CONVERSION
Il n’avait guère été parlé de Contran lorsqu’il rentra chez lui et fit savoir son retour à madame. L’oncle craignait un peu l’influence de ce sceptique, mais Valentine assura que jamais son mari pe la détournerait du bien. Elle obtint que M. Fafiaux ne se conduisît pas en oncle farouche avec le beau neveu qu’il avait si peu choisi. Les trois personnages se réunirent entre sept et huit heures autour de la même table, et si le comte ne se jeta pas au cou du bonhomme, si la plus franche cordialité ne régna point dans cette fête, l’oncle ne fut pas trop prêcheur et le. neveu pas trop impertinent.
M. Fafiaux demeura huit jours à Paris, et il reprit pleine et entière possession de sa nièce. Il s’éveillait chaque matin à des heures in vraisemblables pour lui montrer les chapelles et les couvents. Valentine étendit, grâce àM. Fafiaux, le cercle de ses relations. Elle noua connaissance avec une multitude de Bons Pères parmi lesquels elle découvrit deux ou trois hommes vraiment distingués. Elle apprit l’existence d’un monde tout nouveau; tout particulier et profondément distinct de l’Église proprement dite; carM. Fafiaux ne savait pas le nom d’un seul curé de Paris. Il parlait du clergé séculier comme d’un élément inférieur, bon pour catéchiser le menu peuple; son estime la plus haute et son amitié la plus tendre étaient pour les communautés. Il fit admirer à sa nièce la prospérité miraculeuse de tous les ordres. réguliers ; il lui montra les plus beaux noms de la noblesse française inscrits sur des prie-Dieu dans les chapelles des couvents ; il la fit affilier à certaines congrégations où les plus grandes dames figuraient avec elle.
La Jolie néophyte apprit que, grâce à l’institution des tiers ordres, elle pouvait prononcer
des vœux quasi-monastiques sans cesser d’être la femme de son mari. Elle se laissa prendre et enrégimenter en bonne et haute compagnie. Elle signa des papiers, reçut des brevets, copia des prières spéciales que le commun des martyrs n’avait jamais profanées. On la gratifia de médailles secrètes, d’anneaux mystiques, d’insignes apparents ou cachés dont quelques-uns pouvaient se déguiser en bijoux et se porter même au bal. En un mot, elle entra dans une . franc-maçonnerie où M. Fafiaux, par l’éclat de . sa modestie, avait conquis un rang très-élevé. Ces nouveautés la séduisirent comme elles avaient séduit beaucoup de femmes avant elle : c’était pour ainsi dire un élément romanesque qui éthérait à ses yeux les plaisirs de la dévotion. Ajoutez qu’elle ne pouvait guère rester indifférente aux attentions dont elle était comblée. Non-seulement on admirait en elle la nièce de haut et puissant bonhomme M. Fafiaux, mais toutes ses vanités furent chatouillées tour à tour par des mains délicates : on eut des attentions particulières pour sa noblesse , son esprit, sa sensibilité exquise, sa beauté.
Aucun de ses mérites ne passa inaperçu ; on
souligna respectueusement toutes les qualités que Dieu avait mises en elle. Autrefois, lorsqu’elle se confessait au vieux chanoine Parisot, séculier, le bonhomme avait l’air de prendre les péchés de la petite fdle et de les jeter dans un panier; aujourd’hui, le religieux qui recevait sa confession semblait recueillir dévotement les légères imperfections de cette àme exquise, et les présenter à Dieu sur un plat de vermeil.
(^ette heureuse conversion fut une fête dans « un certain monde. La parabole de la brebis perdue et retrouvée est trop simple dans l’Évangile; nous avons perfectionné tout cela. Quand la brebis est retrouvée, on la choie, en l’embrasse, ou lui sert des gâteaux de farine et de miel, on lui attache des rubans autour du cou pour qu’elle soit plus jolie, ou la conduit à la plus claire fontaine du pâturage pour qu’elle s’admire dans sa grâce. Éliane de Lanrose fut une des plus empressées à féliciter Valeutine ; elle lui fit plusieurs visites dans la bienheureuse semaine, mais elle ne la trouva point, et M. Fafiaux supprima ses cartes de visite. Les rancunes de la
Grande-Balme tenaient toujours au cœur du vieillard.
Il exprima plusieurs fois devant sa nièce la haine qu’il nourrissait contre tous ces gens-là; il exigea que Valentine les vît aussi rarement que possible, et jamais dans Tintimité. Selon lui, les vertus d’Èliane n’étaient qu’hypocrisie; elle devait faillir un jour ou l’autre; il la suivait des yeux, et il se promettait d’insulter à sa chute dès qu’il en aurait les preuves en main. Quant aux Adhémar, il ne leur pardonnait pas davantage, mais il avait sur eux d’autres idées. Il disait que la Providence les frapperait un jour ou l’autre dans ce qu’ils avaient de plus cher : leur argent. Lorsqu’il apprit que Valentine leur avait demandé certains conseils, il s’enquit avec anxiété de tous les détails de l’affaire. Son âme ne fut en repos que lorsqu’on lui eut montré le coffre-fort où Gontran gardait ses valeurs. « Jamais, quoi qu’il arrive, ne permets à ton mari de leur confier argent ou titres! Qu’il se renseigne auprès d’eux si tel est son bon plaisir, mais qu’il ne se dessaisisse pas d’un centime : autant vaudrait embarquer
ta fortune sur un navire qui fait eau de tous côtés. » L’échange de ses bons papiers solides contre des valeurs de spéculation lui avait • été moins pénible que la confiance témoignée par sa nièce à ce maudit agioteur.
Le comte de Mably n’intervint pas dans les rapports de Valentine avec son oncle. Il devina quel jeu le vieillard était venu jouer à Paris ; mais à quoi bon se mettre à la traverse? au fond du cœur il n’était pas fâché de ce rapprochement avec le seul parent de sa femme. Les heureux sont en butte à la malignité du monde ; leurs actions les plus innocentes don- . nent prise à l’envie; on les mord où l’on peut, et rien n’est plus facile à mal interpréter qu’une dissension de famille. Contran n’était pas de ces timides que le moidre caquet empêche de dormir; cependant il n’aurait pas voulu se faire calomnier dans tout Paris, par une coterie nombreuse et puissante. On l’accusait déjà dans plusieurs coins d’avoir envahi par surprise le cœur de Mlle Barbot, de compromettre sa fortune, d’ébranler sa foi, d’écarter d’elle un oncle vénérable qui composait toute sa famille : criailleries injustes, absurdes.
si vous voulez, mais d’autant plus agaçantes qu’elles restaient prudemment anonymes. La voix qui les avait émises n’était nulle part, et l’écho retentissait partout. Or il est aussi difficile de fermer la bouche à un écho que de lui couper les oreilles. Contran s’avoua donc à lui-même que sous un certain point de vue la visite du bonhomme était un événement heureux.
Il n’eut pas besoin de questionner sa femme pour savoir où M. Fafiaux la conduisait tous les jours; l’expérience qu’il avait du monde et de son monde lui permit d’assister les yeux fermés à la conversion de Valentine : il laissa faire. Lutter contre le courant qui entraînait sa femme vers le salut aurait été une imprudence gratuite. On eût inscrit son nom sur la liste des persécuteurs, quelque part entre Néron £t Dioclétien, et la jolie néophyte eût rêvé les palmes du martyre. Si vous jetez un rocher dans le lit d’un torrent, vous n’arrêtez pas l’eau, vous la faites jaillir en écume. Il n’y a pas de puissance humaine assez forte pour dompter une imagination féminine.
Contran se dit qu’en épousant une élève du
Sacré-Cœur il avait coulraclé reugagement tacite de lui laisser au moins la liberté de l’âme.
Sems doute il eût préféré la voir loin des sommets de la haute dévotion ; il se fût mieux accommodé d’une femme bourgeoisement pieuse et modestement bienfaisante, comme les Françaises du bon vieux temps. Il trouvait que la dévotion nouvelle, avec ses affiliations, ses conciliabules, ses circulaires confidentielles, ses aumônes sous condition, ses partis, ses journaux, ses élections, avait comme un faux air de complot politique, et il n’eût pas aimé à voir chaque matin dans son miroir à barbe le mari un peu ridicule d’un conspirateur en jupons.
Mais il comptait beaucoup sur le bon sens de sa femme ; la fièvre se guérit toute seule chez les malades robustes et sains. Parmi les jeunes femmes qu’il avait vues quitter le monde et jeter leurs diamants aux orties, ou en citait bien peu qui ne fussent revenues au bout de (juelques mois; les êtres faibles et cbarmants chez qui l’éducation moderne a développé les nerfs au détriment de tout le reste ont besoin
d’excitations continuelles et variées. Elles se livrent avec fureur à chacune des passions qui les possèdent tour à tour, mais la constance n’est pas leur fort; elles ont hâte de brûler ce qu’elles adoraient hier, et non contentes de le brûler, elles dansent autour du feu de joie et trépignent avec volupté sur les cendres brûlantes. Contran croyait que ces jolies petites natures, excessives en tout, sont soumises comme les enfants à un certain nombre de maladies inévitables : aujourd’hui la rougeole, et la scarlatine demain. Gela étant, le plus tôt est le mieux; il faut presque souhaiter qu’elles tombent malades de bonne heure, d’abord parce que le cas est moins grave, ensuite parce qu’il nous tarde de les voir hors de tout danger.
La fièvre inoculée par M. Fafiaux fit une explosion si rapide que Contran put prédire une prompte guérison. Il se trompait. Ce jeune homme savait bien des choses, mais il ne connaissait pas les ressources infinies des habiles qui tenaient sa femme entre leurs mains. Durant plus de deux années, c’est-àdire depuis le mois d’a\ril 1856 jusqu’au
13 août 1858, la comtesse de Mably fut morte au monde et consacra toutes ses pensées aux hitérèts du ciel. Elle porta dans les manœuvres de la dévotion aristocratique cette ardente activité qu’elle mettait à toutes choses; elle s’éprit d’une idée comme elle se serait éprise de Contran après le mariage, si Contran l’avait voulu. A la voir distraite, affairée, indifférente aux plaisirs, insoucieuse de sa maison, presque étrangère à son mari, vous auriez cru que les Titans assiégeaient le ciel pour la seeoride fois et qu’elle était toute seule à défendre la place.
Par une noble condescendance aux liabitudes de son mari et aux devoirs dt! son état, elle continua de paraître dans les salons, mais elle y fit la plus modeste figure. Ses corsages montaient à vue. d’œil, et cette admirable beauté se cachait tous les jours davantage, à mesure qu’elle devenait plus complète et plus friande à voir. Elle dansait toujours un peu, mais par acquit de conscience : une cuirasse armée de pointes semblait s’interposer entre elle et ses valseurs; on se sentait loin d’elle alors même qu’on la serrait de tout près. Elle
soupait un peu, pour faire comme tout le monde, mais souvent avec une méfiance visible. Un jeudi soir, par exemple, elle jeta le sandwich qu’elle tenait à la main, et l’on entendit un véritable cri d’effroi. On crut qu’elle s’était brisé une dent ou qu’elle avait senti quelque substance vénéneuse ; non : c’est que minuit venait de sonner, et que le vendredi commençait. Elle voulut un instant renoncer au théâtre; si elle consentit à retourner de temps à autres à l’Opéra, ce fut sur l’ordre exprès de son directeur, le père Gaumichc. Les pères de la rue Saint-Christophe ordonnaient le théâtre et le bal à leurs pénitentes; ils demandaient seulement qu’on évitât d’y prendre du plaisir, ou que si l’on y prenait du plaisir on s’empressât de l’offrir à Dieu.
Le comte se résigna facilement à ce nouveau train de vie, moins coûteux et moins fatigant ({ue celui qu’il avait mené tout un- an. A son âge et avec son passé, il connaissait toutes les émotions du bal et du spectacle. 11 avait conduit autant de cotillons qu’il en faut pour emplir le cœur d’un homme jusqu’aux bords. Il savait sur le bout du doigt toutes les jolies
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phrases qu'on peut échanger durant les cinq figures d'un quadrille; il avait épuisé ces voluptés ineffables qui consistent à flairer dans le tourbillon de la valse une boucle de cheveux noirs ou blonds, mais généralement faux. Le théâtre n'avait plus de secrets pour lui; non-seulement il pouvait prédire à coup sûr le dénoùment de la pièce nouvelle à la moitié du premier acte, mais il avait plus ou moins tutové les demoiselles de la comédie ou du ballet; il connaissait trop leur histoire, leur genre d’esprit^ et le mystère de leurs maillots pour que son imagination s’allumât au feu de leurs regards. Il entrait dans cette période qu'on pourrait appeler philosophique : un bon fauteuil de club, un excellent cigare, un whist pas trop silencieux et pas trop cher, ou mieux encore deux heures de conversation, entre amis, sur les petits événements de la journée, suffisaient amplement à tous les besoins de son âme. Ajoutez à cela le plaisir d'ètre beau, de porter un beau nom, de monter un beau cheval, de ne rien devoir à personne et d’avoir une jolie femme à la maison; vous comprendrez dans quelle béatitude il se,
plongea, deux années durant, tandis que Valeutine s’essoufflait comme une petite folle â l’escalade de toutes les vertus. Il permit à sa femme d’aller où elle voulait, de dire, de faire et de penser tout ce qu’elle jugerait convenable. Lorsqu’elle aventurait devant lui quelque proposition hardie, exaltant celui-ci, foulant aux pieds celui-là, exagérant le bien, se faisant plus royaliste que le roi et plus comtesse que son mari n’était comte, il souriait tranquillement, et murmurait dans sa moustache : “ Il faut bien que jeunesse se passe. » Il eut soin seulement que le maître d’hôtel ne s’enrôlât dans aucune congrégation trop absorbante, car il tenait à bien dîner : il prit même un peu d’embonpoint, soit dit sans reproche, dans le coui*s de ces deux précieuses années.
Valentiue s’était élevée par degrés à des dignités considérables : aj>rès avoir porté longtemps un scapulaire bleu sous ses corsages, elle avait obtenu le droit d’en porter un rose et blanc. Au lieu de courir elle-même à certaines conférences hebdomadaires, elle tint séance chez elle, et l’on vit jusqu’à douze voitures le lundi matin dans sa cour.. Le comte
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ne s’en plaignit point; il exigea seulement que le père Gaumiclie et tous. les moines généralement quelconques fussent écartés de ces réunions : il le dit tout net à sa femme, un jour qu’il avait rencontré un grand monsieur sans bas sur le tapis de sou escalier. Valentine obéit sans se plaindre, car elle était restée malgré tout la meilleure petite femme du monde; elle aimait bien son mari.
