‹ La vieille roche: Le mari imprévuChapitre 4 sur 6 · LA CLOISON · texte numérisé non relu

LA CLOISON

Pour créer trente appartements à la Grande* Balme, il avait bien fallu couper quelques pièces en deux. La baronne avait fait deux chambres et même deux cabinets de toilette dans l'espèce de halle où son défont époux avait dormi vingt ans. Le lit à baldaquin, large pour six personnes, avait fourni plusieurs stères de noyer vermoulu ; du brocard rouge qui l'ornait, on avait tendu la chambre de la du* chesse.

M"® de Haut-Mont et Valentine se partageaient par moitié cette vaste étendue et s'y trouvaient fort à l'aise. Le voisinage avait créé entre elles une gracieuse intimité. Quelquefois, le matin, au lieu de sonner sa femme de chambre, la duchesse heurtait du poing la cloison ad-ossée à son lit. Elle criait de sa voix grêle :

(c Petite! eh I petite, on ne m'apporte donc pas ce joli bec à baiser ? »

Yalentine y courait^ embrassait Taimable vieille et tirait ses rideaux avec mille précautions.

€ Doucement I s'écriait la duchesse en ramenant ses coiffes sur sa figure ; ne souffrez pas que le jour entre ici comme dans un moulin I Vous avez de beaux yeux, mon ange; il faut que je vous apprennr le secret de les garder brillants. Préservez-les contre la brutalité du jour et contre Tamertume des larmes. Les larmes sont le poison des yeux ; le soleil du matin est leur poignard. Ainsi s'exprime la sagesse dans les Voyages de Céline^ par le chevalier... Mais, pardon l n'est-ce pas un coquin de miroir que vou avez là sous la main? Donnez, ma toute belle ;j« veux lui dire son fait. Te voilà donc, faux ami, détestable courtisan du succès 1 Tu m as souri, tu m'as flattée aussi longtemps que tu as vu les hommes à mes pieds ; et maintenant, vilain, tu fais ma caricature! Un peu de jour, s'il vous plaît, mon enfant; je veux voir quelle grimace l'ingrat me montrera ce matin. »

Yalentine écartait les derniers rideaux, et la duchesse de se jeter à la renverse avec les minauderies les plus désespérées.

« Hélas 1 c'est fait de moi. Je ne me reconnais plus. Qtd m'a donné cet horrible visage? J'en avais un autre hier soir ; il faut que les génies me l'aient changé pendant la nuit. »

Yalentine se mettait en devoir de la réconcilier avec elle-même, mais elle ne voulait pas entendre raison; la vie lui était odieuse, elle ne comprenait

pas qu'on restât sur la terre pour effrayer les gens et dévenir un objet d'horreur. Rien au monde ne pouvait la retenir... à moins pourtant que Valentine lui fit servir un dé de chocolat à la crème ! La jeune fille sonnait le chocolat, on déjeûnait en téte-à-tête, ou plutôt on improvisait une jolie dinettO; Valentine n'avait pas eu d'enfance , car il faut l'avouer, c'est un âge de luxe au temps où nous vivons. Peu de gens sont assez riches et assez' intelligents pour offrir à leur postérité quinze ans de douce insouciance, de loisir amusé, de croissance libre, de dé- 'Veloppement sans limite et sans ennui. Parmi les 3 bonnes choses qui vont périssant un peu chaque jour, il faut mettre au premier rang cette heureuse ignorance de la réalité, ce mépris du positif, cette adorable bêtise que Mi°e de Haut-Mont avait conservée par miracle au-delà de sa soixantième année. La nièce de M. Faûaux s'enivrait des riens capiteux qui fermentaient encore dans l'esprit de la duchesse.

N'avez-vous jamais remarqué le penchant qui attire les garçons et les filles vers les vieilles gens de leur sexe qui ont usé de tout? On les préfère, sans savoir pourquoi, à ceux qui n'ont jamais été jeunes, et qui ont fait leur congé sans campagne. C'est que l'instinct de la jeunesse flaire encore autour de ces pécheurs émérites un arrière-parfum de fruit dé- /

fendu.

