‹ La vieille egliseChapitre 10 sur 10 · URBS · texte numérisé non relu

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Rome papale, obstinément emmurés en nos admirations, nos souvenirs et nos regrets. Moi-même, je le '^onfesse volontiers, je ne ne manque jamais une Occasion de doléance contre les édiles, les ingénieurs et les doctes démolisseurs qui ont transfiguré la Ville Eternelle. J'ai tort, sans doute, mais ce n'est plus la peine, à mon âge, de changer de sentiment à Tégard de ma vénérable amie. Ceux qui viendront désormais, formés à Técole de M. Schneider, auront l'indulgence plus facile. Mais qu'ils gardent au moins l'ironie légère et le ton de fine critique dont ce livre donne çà et là le modèle. Méditez sur ces jolies lignes :

« En son aspect actuel, chaque colline reste individuelle : si la Célimontane est une paysanne qui cultive des légumes, si la Pinciana est une cosmopoHte qui offre des fleurs de cinq à sept avec un sourire fardé, la Yaticane est une nonne qui marmotte ou intrigue, et la Capitoline une virago assez vaniteuse qui gère les affaires municipales sous l'enseigne S. P. Q. R. ». Exprimer, par une rapide esquisse, la physionomie des sites, en signaler, par la restitution de l'histoire,, le symbole dramatique et de tous ces traits d'une infinie diversité, de tous ces gestes, de tous ces débris, nous rendre la figure séculaire de Rome ; de tous ces instruments, les flûtes de roseaux où soufflaient les pâtres du Latium, les cymbales d'airain des religions d'Etrurie, le lituus des légions, la lyre d'Horace, le clairon épique de Virgile, les orgues des grandes basiliques, les cloches de Vile son-

nante, tirer une harmonie, créer un ample oratorio à la gloire de Rome, telle est l'œuvre d'art que M. Schneider a voulu accomplir. Le tableau qu'il nous présente, très mouvementé, de couleurs très méridionales, risquerait d'éblouir nos yeux ; l'oratorio, aux accords parfois précipités, troublerait nos oreilles si l'artiste n'avait sans cesse embrassé passionnément l'idéal de grandeur austère et simple qui s'offre à la pensée de quiconque a su bien voir Rome et a mérité de l'aimer. Cet idéal met de l'ordre dans le tourbillonnement des sensations ou le tumulte des souvenirs. Et les quelques lignes tracées à propos du Palatin sont comme la formule de cette unité que la symphonie de la nature et de l'histoire impose à toutes choses dans Rome et autour de Rome : « A l'extrémité opposée du Palatin est un autre promontoire de ruines d'où surgit une harmonie plus grandiose. Celle-ci est impériale en tous les sens : la majesté de Septime Sévère régna dans cet énorme palais, le palais élève sa note sur le Palatin, le Palatin dans Rome, Rome dans la campagne romaine, et celle-ci dans le grand paysage du Latium. C'est un crescendo qui va s' élargissant toujours jusqu'aux monts d'Albe, de la Sabine et de l'Etrurie^ où il se heurte un instant pour repartir vers l'indéfini » . Les paysages, les vues abondent en ce livre, ensoleillées de couleurs purpurines, coupées d'ombres profondes, à la Poussin, rehaussées, autant qu'il se peut faire, de taches sanglantes. Car il n'est pas facile de cheminer dans Rome sans sou-

