ODOACRE
ODOAGRE.
La duchesse de Haut-Mont ne donnait ni dîners ni soirées ; elle devait même encore à Valentine ce fameux bsd promis avant le mariage, sous la candidature de Lambert. Mais on trouvait chez elle tous les soirs de l’année une très-spirituelle et très-gracieuse hospitalité. Son hôtel de la rue Cassette, où l’on n’arrivait pas conjmodément en voiture, était aimé et recherché pour un mérite trop rare aujourd’hui : on y causait.
Dans vingt ans, il faudra savoir l’archéologie pour comprendre ce que nos pères entendaient par ces mots : un sedon. Presque tous nos contemporains, s’ils étaient consultés, diraient:
C’est une grande pièce décorée de blaue et d’or et meublée avec luxe ; la maîtresse de la maison s’y tient un jour par semaine pour recevoir ses visites *, les convives y attendent que le dîner soit servi et reviennent ensuite y prendre le café à neuf heures; le thé à onze ; ou y donne quelquefois jusqu’à deux bals par au.
Les salons d’autrefois étaient bien autre chose; mais à quoi bon les dépeindre ? On risquerait d’éveiller des regrets inutiles, car tout est bien fini ; notre siècle affairé ne verra plus rien de pareil. L’éducation qui tend à changer toutes les femmes en poupées, le triomphe du convenu, la proscription à peu près universelle de l’esprit et de la gaieté, la pruderie de cellesci, le cigare de ceux-là, les attractions presque irrésistibles de l’extra-monde, mais surtout la destruction des fortunes oisives, la tyrannie du besoin, du travail, des affaires, le prix du temps centuplé par une loi que pei*sonne n’a faite et que personne ne défera : voilà les causes principales d’une décadence vraiment regrettable, quoiqu’elle soit rachetée par mille et mille progrès.
Que ne donnerait-on pjis pour ressusciter
une (le ces réunions délicieuses où vingt personnes des deux sexes, riches, désœuvrées • (mais non pas ennuyées), instruites, intelligentes, spirituelles pour la plupart, assorties par la condition, Thabitude, la sympathie, se retrouvaient naturellement ensemble et jouaient à ce jeu délicat entre tous : l’échange d(*s idées ! L’année entière n’était là qu’une longue et facile conversation, reprise chaque jour au point où on l’avait laissée la veille. Un salon était comme une oasis privilégiée, un coin abrité au milieu du champ de bataille de la vie. Les plus gros événements du dehors n’y retentissaient guère que pour alimenter et varier le discours. On y tenait peu de compte de la fortune, de la naissance, et de tous les avantages accidentels : pour réussir en cet heureux pays, il ne fallait ni titres ni cordons, ni millions: il suffisait d’être aimable. Salons! heureux salons! nous les regrettons tous, depuis les plus brillants et les plus nobles jusqu’aux plus simples et aux plus familiers; salons de grands seigneurs, salons de parvenus intelligents, salons d’artistes! Mais s’ils rouvraient par miracle, je n’y mettrais pas les
pieds, et vous qui les pleurez avec moi vous ne les fréquenteriez peut-être pas davantage. Estce qu’on a le temps de causer aujourd’hui? On plaide, on prêche, on enseigne, on discute, on débat des intérêts, on propage des vérités; on ne s’amuse pas à danser le menuet sur des pointes d’aiguilles, à nuancer agréablement la phrase, à creuser le sens d’un mot, à renvoyer la réplique comme un volant, à faire assaut d’esprit avec un adversaire courtois, à déployer une vivacité toujours réglée, une pétulance toujours sage et de bon goût, et à gagner pour toute récompense le sourire bienveillant de quelques femmes d’esprit.
Mme de Haut-Mont ne réunissait pas seulement des amis de son âge ; vous savez qu’elle aimait la jeunesse, et la jeunesse le lui rendait bien. On rencontrait chez elle jusqu’aux plus écervelés du faubourg. Ils n’y passaient pas leur vie, mais ils venaient avec plaisir chaque fois qu’ils n’étaient pas trop violemment attirés vers l’autre monde.
Dirai-je qu’on faisait le voyage de la rue Cassette pour le chaste plaisir de bavarder avec la duchesse? Je crois que les jolies fem-
mes dont elle savait s’entourer ajoutaient un peu de force au courant magnétique. On n’a jamais prouvé que la petite fée eût béni de ses mains un mariage illégal, mais l’amour était le fond de toutes les conversations qui se tenaient • chez elle; vous y pouviez tout dire avec des formes, et l’on y dépensait autant de périphrases qu’on y prenait de glaces et de gâteaux. Or l’amour est un dieu qu’on n’invoque jamais en vain. -Dès qu’il entend son nom dans une compagnie, il y vole à tire-d’aile. De là le grand succès et l’éternelle jeunesse de ce salon meublé comme un magasin d’antiquités.
Éliane y venait peu : « Ma belle-sœur est trop jeune pour moi, » disait-elle. Yolande préférait les bals et les réunions tapageuses. Ses dix-sept jupes étaient mal à l’aise dans l’escalier étroit du joli petit hôtel. Quelquefois cependant, lorsque tous les théâtres du monde élégant s’étaient donné le mot pour faire relâche, elle s’immolait à la famille en consacrant une heure à sa tante. Dans cette joyeuse maison, qu’elle appelait méchamment l’hospice des petits ménages, elle trouvait moyen de s’im-
proviser une cour et de faire deux ou trois jalouses : mais elle attirait plus d’hommes par sa toilette et sa beauté qu’elle n’en retenait par sou esprit. Tout son brillant eonsistait dans un partage intarissable, un rire haut, insolent, presque brutal, une énumération de personnes, de plaisirs, de dépenses, et quelques méchaneetés lancées à tort et à travers. Valentine y réussit mieux et par de tout autres moyens. Ses grâces simples, sa naïveté, un certain reflet de demi-innocence qui se répandait autour d’elle, enfin quelques heureuses réparties la mirent en peu de temps sur un bon pied. Son mari l’amenait rue Cassette, il y restait même jusqu’à minuit, dans les premiers temps, pour se faire une idée de la maison et savoir le jeu qu’on y jouait avec les femmes. Lorsqu’il se fut assuré que personne ne dépassait les bornes du marivaudage pur, il prit un peu de champ et s’esquiva pour une heure ou deux dans la direction du cercle.
