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CHAPITRE I

§ I. — Le rôle des vertus théologales.

Nous avons une fin suprême à laquelle nous devons arriver, cela est certain. Ici-bas, nous le sentons, nous ne possédons pas le bien pour lequel nous sommes faits, mais nous y marchons. Chaque homme est un voyageur qui s'avance vers son terme.

Ce terme, dernier but de la vie, quel est-il? Comment faut -il voyager pour l'atteindre? Telles sont les questions auxquelles nous allons répondre.

Le terme de notre voyage, c'est le bonheur éternel, c'està-dire la vue et l'amour de Dieu.

Vue et amour de Dieu, comprenons ces deux mots; ils nous révéleront la nature de notre sublime destinée.

Nous le savons par notre propre expérience, quand un être réunit en lui la bonté, la beauté morale et tous les éléments capables d'attirer le cœur, nous l'aimons et, en même temps, nous nous réjouissons de sa présence; si cette présence nous manque, nous devenons tristes et inquiets. Lorsque, par exemple, notre mère est loin de nous,

nous la désirons, nous la cherchons, mais aussitôt que nous la trouvons, nous nous arrêtons. Pourquoi? Parce que nous voulons jouir du plaisir de la voir, du plaisir de Paimer. Eh bien, Dieu est une essence infiniment belle et infiniment bonne : quiconque pourrait la regarder seulement une seconde en garderait un souvenir qui le ravirait pendant toute Péternité. Or, cette essence si bonne et si belle, nous sommes appelés à la voir et à la voir pour ne plus cesser jamais de la contempler. La contemplant, nous l'aimerons et l'aimerons d'un amour qui ne saurait se ralentir un seul instant. Voyant et aimant cette perfection adorable, nous sentirons un bonheur réel, ineffable et éternel.

Voir Dieu, aimer Dieu, goûter le bonheur de Dieu : voilà donc notre fin, voilà le terme vers lequel nous marchons pendant la vie.

De quelle manière faut-il vivre sur la terre, pour atteindre ce terme après la mort? Sans aucun doute, des moyens puissants et efficaces ont été mis à notre disposition. Il importe de les connaître et de les utiliser, si nous voulons avancer sans nous égarer. Pour aller à Paris, il faut nécessairement en prendre le chemin ; pour arriver à la vue de Dieu, à l'amour de Dieu, au bonheur de posséder Dieu, il faut suivre la route qui y conduit. Or, cette route nous est clairement indiquée : afin d'aboutir à la vue de Dieu, il faut que nous commencions ici-bas à connaître de lui, sans voir, ce que plus tard nous verrons; afin d'arriver à l'amour parfait, il faut qu'ici -bas nous commencions à aimer, sans voir, ce que plus tard nous aimerons en voyant ; afin d'obtenir ce bonheur éternel, il faut qu'ici-bas nous aspirions par l'espérance à ce que plus tard nous posséderons en réalité.

Ainsi donc commencer à connaître Dieu, aspirer au bonheur de posséder Dieu, commencer à aimer Dieu, voilà les trois occupations qui doivent remplir notre vie.

Ces trois choses, qu'on le remarque bien, sont ù la fois

très unies et très distinctes. De fait, je ne puis vraiment connaître Dieu sans l'aimer et sans l'espérer; je ne puis vraiment l'espérer sans le connaître et l'aimer. Ces trois opérations sont donc unies.

En même temps elles sont différentes. En effet, connaître Dieu, c'est savoir plus ou moins ce qu'il est. Aimer Dieu, c'est être content de son bien à cause de Dieu et parce qu'on est disposé en sa faveur autant et mieux qu'en faveur de soi-même. Espérer Dieu, c'est vouloir acquérir Dieu comme objet de notre bonheur. Par conséquent celui qui connaît Dieu possède la vérité sur Dieu; celui qui espère Dieu place sa félicité en Dieu; celui qui aime Dieu se repose et se complaît dans le bien de Dieu, à cause de Dieu lui-même.

Ceci étant compris, rappelons-nous une vérité bien étonnante : c'est que, par nous-mêmes, nous sommes incapables d'exercer ces trois actes qui sont pourtant le but essentiel de notre vie. Gela nous est impossible, comme il est •impossible au cheval de voler ou à l'oiseau de vivre dans les eaux. Nous avons, il est vrai, une intelligence capable , de connaître, une volonté capable d'espérer et d'aimer. ' Mais, réduites à leurs seules ressources naturelles, ces facultés que peuvent-elles? Absolument étrangères aux choses surnaturelles, elles sont impuissantes à nous y conduire.

