Gloires de Marie, cliap. v, g
de faire preuve de bonne volonté. Secondement dans les cas plus difficiles, la grâce est pour l'ordinaire plus puissante; de la sorte, la faiblesse humaine se trouve, dans ces circonstances, plus efficacement secourue.
Pourquoi, comme théologien, son insistance à montrer que tantôt le secours d'en haut nous enlève victorieusement, que tantôt il nous laisse marcher de notre mieux avec les forces ordinaires de la nature secrètement et quasi insensiblement aidée du ciel? Pourquoi, sinon parce que cette connaissance d'un secours proportionné aux œuvres salutaires est d'une importance capitale dans le travail du salut éternel.
Voilà saint Alphonse dans sa théologie dogmatique. Il exploite tantôt les opinions laissées aux choix, en s'attachant à celles qu'il juge les plus salutaires; tantôt les dogmes déûnis, en relevant de préférence ceux qu'il est plus utile d'approfondir.
C'est cette double méthode que je vais m'efforcer de faire comprendre, en choisissant, parmi les questions théologiques, une de celles qui ont le plus travaillé l'esprit humain, et qui touchent de pras près aux mystères du salut, afin de voir comment saint Alphonse l'a traitée.
Je veux parler de la question redoutable de la prédestination. Quelques courtes réflexions sur ce grave sujet suffiront pour faire saisir l'esprit tout particulier et tout particulièrement pratique de notre Saint. On entend par prédestination le plan qu'a formé Dieu sur ceux qui, par des voies diverses, arrivent finalement au salut. Deux larrons, après beaucoup de crimes, sont condamnés à être crucifiés avec Jésus-Christ, l'un à droite, l'autre à gauche. Sur celui de droite plane un mystérieux dessein de Dieu, en vertu duquel ce misérable, converti au dernier moment, ira au ciel. Sur l'autre, rien de semblable : n'ayant pas été prédestiné, il meurt en blasphémant.
Or, sur ce que nous venons d'appeler du nom de prédestination , les savants se partagent , parce qu'ils ont
voulu, plus que de raison peut-être, expliquer le mystère.
Les uns prétendent que Dieu choisit ses élus et les prédestine à la vie éternelle, sans consulter au préalable leurs mérites et leurs vertus, simplement par un décret d'absolue bienveillance divine. D'après d'autres, c'est le contraire. Le Seigneur^ qui connaît l'avenir de chaque créature, de chaque âme humaine par conséquent, constaterait d'avance que telle ou telle par sa fidélité se rendra digne du paradis, et, en conséquence, il prononcerait sur elle la parole à jamais solennelle : Celle-là je la prédestine à la félicité éternelle, et elle ira au ciel.
Examinant ces deux systèmes, notre saint Docteur voit dans l'un et dans l'autre un inconvénient, quoique provenant de deux causes opposées. Cet inconvénient, c'est la difïiculté, pour la pauvre créature humaine, d'espérer en Dieu et de Dieu, la vie éternelle.
En effet, si elle croit avec certains savants que Dieu destine à la gloire indépendamment de la prévision des mérites, son espérance se heurte à une objection terrible : Gomment, se dit-elle, espérer sans hésitation, puisque je ne connais rien du premier et impénétrable décret de Dieu sur moi?
Si, avec certains autres, elle se persuade que Dieu consulte absolument nos mérites surnaturels pour prononcer sur nous la parole du salut, de nouveau voilà son espérance aux abois, et elle se dit : Mes mérites! mais qui me dit que je correspondrai sufîisamment à la grâce pour les acquérir?
Tout en admettant cette dernière opinion, saint Alphonse ne la trouve pas encore suffisamment pacifiante pour le cœur de l'homme; c'est pourquoi il ajoute : Celui qui ne cesse de prier Dieu aussi bien et autant qu'il le faut pour obtenir la grâce du pardon des péchés, de la victoire sur les tentations, et (inalcment de la bonne mort, celui-là, c'est certain, obtiendra ce qu'il demande. Par conséquent, ne cherchez pas à savoir jusquà quel point Dieu consulte les mérites ou ne les consulte pas. Laissez ces questions
aux savants, et quant à vous, n'ayez qu'un seul souci : celui de prier assez bien et assez persévéramment pour obtenir les secours nécessaires au salut par les bonnes œuvres. Si vous le faites, soj^ez en repos et espérez en Dieu dans la paix de votre esprit et de votre cœur. Car quiconque prie, autant et aussi bien qu'il faut prier, se sauvée
Voilà notre Saint et la doctrine qu'il a cherchée dans la tradition chrétienne pour la livrer à ses heureux disciples. Oui, heureux en vérité, puisque grâce à leur persévérance dans la prière et à la fidélité au devoir que cette prière persévérante finit par leur assurer, ils peuvent, dans la sainte crainte du Seigneur, envisager en paix les mystères de l'éternité.
C'est surtout dans son beau livre des Gloires de Marie, qu'Alphonse nous développe cette consolante doctrine.
Là, il nous dit avec tout son cœur et toute sa science : Marie est la Mère de tous les hommes. Elle est Mère de miséricorde. Essentiellement miséricordieuse, elle peut obtenir aux plus grands pécheurs leur pardon. Jamais l'homme ne l'invoque sincèrement sans être exaucé. Etre exaucé par cette bonne Mère, c'est être sûr des. faveurs du Fils. Par conséquent tout homme qui a le bonheur de prier la sainte Vierge avec un cœur droit et sincère jusqu'à la mort, est sûr d'arriver à la délivrance de tout péché et à la pratique du bien nécessaire pour se sauver. Ayant dit et redit ces consolantes pensées, il ajoute : Après cela, que l'on ne me tourmente plus avec les systèmes des savants sur la prédestination! Pourvu que je sois fidèle à ma Mère, et par elle à son divin Fils, j'irai au cieP.
11 n'est pas opportun que l'âme chrétienne s'arrête à cette question : Suis-je prédestinée? Ne le suis-je pas? Notre Père qui est aux cieux et notre maternelle religion ne
1. Grand moyen de la prière, chap. ii, § ii. 2> Gloires de Marie, chap. viii, § m.
demandent pas ni ne conseillent ces inquiétantes préoccupations. Il y a un moyen plus simple, plus sûr et plus doux de cheminer vers la bienheureuse éternité. Nous venons de voir avec quelle charité saint Alphonse nous l'enseigne.
Et c'est ainsi dans tout le cours de ses ouvrages dogmatiques. En chaque point, c'est la recherche de ce que la tradition chrétienne nous a laissé de plus en rapport avec les intérêts suprêmes du salut éternel, et de plus consolant pour le cœur.