Elle l’aurait sans doute aimé autrement et mieux, si elle avait eu le bonheur de lui donner des enfants. J.a femme qui possède à la maison la plénitude des joies naturelles s’attache de jour en jour à son foyer; elle échappe par cela seul au danger de s’étourdir dans les agitations inutiles ou de s’enlever sur les ailes de l’extase vers les ravissements maladifs. Gontran, de son côté, eût attaché moins d’importance aux riens élégants de son club, si l’hôtel de Mably s’était peuplé de quelques têtes blondes. On ne sait pas par quel charme secret une petite chaise, une poupée sur le tapis, le bruit exaspérant d’un petit tambour sous les fenêtres du salon, retiennent au logis riiomme le plus mondain. La beauté de Va-
lelitine aurait subi nécessairement quelques éclipses passagères, mais elle n'en aurait été que plus chère au jeune mari. L’éclat constant, la santé inaltérable, la perfection toujoui*s égale à elle-même engendrent la satiété, puis une sorte de dépit : c’est l’implacable azur du ciel égyptien, le calme infini d’un golfe sans marée, le sourire immobile des statues éginétiques qu’on admire d’abord et qu’on finirait par souffleter si on les avait dans sa chambre.
La femme sans enfants, celle qui semble créée pour l’admiration du monde, celle que les vieux galantins retrouvent à quarante ans telle qu’ils l’ont admirée à vingt-cinq, a moins de charme pour un mari que celle qui a traversé péniblement les. fatigues de la grossesse, les douleurs de l’enfantement et les pâles langueurs de la convalescence. L’une est restée ce qu’elle était; l’autre, en se dédoublant, est devenue chaque fois une femme nouvelle. Ce rajeunissement peu* la maternité, Contran l’avait rêvé pour Valentine,* et Valentine pour elle-même ; mais à force d’attendre et d’espérer en vain, ils avaient fini par dire comme tant d’autres : « Nous nous suffisons à nous-
mêmes et nous ne voulons pas d’enfants. » Sur vingt personnes qui parlent ainsi dans le monde, il y en a dix-neuf qui pleureront ensemble ou séparément en rentrant à la maison.
Malgré la divergence toujours croissante de leurs idées et de leurs goûts, les Mably étaient cités au nombre des bons ménages. Ils se montraient ensemble aussi souvent que les autres époux de leur monde; on savait que la femme était sage et que le mari n’avait aucune liaison. Dans les congrégations et les œuvi*es pies, nombre de jeunes femmes accusaient hautement l’intolérance ou l’inconduite de leurs maris : ces doléances apportaient même un élément de variété dans des travaux naturellement un peu. monotones. Il est si doux, lorsqu’on a reçu du ciel une âme plus blanche que la neige, de dauber en bonne compagnie sur les iniquités d’autrui! On s’échauffe pour la pauvre petite vicomtesse Au rélie, à qui son ogre refuse le nécessaire pour combler Mademoiselle on ne sait qui; on pleure avec la belle Auguste de Chanlieu, qui a été trahie le lendemain de son mariage; on fulmine de petites excommunica-
lions sentimentales contre l’infâme Raoul de Maucouleur, qui a donne à la Brindisi les mêmes diamants qu’à sa femme ; on s’acharne sur Anatole, vous savez bien ? ce vil scélérat d’Anatole, marquis de Billefoix, qui a refusé brutalement de confier son fils aux bons Pères ! On sait pourquoi ; on a lu dans son jeu ; cette manœuvre audacieuse est le prélude d’une trahison : l’odieux Billefoix est sur le point d’accepter une place importante. S’il fait ce mauvais coup, sa femme est décidée à se séparer de lui, et toute la congrégation des amies se rangera bravement autour d’elle !
Parler ainsi n’est pas médire : c’est propager l’amour du bien et l’abomination du mal. N’accusez pas ces jolies bouches de mordre à tort et à travers ! Mordre ! fi donc ! Parlez plus congrûment et dites, si bon vous semble, qu’elles communient du prochain.
Valentine faisait sa partie dans ces petits concerts sans musique. Elle y dépensait avec une prodigalité admirable le trop-plein de son fluide nerveux ; mais elle ne payait point son écot. Le comte resta toujours en dehors de la consommation. Aux conférences de l’hêtel de
Mably on servait des gâteaux, des confitures, du chocolat, du vin de Bordeaux, du vin de Malaga et du vin de Xérès; on n’y servit jamais les iniquités de Contran.
Au club, par un juste retour Valentine était parfaitement notée. Les clubs sont à Paris des centres d’information incomparables ; on n’y dit pas tout ce qu’on sait, mais on y sait tout. Assemblez régulièrement dans un même lieu quelques centaines de Parisiens, riches, désœuvrés, en général intelligents, quelques-uns très-spirituels, quelques autres fort lettrés, presque tous experts dans la connaissance du monde et la science du plaisir: vous aurez bien du mal à conter devant eux une chose qu’ils ignorent. Tout ce qui s’est passé dans le monde galant depuis la première levée de boucliers de la Fronde jusqu’aux dernières courses de la Marche est inscrit en caractères bien nets dans la mémoire de ce gentlemen à cinq cents têtes qu’on appelle un club. Au club donc, on rendait justice à Mme de Mably tout entière, non-seulement à sa beauté, à son esprit, à sa tournure, à sa toilette, à ses progrès rapides dans l’élégance parisienne, mais surtout à sa
sagesse. On la savait irréprochable ; on l’eslimait au point de croire qu’elle le serait toujours. On ne disait pas d’elle comme de tant d’autres qu’on sait provisoirement honnêtes :
« Elle nous viendra ! » L’hommage était rare et précieux, parce qu’il émanait des hommes les plus compétents dans la matière. Trouvezmoi beaucoup de vertus assez bien démon— trées pour que les clubs en mettent la main au feu !
Les intimes de Contran étaient toujours Odoacre de Bourgalys en première ligne, cinq ou six hommes d’un âge et d’une raison plus mûre, et les deux Lanrose. Il les voyait quelquefois chez eux, souvent au club, très-rarement chez lui. Odoacre n’avait plus remis les pieds rue Saint-Dominique depuis son impardonnable escapade. La conversion de Valentine avait fait assez de bruit pour expliquer la retraite d’un mauvais sujet de cette force. Yolande et Valentine s’étaient insensiblement refroidies; elles ne se voyaient plus qu’en visite. D’ailleurs, Mme de Mably avait si peu de temps à elle que ses premières relations se dénouèrent presque toutes. Elle écarta les bom-
mes eux-mèmes par ce je ne sais quoi de hérissé qui enveloppe les dévotes et les châtaignes ; bonne pâte au dedans, mais qui s’y frotte s’y pique, et lors([u’on s’y est piqué on n’est pas tenté d’y revenir sitôt. Le noble et bon marquis de Laurose, se tint lui-même à l’écart. Il avait cependant les doigts bien endurcis à la piqûre des châtaignes! Mais un jour qu’il dînait rue Saint-Dominique saus sa femme, il osa défendre contre Valentine un de ses meilleurs et de scs plus vieux amis. C’était précisément le mar<iuis de Billefoix, ce bouc expiatoire ! La jolie comtesse se fâcha, s’oublia, et fit une telle sortie ([uc Contran alla s’en excuser le lendemain chez le mai’quis.
« Mon cher enfant, lui répondit M. de Lanrose, je sais avec quelle facilité le miel s’aigrit <lans les âmes pieuses. Je n’en suis pas moins religieux pour cela, et je remplirai mes devoirs exactement jusqu’à la fin de ma vie. Mais le monde a marché depuis nous : je m’en aperçois touslesjours. Nousavionsnotremanièred’aimer Dieu ; ce n’est plus la bonne. La tolérance est passée de mode ; n’ayez pas peur : on y reviendra. Il semble qu’aujourd’hui le domaine de
Dieu soit un champ de bataille; on n’y rencontre que des régiments armés de pied en cap ; voilà même qu’on vient chez vous, chez moi, chez tous les braves gens, recruter des amazones. Je ne manquerais pas à la messe du dimanche pour un empire, et je ne suis pas en-‘ core assez cassé, Dieu merci ! pour m’endormir au sermon. Eh bien, voici plusieurs années que je n’ai entendu prêcher avec. douceur et développer bonnement un précepte de morale. Ce n’est que discussions orageuses, déclamations violentes, tirades, menaces, chants de guerre, marseillaises bibliques. Je serais bien étonné si le Dieu de paix et de charité, le Dieu de Fénelon et de saint Vincent de Paul approuvait cette éloquence-là. Enfin, que voulezvous? cela plaît à nos femmes. La mienne est devenue aussi belliqueuse que la vôtre; elle s’adonne à la petite guerre ; cesjeux vont bien, du reste, avec leurs nouveaux uniformes : cravates, cannes, gilets, chapeaux ronds et bottes à la Souwarof; il n’y manque que le sabre! C’est nous qui sommes les timides, les modestes, les tranquilles de la création. Il faut nous consoler entre nous, mon cher, et laisser
nos amazones à leurs exercices : vous verra-
t-on ce soir au club ? »
Il se retrouvèrent ce soir-là, et le lendemain soir, et presque tous les soirs de la vie, sans compter la rencontre du jour et les promeîiades du matin. Adhémar était du même club ; on avait fini par Tadraettre à Tancienneté, après l’avoir blackhollé neuf ou dix fois, pour lui former le caractère. Dans la joie d’un triomphe si désiré et si tardif, il passait ses soirées au club, donnait son adresse au club, ses rendez-vous dans la première salle du club, et il n’écrivait plus que sur le papier du club. Mais comme la monomanie du club ne Tempêchait pas d’être un homme éminemment pratique, il travaillait dix heures par jour à la grande aflaire du Humbé. Sous les fanfaronnades du papa Castafigue, il avait bel et bien
découvert les éléments d’une spéculation sé-
rieuse, magnifique, infaillible, et grosse de cent millions pour le moins. Les associés ne lui auraient pas manqué, s’il avait jugé bon d’en prendre ; mais comme il se sentait les reins assez solides pour réussir à lui tout seul, il trouvait superflu de partager ses bénéfices.
Il fréta d’abord un joli vapeur, le Lanrose^ qui alla, sous le commandement de Castaligue, mouiller au sud de la baie Saint-Ambroise, à l’endroit même où le grand fleuve du Humbé devait avoir son embouchure. Cas- • tafigue portait à son Mamaligo le projet d’un traité sérieux, élaboré au ministère des affaires étrangères. Les plus grands États de l’Europe ne dédaignent pas de traiter, dans l’intérêt de leurs nationaux, avec des monarques tout nus. Aux termes de la convention qui devait être ratifiée au plus tard dans une année, le Humbé acceptait le protectorat de la France ; les citoyens français étaient admis à circuler dans toute l’étendue du royaume, à établir des comptoirs sur le rivage de la mer et au bord du fleuve, à fonder des établissements agricoles dans l’intérieur et à s’y rendre propriétaires. Les mines et gisements à découvrir par les Français appartenaient en propre à leurs inventeurs, sauf une redevance de dix pour cent accordée à Mamaligo sur le produit brut. Après l’échange des ratifications, un résident français devait s’établir à Lobé pour protéger la colonie et terminer selon nos lois tous les
litiges des émigrants entre eux. C’était en fait une petite France que M. de Lanrose et le capitaine installaient au cœur du Humbé. On était à peu prés sûr que le roi et les principaux du pays renonceraient à leur vie nomade lorsqu’ils verraient à Lobé une ville européenne fournie de toutes les marchandises que les nègres recherchent avidement.
Adhémar se fit céder par acte authentique, chez un notaire de Paris, quatre-vingt mille hectares qui formaient environ moitié de la principauté du Guibou. Il comptait y tracer des routes ou même un petit chemin de fer, et vendre ces terrains par lots, à la mode d’Amérique. Mais le commerce du sol était le moindre de ses profits. Il partageait d’emblée le trésor de Castafigue et traitait séparément avec le roi, en son propre nom, Castafigue mis à part, pour le monopole de la poudre d’or. Castafigue assurait qu’au taux actuel des échanges, le kilogramme d’or, pris à Lohé, ne reviendrait pas à plus de cinq cents francs. Le roi en récoltait au moins trois mille kilos chaque année par le procédé le plus simple et le plus ingénieux; il se faisait indiquer tous
LES VACANCES DE LA COMTESSE. 23i
ceux de ses sujets qui avaient des économies, et il leur coupait le cou lui-meine pour les mettre à l’abri de cette corruption qu’engendrent les richesses. Adhémar pouvait donc réaliser sur un seul article un bénéfice annuel de sept à huit millions.*
On devine que le retour de Castafîgue en sa bonne ville de Lobé suscita un étonnement général. Pas du tout. Il n’y eut d’étonné que Ceistafigue lui-même, et les quatre marins qui avaient débarqué avec lui. Ils avaient laissé le navire à la garde du second et du reste de l’équipage, ils avaient marché deux nuits et campé tout un jour sous une tente-abri, dans les sables,' et quand ils arrivèrent à la ville, la ville n’existait plus. C’était pourtant bien là ‘ que le capitaine avait entassé son trésor. Il reti'ouva ses magasins fort délabrés et sans apparence de portes. La poudre d’or et les diamants n’y brillaient plus que parleur absence; les autres marchandises étaient passablement avaidées; la plume d’autruche était méconnaissable, la muscade pourrie; un monceau d’arachides qui représentait plus de 2000 tonneaux avait germé. Le tout ensemble ne valait
pas dix centimes ; je me trompe : dans un silo caché sous les graines oléagineuses, on trouva de rivoire pour 60 000^ francs.
Tout autre que le capitaine aurait perdu la lète. Le pays semblait désert depuis, un siècle ou deux ; pas une barque sur le fleuve, pas trace de culture aux environs ! Les Français n’avaient apporté que leur tente et un jour de vivres; seul, Castafigue avait mis une poignée de verroteries dans sa grande poche, comme un Parisien qui va sortir glisse quelques louis dans son gousset. Si je vous racontais qu’il ne jura pas un bon coup, vous refuseriez de me croire ; mais son aplomb ne se démentit point un seul instant. « Mes enfants, dit-il aux quatre hommes, vous êtes dans ma principauté.
11 paraît que mon peuple a eu besoin dehors, ' car ils sont tous sortis sans laisser leur adresse ; mon suzerain doit être à sa bastide dans les environs, à deux ou trois cents lieues d’ici, mais nous les trouverons tous, et bientôt. La seule chose qui m’embarrasse, c’est la soupe ^ pour ce matin. Mais nous sommes tous de Marseille, et qu6md on est de Marseille on se débrouille n’importe où. » Une heure après,
les cinq gaillards faisaient honneur à un repas de légumes, de poissons et de fruits ; ils buvaient à longs traits l’eau limpide du grand fleuve, et ils chantaient une chanson de l’Alcazar de Marseille, dans l’espoir qu’un vassal du capitaine serait attiré parle bruit. Personne n’accourut, mais au bout d’une heure de marche ils trouvèrent une cabane habitée par des pêcheurs. Castafigue se fit reconnaître en déclarant ses titres et qualités. Le nègre avait entendu parler de lui, mais dans les vieilles, vieilles légendes : il racontait l’histoire du capitaine blanc comme si elle avait daté de plusieurs siècles : ces gens là n’ont pas la notion du temps ; ils ne connaissent que l’heure présente. On lui offrit un collier de verre et un couteau d’un sou, et il reconnut son maître légitime à ce faste occidental.il mit sa barque et sa personne au service du prince et offrit de le conduire avecsasuite jusqu’à la nouvelle capitale de Mamaligo.