Parmi les jeunes gens ({ue le caprice, la <*uriosité ou une liaison passagère amenait chez Mme de Haut-Mont, un seul déplut forinollcment à la comtesse de Mably. C’était
l’enfant terrible du faubourg, ce grand noble gamin connu de tout Paris et populaire jusque dans la rue Saint-Antoine, sous le nom d’Odoacre de Bourgalys.
11 sortait de tutelle depuis trois ans à peine et il menait bon train sa santé de vingt-quatre ans. La nature avait tout fait pour lui; il était grand, solide, carré des épaules, brun comme un jeune Maure : un beau sang, riche et généreux. Par son père, il n’était pas titré, du moins en France. Les Bourgalys, qui datent de 1 '200, n’ont jamais été que seigneurs de Bourgalys ; mais l’un d’eux accompagna Louis d’Anjou dans les Siciles et fut prince de Calvimonti. Le domaine, vaste et magnifique, est situé dans les Abruzzes. Il appartint jusqu’en 1763 à la branche italienne de la maison de Bourgalys et revint alors par extinction au seul male de la famille, qui était le bisaïeul d’Odoacre. Mais le nouveau propriétaire se trouva trop vieux pour changer de nom, et ses descendants, l’un après l’autre, ont touché les formages de leur principauté sans en vouloir endosser le titre. Ces revenus s’élèvent à ib 000 écus napolitains, qui font presque
200000 francs de rente. La terre de Bourga- Ivs, dans le Pas-de-Calais, est louée 23 000 fr. à un planteur de betteraves.
En 1833, il n’y avait pas à Paris un meilleur cavalier que ce fou d’Odoacre. Il gagnait plus de steeples-cliases avec un mauvais cheval que les autres gentlemen riders avec un bon. Ce talent, son grand air, sa générosité et le bruit de quelques illustres folies l’avaient fait adorer non-seulement des dames, mais du peuple des rues : pour succéder à M. de Beaufort et régner sur les Halles, il n’aurait eu qu’à vouloir. Lorsqu’il passait en phaéton sur les boulevards excentriques, lorsqu’il montrait ses gants à l’avant-scène d’un petit théâtre, les braves gens en blouse se poussaient le coude et disaient : « C’est Bourgalys. » Quelquefois un voyou des troisièmes galeries criait pendant l’entr’acte : « Vive Bourgalys! »
Un jour de courses à la Marche, le vicomte Lescot, célèbre par ses chutes, demeura tout aplati sous son cheval. Cinq ou six sportsmen en casquette y coururent suivis de cent autres. Mais le premier arrivé rassura tout le
monde en criant : « Y a pas de mal ! C’est pas Bourgalysl »
Vous auriez tort de croire qu’il eût gagné cette faveur par des courbettes ou des flatteries. La multitude estime peu l’homme qui se prosterne à ses pieds; elle fait plus grand cas d’un bon gaillard qui la rudoie de temps à autre. Odoacre, au théâtre, affichait le plus singulier mépris du qu’en dira-t-on. 11 s’y montrait avec toutes sortes de personnes, se brouillait et se raccommodait publiquement avec elles, embrassant Marinctte ou corrigeant Antonia. Le public acceptait de bonne amitié ces petits intermèdes ; toutes les fantaisies de Bourgalys étaient ratifiées par une sorte de petit suffrage universel. On se rappelle encore sur les ruines du boulevard du Temple la fameuse soirée où il défia un parterre tout entier. C’était au petit théâtre des Hannetons- Comiques ; une demoiselle de sa connaissance la plus intime débutait dans je ne sais quelle re^’ue et chantait faux à faire grincer les dents du pompier de service. Le public la siffla ; Odoacre se leva dans son avant-scène et dit à haute voix :
« Je vous préviens, portiers que vous êtes, que je m’intéresse à cette enfant-là : le premier (|ui la siffle aura le sifflet coupé : voici ma carte ! »
En même temps il vidait son carnet sur la salle. La foule applaudit à tout rompre. Ses cartes furent ramassées , mais par des fanatiques qui les montrent encore avec orgueil.
On devine pourtant qu’il se fit bon nombre d’affaires. Il était à sa treizième à Tige de vingtquatre ans, et il avait été blessé dans toutes, sans exception. Avec cela, toujours prêt à recommencer, sous le prétexte le plus futile. Lorsqu’il avait passé trois mois sans recevoir un coup d’épée, il s’ennuyait partout: la nostalgie du terrain ! C’est dans un de ces jours de désœuvrement mélancolique qu’il provoqua si follement le baron de Felrath. Ces messieurs dînaient côte à côte dans le même restaurant, sans se connaître; le baron commanda des rognons à la brochette. A ce mot, Rourgalys se lève et dit au garçon qui le servait :
« Portez-moi mon couvert à l’autre bout
de la salle, je ne veux pas dîner auprès d'uii homme qui ne sait pas vivre. »
M. de Felrath se fâcha avec calme, comme un bon Allemand qu’il était : il demanda à ce voisin susceptible, s’il avait eu l’intention de l’insulter. — Prenez-le comme il vous plaira, » répondit Odoacre.
Les cartes furent échangées; les témoins des deux adversaires s’épuisèrent vainement en efforts de conciliation ; sur le terrain , et jusque sur son lit, Odoacre mai/itinf qu’on ne savait pas vivre lorsque l’on commandait à sept heures du soir un plat de déjeuner.