Que comprenons-nous, en effet, avec notre intelligence livrée à ses propres lumières? Nous reconnaissons dans le soleil un être chargé de féconder la terre en lui communiquant sa lumière et sa chaleur; dans l'animal, un être vivant doué d'instinct et de sensibilité; dans l'homme, un être raisonnable et libre. Parcourant ainsi la création, nous découvrons plus ou moins la nature de toutes les créatures; nous parvenons même à découvrir l'existence d'un être suprême, auteur de tout ce qui existe. Mais ici nous nous arrêtons; notre intelligence terrestre et bornée ne saurait aller plus loin, si une lumière divine ne vient l'éclairer et la guider.

Quant à notre volonté, que peut-elle aimer, que peutelle espérer? Dés que l'intelligence nous a fait comprendre, la volonté agit : elle nous porte vers les créatures. Nous nous sentons capables, par l'amour, de nous y attacher plus ou moins, et capables par l'espérance d'aspirer à en jouir de plus en plus, à les posséder pleinement. Notre volonté peut encore désirer et vouloir que l'Être suprême, auteur du monde entier, subsiste parce que sans lui nous n'aurions absolument rien. Là se borne toute la puissance de cette faculté abandonnée à elle-même. Pour nous entraîner à notre éternelle destinée, il lui faut une force supérieure, un secours du ciel. Il no4is est donc impossible d'aboutir par nos seuls moyens au bonheur et à l'amour parfait.

Un paysan, placé par la bienfaisance de son roi dans une maison où il vivrait heureux, pourrait voir et aimer les objets qui contribuent à son bien-être; il en jouirait, il comprendrait que ce qu'il possède lui vient de son souverain et, par-dessus tout, il tiendrait à ce que le roi reste roi; mais songerait-il à aller vivre avec lui? Non assurément; cette idée ne lui viendrait jamais à Tesprit : la munificence royale est trop au-dessus de sa condition pour qu'il ose se flatter de la partager.

Et nous, pauvres et chétives créatures, pourrions-nous prétendre aller un jour contempler l'essence divine au ciel? Pourrions-nous aspirer à posséder cette essence divine comme notre bien; espérer jouir d'elle un jour en qualité d'enfants de Dieu? Pourrions-nous enOn aller jusqu'à aimer cette essence divine comme on aime un ami, et commencer ici-bas à vivre d'un tel amour? Non, ces magnifiques prérogatives sont trop au-dessus de notre nature pour que nous puissions les entrevoir et même en concevoir la pensée. Et cependant c'est là le but de notre vie. C'est pour atteindre cette sublimité impossible à la nature que nous sommes sur la terre.

Comment donc la réaliserons-nous? En profitant des se-

cours que Dieu veut bien nous donner, car il a pourvu admirablement à cette difficulté. Que ferait sa toute-puissance s'il lui plaisait de voir un cheval planer dans les airs? Elle lui donnerait des ailes, ou bien le soulèverait par la force du vent, et aussitôt ce fait extraordinaire s'accomplirait. Eh bien, il plaît à Dieu que nous, hommes, nous soyons occupés ici-bas à le connaître, à aspirer vers lui comme vers notre terme et à Taiiner pour aller ensuite au ciel le voir, jouir de son bonheur et l'aimer. Alors que fait-il? Il ajoute à notre intelligence et à notre volonté trois aptitudes nouvelles. Attachées aux puissances de notre être comme des ailes au corps d'un oiseau, elles nous rendent capables, sur la terre, de connaître, d'espérer et d'aimer. Ces trois forces supérieures, ce sont les vertus théologales. Gomment ces trois vertus nous font-elles connaître, espérer et aimer? Comment nous préparent-elles par là à voir, jouir et aimer éternellement? C'est ce que nous allons expliquer.

§ II. — La foi.