Les cinq Français et leur guide naviguèrent dix jours consécutifs sur un fleuve magnifique. Ils atteignirent enfin le campement du roi. Mamaligo traînait partout avec lui une
famille de cinq ou six cents femmes, une cour, une armée, un peuple d’esclaves, un haras et un troupeau de bœufs. Tout cela déménagemt et emménageait en deux heures, sur un geste du maître : on débarquait n’importe où; on construisait des abris sur la rive et Ton pillait tout aux environs. Lorsqu’il ne restait rien à prendre dans un rayon de cinq à six lieues, la capitale remontait sur ses barques et se trans- •portait plus loin. Le roi n’hésitait pas à déplacer vingt-cinq ou trente mille personnes, par caprice, pour chasser la gazelle ou l’éléphant, pour visiter un voisin, pour changer d’air. Il avait pour amis cinq ou sixroisdu voisinage, élevés dans les mêmes principes et nourris de la même logique. Ces bons voisins ne savaient jamais en s’abordant s’ils étaient en paix ou en guerre. Souvent ils se prenaient de querelle à la suite d’un repas, mettaient leurs armées en ligne, et se tuaient réciproquement un millier d’hommes pour dessert. Ces mœurs patriarcales se retrouvent dans presque tous les royaumes du continent africain.
Mamaligo poussa des cris de joie et dansa même un pas fantastique en revoyant son ami
Castaflgue. Lorsqu’il sut qu’un navire européen était mouillé dans ses eaux, qu’on lui apportait des bijoux, des liqueurs, des conserves, des mouchoirs rouges et des colliers bleus par ballots et par tonnes, il entra dans un tel paroxysme de joie, qu’il tua deux courtisans superbes, dont un lui était particulièrement dévoué. Il décida que le jour même son peuple se mettrait en route et descendrait le fleuve jusqu’à Lobé.
Chemin faisant, le capitaine eut- l’honneur de partager la table et tous les plaisirs du roi nègre. Il apprit qu’en son absence, la monarchie avait eu des malheurs. On s’était laissé battre en deux ou trois rencontres par les Betjouanas; vingt-cinq villages chôtâ avaient été emmenés et vendus comme esclaves ; ou craignait une nouvelle invasion du vainqueur. Les Betjouanas avaient des fusils de fabrique anglaise, grands, beaux, pesants, peints eu rouge, et d’une telle précision qu’ils mettaient dans un arbre à dix pas. Castaflgue promit de relever les affaires chotà : il apportait vingt caisses d’armes à feu, égales sinon supérieures à celles de la traite anglaise : carabines
rayées ! rayées en dehors j il est vrai, mais ^ avec un tel art que la défaite des Bctjouanas était sûre. Ces carabines avaient coûté huit francs pièce à Saint-Étienne, et M. de Lanrose, un moyen chef français, ami des Chota, les donnait pour la bagatelle d’une once d’or !
Castafigue profita du moment où son prince avait besoin de lui pour reparler un peu des richesses qu’il avait laissées. Outre les femmes et le bétail, qu’il ne réclamait pas, on lui devait une principauté de cent lieues carrées et tous les nègres qui la meublaient ; plus une valeur énorme en or et marchandises. A cette réclamation, Mamaligo fut pris d’une gaieté folle. « Il n’y a pas de mal, dit-il à son ami : c’est moi qui ai fait enfoncer tes portes; c’est moi qui ai tout pris ! » Et de rire. Castafigue était plus sérieux.
« Mais alors tu me rendras tout?
— Oui, tout ; oui, si tu me donnes des fusils et des marchandises.
— Et tu me payeras mes marchandises et mes fusils?
— Oui, je te donnerai bien des choses.
— Nous ne nous entendons pas ! Tu m’as volé tout ce que j’avais.
— Volé? Oui, oui.
— C’était à moi ?
— A toi? Oui, puisque je te l’avais donné.
— Donc, c’est encore à moi maintenant?
— Non, puisque je te l’ai pris.
— Et pourquoi me l’as-tu pris, quand tu me l’avais donné ?
— Tu étais parti, j’avais du chagrin, cela m’a consolé.
— Mais je suis revenu; tu n’as plus besoin de consolation !
— Non, plus du tout.
— Alors, rends-moi ce que tu m’as volé?
— Je veux bien ; qu’est-ce que tu me donneras en échange ?
— Mais en échange, tête-d’âne I je ne te dois rien !
— Si tu ne me dois rien, je ne te devrai rien non plus ! »
Ce fragment de dialogue, indispensable pour expliquer la suite de mon récit, a perdu cent pour cent dans la traduction française. La langue des Chôtâ, plus simple que la nôtre, n’ad-
met pas les nuances subtiles. Ce peuple innocent n’a qu’un seul mot pour dire acheter, gagner, recevoir, trouver, prendre et voler. Le verbe IgoJ en cliôtâ signifie haïr et tuer : il semble inadmissible à ce naïf dictionnaire qu’on ait un ennemi sans le tuer aussitôt. La crainte et la fuite sont indiquées par un même substantif. Aimer une femme se dit ohp^ la posséder, ohp ; l’employer comme esclave aux travaux les plus pénibles, toujours ohp!
Le roi ne rendit rien à Castafigue, mais il le suivit à son bord, admira le navire qui marchait sans rames et sans voiles, examina la cargaison en détail, s’enivra, vola une vieille pipe de matelot, et donna huit millions en or, en pierreries et en autres produits, pour une pacotille qui n’avait pas coûté cent mille. francs à Marseille. Lorsqu’il sut que ce bâtiment automate n’était pas un animal vivant, mais un produit de l’industrie européeniie, une chose qu’on pouvait acheter contre des tonnes d’or, il témoigna la généreuse intention d’aliéner les deux tiers de ses sujets en échange d’un bateau pareil. Castafigue promit de lui en fournir un à beaucoup meilleur compte s’il
signait le traité chôtà-français et s’il adhérait aux propositions du moyen chef Adhémar de Lanrose. Il signa tout ce qu’on voulut. Pour cette âme primitive, signer était un savant effort, une gymnastique particulièrement subtile. Il pensait que lorsqu’un homme s’est imposé un tel travail, ses amis auraient mauvaise grâce à lui demander rien de plus.
Castafigue n’avait pas une foi sans limites dans la moralité de son élève, mais il était bien sûr de le tenir par ses besoins et par ses vices. Après s’être fait livrer à bord le prix de ses marchandises, il prit congé du roi dans l’ex-capitale de Lohé qui commençait à refleurir, et il vit disparaître en moins d’une journée deux caisses d’alcools assortis. A ce train, la cargaison devait aller vite. On pouvait prédire à coup sûr que le deuxième voyage serait aussi lucratif que le premier et que la cour de Humbé payerait tribut à la France jusqu’au jour où le roi, les courtisans, les soldats et le peuple mourraient tous à la fois de combustion spontanée. Plus de doute : le royaume était conquis au progrès.
Mauialigo se lit tracer le canal qui allait
jeter son fleuve à la mer. On retrouva aisément l’ancien lit sous les sables qui l’obstruaient. Les peuples du Humbé pouvaient, en deux ou trois ans, avancer la besogne que la drague française mènerait à bonne fin. Le roi fit assembler six mille ouvriers robustes, et leur tint un discours entraînant où le bâton n’était pas oublié. Pour donner aux travaux une impulsion plus active, il supplia le capitaine de lui vendre six matelots français. Ou eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que tout l’or de ses États ne pouvait pas payer la liberté d’un homme. Ne vous moquez pas trop de ce nègre : il n’y a pas si longtemps qu’un pacha de Smyrne, émerveillé du dévouement qui anime les Sœurs de charité, adjurait la supérieure de lui en vendre deux 1 Castafigue promit que, si tout marchait bien, il reviendrait au bout de quelques mois avec une colonie européenne. Et Mamedigo, dans sa joie, voulait à toute force envoyer un présent au grand chef des Français. C’était la pièce la plus rare et la plus précieuse de son trésor royal, un enfant à deux têtes qu’il avait eu de son épouse favorite, et que son magicien avait
bouiTé d’aromates. Le bonhomme de roi oubliait les soucis du pouvoir au spectacle de ce phénomène; il lui faisait.de gros yeux, lui tirait la langue et finissait par se rouler par terre avec la plus cordiale gaieté. Castafigue ne consentit pas à le priver d’un joujou dont il était le père : il accepta seulement deux chevaux assez laids pour le comte Adhémar et une girafe qui vit encore au jardin zoologique de Marseille.
Le Lanrose revint sans encombre, et Castafiguo, ayant fait argent de tout, apporta quatre millions à l’iiôtel de la rue de Ponthieu. Ce ré- .sultat palpable fit croire au comte qu’il pouvait exploiter le Humbé à lui seul. Il arma un deuxième navire et fonda un établissement magnifique à l’endroit où son fleuve devait déboucher un jour ou l’autre : vingt maisonnettes de
fer, destinées à un pénitencier de la Guyane, avaient été laissées pour compte à l’entrepreneur; il les acquit au rabais et les fit installer sur la côte. Il en commanda bientôt dix autres qui furent transportées pièce à pièce jusqu’à Lobé. Six petits vapeurs à fond plat, tirant au plus un mètre d’eau, se construisirent pour son compte sur les chantiers de laCiotat ; cette
flottille se démontait à volonté. Malheurensemeiit, elle fut mise à terre dans la saison des grandes pluies; les chariots à douze bœufs qui
étaient venus la’ prendre s’embourbèrent à moitié chemin ; tout fut pillé par les bons nègres qui ont le fer en haute estime et le droit en médiocre respect.
Adbémar porta seul le poids de ce sinistre, comme il avait seul encaissé les profits. Dès la seconde expédition, il avait complètement désintéressé Castafigue. Le capitaine était toujours prince de Guibou, ami de Mamaligo, et même consul général du Humbé à Paris ; mais sa fortune acquise suffisait à tous ses besoins, sou titre et sa position officielle e.xcédaienl de beaucoup toutes les ambitions de sa jeunesse, et il était sans enfants. Il ne resta donc dans l’affaire que par amitié pour Lanrose, par patriotisme, et surtout par amour-propre d’auteur. Il retourna deux ou trois fois à Lobé comme capitaintrau long cours; il tira même assez bon paidi de ces voyages. Mais lorsqu’il vit le canal en voie d’e.xécution, deux colonies françaises fondées, l’une à Lobé, l’autre dans 1a baie, et un agent consulaire installé sur l’em-
LES VACANCES DE LA COMTESSE. 2kZ
placement de son ancien trésor, il tira sou épingle du jeu le plus honnêtement du monde, vendit au comte Adhémar le reste de la principauté, et consacra ses loisirs à la rédaction d’une grammaire chôta, avec dictionnaire.
M. de Lanrose applaudit au désintéressement du brave homme qui le laissait en si bon chemin. Pendant deux mois il dit à qui voulait l’entendre : « Je n’ai besoin ni des talents ni des capitaux de personne; j’arme mes batiments, je construis mes magasins, je vends mes lots de terre et mes maisons moi-même; je traite avec un roi, non pas d’égal à égal, mais de bon maître à petit nègre; j’exploite à moi tout seul un peuple de trois millions d’hommes et cela sans bouger de Paris. J’ai trente agents dans le Humbé; le pays est un peu malsain depuis mes grandes fouilles, mais je prévois tout, j’ai des remplaçants tout prêts pour ceux qui meurent : le déchet n'est pas énorme; nous comptons sur une perte de vingt pour cent par année. La France est assez riche en petits jeunes gens pour fournirà cette dépense. Moyennant quoi, je gagnerai vingt millions par an pendant dix ans, et le jour où j’aurai
deux cents millions en portefeuille, les Rotscliild, les Pereire et tous les gros bonnets de la finance auront à compter avec moi.
La perte de ses chaloupes à vapeur et quelques autres mécomptes graves le corrigèrent un peu de cet abus du moi. Il apprit que tout sou matériel de pelles et de brouettes, quoique arrivé à destination,était considéré comme non avenu. Les nègres avaient repoussé unanim'einéiit ces engins si commodes dans leur simplicité : ils s’obstinaient à fouiller la terre avec une sorte de pioche et à charger les déblais sur leur dos dans descouffes de jonc qui ne contenaient presque rien. En même temps la grande usine <jui devait construire les bateaux dragueurs envoya un devis de plusieurs millions. Adhémar se prit à penser que Tassociation avait des côtés admirables; qu’il était doux, assurément, de gagner l’argent à soi seul, mais que pour avancer les grosses sommes et pour supporter les pertes graves, un seul homme est moins solide que cinquante ou cent. Le malheur est que personne ne consent à partager les risques sans réclamer une part dans les bénéfices. Mais le comte se dit qu’à tout événement il risquerait
bien moins que ses associés et gagnerait bien davantage. En acceptant les capitaux quoii lui offrait de toutes parts, il rendait service à ses amis, et tout service se paye. Il se résolut donc à faire des heureux. L’affaire du Hiimbé jouissait d’un tel crédit sur la place, que s’il avait voulu la mettre en actions, son apport eût été pris, haut la main, pour vingt millions et plus. Mais il eut peur des entraves légales et de la surveillance qu’une compagnie organisée exerce sur son gérant. Il aima mieux rester le maître de son entreprise. Il hébergea quelques-uns de ces millions qui couraient après lui, mais sans signer aucun acte de société. A quoi bon, dit-il à Contran de Mably ; vous avez mon reçu, vous êtes dans l’affaire ; je vous dirai au bout d’un an ce que vous avez gagné, et si vous n’êtes pas content du résultat, on vous rendra vos écus. Suis-je solvable ou non?
Contran le remercia en lui serrant les deux mains : il était plein de confiance. On venait d’inaugurer avec un certain éclat un service des paquebots entre Marseille et la côte du Jlumbé. Le dernier navire avait apporté
900 kilos de poudre d^or et quantité de marcliaiidises précieuses. Un jeuue ingénieur de l’École centrale, au service du comte Adliémar, annonçait la découverte d’une mine de houille égale en qualité, sinon supérieurè au meilleur charbon de Newcastle. Sur soixante maisons envoyées de Marseille ou construites surplace aux frais de M. Lanrose, il n’en restait plus une à vendre ou à louer. Adhémar avait le malin même adjugé la dernière à un émigrant lyonnais appelé Mouton. Contran ne put s’empêcher de rire en apprenant que ce bonhomme (une deuxième édition de l’oncle Fafiaux) allait vendre aux nègres du Hurabé la liqueur du Mont-Thabor, distillée à la Grande-Balnie.