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lever du pied la poussière de quelque tragédie. Je vous recorxi mande le paysage du Pincio. Tandis que, à riieure du soleil couchant, <( de multiples bourgeois, appuyés au parapet comme au podium d'un amphithéâtre, se remémorent des pages de romans historiques, s'assouvissent de décadence latine », M. Schneider reconnaît, toute vivifiée de poésie méditerranéenne, la « colline des Jardins » où les grands seigneurs de Rome respiraient la fraîcheur embaum.ée des soirs, où le grand épicurien Lucullus planta — bienfaiteur du monde européen — les premiers cerisiers. Du haut des terrasses, au delà des massifs de lauriers roses, de chênes verts et de cyprès, le voyageur aperçoit bien des choses émouvantes, héroïques ou terribles : au pied du Saint-Ange, les « prés de Néron », où fâme maudite de l'impérial cabotin erra longtemps, la nuit, sur l'aile des corbeaux ; plus près, à Ripetta, le Tibre blond, à l'endroit même où Jean de Borgia, fils aîné du Pape, assassiné par les spadassins de son frère, fut précipité, en une aurore d'été ; plus près encore, la Porte du Peuple où passa le roi Charles YIII, cavalcade chevaleresque où chevauchaient les cardinaux parmi les canons, les premiers canons roulants qu'ait vus ■ l'Italie. Dans les bosquets de ce Pincio, après la gourmandise de Lucullus, s'était étalée la luxure de Messaline. Quand le soleil descend derrière le dôme de Saint-Pierre, le Vatican, le Saint-Ange, vus du Pincio, s'enveloppent d'une ombre dorée, tandis que les Prati sont inondés par les derniers

rayonnements du ciel : les avenues, les buissons de roses du Pincio flamboient. M. Schneider a la vision d'une scène de pourpre et de sang où « passe Messaline, robe défaite, échevelée », puis de l'incendie de Rome par la torche de Néron. Et les bourgeois de tout à l'heure, me direz-vous ? J'imagine qu'ils entrevoient alors, en une nuée d'odorante vapeur, une soupière de spaghetti tintés de rouges /5;'o?;22 dOro^ ou bien un plat de brocoli aux tons de claires émeraudes. Puis, comme le bourgeois, le Quirite romain, a une peur affreuse du crépuscule, du serein sous les arbres, ces braves gens s'empressent de redescendre en ville et d'aller dîner. Et je suis sûr que M. Schneider en fait autant.

Monsieur Homaîs au Vatican

M. Loubet n'y alla point. Premier magistrat d'une république qui affiche la Liberté sur tous ses monuments, il n'eut pas la liberté d'accomplir, à Rome^ un acte de nécessaire courtoisie. M. Homais, lui, y est ailé, sans bienveillance, à la vérité. D'abord, il voulait, avant de mourir, visiter Rome, qu'il considère comme la Terre Sainte des bons républicains, la Rome des deux Brutus et des Gracques, celle clés Tarquins, d'Auguste ou des Antonins n'étant point inscrite en son Codex historique. Puis, il souhaitait voir de près le lieu qu'il qualifie, en son langage de pur démocrate, de « citadelle de l'ultramontanisme », ou encore, de « forteresse du parti prêtre ».

Donc, il y a quelques années, vers la fin du règne de Xeon XIII, un soir de septembre, il débarquait, à l'hôtel d'Angleterre, en compagnie de M""" Homais et de sa fille, M"° CornéUe Homais.

Sur le registre de la maison, il écrivit de son écriture hautaine :

« Homais, pharmacien de première classe, son épouse et sa fille CornéUe, bachelière es sciences ».

Une heure plus tard, il dînait en famille, à une petite table ornée d'un bouquet de dahlias roses.

Il s'était coiffé de sa calotte grecque à gland

d'or. Dès le potage, il démontrait à ces dames comment quinze siècles de gouvernement ecclésiastique avaient fait de la campagne romaine une solitude qu'il jugeait affreuse, n'étant le disciple ni de Claude Le Lorrain, ni du Poussin, ni d'Hébert, ni de Benouville.

« Là où les moines ont passé, dit-il en pelant une poire, il ne reste que poussière et que cendre ».

M""" Homais ne contredit jamais aux sentences et apophtegmes de son mari. C'est une sorte de brebis peureuse, bêlante, larmoyante. Elle se cache pour prier et court furtivement entendre la messe dans un village voisin. Et le spirituel apothicaire explique ainsi l'absence de la pauvre femme :

(( M™^ Homais est encore aux catacombes ! ».