De leur côté, les vétérans de la vie recherchent la jeunesse, parce qu ils croient se retrouver en elle.

La duchesse, qui s^ndormait tard, aimait à coucher Valentine. Elle grasseyait tous les soirs une heure ou deux dans une bergère, au chevet de ce petit lit blanc, et Dieu sait par quels racontages, quels souvenirs, quelles prophéties et quelles divagations elle .berçait sa chère petite. Les mots : c'est comme moi, lui venaient sans cesse à la bouche; elle observait entre elle et Valentine cent traits de ressemblance physique ou morale, plus frappants les uns que les autres. 0-était plaîfeir de la voir en contemplation devant les admirables mains de Valentine :

c Voilà mes mains, disait-elle; mais, jour de Dieu! c'est moi toute crachée! »

Et, pour rendre la démonstration plus complète, elle montrait deux petites mains desséchées, filandreuses, dont les phalanges minces et terminées en forme de nœud rappelaient les os de grenouille.

Je me plais à supposer que Taimable conteuse ne s'égarait jamais dans les sentiers du souvenir, qu'elle n'embrouillait pas l'histoire de son mariage avec les anecdotes de son veuvage, et qu'elle s'abstenait de prédire à Valentine les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des succès qu'elle-même avait enregistrés. J*espère aussi qu'en faisant à tout propos l'éloge de Lambert, en comparant le baron de Saint-Génin au duc de Haut-Mont, elle dissimulait la pauvreté d'esprit, le côté niguedouille par où ces deux messieurs se ressemblaient de loin. Assurément elle était trop fine pour dire un mot qui éclairât Valentine sur la

médiocrité de son ftitur ; toutefois eUe parlait tant et si vite que je n'ose jurer de rien. On me raconterait même qu'elle lâchait de tem|>s à autre un joli paradoxe, emprunté au catéchisme des abbés galants, je n'en serais que médiocrement étonné. Mais la sainte ignorance permet aux jeunes filles d'entendre bie^ des choses qui troubleraient une femme. H y a dans Tordre moral comme dans Tordre physique d^s gemmes qui avortent sur un sol yierge et qui veulent T^n terrain préparé. L'innocence a des yeux pour ne pas voir le mal et des oreilles pour ne pas Tentendre; c'est une grâce d'état. Que de jeunes femmes rougissent par réflexion ai) souvenir de certaines actions et de certaines paroles qui, Tan depvier, n'avfiient pas môme inquiété levir candeijr !

La duchesse de Hai^^-Mont ne coucha point Valentine après la soirée du contrat. Le marquis de Lanrose avait entamé une petite discussion avec s§t sœur; il la suivit jusque chez elle. Valentine, dans son petit appartement bien chauffé, se défit toute seule, lentement, avec cette multitude de mouvements inutiles qui donne au coucher solitaire d'une jeune fille un air«d'irrésolution et de regret. Oii va, on vient, on s'arrête, on pense, on s'effraye d'être seule ; on regarde un peu sous les meubles, et beaucoup, mais t)eaucoup au fond de son cœur.

. Cette heure de joli désœuvrement, que la femme ne retrouvera plus et qu'elle regrettera peut-être, ne va presque jamais sans un grain de mélancolie. La jeune fille qui ne sait rien de son avenir, celle

qui n*a choisi personne et que personne n'a choisie, interroge l'horizon avec anxiété. Qui peut dire ce que le destin lui réserve? Bien ne prouve que toutes les journées de sa vie n'auront pas le même dénouement que celle-ci : une heure de toilette, une triste prière, une chambre silencieuse et un lit glacé. I^a fiancée ne souffre pas les mêmes angoisses, mais elle en a d'autres plus vives et plus poignantes. Son avenir est décidé, elle connaît le sort qui l'attend, et ce connu est plein d'inconnu. Les doutes, les pudeurs et les craintes s*entassent en si grand nombre à cette entrée de la vie et font une barrière si haute, qu'on ne la franchirait jamais sans l'audace du jeune âge et l'aveuglement de l'amour.