Le comte de Mably rencontrait quelquefois Éliane, mais son cœur ne perdait plus le temps à battre pour ou contre elle. Cet amour de jeunesse était bien enterré, puisqu’il a’en restait plus même la rancune.
Un événement sans importance immédiate obligea Valentine à rencontrer souvent la marquise de Lanrose. Chacune de ces deux dames présidait une association <le bienfaisance comme on en voit beaucoup au faubourg Saint-
Germain. Eliaiie réunissait chez elle tous les jeudis les patrounesses de son ouivre, comme Valentine les lundis. Dans ces deux conférences, on débattait les pétitions adressées directement aux patronnesses ou transmises par le clergé régulier. Les pauvres étaient classés par rang de besoin et surtout par rang de mérite : en première ligne les prati([uants, en second lieu les simples malheureux. Un litre de bouillon, un demi-kilogramme de bœuf et un petit fagot pour six païens <[ui manquent de tout ; l’abondance et presque le luxe au vieux malin célibataire qui se fait remarquer aux offices : le rôle de Tartufe est de tous les temps et de toutes les conditions.
Partout où (picb[uesbellesàraesse réunissent pour faire le bien, il se forme une population d’industriels qui les exploitent. La charité sème l’hypocrisie; la simple bienfaisance engendre les faux pauvres, les comédiens de la misère. Après avoir été mille fois dupes, les distributeurs d’aumônes ont imaginé sagement de visiter leurs clients à domicile; les clients de mauvais aloi, pour réjioudre à cette défiance, ont deux domiciles, dont ruii ne manque de rien
et l’autre étale un dénùmerit affreux. On se goberge dans l’un, on se fait voir dans l’autre.
L’industrie de la misère occupe une multitude de bras dans une ville comme Paris. Vous y rencontrerez des familles nombreuses qui dépensent plus d’activité et plus d’esprit à mendier leur vie qu’il n’en faudrait pour la gagner. Ces comédiens de bas étage s’imposent la contrainte la plus pénible et le travail le plus assidu, par amour de la fainéantise. Ils soignent la mise eu scène de leurs taudis; ils bâillonnent artistement leur costume, ils composent leur visage, ils essayent des intonations lamentables. Quelques-uns, à force d’étude sont devenus aussi bons physionomistes que le meilleur juge d’instruction ; ils reconnaissent au premier coup d’œil le passant qui leur tournera le dos, celui ([ui leur donnera quelque chose, celui qui les menacera du sergent de ville, celui qui prendra leur adresse et les ira voir le lendemain. Il y a des mendiants écrivains qui rédigent tous les jours dix lettres, dix chefs-d’œuvre, et les por tent eux-mêmes à domicile. Il y a des statisticiens qui collectionnent les noms et les adresses de toutes les âmes charitables, avec une co-
lonne d’observations personnelles ; on trouvera dans leur paillasse, sinon des bas pleins d’or et des billets de mille francs, au moins l’état complet et détaillé de toutes les associations charitables, et des renseignements précieux sur l’esprit de chacune.
Le dernier mot de la mendicité savante consiste à prendre de toutes mains, en prouvant à chaque bienfaiteur qu’on n’est secouru par aucun autre. Nous nous croyons plus particulièi’ement engagés envers les malheureux qui n’ont que nous au monde. Si un homme qui tend la main nous prévenait qu’il est nourri par Pierre, chauffé par Paul, et habillé par Jacques, nous serions le plus souvent tentés de lui répondre : a Adressez-vous à Jacques, Pierre et Paul; vous avez vos bienfaiteurs, et moi, j’ai mes pauvres. « Aussi les mendiants de profession cachent-ils soigneusement le bien qu’on leur fait; les plus discrets sont les plus habiles. Un homme généreux ou une association charitable s’aperçoit un beau jour que le plus clair doses ressources est pillé par vingt collectionneurs d’aumônes, au détriment de vingt bons pauvres plus délaissés, plus intéressants, et qu’un
secours uu peu large eût peut-être sauvés. Le grand nombre des indigents vrais ou faux, la difficulté du contrôle, peut-être aussi l’ambition d’étendre certaines clientèles condamne la bienfaisance à émietter ses dons. On coupe en deux le morceau de pain qui nourrirait un bomme, et on le partage entre deux individus dont l’un n’a pas mangé depuis vingt-quatre heures et l’autre a bien déjeuné ce matin.
Pour éviter ces injustices, il faut que les boiiues âmes se fassent initier à toutes les roueries de la mendicité. Les colombes ont dû emprunter la finesse du serpent. La conférence Saint- Christophe, présidée par la comtesse de Mably, et le comité des servantes de Josepih, dirigé par la mai'quise de Laurose, s’aperjfurent un beau jour que leur clientèle était à peu près la même. De découvertes en découvertes, on trouva plus de quarante familles qui tendaient la main droite à Saint-Christophe, et la main gauche à Saint-Joseph. On signala des abus graves, des bons de pain vendus, des litres de bouillon changés en vin par un miracle <[ui n’avait rien d’évangélique : le besoin d’une révision sévère fut reconnu et proclamé. Le R.
P. Gaumiche, homme d’esprit, imagina un expédient qui fit fortune. On décida que les deux conférences se réuniraient sajis se confondre, que chacune contrôlerait les registres de l’autre, que pendant trois mois au moins, six mois au plus, Saint-Christophe visiterait les pauvres de Saint-Joseph et réciproquement.
Valentine ne crut pas désobéir à son oncle en acceptant cette combinaison. M. Fafiaux ne lui avait pas défendu de voir les Lanrose ; il lui avait seulement recommandé de les tenir à distance et d’éviter une intimité trop étroite avec eux. Faire ,1c bien en commun, ce n’est pas être intimes. Que de femmes assistaient aux conférences de la rue Saint-Dominique sans être ni peu ni prou les amies de la maison ! D’ailleurs , le seul grief de M. Fafiaux contre une famille si honorable ne pouvait être partagé par Valentine. Pourquoi donc auraitelle gardé rancune à ceux qui Pavaient faite comtesse de Mably ?
Elle vit assidûment la marquise, sans toutefois se lier avec elle. Une barrière invisible s’élevait entre ces deux aimables personnes ; l’estime qu’elles professaient l’une pour l’autre
ne se transforma jamais en sympathie; les atomes crochus manquaient des deux côtés.
Il faut dire que la gravité des devoirs qu’elles remplissaient face à face, l’importance des intérêts qui leur étaient confiés, l’obligation de représenter dignement et solennellement leurs saints respectifs, la présence des dames patronnasses et le bel exemple qu’une présidente doit donner en tout temps à sa petite assemblée, les guindaient l’une et l’autre, un peu plus que de raison.
Valentine ne ressemblait plus à cette charmante évaporée qui s’était jetée dans les bras de Contran . L’éclat de ses beaux yeux était comme voilé par les peu.sées austères ; ses petits mouvements de mésange effarée s’étaient calmés et rassis; on la voyait si sérieuse parfois, qu’on aurait pu la croire triste ou tout au moins découragée. Sa maison lui était devenue indifférente ; elle ne donnait pas un coup d’œil à son jardin ; et comme M. de Mably, vivant au club, ne paraissait guère au logis que pouf dîner, le jardin et la maison avaient pris insensiblement cette teinte grisâtre, cet aspect poudreux sans poussière, ce vague reflet d’abandon raélanco-
lique qui s’étend sur les- choses délaissées. C’était pourtant les mêmes tirbres, les mêmes tapis, les mêmes meubles qui avaient ébloui le beau monde parisien par un air de fraîcheur et de joie; mais les objets extérieurs nous empruntent une bonne part de leur physionomie. Voyez le nid d’un jeune ménage : vous n’y reconnaîtrez plus les meubles qu’on vous avait montrés chez le tapissier. Tout s’est métamorphosé d’un jour à l’autre ; les fauteuils ont arrondi leurs bras comme pour étreindre quelqu’un ; les larges canapés se rétrécissent; les miroirs de Venise éparpillent la lumière enmille sourires ; le velours est chargé de caresses, les plis des draperies ont un air discret, les tapis vous prennent sous les pieds et vous enlèvent de terre; les pendules vont vite et leur timbre agaçant vous mettrait à la porte si vous restiez après minuit. Quatre ans après, si l’amour a délogé de la maison, vous n’y reconnaîtrez plus rien. Les pendules sont lentes et leur lic-tac régulier accuse avec affectation la monotonie du temps. Entrez, sortez, restez, rien ne vous chasse, mais rien non plus ne vous retient. L’ameublement est en-
core neuf, on a pris soin do tout, les gens de la maison font exactement leur service, et cependant tout semble décoloré. Savez-vous ce qui manque à toutes ces jolies choses? Les paillettes étincelantes que le bonheur sème autour de lui.
Valentine n’était pas malheureuse, et pourtant elle manquait de bonheur. Le cas est assez grave et plus fréquent qu’on le croit dans le monde. Elle ne touchait pas encore à ce moment périlleux où la femme regarde autour d’elle et cherhe vaguement ce qui lui manque : elle tendait plutôt à s’isoler des choses extérieures et à se renfermer en elle-même; mais elle ne trouvait pas de quoi se contenter, ni dans les souvenirs, ni dans les espérances.
De tous les hommes qu’elle avait rencontrés, un seul avait éveillé son imagination, et celuilà, Gontran, l’avait pour ainsi dire rendormie de force. Les autres la laissaient absolument indifférente; Odoacre lui-même, quand par hasard ellejmnsait à lui, ne la mettait plus en colère. Lui savait-elle un certain gré de sa résignation et de son silence? S’était-elle rangée avec le bunps, à la morale douce et to-
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lérante du P. Gaumiche? Il est certain que le petit guet-apens de Bourgalys ne lui apparaissait plus dans les brumes du passé que comme une médiocre plaisanterie. Peut-être même regrettait-elle d’avoir rompu les chiens si vite et arrêté la déclaration au premier mot, maintenant qu’elle était sûre de son aplonb comme de sa vertu. Quelquefois, dans les heures d’oisiveté, elle repensait à la Grande-Balme et à ce gros Lambert de Saint- Génin qui l’aimait trop pour oser le dire. Une femme n’oublie jamais le premier homme qui l’a demandée en mariage, quand même elle n’a pas eu d’amour pour lui. La figure a beau être insignifiante en elle-même, la date est solennelle et Tévéncment mémorable ; l’homme n’est qu’un détail, mais il n’y a pas de détails indifférents dans ces occasions-là. Mettez-vous dans l’esprit que toutes les idées possibles et impossibles traversent nécessairement le cerveau d’une femme : la vie est si longue et les idées vont si vite! Il en défile plus de cent en un quart d’heure; nous l’avons tous éprouvé, nous qui appartenons au sexe lourd. Les femmes sont deux fois plus vives que nous; calculez et dites-
moi combien de.millions d’idées elles peuvent consommer en dix ans! Il est probable que Valentine se demanda au moins une fois ce qui serait advenu de son corps et de son âme si elle avait épousé Saint-Génin.
Elle ne l’avait pas aimé un seul instant; non; pas plus lui que M. de Bourgalys, Elle savait qu’excepté Contran, elle n’aimerait jamais aucun homme. Mais sa vie était terriblement vide, malgré les mille agitations factices dont elle s’etforçait de la remplir. Contran n’excitait plus en elle la moindre curiosité : on n’est curieux que de l’inconnu, et l’inconnu est un champ immense. Pour une femme mariée, c’est tout ce qui n’est pas son mari.
La plus scrupuleuse des femmes s’amuse quelquefois à courir les steeple-chases de la fantaisie. Plaisir permis, quand l’àme'est assez chaste pour que les tentations ne viennent pas l’effleurer; plaisir facile et complaisant, car on peut se le donner même à l’église. On écoute les déclarations du gros baron ou du petit prince entre les tirades du prédicateur; ou lit tout un roman d’amour entre les lignes du Bosquet de pénitence ou du Paroissien régénéré.
Si Valentime avait été la fqmme d’un bon pataud comme Lambert ou d’un gaillard sans gêne comme Odoacre, elle eût rêvé sans doute l’amour respectueux des paladins. Mariée à Contran qui la traitait un peu trop en déesse, elle aspira peut-être à descendre et revendiqua dans son for intérieur les humbles prérogatives de l’argile humaine. On ne désire que ce ([u’on a pas. Si quatre enfants avaient fait du bruit autour d’elle et tartiné de confitures son
peignoir de taffetas blanc, elle eût maudit sa «
fertilité. Lorsqu’elle attendait son mari, toute seule dans cette grande maison silencieuse, elle se disait peut-être que Lambert, Odoacre ou un autre lui aurait donné des enfants.
Chaque fois que ces pensées voulaient entrer trop avant dans son cœur, elles étaient reçues comme les chiens à la porte d’un sanctuaire; Valentine allait même jusqu’à se reprocher de les avoir eues, comme si elle avait pu les empêcher de naître. Notre esprit n’est qu’un champ où les idées bonnes ou mauvaises croissent par une sorte de génération spontanée : le pouvoir de la raison et de la volonté se réduit à sarcler les mauvaises. Coupable ou non,
Vîilentine s’accusait, pour plus de sûreté. Elle serrait dans ses petites mains ces péchés plus impalpables qu’une vapeur légère, et elle les portait tout chauds au P. Gaumiche. Le fin vieillard l’écoutait avec pîitience et lui disait son éternel refrain : « Offrez à Dieu, mou enfant; offrez à Dieu. » Il savait bien, au fond, que Dieu n’avait (jue faire de pareilles offrandes; mais il n’était peis homme à repousser les confidences d’une âme distinguée. Il n’appartenait pas à cette école un peu janséniste, qui évite de prodiguer les sacrements de peur d’atténuer leur solennité redoutable; il songeait bien plutôt à se rendre indispensable aux fidèles en leur créant comme un besoin de tête-à-tête hebdomadaire avec Dieu. Mais il ne voyait pas, malgré tout son esprit, que sa plus jolie pénitente se régalait au doux aveu des pensées défendues; qu’eu racontant les mirag<‘s de l’âme, on a le plaisir très-réel de leur donner un corps, et que Mme de Mably, pour être en règle, aurait dû se confesser de ses confessions.
Dans le courant de juillet 1858, il y eut une reti’aite de quatre jours au Sacré-Cœur
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de Paris. Valentine trouva charmant dégoûter un tantinet de la vie monastique, et Contran, fidèle à son principe, lui permit cette honnête et pieuse distraction. Il excellait à se passer de sa femme. Je manquerais de courtoisie en disant que c’était autant de gagné pour lui ; mais il n’était pas homme à s’ennuyer jamais, ayant de bons amis, un cluh agréable et un excellent cheval de selle pour les promenades du matin.
