SCENE XV
LACOMTESSEjorèscZ^wwe toilette à gauche du théâtre^ et avec deux femmes de chambre , EMILE à droite.
EMILE 5 regardant Léonard qui s'en va.
Oui,' du courage... je voudrais bien le voir à ma place , je suis sûr qu'il rit en lui-même.
LA COMTESSE
Eh bien !... monsieur Léonard nous laisse ?
Oui, madame... il s^en va; {à part,) voilà lea amis ! ils s'en vont toujours au moment du danger. LA COMTESSE , se levant de la toilette , et allant près cV Emile à voix basse.
Je n'ai pas besoin devons dire, monsieur, ( montrant V appartement à gauclie.) ^qnevoWh. votre appartement, ( montrant celui à droite. ) et voici le mien.
.EMILE, s^ inclinant respectueusement.
Oui, madame.... ( à part. ) allons, décidément, ma femme est une femme charmante ( il prend sur la table à droite une bougie, et va pour sortir). LA. COMTESSE , souriant, Eli bien ? on allez-vous ?... vous pouvez rester encore.
EMILE, à part et posant sa bougie sur la table. C'est juste, devant sis femmes, ça n'était pas convenable... i^haut,) vous me permettrez donc d'assister à votre toilette?
LA COMTESSE
Je pense que vous en avez le droit, {lui montrant la table à droite,) Tenez, vous avez là des livres.
EMILE
Oui, madame... je Tois ce cahier dont vous me parliez ce matin , ces anecdotes sur la campagne de Russie... recueillies par vous, et écrites de votre main.
(La comtesse est a gauche a la toilette, Emile est près de la table a droite. )
EMILE , lisant, «. On amena à l'hetman Platoff , une jeune vivan- « dière que ses cosaques avaient fait prisonnière.» Je connaiscelle-là. (tournant le feuillet.) Ah ! abl anecdote intéressante! voyons celle-ci: « Une jeune orpheline a avait épousé à dix-huit ans un vieux général russe , « le comte de X trois étoiles , qui avait une fortune im- « mense... Quand la guerre fut déclarée, le général ob- « tint un commandement; mais sa jeune épouse qui ne « voulait point le quitter, partit avec lui, et partagea
« toutes les fatigues de cette campagne et tous les périls « de la guerre. » (^s' interrompant,) C'était bien à elle , n'est-ce pas madame ?
LA COMTESSE toujours à sa toilette.
Elle n'est pas la seule.
EMILE j continuant.
<( A un combat sanglant où son corps d'armée avait « été mis en déroute , le vieux général russe fut blessé à « mort 5 sa femme resta auprès de lui, et recueillit son « dernier soupir. Mais alors elle se trouva seule dans un « pays immense, occupé par l'ennemi.... elle avait trois « cents lieues à faire pour regagner le cbâteau de son «mari... Elle était jeune... elle était jolie, et dans ce « long trajet , elle avait tout à craindre... que faire alors? « et quel parti prendre ? » {s' inte rompant,) Ça devient intéressant , n'est-il pas vrai?
LA COMTESSE, toujours à sa toilette.
Oui, sans doute, continuez.
EMILE
« Elle pensa alors à la grand'mère de son mari, femme « très aimable et très respectable qui portait le même « nom qu'elle, et son plan fut exécuté à l'instant... Elle « courba sa taille, rida ses traits, et se donna toute l'ap- « parence d'une octogénaire , persuadée que son aspect « seul la défendrait mieux que les lances de cent cbe- « valiers polonais. »
Ma foi , le moyen n'était pas mauvais , car il est sûr que rien n^effraie un soldat entreprenant comme la vue d'une vieille fem ( regardant la comtesse. ) Pardon... je ne sais pas ce que je dis. {à part,) Où diable vais-je m'a viser de faire des réflexions... aujourd'hui surtout que j'ai du malheur...
Eh bien! monsieur, vous n'achevez pas ?
EMILE
Si vraiment... {regardant la comtesse qui est toujours à sa toilette et qui lui tourne le dos.) C'est bien
■ 57 singulier... il me semble que pour son âge, ma femme se tient encore assez droite, {continuant) « Tout alla bien « pendant une grande partie de la roule; mais forcée « de voyager en tête-à-tête avec un jeune oôicier qui « Favait défendue sans la connaître , on jugera aisément « de son embarras , il fallait s'arrêter dans les mêmes « auberges , souvent dans le même appartement. » Au fait.., c'eût été cbarmant si cet imbécille d'officier avait pu se douter qu'il avait là auprès de lui... Dieu ! si j'avais été à sa place î
LA COMTESSE
Eh bien ! monsieur , vous ne lisez plus? .
EMILE
Si, madame... voyons le dénoûment!
(Prenant le livre et regardant la comtesse.)