Ses querelles n’auraient mérité qu’un médiocre intérêt si elles avaient toujours été aussi absurdes. Mais on en citait d’autres où perçait un sentiment chevaleresque qui devient de jour en jour plus rare parmi nous. Par exemple, l’aventure des Champs-Elysées. Odoacre fumait son cigare en marchant lorsqu’il entend derrière lui deux autres promeneurs qui parlaient d’un de ses intimes. Un mot injurieux lui fait monter le sang à la tête ; il se retourne et dit à celui qui avait encore la bouche ouverte :
« Monsieur, vous venez de calomnier un homme que j’aime ; c’est m’offenser plus gravement que si vous aviez mal parlé de moi ; j’espère donc que vous ne refuserez pas de me rendre raison. »
Ce beau trait lui valut trois pouces de fer dans l’épaule, mais l’estime et l’amitié que la jeunesse avait pour lui s’en accrurent.
Il était, du commun consentement, le chef de sa génération, meiis ce n’était pas tout; les hommès faits lui parlaient au club comme à un homme de leur âge, tandis que tel garçon de vingt-huit à trente ans se voyait encore traité en adolescent. Il avait ■ une cour de jolis petits bonshommes qui singeaient ses manières et répétaient ses mots. L’école d© Contran avait été presque classique; l’école d’Odoacre poussa l’excentricité jusqu’aux dernières limites. C’est elle qui arbora en plein Paris les - costumes de coutil blanc, les chapeaux de Panama, les cols cassés, les gilets trop ouverts qui étalent tout le plastron de la chemise, et cent autres nouveautés qui ont déjà vifilli.
Odoacre fut le premier qui aux courses de
Satory porta sa carte d’entrée en cocarde. Ses imitateurs trop fidèles conservèrent la cocarde jusqu’au soir, jusqu’au lendemain et même jusqu’au dimanche d’après ; car le propre de l’imitation est d’exagérer les beautés du modèle. Odoacre s’engoua de certaines chansons de la rue, qui devinrent, grâce à lui , les marseillaises familières de tout le. peuple français. Il lança une danseuse de bals publics qui ramenait sa jupe d’une certaine façon : la créature fit fortune et le mouvement de jupe fit école. Il inventa des cantatrices que les portiers ne laissaient pas entrer dans leur cour, de peur de scandaliser les locataires; il les conduisit comme par la main jusque dans les salons les plus sévères de Paris. Tout ce qu’il décidait avait force de loi; ses moindres jugements étaient colportés de bouche en bouche. Les beaux petits messieui’s étaient si fiers de crier dans la rue: «Je quitte Bourgalys, et Bourgalys m’a dit!...»
Malgré tous ses enfantillages, ce jeune homme était un de ceux qui doivent aller loin, et on le savait. Le marquis de Lanrose disait
(le lui : « C’est im gamin qui jettera la blouse un jour ou l’autre , et vous verrez qu’il portait là-dessous un habit de ministre ou d’ambassadeur. » Il parlait facilement, avec un aplomb remarquable, et ses id(*es s’enchaînaient sans etfort. II savait meme (écrire, et l’on en vit la preuve dans une lettre fort .piquante qu’il publia en réponse à un article de petit journal. Personne ne pouvait dir(‘ où il s’était instruit, car on l’avait vu plus souvent chez Mabillequ’à la Bibliotbè(|ue impériale ; et pourtant il savait toujours à point nommé tout ce qu’il avait besoin de savoir. Dans un monde où la ruine est à l’ordre du jour, il dépensait comme tout le monde, jouait aussi gros jeu que personne, et ne s’endettait pas d’un sou : donc il savait les chiffres, et de tous ses talents l’arithmétique du gaspillage était peut-être le plus original. Enfin il possédait la qualité qui manque à tous les futurs ministres dans les romans de Balzac : il était parfaitement honorable. La conscience publi(|ue se révolte à l’idée que M. de Mai’say, ancien collaborateur du galérien Ferragus, ou Rastignac, que Mme de Nucingen avait
mis dans ses meubles, ait présidé plus tard le conseil des ministres. Un homme n’est possible, dans un pays comme le nôtre, que s’il a les mains propres.
Odoacre, au demeurant, ne songeait pas encore à ce qu’il pourrait être. Il ne rêvait aucun avancement ; ses amis seuls avaient de l’ambition pour lui. La politique l’attirait médiocrement; il préférait la danse. On lui reprochait même dans les hôtels sérieux de n’être pas assez de son parti. L’amour des plaisirs vifs et la légèreté de la jeunesse lui donnaient à son insu un avantage que la prudence et l’esprit de conduite n’assurent pas toujours aux habiles: il n’était compromis d’aucun côté. •
« Laissez-moi donc la paix! disait-il un beau soir à je ne sais quel puritain de la rue Bellechasse. Je vais où l’on s’amuse, vous me trouverez partout où il y aura de jolies femmes. Jusqu’à l’âge de trente ans, je n’aurai qu’un drapeau, le jupon ! »
Il aurait pu formuler sa profession de foi en termes plus choisis, mais il appartenait à cette jeune école qui usurpe en plein monde
les privilèges des enfants gâtés. Vous en verrez beaucoup des meilleures familles qui font tout ce qui leur plaît et disent sans chercher les mots ce qui leur passe par la tête; Le théâtre, le turf et les soupers avancent rapidement le jour où tous les Parisiens parleront la même langue, depuis le faubourg Saint- Antoine jusqu^au faubourg Saint-Germain.