On ne sait pas encore pau* quelle fatalité le valet de pied de Mme de Mal)ly ou le conciei^e de la marquise de Lanrose égara un billet plié en triangle; mais il est positif que la sévère Eliane ne fut pas avertie et qu’elle arriva le lundi comme à son ordinaire à la séance du comité. Toutes les patronnesses présentes à Paris avaient été prévenues du relâche; Eliane fut doue seule à se fourvoyer rue Saint- Dominique. Mais la Providence permit que ce petit accident tournât à bien. Le comte, prêt à sortir, était sur les marches du vestibule; il courut donner la main à ses amours de jeunesse, conduisit la marejuise au salon, et lui conta pourquoi la conférence n’avait pas lieu.
Dieu m’est témoin qu’à cette époque Contran ne se souvenait plus d’avoir aimé Mlle de Batéjins. Les lecteurs de romans s’imaginent bien à tort qu’un homme jeune et beau doit être toujours en partance pour l’ile de Cythère : c’est une erreur qu’il faut déraciner. Contran n’était pas plus amoureux des autres femmes que de la sienne; il avait mis son cœur en friche, suivant un vieux système de culture qui a du bon. Si quelqu’un lui avait annoncé ce jourlà qu’il s’éprendrait d’une femme dévote ou d’une coquette, ou d’une femme quelle qu’elle fût, il aurait défendu sa porte et fermé toutes les fenêtres de son hôtel. Il ne retint pas plus de dix minutes la femme de son très -digne et très-loyal ami, et si la politessse le condamnait à causer tout ce temps avec elle, il se cantonna, comme un vrai sage, sur le terrain de la banalité.
Mais la marquise de Laurose, par un zèle que personne n’a le droit de blâmer, le mit pour ainsi dire au pied du mur en lui demandant ex abrupto des nouvelles de son âme.
Le comte n’était pas ferré sur la psychologie transcendentale, mais de toutes les âmes qui
s’agitent à la surface du globe, la sienne était peut-être celle qui loccupait le moins. Il répondit en esprit fort, et la belle mm^quise, plus belle encore qu’au temps de Mme San-Lugar, lui servit uu petit plat d’excellente morale. Sans désigner ni lui, ni elle, ni Valentine, elle sut lui conter en périphrases irréprochables « que certains hommes merveilleusement doués de toutes les façons manquaient leur avenir en froissant la conscience d’une femme très-éprise, mais encore plus pieuse ; qu’il était impossible d’hésiter bien longtemps entre les attachements passagers de la terre et le salut éternel; qu’en pareille occasion, une vraie chrétienne sacrifiait toujours le présent à l’avenir, immolant son cœur, se condamnant elle-même aux devoirs douloureux d’un mariage mal assorti, et cherchant dans les pratiques de la dévotion la plus sévère, un soulagement qui, par malheur, ne s’y rencontre pas toujours. Elle ajouta qu’une âme vraiment belle ne devait pas s’enfermer dans les soins de son propre salut; qu’une femme égoïste au point de se sauver toute seule sans entreprendre la conversion de son mari, n’était pas digne de le retrouver
flans mi monde meilleur ; que Dieu saurait sans doute, dans sa justice et sa bonté, réunir tôt ou tard ceux qu’il avait créés l’un pour l’autre ; qu’il ne fallait désespérer de rien ; qu’on pouvait s’assurer un avenir infini de félicité glorieuse en se mettant d'accord ici-bas sur quelques points essentiels. » Ce n’est pas en termes si nets, qu’elle manifesta l’intention de convertir Contran ; je traduis, j’interprète, je commente son discours en appuyant sur les lignes qu’elle avait vaguement dessinées, en forçant les couleurs, en substituant par une triste nécessité la touche pesante de ma plume à la délicatesse exquise de sa parole. II faudrait que je fusse un peu femme moi-même pour exprimer tout ce qu’il y avait de féminin, de tendre, de noble, d’éthéré dans cette déclaration d’amour céleste. L’univers entier
aurait pu assister à la scène, entendre chaque
mot, mesurer chaque geste, sonder chaque regard : tout était d’une candeur immaculée ; si quelque flamme échauffait ce cœur archangélique, c’était celle l’amour divin, qui monte en droite ligne vers le Créateur.
lia surprise de Contran fut si complexe et
pour ainsi dire, si contradictoire, qu'il faut une comparaison tirée de loin, et même prétentieuse en apparence, pour la définir et Tanalyser.
Supposez qu’un matin, en vous promenant tout seul dans votre chambre, vous sentez dans la poche une douce chaleur. Vous y portez la main et le toucher vous donne la sensation la plus moelleuse. 11 est tout naturel qu’on veuille examiner de près la cause de ce plaisir inattendu : vous empoignez l’objet, vous le placez sous vos yeux et vous vous en éloignez au même instant avec*, inquiétude. C’est une hermine vivante qui commence à faire le gros dos eu montrant ses petites dents acérées. Il y a de tout dans cette émotion-là : l’étonnement d’avoir trouvé une hermine dans vos poches, le plaisir de savoir que cette jolie bête est à vous ; car enfin à qui serait-elle ? la crainte de tacher cette adorable fourrure, car la pauvre hermine en mourrait; enfin, la préoccupation de ces petites dents en pointes d’aiguille, l’idée qu’un être faible, un être pur, et un être qui vous appartient, est armé pour la défense.
Voilà, en abrégé, les émotions qui se succé-
dorent dans le cœur de Contran pendant qu’il écoutait la belle Eliane. S’il eût été simplement ce qu’on appelle un homme à femmes, il n’aurait compris qu’une chose, c’est qu’on l’aimait, et qu’il avait là un charmant petit cœur sur la planche. Mais Contran, je vous l’ai dit, était plutôt un féministe qu’un libertin. Ses meilleurs souvenirs étaient ceux de quelques liaisons ébauchées, sans dénouement, où quelques mots, quelques lettres peut-être, la furtive explosion d’un sentiment vrai, lui avaient ouvert un point de vue nouveau sur le cœur de la femme. Ces petits événements, indignes de prendre place dans les mémoires d’un roué, étaient les seuls dont il eut gardé une impression sans mélange. Depuis longtemps il avait oublié les tapages de la jeunesse et les cabrioles fougueuses de ses passions ; tandis qu’un regard discret, une intonation voilée, le mouvement instinctif d’une femme de bien à la rencontre de celui qu’elle aime sans le dire, remuait dans son cœur des cendres mal éteintes.
Il avait soutenu souvent, dans les conversations du club, cette thèse bizarre : « Toutes les liaisons* se ressemblent à partir d’un cer-
tain moment. Rien de plus varié que les préliminaires, rien de plus uniforme que l’événement et ses .suites. O la vieille, la monotone et la sempiternelle chanson ! Consoler une femme qui se sait perdue dans votre estime et lui répondre avec chaleur qu’elle n’a jamais été plus honnête ; s’ébattre (juelques jours dans une sorte d’ivresse, puis sentir malgré soi que la satiété vous gagne : espacer les rendez-vous, prêcher la prudence, s’excuser, entendre des reproches, essuyerdesflotsdelarmes, perdrepatience, rompre enfin et faire de la peine à une pauvre petite diablesse qui vous a fait plaisir ; voilà le dénouement inévitable des romans anciens et nouveaux. C’est pourquoi tout homme d’esprit devrait fermer le livre après le prologue. n
Le marquis de Lanrosc répondait à cela : « Un chasseur qui blesse le gibier fait autant de dégât dans uiie forêt que celui qui le tue et l’emporte. Pièce touchée, pièce perdue ; les renards ou les loups la mangeront. Quand vous vous êtes fait aimer d’une honnête femme, le parti le plus simple et le plus humain est encore d’accepter ses bonnes grâces. Elle est per-
(lue pour SOI) mari, vous Tavcz jetée dans une route où elle ne peut plus faire que de mauvaises rencontres. Profitez donc’ du mal que vous avez causé, et dites : « Autant moi qu^uii autre! )>
Et Bourgalys r('*sumait le débat en disant : « Il n’y a pas en amour une théorie absolue ; la vérité est chose exclusivement personnelle. M. de Lanrose raisonne eu homme qui a faim, et Mably en homme qui a dîné. »
Gontraii ii’improvisa pas une théorie nouvelle en présence de l’amour immatériel et presque surhumain qui se dévoilait devant lui ; mais il fut pris d’une vive curiosité. Il espéra connaître enfin le secret des variations qui l’avaient tant fait souffrir, pénétrer la vi*aie cause d’une coquetterie <|ui lui avait paru infâme et qu’il commençait à juger moins sévèrement. Les femmes ont h? privilège d’effacer d’un seul mot, chez l’homme bien épris, la trace de toutes leurs ihiquités passées. Le comte n’était plus amoureux d’Eliane, mais il l’avait adorée, et les blessures de l’amour se rouvrent au moindre choc. Il éprouvait déjà, presque sans le savoir, une certaine bienveillance pour
elle. Tandis qu'il la regardait avec stupéfaction, en cherchant à démêler le sens exact de ses paroles, son cœur prenait le grand galop et dévorait la distance incalculable que mille événements avaient mise entre elle et lui.
11 voulut lui répondre, et certes un tel discours méritait pour le moins quelques mots de reconnaissance. Mais Eliane lui fenna la bouche par un geste majestueux et triste. Elle se leva comme une reine, prit dans sa poche un petit carnet de la plus noble élégance, le lui mit sous les yeux, et dit :
« Vous me répondrez un autre jour ; commencez par méditer mes paroles, et pour les mieux comprendre, essayez d’abord de prier, .te ne m’attendais pas à vous rencontrer ce matin ; Dieu qui fait les occasions nous a ménagé ce téte-à-tête où mille pensées que j’ignorais moi-même se sont échappées malgré moi. Je souhaite que mes paroles amènent un mieux dans votre vie ; quant à vous, j’espère que le simple bon sens vous ôtera l’espoir de faire dévier la mienne. Vous voyez ce bijou qui ne me quitte jamais ; il me rappellerait mes devoirs
à toute heure si j’étais femme à les oublier.
L’émail ancien qui forme la couverture m’a été donné par mon cher mari, qui est un homme charmant, réellement jeune et digne de l’amour terrestre que j’ai pour lui. A l’intérieur, j’ai les noms et les adresses de mes pauvres. Vous voyez bien que toute ma vie est là. J’ai fait tort à mes pauvres pour vous, car cette heure du jour devait leur être consacrée. Mais après tout, vous êtes peut-être plus dénué et plus misérable qu’eux aux regards de Dieu. Ils ne manquent que de pain, et vous manquez de lumière. A bientôt, monsieur de Mably. Vous avez exprimé dans d’autres temps le désir de me paraître aimable, 'lâchez de faire votre paix avec le ciel, et je promets de vous aimer sérieusement, eu Dieu. »
Elle lui tendit sa belle main qu’il baisa avec grâce en relevant un peu le gant sur le poignet. Ils descendirent ensemble dans la cour ; Gontraii la mit en voiture et reçut pour dernier adieu un sourire d’une noblesse et d’une sérénité admirables.
ou L’ON REVOIT UN VIEIL AMI
ou L’ON REVOIT UN VIEIL AMI.
L’aventure méritait un quart d’iiéure de réflexion. II alluma donc un cigare et s’en alla rêver seul au jardin.
Vous l’entendez d’ici : « Drôle de femme !
C’est qu’elle était Superbe dans ce petit sacer-
doce-là. Lui serait-il resté un plomb dans l’aile? Elle en tenait pour moi, lorsqu’elle a pris M. de Lanrose, c’est certain. L’aime-t-elle d’un amour aussi terrestre (ju’elle le dit ? Improbable. Dans tous les cas, si elle m’avait gardé un petit coin, elle aurait joliment caché son jeu. Reste à savoir si c’est le mysticisme qui.se déguise en amour, ou si c’est le con- ' traire. Je vois un masque et un visage, mais du
diable si je distingue la chair du carton. 11
faut que je ne lui sois pas indifférent pour
qu’elle se mette en tête de sauver mon àme.
Baste ! je vais toujours me laisser convertir un
peu ; qu’est -ce que je risque ? Les femmes d’au- *
jourd’hui sont étonnantes, ràa parole d’honneur ; elles vous mettent la terre et le ciel en salade. Les anges et les amours voltigent pêlemêle autour du tabernacle : on vise dans le tas, mais on craint toujours de faire un malheur dans cette confusion du gibier. »
Ce monologue fut interrompu par un domestique.
« Monsieur le comte, il y a un monsieur... ou un homme, qui veut qu’on l’introduise auprès de monsieur le comte.
— Il n’a pas dit son nom ?
— Il a répondu qu’il Je dirait à monsieur le comte, et que monsieur le comte serait bien étonné.
— Dites-lui qu’il m’écrive, et que je n’aime pas à m’étonner sans savoir pourquoi. »
Sur ce, Contran reprit en maugréant un peu sa promenade et sa rêverie ; mais il n’en avait plus pour longtemps. Le même dômes-
tique revint avec une carte de visite où l’on voyait Lambert de Saint-Génin en manches de chemise, une pipe à la bouche, un fusil sur l’épaule et Mimi entre les pieds.
Une minute après, les deux cousins étaient dans les bras l’un de l’autre. Lambert, on le devine, n’avait pas changé à son avantage. La figure s’était légèrement empâtée et le corps alourdi. Il portait une barhe échevelée comme les vieux rapinsde 1830, et ses cheveux tombaitmt sur son col. Un habit vertu boutons de chusse, un pantalon à la cosaque, un chapeau mou de forme haute, lui composaient une physionomie excentrique, pour no rien dire de pis. Tout cela eût peut-être paru charmant à la Balme, mais l’optique du faubourg Saint-Germain n’était pas favorable au tableau. Gontran ne se défendit pas contre l’embrassade du cher cousin: mais il la rendit avec mollesse.
a Ce n’est pas malheureux ! disait Saint- Génin. Sais-tu que j’ai failli m’empoigner avec tes gens ?
— Aussi, pourquoi diable ne voulais-tu pas dire ton nom ?
— Tiens! pour te faire une surprise ! On ne
fait donc pas de surprises à Paris ! Je Pavais dit, au moment de ton mariage : Laisse-moi seulement hériter des deux pauvres vieux, et je te tombe à Paris comme une tuile. Les vieux sont morts, paix à leur cendre ! Les héritages sont empochés; on a cent vingt mille francsde rente (à ton service, tu sais !) ; la mère est tranquille à Lyon, toujours un peu grognonne, mais bonne au fond du cœur. Y avait-il longtemps que je ne Pavais vu, mon pauvre vieux ! Voilà six mois que je tarde à venir, parce que la petite... mais c’est une affaire de théâtre, je te conterai tout ça avec le reste. Où est ma chambre ?
— Plaît-il?
— Ma chambre dtms ta maison ? J’ai laissé le fiacre dans la rue avec mes malles dessus.
