Gloires de Marie, t. II, III» partie, Prières à Marie
Que craignez-vous donc, ô grand Docteur, puisque ni le juste Juge, ni l'enfer, ni les péchés ne parviennent à vous taire trembler? Ma crainte, nous répond-il, c'est d'abandonner mon Dieu.
Étudions cette réponse et admirons-en la sagesse. Nous avons répété bien souvent que saint Alphonse a l'âme invariablement occupée de deux biens à la fois : l'amour et la persévérance. Eh bien, ce qui le fait trembler, c'est la possibilité de manquer ou de perdre ces deux trésors.
Il craint, et il veut qu'à son exemple son disciple craigne de ne pas aimer Dieu. « Assurez-moi, dit-il, que je vivrai et que je mourrai dans l'amour de mon Dieu ; dès lors, la vie n'a plus rien qui m'effraye, car le Seigneur ne peut se résigner à perdre une âme qui s'efforce de lui plaire. Mais aussi longtemps que vous me laisserez dans le doute sur ce point, je tremblerai. Car si jamais j'avais le malheur de perdre la charité, tout, par le fait, serait perdu pour moi. »
En outre, la persévérance préoccupe notre Saint autant que l'amour lui-même. C'est ici surtout que nous voyons combien son âme fut craintive. Possédant le premier de ces biens, c'est-à-dire la charité, à chaque instant il tremble de le perdre. « J'aime Dieu, s'écrie-t-il, mais qui m'assure que je serai constant dans cet amour? La persévérance seule est couronnée, et cette persévérance n'est assurée à personne, un rien peut me la ravir. Or, sans elle, que devindrai-je, puisque celui-là seul sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à la fin? »
Sous l'empire de cette pensée, le voilà attentif à s'entourer de mille précautions pour ne pas s'exposer au naufrage, et ce n'est que lorsque toutes les précautions sont prises qu'il consent à se rassurer.
Ainsi en est-il de l'homme qui vise à la prudence dans toutes les entreprises périlleuses et douteuses. Effectivement on n'a le droit d'être en repos que si la crainte a fait penser à tout et n'a rien négligé pour conjurer le péril. Ceux-là, au contraire, auront à trembler au moment du
danger qui, pour n'avoir pas tremblé auparavant, ont oublié les lois de la prudence.
Si un navigateur, avant de se livrer aux fureurs de la mer, a redouté le péril, et si, sous l'empire de cette crainte salutaire, il a muni son embarcation de tout ce qui peut la rendre capable d'affronter la tempête, assurément à l'heure de la lutte il craindra moins, précisément parce qu'il aura craint davantage. Qu'un téméraire, par contre, s'étant follement persuadé qu'il n'y a nul risque, s'aventure sur l'océan sans voiles, sans gouvernail, sans canot de sauvetage, sans rien de ce qu'il faut pour conjurer le péril, oh! combien grande sera sa consternation quand au beau temps succédera l'orage! Alors il tremblera d'autant plus qu'il aura moins tremblé.
C'est pour ne pas avoir à trembler, n'avoir plus rien à craindre, qu'Alphonse craint toujours, et qu'à son exemple ses heureux disciples s'entourent de toutes les précautions dictées par la plus attentive vigilance.
Ces précautions se rapportent toutes et toujours simultanément à l'amour et à la persévérance.
Voyez, âme chrétienne, avec quelle craintive prudence notre Saint songe à la conservation et au progrès de l'amour divin. 11 veut qu'on fuie, môme de loin, les occasions du péché, parce que la charité y succomberait. Il prêche à tout propos la pénitence qui est l'unique moyen de revenir à l'amour. Cette pénitence, il l'entoure de toutes les garanties désirables afin qu'elle ramène sûrement à l'état de grâce. Il combat la tiédeur avec acharnement parce que cette maladie est le poison de la charité. Il veut que l'âme retourne souvent aux sources de l'amour, c'est-à-dire surtout au souvenir de la Passion du Sauveur et à la dévotion envers le très saint Sacrement. Il exige la demande quotidienne d'aimer Dieu. Que dis-je? Craignant que celte demande ne soit pas faite, il répète à ses disciples : Tous les jours de votre vie, sans jamais vous lasser, redemandez la grâce de demander la charité.
Peut-on pousser plus loin la crainte de ne pas aimer Dieu? Et cette crainte salutaire, peut-elle pousser plus loin l'art des précautions?
Telles et non moins soigneuses sont celles que le prudent Docteur a imaginées en faveur de la persévérance. Pénétré de la nécessité de ce don des dons, convaincu qu'à chaque instant il peut se perdre et qu'on ne l'obtient sûrement qu'en l'implorant sans relâche, il s'engage, avec ses disciples, dans un système d'expédients, tous plus sages les uns que les autres, et qui n'ont pu avoir pour inspiratrice qu'une crainte poussée à ses dernières limites. Demande quotitienne pour la persévérance; pacte avec la sainte Yierge pour la persévérance ; prière à saint Joseph pour la persévérance; garde du cœur pour que cette recherche de la persévérance ne soit pas compromise par la présomption; prière quotidienne pour obtenir la grâce d'implorer toujours la persévérance : tout a été prévu, rien n'est oublié.
Saint Alphonse est donc un des saints qui ont le plus tremblé. Seulement il a tremblé davantage en pensant à luimême qu'en pensant à son Dieu; et cette crainte filiale, il l'a si prudemment gouvernée qu'elle est devenue la princijpale source de sa paix.
Un de ses plus beaux livres, celui des Gloires de Marie, fut le fruit béni de cette crainte sacrée. Dans son immense sollicitude pour l'amour et la persévérance, il a cherché et trouvé en la sainte Vierge la certitude d'obtenir toujours de Dieu ce double bien; et, à force d'étudier dans le cœur de sa Mère les secrets de la miséricorde divine, il en est venu à ce raisonnement céleste qui résume toute son espérance : « Pour obtenir sans cesse de Dieu la grâce d'aimer et de persévérer, j'ai besoin du renouvellement quotidien de sa miséricorde sur moi. Cette miséricorde toujours nouvelle m'est assurée, si je recours à la sainte Vierge sans relâche et sans présomption. Pour ne pas perdre cette dévotion qui me sauvera, je la confierai à Marie elle-même, à qui je répéterai chaque jour : 0 Vierge sainte, ne per-
mettez pas que jamais je cesse de vous invoquer comme vous demandez de l'être! Ainsi enchaîné au service de ma Mère, je vivrai sans alarmes, et je mourrai en paix. »
Voilà saint Alphonse. Voilà comment et jusqu'à quel point il a craint le Seig-neur. Il faut donc féliciter tout homme qui, à son école, aura appris, à force de précautions, l'art d'avoir d'autant moins à craindre qu'il craindra davantage. De toutes les précautions, la plus grande et là plus sûre consiste à faire circuler à travers l'ensemble et le détail de son existence la grâce et la prière, âme de la vie vraiment chrétienne.