Valentine était jeune, et son cœur, autant qu'on peut juger du cœur d'une jeune fille, ne manquait pas d'un certain courage, mais elle manquait absolument d'amour. Depuis un mois, le bruit et le mouvement l'avaient si bien étourdie qu'elle n'avait pas pu s'interroger un seul jour. La nuit, à l'heure où elle devait rester seule avec elle-même. M»»* de Haut- Mont avait toujours été là, interposée entre le cœur qui bat et l'esprit qui résonne. Lorsque la duchesse lui disait bonsoir, elle était couchée, bercée et plus qu'à moitié endormie par ce caquet aimable et varié, mais fatigant. Soit hasard, soit calcul, les parents de Lambert l'avaient privée de méditation et pour ainsi dire séparée d'elle-même jusqu'à la signature du contrat. Il est vrai qu'un contrat signé n'est pas un mariage fait ; mais le théâtre nous a si bien ac-

coutumes à croire tout fini lorsqu'on voit entrer le notaire, que M"'de Haut-Montpouvait considérer sa tâche comme achevée et livrer Valentine à ses réflexions.

La jeune fille crut en rentrant qu'elle ne réfléchirait guère. L'averse de compliments qu'elle venait de subir lui avait laissé un violent mal de tête. Elle entendait encore un morne bourdonnem^it de phrases toutes faites; son cœur était comme affadi; elle éprouvait la même sensation qu'un enfant riche, le deux janvier, après trois jours de bonbon continu.

Mais, en dénouant ses cheveux, elle retrouva la fleur qu'elle avait prise sans savoir pourquoi dans le bouquet de Gontran. C'était une jolie rose parfaitement fraîche, voilà tout. Valentine, qui n'était pas blasée sur les bouquets comme une jeune fille de Paris, la trouva plus que belle. Il lui sembla que la nature avait fait un travail, particulier pour mettre au monde un tel chef-d'œuvre; que la plante était nourrie de suce plus délicats et comme distillés à part ; que les couleurs employées ne sortaient pas de la boîte commune; que le parfum ne rappelait en rien celui des roses qu'on vend en paquet dans les rues. Elle fut presque tentée de mordre à cette chair nacrée :une fleur si appétissante devait être plus savoureuse que tous les fruits.

Par un hasard assez malencontreux, elle aperçut alors dans son cabinet de toilette le bouquet de fondation que Lambert lui avait envoyé le matin. Elle

?« LA VIEILLE ROGHE

voulut le revoir de plus près et le porter dans sa . chambre. Mais, en passant le seuil de la porte, elle entendit des voix chez la duchesse, et ce fut sur la pointe des pieds qu'elle acheva sa petite expédition. Pourquoi craignait-elle d'être entendue? Elle n'en savait rien. Sa porte était fermée, ses volets joignaient bien ; personne ne pouvait entrer chez elle, et pourtant die avait peur de son audace. Un instmet lui disait que comparer la rose de Gontran aux fleurs de Lambeft, c'était presque rompre en visière à la puissante tribu des 6aint«Génin.

Le bouquet de Lambert n était pas mal du tout pour un bouquet de province. Il y avait beaucoup de fleurs di^osées en cercles concentriques et serrées étroitement les unes contre les autres. Une malice involontaire fit sourire Valentine^ au spectacle de cette compression. Son esprit, plus agile qu'un oiseau, sauta tout à coup d'une idée à une autre et se r^résenta la douairière de Saint-Génin sanglée eomme ces fleurs dans sa robe de cérémonie. C'était filussi la même harmonie ou plutôt la même cacophoiiie de grosses couleurs, rudes à l'osil. Les roses du l)0uc|[uet, crevassées par les premiers froids, se marbraient de filets ssmiguinolents comme le teint de la i^ine mère. Elle essaya d'en cueillir \me : impossible. Les pauvres opprimées avaient leur tige en fil de îev. Tous ces termes de comparaison r^adaient la rosé de Gontran plus précieuse et plus belle. Valéntiné craignit de la faner à h. chaleur de ses mains Im'ûlantes : il y a toujours un peu de fièvre dans le sang

\ d'une fiancée. Elle emplit un verre d'eau et s'arrêta ensuite une bonftè ittlhfdte à chercher le nom de Mahly qui la fuyait. Gontran lui était resté dans la mémoire, mais elle fit des efforts inutiles pour retrouver Mably.