— Soit, alors. Si tu n’as pas de répugnance à prendre l’appartement de M. Fafiaux....
— Aucune 1 Tu ne sais donc pas que le père Fafiaux et moi nous sommes une paire d’amis, à présent ! Par exemple, il n’est toujours pas toqué Lanrose. AhI le père et le fils n’ont qu’à se bien tenir. Je les préviendrai. Les voistu ?
— De temps à autre. Viens, que je te mette chez toi,
— Ce vieux Contran ! »
Le comte se demandait, chemin faisant : « Est-ce moi qui suis devenu plus délicat ? Est-ce lui qui est devenu plus rustique ? Quel costume 1 Quelle tournure ! Et comme il a le verbe haut ! »
Lambert fut enchanté de son gîte : « Tu me gâtes, dit-il ; c’est le dernier mot du vrai chic, levais m’installer ici pour un an! »
Contran fit la grimace, mais il s’eu repentit au même instant. Ce demi-paysan, qui lui semblait assez incommode, avait offert autrefois de l’héberger toute la vie. Si le dernier des Mably était rentré dans rhôtel de ses pères, c’était par la générosité du pau\TC Saint-Cénin.
On apporta les malles, et Lambert s’empressa de les ouvrir lui-même : «Tu ne te formaliseras pas, dit-il, si je t’ai apporté quelques produits du pays. Il y a de la pâtisserie et pas mal de charcuterie. Ça n’a pas de valeur en soi, mais ça varie un peu l’ordinaire d’un ménage. A propos, j’ai une faim de loup.
— Eli bien, on va to servir à manger.
— Esl-ee que tu as déjeuné, toi ?
— 11 y a longtemps.
— Et tu ne redéjeuneras plus?
— Non, mais qu’importe?
— Ah ! bah ! Tu mangeras un morceau et tu boiras un coup pour me tenir compagnie. Ün a toujours un boyau disponible pour faire plaisir aux amis. »
Contran n’était plus accoutumé à ce langage cliampèti’e. Il s’estimait heureux d’ètre seul à l’entendre. Quel déplorable succès Lambert aurait obtenu dans le salon le moins collet monté du faubourg ! On servit une sorte de collation dans le petit appartement du second étage : mais au moment de se mettre à table, Lambert se mit à faire des façons :
« Non ! disait-il, c’est trop d’embarras : je ne veux pas déranger toute la maison. A quelle heure dîne-t-on chez toi?
— Comme partout; à sept heures.
— Nous, à sept heures, nous appelons ça souper.... parce que c’est notre quatrième repas. Décidément, j’irai déjeuner au café. Si tu avais eu faim, à la bonne heure ! La fortune
du pot, entre amis, c’est charmant. Mais tout seul, non ; c’est trop d’affaires. Qiicl est le meilleur établissement de Paris?
— Je n’en sais rien.
— Je te demande quel est le café où se réunissent les gens du monde, les officiers, l’aristocratie, les employés du gouvernement, tout enfin, pour jouer au billard.
— Toi, tu vas me donner du mal. Ce n’est pas dans huit jours que tu perdras ton goût’ de terroir. Commence par te camper là, et ne te fais pas prier : c’est province. Bois à ta soif et mange à ton appétit, vivement. Quand tu seras rassasié, je me mettrai en devoir de. te débarbouiller à fond.
— Çà, dis donc, à qui en as-tu? Je suis propre.
— Personne n'a soutenu le* contraire. Mais que d’ouvrage, bonté divine ! et dans quel moment ! D’abord, je vais te faire couper ces cheveux-là.
— Pourquoi donc ? Je les porte longs, c’est exprès.
— Tu en as le droit dans ton pays, mais à Paris, mon cher garçon, il faut se coiffer, se
chausser et s’habiller comme tout le monde, et le propre d’un homme distingué, c’est de ne rien porter qui le distingue des autres. Qu^estce que c’est que cette jaquette-là ?
— La meme que tu trouvais si gentille à la Balme.
— C’est pourquoi tu aurais dû la laisser au pays.
— Attends donc, je vais me mettre en habit tout à l’heure.
— Il ne manquerait plus que ça !
— Ma jaquette, vois-tu, je l’ai prise pour le voyage. Elle est encore assez bonne ; je la mettrai le matin pour sortir en pantoufles dans le quartier.
— Rue Saint-Dominique !
— Tu te moques de moi, parce que j’ai l’air un peu ahuri. C’est la route et la faim.
Encore une petite tranche de poisson de mer !
Mais tu me retrouveras, mon vieux, et même plus dégourdi que tu ne m’as laissé. J’ai vu le monde depuis ton mariage.
— Allons, tant mieux ! »
Lambert vida deux grands verres de vin coup sur coup. « C’est embêtant ^ dit-il, que
ton larbin n'ait pas donné deux verres. Je t’aurais bien forcé de boire, mâtin !
— Et comment ?
— En portant la santé de Val.... de ta f.... de ma cousine! Gomment va-t-elle, ma jolie cousine ?
— Bien, merci.
— Est-ce que je ne l'embrasserai pas tout à l'heure?
— Pas avant trois jours, elle est en retraite au Sacré-Cœur.
— Honneur et respect ! Et toujours aussi jolie?
— Certainement.
— Et toujours rien de nouveau dans la famille ?
— Non.
— Je t'en veux de ça. J'avais rêvé d'être parrain du mioche.
— Tu attendras peut-être longtemps.
— Enfin, malgré tout , vous vous aimez bien, pas ^Tai ?
— Sans doute.
— J'espérais qu'après la noce tu m'écrirais de temps on temps pour me donner des non-
velles un peu détaillées. Ah! bien ouiche ! Grand sournois, va ! As-tu dû t’en donner, du plaisir! Je ne te reproche rien ; c'était ton droit. Je t’ai dit : Sois heureux et rends-la heureuse ! Si le programme est rempli, je suis content.
— Nous sommes très-heureux, et nous • n'avons pas oublié la reconnaissance qui t’est duo.
— Tu n’as pas bien dit ça : nous sommes très-heureux. Non! c’est froid, c’est guindé.
Tu manques d’entrain, mon bonhomme. 11 me tarde que la cousine rentre au bercail. Si elle a quelque chose sur le cœur, elle me le dira, et tu auras affaire à moi, mâtin de chien ! »
Contran le laissait dire ; mais ce ton plus que douteux, ces familiarités passablement indiscrètes le mettaient au supplice. Il ne savait pas si Lambert avait toujours été ainsi, ou s’il s’était gâté. Que faire d’un tel parent et d’un tel commensal? Impossible de le mettre à la porte : et le garder, le voir, l’entendre, le présenter surtout, c’était dur. Mably levait les yeux au ciel; il se voyait flanqué de son cousin pendant un mois ou deux, et martyr de l’hospitalité !
Le pire de ruffaire, c’est que le gros garçon u’était ni timide ni docile. Il rapportait, Dieu sait d’où, un aplomb formidable ; il s’écoutait parler l’argot de la mauvaise compagnie avec un sourire d’approbation; il avait le cerveau farci de calembours à un sou la feuille et de ces plaisanteries nauséabondes que les garçons de théâtre transmettent aux garçons de café. Il ne s’agissait pas seulement de lui apprendre les mille choses qu’il ignorait, mais surtout de lui faire oublier les deux mille qu’il avait apprises. Quelle corvée pour Mably !
Lambert lui raconta l’histoire de la famille dans un style que j’expurge à demi, par égard pour la délicatesse des lectrices.
« Il y avait donc trois ans que nous tirions le diable par la queue, lorsque la pauvre vieille de Narbonne éteint son gaz. Une indigestion d’andouillettes ; elle a tourné de l’œil sans .dire : Ouf! Pauvre vieille ! Je l’aimais bien; j’y ai été de ma larme, malgré tout. Tu me diras qu’elle avait l’âge de la retraite ; quoique ça on n’aime pas à voir fder un pauvre petit être honnête et doux. Nous avons donc hérité des (juaraute mille sur le grand-
livre. La mère voulait tout de suite racheter un hôtel, un château et tout le bataclan ; tu la connais ! Moi, je lui dis : Maman, ne nous pressons pas. Un malheur ne vient jamais seul; attendez que nous ayons le sac de l’onclc Canigot : ça ne tardera guère. Je n’en ai pas eu le démenti. Le vieux est mort de faim. Comme il était malade, il a cru que ce n’était pas la peine de nourrir un corps détraqué : il a cassé sa pipe six semaines après la tante Saint-Génin. Ce qui nous a le plus épatés, c’est qu’il avait un testament chez le notaire. Pas trop gentil pour la mère, le testament Canigot ! « Attendu que ma sœur est dépensière, désordonnée' etc., etc., etc., je nomme et j’institue mon neveu, Lambert de Saint-Génin, légataire universel. » Maman n’a eu pour sa part que trente mille livres de rente, moi quatre-vingts, qui font cent vingt, comme j’avais l’honneur de te le dire, avec les quarante mille balles de la pauvre tante de Narbonne. Toi qui connais les hussards de la garde, est-ce qu’on peut mener la vie à Paris avec cent AÛngt mille francs ?
— Oui, jusqu’à nouvel ordre. Tu veux donc quitter Lyon tout à fait?
Si.
— Ce n’est pas moi, c’est la petite.
— Aïe ! Il y a une petite !
— Un amour de jolie femme ! La perle de Lyon, rien que ça. As-tu de l’influence au théâtre ?
— Dans quel théâtre ?
— Ça m’est égal. Il faut que nous lui procurions un bel engagement ; c’est même, avec le désir de t’embrasser, ce qui m’amène à Paris. »
Le comte protesta qu’il n’avait aucune influence sur aucun directeur de théâtre.
« Tu n’es donc pas abonné? dit Lambert.
— Si, à l’Opéra, et même aux Italiens. Mais les Italiens sont absents, et la demoiselle qui t’intéresse n’est probablement pas de force à débuter à l’Opéra. Qu’est-ce qu’elle joue !
— Tout ce qu’on veut 1 Elle chante, elle danse, elle est sublime dans le drame, elle te fera pouffer dans le vaudeville. Chambard, tu sais? le grand Chambard dit qu’elle a cent raille francs de rente dans le gosier, et Ducosquet, notre fiévreux Ducosquet soutient qu’il n’y a qu’elle au monde pour jouer la Dame aux Camélias. Je vais la mettre dans ses
meubles; tu me donneras un coup de main : elle arrive dans quinze jours; il lui faut absolument Paris. Pas pour faire la noce, comme tu as Pair de le croire, mais pour prendre son rang à la tête de nos artistes. Si tu ne connais pas le directeur de l’Opéra, ni celui du Théâtre-Français, je les trouverai, moi ! J’irai à leur café I »
Contran éclata de rire à cette heureuse idée. Mais, réflexions faites, il promit au cousin de le mettre en relation avec le seul homme du vrai monde qui eût quelque influence dans les petits théâtres de Paris. En effet, apres l’avoir un peu dégrossi par lui-même, il le livra pieds et poings liés à Bourgalys.
Ces deux originaux devinrent bientôt inséparables. Odoacre pensa-t-il se rapprocher de Mme de Mably en prenant à forfait l’éducation de son cousin? Je crois plutôt que Saint- Génin lui plut parce qu’il ne ressemblait pas à tout le monde. Le professeur livra à son élève toutes les clefs de la mauvaise compagnie la plus élégante de Paris. Il lui apprit ce langage spécial qui devient plus inintelligible que le Sanscrit à deux myriamètres du boule-
vard. Il ne se borna point à lui enseigner les modes d’aujourd’hui; il essaya sur ce gros corps les modes du lendemain. La première fois qu’ils soupèrent ensemble, ils se grisèrent si bien qu’ils se tutoyaient au dessert. Lambert ne manquait pas d’une certaine souplesse: il prit en quelques jours les manières et le langage de son nouvel ami.
Il commettait encore de temps en temps quelque léger solécisme ; il disait :a nous avons mangé chez le meunier rouge avec des gri— settes, » pour dire qu’il avait sucé un fruit au Moulin-Rouge, avec l’illustre Caroline Tambour et l’incomparable Ninon de Quimper; il insistait encore pour payer son écot lorsqu’un ami l’invitait à dîner; il était trop intime avec les garçons de café, il appelait le restaurant un hôtel, et embrassait' les demoisellesaux courses. Mais on passe bien des choses à un homme qui est né, qui se présente à l’abri d’un patronage illustre, et qui jette l’argent sans compter. A la fin de la semaine, il sentait encore un peu la province, mais il ii’était plus à montrer au doigt.
On put alors sans trop d'inconvénients le là-
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cher par le monde. Il revit la duchesse de Haut-Mont, les grands Lanrose du quai d’Orsay, les petits Lanrose de la rue de Ponthieu, toute sa famille enfin, qui le polità tourdebras.
Les fruits de cette éducation furent amers à Mlle Angélique Cerceau, plus connue à Lyon, sous le pseudonyme de Florence. Lorsqu’elle débarqua dans Paris, ivre d’ambition et peutêtre d’amour, elle étonna Lambert par sa maigreur, sa mauvaise grâce, sa toilette étriquée, son air piteux : une poupée qui a traîné dans le ruisseau. L’impression ne fut pas seulement dure, mais brutale. L’ami de Bourgalys, le cousin de Lanrose et du comte de Mably se demanda un instant si on ne lui avait pas changé sa maîtresse dans le trajet. Encore une déception de l’optique ! Il comprit immédiatement qu’il ne pouvait présenter à ses amis cette bouri déplumée sans encourir un ridicule mortel. Et vite, il reconquit sa liberté moyennant finance. Mlle Cerceau accepta la transaction sur des bases fort équitables : on lui paya
ses larmes au tarif de la province qui n’est pas exorbitant comme le prix courant de Paris.
La duchesse de Haut-Mout et quelques autres personnes avisées expliquèrent cette rupture par la naissance ou plutôt la résurrection d’un autre amour. On crut que Saint-Génin s’était repris depsission pour Valentine de Mably .On se trompait. Sans doute sa cousine lui parut encore plus jolie qu’à la Balme : elle était justement dans tout le plein de sa beauté. Mais elle fit si pauvre accueil au généreux garçon qui s’était dévoué pour elle que Lambert ne dépassa point les limites d’une admiration indiflérente.
Soit qu’elle rapportât dans les plis de sa robe une provision de froideur monastique, soit qu’elle fût arrivée au plus haut période de sa petite indisposition mentale, Valentine se montra plus morose qu’elle ne l’avait jamais été. Sans élever aucune plainte, sans chercher querelle à per’Sjiine, elle affecta de continuer dans sa maison et dans le monde cette retraite qui au Sacré-Cœur n’avait duré que trois joui's. Pendant tout près d’un mois, elle s’enferma si hei’métiquement en elle-même que personne n’eut la tentation ou la hardiesse de troubler ce recueillement, Gontran moins que tout aii-
tre ; il commençait à prendre son parti de cet ascétisme lunatique, et il avait l’esprit tendu ailleurs. Il cherchait l’occasion de revoir Èliaue, et n la rencontrait quelquefois. Contrairement à ses habitudes, il fut exact chez elle tous les mardis.