Les femmes les plus délicates, celles qui descendent en droite ligne de Thêtel de Rambouillet, n’en sont plus à supprimer dans les mots une syllabe choquante. Il s’agit bien de syllabes aujourd’hui ! C’est un vocabulaire entier, toute une grammaire française, ou soi-disant telle, qui se déplace de bas en haut et arrive jusqu’aux oreilles les plus superbes et aux lèvres les plus dédaigneuses. Les frères et les maris vont butinant le long des ruisseaux de la ville le plus pur miel de tous les argots*, ils rapportent dans leurs hôtels cette récolte enivrante, et ils en parfument les oreilles de leurs femmes et de leurs sœurs. Odoacre avait mauvais ton, mais ses façons de parler ne choquaient pas tout le monde. Souvent même il plaisait à quelque jolie
femme par la saveur étrange de son discours. Il était eunusant, il parlait à volonté le patois des coulisses, la langue pittoresque des prisons et le javanais des demoiselles. Yolande de Lanrose faisait de bonnes parties avec lui. Lorsque vous les voyiez s’isoler dans la foule d’un grand bal et se parler à l’oreille derrière un éventail de Watteau, vous pouviez dire à coup sûr que le gars ne faisait pas sa cour à la dame. Odoacre lui avait mis le marché à la main, elle avait répondu non , en camarade , et il ne pensait plus à mal avec elle. Mais on riait ensemble, on disait des bêtises, on se contait des histoires qui devaient paraître bien nouvelles aux élégants bergers de l’éventail.
Ce brave Bourgalys traitait en camarades plusieurs femmes de condition. 11 avait commencé par leur faire sa cour ; les unes avaient eu quelques bontés pour lui, d’autres s’étaient excusées sans colère farouche. On n’a pas toujours le cœur libre, que voulez-vous? Lui, bon garçon, ne perdait pas son temps deveint les places fortes. A quoi bon? La vie est s i courte ! Il disait en riant : «Je ne suis pas un
berger d’Arcadie; je suis im homme à prendre ou à laisser. » On le prenait ainsi quelquefois, par curiosité, par entraînement, par dépit, pour se venger d’un infidèle. Il eut de fort jolis succès, par la simple raison qu’il en avait eu d’autres. La femme est ainsi faite : elle suit le monde. Parmi les moutons de Panurge^ Rabelais ne dit pas combien on comptait de brebis.
11 était beau danseur et il dansait encore à vingt-quatre ans, ce qui devient assez rai'e. Nos jeunes gens commencent à dix-sept et se mettent à la retraite lorsqu’ils ont tiré à la conscription. Alors ils se trouvent vieux, ils jouent, ils vont au buffet, ils content des histoires comme Odoacre en disait à Yolande. A trente ans, la tai'entule revient et les pique au talon. Ils se remettent à la valse et conduisent le cotillon jusqu’à cette figure qui se termine devant le niaire et le curé. Odoacre ne songeait pas encore au mariage, mais il n’avait pas non plus abdiqué sa première jeunesse. Il dansait, avec plaisir et avec grâce : un peu trop de furie française ; mais la furie est si bien à sa place dans une valse à deux temps!
Nous savons aujourd'hui que la valse en ellemême ne tourne plus la tête des femmes; mais nous sommes dans un siècle où, sur quatoi*ze sottises, 011 en fait treize par vanité. On aimait à danser avec M. de Bourgalys parce qu’il valsait bien, parce qu’il était lui, et parce que sa danseuse était toujours en vue.
Valentine l’avait trouvé assez aimable loi*squ’il fit sa première visite à l’hôtel de Mably. Il se tenait. Elle valsa avec lui dans le monde et rendit justice à ses talents; mais lorsqu’il la crut assez son amie pour la traiter cavalièrement, elle le prit en horreur. C’était chez la duchesse de Haut-Mont qu’il s’était mis à l’aise avec elle : la liberté était dans l’air de la
maison.
Si la jeune femme avait eu l’aplomb d’Yolande, elle aurait arrêté d’un seul mot les impertinences amoureuses de ce grand fou. 11 suffisait de les prendre franchement pour ce qu’elles étaient, des plaisanteries un peu trop vives de ton. Mais Valentine était bien jeune; son mari n’avait défait qu’à moitié l’éducation du couvent; elle eut le tort ou le malheur de se scandaliser. Son trouble fut trop évident au
premier mot d'amour qu'Odoacre lui dit à l’oreille; elle rougit comme une communiante égarée dans une promenade de lycéens. Diraije que celte timidité, assez rare dans le monde, encouragea d’abord M. de Bourgalys? Non, mais elle l’amusa; il prit au jeu plus d’intérêt , il trouva neuf et plaisant d’effaroucher une âme candide chez la duchesse de Haut-Mont.
Durant toute une année, il fit à Valentine une cour très-décousue, mais d’autant plus fatigante pour elle. Un soir, devant Mably et vingt autres personnes, il lui dit qu’il voulait être son cavalier servant, à la mode du temps passé. Aussitôt fait que dit : il se mit à jouer son rôle avec une verve si comique, une telle fantaisie d’improvisation que l’assemblée entière éclata de rire, et Gontran tout le premier. Il fallut qu’elle entrât dans l’esprit de la comédie, sous peine de passer pour sotte et malapprise ; elle fit donc un effort, et, soutenue par la présence de son mari, elle tira son épingle du jeu. Dès ce moment tout fut permis à M. de Bourgalys; il put dire en public un million de choses qu’on n’eût jamais souffertes dans le
particulier. S’il glissait de temps en temps un mot plus sérieux entre deux extravagances, qui pouvait le'convaincre et le prendre sur le fait? 11 se mit à cheval sur la bai’rière qui séparç la fiction de la vérité, l’amour joué de l’amour sincère ; il ne dit pas un mot qui ne pût être interprété dans les deux sens, et cette gymnastique spirituelle lui procura les plus douces récréations.
Pour M, de Mably, pour l’univers entier, il était un gai’çon sans conséquence. On savait toutes ses aventures on le suivait dans Paris, heure par heure, comme s’il avait porté un grelot au cou. Compromettant comme il l’était, il ne pouvait réussir qu’auprès des femmes décidées, que le scandale amuse et qui ont jeté leur dernier bonnet par-dessus les moulins. Personne donc, excepté Valentine, ne se mit en défiance contre lui. Il la suivit partout impunément : n’était-il pas de son monde? Il la rencontrait au théâtre avec la plus désespérante régularité : quoi de plus simple? Depuis longtemps il avait inventé une sorte d’inspection ou de tournée quotidienne dans tous les théâtres de Paris.