Nous devons connaître, c'est-à-dire : il faut, sur la terre, savoir en substance les mêmes choses que plus tard nous verrons en Dieu. Remarquons bien ces mots : connaître ici-bas en substance les mêmes choses que nous verrons plus tard*. Pour que nous puissions acquérir cette connaissance nécessaire, qu'a fait Dieu? Il s'est, non pas montré, mais révélé à nous. Il a dévoilé les secrets de sa nature, de ses perfections, de sa vie. A ces vérités il a ajouté d'autres révélations secondaires qui toutes ont pour but plus ou moins direct de nous amener à la connaissance de luimême. Dieu nous a dit : Je suis un; je suis un en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit; je suis l'Être qui est; je suis simple, parfait, bon. beau, éternel, infini, im-

1. Est fuies sperandariim substanlia leriim, argumentum non apparcnlium (Heb. xi, 1),

muable; j'ai tout créé; j'ai créé par amour; je me suis fait homme; je suis Dieu et homme. Voilà autant de vérités sur Dieu. Voici d'autres révélations qu'il a exprimées en faveur et pour la preuve de ces vérités premières : J'ai eu un peuple choisi; dans ce peuple, j'ai eu des prophètes; je les ai inspirés. Ainsi, répétons-le, Dieu s'est, je ne dis pas montré, mais révélé tel qu'il est.

Gela suiïît-il pour que nous puissions le connaître? Non, ce n'est pas assez d'entendre ces révélations, il faut encore que notre intelligence se décide à les admettre comme certainement vraies; car, si après avoir écouté, elle doute ou rejette, elle a entendu, mais elle n'adhère pas : ce qu'elle a appris lui devient inutile. Or, notre intelligence, nous l'avons vu, se trouve naturellement dans l'incapacité absolue d'admettre ces choses avec la fermeté inébranlable et tout extraordinaire qui convient aux vérités célestes. Ou'a donc fait le bon Dieu? En même temps qu'il a parlé, il a produit dans les âmes une certaine vertu surnaturelle et l'a attachée à notre esprit. Celte vertu surnaturelle est pour l'intelligence ce que serait pour un œil faible un renfort de puissance visuelle par lequel l'œil deviendrait capable de découvrir ce qu'auparavant il ne voyait pas. Cette vertu surnaturelle, renfort de l'intelligence, c'est la foi.

L'âme, ayant donc reçu le don de la foi, qu'arrive-t-il? Par une admirable instinct dont elle-même ne se rend pas compte, cette âme sent qu'elle adhère aux manifestations divines avec une force, une vivacité qui ne lui sont pas naturelles. Et ainsi, recevant par le ferme assentiment de la foi les secrets révélés, l'homme sur la terre connaît déjà en substance et possède tout ce que plus tard il verra avec clarté.

En effet, prenons un homme qui a la foi, une foi aussi vive que profonde, et examinons une de ses journées. Nous constaterons qu'il possède les mômes biens que les élus dans le ciel; ces biens, il ne les voit pas; mais la certitude de la foi les lui confère. Le bon Dieu : il le possède, car il

est pénétré de sa présence autour de lui et en lui, il lui parle, il l'écoute, il l'adore, il le loue. Jésus-Christ : il le possède; il le voit au tabernacle, il lui parle, il vit avec lui... La sainte Vierge, les anges, les saints : il les possède, il leur parle... En un mot, sa conversation est dans le ciel '. Tel est le rôle de la foi : nous conduire vers la vision béatiûque en nous faisant commencer à connaître, sans les voir, les mêmes choses que nous verrons plus tard.

Pour conserver à la foi son rùle salutaire dans notre vie, nous devons veiller soigneusement à la mettre à l'abri des dangers. L'imprudence et la témérité l'exposeraient non seulement à l'impuissance mais à la mort. Quels sont ces dangers? Ils sont de deux sortes : intérieurs et extérieurs.

Parmi les dangers intérieurs il faut ranger le rationalisme qui nous expose à trop raisonner les vérités surnaturelles; le sentimentalisme qui nous fait chercher à les sentir plus qu'à les comprendre ; l'indifférentisme qui nous laisse à leur égard dans l'ignorance et l'oubli ; le naturalisme qui nous fait vivre, en dehors de leur influence, d'une vie évaporée et tout humaine.

Aux dangers extérieurs appartiennent l'éducation sans Dieu telle que la donnent aujourd'hui les écoles, les collèges, les lycées de l'État et un trop grand nombre de parents athées ou indifférents; les sociétés impies et légères ouvertement ou secrètement hostiles à la vérité et à la vertu; les livres, les revues, les journaux qui blasphèment et attaquent directement ou indirectement la religion et l'Église; le monde avec ses maximes, ses ironies, ses scandales, ses fêtes toujours opposées à l'Évangile et à Jésus- Christ.

Sauvegarder notre foi ne suffît pas; il faut, en outre, l'exercer. Multiplions-en les actes dans nos oraisons, dans nos communions, dans nos actions, dans nos souffrances. Toutes nos pensées, tous nos sentiments, toutes nos pa-

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