‹ La vieille (volume 3)Chapitre 16 sur 20 · LES PRÉCÉDENS, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENS, LA COMTESSE

LA COMTESSE, un peu agitée.

Monsieur Léonard, je vous en prie, laissez-nous...

Léonard sort,) {à Emile,) Mousiquv^ vous me voyez désolée, et quand vous saurez ce que mon intendant vient de m'apprendre...

EMILE

Je le sais , Madame.

LA COMTESSE

O ciel !

EMILE

Je sais que c*est lui seul qui, malgré vos ordres et sans vous en prévenir...

LA COMTESSE

N'importe, je ne me le pardonnerai jamais. Le ciel en est témoin, je ne voulais que vous rendre à la liberté , à vos amis , à votre patrie , et j'ai enchaîne' votre sort au mien : j'ai disposé de votre avenir,

EMILE

Madame, pouvez- vous penser...

LA COMTESSE

Non: vous ne m'accuserez pas, je le sais, mais, si vous me connaissiez bien , si vous pouviez lire au fond de mon coeur, vous verriez que cet événement renverse tous mes projets , toutes mes espérances , et me rend la plus malheureuse des femmes.

EMILE, à part.

Vous allez voir que c'est moi qui serai obligé de la consoler.

Si je n'ai pu *ni prévoir, ni empêcher un hasard aussi fatal, je veux du moins le réparer autant qu'il est en mon pouvoir, et c'est pour cela que je vous prie de m'écouter. Depuis le jour où je vous ai dû la vie, j'ai cherché les moyens de m'acquitter envers vous.

EMILE

Et n'est-ce pas moi qui suis votre débiteui'?

LA COMTESSE

Ne m'interrompez pas. J'avais doncformé le dessein de

vous assurer un jour une partie de ma fortune; mais je ne comptais pas vous la faire acheter aussi clier. Pour vous forcer à accepter, il fallait un prétexte, il fallait employer la ruse ; maintenant je n'en ai plus besoin. A dater d'aujourd'hui, j'ai le droit de vous offrir et vous n'avez plus celui de me refuser.

EMILE

Madame...

LA COMTESSE

Ne m'enviez pas cet avantage, c'est le seul de ma position» Vous avez une mère que vous chérissez , traitez-moi comme elle ; cédez-moi une partie de ses droits, je le mérite peut-être par la tendresse que j'ai pour vous ; et d'abord , permettez - moi une seule question. Etiez-vous libre?

EMILE

Oui, madame.

LA COMTESSIi.

Quoi ! vous n'aviez aucune inclination?

Je vous l'ai déjà dit, non, madame.

LA COMTESSE

Ah! tant mieux, je respire. Je n'aurai point à me reprocher le malheur d'une autre personne, et vous me pardonnerez plus aisément. Partez donc ! le titre de mon époux vous fera obtenir facilement la permission de retourner h Paris. Avec cent ou deux cent mille livres de rentes, on dit qu'on y est toujours heureux... vous les aurez , vous y vivrez libre , indépendant, presque garçon, car à six cents lieues de moi, c'est comme si vous n'étiez pas marié : seulement vous m'écrirez, vous me ferez part de vos plaisirs , de votre bonheur, de vos amours. Je n'en dirai rien à votre femme ; elle ne sera point jalouse , elle ne l'est que de votre amitié.

EMILE. '

A mesure qu'elle parle... mon illusion revient ; l'on serait trop heureux de passer ses jours auprès d'une

femme comme celle-là! pourquoi ne suis-je pas arriva quarante ans plus tôt?

LA COMTESSE, souriant.

Ou moi , cinquante ans plus tard.

EMILE

Dieu! que jevous aurais aimée!., tout en vous m'aurait séduit... et maintenant encore... je ne sais quel charme inconnu...

LA COMTESSE

Oui , maintenant mon amitié peut vous suffire... mais plus tard quand vous rencontrerez dans le monde une femme jeune , jolie , celle enfin que vous devez aimer... vous regretterez alors et votre liberté et Fhymen qui vous encliaîne...maisce qui me rassure, mon ami... c'est que grâce au ciel, je suis bien vieille...

EMILE

Ah î madame, quelle idée! et que je suis coupable si j'ai pu vous faire penser que je désirais la perte de ma bienfaitrice... apprenez que votre présence , votre amitié sont nécessaires à mon bonbeur; et quoi qu'il arrive, quoi qu'en puisse dire le monde, je ne veux rien, je ne désire rien que de ne pas vous quitter... de rester en ces lieux, comme votre ami, et comme votre époux.

LA COMTESSE

Il serait vrai! c'Test de vous, Emile, que j'entends un pareil aveu... je ne l'oublierai jamais, et vous me rendez bien beureuse !

EMILE

Eb bien! tant mieux!... tî'est toujours une consolation.... Mais qui vient là nous interompre?

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