Cornélie, que l'on n'a point baptisée, ne croit qu'au génie de son père et aux programmes physico-chimiques de l'Université. M. Homais, qui est homme de progrès et grand féministe, a décidé de plonger cette vierge en pharmacopée profonde. Et déjà, de ses mains grêles de bachelière anémique, elle découpe élégamment en triangles — M. Homais étant ce que vous devinez bien — les pâtes pectorales et les amères pastilles redoutées du ver solitaire.

Le lendemain, par une divine matinée d'automne, le trio entreprenait la découverte méthodique de la Yille Eternelle.

M. Homais impose à toutes les démarches de sa vie la discipline rigoureuse de son officine et de son laboratoire. Tout, chez lui et les siens, va par séries fondées sur de solides analogies, comme bs bocaux multicolores et les biberons hygiéniques. Ce voyag'e de Rome avait été préparé selon les règles de la plus stricte classification : la Rome antique, puis, les musées, puis la Rome moderne, enfm la campagne et les alentours fameux. Les églises n'avaient point un rayon particulier ; on en verrait une ou deux, à l'occasion^, en allant ailleurs. Saint-Pierre et le Vatican étaient relégués à la veille du départ. M. Homais, dont Texpérience psychologique est très forte, était assuré de recevoir sur la colline papale, de pénibles émotions qui eussent gâté tout le séjour aux rives du Tibre.

L'antiquité lui ménageait de douloureuses déceptions. Le poudreux chaos où, depuis dix ans, les archéologues ont enseveli le Forum ne lui disait rien d'intelligible sur la Rome de son cœur. Où se tenait l'assemblée du peuple ? Où la tribune aux harangues? Comment recueillir, dans ce désordre sauvage, l'écho des rugissements poussés par les Jaurès de jadis, contre les riches et les aristocrates? Où sont enfouies les reliques des Gracques? Des briques, des pierres informes, des trous béants, des pots cassés, c'était là toute la République. M. Homais, toujours sensible aux grâces de la botanique, ne fut touché qu'à la vue des corbeilles de pétunias dont on ose fleurir le

sépulcre du Peuple-Roi. Le reste des monuments, temples, débris de palais, arcs de triomphe, c'était l'Empire, la Tyrannie, Tibère, Néron, Vitellius. Toutefois, le Colisée lui apporta quelque consolation. N'y avait-on pas donné une sévère leçon au fanatisme qui déjà désolait le monde ?

— Depuis Jean- Jacques et la Révolution, dit-il du haut des couloirs supérieurs, penché sur l'arène tragique, oui, depuis 93, nos mœurs, auxquelles Tancien régime laissait leur brutalité, se sont bien adoucies. Il serait aujourd'hui étrange, pour ne pas dire choquant, de livrer aux tigres nos trop ardents cléricaux. Toutefois, à défaut de panthères, nous avons les bons journaux et une saine majorité parlementaire. Ceci n'est plus qu'un souvenir, mais combien grand !

La Rome moderne, toute neuve, avec ses longues et larges avenues, ses quais où le Tibre est emmuré comme un lion en cage, ses beaux cafés, ses pharmacies étincelantes et ses tramways, le charma. Il remarqua l'allure raisonnable des automobiles qui ne sont point, en Italie, des entreprises de massacres tolérées par la pohce. M™° Homais, qui n'ouvrait guère la bouche que pour bâiller, insinua timidement :

— C'est peut-être un effet du régime monarchique.

M. Homais jeta à la bonne dame un regard d'ironique mansuétude, haussa les épaules et ne répondit rien.

Les visites aux galeries de peinture furent dépêchées à bride abattue par la famille Homais. Aux palais Borghèse, Barberini, Doria, Pamphili, Corsini, il se trouvait trop de saintes familles, de rois mages, de saints et de saintes, de cardinaux et d'évêques.

De loin en loin une Vénus, une Léda, une kermesse flamande consolaient M. Homais de ce débordement de toiles mystiques. Mais les Assoinptions l'exaspéraient comme une violation trop choquante des lois assignées par la physique à la pesanteur des corps.