Si le jeune se continua pas plus d’un an, c’est qu’il tourna au sérieux par un concours de circonstances assez prévues. On devine qu’ini jeune homme de cet âge devait tomber un jour ou l’autre dans ses propres filets. Il devint amoureux comme un beau diable, et le coup fut si bien appliqué qu’il le sentit d’emblée au fin fond de son cœur. Impossible de douter; défense de se faire des illusions et de fermer les yeux sur sa propre sottise! il était pris, bien pris.
Cette découverte le consterna; car il était galant homme et le meilleur ami de Contran. Il empoigna son amour à deux mains, comme une bête dangereuse, et s’appliqu a loyalement à lui tordre le cou. Mais la bête avait la vie dure. Il résolut un grand voyage dans le nord de l’Europe, et je crois pouvoir affirmer qu’il poussa jusqu’à Montmorency. Ne vous moquez pas trop; pendant plus de huit joure U fut à plaindre : il n’y a pas de condition j^lus sotte et plus misérable au monde que d’aimer la femme d’un ami.
Péut-être n’eùt-il jamais capitulé avec sa conscience, mais Contran lui fournit un trop
beau prétexte. Quel est le sage qui n’aurait pas fléchi? Un soir, au cercle, on parla mariage, et M. de Mably, qui était de charmante humeur, exposa sa théorie tout au long. Remarquez qu’un mari n’a jamais la sottise et la brutalité de publier les secrets de son alcôve : la seule idée d’un tel sacrilège révolte l’imagination. Mais quel est le mari qui dans un cercle, après le spectacle, ou dans un fumoir, après le dîner, n’expose pas uue théorie? Jeunes gens, c’est le moment d’ouvrir l’oreille! Écoutez la théorie de l’aimable orateur. Elle ne vous sera probablement d’aucune utilité dans votre ménage, mais elle pourra vous servir dans le sien.
Odoacre n’eut pas grand mal à se persuader que Valentine était incomprise, opprimée, pis encore, enfermée dans l’ignorance de toute chose comme dans un cachot moral. Mably devint un bourreau méphistophélique, coupable d’avoir aveuglé cette àmc charmante, pour qu’elle ne vît jamais les rayons de l’amour. Voilà donc le secret de ces pudeurs, de ces timidités, de ces bonds de gazelle ! Mais c’était une infamie que de tromper ainsi la confiance
d’un jeune cœur, d’épaissir les ombres de la nuit autour d’une .pauvre enfant qui demandait la lumière : Bourgalys à la rescousse 1 Le sang des chevaliers français se mit à bouillonner chez le brave garçon. Nous sommes des oiseaux d’une étrange nature, très-preux et très-sophistes en même temps. Avant de faire une mauvaise action, nous avons besoin de nous prouver par A plus B qu’elle est héroïque.
Le 20 avril 1856, entre deux et trois heures, Valentine monta l’escalier de sa modiste pour choisir des chapeaux d’été. Mlle Angélina l’introduisit dans un petit boudoir coquet, où elle avait, disait-elle, plusieurs échantillons totalement inédits. Une porte se ferma derrière la comtesse, une autre s’ouvrit devant elle; Mlle Angélina disparut, et un grand échantillon de la perversité humaine, Odoacre de Bourgalys , s’agenouilla sur le tapis.
La modiste qui avait prêté les mains à ce guet-apens de l’amour était une ancienne amie d’Odoacre et de toute la jeunesse parisienne. La fantaisie du commerce honnête lui était entrée dans l’esprit; quelques viveurs de condi—
tion l’avaient installée; comment aurait-elle pu refuser un service à de si généreux bienfaiteurs?
Mme de Mably poussa un brave petit cri d’honnête femme insultée. Une personne sans énergie aurait commencé par s’évanouir; ce fut par là qu’elle finit. Son premier mouvement avait été de souffleter Odoacre.
Odoacre sonna, remit la comtesse aux mains de la modiste èt sortit. Ce fou qui n’avait pas eu peur de tendre un pareil piège à une femme de bien, retrouva toute la délicatesse de son honneur devant Valent! ne évanouie. Pour rien au monde il n’eût voulu la voir seulement déganter par Mlle Angélina. On peut solliciter les faveurs les moins permises; mais voler à une femme évanouie les petits secrets de sa beauté, c’est une bassesse.
Lorsque Valentine reprit connaissance, elle repoussa la créature qui la soignait, refusa d’entendre un seul mot d’explication ou d’excuse, se rajusta machinalement, traversa les ateliers avec un geste de profond dégoût qui semblait écarter les murailles à droite et à gauche, et se trouva assise au fond de sa voiture
sans savoir comment elle avait descendu Tescalier.
Son valet de pied lui demanda où elle voulait être menée : elle demeura un instant ébahie devant une question si simple, puis elle répondit : « A riiôtel! » sans bien entendre ce qu’elle disait. Mais au moment de passer le pont Royal, elle s’éveilla de sa torpeur et frémit à l’idée de rentrer chez elle. Elle changea ses ordres et la calèche se dirigea vers le bois de Boulogne par le quai et les Champs-Élysées. C’était une calèche découverte, fort élégante et d’un dessin nouveau que M. de Mably avait donné lui-même au carrossier. La jeune femme était donc en spectacle; impossible de verser une larme sans mettre tout Paris dans la confidence de ses ennuis. Pour la première fois, elle remarqua qu’elle n’avait pas un coin sur la terre où pleurer à son aise. Aucune femme n’était assez son amie pour qu’elle lui portât un secret si monstrueux. Le dirait-elle à Gontran? Question délicate, imprévue, pleine de doute et d’angoisse. Elle s’évertuait à résoudre ce problème en plein air, au milieu des regards curieux, en rendant le salut de ses
amies, en répondant de la tête au coup de chapeau des cavaliers.
