CHAPITRE X
Si, lisant un ouvrage qui traite de la sanctification ou du salut de Tâme, vous n'y trouvez pas l'élément de la crainte de Dieu, croyez que ce livre est dans le faux, ou du moins fort éloigné de ce qui est absolument et complètement vrai.
Craindre Dieu est, avec le précepte de l'aimer, la grande loi du Seigneur. On peut dire que la sainte crainte a pour elle une moitié des Écritures, comme l'autre moitié est réservée à Tamour divin. Aussi, la sainte Église résumet-elle toute la prière du chrétien en ces quelques mots : Faites^ Seigneur ^ que nous ayons tout à la fois la crainte ■et Vamour de votre saint nom; car jamais vous ne privez des soins de votre Providence celui que vous établissez dans la solidité de votre dilection ^.
En nous faisant prier ainsi, cette bonne Mère ne fait que répéter l'Oraison Dominicale, laquelle est elle-même l'expression de l'amour et de la crainte : de l'amour qui désire la sanctification du nom de Dieu, son règne et l'aceomplissement de sa volonté; de la crainte qui demande le pardon des péchés, la résistance aux tentations et la délivrance du mal.
C'est ce que nous laisse à entendre également le prophète Malachie lorsque, ramenant à deux reproches tous ceux que l'on peut adresser au chrétien infidèle, il s'écrie : Le fils ihonore son père et le serviteur révère son maître. Si donc je suis votre Père, où est l'honneur que vous me rendez? et si je suis votre Maître, où est la crainte que vous me devez? dit le Seigneur des armées'^.
1. Sancti Nominis lui, Domine, timorem paiiter et amorem lac nos habere perpetuurn; quia nunquam tua gubernatione deslituis quos in solidilate tucS dilectionis inslituis (Orat. Litan. SS'^» Nom. Jesu).
2. Filius nonorat patrem, et servus dominum suum. Si ergo paler ego sum, ubi est honor meus? et si Dominus ego sum, ubi est limor meus? dicit Dominus exercituiim (Mal. i, 6).
Puisqu'il en est ainsi, puisque la crainte de Dieu entre comme élément essentiel dans l'économie du salut et de la sanctification, voyons si dans le système de saint Alphonse elle a sa juste part.
Nous le constaterons sans peine : il est impossible d'imaginer une doctrine spirituelle plus imprégnée de crainte que celle de notre Saint sur la fin de Fhomme.
L'homme peut craindre Dieu de diverses manières. Il est une crainte qui serait blasphématoire et impie. C'est celle qui consisterait à redouter que le Seigneur devienne méchant et injuste. Celle-là, certes, n'est pas dans l'esprit de l'illustre Docteur, car il s'épuise en efforts de tout genre pour faire comprendre et sentir que Dieu est bon, souverainement bon, infiniment bon, que son naturel est la miséricorde, et que, dans la sévérité, il semble agir contrairement aux inspirations de son cœur.
Une autre sorte de crainte est celle qui redoute les châtiments mérités de Dieu. Si légitime qu'elle soit, ce n'est pas celle qu'Alphonse prêche et inculque de préférence. Sansdoute, conformément aux conseils du Saint-Esprit, il dit et redit aux hommes les menaces de la justice divine. Il veut qu'on tremble à la pensée de l'enfer; il veut que les surprises de la mort nous pénètrent d'une sainte frayeur; il veut que notre âme soit profondément émue au souvenir des jugements. Mais encore n'est-ce pas là l'objet propre et prochain de sa crainte de prédilection.
Dans une des nombreuses prières qu'il a composées en l'honneur de la sainte Vierge, il s'écrie : « 0 ma Mère, je ne crains pas mes péchés, parce que je sais que vous êtes assez puissante pour m'en obtenir le pardon ; je ne crains pas l'enfer, parce que^ d'un seul mot, vous pouvez refouler dans l'abîme les légions infernales; je ne crains pas même mon Juge, parce qu'une seule de vos paroles suffit pour l'apaiser* ! »