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CHAPITRE I

UNE EXPLICATION SUR LA FIN DE l'hOMME.

En ce monde où, par la faute de l'homme, tout est bouleversé, on rencontre à chaque pas le désordre sous deux aspects différents. Tantôt, c'est la fin même des actions qui est immorale; tantôt, ce sont les moyens que Ton choisit mal ou qui sont mal employés. Dans une famille, si le père, malheureusement privé de foi, cherche pour ses enfants des maîtres irréligieux, son acte a une fin mauvaise. Si la mère, au contraire, pour le salut des siens, entreprend des démarches maladroites qui ne font qu'empirer le mal, la fin est bonne sans doute, mais le mode est fâcheux.

Chaque fois que l'un ou l'autre de ces deux désordres s'introduit quelque part, il y a souffrance. La souffrance est plus grande, quand c'est la fin elle-même qui est viciée. Que deux époux, du reste fidèles, se rendent cette fidélité un peu moins facile par des procédés désobligeants, la paix domestique en souffre. Combien la peine serait plus vive, si ces deux malheureux, foulant aux pieds la foi conjugale, s'en allaient, l'un ici, l'autre là, chercher ce qui leur est défendu! C'est qu'alors leur conduite serait déréglée jusque dans son terme.

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Or, rien n est désolant comme une déviation dans le but même des actes. Supposez une société où les personnes et les choses seraient détournées de leurs lins naturelles; où les pères et les mères n'auraient plus de cœur pour leurs enfants, et ceux-ci plus d'amour filial; où l'on verrait le magistrat envahi par la passion du gain, le fonctionnaire inOdèle à son emploi, le soldat devenu lâche et mou, la fortune tantpublique que privée livrée à la rapacité de quelques-uns, les lois au service de l'injustice et de la violence, Tamour de la patrie éteint, le sentiment de l'honneur étouffé, les intérêts de l'àme sacrifiés à ceux du corps, et, dans ce désordre général, le prince lui-même remplaçant dans son cœur l'amour du bien commun par Tégoïsme. En vérité on trouverait là l'idéal du malheur ici-bas. Tant il est vrai que tout ce qui touche directement aux fins établies par Dieu, intéresse au plus haut point la félicité de l'homme. Aussi le Saint-Esprit, voulant dépeindre le séjour de la souffrance, s'est-il contenté d'alïirmer qu'on n'y trouve plus aucun ordre, mais une sempiternelle horreur^ ; car chacun des habitants de ce chaos est horriblement détourné du but auquel il devrait tendre.

C'est bien pour cette raison que la terre est une vallée de larmes. Chaque homme y suit sa voie, et cette voie le plus souvent n'est pas la bonne, parce qu'elle ne va pas au terme voulu. Si le soleil, au lieu de nous éclairer, nous aveuglait ; si la terre, au lieu de nous alimenter, nous empoisonnait, nous dirions à ces créatures : Vous êtes dos monstres! Et pourquoi? Parce qu'elles n'agiraient plus selon leur fin. Or, ce je ne sais quoi de monstrueux s'est introduit parmi les hommes : ils sont déréglés dans leurs intentions les plus secrètes et ils ne vont plus à leurs lins légitimes. Celles-ci sont toutes nobles et sacrées : c'est la famille, c'est la patrie, c'est l'innocence, c'est Dieu. Le cœur de l'homme était fait pour tout cela. Hélas ! tout a été changé,

1. Nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat ;Job. x, 22).

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et la place a été donnée au plaisir ou à l'intérêt, souvent aux deux à la fois.

Sur ce bouleversement dans les fins, il est une remarque à faire : c'est que plus la fm méprisée est respectable, plus le désordre est lamentable. Quand je vois qu'un serviteur, au lieu de travailler pour moi, son maître, ne cherche qu'à me tromper, je gémis. Si cette déviation s'est faile dans le cœur de mon propre fils, si l'ingrat ne m'aime plus, oh alors ! ma douleur n'a plus de bornes, et mon foyer domestique devient un enfer, parce qu'une fm supérieure y est méconnue.

Cela étant, que dire de la grande famille humaine, oi^i je vois la fin suprême, celle qui est tout à la fois la première et la dernière, misérablement sacrifiée ?

Expliquons-nous. Dans l'ordre naturel il est une fin dernière, c'est la vie. Aussi tous les hommes ont-ils l'instinct et le désir de vivre. Que cet instinct soit remplacé par un instinct contraire qui bouleverse tout en eux; que subitement ces mêmes hommes se mettent à haïr la vie et à aimer la mort; qu'ils soient envahis par l'incompréhensible manie du suicide, que penserions-nous? Qu'un tel renversement des choses est la désolation suprême.

Allons plus loin. Supposons ces malheureux obligés de vivre non pas seulement pour eux-mêmes, mais pour un maître ayant sur eux des droits; supposons- les soldats au service d'un roi légitime et digne de son rôle. Les voilà sur le champ de bataille. Tout à coup, ô funeste prodige I ces frénétiques, saisis d'une fureur contre nature, se tournent les uns contre les autres pour s'entre-tuer en face de l'ennemi, et ne laisser à leur chef que la défaite et la honte. Un tel fait, si nous en étions les témoins, nous laisserait muets de stupeur.

Cette stupeur, réservons-la pour un autre spectacle. Audessus de la vie temporelle, il en est une infiniment supérieure. Or, celle-là, les hommes ne l'aiment pas. Êtres indéfinissables, ils ont du goût pour la mort. Le monde est

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rempli d'âmes qui se sont suicidées, et qui, lorsqu'elles ressuscitent, n'ont rien de plus pressé que de se suicider encore. C'est que tous nous souffrons d'un mal étrange que nulle autre créature terrestre ne ressent. Les autres créatures en effet vont toutes à leur lin. Le poisson n'essaie pas de voler dans les airs; l'oiseau ne tente pas de nager dans les neuves; on ne voit ni les roseaux quitter les marais, ni le pin des montagnes descendre dans les lieux humides. Tout est à sa place et tout marche vers son terme, oui touL excepté l'homme. Dans la création, c'est le roi qui est malade, et malade d'esprit. Il a perdu la tête et le cœur, parce ({u'il a perdu la notion de sa lin. Les animaux, les plantes, les arbres tiennent à leur vie, chacun k la sienne. Lui ne veut plus de celle que san Dieu lui a faite. 11 refuse son pain et il cherche le poison, parce qu'il veut mourir.

Jérémie, le chantre des grands malheurs, a décrit celuilà. Au nom de tous les hommes, ses frères d'infortune, il s'écrie : Elle a péri, ma fin! Aussi voyez de quelle absiu- Ihr et de quel fiel mon âme est abreuvée* \ A cette plainte du Prophète, le Saint-Esprit fait écho de mille façons diverses : Où est^ s'écrie le Psalmiste, où est l'homme qui veut la vie-? — Les hommes aiment la mort'^, répond le Sage, et parmi eax^ infini est le nombre de ceux qui sont frappés de folie ''\ — En vérité, dit à son tour le vertueux Tobie, ils sont ennemis d'eux-mêmes, ennemis de leur dme^. — Et pourquoi donc, demande Dieu par la bouche d'itzéchiel, pourquoi vouloir mourir, ô Maison d'Israël^^? — deux, reprend Jérémie, soyez frappés de stupeur à ce

1. Periit Hnis meus, et spcs mea a Domino, llecordarc paupcrlalis el trans};ressionis me;e, absitithii et fellis (Threii. m, 18, 19),

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