Si elle avait été l’amante de son mari, elle n’aurait pu se tenir de lui tout raconter dans le premier moment. Sage ou non, c’est le mouvement naturel, instinctif d’une femme offensée. Mais, malgré seize mois de mariage, la fusion des deux âmes en une seule n’était pas chose faite; chacun des époux avait encore des sentiments ou des idées qui n’appartenaient point à l’autre : en un mot, f^alentine était restée assez indépendante au fond pour que l’obligation de penser ou d’agir par elle-même la surprît sans la renverser. Elle put donc envisager avec une liberté d’esprit relative les suites de la confidence faite au mari; elle se demanda s’il ne valait pas mieux cacher quelque chose à Contran que de le mettre en face d’un danger certain. La détestable plaisanterie de M. de Bourgalys n’était connue que de trois personnes également intéressées à garder le secret : Odoacre, bien qu’un peu fou, ne se vanterait ni de son équipée, ni de sa défaite ; la complice jouait trop gros jeu si elle en ouvrait la bouche ; Thistoirede cette funeste
minute pouvait donc rester enfouie à jamais. Un seul mot à Contran, tout éclatait, et personne ne pouvait dire où s’arrêteraient les interprétations du monde !
Valentine fit alors un retour sur elle-même; elle passa la revue de ses moindres actions depuis le meiriage ; elle se demanda si rien dans sa conduite n’avait pu excuser la folie de Bourgalys. Tout bien considéré, elle se trouva plus blanche que la neige : quelle est la femme qui ne se rend pas le même témoignage? Mais elle résolut de s’amender en bien des choses, de retrancher sur sa toilette, de brider sa coquetterie, d’éteindre un'peu ses yeux, de mettre une sourdine à ce beau rire un peu provoquant, tant il était joyeux et clair 1 Elle pensa qu’elle inspirerait plus de respect aux jeunes écervelés de son monde, si elle se donnait l’air majestueux d’une Eliane de Lanrose. Une comparedson se fit dans sa petite tète entre les forteresses imposantes dont on n’approche qu’avec respect et ces jolis villages, de physionomie ouverte et avenante, où les promeneurs accourent sans façon, le cigare à la bouche et la canne à la main.
Dans ces salutaires pensées, elle essaya des mines, des airs de tête, des regards froids et presque solennels. Mais au milieu de ces enfantillages austères, elle sentait brusquement, à propos de rien, le déchirement âpre et cruel d’une blessure qui se rouvre. « Un homme m’a manqué de respect ! On m’a fait une déclaration ! Il ne faudrait qu'un mot, une étourderie, un bavardage de club, une confidence après boire pour faire de moi une femme compromise 1 »
Alors la tête lui tournait ; elle voyait briller une insolente curiosité dans les yeux des passants; il lui semblait que la vieille marquise de Pontéjoux s’étuit renfoncée à dessein dans sa berline antédiluvienne pour n’avoir point à la saluer. Elle rencontra roue à roue une ancienne femme de son monde qui était tombée de chute en chute au dernier étage du vice. Je ne sais quel vertige lui fit croire que cette créature lui avait souri. Elle en vint à se demander si le guet-apens de la modiste n’avait pas été comploté dans quelque sabbat par toutes les sorcières de Paris.
Au bout d’une heure ou deux, la fraîcheur
du grand air rendit un peu de sérénité à son àine. Elle se ressouvint d'une discussion qu’elle avait entendue trois mois auparavant chez la duchesse de Haut-Mont. On parlait d’une jeune femme qui avait trouvé une lettre dans le coin de son mouchoir après une figure de cotillon. Presque tous les hommes s’étaient accordés à lui donner tort : elle avait livré la lettre à son mari. Valentine retrouva plusieurs raisonnements qui s’étaient logés alors à son insu dans les tiroirs les plus secrets de son cerveau; mais elle ne put se rappeler si Contran était là ni quelle opinion il avait exprimée. La duchesse pensait qu’une femme doit savoir se défendre elle-même. Mais la duchesse avait été si peu mariée ! Et, suivant la chronique, elle s’était si peu défendue ! Un jeune homme avait soutenu le plus étrange paradoxe : « C’est commettre une ti'ahison que de raconter au mari les déclarations qu’on a reçues. L’homme qui offre son cœur à un femme mariée lui donne une preuve de confiance ; il lui livre sou repos, son honneur, et jusqu’à un certain point, sa vie. Elle a le droit de lui répondre qu’elle ne l’aime pas, mais elle commet une indignité en
trahissant Taveu dont elle est dépositaire. L’amour est une religion comme une autre; le secret de ses confessions doit être respecté. » Cette théorie se représenta à l’esprit de Va- * lenline avec une étrange netteté, comme une vieille tapisserie oubliée au fond d’un gardemeuble et dont les couleurs effacées renaîtraient à l’instant par un miracle de la chimie. Mais elle crut aussi se rappeler que l’auteur de cette tirade pouvait bien être M. de Bourgalys.