De gueire lasse, elle se promit de n'y plus penser, car enfin qu'avait-elle besoin de savoir le nom de ce jeune homme? Elle mit la rose dans l'eau, la plaça sur sa cheminée et se déshabilla aux trois quarts. Puis elle crut sentir un peu de fatigue et se jeta sur une chauffeuse, la tète entre les deux mains. Chaque fois qu'elle levait les yeux, elle voyait , sans les regarder, cette rose élégante et fraîche et le gros bouquet presque flétri. Sa petite tète inquiète résista quelque temps à une idée assez désobligeante qui voulait entrer, qu'on ne voulait pas recevoir, mais qui entra d'autorité, comme toutes les idées auxquelles on ferme la porte. Ce n'était pas une idée révolutionnaire; il s'en faut. Valentine reconnut, à son corps défendant, qu'il y avait comme une aristocratie parmi les fleurs; que les unes ressemblaient à des princesses et les autres à des cuisinières. Le danger li'étaitpas dans cette opinion vraie ou fausse, mais dansuhe déduction presque inévitable qui s'ensuivait.

La nièce de M. Fafiaux ne connaissait ni les dessins de Granville, ni les paradoxes éblouissants de Toussenel, ni aucune des fantaisies modernes où l'on prête des pétales à la femme et des crinolines à la fleur. Elle n'avait pas même entendu chanter dans la rue :

Un grenadier, c*e$^ une rose Qui brillé de mille couleurs.

Mais elle ne pouvait se défendre contre un certain esprit d'assimilation qui n'était pas précisément favorable à notre ami Lambert. Elle se disait, bien malgré elle, qu'on rencontre ici-bas des hommes de pacotille et des hommes d'élite, de gros messieurs vulgaires et des chefs-d'œuvre de Dieu; et qu'il y a des différences aussi marquées entre les fils d* Adam qu'entre les fleurs du bouquet de Lambert et la rose qu'elle avait mise dans son verre.

L'imagination d'une fille de vingt-deux ans, aussitôt lancée dans cette voie, fait beaucoup de chemin en peu de temps. Valentine s'interrogea elle-même et s'avoua sans trop d'effort que Lambert de Saint- Génin par exemple était d'une pâte moins fine et d'un modelé moins délicat que le marquis de Lanrose ou que ce beau Gontran qu'elle avait entrevu dans Valbum.

Or , le point capital pour une jeune fille qui n'a pas le cœur engagé est de se marier aussi haut que possible, c'est-à-dire de choisir, entre les divers hommes qu'elle a sous la main, celui dont le caractère ou le talent, la naissance ou la fortune la placera plus haut dans l'ordre social. Malheur à celle qui a pris un chef de bureau sans savoir qu'elle était aimée du ministre, ou qui s'est laissé faire marquise lorsqu'elle pouvait être princesse ! J'en sais une à qui l'on a prouvé, le lendemain de ses noces, qu'elle au-

rait pu, en "étendant la maiin, saisir un homme supérieur à son mari. Elle ne s'est jamais pardonné cette faute irréparable, et quoiqu'elle ait d' ailleurs autour d'elle les éléments d'un bonheur complet, elle hai^ son mari, elle hait celui qu'elle n'a pas épousé : elle se hait elle-même d'avoir accepté un rang secondaire lorsqu'elle pouvait prétendre à mieux.

n suffirait d'un atome d'amour pour fermer la porte à ces tristes regrets. L'homme aimé n*a jamais de comparaisons à craindre ; il est de plein droit supérieur à tous les autres. Mais Yalentîne n'aimait pas ; son ondLe ne lui avait montré dans ce mariage y

qu'un nom à conquérir; son notaire lui avait prouvé que la conquête ne serait pas gratuite ; sa vive intelligence avait calculé exactement la somme de bonheur qu'une baronne de Saint-Génin pouvait espérer dans ce monde; eh bien, elle se demandait, en présence du bouquet de Lambert, si elle ne venait pas de signer un marché de dupe. Elle n'avait certes pas l'esprit asse^ mercantile pour se dire : Aurai-je du bonheur pour mon argent? Mais elle embrassait d'un coup d'œil rapide son futur château, sa future bellemère et son futur mari, et elle disait : Est-ce bien là tout ce que je mérite? Serait-ce donc pécher contre la modestie que de viser un peu plus haut?

