PAS MOINS UTILE
€ Çà, mon frèf e, dit là dùchësëê etl tehti*ânt cheii elle, vous entendrez cô que J'ai sûr lé cœili*. Seyezvoiis devant ttion feii ; vous n'êtes, rtiôrbleu l pals assez jeune mari pour qu'on se fasse un ôhiiie dé retarder votre coucher. Que vous semble dé cette affaire? Et comment prenez-vous la férule qii*il nous donne?
— Plût à Dieu, ma sdBur, qUë nous fussioîis encore en âge de recevoir la férule ! Mais (Jue voulezvous dire et comment nômme-t-oh le maître d'école qui nous rajeunit à ce point f
— Gontran I Gontran l mon frère ! le petit Gontran de Mably I un enfant que j'ai vu pas plus haut que cela, 4u temps que son pauvre pèt'e me faisait la cour ! Quel homme adorable 1 Et l'aventure de ce soir, à la queue de mille autres, nous fait voir dans Gontran le digne fils d'Àméric t
— Chère petite Aqrore, je ne conteste pas, ici surtout, les mérites du père ; mais je demande du temps pour admirer les prouesses du fils. Est-ce un méchant bouquet envoyé cavalièrement à une jeune fille qu'il n'a jamais vue ? Le procédé est sans doute nouveau, mais je m'étonne qu'une femme comme vous ne le trouve pas trop familier.
— D'un cousin !
— Un futur cousin, qui n'a pas encore été présenté à sa future cousine, ne lui fait pas injure en lui envoyant un bouquet; mais c'est une liberté qu'il faut savoir racheter par la forme, et j!estime que ce soir un billet galamment tourné n'eût pas été de trop. Améric de Mably, que vous citez, aurait appuyé ses fleurs d'une douzaine de jolis vers. Une potiche de mille francs, un bouquet de cinq louis et une carte de six centimes, sont toutes choses qui s'achètent : un marchand de chevaux peut en offrir autant à une demoiselle de théâtre. On croyait, vers 1820, que les femmes du monde ont droit à des hommages un peu plus personnels; mais la jeunesse d'aujourd'hui traite à peu près tout le sexe sur le même pied. Autre temps autres mœurs. Nous dépensions notre argent pour les filles et notre esprit pour les femmes de bien. On a simplifié tout cela, et en quelque lieu que je rencontre les jeunes gens de notre monde, je les trouve également prodigues de leur argent et ménagers de leur esprit.
— Tout beau, seigneur Jadis 1 Je méprise autant que vous l'argent bête et insolent des riches, mais
je tiens et maintiens qu'on ne saurait trop admirer la prodigalité du pauvre. Un garçon comme Contran, qui ne possède plus rien au monde, pas même son malheureux corps, puisque les usuriers Font pris engage, est héroïque, entendez-vous? lorsqu'il trouve moyen de jeter quelques louis par les fenêtres de sa prison. Toutes les femmes seront de mon avis, et je vous jure mon grand juron que si j'avais trente ans de moins...
— Aurore !
— Oui, j'entends bien ; mais chaque âge a ses plaisirs et personne ne m'empêchera de lui payer ses dettes, à ce pauvre innocent, puisque ni vous, ni votre nabab de fils, ni ce pataud d^ Lambert, ni personne de la famille n'a compris la leçon qu'il nous donnait ce soir !
— Ma chère sœur, permettez-moi d'abord de vous rappeler que Mably n'est pas mon parent, et que, malgré le bon souvenir que vous conservez à son père, il ne saurait en aucun cas être le vôtre.
— Et qu'importe, s'il est notre allié ? Sa mère était une Saint-Génin ; il est le cousin germain et l'ami d'enfance de Lambert. Nous tenons aux Saint- Génin par notre propre tante, M"e de Jeufroy, née de Yignon, qui a épousé en secondes noces un de ces loups de la Grande-Balme. On peut se serrer de plus près, j'en conviens ; mais, si nous nous sentons assez proches parents de votre gros Lambert pour nous enterrer tout un mois dans son trou, il est moralement impossible que le cousin de notre cousin...
— Ne Boit pas notre cousin? Ma sœur, vous étendez le proverbe. M. de Mably ne m'est rien, mettez cela dans vos papiers. Cependant il est des nôtres, et nous sommes tous solidaires, au milieu d'une société qui s'organise sans nous, pour ne pas dire contre nous. De plus, je le connais un peu et nous nous donnons la main, sans être amis. Aussitôt que j'ai su la déplorable raison qui le retenait loin de la Balme, j'ai écrit à Vaucelin d'entrer en campagne. Vaucelin n'est pas seulement un honnête avoué, c'est encore un garçon de beaucoup d'esprit. En moins de quinze jours, il a tout mis au net. Votre joli Gontran a gâté comme à plaisir une position magnifique. Il était plus riche à vingt ans que je ne le serai jamais ; bien doué, au demeurant, et fait pour réussir dans toutes les carrières : mais un sot préjugé lui défendait d'en suivre aucune. Il a fait comme presque tous les jeunes gens de son âge et de son monde; il n'a rien fait. Il a joué au cercle, il a parié aux courses, il a montré ses gants dans les avantscènes, blanchi les manches de son habit dans les coulisses, soupe sans faim, bu par bravade, fumé par désœuvrement, et dormi ce détestable sommeil qui commence au petltjour et s'achève à midi. Après deux ou trois ans de cette vie, on est incapable d'un travail énergique, d'une discus'sion sérieuse et même d'une lecture suivie ; le cerveau se farcit des bavardages du club, des nouvelles du boulevard, des bons mots du journal, et même des gros mots de M"« X, Y ou Z. L'habitude de fréquenter des créatures infé-
rieures abaisse en peu de temps le niveau de Ves^ prit ; on s'ennuie dans un salon, parce qu'on a perdu le diapason normal de la bonne compagnie ; on oublie le chemin des maisons les plus dignes et les plus considérables, ou l'on y va comme un chien qu'on fouette, on y fait sotte figure et l'on s'échappe instinctivement dès qu'on trouve une porte ouverte.
— L'honorable orateur a-t-il bientôt fini?
— Vous vous moquez de moi parce que je pérore un peu. Mais c'est qu'aussi, ma sœur, j'enrage cor-
• dialement quand je vois cette absurde existence détruire peu à peu tant de beaux jeunes gens, si bien nés, si intelligents, si généreux, si braves ! C'est la recrue de l'a noblesse française qui périt sous nos yeux, par décomposition parisienne, entre le bois de Boulogne et le boulevard des Italiens. Comment pourrais- je garder mon sang-froid, moi qui suis franchement de ma caste, quand je vois le désœuvrement, le jeu et les filles, nous faire plus de mal que Louis XI et Richelieu ? Je ne suis pourtant pas un puritain, que diable! J'ai rudement aimé dans mon temps ; mais j'avais soin d'aimer des femmes qui en valaient la peine et qui étalent en fonds pour me rendre la monnaie de mon cœur. Je les prenais dans notre monde, où les personnes' de bonne volonté ne manquent pas. Dieu merci l Elles parlaient ma langue ; on échangeait quelques idées ; elles avalent des salons où les rivaux se rencontraient, s'observaient, se mesuraient, où l'esprit s'aiguisait au frottement de l'esprit. Je n'ai jamais connu, sinon par ouï-dire,
ces appartements inventés pour la galanterie mo*deme, véritables ruches d'amants où quelque femme de chambre habile et discrète fait circuler dix hommes à la fois, ouvrant à celui-ci, enfermant celui-là, poussant l'autre dehors, évitant tous les chocs par mille tours de passe-passe, comme autour du cabinet d'un médecin consultant ! Nos jeunes beaux d'aujourd'hui sont faits à ce manège, car la jeunesse est un âge souple ; on l'habitue à tout, même àparler l'argot de la mauvaise compagnie, qu'ils appellent le javanais ! Mais combien en voyez-vous qui soient de force à suivre une liaison en règleavecune femmedu monde? On compte ceux qui ont la patience, la discrétion et la bonne éducation requises pour cet emploi. L'immense majorité de vos petits Gontran dit que c'est ennuyeux, et j'adoucis le terme. Une liaison qu'on ne peut ni étaler en public ni afficher au club ! Une femme qu'il faut rentrer tous les soirs dans la bonne compagnie, qu'il faut faire danser, qai veut qu'on la respecte, qu'on l'amuse, qu'on lui fasse honneur en brillant un peu devant elle, et qui, en échange de tous les sacrifices, ne vous permet même pas de fumer dans son boudoir !
— Prenez garde, mon frère ; vous avez failli vous perdre dans les qui et les que. Palsambleu ! vous prêchez de bon appétit et je vous trouve bien excité contre les petits traversde cette pauvre jeunesse. Mais pourquoi, s'il vous plaît, faire porter à Gontran-toutes les iniquités d'Israël? Devra-t-il payer pour les autres, parce qu'il est le plusmalheureuxet peut-être le
LE MARI IMPREVU 7i
le plus innocent de tous? Car enfin, s'il n'est pas rangé, marié et père de famille, vous savez comme moi, mon frère, que ce n'est pas faute de l'avoir voulu.
— Voilà donc le grand mot lâché! Que ne le disiezvous plus vite? Dites aussi, ma sœur, que je veux mal de mort à M. de Mably, parce qu'il a rencontré ma femme avant moi et qu'il l'a demandée en mariage ! dites que je le crains comme un rival î Dites...
— Non, je dis seulement que vous ne l'aimez pas et qu'il aurait tort de faire grand fonds sur vous.
— Rien ne m'oblige à aimer un homme qui n'a ni mon âge, ni mes idées, ni mes habitudes. Il n'est pas moins vrai que je me suis mis en quatre pour votre maudit Gontran, que vous m accusez de haïr. Sa position était absurde; non-seulement il adonné des maisons, des forêts et des titres de rente, comme autrefois nous donnions des bonbonnières, mais il a follement hypothéqué son reste ; il a signé des billets par miUiers ; les usuriers de Paris les achetaient au poids. Depuis notre arrivée à la Grande-Balme, je suis en correspondance réglée avec le premier président du tribunal civil, et Vaucehn, de son côté, se remue comme un démon. Les créanciers comptaient sur la saisie judiciaire pour obtenir les immeubles à vil prix. J'ai tout payé, tout réglé; j'achète l'hôtel de Mably à des conditions que personne n'aurait acceptées, et j'aurai du bonheur si je ne le revends pas à perte. L'actif, relevé par mes soins ou plutôt par mes fohes, arrivait à peine au niveau du passif. Vaucehn a fait croire à votre ami Gontran
M LA VIEILLE ftOCHB
qu'il lui restait deux mille francs de rente. C'est peu pour un monsieur qui distribue des hôtels aux petites dames, c'est énorme pour un soldat qui prend la vie au sérieux. Voilà ce que J'ai fait, ma sœur, pour un jeune homme qui a aimé la marquise, qui a peutêtre ému son coeur un instant, si la chronique dit vrai, et qui retombera amoureux d'elle dans quelques années, par une fatalité presque inévitable.
Je n'ai nulle amitié pour lui, nulle confiance en lui, et je le sers de mon crédit et de ma bourse.
n ne saura jamais qu'il est mon obligé, je le tiens quitte de cette reconnaissance* C'est par orgueil de caste, par esprit de parti, et un peu, si vous le voulez, par coquetterie de vieillard, que j'en use de la sorte avec votre joli protégé !
— Bien, mon frère! Bravo ! c'est agir en vrai Lanrose, et je vous embrasserais de bon cœur, si tout cela n'était pas gâté pas un vilain trait... Attendez un instant pour m'arracher les yeux! Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Tirer les gens d'une prison, c'est paternel en diable; mais il vaut encore mieux les laisser à Clichy que de les envoyer à la boucherie Ne m'avez-vous pas dit qu'il se faisait soldat?
— Vaucelin m'en écrit la nouvelle aujourd'hui tnème.
— Mais les soldats, on les tue! vous aurez ce meurtre-là sur la conscience, mon frère.
— Eh ! morbleu, ma sœur, on ne les tue pas tous.
— Presque tous, je vous jure ! Ah! c'en est fait! Quelque chose m'avertit qu'un si charmant jeune
homme, frap|)é d'un coup mortel, verra changer ses roses en lis! Gontran n'est plusl Si vous l'envoyez à l'armée, il n'en reviendra jamais!
— J'en suis bien revenu, moi!
— Eh! quelle difTérence! vous étiez bronzés, vous autres! •
— Il se bromera comme nous, à la fumée du ca-, non. Tout justement, cela fume assez fort en Crimée.