Tout à coup, sans transition logique, elle pensa au couvent où sa jeunesse avait été si longtemps cloîtrée. Qu’il était loin! Que de mal elle avait à retrouver en elle la petite pensionnaire du Sacré-Cœur ! Quel changement . radical s’était opéré, sinon dans ses idées (les enfants n’ont pas d’idées en propre), du moins dans ses habitudes d’esprit et de conduite! Toutes les pratiques de son enfance étaient tombées en désuétude; elle ne faisait plus rien de ce qu’elle avait appris à faire pieusement tous les jours; il semblait qu’un nouveau sang, tout mondain, eût pénétré par transfusion dans ses veines. Et tandis qu’elle se sentait
brûlée par les émotions violentes, la vie était
toujours aussi douce, aussi régulière, aussi
innocente là-bas. Que penserait-on d’elle, comment serait-elle jugée par les élèves et les maîtresses, si l’on pouvait savoir et comprendre à quel risque elle avait exposé sa vertu ? Les petites terreurs du couvent lui revenaient ainsi de temps k autre. Tous ceux qui ont passé leur jeunesse sous une certaine intimidation ne se défont jamais complètement de la crainte : si vous lisez chez vous, à cinquante ans, un livre défendu au collège, le bruit d’une porte qui s’ouvre vous donnera peut-être un léger tressaillement; c’est que l’idée du pion et la peur du pensum flottent encore confusément dan§ l’atmosphère de ce livre. Interrogez dix vieillards^ vous en trouverez au moins un que la férule poursuit quelquefois dans ses rêves. Valentine, en seize mois de mariage, avait frissonné bien des fois au souvenir de sœur Gonzague, une sous-maîtresse acariâtre, aux mains sèches, aux sourcils rapprochés, la bête noire du couvent. Le libre arbitre peut gouverner nos actions ; il n’étendra jamais son empire jusque sur nos idées. Elles s’imposent
à nous, elles nous viennent on ne sait d’où, à leur moment; nous ne nous les donnons pas à nous-mêmes. Valentine pensa malgré elle à la voix de sœur Gonzague, et ce souvenir l’envahit avec la force et la réalité d’une perception : elle entendit le nasillement à travers le bruit des voitures.
Vers six heures du soir, elle se sentit assez raffermie pour retourner chez elle et paraître devant Mably. Sa résolution était prise : elle ne dirait rien. « Si la faute était mienne, je devrais m’en accuser ; aucune loi ne m’oblige à confesser les péchés d’autrui. Ce jeune homme a très-mal agi, mais je ne suis en rien sa complice. Son injure ne m’a pas atteinte ; d’ailleurs, je l’ai puni. Mais si Contran vient à savoir par d’autres le piège qu’on m’a tendu ? Il sera toujours temps de lui dire commeiitj’ai défendu son bien. A l’hôtel ! »
Elle fut bientôt rue Bellechasse, et le cocher cria la porte, et la porte s’ouvrit à deux battants avec une lenteur pleine de majesté. Et les chevaux, après avoir décrit dans le sable un cercle magnifique, s’arrêtèrent avec précision sous la marquise de fer, peinte à larges
raies, comme un coutil. Et le valet de pied ouvrit la portière, et Valentine gravit d’un pas résolu les six marches qui menaient au péristyle. Et devant le péristyle elle rencontra le valet de chambre qui lui dit :
« L’oncle de Mme la comtesse est arrivé; il a pris possession de son appartement.
— Mon oncle? Quel oncle?
— M. Fafiaux, madame. 11 m’a ordonné de l’avertir dès que Mme la comtesse serait de retour.
— C’est inutile; j’y vais. Monsieur est-il rentré?
— Pas encore, madame la comtesse. »
En deux bonds elle atteignit le deuxième étage; mais au moment de frapper chez M. Fafiaux, elle s’arrêta pour reprendre haleine ou plutôt pour ralentir les battements de son cœur. Cette visite qu’elle avait si longtemps implorée, (ju’elle eût reçue la veille encore avec un élan de joie, lui faisait peur. M. Fafiaux avait été, je ne dirai p6is le croquemitaiiie de sa jeunesse, mais pour parler avec respect, sa conscience vivante, et une conscience totalement dépourvue d’élasticité. La jeune femme
redevint petite fille : elle eut peur. Elle se décida pourtant.
(( Entrez! » cria M. Fafiaux, d’un ton de voix qui n’était guère engageant.
Elle entra, et la queue de sa robe la suivit à distance respectueuse.
M. Fafiaux se leva, coiffé d’une petite calotte noire. Il déposa sur la cheminée un petit livre un peu luisant, son vade mecum^ je suppose, et au lieu de tendre les bras à sa nièce, il croisa les mains d’un air de componction, comme pour appeler la clémence du ciel sur les iniquités de sa famille. Valent! ne le voyait, et pourtant elle le cherchait encore : ses beaux yeux parcouraient la chambre avec une inquiétude vague, comme pour y découvrir le reste de son oncle : ce petit homme ratatiné ne lui faisait pas l’effet d’être M. Fafiaux tout entier; il en manquait un bon quart. Presque tous les jeunes gens ont éprouvé ce phénomène d’optique en retrouvant après une absence un peu longue les personnes ou les choses de leur connaissance intime. L’objet n’a pas changé, mais le regard qui le mesure s’est pour ainsi dire élargi.
Cette impression toute physique uaffaiblit point la teri’eur qu’elle éprouvait : au contraire. Plus un gnome est petit, plus il fait peur. Elle balbutia timidement la phrase inévitable :
« Mou cher oncle, quelle aimable surprise ! »
Le cher oncle toussa, décroisa ses mains et lâcha les premiers mots de l’exorde qu’il avait préparé ;
« Ainsi donc, voilà comme je vous retrouve après seize mois de mariage! La fille de ma sœur, l’élève de ma tendresse, l’âme que J’ai pris soiu de pétrir à toutes les vertus chrétiennes, s’est égarée en si peu de temps jusqu’au bord d’un tel précipice!
— Mais, mon oncle!...
— A quoi vous ont servi les pieux enseignements de la sainte maison où vous avez coulé les jours de votre enfance? Terre ingrate! qu’as-tu fait du bon grain qui t’avait été confié?
— De grâce! expliquez-moi....
— J’ai vécu trop longtemps! L’humble vieillard qui a consacré le meilleur de sa vie à votre éducation et à votre fortune; celui qui
VOUS prodiguait plusieurs fois par semaine des minutes précieuses qui étaient le bien des pauvres, devait-il à la fin, pour prix d’un dévouement si sincère et si pur, assister au spectacle de votre dégradation?
— Ah! mon oncle! le mot est trop dur.
Accuscz-moi de légèreté, appelez— moi coquette, si bon vous semble, mais....