Elle fit naturellement un retour sur elle-même et chercha de bonne foi quels mérites elle pouvait avoir. Toutes les flatteries que la duchesse et les autres grandes dames lui avait prodiguées depuis un mois lui revinrent à la mémoire. Que ne lui avait-on pas

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dit? Garactère, esprit, figure, on avait tout admiré en elle; mais que fallait-il croire et quelle était la part du vrai dans ces louanges intéressées?

Pour la première fois elle eut peur de n^ôtre pas assez jolie, et elle passa l^examen de sa beauté comme un jeune soldat examine ses armes le matin d'une bataille.

La fille la mieux élevée au point de vue de nos mœurs, c* est-à-dire la plus ignorante des plaisirs et des peines du mariage, sait au moins dans quelle étroite intimité son père et sa mère dormaient tous les soirs. Elle sait donc, à la veille d'entrer en ménage, que ses perfections les plus secrètes et ses défauts les moins visibles aurontbientôt un confident, n y a de par le monde un homme à qui rien d'elle ne pourra plus être caché. Cette nécessité inévitable n'alarme pas seulement la pudeur, elle intéresse Tamourpropre, elle tient le cœur suspendu entre l'espérance et la crainte. Grave question dans la vie d'une femme, car elle exerce son influence sur tout Tavenir 1 « Gomment me trouvera-t-il? Suis-je bien ? Suis-je mal? Est-ce ainsi que Ton est belle? »

Les fiancées de Sparte et d'Athènes, qu'on élevait au milieu des statues, étaient exemptes de ces petites anxiétés. Rien qu'en se promenant sur la place publique elles s'instruisaient par les yeux, se comparaient aux modèles les plus admirés et apprenaient à se rendre justice. Mais ces leçons d'esthétique ne sont pas celles qu'on donne dans les couvents. La petite Française qui veut se connaître elle-même est

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réduite à chercher des points de comparaison au-tour d*elle, parmi les femmes qui ont du succès. L'école est médiocre et pleine de déceptions. « La comtesse Adhéniar est, dit-on, très-jolie. Or, elle a la taille si longue et les jambes si courtes qu'on ne sait jamais si elle est assise ou debout. La marquise de Lanrose est citée parmi les plus belles, et son buste est encore de deux doigts plus court que le mien ! A laquelle des deux faudrait-il ressembler pour plaire? »

Pour plaire à qui*? Valentine ne le disait pas. Mais on pouvait trouver étrange qu'elle eût tardé si longtemps à s'étudier elle-même. Pourquoi donc cet esprit de curiosité ne lui était-il pas venu plus tôt? C'est peut-être parce qu'elle était sûre d'être toujours trop bien pour Lambert, et qu'elle ne savait pas si elle serait assez bien pour un autrç.

Le nom de la marquise de Lanrose lui était venu à l'esprit par hasard ; il détourna un instant le cours de ses idées. Cette fière Eliane qui cheminait, tête levée, au bras d'un homme accompli, à quels mérites transcendants devait-elle une si haute fortune? Elle n'était pas plus jolie que Valentine; à coup sûr elle était moins jeune et moins fraîche. Ses ancêtres pouvaient dater d'un peu plus loin ; mais sMls avaient traversé l'histoire de France, il fallait qu'ils eussent mis des pantoufles, car personne n'en avait entendu le bruit. Entre les Batéjins, de Pillesac, et les Barbot, de Lyon, la distance n'était pas si grande qu'il fallût des millions pour la combler. Pourquoi donc Valen-

tine était-elle réduite à s'acheter un hobereau inculte, lorsque la brune Yolande s'était donné pour rien un vrai grand seigneur de Paris ?