— Tigre ! Vous auriez la cruauté de l'envoyer d'emblée où l'on se bat?
— Ce n'est pas moi qui l'y envoie, et j'estime qu'il y couFTa de lui-môme. A quoi bon s'engager, si l'oï^ ne doit point faire campagne"? On ne prend pas l'uïà&yfme pour gagner un sou par jour, mais pour se signaler le plus tôt possible au service du pays.
— Comme si votre pays avait besoin des services de Gontran!
— Le fait est qu'on s'en est passé jusqu'à ce jour. Mais c'est lui, votre Gontran, qui a besoin de faire quelque chose. Or, un homme titré, pauvre et pensant bien, que peut-il faire en 1854?
— Tout au monde, mon frère, plutôt que de se laisser rompre les os.
— Voulez-vous qu'il demande au gouvernement une bonne petite place?
— Plutôt mourir !
— Ah! vous voyez. Souhaitez- vous qu'il fonde avec ses capitaux un modeste restaurant, une gracieuse boutique de confiseur?
— - De grâce, ne me faites pas plus enfant que je
ne suis! On sait bien que ces métiers-là sont inter* dits à un homme bien né, mais qu'il y a d'autres professions, grâce à Dieu.
— Tous les métiers, ma sœur, sont du commerce ou de l'industrie. Ils dérogent : au moins lorsqu'on les fait soi-même et en petit. •
— Un gentilhomme a le droit de cultiver ses terres !
— Oui, certes, lorsqu'il en a. Ceux qui cultivent la terre d'autrui, nous les appelons fermiers, et nous leur disons : mon brave homme! Mais Gontran n'est ni assez instruit ni assez riche pour entreprendre une ferme de vingt arpents.
— Le voyez-vous, d'ailleurs, attelé à la charrue comme cet empereur romain... Titus ou Cincinnatus? Avec des mains comme les siennes, car il a les mains de son père, on ne fait pas un métier de manant! Mais n'y a-t-il pas autre chose? Le.... la.... les.... Comment dit-on?
— Les arts? soit. Mais il faudrait dix ans d'études •spéciales.
— Et puis c'est très-mal vu lorsqu'on en fait métier et marchandise. On peut sculpter ou peindre en manière de récréation ; encore ne faut-il point s'y rendre trop habile, sous peine de passer pour ce que l'on n'est pas. Vous souvient-il du jour où vous fîtes rimprudence d'envoyer ces deux tableaux au Louvre? J'entendis un bourgeois demander à son voisin s'il savait le nom de l'artiste et j'en pensai mourir de dépit.
— Moi, j'ai rougi d'orgueil lorsqu'on me demanda si je voulais les vendre. Mais Gontran ne fera jamais rien qui se vende et vous êtes pleinement rassurée sur ce point. Ce n'est pas que la nature ait lésiné avec lui, mais rien ne peut remplacer l'éducation première. Il ne sera ni artiste, ni ingénieur, ni avocat, ni médecin, ni....
— Ni rien de cette espèce, et je m'en frotte les mains, mon très-cher frère. Ah! vertuchoux! le monde n'est pas tellement renversé par-dessus tète qu'il faille voir un Mably déguisé en robin, plaider publiquement pour des veuves de bas étage et des orphelins de pacotille! Merci de moi! et quant à la médecine, il gérait trop nouveau qu'une bourgeoise en couches mandât à son chevet le docteur comte de Mably !
— C'est pourquoi, chère enfant, votre protégé n a qu'un parti à prendre. On ne déroge point sous l'uniforme, au contraire.
— Allez au diable avec votre uniforme et votre sou par jour! Mon frère, si la société avait le sens commun, tous les hommes titrés seraient riches.
— Et ceux qui mangent leur tortune?
— Le roi les remettrait sur un bon pied, selon ce que j'ai lu dans toute Thistoire de France.
— Bon exemple à donner! Mais nous n'avons glus le roi. Mais nous avons un budget que le conseil d'État, le Corps législatif et le Sénat pèsent dans trois balances pour voir si l'on n'en pourrait pas retrancher un centime. Mais quand même la nation, par
une fantaisie (fixe rien ne fait prévoir, s'amuserait doter aujourd'hui les deux cents meilleures famille elles seraient toutes sur la paille avant c^it an Avez-vous essayé de partager un million en quai et de voir ce qui en reviendrait k chaque tète d'hé ritier au bout du quatrième partage? trois mille ne cent six francs et cinq sous.
— De rente?
— De capital , représentant un reveau de cent , soixante-quinze francs soixante dix centimes , au taux de quatre et demi. Voilà ce qui resterait dans cent ans à chaque rejeton de nos grandes familles, si la nation leur donnait à chacune un million aujourd'hui. Vous comprenez? Un bien qui se partage toujours et que personne n'accroît par le travail, finit par tomber à néant.
-— Et pourquoi partager? Que ne rétaWissez-vous le droit d'aînesse?
— Adressez-vous au peuple souverain l Mais je vous avertis que le droit d'aînesse lui-même retarderait notre ruine sans l'empêcher. Je sais une province où il existe en fait; où, par un tour de main assez facile, le père donne à peu près tout son bien au fils aîné. Ce procédé, paternel si l'on veut, a conservé jusqu'à nos jours une bonne petite noblesse qui affermait ses terres, chassait, montait à cheval, empochait des revenus très-modestes, mais, grâce au bon marché de toutes choses, vivait en joie sans déroger. Mais voilà qu'on découvre les mines d'Australie et de Californie; il pleut de l'or, et le numéraire se
LE MAM IMPRÈyU 103
déprécie au jour le Jour. Le commerce, Tindustrie et tous ces vils travaux que nous abandonnons aux bras plébéiens, attirent ou créent autour de nou^ des richesses énormes, et la pièce de cinq francs, qui commençait à n'en valoir que quatre, n'en représente plus guère que trois et demi. Pour comble de malheur, un scélérat de chemin de fer débouche insolemment dans ces contrées patriarcales. Tout les produits du sol, qui se donnaient gratis, émigrent vers Paris et les grandes villes ; le prix du beurre saute en un rien de temps de huit sous à vingtquatre. . . .
— Vous savez le prix du beurre, marquis ?
— De ceM que Je mange? non. C'est TiBdBFaire de mon maître d'hôtel. Mais un homme d État sait tout, ma chère Aurore ; il lit à Uvre ouvert Jusque dans, la cuisine de ses concitoyens. Sentez-vous qu'une hausse de deux cents pour cent sur les denrées de consommation générale réduit de deux bons tiers le revenu de ceux qui ne font rien ? La cherté qui nous envahit et qui ga^e de proche en proche Jusqu'aux extrémités de la France n'incommode pas sérieuse^' ment les gueux qui travaillent. S'ils payent tout plus cher, ils sont bien postés pour prendre leur revanche en élevant le tarif de leurs services ou de leurs produits. Mais le gentilhomme qui vit les bras croisés, par droit et par devoir de naissance, finira par mourir de faim au milieu de la prospérité générale. Plus la canaille (comme vous dites) s'enrichit autoiw de lui, plus il devient pauvre. Le même
404 LA VIEILLE KOGHE
train de maison qui coûtait neuf mille francs par an, d'après M»® de Maintenon, en exigeait quarante mille au temps de Voltaire ; il en coûterait plus de deux cent mille aujourd'hui. Pensez donc 1 un hôtel à Paris, dix domestiques, quatre chevaux, deux cecherS) table ouverte, le jeu, les spectacles, les fantaisies et les libéralités de monsieur et de madame ! Le droit d'atnesse aurait eu beau faire : une famille opulente en 1680 serait assez misérable aujourd'hui, avec le même revenu.
— Et pourquoi n'élevons-nous pas le revenu de nos terres, en triplant, s'il le faut, la redevance de nos fermiers?
— Bien raisonné, ma sœur ! On a suivi votre conseil aussi loin qu'on a pu, et la location des terres est en hausse. Mais le prix des fermages n'a pas suivi la même progression que le prix des denrées ! Hélas ! c'est que la terre ne peut rien sans travail et sans argent, tandis que le travail et l'argent, chez un peuple industrieux, peuvent beaucoup sans la terre. Comme ils senties plus forts et les. plus indépendants, ils ne subissent pas la loi, ils la font.
— Tenez, vous me rendrez folle avec votre dam* née politique ! Et tout cela pour me prouver que la noblesse est morte, quand je la vois, grâce à Dieu, assez fringante autour de nous ! On tombe par accident, mais on se ramasse, palsambleu ! Il y a remède à tout, excepté à la mort, et c'est pourquoi je ne veux pas que l'unique héritier d'un grand nom aille se fahe geler en Grimée. Remettez donc du
bois au feu ; vos théories m*ont figé la moelle dans les os. Que faut-il, après tout, pour relever la fortune de Gontran? Un mariage. Les héritières ne manquent pas : tous ces affreux marchands et manufacturiers qui remuent l'argent à la pelle ont des filles à établir, et ils sont encore plus friands de nos titres que nous de leurs écus., Gontran ne taut-il pas L^lmbert de Saint-Génin? Il est mille fois mieux de toutes les manières, par le nom, par le titre, par l'esprit, la figure et Véducation. Et si votre balpurd de cousin trouve, sans les chercher, jolie femme et grosse fortune, on ne m'ôtera pasde Tesprit que Gontran trouvera cent fois mieux en cherchant un peu ! Il faut le marier, mon fii-ère, et non-seulement lui, mais tous ces beaux jeunes gens que vous paraissez plaindre et que vous envoyez trop gaillardement à la tuerie. Que le peuple travaille, c'est son lot : n'a-t-il pas travaillé de tout temps pour nos pères ? Tandis qu'il se démène et s enrichit, les fils de bonne maison se ruinent pour acquérir la science de la vie, et, lorsqu'ils ont tout dépensé, ils s'en vont dire àr quelque gros citoyen : Bonhomme, donnemoi ton argent et ta fille. Par ce moyen, mon frère, nous prenons notre revanche de la Révolution, nous ramenons cet âge d'or où la populace suait au service de ses maîtres, et nous éternisons la gloire et la prospérité de la noblesse française !
— Oui-dà ! si l'on vous laissait faire, vous nous auriez bientôt conditionné une jolie noblesse! Si nous valons quelque chose de plus que le commun
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des hommes (ce qui n'esi pas encore amplement dé« montré), c'est que nous avons dans le sang des mé* rites ou des' vertus héréditaires. Le système des croisements que Vous préconisez donnerait, à la première génération, des mulâtres de gentilhomme et de bourgeois, à la deuxième, des tercerons ou des cabres, selon qu^ le produit du premier mariage s'allierait à la noblesse ou à la bourgeoisie. Un ter* ceron marié à une fille noble engendrerait des quarterons, et avant la fin du siècle on pourrait mettre tous les Français dans un sac ei tirer au hasard : il ne resterait plus ni un bourgeois pur sang ni un gentilhomme de race. Au demeurant, ma sio&ur, nous en sommes presque là. Le Faubourg est encore peuplé de grands noms ; mais l'étiquette ne fait pas la marchandise et nous comptons fort peu de nobles à trente-deux quartiers. La gentlabori^use ne se contente pas de nous primer sur toute la ligne ; elle nous envahit de haute lutte et mêle son ^ang au nôtre, malgré nous. Votre modiste vous fait payer cent vingt francs un chapeau qui en vaut trente ; mon tailleur me vend dix louis un paletot qui ne lui en cojiXta pas cinq : apr^ dix ans d'un tel commerce, ces deux industriels se trouveront assez riches pour marier leurs filles à nos fils, si jious en avons. Bonne aiîaire pour nous, surtout quand nos enfants ont engagé leur patrimoine pour acquérir, suivant votre expression, la science de la vie ; mauvaise affaire pour la noblesse, qui croit se rajeunir en infusant dans ses veines du sang de modiste, de tailleur, d'u-
suti^j de.... (fue sâis-je e&core? N'a-t-on pas vu des femmes de plaisir amasser, à la rougeur de leur front, une dot exorbitante à leurs filles? Et, comme les millions sont moins offerts que demandés sur la place de Paris, les pères les mieux nés ferment les yeux sur l'origine de ces fortunes. On en cite qui ont marié leur fils à la fille de leur maîtresse, enchantés de rentrer ainsi dans leur argent et dans celui des autres. Ils ne réfléchissent point au mélange i)izarre <jpà. va s^opérer, par leurs soins, dans les veines de leurs petits--enfants. Je ne vous parle pas de ces malheureux lom qui croient faine une fin en épousant, devant la loi et devant Dieu, la cause abjecte de leur ruine ; trop h^reux s'ils ne couronnent pas un si brillant exploit en prenant sous leur nom les enfants de tout le monde! Yaacelin m'a conté le dernier épisode des amours de votre Gontran. Il avai^dépensé le reste de sa fortune avec la Brindisi, cette chanteuse italienne, qui n'a jamais chanté qu'au dessert. Un matin, il reçoit la preuve incontesitable qu'il est trahi pour un comédien de bas étage, une espèce de funambule des boulevards 1 Il court chez l'infidèle et l'accable de reproches. Elle lui dit avec le plus beau sang-froid : « Que voulezvous, mon cher? vous me payez, donc je vous trompe ; c'est la loi. Peut-être m'auriez-v<)us plu par vous-m^me si vous aviez été moins riche ! — Mais, malheureuse, répond-il, je n'ai plus rien ; ma ruine est consommée, grâce à' vous, et peut-être demain vous maudirai-je à Glichy ! ï> A ces mots, la
demoiselle fond en larmes, lui tend les bras, de fort beaux bras, dit-on, et s'écrie : « Ruiné ! il serait vrai ? Mais je vous adore ! Épousez-moi ; i'ai quinze cent mille francs d'économie, et j'ai toujours rêvé d*ôtre comtesse ! »
— Ah I la coquine !
