CHAPITRE VII
l'abnégation et l'amour de la croix
Pour bien faire comprendre la vertu d'abnégation, montrons avant tout comment elle est distincte de la mortification. Voici en quelques mots, la différence radicale entre ces deux vertus :
La mortification nous porte à nous haïr, et à vaincre toutes nos tendances vicieuses afin de rétablir l'ordre primitif. Par elle, on le voit, l'homme s'occupe de sa nature, pour la combattre. L'abnégation au contraire est une disposition de la divine charité qui nous porte à renoncer aux prétentions légitimes mais facultatives de la personnalité pour que le bien divin l'emporte totalement en nous. Les prétentions de la personnalité sont de deux sortes : les
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unes regardent la charité qu'on se doit à soi-même, et on ne peut y renoncer; les autres regardent les exigences non contraires à la charité et on peut les sacriûer. Ainsi c'est faire acte d'abnégation de ne rien demander, de ne rien refuser, de ne pas s'excuser quand on le peut. Jointe à l'amour de la croix, l'abnégation est accompagnée du désir des souffrances et des sacrifices. Expliquons-nous.
Il y a des vertus qui concentrent l'activité du chrétien au-dedans de lui-même : ainsi la tempérance a pour fonction de nous régler par rapport à la nourriture. D'autres vertus arrachent l'homme à lui-même : la foi, l'espérance et la charité, par exemple; ces vertus nous ravissent à nos pensées et sentiments naturels pour nous élever jusqu'à Dieu et nous élancer vers lui.
La mortification appartient à la première catégorie. Elle consiste essentiellement dans une certaine haine, une certaine force, haine et force dont le propre est d'opérer non pas sur un objet extérieur, mais en nous-mêmes pour combattre, vaincre et détruire les instincts sans cesse renaissants de la vie de péché. Ainsi donc vertu qui s'arrête à nous-mêmes, qui a pour objet la réforme violente de notre propre nature par la vigueur d'une sainte haine : telle est la mortification.
L'abnégation au contraire a pour but spécial d'établir en notre âme un certain éloignement, une sorte de mépris, d'oubli, de délaissement, d'abandon de notre personne et de tout ce qui la concerne.
Quels que soient nos progrès dans la mortification, il peut toujours arriver que nous conservions ce que j'appellerais volontiers la jouissance de notre personnalité et de ses droits. Il y a une grande différence entre un homme mortifié et un homme possédé de l'esprit d'abnégation.
Rappelons-nous le sort des esclaves et la manière dont ils étaient traités au temps des sociétés païennes. A cette époque, prenons un homme libre et un esclave également attentifs à mortifier leurs sens. Assurément ils se ressem-
blent sous un rapport, mais sous un autre quelle différence ! î.un est maître de son temps, de son travail, de sa vie, de tout lui-même. L'autre ne s'appartient plus; chaque heure de son temps chacun de ses jours est à celui qu'il sert; non est sui juris, « il n'est plus à lui, » c'est un esclave. L'abné- ;^ation est cette vertu qui nous rend comme esclaves, celle par laquelle on se livre tel que l'on est, à quelque autre que soi. Elle fait accomplir un suprême effort pour qu'on s'arrache à l'instinct de la personnalité; pour qu'on s'abandonne comme une victime ; pour qu'on se considère comme une chose vouée à la merci d'autrui; bref, pour qu'on sacriiie sans réserve les droits que la charité nous permet d'immoler.
Le langage du chrétien qui a ainsi renoncé à lui-même est celui-ci : Je me renonce parce je ne veux plus m'appartenir, je ne veux plus être à moi-même; je veux me livrer tout entier au bon plaisir divin. Intelligence, volonté, liberté, réputation, travail, jouissance, sens, corps, santé, vie même, j'aliène tout, j'immole tout autant que la charité m'y autorise, et je cède à cette force intime qui me pousse à vivre d'une vie toute d'amour de Dieu et toute pour Dieu. Je me donne entièrement, tel que je suis et je me donne sans conserver le droit de me reprendre.
Ces mots nous révèlent bien la vertu d'abnégation dans son essence pure et simple : c'est le dévouement parfait au bien divin, mais avec cette note particulière qu'on ne fait plus de cas des prétentions les plus légitimes, quoique facultatives, de sa personne, qu'on n'apprécie même pas ce que l'on donne, qu'on prétend être traité, selon l'expression hardie des saints^ comme la balaynre des chemins^ enfin qu'on se livre d'une manière irrévocable avec l'abandon absolu de ses droits quand la charité elle-même le permet. Voilà l'essence de l'abnégation.