Elle s'arrêta court en se reprochant une teUe pensée. Juger ainsi le prochain, c'était pécjier par envie, manquer de charité et payer d'ingratitude les bontés d'une personne qui la traitait presque en sœur. Elle ne comprenait pas quel instinct ou plutôt quel démon l'avait excitée un moment contre cette belle marquise. Elle craignit d'être méchante et se reporta à la noble figure de Gontran, qui souriait d'un air si doux. Il fallait assurément qu'il eût une âme bien chrétienne pour conserver cette sérénité dans le plus noir des cachots. Valentine se dit qu'il y aurait honneur et gloire à défendre ce Jeune homme contre ses avides persécuteurs.

Un scrupule survint. Lambert aussi était à plaindre et à sauver. Ce mariage décidé, presque fait, avait une importance capitale pour la fortune des Saint- Génin. Un caprice de jeune fille, en renversant des projets si bien assis, pouvait consommer la ruine d'une grande famille. Valentine réfuta lobjection elle-même : comment s'intéresser à ce gros réjoui de Lambert, qui riait à tout propos lorsqu'il ne boudait pas, qui prenait son vin pur et qui chassait toute la matinée ! Il avait des dettes, c'est certain; mais il avait un château, une maison, des terres, des chevaux, des biens de toute sorte, et surtout il n'était pas en prison, lui !

La jeune fille se .souvint que le pauvre Gontran

ne devait pas toujours rester sous les verrous; que déjà peut-être il était en liberté, et peut être sur le chemin de la Grande-Balme. A cette idée, toutes les toilettes qu'elle avait apportées défilèrent soudain devant ses yeux, et aucune ne lui parut assez belle. Mais à quoi bon se parer pour lui, si véritablement il devait se faire soldat et partir pojar cette terrible guerre? Gontran soldat! L'imagination de Valentine s'empressa de lui revêtir une tenue plus pittoresque et surtout plus dorée que ne comporte l'ordonnance. Après avoir ainsi habillé sa poupée, cette jolie petite imagination ébauchait le roman le plus pathétique , le plus noble, le plus chaste qui ait jamais fermenté dans un cerveau d'enfant. Gontran (quel joli nom!) arrivait à la Balme et s'éprenait d'un violent amour pour sa future cousine; mais trop délicat ou trop timide pour s'en ouvrir à personne, il assistait pâle et frémissant à la cérémonie. Le soir même, il partait pour la Crimée, la passion au cœur, le nom de Valentine sur les lèvres, un lambeau de ruban caché sous l'uniforme. Il mourait au bout d'un mois, vainqueur, comme il convient, et couvert d'une gloire immortelle, en murmurant le nom adoré. On retrouvait sur sa poitrine un ruban taché de son sang; on l'apportait à la jeune baronne de Saint-Génin, et elle disait à Lambert, sans verser une larme : « Me voici veuve devant Dieu ; soyez heureux ; gardez mes biens : je rentre au couvent pour toujours. »

Cette longne rêverie dont l'analyse occupe ici plusieurs pages avait à peine duré dix minutes en tout

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On ne sait pas quels infinis peuvent se loger dans une parcelle du temps ou de l'espace. L'observateur penché sur un fort microscope promène sa curiosité à travers un monde qui parait sans limites : l'instrument écarté, il s'étonne de n'avoir plus qu'un point sous les yeux. Essayez et vous comprendrez.

Valentine fit sa prière, une prière un peu mystique, suivant la mode du Sacré-Cœur, et elle se coula dans son lit.

L'auteur se rappelle un peu tard et tout à fait hors de propos qu'il n'a pas encore esquissé le portrait de soi! héroïne. Il connaît tgus ses devoirs envers des lecteurs distingués comme ceux qu'il espère rencontrer dans le monde ; il sait aussi que le public s'intéresse difficilement à un personnage, s'il ne l'a vu.

On vous raconterait que deux cent quarante chiens se sont fait écraser en six mois dans les rues de Paris, vous resteriez aussi froid que le paysan qui n'était pas de la paroisse. Mais que je vous en montre un seul, un tout petit, laid et crotté, courant dans le ruisseau sur trois pieds, et levant avec des cris plaintifs une pauvre petite patte ensanglantée, vous voilà déjà tout ému. C'est pourquoi les romanciers de tous étages, depuis Mérimée et George Sand jusqu'à M. Henri de Kock, vous montrent la figure de leur héros avant de vous conter leur histoire.