— Gontran a préféré la prison, et je l'estime assez pour ne pas lui en faire un mérite. Mais voyez-vous la belle recrue qu'il aurait apportée à la noblesse de la France, s'il nous avait donné cette comtesse de Mably ? Elle possède un fils anonyme, joli vaurien de sept à huit ans ; il le reconnaissait d'emblée ôt le faisait vicomte. Qu'en dites-vous.?
— Je di^ qu'on eût traîné cette immonde famille dans le ruisseau de la rue du Bac 1
— Non, ma sœur. Vous leur aune?; fermé votre porte et moi la mienne ; mais tout le monde n'est pas aussi exclusif que vous et moi, .et dans les vingt ans, le jeune Brindisi, ftls de mère trop connue et de père inconnu, aurait été Mably de pied en cap, comme je suis Lanrose : ni la loi ni le Qionde n'eût fait la moindre différence entre nous.
— C'est horrible !
— Est-ce vrai?
— Comme s'il ne suffisait pas de toutes les intrigues qui faufilent dans nos familles le sang des intendants et des laquais! :»
Le marquis se mordit la lèvre et tisonna sans répondre, c Mais parlez donc! reprit la duchesse. Vous faites
rhomme d'État, et vous n'avez pas en poche une ancre de salut! Si les chemins de fer, le droit d'aînesse* et toutes les malpropretés de la Révolution doivent nous ruiner les uns après les autres, si nous n'avons pas même 1a ressource de fumer nos terres par le mariage sans laisser à nos petits-fils une incorrigible odeur de fumier, la noblesse est perdue sans ressource.
— J'en ai peur.
— Il ne croit plus à la noblesse! et il se glorifie d'être gentilhomme!
— Je ne m'en glorifie pas plus que d'avoir la main petite et les cheveux fins. C'est un avantage de naissance assez lourd à porter quelquefois. Je me suis dit souvent que, si je n'étais pas un gentilhomme, j'aurais eu les coudées plus franches pour devenir un grand homme. Encore ne suis-je pas ce qu'on appelle un pur; car j'ai servi sous le drapeau tricolore, j'ai accepté les bienfaits d'un soldat parvenu, j'ai dérogé par le travail, j'ai fait cent choses bonnes et mauvaises, surtout bonnes, que nos gentilshommes ne font pas.
— En un mot, comme en deux, croyez-vous à la noblesse, oui ou non?
— J'y crois, ma sœur, comme à la monarchie légitimjB. Le bon sens me crie aux oreilles que le roi ne montera jamais sur le trône, cependant je suis prêt à me faire tuer pour lui.
— Vous êtes bête, Armand; mais si jamais je rencontre une bête plus noble que vous, j'irai de
liO LA VIEILLE ROCHE
mon pied le dire à Rome. Embrassez-mc»... pas là! Voulez-vous emporter mon rouge à vos moustaches? Allez vous mettre au lit et faites une prière à saint Antoine de Padoue. Il faut, bon gré mal gré, que vous me trouviez une femme pour Gontran. :»
VALBimNE
t^ersonne n^a jamais su si Mi)« Barbot avait écooté cette conversation toat entière ou si elle n'en avait saisi qu'un fragment. J'aime à croire, dans son intérêt, qu'elle en perdît plus de moitié, car les théories ' du mat*quis et les boutades de la duchesse auraient été souvent lettre close pour elle. Ce qu'on peut atfirmer, c'est qu'elle ne se coucha point sans baiser vingt fois la rose pâle, qu'elle dormit très-mal, et qu'elle s'éveilla follement amoureuse d'un homme qu'elle n'avait jamais vu.
Elle se leva dès le matin, oublia ses prières poui* la première fols depuis bien des années, sonna la femme de chambre à triple carillon, fit sa toilette à grand choc de porcelaines, et se dépita, sans savoir pourquoi, , contre Sï'^o de Haut-Mont, qui restait sourde comrtie un terme. La belle enfant sentait un violent besoin de voir la duchesse et de causer avec elle. Après une demi-heure d'attente et de tapage,
4i2 LA VIEILLE ROCHE
elle prit le parti d'entrer sans invitation dans la chambre de brocart rouge et d'embrasser sa vieille amie, qui s'éveilla en poussant de vrais cris.
Pour excuser cette irruption, elle risqua un petit mensonge et prétexta des inquiétudes qui étaient loin de son esprit. Elle savait pourtant bien que la duchesse s'était couchée trop tard pour avoir fait sa nuit à neuf heures.
M"" de Haut-Mont la remercia d'un intérêt si tendre : ce ne fut pas sans grommeler un peu. Mais comment tenir rigueur à cette nature caressante? Valentine embrassait de si bon appétit les vieilles joues ridées oîi l'abus du rouge et du blanc avait imprimé un ton de brique! Les baisers, fort heureusement, ne portent pas d'adresse. J'estime toute- . fois qu'en ajoutant les mots pour faire suivre^ on n'aurait point calomnié ceux-là.
Valentine ne doutait pas que la bonne fée de Gontran, après le grave entretien de la veille, n'eût en-, core le cœur tout plein de son protégé. Elle s'était préparée à entendre pour la seconde fois Téloge de ce charmant et malheureux jeune homme; peut-être même avait-elle étudié la contenance à prendre dès qu'il serait parlé de lui. Mais elle en fut pour ses apprêts; on ne lui fournit pas l'occasion de feindre. La duchesse avait fait, la veille au soir, une telle dépense de dévouement que toutes ses économies y avaient passé. Elle s'éveilla tout occupée d'ellemême, toute farcie de souvenirs personnels, toute bondée d'anecdotes qui avaient hâte de s'écouler.
Cette fois Yalentine trouva les racontages oiseux et la faconde importune. Tout ce qu'elle entendit lui parut au moins inutile; elle était dans cette disposition d'esprit où une seule note répétée à satiété nous charme cent fois plus que toutes les mélodies de Mozart et de Rossini. Pour un rien, elle aurait querellé sa vieille amie; elle comprit ce matin-là que la duchesse était égoïste, et ce fut la première découverte de son égoïsme naissant.
La cloche du déjeuner rompit un téte-à-tête aussi long que stérile. La jeune fille se retrouva, elle trentième, devant la grande table surchargée de grosses viandes provinciales. Elle revit Lambert, tout rayonnant d'un bonheur qu'il croyait assuré, et cette bonne figure lui sembla horriblement vulgaire. Yalentine cherchait par instinct sur la personne de son futur mari les signes extérieurs de la noblesse; elle arrêtait les yeux à ses larges mains rouges, et repensait alors qu'il avait plus de Ganigot que de Saint-Génin dans le sang. La douairière lui parut plébéienne de la tête aux pieds; chez presque tous les convives, elle démêlait avec une avide curiosité Télément populaire mal fondu avec quelques atomes d'aristocratie. A peine si quatre personnes résistèrent à l'examen : le marquis, la duchesse, la sévère Éliane et le petit chevalier da Grissac. Adhémar était peuple, autant et plus peut-être que le bonhomme Fafiaux. Valentine oublia de s'examiner ellemême ; il était naturel qu'elle se mît hors de concours. Mais Fombre ou la photographie de Gontran,
revue et embellie par les rêveries de la nuit, planait sur l'assemblée et primait tout. '
Du reste, il ne fut point parlé du prisonnier de Glicby. Son bouquet, bien fané, était encore au salon, dans le beau vase. Valentine s'en approcha, au sortir de table, en vidant sa tasse de café. Elle opéra la manœuvre avec des précautions inouïes, comme si une démarche de cette imprudence avait dû trahir son secret à tous les yeux. Persoime ne songea même à remarquer les pauvres fleurs qui, en effet, n'avaient plus rien de remarquable. La jeune fille se prit alors à penser que tout ce monde la mettait h répreuve; il y avait complot; on guettait sa première parole pour la convaincre d'un crime commis au fond de l'âme : comment expliquer autrement ce silence général sur un homme qui l'occupait tout entière?
Elle fut triste, inquiète, nerveuse tout le jour. Son oncle la trouva si différente d'elle-même, qu'il lui demanda si elle n'était pas malade. Heureusement le ciel était chargé de gros nuages froids; il y avait de la neige dans l'air et le vent soufHait du nord avec un bruit aigre : le mauvais temps, qui a bon dos, servit d'excuse k son humeur.
Les hommes sortirent après midi pour chasser au bois, laissant les dames à la garde de quelques vieillards maussades. Rien n'est plus difficile que d'amuser une quinzaine de femmes dans un château, si le soleil ne se met de la partie, ou tout au moins l'amour. Ajoutez que la grande majorité des personnes
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présentes n'était amusable à aucun prjz. La plus gaie de la bands, M""^ de Haut-Uont, bâillait à tue tête; elle modulait des trilles de b&illement, sans nul respect humain, à la bonne franquette, et ses vcÂsines, plus discrètes, répétaient à petit bruit, derrière leur ' mouchoir, ce qu'aie arfliit chanté tout haut. Yolande frappait sur le pls^o comme pour exercer une vengeance particulière; die en avait asses delà Grande- Balme et des cousins rustiques; il lui tardait un peu d'essayer les modes nouvelles et de commencer son hiver de Paris. Éliane était plongée dans une rêverie profonde, et Valentine tournait autour d'elle avec défiance, flairant une rivale, fouillant dans ses regards indécis comme pour y dernier l'image de Goatran.
A deux heures, il y avait J^core trop de jour pour qu'on fit allumer les lampes, mais U n'y en avait plus assez pour le contentement des yeux. Les souches entassées dans la cheminée de pierre brûlaient péniblement avec une lumière rougeâtre et fumeuse. Valentine se dit avec effroi qu'elle était destinée à vivre dans ce salon, auprès de cette cheminée, au milieu de cette morne famille, aux rayons de ce soleil opaque. Les tentures, les tapis, les tableolix, les meubles, tout ce qu'elle avait trouvé splehdide un mois plus tôt, lui psurut sinistre. 1?9lc quelle fatalité étai i' ^le condamnée à végéter d^ns cette serre froide, lorsqu'elle se voyait assez belle et assez riche pour briller à Paris? Elle fermait les yeux de temps à autre et voyait en imagination des Céeries plus
éblouissantes que les splendides aquarelles d'Eugène Lami. Quel réveil, un instant après, lorsqu'elle rencontrait la figure anguleuse, les rouleaux blancs et le regard froid de sa future belle-mère !
