‹ La vie vraiment chretienneChapitre 125 sur 309 · LES VIVANTS ET LES MORTS · texte numérisé non relu

LES VIVANTS ET LES MORTS

Voyez l'avare; il n'a de pensées, de désirs et de mouvements que par l'argent et pour l'argent. Ce métal est devenu son âme, c'est-à-dire le principe qui remue son esprit, comme l'esprit remue le corps.

Placez deux soldats en face de l'ennemi. Supposez à l'un une âme humaine et rien que cela, sans aucun principe supérieur; il sera probablement lâche et traître à son devoir. Donnez à l'autre l'amour de la patrie; cet amour, âme de son âme, le rendra courageux, invincible. Aussi le peuple, si profond dans son langage sans le savoir, dira-t- il du premier : Soldat sans âme! et du second : Voilà un soldat qui a de rame!

Eh bien, le chrétien est un homme qui se distingue de ses semblables parce qu'il a, dans son âme, une âme à part. Quelle est cette âme du chrétien? Le gain est l'âme du marchand, le plaisir est l'âme du voluptueux, le repos est l'âme du paresseux, l'amour est l'âme du cœur maternel. Quelle est donc, encore une fois, l'âme du chrétien?

C'est Dieu... De telle sorte que, si l'on peut dire du vrai soldat qu'il est un patriote ^ parce qu'il a pour âme la patrie, on doit dire du vrai chrétien qu'il est divin, parce qu'il a pour âme Dieu même. Oui, Dieu, par la grâce sanctifiante, s'unissant à l'essence de l'âme humaine, la rend participante de la nature divine.

Mais, objecterez-vous, le caractère du baptême suffît seul à faire un chrétien, et, en cessant d'être en état de grâce. Ton ne perd pas ce titre.

Nous le savons, le caractère imprimé par le baptême est inelïaçable et subsistera éternellement. Mais nous parlons ici des chrétiens vivants, et nous répétons que c'est Dieu qui, par sa grâce, est devenu l'âme de leur âme.

Voilà pourquoi, dans l'Écriture, il est si souvent parlé des vivants et des morts. De même qu'un corps humain qui a perdu son âme n'est plus qu'un cadavre malériel ; de même l'âme humaine qui a perdu son Dieu pourrait être appelée un cadavre spirituel.

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11 y a donc chrétiens et chrétiens, parce qu'il y a chrétiens vivants et chrétiens morts. Les chrétiens tout à fait morts sont ceux qui ont renié la foi; il leur reste encore le caractère de leur baptême, comme il- reste au squelette quelque chose de la forme humaine; mais ils sont morts.

Ceux qui ont perdu la grâce en conservant la foi sont morts également, quoique d'une mort moins irrémédiable.

De là vient que, selon l'enseignement du catéchisme, il y a les sacrements des morts et les sacrements des vivants. Le baptême fait naître l'homme à la vie de la grâce; la pénitence le ressuscite et l'arrache à la mort du péché ; l'eucharistie nourrit le chrétien vivant.

S'il en est ainsi, si le chrétien dépouillé de la grâce est une âme à l'état de cadavre, on doit voir se reproduire en lui un phénomène analogue à celui dont les morts nous offrent le repoussant spectacle : nous voulons parler du phénomène de la putréfaction.

Ce qui fait l'horrible laideur du cadavre en putréfaction, c'est que l'on y découvre un hideux mélange de formes humaines et de matières corrompues. Ce sont des yeux, mais des yeux livides; c'est une bouche, mais une bouche déformée : ce sont des chairs, mais des chairs rongées par les vers : spectacle affreux!

Ainsi en est-il du chrétien qui a perdu la grâce : hideux amalgame de baptisé et de païen, il a conservé l'œil de la foi, mais cet œil est gâté et ne voit plus les choses divines. Sa bouche confesse Dieu et vomit la corruption; sa gorge, déclare l'Ecriture, est un sépulcre béant ^ d'où s'échappent, comme des exhalaisons de mort, les paroles mauvaises ou haineuses, et les honteux soupirs de la passion.

Assez sur ce sujet. Le peu que nous venons de dire suffît à donner une idée du chrétien et de sa nature. On est chrétien vivant quand on possède la grâce de Dieu, laquelle

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