, qui a fait rhomme à son image et à sa ressemblance, a déposé en sa créature un instinct de vraie grandeur, en vertu duquel elle ne se sent jamais plus animée que lorsqu'on lui propose lidéal et la perfection des choses. Le vrai soldat est plus excité par l'honneur que par la solde ; le vrai fils, plus par l'amour des parents que par l'intérêt; le prêtre, plus par le zèle que par la nécessité; et l'homme, par conséquent, plus par l'idée de Dieu comme fin que par tout autre motif.

Encourageante, à cause du terme, ladite méthode l'est encore à cause de la manière de procéder. Quand c'est vraiment Dieu que l'on cherche pour jouir de lui et pour l'aimer, on sent que ce Dieu si bon est disposé à la patience et à la longanimité; on sent qu'il tient compte de l'infirmité humaine; qu'il pardonne beaucoup de lenteurs, à cause même de la générosité avec laquelle on revient sans cesse au but; et que, par conséquent, le travail de la vertu est un travail abordable, parce qu'il est de longue haleine.

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