Peut-être M«» de Saint-Génin devina-t-elle un peu le malaise de cette jeune fille, car elle vint s'asseoir auprès de Valentine et la baiser au front avec mille mamours. Mais la petite sentit redoubler son effroi sous ces caresses à angle aigu. Les fortes mains de la douairière, née Canigot, et sa voix masculine n'étaient pas faites pour rassurer une enfant timide. La seule pensée qui vint à M^io Barbot fut que cette grande femme était capable de la tuer pour Vainour de son digne fils. Elle se demanda ce qu'elle deviendrait dans huit jours, quand son oncle et tous les invités auraient quitté le château. Vivre seule entre Lambert et M">* de Saint-Génin , quel supplice 1
Cependant la douairière, adoucissant sa voix, se répandait en aimables promesses : € Nous serons deux à vous chérir, à prendre soin de vous, à vous choyer toute la vie. Les tracas de la maison seront pour moi seule; je donnerai les ordres, je disposerai tout^ j'arrangerai de mes mains le duvet de votre nid; chère enfant, vous n'aurez qu'à vous laisser vivre. > En tout autre moment, Valentine eûtdéchné le bonheur de coq en pâte dont sa belle-mère la menaçait : une jeune mariée est presque aussi jalouse de ses devoirs que de ses plaisirs ; elle ne désire point les avantages de la femme sans les char-
ges de son nouvel état, et si elle se réjouit à l'espoir d'être aimée, elle ne craint nullement Tobligation d'agir en maltresse. La future baronne était alors dans une telle dispoèition d'esprit que les promesses de^ M»"« de Saint-Génin lui parurent non-seulement blessantes, mais tout à fait oppressives. Elle se vit esclave et prisonnière, sous la garde d'un dragon femelle. La Grande-Balme se changea tout à coup en château féodal, et Valentine en princesse enfermée dans la tour. Cette hallucination de la peur fut si forte, que la pauvre héritière eut la velléité de crier à l'aide! ou môme d'appeler Grontran.
Les chasseurs revinrent à la nuit, tous bredouille, et Lambert s'accusa, avec une modestie joviale, d'avoir manqué un chevreuil à dix pas. Lambert était connu pour le premier chasseur du département; il avait fait d'assez beaux coups pour avouer franchement ses rares maladresses et laisser aux mazettes la prétention de tout tuer. Mais Valentine entrait dans cette période où la désaffection profite du moindre incident pour s'accroître. Elle fut enchantée de pouvoir se dire que ce Nemrod de Saint- Génin n'était pas même un chasseur adroit. S'il avait tué le chevreuil, elle aurait plaint la pauvre bête et maudit avec autant de joie la férocité de Lambert. *
La compagnie se sépara bientôt pour faire ce bout de toilette qui précède toujours le dîner. Valentine, en montant à sa chambre, passait devant la porte du billard. Le sort voulut qu'elle se rencontrât face
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à face avec Adhémar qui en sortait; une bouffée d'air chaud lui vint droit au visage, ou, pour parler plus juste, ^le reçut à bout portant une explosion d'absinthe et de tabac. Je vous ai avoué que Lambert, comme il arrive trop souvent aux jeunes gens déseeuvrés de la province, avuH pris quelques habi^ tudes de café. L'absinthe était entrée dans ses mœurs avec la pipe; Valentine eut le temps de l'apercevoir en pleine lumière, une pipe à la bouche, un verre d'absinthe à la main, et riant de ce gros rire cordial qui sent la gaudriole d'une lieué. Elle nota le fait avec un redoublement de joie; le cœur des femmes est ainsi fait. Si Lambert avail eu l'esprit de se faire aimer, Valentine en serait veiiue à lui bourrer sa pipe et à lui verser son absinthe après un mois de mariage; et quoique les divers poisons dont notre sexe a contracté F habitude révoltent les sens délicats de toute femme bien élevée, la pauvre enfant aurait goûté une sorte de plaisir héroïque en rendant ces services à son mari.
, La duchesse l'appela, comme elle pensait entrer chez elle, et Valentine sentit battre son cœur à l'idée qu'on allait peut-être lui parler enfin de Contran. Mais non, il s'agissait seulement de donner son avis sur un nouveau visage que M"® de Haut- Mont voulait peindre sur sa propre peau. Elte trouva l'artiste entourée de fioles, de petits pots, d'épongés, de pinceaux et de pattes de lièvre, sans compter une belle provision de cheveui lisses ou crêpés. L'aimable vieille ne faisait point mystère de sa
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toilette; elle disait son âge à qui voulait l'entendre, et tous ces grands travaux qui occupaient une nïoitié de sa vie n'avaient pas pour but de le dissimuler, mais de l'orner. Elle se surchargeait de falux cheveux, mais elle les prenait blancs et les ooilvrait de poudre. Ses ajustements étaient ceux qui conviennent à une sexagénaire, et si elle se faisait un teint ' sumatqrel, c'était un peu par charité, pour n'effrayer personne, et beaucoup par désœuvrement, pour s'amuser. Elle jouait avec sa petite personne comme avec une poupée; voilà tout.
Valentine l'aida, la conseilla, la flatta autant qu'elle voulut;- le tout en pure perte. Il semblait que l'ancienne amie du oomte Améric eût oublié le nom de Mably; Deux ou trois foiSj en un quart d'heure, Valentine eut la bouche ouverte pour aborder la question Gontran. Elle trouva les transitions les plus subtiles et les plus naturelles; mais toujours la parole expira sur ses lèvres au moment décisif. Il lui semblait qu'au seul nom de Gontran, ou même au seul mot de bouquet, le monde entier allait lire dans son âme ; que toutes les voix de la terre et du ciel s'élèveraient en même temps pour la déclarer coupable : à cette idée, la tête lui tournait.
Elle ne s'occupa de sa toilette qu'au dernier moment, quand la cloche sonnait le diner. La première robe décolletée qui lui tomba sous la main lui parut assez bonne. Toi^tr était assez bon pour le seigneur de Saint-Génin, son futur mari.
Du potage au dessert, elle le taquina sans trêve.
M. Faûaux trouva même qu'en cette occasion elle s*écartait un peu de la réserve commandée à son sexe. Il lui fit signe sur signe, mais la petite espiègle était bien décidée à n'en rien voir. Le reste de l'assemblée augura bien de ce babillage : d'autant plus que Lambert parut se dégourdir au feu de la conversation. On crut que les futurs époux commençaient à s'entendre et que la glace était rompue. Le marquis de Lanrose, la comtesse Adhémar^ le chevalier de Grissac et M. de Girenseigne, gros rieur s'il en fut, se mirent de la partie; la duchesse, qui ne craignait pas deux doigts de vin muscat, s'enleva comme une fusée, et cette journée, assez triste au début, se termina dans une gaieté folâtre. M"** de Haut-Mont était si transportée qu'elle promit aux amoureux de les faire danser à Paris.
« J'accepte pour ma part, dit Valentine, et je vous remercie.
— Et moi aussi! s'écria Lambert. Si je ne danse pas, soyez tranquille, ma cousine, je me rattraperai sur les consommations.
— Mais, reprit la jeune fille en se tournant vers son futur, je croyais que M. de Saint-Génin avait Paris en horreur*?
— Je n'ai jamais dit ça, mademoiselle. J'ai toujours eu dans l'idée de m'offrir Paris pour quinze jours. Mais quant à l'habiter, serviteur! »
Yolande l'interpella du nom de sauvage. .
« Sauvage tant qu'on voudra; mais, je l'ai dit à M. Fafiaux, le jour où j'ai fait sa connaissance : ma
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vie est à La Balme. Bon air, belle chasse, grand feu, vins naturels, nourriture solide, voisins tranquilles : qu'est-ce qu'on peut demander de plus, sinon un peu d'amour ?
— Bonne conscience, ajouta timidement M. Fafiaux.
— Parbleu! ça va sans dire. Si nous avions mérité le bagne, nous ne serions pas ici.
— Mais, dit Valentine, si l'on vous proposait bien gentiment d'acheter un hôtel à Paris et d'y passer six mois de l'année? »
Les petits yeux de M. Faflaux s'ouvrirent tout grands ; Lambert répondit sans perdre contenance : € Vous le dites pour m'éprouver? Vous avez peur que je sois tenté d'aller me ruiner à Paris comme tant d'autres? Il n'y a pas de danger, mademoiselle.
Qu'est-ce qu'on trouve donc à Paris que nous n'ayons pas à Lyon? L'Opéra? Nous l'avons au Grand-Théâtre. La comédie? On la joue aux Célestins. Du reste, le spectacle m'a toujours endormi. Les soirées et les bals? Je ne m'y amuse guère, soit dit sans offenser ma cousine Haut-Mont. Mais pour ceux qui aiment c^, on en donne à Lyon presque toute l'année. Les chevaux? J'en ai d'assez bons, et nous nous en payerons encore de meilleurs quand nous aurons un peu raccommodé nos affaires. Quant aux biques pur sang qu'on fait courir sur le turf, je n'en voudrais pas pour rien; ainsi I... Je n'aime pas les cartes; c'est maman. Mais si je les aimais, je n'aurais pas besoin d'aller à Paris pour faire ma
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partie. Nous avons des messieurs, au cercle du Commerce, qui ne reculent pas devant un écarté à vingt francs. Alors, qu*est-ce que Paris a de plus que nous? Lés restaurants, c'est vrai. Mais elle est bonne pour quinze jours votre cuisine de restaurant. A l'ordinaire, rien ne vaut le pot-au-feu du ménage; voilà le' seul régal dont on ne se fatigue jamais. Tenez, mademoiselle, si j'écoutais moii coeur et mon estomac, nous resterions ici jusqu'à la mort; pas même à Belleeour ; à la Grande-Balme^ carrément. Nous y baptiserions une ribambelle d'enfajfits que vous nourririez vous-même, nous monterions à cheval ensemble j nous sèmerions quelques sous chez les pauvres : ça se récolte en patadis; nous inviterions du monde l'été; on vivrait honorablement; vous feriez même tin peu de toilette à l'occasion : une, deux, trois robes neuves par an. Je ne regarderais pas à la dépense, ear moi, avec mon habit de noces qu'on a déballé ce matin, Jlrai jusqu'à la fin de mes jours. Est-ce gentil, cela? Ça manque un peu de fanfreluches, mais o'est la vie que vingt générations de braves gens ont menée dans cette maîson-ci, et c'est la vraie vie humaine, mademoiselle , ou bien je ne suis pas un vrai homme 1 »
Il appuya son dernier mot d'un coup de poing qui fit trembler la table. Pauvre Lambert I il péchait par la forme, et je doute qu'une jeune fille ait jamais le cœur pris par un semblable discours. Cependant, il n'y avaii nen que d'honnête et de sensé dans sa
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profession de foi triviale. L'idée qu'il exprimait à sa manière a défrayé des poèmes, des romans et des comédies à foison : c est l'éloge de la famille, de la campagne et de la simplicité^ si souvent applaudi, si rarement pris au sérieux par les sociétés polies* Mais la forme ! dit Brid' oison, la io-ormel La jeune imagination de YalentiR€» replia ses ailes avec effroi au contact de cette naïveté rustique; elle ne put deviner ce qu'il y avait de droiture et de dévouement sous qn langage si brutal. L^éeoree avait fait tort à l'arbre; la forme tuait le fond.
