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CHAPITRE Vlll

La vie vraiment chrétienne, pour se maintenir et s'accroître, n'a pas seulement besoin de chasteté, de prudence et d'abnégation, il lui faut aussi le recueillement, à la mesure duquel elle est toujours proportionnée.

Pour bien comprendre cette vertu, remettons-nous dans la vérité concernant notre nature et notre lin.

L'homme est le roi de la création visible, placé par le Créateur un peu au-dessous des anges et au-dessus de toutes les créatures sensibles. Son être admirable et merveilleux renferme, à lui seul, toutes les natures créées, de telle sorte qu'on peut dire : L'homme est un abrégé de l'univers. Comme l'ange, il jouit d'une substance spirituelle, créée à l'image de l'essence divine, capable de connaître et d'aimer. Comme l'animal, il a des sens et des appctils qui le disposent à toutes les jouissances et à toutes les actions corporelles. Comme la plante, il subit les lois de croissance et de génération; comme la pierre, il a une essence

corporelle, compacte, douée d'épaisseur, de pesanteur, de chaleur.

A son origine, l'homme reçut une nature droite et bonne; dans l'ensemble si multiple de toutes ses parties se trouvait un ordre parfait. Bien plus, ce noble roi du monde visible trouvait, en toutes les créatures inférieures, des instruments aptes à seconder la vie pour laquelle il était fait. Cette harmonie primitive de l'homme avec lui-même et avec toute créature consistait en ce que l'intelligence et la volonté, toujours occupées de Dieu par la contemplation et par l'amour, tenaient toutes les autres facultés dans un docile service. Rien de ce qui était, rien de ce qui arrivait dans le monde n'était capable ni de le déranger, ni de le bou*leverser, ni même de le distraire du Créateur; au contraire, tout le portait à Dieu, tout lui en rappelait la pensée, tout l'inclinait à son amour.

Dans cet heureux et sublime état, voici quelle était son admirable vie. En attendant qu'il lui fût donné d'aller dans la gloire contempler Dieu, face à face, par les clartés de la vision béatifique, et l'aimer sans retour par les ardeurs d'une charité parfaite et consommée, Adam vivait dans le monde continuellement occupé de Dieu, continuellement absorbé dans la présence de ce Dieu et dans l'exercice de son amour. Ainsi commençait pour lui sur la terre, par une foi extrêmement éclairée et une charité très vive, la vie éternelle de la vision béatifique et de la charité parfaite.

Marchant dans cette union divine, Adam était en même temps en rapport avec tous les objets extérieurs et visibles de son séjour terrestre : ses yeux regardaient, ses oreilles écoutaient, sa langue parlait, son toucher jouissait, son goût savourait, son odorat respirait, son imagination s'impressionnait, sa mémoire se nourrissait de souvenirs, sa volonté aimait avec ordre toutes les créatures, son esprit s'occupait du monde entier; en un mot, Adam était appliqué corps et âme aux choses extérieures. Et cependant, par une admirable disposition du Créateur, cette occupa-

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lion extérieure si multiple n'empêchait nullement le glorieux enfant et serviteur de toujours demeurer intérieurement uni à son Père et à son Maître, Au contraire, sa vie extérieure lui servait d'instrument et de secours pour la vie intérieure : il regardait, mais ce qu'il voyait le portait en haut; il parlait et écoutait, mais la conversation le fortifiait dans la pensée et dans l'amour de son Seigneur.

Tel fut Tordre primitif des choses. Le péché est venu tout changer. Cependant, par la bonté et la miséricorde de Dieu, par la grâce de la Rédemption, aujourd'hui encore nous sommes appelés et admis à la vie intérieure^ qui est le commencement de la vie éternelle.

Cette vie intérieure demeure pour nous ce qu'elle fut pour Adam : elle consiste à être toujours pénétré de la pensée de Dieu et de sa sainte présence, à toujours aimer l'Être infini contemplé par la foi. Quant à la vie extérieure, elle est pour nous tout autre chose que pour le premier homme avant son péché. Instrument et secours pour Adam, elle est pour nous le grand obstacle.

Voyons de quelle manière. L'homme innocent, tout en s'occupant des choses créées, ne les considérait pas comme le terme de son existence, mais comme une espèce d'échelon pour monter plus haut. C'est ainsi, par exemple, qu'en présence d'une nourriture délicieuse, il n'était nullement tenté de s'arrêter ù la saveur sensible pour se reposer en elle comme en sa fin; mais naturellement, sans effort, il faisait de ce plaisir un moyen pour mieux comprendre, pour aimer davantage les joies spirituelles, et finalement pour s'attacher à son Dieu, le bien suprême. Aujourd'hui, c'est le contraire qui se produit. F^n punition du péché, pj:.:lequel nous nous sommes détournés de Dieu pour nous fixer en nous et en la créature, d'une part, nous sommes travaillés par une funeste inclination : chaque fois que nous usons des choses créées, nous nous y arrêtons; d'autre part, toutes les créatures ont désormais sur nous une fatale influence : elles entraînent loin de Dieu.

