CE QUE NOUS DEVONS A JÉSUS-CHRIST
Saint Alphonse s'écriait un jour en gémissant : ce Pauvre Jésus-Christ! Les hommes ont de la reconnaissance pour tous ceux qui leur font du bien, même pour les animaux ; pour vous seul, il semble qu'ils aient un cœur de pierre ! » Et le Saint ajoutait qu'il n'en serait pas ainsi si les chrétiens considéraient plus souvent ce qu'ils doivent à Notre- Seigneur.
Suivons ce conseil, afin d'ouvrir nos âmes à l'amour d'un tel Sauveur. Dans le nombre incalculable de ses bienfaits, il en est deux qui manifestent une générosité si excessive, que leur souvenir arrachait aux saints des larmes de gratitude. Méditons cette double pensée :
Si je ne tombe pas en enfer, c'est à Jésus-Christ que je le dois.
Si j'ai l'espérance d'aller au ciel, c'est à Jésus-Christ que j'en suis redevable.
Si je ne tombe pas en enfer, c'est à Jésus-Christ que je le dois. Pour mieux comprendre la grandeur de ce bienfait, jetons un regard sur l'affreux abîme. Oh! que l'enfer est une chose effroyable ! Être plongé dans le feu, sentir que ce feu pénètre jusqu'à la moelle des os; avoir du feu dans les veines, du feu jusqu'aux plus intimes fibres du corps; devenir comme un charbon vivant; dans ces tortures, être privé de tout secours, de tout soulagement; avoir la compa-
'l. Oleum effusum nornen timm (Cant. i. 2}.
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gnie d'êtres furieux, maudits, abominables; éprouver dans l'âme l'enfer de l'enfer : la haine de Dieu, la rage de l'avoir perdu, la désolation d'avoir manqué le ciel pour si peu, l'envie de se détruire sans y parvenir ; enfin et par- dessus tout, être là pour toujours, sous le continuel accablement de cette pensée : Cela ne finira plus jamais! jamais! jamais! Voilà l'enfer !
Or, sans Jésus-Christ, ce serait là mon partage inévitable. Oui, ô Jésus, si vous ne m'aviez pas aimé, si vous n'étiez pas mortpour moi, je serais réduit à me dire : Après quelques années, je serai en enfer, j'en suis sûr!
Si notre cœur, en face d'une telle vérité, reste encore froid, recourons, pour le toucher enfin, à cette supposition. Nous sommes au fond des enfers. Au moment où cette affreuse éternité nous tord dans un redoublement de désespoir, tout à coup Jésus-Christ descend jusqu'à ce lieu de ténèbres et nous parle en ces termes : « 0 malheureux, j'ai eu pitié de toi, et je viens de souffrir pour toi une nouvelle passion, d'endurer pour toi une nouvelle mort! » Je vous le demande, quels ne seraient pas les transports, les excès de notre reconnaissance! Comme nous tomberions aux genoux de ce bon Maître pour le remercier avec des torrents de larmes! Eh bien, ce n'est pas une supposition, c'est plutôt une réalité. Nous ne sommes pas en enfer, soit! mais nous y étions irrévocablement destinés, condamnés. Venant en ce monde, Jésus-Christ nous dit : « 0 hommes! 0 malheureux damnés, je viens vous délivrer ! » Aimons donc Jésus-Christ par reconnaissance pour un tel bienfait.
En voici un autre; car nous arracher à l'enfer n'a pas été assez pour l'amour que nous porte le cœur de Jésus. Au prix de son sang il nous a acquis des droits au ciel, à ce séjour de bonheur dont saint Paul ne savait exprimer autre chose, sinon que ses délices surpassent tout ce que petit inuifjiner l'esprit de l'homme^.
1. Quod oculus non vidil, nec aiiris audivit, nec in cor liominis ascendit, quae pricparavit Dons iis (jui diligunt illuin (I Cor. ii, 9).
Quand, après de longs détours sur les flancs d'une montagne, nous arrivons tout à coup au sommet, et que là un superbe paysage se déroule à nos yeux, nous éprouvons je ne sais quelle délectation qui nous fait demeurer comme en extase, regardant, contemplant avec un plaisir toujours nouveau. Faible, bien faible image de ce qui nous attend à notre entrée au ciel. Dès que la porte du séjour bienheureux s'ouvrira, nous apercevrons Dieu, nous le verrons face à face. Or, ce Dieu que nous verrons est la beauté même, la beauté vivante et infinie, la beauté réunissant en elle et à un degré infiniment supérieur toutes les beautés créées et possibles. On ne peut pas dire que Dieu est beau, il est la beauté : celle qui existe à l'état d'être vivant; et cette beauté vivante est toutes les beautés à la fois : celle de la force, celle de la majesté, celle de la grandeur, celle de la sainteté, celle de la puissance, celle de la bonté, celle de la miséricorde, celle de la sagesse; en un mot, Dieu est une beauté si admirable, si ineffable, que, dès le premier regard jeté sur cette immense et incomparable splendeur, l'élu éprouve un tel sentiment de délicieuse surprise qu'il en est transporté, enivré de joie, d'admiration et de bonheur. Ce sentiment de toutes les délices durera l'éternité entière, car il se renouvellera à chaque instant avec une vivacité, une jouissance toujours nouvelles.
Sifai r espérance d'aller au ciel, c'est à Jésus-Christ que fen suis redevable. Cette seule pensée, avec le peu que nous venons de dire du paradis, devrait suffire pour nous faire pousser ce cri : 0 Jésus, je vous remercie, je vous remercie du fond de mon cœur d'un si grand bienfait !
Pour l'apprécier davantage, supposons un instant que quelqu'un parmi nous ait été exclu de la rédemption, et par conséquent n'ait pour lui ni Jésus-Christ ni ses mérites. Que cet homme serait malheureux î II pourrait dire en se comparant à ses semblables : « Durant leur vie, quand ils sont tristes, ou quand ils ont péché, ils peuvent au moins recourir à Jésus-Christ et à sa Mère ; moi, je ne le puis pas.