Toutes les femmes qui se trouvaient là, depuis la doQce tante de Narbonne jusqu'à la terrible comtesse de Champsafêon, sentirent que Lambert avait fait fausse route et compromis ^non son mariage, au moins la paix du ebàteau pour huit jours. Elles tombèrent sur lui avec ensemble et dirent en chœur à Valentine : « l\ plaisante, c'est un grand enfant ; laissez le rêver tout à l'aise ; une fois marié, Il n'attra d'idées que les vôtres, et si Paris vous attire, il vous y portera «u besoin dans ses bras. »
Majs le pauvre Lambert n'était point de ces gens qui s'enferrent à demi. Il courut de l'avant, jusqu'à ce que la pointe lui sortît elitre les deux épaules, discutant, répliquant, protestant, jurant qu'il tiendrait tète à l'univers entier. M. Fafiaùx, pour l'achever, vint à son aide, et gourmanda sévèrement Valentine sur les tentations mondaines qu'elle n'avait pas su refréner^ « Songe bien, lui dît-il, que si le concile de Mâcon reconnaît une âme à la femme^
c'est à la condition expresse que cette âme se conforme .en toutes choses aux volontés d'un mari chrétien. Et supposé qu'en certaines circonstances l'épouse soit autorisée à laisser voir modestement des goûts un peu contradictoires à ceux de son époux, ce n'est pas assurément le jour où celui-ci témoigne le ferme propos de se consacrer tout entier à la multiplication de sa famille, au soin de son temporel et à l'exercice de la charité*? »
Il n'en fallait pas tant pour prouver à Valentine qu'elle était la plus malheureuse des femmes : sacrifiée par son oncle, emprisonnée par son mari, annihilée par sa belle-mère, abandonnée par l'homme en qui elle avait mis sa dernière espérance ! Car enfin Gontran n'était pas venu, et si personne ne parlait de lui, c'était assurément qu'il avait renoncé au voyage. La nièce de M. Fafiaux était dans l'âge absurde et charmant où l'on s'enivre de toutes les choses extrêmes, du désespoir aussi bien que de la joie. La jeunesse vraiment jeune souffre impatiemment les choses moyennes, le plaisir incomplet, le chagrin compensé ; elle veut tout ou rien, et la soif de l'absolu est si ardente en elle, qu'elle préfère la douleur pure à ces satisfactions mélangées qui sont le pain quotidien de la vie. A quarante ans, on remercie le ciel lorsqu'on n'est malheureux qu'à demi ; aux environs de la vingtième année on n'éprouve jamais une contrariété passagère sans crier au destin : Achève I achève doncl
Tandis qu'on servait le cafë et que les fumeurs
s'évadaient l'un après l'autre, à la française, dans la direction du billard, Valentine trouva moyen de s'isoler en elle-même et de chanter son chant de mort comme les Peaux-Rouges mélancoliques de M. de Chateaubriand :
« Je suis la victime d'un siècle odieux et pervers ; une victime blanche. J'épouserai dans la douleur et j'enfanterai dans les larmes. Mon maître ne me comprendra pas, et mon ami, qui est loin, mourra sur la terre étrangère sans savoir^que ce pauvre cœur est à lui. Mon corps se couvrira de trois robes par an, et je les ferai tailler dans la bure : la bure est le vêtement qui sied aux corps meurtris. Je mouillerai la terre de mes pleurs et mes soupirs éveilleront l'oiseau dans les branches. Mais innocente je veux vivre, innoôente je mourrai : un arbre blanc au mois de mai neigera sur ma tombe solitaire. :»
Faut-il vous l'avouer, son désespoir était d'un si bon style et son âme se trouvait si jolie sous les voiles poétiques du grand deuil, qu'on l'aurait terriblement dérangée dans ce moment suprême, en lui disant ex abrupto : « Vous n'épousez pas Lambert ! >
La douairière interrompit sa rêverie : on avait préparé les cartes pour une grande partie de vingt et un, et M"»« de Saint-Génin n'était pas femme à perdre une demi-heure de jeu en attendant le retour de ces vilains hommes. Valentine jouait tous les soirs sans aucun intérêt, par pure condescendance. A part la reine-mère et la comtesse Adhémar, qui risquaient de gros coups et tenaient tête aux bom-
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mes, aucune habitante du château ne manisdtles cartes pour son plaisir. Presque toutes jouaient pour leurs pauvres ; heureuses si / elles pouvaient soulager le prochain aux dépens d'autrui^ un peu mortifiées quand leurs pièces de dix sous allaient aux indigents d^une autre paroisse; assez froides en somme pour un divertissement mondain, et plutôt toléré que permis. M"® de Champsaison trichait : c'était moins par amour du gain que pour apprendre à vivre à la Fortune quand elle se permettait de mai servir en cartes une comtesse de Champsaison. La duchesse, incapable d'une application même frivole, était toujours fourrée dans le jeu de ses voisins, oubliant le sien propre, payant lorsqu'elle avait gagn^, se faisant payer lorsqu'elle avait perdu, mêlant les cartes neuves rfux vieilles, et interrompant la partie à tout propos par ses anecdotes et ses boutades. La douairière jouait serré, mais perdait généralement. Yolande avait l'aplomb hardi qu'on observe à f^aris chez quelques jeunes femmes de la finance. On peut être riche et jolie sans ignorer la valeur de ces petits palets d'or qui circulent sur un tapis vert. Elle jetait les siens d'une main décidée, mais non pas enfantine : c'était le général en chef qui expose une division pour gagner la bataille. Vous auriez deviné qu'elle jouait un peu pour son plaisir , beaucoup pour sa couturière , et que les cartes lui servaient un supplément de pension. Quant à la nièce de M. Fafiaux, elle était aussi désintéressée qu'une petite fille de quatre ans. Cette
riche héritière n'avait jamais manqué de rien^ mais elle n'avait jamais eu un centime en mn pouvoir. Elle savait que ses parents lui avaient amassé dès millions pour acheter un mari ; elle ne s'était jamais appliquée à calculer la valeur de dix ou quinze louis qui sonnaient dans sa bourse depuis la sortie du couvent. Mais ce soir-là il lui revint à l'esprit que les victimes du destin s'étourdissaient quelquefois dans l'ivresse du jeu. Or, elle était ou croyait être la plus infortunée des victimes, et il y a toujours un côté singe dans les enfants les mieux doués. Elle vida sa petite bourse sur le tapis, et quand M. Fafiaux reparut à la tête des « vilains hommes, » elle lui cria d'une voix triomphante :
« Mon oncle, je perds deux cents francs! »
L'oncle faillit tomber à la renverse. Le pauvre bonhomet n'avait pas touché upe carte en sa vie. C'était pour se soustraire à l'obligation du jeu qu'il allait s'enfumer tous les jours au billard. Il eût été contraint de jouer par complaisance, s'il était resté seul avec les dames .et les petits jeunes gens à col rabatte; tandis qu'en rentrant avec la foule il acquérait le droit de lire un bon journal ou de méditer dans i^n coin.
Le ton de Valentine, sa rougeur inusitée, l'éclat fébrile de ses yeux, l'énormité de la somme, un tel événement succédant aux orages du dîner, tout renversait les idées du c)ier oncle. Il ne reconnaissait plus la fille de sa sœur, l'élève disciplinée qui avait obtenu cinq années de suite la grande médaille de
soumission, avec un agneau dessus. Il s'avança vers elle en murmurant plusieurs fois : « Dieu Tabandonne, c'est certain, Dieu l'abandonne l i)
Mais on ne lui laissa pas le temps de la gronder. Ce fut à qui s'interposerait entre l'oncle et la nièce pour amortir le choc. Lambert le prit au corps, Téloigna de la table et lui dit de sa bonne grosse voix :
« Oncle de mon amour, c'est moi que ça regarde : laissez passer la justice du mari! Je m'associe avec mademoiselle, et si dans un quart d'heure je n'ai pas rétabli ses petites affaires, je veux y perdre mon nom !
— Mais, mais, mais, mais! criait le bonhomme,* ce n'est pas par ces moyens-là qu'on corrige un défaut. Vous la replongez dans le gouffre! monsieur le baron! dans le gouffre! :»
Le marquis de Lanrose le prit à part et l'apaisa. Il témoignait en tout la plus grande déférence au marquis de Lanrose et lui disait souvent :
« Le jour où nops voudrons nous y mettre, la France est à nous. J'ai deux 'cents millions dans la main et plus de cent mille hommes. M. Richard de Paris, M. Dubois de Marseille, M. Dumont de Bordeaux, M. Thomas de Besançon, M. Cordonnier de Metz, M. Chariot de Toulouse disposent d'un miliard et de quatre cent mille adhérents. Avec ces forces-là, nous pouvons supprimer d'un seul cô^p le travail du dimanche^ rendre les sacrements obligatoires, sauver tous les Français malgré eux et ar-
racher l'autorité aux jacobins qui nous gouvernent. H ne nous manque rien qu'un homme de talent, et si vous consentiez. . .
— Vous me faites trop d'honneur , répondait M. de Lanrose : je suis vieux et fatigué de la lutte.
— La foi transporte les montagnes I
— On le dit, mais il y a longtemps qu'on ne l'a vu. J'ai la foi sans Tespérance. La France s'est modifiée depuis cinquante ans; presque tout le monde lit, raisonne et calcule. C'est un pays perdu pour les révolutions.
— Par?
— Pour l n n'y a rien à tenter sur trente-six millions d'individus dont chacun se croit un personnage et soigne ses intérêts lui-même. J'admets qu'un habile homme en passionne cinq cent mille, ce qui serait un beau miracle; les ennemis du passé seraient encore soixante et onze contre un.
— Que faire alors? Que faire?
— Faire le bien dans la mesure de nos forces, et pour le reste s'en remettre à celui qui tient les événements dans sa main. Il sait mieux que nous ce qui manque à sa gloire, et s'il a quelque dessein arrêté sur cette pauvre France, il saura l'exécuter avec ou sans nous. :i^
Yalentine n'accepta pas sans résistance la petite association offerte par Lambert. Elle ne céda qu'aux importunités de la compagnie entière et à la pression toute matérielle de la duchesse qui la pinçait au sang. Le voisinage de son futur lui était odieux à
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i» LA VIEILLE ROCHE
plus d'un titre; je mets en première ligne Todeur de tabagie que le brave garoon avait rapportée avec lui.
Il y eut cependant un quart d'heure dans la soirée où l'enfant oublia sa répugnance et son antipathie.
Avez-vous jamais eu une veine un peu longue à l'écarté, dans un cercle où l'on parie? Vous avez remarqué en cette occasion, un phénomène vraiment particulier. Des hommes qui ne sont pas vos amis, que vous connaissez h peine, qui môme, en certains cas, vous auront laissé voir une froideur assez mar* quée, sont attirés vers vous par une sorte d*aniitié. Il suffit qu'ils parient pour vous, et que cinq cartes serrées dans votre main puissent détruire ou doubler une parcelle de leur fortune ; les voilà vos intimes aussi longtemps qu'ils resteront vos associés. Au troisième billet que vous leur faites gagner à la file, ils vous parient; au quatrième, ils vous félicitent; au cinquième, ils sont familiers, presque tendres ; au sixième, ils s'appuieront sur vous et vous caresseront l'épaule, comme si le frottement de leur main pouvait vous aimanter.
Je ne sais pas s'il serait tout à fait juste d'expliquer eette attraction par l'appât du lucre; c'est plutôt un instinct de solidarité, un besoin de serrer les rangs devant l'ennemi pour mieux assurer la victoire. Valentine fut entraînée à son insu par cette espèce de gravitation au beau moment de la partie. Lambert tenait la banque et gagnait depuis un instant, lorsque la comtesse Adhémar et M. de Girenseigne déclarèrent l'intention de le faire sauter. Ce fut lui qui fît sauter
Le MARI IMPREVU m
leurs pièces de vingt francs, escortées d'une multitude de pièces de dix sous. Les dévotes parcimonieuses jugèrent que courir après l'argent de leurs pauvres ce n'était pas offenser Dieu; et les petits capitaux se répandirent en tirailleurs sur les flancs de l'armée, tandis que la belle Yolande et le gros Girènseigne affrontaient le choc. On vit même des indifféreats, comme M. de Sombrevaux et le comte de Lanrose , quitter leur lecture ou leur conversation et se jeter dans la mêlée.
Tout le monde perdît. La banque était comme un rocher où les flots les plus menaçants se brisent l'un aprèsi'autre.Yalentineûnitpars'intéressOT au combat qui se livrait pour elle. Ce n'était certes pas qu'elle eût appris en quelques minutes la valeur de l'argent ; mais elle s'amusait de gagner; elle riait k la fortune keurèose.
Ses jolies petites mains couraient sur le tapis et ramenaient gaiement les dépouilles des vaincus : il y eut eh peu de temps un monceau d'or et à*argent entre les deux associés. Si quelquefois, par accident, W^ Barbot rencontrait la main de Lambert, elle éprouvait au contact une secousse qui n'avait rien de désagréable. Explique qui pourra les contradictions du cœur féminin! On n'approuve jamais on. amoureux qui joue, et pourtant on s'intéresse à lui dès qu*on le voit gagner. La femme est un prix qui se décerne lui-môme à Phomme supérieur en quelque chose, qu'il se distingue par la bravoure, par le talent, par la beauté ou même tout bêtement par le
bonheur. Elle porte à notre avoir les avantages les plus futiles et les plus nuls , à défaut d'autres. Saint-Génin fut transfiguré pendant quelques minutes par l'auréole d'un petit succès.
Mais lorsque le jeu finit et que les associés partagèrent leur butin, un seul mot de la douairière refroidit la gaieté de Valentine.
« Il me semble, dit-elle, que le petit ménage a bien travaillé. » <
W^^ de Champsaison ajouta d'un ton sec :
(( Lambert! heureux au jeu, heureux en femme 1 C'est trop de moitié ! gare à vousl »
La bonne dame, malgré tous ses talents, avait perdu sept francs cinquante.
A. ce moment, M. Fafiaux, qui avait un peu dormi sur VUnion, se rapprocha de la table.
« Dieu puissant! s'écria-t-il envoyant quatre ou cinq cents francs devant sa nièce, tout cet argent est-il à toi? Qu'en vas-tu faire, malheureuse ! »
Valentine se leva résolument et dit d'une voix nette:
« Mon oncle, je l'enverrai aux prisonniers.