Si on y ajoute l'amour de la croix, on y introduit une modification spéciale qui porte l'abnégation au suprême degré de perfection.
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L'homme qui fait abnégation de lui-même, qui se contente de s'oublier, est un esclave prêt à tous les services. 11 dit : Je ne m'appartiens plus et je n'ai de préférences pour rien; qu'on fasse de moi ce que l'on voudra! Celui qui à l'abnégation joint l'amour de la croix , va plus loin. Il dit aussi : Qu'on fasse de moi ce que l'on voudra ! mais il s'empresse d'ajouter : J'ai une préférence cependant, je désire la croix, je désire tout ce qui crucifie l'amour naturel de l'honneur et du plaisir. C'est un esclave aussi, mais un esclave qui s'engage expressément pour les services les plus durs, les plus pénibles et les plus humiliants. Voilà l'abnégation jointe à l'amour de la croix.
Ici se présentent naturellement deux questions. Qu'on nous permette d'y répondre; leur solution achèvera d'éclairer le sujet et de faire mieux saisir la nature d'une vertu, hélas! trop peu connue. D'abord, une vertu si singuliè^^e ([ui porte l'homme à renoncer aux prétentions légitimes mais facultatives de sa propre personne, est-elle vraiment possible^ surtout si le désir des croix et des souffrances vient s'y adjoindre? Ensuite, si cette vertu existe, est-elle réellement distincte de la cha7nté?
A la première question nous répondons :
L'abnégation telle que nous l'avons expliquée ne paraît pas possible dans l'ordre purement naturel; mais s'il s'agit (le s'oublier, de se renoncer pour s'abandonner totalement à l'amour et au service de Dieu, elle devient très possible, et même obligatoire pour certaines âmes sûrement appelées à une plus haute perfection, par exemple, pour l'âme religieuse, qui, par état, s'est consacrée tout entière au service du Seigneur.
De fait, Dieu, Créateur et souverain Maître de toutes choses, peut assurément exiger que, pour son service, une créature quelconque sacrifie jusqu'à son être même ; il peut en réclamer la destruction complète. C'était bien pour signifier ce droit absolu sur la vie et l'être des créatures que dans l'ancienne loi on offrait le sacrifice d'holocauste qui
détruisait entièrement la victime. Dieu pourrait donc à plus forte raison exiger qu'on lui sacrifie et immole tous les droits personnels.
Que dis-je : il le peut? Il Ta fait. 'Il l'a exigé du plus grand de tous les hommes, et le plus grand de tous les hommes l'a accompli. L'Homme -Dieu, Notre -Seigneur Jésus-Christ, par la vertu d'un ordre de son Père, par l'impulsion de sa propre volonté, a poussé l'héroïsme de l'abnégation absolue jusqu'à V amour des tourments : Moi Dieu-Homme, a pu dire le Rédempteur, moi seconde personne de la Sainte Trinité devenue créature humaine, je ne m'appartiens pas! Je suis non plus le possesseur de moi-même, mais la propriété commune et du ciel et de la terre. Tout ce que j'ai, tout ce que je suis : ma divinité, mon humanité, mon âme, mon intelligence, ma volonté, ma liberté, mes droits, mon corps, ma santé, ma vie, tout cela je le donne, je le livre, je le dévoue, je l'engage au service des hommes et aux desseins de mon Père. Pendant trente-trois ans, on fera de moi ce que l'on voudra, car Je ne suis pas descendu sur la terre pour être servi^ mais pour servira Et après ma passion et ma mort, jusqu'à la consommation des siècles, dans la sainte Eucharistie, on pourra encore me manier, me mouvoir, je ne résisterai pas^l
Telle fut l'abnégation du Sauveur. Elle ne lui a pas suffi : Je ne suis plus à moi-même, c'est vrai, a-t-il ajouté, mais si je puis avoir encore un désir; s'il m'est permis de demander encore quelque chose, qu'on me charge de la croix; que ma personne tout entière devienne la proie des souffrances et des ignominies! Et ce désir du Sauveur a été réalisé. On a vu le Rédempteur du monde se livrer aux mains des bourreaux comme un agneau qui se laisse tondre; on l'a vu aussi embrasser généreusement les tortures
t. Filius hominis non venit ministrari, sed ministrare (Matth. xx, 28,, 2. Ego non conlradico (Is. l', 5).
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du Calvaire. Tel fut l'amour de la croix en Jésus-Christ.