La campagne romaine ayant, dès le premier jour, perdu pour lui tout son prestige, on la parcourut sommairement. Saint-Paul-aux-Trois-Fontaines, Tivoli, Ostie furent rayés du programme. La Yia Appia fut concédée, mais cette promenade faillit tourner fort mal. M™° Homais prétendit s'arrêter à la chapelle du Domine qiio vadis ? La mauvaise humeur accumulée depuis cinq jours dans l'âme du pharmacien normand éclata en brusque orage.

— Voilà l'effet de vos lectures, madame, et de votre roman polonais ! Ces livres-là vous font voir des étoiles en plein midi. M' arrêter ici, au feu d'un si terrible soleil, tandis que vous aurez làdedans quelque vision, jamais ! Hier je vous ai permis de monter à genoux votre escaher miraculeux de la Scala Santa. Mais Cornéhe et moi, nous attendions à l'ombre de ce grand ridicule portail de Saint-Jean-de-Latran.

« Maintenant, c'est fini. Toute cette religiosité gêne ma liberté. Et vous ne verrez point Joachim Pecci. (Il disait « Pccci » sans étonnement, comme aujourd'hui M. Ranc écrit « Sarto »). Entre moi et lui, le fossé est trop profond. J'ai dit.

— Hélas ! bêla la pauvre femme.

Le jour d'après, ce fut le tour de Saint-Pierre et du Vatican.

M. Homais se vêtit tout de noir, afin de paraître avec le plus grand air dans la citadelle du partiprêtre. Il tira de sa malle un chapeau mécanique de forme préhistorique, mit à sa redingote un large ruban violet, conquis au dernier comice agricole de son canton. Cette tenue austère, sa face glabre^ son nez de perroquet et ses lunettes d'or lui prêtaient la mine d'un dignitaire des pompes funèbres présidant aux funérailles de son propre grand-oncle.

A Saint-Pierre, il fut victime d'un accident tragi-comique. Tandis que Mme Homais priait au pied de la statue de l'apôtre et que Cornélie s'éventait en face du tombeau de Paul III, il vaguait non sans dédain du côté des confessionnaux réservés à toutes les langues du monde chrétien. Le confesseur du Pro lingua hispanica abaissait la longue baguette liturgique vers le front d'un pénitent agenouillé sur le pavé. M. Homais, hanneton solennel, les yeux haussés aux voûtes,

donna droit dans la baguette et reçut le choc en plein front. 11 faillit crier au meurtrier et se rejeta vers le Pro lingua teutonica. Un bénédictin y lisait son bréviaire, la main droite appuyée au terrible engin qu'il balançait d'un mouvement très doux.

M. Homais, entouré, menacé par les tentacules d'une douzaine de monstres, saisi d'une sorte de vertige, courut avec des gestes d'effroi vers les deux femmes et, sans une parole, les entraîna précipitamment en dehors de la formidable basilique.

De lourds nuages passaient sur le ciel de Rome. L'orage de l'équinoxe se préparait.

— Hàtons-nous, dit M. Homais. Nous allons en voir de belles là-haut. Tous les mystères du Yatican. Des sbires à face sinistre, des inquisiteurs, des espions et, partout de louches Jésuites, partout Roclin, l'éternel Rodin !

En gravissant le vestibule du palais, il releva la tête, bomba sa poitrine, se fit une figure de défi. Il marchait avec la majesté d'un symbole. En lui, le libre esprit laïque, l'esprit de la Révolution et de la science montait vers le Princes des Prêtres.

Un petit garde suisse, jaune et noii% allait et venait gentiment^ sa hallebarde sur l'épaule, au seuil de l'antre pontifical. En un coin du corps de garde, quatre petits suisses, de même couleur, jouaient aux dominos. La cour était déserte, les escaliers déserts. Deux petits chats, jaunes et noirs» comme les suisses, folâtraient dans un

rayon de soleil. Sur un palier, un jeune gendarme, assis, lisait tranquillement V Osservatore romano. Le ruban violet de M. Homais lui sembla l'insigne d'un vaincu de Mentana. Il se leva et fit le salut militaire.