— Tiens! dit Lambert avec un bon gros rire, à propos de prisonniers , Crontran déjeunera demain chez nous. Pauvre garçon! C'est moi qui vais être content de l'embrasser ! »
Personne ne fit la moindre réflexion sur cette nouvelle qui avait frappé droit au cœur de Valentine. Ëliane ne parut pas troublée; la duchesse serra les cordons de sa bourse sans souffler mot; le marquis de Lanrose, qui souhaitait le bonsoir à M™® de Saint-
Grénin, ne détourna point la tête : on eût dit que tout ce monde était sourd. Lambert lui-môme aurait dû, selon Valentine, insister autrement sur un fait de cette importance Eh quoi! pas un seul mot d'explication ou de commentaire î II s'agissait pourtant de son cousin, de son camarade d'enfance, de son meilleur ami! Comment avait-il pu garder la chose secrète depuis le matin jusqu'au soir? Il était donc dissimulé? Jaloux, peut-être? Avait-on deviné le lien mystérieux qui unissait le prisonnier de Glichy à la jeune fille sacrifiée ? Ces questions et mille autres s'agitaient, se poussaient, se culbutaient dans l'esprit de M"* Barbot. Elle en vint à se demander si le bouquet de la veille et rentretien qu'elle avait entendu n'étaient pas de simples jeux de son imagination.
Plus nous sommes préoccupés , moins nous sommes capables d'entrer dans les préoccupations d'autrui. Cette enfant, depuis vingt-quatre heures, ne voyait plus au monde que Contran de Mably ; les trente individus qui l'entouraient à la Grande- Balme ne voyaient qu'elle. Son unique pensée était pour lui; leur unique souci roulait sur elle. Tandis qu'elle se demandait avec axiété : Viendra-t-il? m'aimerat-il ? me laissera-t-il épouser par un autre ? ces braves gens disaient entre eux : Pourvu qu'elle aille jusqu'au bout, et que ce mariage se fasse! Et personne ne parlait de Contran, parce que tout le monde était trop à elle pour songer un seul moment à lui.
Vers une heure du matin, la duchesse de Haut- Mont, ayant défait son visage et renvoyé sa femme
de chambre, etnt entendre que sa petite voisine n'était pas encore au lit. Elle alla frapper à la porte et fut bien étonnée de trouver Valentine à demi vêtue dans une robe du matin que personne ne connais^ sait au château.
« Ehl chère belle! dit-elle en entrant, est-^e donc le moment d'essayer des toilettes? Il fallait, en tout cas, appeler Justine ou moi. Où diable avez-vous pris qu'on s'habillât soi-même? C'est un problème aussi insoluble que le mouvement perpétuel. »
Valentine s'excusa en rougissant. Elle n'avait pas sommeil ; et puis M""* Mouffet, la grande couturière de Lyon, ne c'était pas donné le temps de lui essayer cette robe.
<K Enfm, dit-elle, avec un pied de rouge sur les joues, M. de Saint**Génin nous annonce des visites pour demain.
— Quelles visites? Ah! j'y suis. Contran! Mais, cher ange, Contran n'est pas une visite. Ce taûetas gris-fer semble avoir été fait exprès ; on dirait, mon enfant, que vous avez été coupées à la même pièce, la robe et vous, Contran, disais-je, n'est pas cequ on appelle une visite ; pour vous, c'est un cousin. Là taille un peu trop longue, mais les couturières de province n'en font jamais d'autres. Il faudra que Justine vous la remonte jusqu'ici. Je l'adore, ce Gontran ; j'ai bien connu son père. C'était un homme dangereux.... je veux dire pour les femmes moins averties que moi. Le iils chasse de race ; mais vous, vous êtes à labri pour le moment. Ce corsage est
imperceptiblement large ; il faudra^ pincer un tanti^ net. Pour une jeune femme logée & votre enseigne, il n'y a qu'un seul homme sur terre. Ah ! dans quatre ou cinq ans, nous chanterons une autre antienne. Voyons ! marchex un peu ! Pas mal ; mais je réclame un jupon de plus.
— La robe sera trop courte alors.
— D n'y a pas de robe assez courte, mon chérubin, pour un petit peton attaché comme le vôtre. Contran, disais-je, est ce que les endormis du siècle appellent un mauvais sujet ; mais quelle jolie figure ! quelle dêmaf che aisée î quelle aimable liberté dans tous les mouvements I Vous verrez ! vous verrez l Je ne vous dis que ça. Mais, jamidieu î nous avons fait une coififure inédite I Bien ! très-gentil 1 Je relèverai les cheveux d'un côté, pas trop haut ; comme ça ; juste assez pour rompre un peu la symétrie. La symétrie, ma chère, n'est supportable qu'en architecture. Que diriez-vous de moi, si je m'appliquais deux mouches exactement pareilles, l'une ici, l'autre là ? J'aurais l'air d'un papier plié en deux ; le comble du ridicule 1 Vous voilà tout à fait friponne, en vérité. Ce ruban noué sur la gauche est mignon.... à damner un ange I
— Mais.,, j'espère ne datfmer personne, madame la duchesse*
— Qu'elle est gentille 1 J'en disais autant à son ftge, et pourtant j'en ai damné plus d'un..., par mes rigueurs, sambleu ! Moi, je n ai pas rencontré d'hommes irrésistibles, J'avoue pourtant qu'il y a des
coquins dangereux. Vous verrez! vous verrez ! Vous êtes forte aujourd'hui, parce que l'amour tient garnison dans la place. Çà, déshabillez-vous ; nous ne passerons pas la nuit sur pied. y>
Elle se mit à déshabiller Valentine et lui dit en dégrafant sa robe :
« Petit miracle de la nature! Pourquoi n'avons nous pas deux femmes comme vous ? J'en laisserais une à ce pauvre LamJ3ert, et l'autre.... Non, parbleu ! l'autre ne serait pas à plaindre !
— Ah 1... Mais puis-je savoir?...
— Oui, saperlipopette ! Aussi vrai que Tamour est dieu, je donnerais votre sosie à Gontran. Mais, hélas I vous n'avez point de sosie. On a brisé le moule après ce chef-d'œuvre de beauté.
— Je crois, madame la duchesse, qu'en prenant une femme au hasard, monsieur votre protégé trouverait toujours mieux que moi.
— Et modeste, par-dessus le marché l Elle a tout pour elle, cette petite! Écoutez-moi, puisqu'aussi bien vous voici tantôt de la famille. Il faut que vous nous veniez en aide et c[u'à nous tous nous casions ce garçon-là.
— Hélas ! madame, que puis-je ? Je ne connais point de places à donner.
— Mais vous savez des filles à marier, belle innocente.
— Qui ? moi ? Je n'en connais aucune, grâce à Dieu !
— Mais vous sortez du Sacré-Cœur, et parmi vos compagnes.
— Mes compagnes et moi nous aurions cru pécher en parlant du mariage.
— Malepeste! on pèche à bon marché dans les couvents d'aujourd'hui! Mais ma cousine Saint-Génin est allée au parloir, elle a causé souvent.avec la su-»' périeure : elle m'a dit qu'auprès de vous, parmi vos amies les plus intimes, il y avait des partis charmants, et que....
— Pardonnez-moi,- madame la duchesse : mes amies ne sont pas faites pour épouser les mauvais sujets de Paris.
— Je leur dirai, ma chère, avec votre permission qu'elles sont bien dégoûtées. Faire û des mauvais sujets ! Ce beau dédain fait leur éloge ; mais j'espère, dans leur intérêt, qu'elles ne seront pas toujours du môme avis. Allons, bonsoir I Je ne vous souhaite pas une bonne nuit : vous dormirez à poings fermés ; c'est le privilège de l'innocence. »
La duchesse rentra chez elle en maugréant contre cette pécore de couvent. La jeune fille s'abîma dans une longue prière et demanda pardon à Dieu de la perversité qui s'était brusquement développée en elle. En moins d'une demi-heure, elle était devenue hypocrite, méchante et surtout jalouse, oh! jalouse! L'idée de voir une de ses compagnes mariée à Contran de Mably allumait dans son petit cœur un véritable incendie.
Si elle dormit un peu cette nuiMà, ce fut par un effort héroïque, pour avoir tous ses yeux le lendemain matin.
ooimuM
Le lendemain, tandis qu'elle s'escrimait avec Justine à rajuster la robe de taffetas gri», Lambert faisait claquer son fouet sur la route de Lyon à La Balme. Jamais le vent aigu de novembre n'avait pincé des joues plus rayonnantes et un visage plus épanoui. Heureux Lambert I rien ne manquait plus à sa joie : il ramenait Contran I
Plutarque nous a conté qu'un brave homme d'An* gos s'était fait le serviteur ou, pour mieux dire, le chien d'Alexandre, le suivant pas à pas, dormant devant sa tente et cherchant à travers les batailles une bonne occasion de se faire tuer pour lui* C'est ainsi que Lambert avait aimé Contran dès sa plus tendre enfance : le jeune comte avait partagé quelque temps les bons soins de l'abbé Crimblot. Des deux cousins Lambert était le plus robuste ; il croyait être d'aussi bonne maison que Mably et ne se sentait pas plus bête. Cependant il avait pris l'habitude de céder et
d'obéir à son égal, et lorsque tout petits ils jouaient ensemble à la poste, l'un n'avait pas encore mis la main sur le fouet, que l'autre avait déjà sa tête dans le collier. Ce partage inégal des fonctions de la vie avait créé entré eux une amitié cordiale, sinon fraternelle dans le sens moderne du mot. Gontran jouait le rôle d'un aîné de l'ancien régime en présence d'un cadet soumis. Il commandait avec bonne grâce et Lambert obéissait avec joie. Si quelque ami de la famille s'étonnait de voir un Saint-Génin réduit en servitude, la baronne expliquait tout par la supériorité physique de Lambert et la délicatesse un peu maladive de Gontran. Il est certain que les plus forts se laissent aisément tyranniser parles faibles. Les services rendus enchaînent surtout le bienfaiteur : on commence par protéger un être sans défense, et Ton finit, sans savoir comment, par lui obéir.
Dix ans s'étaient écoulés depuis le dernier été que Gontran avait passé à La Balme; les deux amis étaient deux hommes; ils avaient goûté séparément tous les fruits de la vie, amers et doux. L'un et l'autre avait eu le bonheur de conserver une santé intacte, un cœur droit et une conscience sans reproche. Mais l'homme, ainsi que tous les animaux, se modifie jusque dans les profondeurs de ^on être, selon le milieu où il est jeté. L'oisiveté grasse de la province avait épaissi Lambert ; l'oisiveté fiévreuse de Paris avait aiguisé Gontran, non sans l'user un peu. Us avaient dévoré chacun leur patrimoine, et réduit leur actif à un chiffre voisin de zéro ; mais l'un
avait la physionomie appétente d'un gros inassouvi, l'autre laissait un peu percer la grimace dédaigneuse d'un blasé. Il est vrai que, pour le moment, leurs fortunes, longtemps parallèles, commençaient â diverger un peu. Entre le service du drapeau et celui de la jolie Valentine, la différence était visible ; les millions de l'héritière offraient d'autres perspectives que le sou par jour ; et la Grande- Balme, malgré quelques flocons de neige qui mouchetaient son paysage depuis le matin, était un pur Eldorado au prix de la Crimée.
En dépit de tous les contrastes, l'embrassade des deux cousins fut vraiment bonne et cordiale; chacun donna sans marchander l'équivalent de la joie et de l'amitié qu'on lui apportait. Une faut pas qu'un souvenir d'enfance, un détail des premières années de Gontran vous induise à voir en lui un garçon volontaire, et surtout égoïste. Rien n'est plus dangereux que de juger les hommes et les femmes sur les vieux bulletins de leur pension. Le comte de Mably, n'étant plus ni faible ni chétif, avait oublié depuis, longtemps ses caprices de baby malade. Les enfants sont enclins à se laisser aimer ; l'homme qui a vécu sait le prix des affections vraies et les paye à cœur ouvert, quand par bonheur il les rencontre. Ajoutez, s'il vous plait, que les marronniers de la Grande- Balme, et cette pelouse un peu rôtie en juillet, et ce verger peuplé de vieux arbres tortus aux branches pendantes, et mille autres détails empreints de jeunesse et de joie, avaient laissé dans le cœur du jeune
homme un souvenir plus cher que son cheval Jocelyn n et M"* Brindisi. Songez enfin qu'on a beau être gentilhorame et Français, et friand de la lame, on ne prend pas le chemin de la Crimée au mois de novembre sans regretter un peu le pauvre vieux pays qu'on ne reverra peut-être jamais ; or la Grande- Balme était la deniière étape du voyage, Gontran devait s'y arrêter huit jours, pas un de plus, et de là se diriger en droite ligne sur Toulon. On a beau s*être montré h Tavant-scène des théâtres, avoir haussé les épaules aux tirades patriotiques ou bissé les couplets qui raillent le chauvinisme français ; le jour où Ton emporte un sac de soldat dans sa malle, on commence à a^ntéresser aux tas de pierres de la route, aux poteaux du télégraphe, à la moindre motte de terre qui a le bonheur d*appartenir au sol français ; et si l'on voit couler deux grosses larmes d'amitié sur une figure française, on pleure aussi, et Pon n*est peut-être pas déshonoré ni même ridicule pour cela.