C'est cette action de se livrer et de se livrer pour Timmolation qu on imite dans le Sauveur quand on embrasse l'abnégation et Tamour de la croix. Évidemment un secours spécial de la grâce divine est nécessaire pour arriver à cette imitation parfaite. Demandons-le au ciel; il nous montrera et nous fera goûter l'excellence d'un tel renoncement et nous donnera, pour l'accomplir constamment, un courage héroïque. Et c'est ainsi que l'abnégation nous deviendra possible et même facile.
Une seconde question nous reste à résoudre : Cette vertu étonnante est-elle distincte de la charité?\oici notre réponse.
L'abnégation est distincte de la charité comme la chaleur est distincte du feu; c'est-à-dire, elle est un acte particulier de la charité; considérée à l'état d'habitude, elle est une disp(ftition particulière de l'amour de Dieu.
Acte ou disposition, l'abnégation est tellement essentielle à la charité que ces deux vertus sont inséparables.
En effet, le propre de la charité est de nous faire sortir de nous-mêmes pour vivre uniquement du bien de Dieu. Celui qui aime est un être qui ne vit plus en lui ; non, il vit dans un autre. C'est évident : lorsque quelqu'un se donne de la sorte au bien d'autrui, naturellement et par instinct il met toute sa personne au service de l'objet aimé. Le renoncement appartient donc à l'essence de l'amour.
Si le bien de l'objet aimé, c'est-à-dire si son contentement, si sa gloire se trouvent dans la souffrance de celui qui aime, on comprend dès lors que l'affection produira nécessairement et l'abnégation et l'amour môme de la croix; on compend aussi que cet amour secondaire des souffrances ne fera, avec l'affection pour la personne, qu'un seul et môme amour. Pourquoi? Parce qu'il n'y aura qu'un seul mouvement et vers l'être aimé et vers la souffrance, condition de son bonheur. Cela est d'autant plus vrai que le sacrifice et la souffrance ne sont point aimables en eux mêmes, qu'ils ne peuvent être aimés uniquement à
cause d'eux-mêmes. Il faut donc qulls soient embrassés parle motif principal de Famour supérieur auquel ils sont subordonnés.
Telle est la raison fondamentale qui doit nous faire reo-arder l'abnégation et l'amour de la croix non comme des vertus proprement dites et distinctes, mais comme un pur exercice de la charité.
Sachons-le, ce qui fait la distinction des vertus, ce n'est pas seulement l'objet sur lequel elles s'exercent, mais le motif pour lequel elles sont pratiquées. Or, l'unique motif de pratiquer le renoncement et Tamour de la croix, c'est le plaisir de Dieu ou au moins notre bien surnaturel. Dans les deux cas, c'est toujours l'amour de charité pour Dieu, pour nous-mêmes ou pour le prochain.
Depuis la chute originelle, telle est la position de l'homme ici-bas que pour aimer Dieu véritablement, fl doit se renoncer et se vouer sans fin aux souffrances. Dieu réclame la satisfaction de sa justice irritée par le péché : c'est la souffrance qui la lui donne. Dieu attend de nous un témoignage sincère d'amour, d'attachement, de dévouement : c'est l'oubli personnel qui lui offre ce tribut.
Servir Dieu, c'est donc lui offrir constamment abnégation ;-t souffrance. Le chrétien qui veut se sauver et devenir conforme à Jésus-Christ appelé l'homme des douleurs et le modèle des prédestinés, le chrétien qui, tout en travaillant à son salut, veut coopérer au salut de ses semblables et être dans sa sphère un digne et efficace instrument de rédemption, ce chrétien surtout doit se résoudre à s'oublier pour embrasser une existence faite d'amertumes et de sacrifices.
On le voit : aimer Dieu, aimer Jésus-Christ, aimer labnégation, aimer la croix, se donner pour être crucifié avec Jésus-Christ, c'est une seule et même vertu. L'abnégation et l'amour de la croix doivent donc être considérés comme un exercice de la charité, de la charité ardente; elles forment ensemble un exercice essentiel qui ne peut en être
séparé. Car, sans la charité, l'abnégation et l'amour de la croix deviennent impossibles; sans l'abnégation et l'amour de la croix, il ne peut y avoir, dans l'état actuel de notre nature corrompue, de véritable et fervente charité.
Par conséquent, toutes les réflexions qui précèdent nous autorisent à ne voir dans la vertu d'abnégation et d'amour de la croix que la charité elle-même pratiquée au degré de l'héroïsme. Des explications données résulte également la définition fondamentale que voici : L'abnégation et l'amour de la croix sont une disposition de la charité qui porte le chrétien à renoncer aux prétentions légitimes et facultatives de sa propre personnalité pour se livrer à la merci de Dieu, avec le désir d'être crucifié à l'exemple de Jésus-Christ.