Pour mieux le savoir, entrez dans une ville où s'étale la variété des objets curieux. Si vous les considérez, qu'arrive-t-il? Vos yeux, remplis de ces images sensibles, portent à votre esprit tout ce qu'ils voient, et ce pauvre esprit, à son tour, conçoit une foule de pensées qui de soi distraient aussitôt de Dieu.

Les objets créés ont sur nous une double puissance. D'abord, ils sont tentateurs, c'est-à-dire qu'ils excitent des désirs désordonnés et nous portent positivement au péché; c'est ainsi que souvent la vue d'une personne ou d'une peinture immodeste éveille des goûts contraires à la sainte vertu de pureté. En second lieu, ces objets sont distrayants, cest-à-dire que, abstraction faite des influences plus ou moins perverses et tentatrices, toute chose créée a au moins pour résultat de nous occuper, de nous absorber plus ou moins, et, par là, de nous détourner de notre vie principale qui doit être la contemplation de Dieu et son saint amour.

La séparation d'avec les créatures, en tant qu'objets séducteurs et tentateurs, est l'office de plusieurs vertus, par exemple, de la pauvreté, de la chasteté, de l'obéissance, de la mortification. Mais la fuite des créatures en tant qu'objets simplement distrayants, c'est l'œuvre du recueillement.

Voici donc l'idée complète de cette sublime vertu. Elle renferme deux parties : l'une qu'on peut appeler le recueillement en Dieu ou recueillement positif, et l'autre qui peut se nommer : V éloignement des créatures ou recueillement négatif. Voyons-les séparément.

Le recueillement en Dieu, c'est l'habitude de tenir l'intelligence et la volonté réunies et comme ramassées pour les diriger vers Dieu seul de façon que, libres et dégagées de toute autre occupation, ces deux nobles facultés soient sans cesse appliquées à leur fonction propre qui est la pensée et l'amour de Dieu. Remarquez bien que, dans cette union naturelle de l'âme avec son Seigneur, il entre bien

des vertus diverses : envisagée comme contemplation, c'est la foi; comme volonté de procurer le plaisir de Dieu, c'est la charité; comme effort généreux, c'est la mortiûcation; comme liberté et dégagement de tout ce qui distrait, c'est le recueillement.

L'éloignement des créatures, c'est l'habitude de tenir toutes les puissances spirituelles et corporelles entièrement séparées des choses créées, quand on n'a pas l'obligation de s'en occuper, ou bien indépendantes d'elles, quand il faut s'en occuper.

La séparation de toute affaire étrangère au devoir amène le recueillement de l'esprit et de la volonté qui refusent l'amusement des pensées ou des désirs inutiles, le recueillement de la mémoire qui n'accepte pas de souvenirs superflus, le recueillement de l'imagination qui repousse les vaines représentations, le recueillement des yeux qui veulent être comme aveugles, des oreilles qui cherchent à devenir comme sourdes, de la langue qui se prive de toute parole inutile.

L'indépendance dans les choses où le devoir nous engage, consiste à ne jamais nous enfoncer complètement en ce qui doit occuper ou notre esprit ou notre imagination, ou notre volonté, ou nos yeux, de façon que toujours nous ayons assez de possession de nous-mêmes pour pouvoir élever notre âme vers Dieu par la pensée et par l'amour.

Comme le recueillement positif, cet éloignement des créatures peut être l'exercice de plusieurs vertus : en tan) qu'on le pratique pour expier les péchés, c'est la pénitence , en tant qu'on s'y soumet pour obéir à ses supérieurs, c'est l'obéissance; en tant qu'on le cultive pour conserver la liberté dans l'union à Dieu, c'est le recueillement.

D'après ces explications, voici la déflnition nette et complète du recueillement : c'est une vertu par laquelle Vhomme se tient séparé ou indépendant de tout ce qui est créé, et se maintient, avec liberté, dans l'e.vercice de la pré sence de Dieu et de son saint amour.

Cette vertu, dont Tobjet propre est la liberté dans l'union à Dieu, peut être animée par différents motifs : si Ton s'y adonne, parce que rien n'est plus doux, ni plus nécessaire, c'est le recueillement cultivé pour l'amour de soi; si l'on s'y applique, parce que rien n'est plus grand, c'est encore le recueillement inspiré par un intérêt personnel ; si on la pratique parce que Dieu le veut et en est glorifié, c'est le recueillement viviûé par la charité, le seul qui soit vraiment bon, surnaturel et méritoire.

Voulons-nous pratiquer le recueillement et les autres vertus dans toute leur perfection, allons les puiser et les repuiser à leurs véritables sources : la Pénitence et TEucharistie.

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