Pavais besoin de ce commentaire pour vous faire excuser l'émotion de Gontran. Un jeune homme si lancé dans la mauvaise compagnie! si populaire dans le monde des petits coupés! si connu au bois de Boulogne et dans les cabinets de restaurant! si correct dans sa tenue, si impassible dans soù visage, tà Anglais dans ses moindres mouvements, selon la dernière mode de Paris! Il pleurait comme un grand enfant m embrassant son vieux camarade, et si Lambert, qm suffoquait, lui arrosa un peu la
mcAistache, je vous assure qu'il le lui rendit bien.
Sur li^ route des Bréaux, qui s'embranche avec le ohemin de la Grande-Balme , la conversation des deux cousins ne fut longtemps qu'un échange de regards^ de poignées de main, de paroles inutiles :
< Ce pauvre Lambert!
— . Ce vieux Contran !
r*-« C'est que tu n*es pas changé!
-«'^ Js te retrouve tel que tu étais resté là et là. (Q indiquait du doigt sa tète et son ooàur,)
'^ Ce n'est pas faute d'avoir été seooué, vois-^tu.
-«** Et moi doncl que d'histoires!
-^ Que d'histoires!
-^ Mon vieux Contran I
-<^ Mon pauvre Lambert! »
J'abrège le dialogue. Ce qui semblait tout simple aux deux interlocuteurs se changerait en seie d'ate-* lier pour ceux qui me font Thonneur de me lire.*
Les deux amis, après le désordre ins^arable de oe premier épanchement, entrèrent dans la voie des confidences et parlèrent longuement d'eux«mèmes«
c Moi, dit Contran, mon afiaire est bien claire^ L'avoué m'a fait vohr, à ma grande surprise, que j'avais oublié de manger une quarantaine de mille francs. C'est pure distraction, tu peux le croire. Vrai comme te voilà, j'étais persuadé que j'avais senti mon dernier sou croquer sous ma dent. On m'a placé ce faible et intéressant débris; il paraît que quarante mille- francs de capital font cent louiô^ de rente, que j'ai. Voilà une opération d'arithméti-
i44 LA VIEILLE ROCHE
que que je n'avais jamais apprise. Pendant dix ans, mon pauvre vieux, j'ai toujours fait l'inverse, cherchant quel capital on pouvait créer en brûlant tel revenu. Tu comprends que je n'ai pas songé une minute à me refaire avec quarante mille francs. La base d'opération péchait trop par insuffisance. Aussi bien j'avais de Paris par-dessus les oreiUes. On n'imagine pas combien cette gueuse de ville a une physionomie plate quand on la regarde entre deux barreaux de Clichy. Et puis, crotter ses bottes dans les rues où l'on passait en voiture, rencontrer ses chevaux sous le fouet d'un tailleur et ses maltresses au bras des petits messieurs de la Bourse, essuyer les condoléances de prétendus amis, ou, qui pis est, leurs offres de service 1 J'ai mieux aimé prendre un parti. Je ne suis plus assez jeune pour m'engàger comme soldat et suivre la filière : avec la concurrence que nous avons dans l'armée, j'arriverais capitaine à cinquante ans. On avait autrefois le régiment des colonels, où les gens comme nous pouvaient être admis d'emblée : mais la Révolution l'a licencié, par malheur. Que faire? J'ai demandé conseil; on m'a dit qu'il y avait moyen de débuter en amateur, ni officier ni soldat, à la suite d'un régiment ou d'un état-major, avec des protections, bien entendu. Je sais l'anglais, je suis cavalier, je peux rendre quelques petits services; on m'a bourré de lettres pour le général Ganrobert. Ce serait bien le diable s'il n'avait pas besoin de ipoi un jour ou l'autre pour faire quelque commission pressée sous le
feu du canon. Moyennant quoi on est sous-lieutenant de spaKs ou de zouaves, au titre étranger; puis on change de corps, on permute, et si Ton a peu de chances d'attraper le bâton de maréchal, on peut du moins revenir au pays avec un paquet de graine d'épinards sur chaque épaule. Tout cela ne te semble pas bien clair, ni à moi non plus, mon brave homme. C'est Vialont et d'Agny qui me l'ont expliqué à la Maison-Dorée, un matin que nous étions parfaitement gris tous les trois. Mais qu'importe? Je ferai œuvre de mes dix doigts, je risquerai ma peau, et peut-être, le hasard aidant, serai-je bon à quelque chose. C'est c^ qui me changerait I
— Et si tu meurs, Gontranl
— Si je meurs, mon ami, il y aura deux armées à mon enterrement : les ï'rançais et les Russes I Estce flatteur? A Paris, je n'aurais pas même eu quatre gardes nationaux.
— Peux-tu rire de ces choses-là! Mais, mon ami, la mort n'est pas la fin de tout, et je vois, au ton dont tu me parles, qu'elle te trouverait bien mal préparé.
— Toujours donc? Tu es encore plongé jusqu'au cou dans les idées de l'abbé Grimblot?
— Qui sont celles de mes pères et des tiens, mon ami. Mais ne parlons pas de ça. Je ne te convertirais point, tu ne me détournerais pas, et nous nous ferions de la peine. C'est Paris qui t'a changé! Car autrefois nous nous disputions à qui servirait la messe du pauvre abbé,
146 LA VIEILLE ROCIL.
— C'est Paris* si Fon vent; en réalité, c'est une dévote qui, par ses perfidies, se^ roueries ses coquineties et son infâme scélératesse, m'a conduit à haïr ce que j'aimais et à trépigner sur ce que je veinerais! Le jour où je mourrai, si l'enfer n'est pas démoli, c'est elle qui pourra se vanter de m' on avoir
. ouvert la porte. Mais pas de politique ! Ce n'est ni le lieu ni le moment : il y a trop de monde à La Balme.
^— Quoil celle qui t'a.... par ses coquetteries.... serait. . . î On m'a bien dit. ...
— Parlons de toi, mon bon Lambert! tu es content?
— Non! Je ne le suis qu'à moitié, parce que le bonheur qu'on ne partage pas avec ses vrais amis, c'est de Tégoïsme.
— Drôle de théorie, pour un garçon qui entre en ménage!
— Tu me fais dire une bêtise qui n'est pas dans mon idée : c'est pour rompre les chiens; je te connais.
— Et moi aussi, je te connais à fond, brave et solide cœur 1 Tu es encore le petit garçon qui n'aimait plus les fruits ni les confitures lorsque l'abbé m'avait privé de dessert. Parlons de toi, te dis-je, et commence par te mettre en tête que ma seule consolation sera de te laisser heureux. L'aimes-tu bien, ma future cousine?
— Ça, oui! Je ne te dirai pas qu'elle m'a flanqué le coup du lapin. C'était dans le principe un ma-
riage arrangé entre parents. Tu verras Voncle; ne le blague pas trop. Il ressemble un peu à une êcumoire coiffée de vieux gazon, avec ses petits cheveux plats, qui ont Tair d'une perruque en feutré; mais^ c'est un homme de convictions ; la plus haute influence du département.
— Ta future est jolie, à ce qu'on dit?
— Que trop, mon cherl au point qu'elle m'intimide.
— On a donc peur des jolies filles, dans la commune des Bréaux? il me semble que de notre tempsi...
-^ Ah I ce n'est pas la même chose. Yalentine est une fille, vois-tu, à qui je n'aurais jamais osé adresser la parole si je ne m'étais trouvé, pour ainsi dire, marié avec .elle avant d'y avoir songé. C'est maman qui a tout fait. Noua étions mal, mais, là, tout à fait mal dans nos affaires, et moi, comme un nigaud, je ne me doutais de rien. Si le père Fafiaux nous avait refusé sa nièce, il ne nous restait plus qu'à mettre la clef sous la porte.
— Ta parole?
— Maman me Ta prouvé, livres en main. Et si Dieu permettait que Yalentine se ravisât d'ici à cinq jours, tu aurais un compagnon de route tout trouvé. Quant à ma pauvre vieille, on l'admettrait par grâce dans quelque couvent de Lyon*
— A quoi diable songesHtu? Est-ce que tu n'es pas sûr de ta femme?
— Le contrat est signé, le trousseau fait, la cot*'*
beille offerte et acceptée ; et pourtant il y a des quarts d'heure où je me prends à douter de tout ça. La femme est trop jolie, la fortune est trop belle, je n'en mérite pas tant; je me dis que c'est un rêve et que mon château de cartes va s'écrouler au premier vent.
— Toi! tu es plus amoureux que tu ne veux en convenir. La peur de l'impossible ! symptôme grave.
— Mais je conviens que je l'adore 1 De ce qu'un mariage a commencé comme une affaire, il ne s'ensuit pas que l'amour perde ses droits. C'est même prodigieux comme on s'enflamme vite lorsque tout est décidé et qu'on n'a plus qu'à suivre la pente! L'idée qu'on peut honnêtement, ouvertement, avec la permission de Dieu et des hommes, s'amouracher d'un petit être innocent et pur, qui n'a jamais pensé qu'à vous, c'est comme si Ton vous allumait une traînée de poudre. Comprends-tu?
— Je comprends que tu es pincé dans l'âme, et je parie que la petite demoiselle en tient aussi. L'amour est une maladie contagieuse entre toutes. « Donnez et vous recevrez ; soyez frappé et l'on vous ouvrira. »
— Tu retournes l'Évangile comme un gant, mauvais sujet. Sois raisonnable une minute : me voilà; tu me connais au physique et au moral. £h bien ! bâti comme je suis, pourquoi m'aimerait-elle ?
— Pourquoi? Il est charmant ! Oui, tu es charmant, grosse bête, et je la défie de ne pas t'adorer. Mettons à part le nom, le titre, les relations de fa-
LE MARI IMPRÉVr 149
mille et tous les avantages extérieurs à l'homme; tu es très-bien, mon vieux, et si les femmes ne te l'ont jamais dit, je les estime assez pour croire qu'elles te l'ont quelquefois prouvé. Tu ne ressembles pas à cette poire molle d'Antinous, ni même au grand flandrin qu'on nomme l'Apollon du Belvédère ; j'en conviens. Mais tu as la poitrine large, un bras de fer, des mollets... range donc un peu celui-là qui me fait des bleus sous le tablier de la voiture! Ta figure n'est pas tirée d'un keepsake anglais, mais c'est une vraie figure de notre temps et de notre pays, honnête, ouverte et cordiale. Or, qu'est-ce que l'amour *? La recherche instinctive de ce que Ton n'a pas. Les femmes d^aujourd'hui ne sont que de petitspaquets de nerfs, agités, surexcités, travaillant nuit et jour dans le vide. Il leur faut un point d'appui résistant, composé de vrais os et de muscles athlétiques : elles riraient au nez des jolis poitrinaires et des aimables dévastés qui faisaient florès, il y a trente ans. Tu parles peu ; bravo l Elles ont dans l'esprit une telle opulence de riens que le plus joli causeur, à leurs yeux, est celui qui les écoute. Je m'aperçois, parce que je suis un homme, que tes habits n'ont pas été coupés à Paris; mais elles I crois-tu donc' qu'elles aient le temps de remarquer ta toilette? Elles ont la leur à soigner, et c'est peu de vingtquatre heures par jour pour un travail comme celuilà. Somme toute, mon bon, tu es un des hommes les mieux bâtis pourinspirer l'amour aux femmes, parce que tu es un de ceux qui leur ressemblent le moins.
ISÛ tA vmLLB nocBB
— - Taratatat Tu as beau dire * je serais plus sûr de mon fait, si je pouvais me faufiler pour une semaine dans la peau d'un garçon chic et d*un enjô-' leur comme toi. Ma future m a accepté comme je sui» ; mais, bien sinoèrement, je crois qu'elle me préférerait si j'étais autre.