— Il s’agit vraiment bien de coquetterie! Tous les déportements des coquettes les plus éhontées ne sont que des jeux innocents auprès de votre conduite. La Madeleine avait été coquette et même vraisemblablement quelque chose de plus, mais elle n’est jamais tombée aussi bas que vous, ma nièce!
— Où donc suis-je tombée, s’il vous plaît ?
— Je sais tout, malheureuse !
— C’est impossible ! Comment? par qui?
— Par nos correspondants, qui ne mentent jamais.
— Mais depuis quand? ma tête s’y perd !
— Depuis dimanche.
— Dimanche? Nous rêvons! Qu’avais-je fait ? qu’ai-je fait ?
— Demande-moi plutôt ce que tu n’as pas
fait ! enfant dénaturée, tu n’as pas fait tes Pâques! »
Elle poussa un cri de soulagement ; la joie éclaira ses beaux yeux, tout son être se détendit et elle se laissa aller sur une chaise en disant :
« Ce n’était que cela !
— Que cela! repartit M. Fafiaux. Que cela! le plus grand des péchés ! un scandale public ! une rupture éclatante avec l’Église ! Apostate !
— Oui, j’ai eu tort; je vous demande pardon, je réparerai, je m’accuserai, je ferai tout ce qu’il vous plaira. Ordonnez, grondez-moi, imposez-moi des pénitences. Ah ! mon bon oncle ! qne je suis heureuse ! »
M. Fafiaux se demanda si elle n’était pas devenue folle. Une telle perversité! Cependant il semblait que tous les bons sentiments ne fussent pas morts en elle. Ne venait-elle pas de s’accuser sincèrement? Il pensa qu’en frappant un grand coup il ferait pencher la balance, déciderait la conversion et rendrait à la vertu cette pauvre égarée. Il s’avança vers elle d’un
air farouche, la regarda au fond des yeux, en-
fia sa voix grêle et lui dit :
« Vous êtes bien heureuse de pouvoir être %
heureuse au sein de Timpénitence ! »
Elle trouva Toiicle si plaisant dans sa grimace qu’elle faillit éclater de rire. Elle se retint pourtant, mais par un effort trop brusque. Les sentiments d’un cœur jeune et vigoureux sont comme les chevaux de race : il ne faut pas les arrêter par secousse ni les faire tourner trop court. Le rire de Valentine fut si bien comprimé qu’elle fondit en larmes. Ce fut un heureux accident : il y avait plus de trois heures que ses joues brûlantes demandaient un peu de pluie.
Elle pleura tant et si fort, et avec un tel éclat, que l’oncle Fafiaux s’attendrit à la fin.
« Bien ! très-bien ! lui dit-il en larmoyant un peu lui-même. Ton cœur n’était pas endurci, puisque la modeste éloquence d’un pauvre pécheur comme moi en fait jaillir ces fontaines de larmes! Nous sauverons ton âme, car ■
tu as la vraie contrition, la contrition parfaite, celle qui prend sa source dans le regret sincère d’avoir quitté le bon chemin. Je m’y connais ; laisse-moi faire ! »
La jeune femme pleura longtemps encore,
et, au milieu des sanglots, elle expliqua avec une vraie douleur la petite apostasie où elle s’était laissé entraîner. La foi n’était pas morte en elle, mais seulement étourdie par le tapage et les dissipations du monde. Elle croyait encore tout ce qu’on lui avait appris à croire ; ni son mari, ni aucun autre n’avait semé le doute dans son âme ; elle priait toujours matin et soir, lorsqu’elle en trouvait le temps et que les mille riens d’une vie un peu fiévreuse ne lui faisaient pas oublier ce devoir. La plupeirt des femmes du monde en sont là, et beaucoup d’hommes aussi. On ne se brouille pas avec le ciel, mais on l’oublie, et cet oubli meme est encore une preuve de confiance dans la toute bonté de Dieu. A la première déception, à la plus légère douleur, au moindre choc de la destinée, on se hâte de faire sa paix avec la justice céleste. Toutes les émotions un peu fortes ramènent dans le giron de l’Église cette multitude d’égarés sans parti pris, qui, comme Valentine, sont coupables de ‘promenade et non de désertion.
Elle revint de bonne foi, par une réaction subite et violente, à tout ce qu’elle avait adoré
dans son enfance. Les terreurs de ce jour fatal l’avaient brisée ; elle éprouvait un invincible besoin de repos, de consolation et d’appui ; la religion lui offrait pour ainsi dire tout ce qui manquait à 5on âme. Elle se jeta dans les bras de son oncle, et se sentit dans les bras de Dieu.
M. Fafiaux profila de ces heureuses dispositions pour lui arracher mille promesses. Elle adopta sans discuter un plan de vie tout nouveau pour elle, mais d’ailleurs parfaitement honorable .
Le vieillard exigea que, sans rompre avec personne, elle se détachât peu à peu des compagnies bruyantes, qu’elle vît moins souvent ce monde intermédiaire où les Adhémar l’avaient entraînée, qu’elle se renfermât dans des rapports de stricte politesse avec Mme de Haut-Mont; qu’elle se mît à cultiver l’amitié de quelques personnes sérieuses, respectées, aussi considérables . par leurs vertus que par leur naissance, et assises au haut bout de la société aristocratique. 11 posa quelques jalons et traça lui-même à sa nièce une route médiocrement fleurie, mais large et droite. Les bals et les spectacles ne furent pas interdits;
on se contenta d’en régler l’usage avec autant d’économie que de prudence. Toutes ces prescriptions, par une heureuse rencontre, favorisaient le plus pressant désir de Valentine : éviter M. de Bourgalys! Elle put donc y souscrire avec un empressement de bon aloi. Dans l’état de son esprit, elle aurait accepté six mois de couvent, et M. de Fafiaux ne la cloîtrait, en somme, que dans le luxe honnête et le bonheur permis.