Il n’y a pas d’intimité possible avec une femme le jour où elle ouvre sa porte à tout le monde ; mais en été, quand Paris se dépeuple, les visiteurs ne sont pas si toulTus qu’on ne puisse attraper par hasard deux minutes de tèle-à-téte. Ou échange alors quelques paroles pressées qui, sans avoir un grand sens [»ar elles-mêmes, tirent un certain prix de l’occasion, de la solitude, du vol fait au monde, de la confidence qui naît. Quand on ne dirait rien à une femme, sinon qu’on est heureux de lui pai’ler seul à seule, ces simples mots créent pour ainsi dii'e un secret entre elle et vous. Les imaginations pouri’ont partir de là et se donner carrière. L’un des interlocuteurs continuera son discours en retournant chez lui, l’autre n’aura pas un grand effort à faire pour entendre la suite. Croyez-vous que la femme ait l’esprit moins inventif que l’homme, et
qu’on ne devine pas, en votre absence, au moins tout ce que vous pensez? L’important c’est que le premier mot soit lâché, la communication établie.
Élianc regrettait probablement le petit sermon mystique qui lui était échappé un matin. Elle ne revint jamais à la charge; ce fut Contran qui lui rappela cette conversion qu’elle avait oubliée presque aussitôt qu’entreprise. Il fallait qu’elle eût l’esprit bien subtil ou la mémoire bien courte, car elle fit longtemps la sourde oreille. Les demi-mots les plus significatifs tombaient à ses pieds par douzaines sans qu’elle fît le geste d’en relever un seul. Un jour pourtant elle aperçut M. de Mably dans la chapelle aristocratique où elle avait sou prie-Dieu. Personne ne peut dire comment une dévote, sans lever les yeux de son livre, remarque les toilettes inédites ou les figures nouvelles qui l’entourent. Éliane aperçut Mably. Elle ne le regarda pas une fois de toute la cérémonie, et pourtant, par une sorte de miracle, elle nota ses moindres gestes et les jeux les plus innocents de sa physionomie. Quand la belle missionnaire retrouva sou catéchu-
Digitizeq ny vji ik
mène aux environs du bénitier, elle répondit à son salut par un regard très-savant que Champollion lui-mème n’aurait pas su traduire.
Champollion a lu bien des choses sur les obélisques, mais rien absolument dans le re-« gard des sphinx. Celui d’Èliane disait en propres termes : « C’est fort bien de fréquenter les églises; on vous sait gré de ce premier pas; mais votre éducation est toute à faire. Comment ignorez-vous qu’on imprime de beaux petits livres chez Curmer, que Cruel les relie eu cuir très-doux, très-simple et très-modeste, avec les armes du gentilhomme et des fleurs de lis alentour? Vous devriez savoir aussi qu’on se met à genoux à tel moment, qu’on s’assied à tel autre, et que rester debout contre un pilier jus([u’à \Ite missa est, c’est déclarer à l’enfant de chœur lui-ménie qu’on n’est pas venu à l’église pour prier Dieu. » Voilà ce que la m6irquise de Laurose sut enfermer dans un seul regard, et ce miracle de concentration n’étonnera pas ceux qui s’intéressent aux progrès de l’industrie moderne. Que de choses Talian ne fait-il p^ tenir dans un petit nécessaire? Et quels
dictâmes le pharmacien ne loge-t-il pas dans un simple bonbon?
Ce coup d’œil contenait bien réellement tout ce que je viens de dire, et la preuve c’est que Contran n’en perdit pas un mot. Comment aurait-il entendu ces réflexions si Éliane ne les avait pas faites? Et comment aurait-il couru se commander un livre rue Royale, si Mme de Laurose ne le lui avait pas formellement ordonné?
Je n’ai pas besoin d’ajouter que ces préoccupations lui firent oublier sa femme. Autrefois il la négligeait sans l’oublier; il la laissait libre de tous ses plaisirs, tant sacrés que profanes, mais il tenait les yeux sur elle et la regardait vivre avec un intérêt assez vif. Il se réjouissait de la voir user sa jeunesse aux choses innocentes, mais il n’abdiquait pas le droit de discerner l’usage et l’abus. Si Valentine avait tourné la pointe de son petit pied vers un des mille sentiers qui s’écartent de la grande route, il aurait été là pour lui donner la main et la ramener galamment au devoir. Cet amoureux émérite, cet homme d’esprit vif et exercé n’avait pas besoin de tàtcr le pouls de sa femme pour savoir si elle avait la fièvre. Mais
quand le médecin a la fièvre lui-même, tout son diagnostic tombe en défaut pour un rien.
Le comte assista donc les yeux fermés, pour ainsi dire, à la révolution qui se fit au mois d’aoùtdans l’esprit de Valentine.
Un jour que la jeune femme était encore plus sombre qu’à l’ordinaire, elle s’habilla en recliigiiant pour liquider un arriéré de visites. Il y avait un siècle de quinze jours qu’elle n’avait mis les pieds dans le monde mondain. Après sept ou huit courses inutiles (car Paris était déjà terriblement dépeuplé), elle arriva rue de Ponthieu et trouva Yolande au milieu d’un joyeux déménagement. Le vestibule était encombré de longues caisses apportées ou remportées par des garçons de magasin; la traversée du boudoir exigeait des tours de forces: cinq ou six malles énormes, carrées, armées de fer, avaient tout envahi. Dans la chambre de madame et dans son cabinet de toilette, tous les meubles disparaissaient sous les jupes largement étalées; une table était couverte d’un véritable assortiment de cannes et de eravacbes; les bougies des appliques étaient coiffées de vingt petits chapeaux, véritable musée où
toutes les époques de l’iiistoire et toutes les nations de l’Europe avaient fourni leur contingent. Les costumes eux- mêmes composaient, un petit carnaval assez folâtre : on voyait pêlemêle des vestes espagnoles, des jupes écossaises, des paniers de bergères Louis XV, un habit d’incroyable et des bottes à gland de soie ; beaucoup d’étoffes fraîches et de couleui’s éclatautes; à cet assortiment de choses gaies, il ne manquait que des grelots; Je crois même qu’on en aurait trouvé quelque demidouzaines en cherchant bien.
Valentine fut tentée de se signer en entrant. Le luxe ne la scandalisait pas en lui-même; elle se souvenait d’avoir été aussi brillante que pas une femme de son monde, mais elle ne connaissait que les élégances réglées qui s’étalent dans les salons de Paris. La fantaisie débordante, outrageuse, insensée, qui se déchaîne aux bains de mer ou dans les villes d’eaux, était eucore lettre close pour elle.
« Bonté divine! s'écria-t-clle; qu’allez-vous faire de tout cela? »
Yolande lui fit place sur une chaise, et lui dit après l’avoir embrassée :
« Chère belle du bon Dieu, je pars samedi pour Car\ ille où nous nous amuserons comme des folles. Je comptais vous le dire demain en allant prendre congé de vous. Ma mère a son chalet là-bas, j’ai le mien, tout notre monde y est plus ou moins installé : c’est un pays superbe, une plage admirable; on n’y manque de rien, on se baigne dans la mer, on chevauche dans les campagnes, on danse au casino, on joue un jeu d’enfer, on fait tourner la tète aux hommes et l’on mène une vie de polichinelle : voilà les plaisirs champêtres comme nous les comprenons; et si le cœur vous en dit...! »
Tout en parlant, elle chiffonnait çà et là, sans rien ranger, sous prétexte d’aider sa mère et sa femme de chambre; elle essayait un chapeau, déployait une jupe, faisait siffler une cravache, et se regardait de face, de dos et de profil dans tous les miroirs de sa chambre.
Valentine sourit avec une bienveillance un peu dédaigneuse : «Je suis bien loin, dit-elle, de blâmer le plaisir et de censurer l’élégance. On peut aimer la paix et la simplicité sans imposer ses goûts à personne. Mais est-il vrai-
ment nécessaire d’emporter t<int de jolies choses pour s’ébattre au bord de la mer.
— Comment donc? mais je n’ai là que le strict nécessaire. Deux robes de chambre, six costumes du matin, trois toilettes d’excursion, quatre habits de cheval, dont deux en piqué.... Ab! quel piqué, ma chère! une étoffe céleste! Voici le chapeau qui doit aller avec. Quatre robes de dîner, trois toilettes de bal, pas davantage ! car la mode change en deux mois, et il faut se mettre au courant de temps à autre. Vous savez que Carville est infiniment plus chic que leur malheureux Trouville. Carville est une terre de choix; un coin sacré, une Vendée de plaisance où nous ne sommes que nous. Mme d’ Aigues Rigny est ma voisine de droite, et je plonge sur le parc sans arbres de Mme de Raimbeuf. La petite Chamblin, pas la vieille marquise, la jolie, la femme de Cbamblin-futaille, s’est arrangé une maison de pêcheurs dans le goût le plus exquis. Isabelle de Gauterne, Michelle de Piquefeu, Jacqueline de Reauvenir, Ursule d’Oos et vingt autres jolies femmes ont pris l’avance : il paraît qu’on danse à défoncer la falaise et qü’on fait des toilettes
à éblouir le soleil. Mais pardon, chère belle! c’est bien mondain pour vous ce <jue je raconte là.
— Pourquoi, chère? Je n’ai pas pris le voile, que je sache. Un honnête divertissement, pris en bonne compagnie.... On voit donc Mme de Raimbeuf?
— Chère, tant qu’une femme ne s’est pas affichée, on en pense ce qu’on veut, mais on ne lui jette pas la porte au nez. Le monde ne rompt qu’avec les sottes qui ont rompu ouvertement avec lui.
— Comme Mme de Piquefeu, par exemple?
— Mme de Piquefeu a été calomniée. La preuve, c’est que son mari a fait la paix avec elle; on ne les rencontrait pas l’un sans l’autre l’hiver dernier. Voulez-vous que le monde soit plus méticuleux qu’un mari? Je ne dis pas pourtant que la pauvre Michelle soit une femme à voir intimement à Paris. Mais à Carville! au bord de la mer!
— En prenant un bain tous les jours !
— Fi ! la petite méchante ! Si c’est ainsi que les Pères vous ont appris la charité !... Sérieusement, ma belle, nous avons là-bas
quantité de beau, bon et ^Tai inonde. Je n’ai pas épluché tout le grain pour y chercher l’ivraie, mais Carville ne serait pas si bien posé s’il n’était pas bien composé.
— Aussi mes objections n’étaient-elles qu’une tacjuinerie. Mais, ma belle chérie, comment M. de Lanrose peut-il quitter Paris tout un été? Est-ce que le Humbé ne le tient plus nuit et jour ?
— Mon mari ? mais, cher ange, je ne l’emmène pas, mon mari ! 11 a promis de venir me voir une ou deux fois dans la saison ; c’est plus qu’il ne m’en faut pour être heureuse. Il le sait bien, et je suis sûre qu’il n’abusera pas du chemin de fer. Nous serons passablement de veuves dans mon genre. Rien de plus simple et de plus fréquent aux bains de mer. N’y suis-je pas chez moi ? Maman n’est-elle pas ma voisine ? Les maisons sont de verre dans ce pays primitif, quoiqu’elles se construisent en brique. Raisonnez : la femme d’un marchand est-elle compromise pour aller aux bains de mer sans son mari Adhémar est un marchand qui sème l’or en poudre sur la barbe de ses aïeux ; voilà ce qu’il est. Mais faut-il tant d’excuses pour tirer
chacun à part ? Tout le monde en fait autant, le siècle le commande, c’est un résultat du progrès ; la séparation des époux est la plus belle invention de notre temps. Nos maris ont leur éducation et nous la nôtre, leurs idées et nous les nôtres, leurs occupations et nous les nôtres^ leur appartement et nous le nôtre...;
— Leurs passions, et nous....
— O la mauvaise ! sur (juelle herbe a-t-elle marché ce matin ? Est-ce que j’ai despassions, moi? Oui, j’en ai une. J’aime le mouvement, le bruit, la toilette, le plaisir et la bonne nourriture. A qui fais-je du tort ? En suis-je moins bonne épouse, bonne fille (dites, maman !) et bonne mère ? Car vous ne savez pas, j’emmène mon fils aîné. Il se baigne avec nous, par grâce spéciale, et le sacripan fait déjà des observations au-dessus de son âge. »
Valéntine, au lieu de répondre, examinait les toilettes de son amie.
Yolande s’approcha d’elle, lui dénoua les brides de son chapeau par un geste plein de grâce et de câlinerie, et dit : « S’il est permis à un amour comme elle' de s’embéguiner
comme ça ! Ma chérie, laissez-moi vous essayer quelque chose.
— Non, non !
— C’est tout nouveau 1
— N’importe !
— Un chef-d’œuvre de Félix !
— On ne peut rien vous refuser, mon ange.
— Là! voici le toquet miraculeux. On le porte avec ou sans muselière. Vous rappelezvous, mignonne, le bon temps où je vous habillais en madame^ sous le toit vénérable des Saint-Génin ?
— Et maintenant, vous me déguisez en gamin.
— Pas du tout ! C’est qu’il vous va dans la perfection. Par exemple, je ne pourrais jamais y faire entrer tous les cheveux. L’embarras des richesses ! Il faudrait faire un gros huit plus tombant, et alors....
— Alors, chérie, la tète et le bonnet se mettraient à tourner ensemble. Je me sauve. Adieu, beau démon tentateur ! Invertissezvous bien à Carville, et n’oubliez ui vos amis, ni.... le reste.
— Je n’oublie pas mes amis, à telle enseigne
que j’irai encore vous embrasser avant mon départ. Quant au reste, mon petit ange malin, si vous entendez par là les célèbres devoirs, soyez sûre et certaine qu’il n’y a pas de danger. Ma foi non ; le jeu n’en vaut pas 1a chandelle. Il y a tant de façons de s’amuser plus agréables et plus variées que celle-là !
Valentine acheva sa tournée de visites, ne rencontra personne et ne s’en plaignit point. Les toilettes d’Yolande papillottaient encore devant ses yeux ; les bavardages décousus de son amie bourdonnaient agréablement à ses oreilles ; il lui sembla qu’elle s’était trempée dans un bain de joyeuse humeur. Pour rester dans cet élément, elle se fît mener chez la duchesse de Ilaut-Mont, qu’elle avait bien négligée depuis deux ans. La duchesse faisait aussi ses préparatifs de départ. Elle avait retenu une maison à Carville, mais ses toilettes étaient logées dans deux malles et l’on n’en voyait pas trace dans l’appartement.