•Mais la chambre d'une jeune fille est un asile sacré, et l'indiscret qui applique son œil au trou de la serrure mérite de rester borgne jusqu'à la fin de

ses jours. Je me bornerai donc à vous dire que Vaientine, en toilette de bal, laissait deviner une beauté svelte, allongée et légèrement serpentine. Les épaules et les bras, sans avoir ce fini qui ne vient guère avant la trente-cinquième année, n'offraient ni saillies ni salières ; tout cela était fin sans être maigre ; une multitude de petits méplats harmonieux dessinaient des muscles fermes sur des oe d'une ténuité aristocratique. Les attaches étaient délicates et les extrémités mignonnes; les mains avaient blanchi avant le mariage dans l'ombre et la fraîcheur du couvent. La figure, plus colorée, n'était pas régulièrement belle, mais rayonnante. On y pouvait critiquer bien des choses, le front trop haut, les paupières un peu épaisses, le nez un peu courte la bouche un peu grande. Mais la chevelure châtain-clair était énorme ; les sourcils presque noirs dessinaient des arcs parfaits ; les yeux d'un blond foncé brillaient, brûlaient, éclairaient tout aux ^ivirons, véritables foyers d'intelligence et d'amour. Les dents blanches et toutes petites étîncelaient entre deux lèvres bien rouges ; mais la merveille de ces merveilles c'était le teint le plus clair, le plus pur, le plus transparent du monde ; une peau si diaphane que le sang de ce beau corps paraissait couler à ciel ouvert.

Valentine souffla sa bougie pour dormir ; mais le sommeil ne vint pas. Durant un bon quart d'Heure elle chercha le repos à droite et à gauche, sans le trouver d'aucun côté. Elle n'était pourtant pas

malade ; à Dieu ne plaise ! Jamais elle n'avait senti sa tète plus légère et son esprit plus dispos. Peut-être la circulation dii saiig était-elle un peu plus active qu'à l'ordinaire ; le cœur sautait gaiement, comme un joli poulain qui a entendu claquer le fouet ; mais ce luxe de vie allègre et frémissante ne ressemblait en rien aux agitations pénibles de la fièvre, n y a deux sortes dinsomnie : l'une est un vrai combat contre le mal physique ou moral ; l'autre est tout simplement la preuve d'une santé parfaite et d'un bien-être absolu. Le corps repousse le sommeil comme un ouvrier pour qui l'on n'a point d'ouvrage : passez votre chemin, réparateur de rhomme ; il n'y a rien à réparer chez nous I Je ne suis pas éloigné de croire que beaucoup de belles pensées et de nobles résolutions sont écloses à la chaleur de cette heureuse insomnie. Toutes les forces de l'homme sain et bon y sont pour ainsi dire déchaînées ; l'imagination ne doute plus de rien, le cœur affronte tout ; il semble qu'une divinité bienfaisante ait balayé d'un seul coup d'aile tous les dangers et les obstacles qui encombrent la vie réelle.

Les sens eux-mêmes sont plus aiguisés, plus puis* sants ; leur portée s'étend dans l'insomnie jusqu'à des distances incroyables. Il y avait tout un cabinet de toilette entre le lit de Valentine et la chambre de M™» de Haut-Mont. Dix fois en un quart d'heure la jeune fille entendit ou crut entendre le nom de G(mtran prononcé à très-haute et très-intelligible voix. Elle s'imagina d'abord que ses oreilles se jouaient

d'elle ; mais l'hallucination revenait à la charge avec une telle persistance qu'elle voulut enfin en avoir le cœur net. Elle ralluma sa bougie, sauta dans une robe de chambre, glissa ses petits pieds dans des pantoufles d'hermine et arriva sans bruit au pied de la cloison. Elle y resta longtemps, une heure au moins, et si ma lectrice est bien sûre qu'en pareille occasion elle n*eût pas bougé de son lit, elle a parfaitement le droit de lui jeter la pierre.

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