M. Homais rendit le salut. Rodin ne se montrait toujours point.

L''aspect du ciel fit supprimer les Stance. Le trio descendit à la chapelle Sixtine.

Elle était vide. Seul, sur un banc de cardinaux, le custode sommeillait.

C'est une admirable condition qu'un après-midi orageux pour visiter la Sixtine. Les prophètes et les sibylles de Michel- Ange, comme voilés de deuil, prennent un visage plus douloureux. Ne vat-on pas entendre la lamentation de Jérémie, le cri d'épouvante d'Ezéchiel et là-bas, au Jugement Dernier^ jetés par la vague multitude des morts qui revivent, les premières clameurs du Dies irœ ?

M. Homais ne ressentait aucune de ces impressions trop puériles. Mais en lui grandissait un sourd mécontentement mêlé d'un peu d'inquiétude. Il eût été si heureux de surprendre quelque horreur du Saint-OlTice ! Que faisaient donc, à cette heure, les inquisiteurs et les jésuites ? Se moquerait-on de lui, M. Homais ? Ici la paix des choses était vraiment irritante.

— Une idée lui. vint alors, qui le fit frémir. C'était peut-être depuis quarante ans qu'on se moquait de lui !

Au dehors, on entendit la lourde porte de la chapelle Pauline tourner sur ses gonds. Des pas légers, lents, venaient à la Sixtine, scandés parfois par le rythme d'une canne sur les marbres de Sixte lY. Et dans la vieille église entraient un garde noble, puis un valet de chambre portant un pliant de peluche rouge, enfin, appuyé au bras d'un prélat en robe violette, le pape Léon XIII.

Mme Homais se prosterna. Cornélie courut à son père. M. Homais chancela.

Léon XIII s^arrêta un instant à contempler la noble sibylle delphique, en qui Michel-Ange mit l'ineffable grâce de la pensée grecque. Puis il reprit son chemin vers l'autel.

Il s'arrêta de nouveau, à trois pas de M. Homais, sous le prophète Daniel.

G«//z/5.^ interrogea-t-il. Il prononçait Gallons.

M. Homais s'effarait visiblement. Son grand corps se balançait comme un mât de navire. Il laissa tomber son chapeau mécanique et n'osa pas le ramasser. Le Pape humaniste cherchait en quelle comédie de Plante il pouvait replacer ce gloriosus si peu au courant de l'étiquette vaticane.

— De quel diocèse de France êtes- vous, mon fils?

Son diocèse, à lui, colonne du Temple, ponosse triangulaire de la loge Puits de Jacob ! Brusquement, sur cette conscience bouleversée, la nuit tomba. Il répondit en bredouillant, comme s'il récitait l'Annuaire de la Seine- Inférieure :

— Rouen, monseigneur, je yeux dire Saint-

Père, Rouen, préfecture, cour d'appel, école supérieure de pharmacie, lycée...

— Archevêché, interrompit Léon XIII souriant. J'ai beaucoup aimé l'un de vos derniers archevêques, le grand cardinal de Bonnechose.

— Très grand cardinal, bégaya M. Homais.

— Nous l'avez connu, mon fils ?

— Moi ? Jamais, Saint-Père. Je suis pharmacien de première classe.

Léon XIII eut pitié du malheureux. Il étendit sur la famille étrange une large bénédiction. M. Homais tenta de ployer le genou droit, perdit l'équilibre et s^effondra sur la place du cardinal RampoUa. Déjà la blanche vision se retirait par la petite porte qui s'ouvre près de l'autel, du côté de l'Epitre.

Un grand éclair sanglant traversa la Sixtine. Les Sybilles et les Prophètes parurent toucher la voûte de leurs fronts. Du Jugement Dernier partit un grondement de tonnerre.

M. Homais, très pâle, se releva comme du miheu d'une ruine, la ruine de son orgueil et de son insondable sottise. Du docteur infaillible il ne restait plus que le petit apothicaire. En présence de l'évêque universel, il avait revu, comme en un songe, ses têtes de pavots et son bocal de revalescière. Il s'était pesé lui-même, avec le scrupule professionnel, et se trouvait bien léger.