Le hasard, qui souvent se pique de malice, avait rassemblé trois personnes dans le salon de la rue Cassette : deux habitantes de Carville et Odoacre de Bourgalys. Voici le bout de
conversation que Valenline entendit dès la porte.
Odoacre venait d'entrer ; Mme d'Oos, une jolie blonde un peu trop maigre, était déjà levée pour partir. La duchesse livrait sa main à M. de Bourgalys et lui disait avec une bonhomie un peu coquette :
« Vous n'êtes donc pas perdu? Nous parlions de vous faire afficher. »
Mme d'Oos montra ses belles dents et dit : « Quelle erreur ! M. de Bourgalys ne s’affiche pas ; c’est lui qui affiche les autres.
— Comment ! répondit Odoacre, vous vous sauvez sur une méchanceté sans me laisser le temps d’improviser une réponse ! Ce n’est pas moi qui vous chasse, au moins?
— Non, chasseur. »
La sortie de Mme d’Oos ne fit qu’un avec l’arrivée de Valentine. Ces deux femmes, qui se connaissaient un peu, échangèrent une révérence sur le seuil même du petit salon.
Mme de Haut-Mont fit fête à sa petite amie, et lui présenta Mme de Piquefeu. Valentine ne savait quelle contenance tenir entre une femme, quelle avait jugée sévèrement une heure
plus tôt et Ocloacre, qu’elle rencontrait pour lu première fois depuis la terrible aventure. Pour se tirer d’affaire, elle prit la duchesse à partie et l’accapara tant qu’elle put, sans déparier. Mais la duchesse était toujours la vieille enfant terrible que vous savez. Elle ne manqua point de demander à M. de Bourgalys s’il était guéri de sa passion pour Valentine.
Odoacre répondit sans se déconcerter .
« Il ne faut pas exiger l’impossible. J’ai adoré Mme de Mably tant qu’elle a vécu : je l’ai pleurée quand elle est morte, et j’ai porté son deuil pendant une couple d’années. Il me semble que c’est assez gentil comme ça. »
Valentine rougit jusqu’aux oreilles. Elle ne put s’empêcher de répondre à ce fou , en lui montrant son joli visage : « Les gens que vous tuez se portent assez bien.
— Connu ! dit Odoacre. Je sais que l’accident n'est pas écrit sur votre physionomie. Il n’en est pas moins vrai que vous êtes morte et enterrée, ma pauvre madame de Mably. Que dit-on de nouveau dans votre petit sépulcre ?
— Votre ami Contran vous rencontre à peu
lp:s vacances de la comtesse. 303
près tous les jours. Il a dû vous donner des nouvelles de la maison.
— Oui, certes, et Saint-Génin aussi. Ils disent qu’on n’a pas ri depuis un certain temps sous ces voûtes profondes.
— C’est peut-être parce que le plus gai de nos amis n’y vient plus.
— Est-ce de moi que vous parlez, belle défunte ?
— Et de qui donc, aimable vif?
— Je suis l’ami de Gontran et de Lambert, mais je ne suis pas le vôtre.
— Vraiment? j’ai démérité tant que ça ?
— Non, je n’ai pas d’amitié pour vous. Vrai, comme je vous adore. J’ai beaucoup plus ou beaucoup moins, à votre choix. Et par malheur vous avez choisi.
— Les hommes sont incroyables I
— Oui, ils ont la manie d’aimer sérieusement.
— Vous ?
— Nous, madame, et même moi. Un jour viendra que vous me rendrez justice.
— Vous changerez peut-être mon opinion, mais vous ne changerez pas mon cœur.
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• — Savez-vous seulement si vous en avez un ? La vie que vous menez, la solitude que vous faites autour de vous, cette maison si gaie et si vivante autrefois...! Dites-lui donc , madame de Haut-Mont, qu’elle s’éveillera centenaire un beau matin, sans avoir jamais été jeune ! »
La duchesse interrompit le dialogue pour expliquer à Mme de Piquefeu que Valentine et Odoacre se faisaient la guerre depuis trois ans. Ce débat devait être lettre close pour qui n’avait pas vu les premièi’es hostilités.
Mais la sémillante vieille ne perdit pas l’occasion de débiter un peu de morale à sa façon. Elle dit leur fait aux maris qui encapucinent leurs femmes pour se ménager des loisirs. « Ces messieurs s’imaginent qu’ainsi bâtées, les pauvrettes se garderont toutes seules ; ils les mettent sous la surveillance des anges : c’est plus sûr, pensent-ils, et plus économique que le système turc. Mais ils ne songent pas (|ue leurs femmes s’étiolent, dépérissent, meurent à petit feu, et que la société française va se dépeuplant de jour en jour. On ne rit plus, 011 ne badine plus, on perd la tradition cliur-
mante de ces bonnes bêtises où nous dépensions tant d’esprit. De mon temps, une jolie femme ignorait toutes ces momeries où vous perdez le meilleur de vos jours. Étions-nous moins fidèles? J’en doute. Nos maris ne nous livraient pas aux bons soins des révérends pères ; ils s’occupaient de nous eux-mêmes ; c’est un petit travail qui porte sa récompense avec lui. Le feu duc, mon mari, n’était pas un jeune homme ; il n’en est pas moins vrai que j’ai vécu pour lui tout entière, moi qui ne croyais pas aux grillades de l’autre monde et qui ne connaissais d’autre loi que mon plaisir. Pourquoi l’ai-je aimé seul ? Parce qu’il s’appliquait constamment à me paraître aimable, au lieu d’étouffer en moi la faculté d’aimer. Les hasards de l’émigration nous ont séparés plus d’une fois; nous avons pris chacun de notre côté tous les plaisirs permis; je ne me cloîtrais pas en Suisse lorsqu’il courait l’Allemagne ou l’Angleterre; mais nous savions aimer, nous avions des attaches assez fortes pour qu’on pût les allonger infiniment sans les rompre; aussi nos cœurs sont-ils restés unis. Si le père de Contran, notre pauvre .\méric, était encore de
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ce monde, il prendrait fait et cause pour vous, chère petite, et vous délivrerait des ténèbres extérieures où son nigaud de fils vous enferme depuis deux ans ! »
Valcnfnie défendit Gontran ; elle assura qu’elle avait choisi elle-même, par goiit, cette vie quasi-monastique. Mais personne ne voulut la croire; on lui prouva que ses beaux yeux, ses admirables cheveux, sa meryeilleuse petite bouche et toutes ses beautés l’une après l’autre, protestaient contre une telle affirmation. La femme la plus spirituelle du monde ne se défend pas sans difficulté contre l’éloquence de ces arguments personnels. Essayez de répondre au monde lorsqu’il vous dit : vous êtes
cent fois ti’op séduisante pour professer telle opinion! Il y a contradiction flagrante entre l’éclat de vos yeux et la théorie que vous soutenez! Vos petits doigts en fuseau sont trop délicats et trop blancs pour qu’il vous soit permis de prendre telle cause en main! Il n’y a pas de place pour tel mot dans une jolie bouche comme la vôtre !
La comtesse soutint l’assaut; mais en rentrant chez elle, elle se demanda sérieusement
si c’était elle ou son mari qui l’avait vouée à la prière, à la retraite et à tous les exercices de la dévotion. Elle se souvenait vaguement d’avoir choisi ce genre de vie après une secousse un peu forte, mais il lui semblait que Contran ne l’en avait pas assez détournée; qu’il aurait pu d’un mot la regagner au monde ; qu’il se résignait trop ; qu’il semblait empocher, comme une sorte d’aubaine, le martyre d’un être faible et charmant.
Le soir, à table, elle essaya d’animer Lambert et son mari; elle voulut être pétillante. Mais sa gaieté forcée n’éveilla point d’écho. Lambert était rompu de fatigue. Suivant son expression pittoresque, Paris lui sortait par les coudes; il en avait plus que son soûl. Il annonça que Bourgalys et lui songeaient à faire un petit voyage : Bade, Wiesbaden, Hombourg, Spa, quelques bains de mer; un itinéraire très-libre et très-amusant. Le comte semblait préoccupé d’autres projets, mais il n’en faisait confidence à personne. Le fait est qu’il avait échangé ([uelques paroles avec Éliane, et qu’un espoir plus sérieux, quoique faiblement motivé, s’était insinué dans son
âme. Valentine se sentit presque étreuigère dans sa maison, entre deux hommes qui l’avaient passionnément adorée. Il lui sembla pour la première fois qu’on avait muré toutes les portes derrière elle, tandis qu’elle courait les mansardes et les couvents.
Elle exprima je ne sais quelle fantaisie de
spectacle; Contran ouvrit des yeux presque scandalisés. C’était mal prendre son temps; il faisait chaud, on s’étouffait dans les théâtres. Comment, elle qui n’allait pas aux Italiens eu janvier sans une sorte de répugnance, s’avisait-elle d’affronter un mauvais drame au mois d’août ?
Elle changea de note et proposa aux deux
amis de passer la soirée à l’hôtel et de prendre le thé au jardin. Contran objecta que le thé était encore plus chaud que le spectacle. Il avait fait le plan de sa soirée; ses amis l’attendaient sur la terrasse du club ; l’habitude de sortir tous les soirs était prise. Si Valentine avait insisté quelque peu, si elle s’était mise en frais de coquetterie, son mari eût sacrifié de grand cœur les amis, la terrasse du club et toutes ses habitudes; elle risqua si timidement sa petite
proposition que Contran n’y vit qu’une simple politesse. Il y avait si longtemps qu’on ne s’était mise en frais pour le retenir à la maison! Presque toujours Valentine avait la soirée prise par des offices, des conférences, des exercices de dévotion ou des assemblées de charité.
Elle affecta de prendre son parti, car elle avait toujours un petit amour-propre; elle affecta même de se rappeler qu’un devoir important l’attirait rue Saint-Christophe ce soirlà. Mais après le départ des deux cousins elle courut s’enfermer dans sa chambre, où elle pleura de toutes ses forces. A quel propos? Elle n’en savait rien elle-même : son mari ne lui avait rien dit ni rien fait de désobligeant; cette journée de visites n’avait été signalée par aucun événement fâcheux. Un étalage de robes et de chapeaux chez Yolande, un étalage de paradoxes plus ou moins spirituels chez la duchesse de Haut-Mont, c’était tout! Et pourtant elle se sentait lasse dans tons ses membres ; la maison lui paraissait froide au mois d’août; son cœur sonnait le creux; elle promenait les yeux autour de sa chambre et n’y rencontrait pas un seul objet où le regard s’accrochât avec
un sentiment do plaisir. Ses souvenirs les plus intimes et les plus doux étaient restés suspendus aux patères de l’holel Meurice. Décidément on
a tort de ne pas se marier dans la maison où
l’on doit vivre.
Le comte revint tard de son club, et comme il était le plus discret des hommes, il n’eut garde de réveiller sa femme, qui ne dormait point.
Le lendemain il monta à cheval avec Saint- Génin, et fit dire à Valentine qu’il déjeunerait probablement au bois de Boulogne. Il passa donc presque toute la matinée à saluer ses amis de cheval selon la formule stéréotypée que chacun sait :
« Bonjour.
— Joli temps.
— Un peu chaud; on a beau se lever matin. Comment la partie a-t-elle fini?
— Ne m’en pnrlezpas! Je me suis culotté de deux cents louis.
— Ce n’est pas la mort d’un homme.
— Non, mais c’est bête. On serait si bien dans son lit!
— Avez- vous vu , chez Jacob , cet attelage *pii est arrivé d’Angletem'?
— Non; ça vaut-il la peine?
— Superbe ! mais d’un prix ! Il parle de vingt mille.
— C’est salé. Je reviendrai par là. El vous, connaissez-vous cette jument alezane qui est chez Raphaël ?
— Non. Depuis quand?
— D’hier. Il faut voir ça. Un sang, mon cher, à tout casser.
— Même les osi Merci! Nana va bien?
— Lâchée !
— Ah!.... Bonjour !
— Bonjour ! »
De son côté, Valentine alla entendre la messe des Bons Pères, puis elle causa un grand quart d’heure avec M. Gaumiche, qui lui prêcha les distractions de la campagne. Il s’éloignait lui-même de Paris, avec la permission de ses supérieurs, pour prendre les eaux de Niederbronn. Les austérités du carême et les fatigues du saint ministère exigeaient impérieusement cette réparation. Le bonhomme exhortait toutes ses pénitentes à suivre son exemple ; il leur permettait même de s’abstenir des sacrements durant une partie de l’été ;
car il est avéré, dans la haute dévotion parisienne, qu’il n’y a pas de confesseurs possibles en province.
Ce départ attrista Mme de Mably. Qu’allaitelle devenir pendant un mois, loin du seul homme qui eût sa confiance entière ?
Elle rentra à l’hôtel, taudis que son mari changeait de toilette, et ces deux êtres, unis par un miracle de l’amour, se rencontrèrent, pour la première fois de la journée, dans leur salon, sous les yeux de la comtesse Adhémar et de la vieille duchesse.
Mme do Haut-Mont et sa nièce couraient ensemble pour leurs visites d’adieu. Chemin faisant, elles avaient parlé de Valentine, et ces deux graves personnes étaient tombées d’accord sur les malheurs de la jeune femme et les persécutions de Contran. Elles se croisèrent bravement pour la délivrance de leur amie : il fut résolu dans la voiture que Valeutine viendrait à Carville, avec ou sans mari. Le beau Mably tomba donc dans une véritable embuscade : il fut lardé de petits mots piquants, mais il ne les sentit même pas. La préoccujMition de son amour naissant formait
LES Vacances de la comtesse. 313
autour de lui une cuirasse impénétrable. On le battit eu brèche, lui, sa maison, son mobilier, sa vie casanière et le despotisme auquel il soumettait sa femme ; on raconta Thistoire allégorique de ces époux enfermés qui finissent par se dévorer Tun l’autre : « Le commissaire de police, averti trop tard, ne trouva plus que la canne du monsieur et l’ombrelle de la dame ! » La duchesse exposa par le menu toutes les conséquences de l’ennui claustral ; Yolande fit un tableau des plaisirs innocents qui surabondaient à Carville ; Contran n’entendit rien, ne vit rien, ne remarqua rien, sinon que ces deux dames étaient encore plus bavardes et plus déraisonnables qu’à leur ordinaire. Mais il n’eut pas l’idée de se demander pourquoi. Cherche-t-on à savoir pourquoi les mou-
ches redoublent d’importunité à l’approche d’un orage ?
Son calme étonna bien les deux amies de sa femme. Elles y virent l’effet d’une profonde et machiavélique dissimulation. Yolande et la duchesse s’avouèrent vaincues et s’inclinèrent devant cette volonté ferme, inébranlable, qui n’était pas même effleurée par les arguments
les plus décisifs. La duchesse disait, en remontant dans sa voiture : « Quel homme ! Aussi renfermé que son pau\Te père était ouvert ! Il a manqué sa vocation; sa place était dans la diplomatie. »