‹ La vie vraiment chretienneChapitre 132 sur 309 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Notre mère Eve nous a légué tous les maux qu'elle avait elle-même en partage. Or, on peut dire qu'elle enfanta dans son cœur la première hérésie. N'a-t-elle pas, en effet, audacieusement raisonné sur un ordre de Dieu? C'était agir en protestante. Pire que protestante, elle devint philosophe incrédule; car elle osa entamer avec le démon une discussion plus ou moins rationaliste sur la science du bien et du mal.

Il serait beaucoup trop long d'énumérer toutes les erreurs renfermées dans ce court, mais terrible dialogue d'Eve avec le serpent. Toutefois, dans l'intérêt de la cause que je veux défendre auprès de l'âme vraiment chrétienne, je ferai remarquer que notre commune mère fut une hardie Pélagienne.

Les Pélagiens étaient des hérétiques qui niaient la nécessité de la grâce. Eve ne la nia peut-être pas dans son esprit, mais sûrement il y eut une éclipse dans son cœur. Le démon lui souffla qu'on pouvait se passer de Dieu; qu'en se séparant de Dieu, en se soustrayante ses divines influences, l'homme deviendrait lui-même comnie un Dieu, connais-

sant le bien et le mal. Le cœur de la femme acquiesça à ce mensonge : elle mangea du fruit.

Depuis lors, tous ceux qui sont ses enfants reçoivent d'elle, en héritage, ce que j'appellerai un incurable oubli : l'oubli du secours divin et de sa nécessité.

Semblable au roi David qui disait en parlant de ses égarements : J'ai oublié de manger mon pain\ le chrétien est, à chaque instant, réduit à ce triste aveu : J'ai oublié de demander la grâce!

Pour vivre de la vie corporelle, nous devons constamment aspirer l'air et l'expirer. C'est la fonction vitale de la respiration. Certes, nous n'oublions pas cette loi de la nature, ou pkitôt, elle est tellement imprimée en nous que nous l'accomplissons sans nul besoin d'y penser.

Il n'en est pas ainsi dans l'ordre de la vie chrétienne. Ce qu'est l'air pour nos poumons, la grâce l'est pour noire esprit et pour notre cœur. De là cette parole du Roi-Prophète qui dit, en voulant parler de sa prière : J'ai ouvert la bouche^ et fai attiré dans mon âme le souffle qui vivifie'^. Or, cette aspiration de la grâce, le chrétien l'oublie, l'oublie opiniâtrement.

A-t-il besoin d'une consolation? Il ne la demande qu'aux créatures; ou bien, s'il se décide enfin à recourir à Dieu, ce n'est qu'après avoir frappé en vain à toutes les autres portes. Faut-il se débarrasser d'un péché qui empoisonne l'âme? L'intervention du Saint-Esprit est méconnue. Le devoir parait-il difficile? On se débat dans la difficulté; mais la grâce est oubliée. S'agit-il d'une entreprise ardue? On remue ciel et terre ; ou plutôt on ne remue pas le ciel, puisque l'on oublie son secours.

Et cependant, le premier fondement de la vie chrélioinr c'est la fidélité à se rappeler le rôle de la grâce. Enfants d'Adam et d'Eve, nous retombons toujours dans notre mensonge naturel, et nous nous flgurons être de petits dieux,

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