SAINT ALPHONSE
CllAPITRK I
LE GÉNIE DE l'lTILE EN SAINT ALPHONSE.
Au commencement d'un ouvrage sur l;i vie vraiment chrétienne, il semble bien naturel de placer une étude préliminaire concernant le saint Docteur qui nous servira d'inspirateur et de guide.
Chacun des Docteurs de lÉglise a un mérite qui lui est i)ropre. Saint Athanase et saint Léon se font remarquer par les grandes et vives lumières qu'ils ont répandues sur la divinité du Verbe et sur son Incarnation. A saint Jean Chrysostome la palme de 1 éloquence sacrée, et le talent de trouver dans TËvangile tous les secrets de la morale chrétienne. A saint Jérôme la gloire d'avoir doté rKglise des plus précieux travaux sur la parole de Dieu. Le génie de saint Augustin a éclairé presque toutes les grandes questions du dogme catholique; celui de saint Thomas a ''ait de la science sacrée une vaste et rigoureuse synthèse.
VIE VUAIMENT ClinÉTll'NM:. 1
Dans cette pléiade d'astres brillants et bienfaisants, saint Alphonse a sa place, sa place spéciale. Il est le docteur éminemment pratique, directement utile.
Utiles, tous les Docteurs de l'Église ont voulu l'être et l'ont été. Tous ont écrit, non pas pour la science qui enfle, mais pour la charité qui édifie ; or, quand c'est la charité qui prend la plume, toujours elle écrit des choses bonnes, profitables, salutaires.
En fait d'utilité il y a cependant, même dans la science sacrée, des distinctions à faire. Un point de doctrine, bien qu'absolument nécessaire à la vie chrétienne, peut n'être pas populaire, et par conséquent moins directement utile, quoique peut-être il le soit indirectement. C'est ainsi que la divine théorie sur le Saint-Esprit considéré comme amour substantiel du Père et du Fils et comme don essentiel de l'un et de l'autre, sert de racine à tout ce que l'on peut dire sur le grand précepte de l'amour de Dieu, bien qu'il ne soit pas toujours opportun d'introduire les âmes dans ces profonds secrets de la sainte Trinité.
D'autre part, il est des vérités plus proportionnées aux intelligences et plus en relation directe avec la conduite; celles-là méritent par excellence le nom de vérités usuelles, et par conséquent utiles au premier chef. A ce titre, la doctrine enseignant que l'amour divin consiste à faire la volonté de Dieu pour plaire à Dieu, doit être placée au premier rang des vérités qui sont, pour le peuple chrétien, d'un usage quotidien.
Or, parmi les saints Docteurs^ il n'en est peut-être pas un qui ait eu, autant que saint Alphonse, l'esprit tourné du côté de ces vérités essentiellement utiles et, par le fait, essentiellement populaires.
Ce n'est pas qu'il ait ignoré ou négligé la partie fondamentale de la science. Loin de là! Il a, par exemple, creusé jusque dans ses dernières profondeurs la doctrine de saint Augustin, ou plutôt du Saint-Esprit, sur le grand don de la persévérance finale. Mais les savantes études
SAINT ALPflOiNSE ET SON GENIE DE L UTILE. 3
qu'il a entreprises sur ce point ont eu surtout pour but de faire comprendre aux âmes une vérité simple et pratique, qui est celle-ci : On ne se sauve que si l'on persévère, et l'on ne persévère que si l'on prie pour persévérer.
Afin de pouvoir se dévouer corps et âme à l'enseignement des vérités directement nécessaires, saint Alphonse a reçu de Dieu trois dons excellents pour l'apostolat saintement utilitaire : le flair de l'utile^ la science de l'utile, le zèle de futile.
Le flair de futile. Gomme un médecin particulièrement habile découvre parfois des remèdes et des moyens auxquels les autres ne songent pas, ainsi notre saint Docteur a su démêler et extraire de l'immense trésor des vérités chrétiennes, certaines particularités tout spécialement nécessaires au salut. C'est ainsi que nul plus que lui, nul même autant que lui, n'a dit et redit : // faut prier toujours^ mais surtout au moment de la tentation. La prière, nécessaire à l'homme tenté plus qu'à tout autre, lui est également plus difficile qu'à tout autre. Demander à Dieu la grâce de prier, alors que la passion porterait à ne pas prier, c'est donc un secret du salut,
A ce flair délicat, notre saint Docteur a joint la science de futile. C'est ainsi qu'au service de cette loi de la prière, de la prière deux fois difficile et- deux fois nécessaire au moment du combat, il a su accumuler tout ce que la tradition chrétienne a de plus riche sur ce sujet. Aussi pourrait-on soutenir que ses livres sont un arsenal complet de tout ce que la science ecclésiastique a dit de meilleur sur l'art de prier. Et en cela il a été doublement utile : d'abord parce qu'il a mis aux mains des chrétiens l'arme de la prière; ensuite parce qu'il a mis aux mains des prêtres de quoi enseigner, prouver, inculquer, prêcher cette loi fondamentale.
Ajoutons que saint Alphonse a possédé le zèle de futile. Généralement, plus un principe est salutaire, plus il faut le répéter, et cela pour deux raisons : d'abord parce que
son utilité même demande qu'on Timprime plus profondément dans les âmes; ensuite parce que habituellement, plus une vérité est salutaire, plus elle rencontre de dif- Ucultés dans notre mauvaise nature toujours opposée à ce qui la contrarie.
Donnons un exemple. La nécessité de fuir, non seulement le péché, mais encore le péril du péché, doit être rappelée à tout propos; parce que premièrement la conscience humaine a besoin de le savoir/ et parce que secondement elle n'y veut rien entendre. /
Sous ce dernier rapport, saint Alphonse est docteur utile par excellence; car il a été, qu'on nous permette le mot, rinfatigabîe rediseur des mêmes choses. Combien de fois, par exemple, ne nous répète-t-il pas dans ses livres que la chasteté est la grande question de la vie; que cette chasteté demande la fuite du monde; que la fuite du monde exige l'empire sur le respect humain, et que toute cette stratégie suppose le maniement continuel de la grande arme de la prière!
Pour tous ces motifs, notre Saint mérite le titre de Docteur éminemment utile.
Il est un autre motif qui achève de le lui assurer. C'est que, dans ses ouvrages, il est opiniâtrement abréviateiir, et, si Ton peut user de cette expression, simplificateur. Dans les préfaces écrites en tête de ses livres, il ne cesse de revenir sur des jugements comme ceux-ci : Les in-folio no sont guère lus; certes ils contiennent des choses que le prêtre et même le chrétien doivent lire et relire, mais les gros livres exigent des dépenses et du temps.
C'est pourquoi il prend le parti de fournir au clergé et aux fidèles des abrégés clairs, succincts, pour une somme modique, afin que la science du salut puisse être comprise de tout le monde et s'acquérir à peu de frais.
Qu'on s'en assure par l'introduction à son beau livre sur les Gloires de Marie. En voici la substance : Rien de plus nécessaire au chrétien que de connaître les précieux