Il ne rentra point chez lui meilleur chrétien, mais mieux élevé. Il ne dit plus « Joachim Pecci », mais simplement à la française : « Léon XIII ».

Au Vatican.

L'Homme vêtu de blanc

C'était dans les dernières années du pontificat de Pie IX. Un Français présentait ses deux fils au Saint-Père. Le Pape bénit les jeunes garçons et leur dit : « Allez en paix ; si, longtemps après moi, à votre tour, vous amenez dans ce palais vos enfants, ils trouveront toujours ici un homme vêtu de blanc comme moi ».

J'ai vu bien souvent Pie IX avant l'année J870. La dernière fois, un soir d'automne, le roi de Rome descendait à pied la grande avenue de la villa Borghèse avec une allure toute militaire,, très leste, la tête haute, la face souriante, escorté de quelques prélats qui suivaient un peu essoufflés la soutane blanche. Quinze ans plus tard, un dimanche, étant assis sur les degrés de l'obélisque dressé par Sixte-Quint en la place de Saint- Pierre, je vis paraître à une fenêtre du Vatican, soulevant un rideau vert que la bise de tramontane agitait, la figure grêle de Léon XIII. Il parcourait d'un regard lent l'incomparable horizon de la Ville éternelle, la plaine indéfinie, déserte, semée de ruines, les montagnes latines couronnées de verdure sombre, les montagnes rocheuses

de Sabine, arides, revêtues d'or pâle et d'azur. Il demeura près d'un quart d'heure penché sur sa métropole, écoutant le bruissement vague de Rome et retenu par le charme triste des choses qui ne sont plus. Son camail se détachait en note très claire de l'ombre du rideau. Et je me souvins alors de la grave parole de Pie IX.

Encore quelques jours et l'interrègne de la séculaire royauté cessera, et l'Homme vêtu de blanc sortira de la chapelle Sixtine sous le regard terrible des prophètes et des sibylles de Michel - Ange, traversera les Stanzes de Raphaël et viendra s'asseoir tranquillement à la table de travail où l'attendent, tracés d'une main mourante, les derniers vers latins de Léon XIII.

Tu es petrus et super hanc petram... Il faut le reconnaître : cette pierre où repose l'Eglise latine n'est point près de tomber. La papauté survivra même à l'incident du nobis nominavit. Elle a bien survécu aux violences comme aux misères des pontifes tragiques que le désordre d'un monde horrible jetait, à la veille et au lendemain de l'an mille, sur la chaire apostolique. Du troisième au quinzième siècle, trente-cinq antipapes l'ont envahie, violentée, saccagée. A deux reprises, à l'époque de saint Bernard et vers la fin du grand schisme, trois papes, dont chacun semblait légitimement élu, l'ont occupée simultanément, parmi les foudres qu'ils se lançaient dans Tombrc de miséricorde. Et la pierre angulaire n'a point

AU VATICAN. — l'homme VÊTU DE BLANC 293

chancelé. L'Homme vêtu de blanc se tient toujours là-bas, plus puissant peut-être aujourd'hui qu'au temps où il régnait sur un lambeau de l'Europe, prince italien dont se méfiait, par tradition, le reste de l'Italie, prince chrétien dont les grands Etats catholiques se disputaient âprement les faveurs et que son irrémédiable faiblesse en Italie obligeait à rechercher humblement la protection de la France ou de l'Empire, de l'Espagne ou de l'Autriche, et même, à l'occasion, du roi des Deux-Siciles.

Ce phénomène historique pourrait solliciter la méditation de nos ministres et de leur petite famille. Songez qu'en cent années, la France a usé ou détruit violemment sept ou huit Constitutions et que, sur douze chefs du pouvoir exécutif en ce pays, un seul, Louis XVIII, après deux exils et de fort pénibles émotions, est parvenu à mourir aux Tuileries. Et les Tuileries sont brûlées...

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