*-^ Sai^-tu que tu m'inquiètes, k la fin? Il y a donc un rival?
t— Pas l'ombre 1 situ crois que la maman Saint- Génin aurait exposé son fils à la concurrence!
rr-T Quid quant aux souvenirs et regrets? Pas d'afleotipn contrariée? Pas desoupirsétouffésY Pas d'ancien maître de piano?
•<-^ Rien de pareil ; on sort du Sacré-Cœur aux dernières vacances.
— Soupçonnes-tu quelqu'un de t'avoir desservi auprès d'elle ? Es-tu bien sûr des gens que vous avez àLaBalme?
— Comme de toi.
— C'est beaucoup dire. »
Lambert lui récita la liste des invités, et Contran, après un mûr examen, ne récusa personne.
« Allons, dit il, je vois décidément que tous tes gros nuages sont de simples papillons noirs. On leur lera la chasse, morbleu! Et tu sais que je suis bon là. J ai sept jours pleins à te donner. Nous sommes au jeudi 17 novembre ; je suis à toi jusqu'au jeudi 24, sept heures du matin. Tu te maries?...
^— Le lundi 2 1, à dix heures du soir, dans la bibliothèque du château. Le maire des Bréaux, qui est
LE MARI IMPRÉVU m
notre fermier, apportera les registres de Vétat civil. Le mardi 22, M. Parisot, chanoine de la cathédrale et directeur de Valentine, nous bénit dans la chapelle que nous avons restaurée exprès,
— Bon ! le tout est d'arriver sans encombre à lundi soir; car, une fois que la jeune personne aura dit un simple oui devant ton fermier, le reste ira de soi, avec ou ^aus chanoine. Tu n'as donc que quatre jours et d^mi à trembler, gros poltron i Et en quatre jours et demi JQ défie les plus malins de rompre une affaire si avancée. Il faudrait que tu fisses un de ces pataquès qui chavirent toutes les combinaisons de la sagesse humaine, ou qu'un commissaire de police orné de son écharpe vint réclamer ta collaboration pour les travaux publics qui s'exécutent à Bre$t, Rocnefbrt ou Toulon. Âi^tu un crime sur la conscience? Non. Crains-tu de devenir fou*? Non. Donc tu es marié, mon cher, aussi vrai que je suis soldat.
— Je sens bien que tu as raison; mais que veuxtu? Contran, il y a des moments dans la vie où Ton est si heureux qu'on en est bêtel
-T- Va, tu ne m'apprends rien. Tous ceux de mes amis que j'ai assistés en pareil cas se creusaient la cervelle pour y trouver un danger à craindre. Et je suis presque sûr que toutes leurg fiancées faisaient, dans leur petite tête, exactement le même travail; car enfin, si nous les désirons, ces pastourelles, elles ne sont pas dégoûtées de nous. Gomment diable yeux4u qu'on aspire à étr^ mari et qu'oa redoute
d*étre femme*? Le rôle le plus facile et le plus amusant n*est pas celui du mari.
— C'est grand dommage que tu ne te sois pas marié, toi qui connais si bien les femmes.
— Dommage, pour qui?
— Mais d'abord pour la femme que tu aurais eue, car il y a chez toi des instincts de famille. Tout à l'heure, à Lyon, quand cette pauvresse est venue te fourrer son enfant dans les jambes, tu n'as pas seulement donné ta monnaie à la mère, tu as donné une caresse au petit.
— Crois-tu? C'est bien possible. J'aime assez les enfants, parce que leurs vices ne sont pas mûrs.
— Si tu en avais eu à toi seulement la moitié d'un!
— La moitié d'un? Tu n'es pas dégoûté! Dans le monde qù j'ai vécu, les plus fortes parts sont d*un huitième.
— Tu l'avais en horreur, ce monde-là?
— Parbleu!
— Et pourquoi n'en es-tu sorti qu'à la dernière extrémité?
— Approche un peu d'un engrenage et tâche de n'y laisser que la moitié de ta peau !
— C'est une métaphore, ça. Pas moins vrai que si tu t'étais marié il y a cinq ou six ans, tu sauvais la moitié de ta fortune. Pourquoi ne t'es-tu pas marié? Est-ce qu'il n'y a pas assez de femmes à Paris?
— Il y en a douze fois trop ; mais il m'est arrivé ce qui arrive à bieû d'autrçs. Celles que j'ai deman-
dées n*ont pas voulu de moi, et celles qu^on m'a offertes, je n'en ai pas voulu.
— Très-sérieusement, tu en aurais pris une?
— J'en aurais pris deux.
— Incorrigible!
— Parce qu'il est trop tard pour me corriger.
— Et si je te trouvais une vraie femme dans ce pay&-ci, en demanderais-tu deux, mauvais chenapan de Parisien que tu es?
— Si c'est pour cela que tu m'as fait venir, je suis bien fâché de n'avoir pas pris un billet de retour.
— Gontran! Tu ris de tout.
— Veux-tu que je te répète un vieux mot de comédie? Je me hâte de rire, parce que nous avons suffisamment pleuré ce matin.
— Mais une demoiselle bien élevée, gentille, riche, une amie de Valentine, qu'on m'a offerte dans le temps, la refuserais-tu, si ma femme, maman, M. Fafiaux, tous nos amis et nos parents, s'arrangeaient de manière à la jeter dans tes bras?
— En sept jours? La loi s'y oppose.
— Dieu a fait le monde entier en six jours, et sept ne lui suffiraient pas pour bâcler un mariage !
— Tu es superbe 1 Après avoir douté de ton bonheur, il ne te manquait plus que de croire au mien!
— Et pourquoi ne serais-tu pas heureux comme nous? M"' Pichard a vingt ans, un million de dot; ses parents sont d'hoijnêtes banquiers qui n'ont jamais rien pris à personne; elle était au couvent la meilleure amie de Valentine, et si tu veux...
— Assez 1 Tu n'as donc pas peur d'amollir un cœur de soldat? Mademoiselle.... comment dis-tu?
— Pichard; Félicité Pichard. Le nom n'est pas historique, mais...
— Historique ou non, M"" Pichard ne sera pas tentée de l'échanger contre le mien. J'ai une réputation qui me précède partout en courrière, non pour m'ouvrir les portes, mais pour me les fermer. Sans compter une odeur de lagot, parlaitement appréciable aux nez de la famille Pichard, puisque mes moindres paroles scandalisent un bon vivant comme ce vieux Lambert.
— Tu ne me scandalises pas, tu m'ébourrilTes un peu, voilà tout. J'ai toujours cru qu'on pouvait être un bon vivant sans mal penser. Mais, pense comme tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de t'aimer et de te servir si j'en suis capable. Veux-tu rester garçon? Installe-toi chez nous, vis avec moi, en irère, comme au temps où nous faisions ces grandes parties de ballon sur la pelouse. Ma femme t'adorera, j'en suis sûr ; me» entants sauteront sur tes genoux et t'appelleront leur oncle. Tu sais que la maison est grande et que tu ne nous gêneras pas. Nous sommes riches à partir de lundi soir, donc tu l'es. Si tu ne nous aimes pas assez pour digérer notre pain sans scrupule, tu payeras pension sur tes cent louis de rente. Préfères-tu le mariage et M"« Pichard? Je te prends demain matin, je te jnène à Lyon, je te présente, je te propose et je te marie ; est-ce entendu? Les deux noces se tont ensemble; si un délai de &ept
jours ne suffit pas, eh bien, nous vous attendrons!
— C'est qu'il le ferait comme il le dit! Écoute, nous approchons de la Grande-Balme ; voici l'allée de châtaigniers oU nous avons tué notre premier écureuil ; dans cinq minutes il faudra faire des salamalecs et poser pour le monde ; parlons peu et bien. Je suis revenu de mes folies ; je déplore ma vie man« quée et mon nom, un beau nom, qui va périr au coin de quelque bastion russe. Si je trouvais en France une femme et une situation passables ou eeulement possibles, je le» accepterais en remerciant le sort ou le ciel, h ton choix. Il n'y faut pas songer, le mal que je me suis lait à moi-^méme est irréparable. Si M^^*" de Batéjins m'a refusé aveo deux millions quand elle n'avait pas le sou, je ne peux pas, sans le sou, dénicher une petite millionnaire. Mais ce que tu m'as dit ce matia n'est pas tombé dans une terre ingrate; je n'oublierai jamais les services que tu voulais me rendre et l'offre de retarder ton mariage pour moi, ce qui était sublime, ni plus ni moins. Je te retrouve meilleur, s'il est possible, que je ne t'ai laissé il y a dbc ans. Il n'est guère à présumer que je rencontre jamais une occasion de te prouver mon amitié et ma reconnaissance ; mais, si, par accident, quelque chose manquait à ton bonheur, si tu trou* vais sur ton chemin un obstacle grand ou petit, âé<rieux Qu futile, homme, caillou, rocher, tu n'aurais pas besoin de m'appeler ni de me faire un signe ; je serai là. »
Comme U ftobeveit oette déclaration» la voiture
déboucha dans la cour d'honneur et l'on sonna le second coup du déjeuner.
Les bains russes, dit-on, sont unQ excellente ôhose pour le corps. On vous promène d'étuve en étuve jusqu'à ce que vous soyez à moitié cuit; lorsque la peau est rouge, que la sueur ruisselle par tous les pores et que le sang bout dans les veines, on vous amène délicatement sous un robinet d'eau glacée et Ton vous fait franchir en moins d'une seconde tous les degrés qui séparent l'équateur du pôle. C'est dur, je le devine; c'est hygiénique au plus haut point, je veux le croire.
Mais qu'un tel soubresaut dans la température morale soit également favorable à l'hygiène du cœur, voilà ce qui me parait beaucoup moins démontré. Et Gontran fut sans doute de mon avis, lorsque, ragaillardi par les souvenirs de son enfance, réchauffé par la vue de mille objets connus et chers, excité par les paroles cordiales d'un vieil ami, surchauffé par un échange d'ardeurs généreuses, il tomba sans transition au milieu du salon de la Grande-Balme. Une douche d'égoïsme, de morgue et de réprobation s'abattit directement sur sa tète et le glaça jusqu'au fond des os. Tous les hôtes du château étaient réunis là, sauf la duchesse, qui se faisait trop belle en l'honneur de son chérubin. La physionomie générale de l'assemblée étonna le pauvre garçon; il se demanda un instant s'il venait marier un cousin ou comparaître en cour d'assises.
n est vrai que sa venue avait retardé le repas
d'une grande heure ; que sa personne était partaitement inconnue de presque tous les invités; que sa réputation de libre penseur et de mauvais sujet effa* rouchait d'avance les âmes pieuses; enfin que ses rares connaissances, comme Ëliane et le marquis de Lanrose, protessaient une médiocre amitié pour lui. La douairière l'avait choyé jadis, heureuse et fière de donner tous ses soins à un comte orphelin, héritier d'une immense fortune; mais elle commençait à ne plus voir en lui qu'une charge de famille, un de ces garnements qui donnent de mauvais conseils et empruntent l'argent sans le rendre. Elle embrassa le cher neveu, par acquit de conscience; le marquis lui tendit la main froidement; cette majestueuse Ëliane, qui l'avait peut-être adoré, le salua d'un signe de tête et d'une révérence courte; le reste se tint coi.
Et Gontran promena un regard assez triste sur cette collection de figures où l'orgueil, l'ennui, l'avarice, l'ignorance, la petitesse d'esprit avaient pour ainsi dire imprimé des grimaces caractéristiques.
c Mesdames et messieurs, dit Lambert de sa voix joyeuse, je vous présente mon cher cousin et mon excellent ami Gontran de Mably. Mais où donc est M"» Barbot? »
Le gros Girenseigne fit un mouvement et démasqua toute la personne de Valentine qui s'était dissimulée derrière lui.
c Enfin, pensa Gontran; voilà donc une figure humaine. >
Lambert rtô lui laissa pas le temps dô poursuivre Ms observations ; il le prit par le brad et le mena tout droit à là jeune fille :
« Mademoiselle, dit-il, voici mon ami. Oontran, voici ma future. »
Et tandis que les jeunes gens échangeaient un dalut de grande cérémonie, il poursuivit d'un ton jovial :
< Maintenant^ comme nous ne nous sommes psis encore vus de la journée, bonjour, mademoiselle; permettez que j*exerce le plus agréable de tous mes droits. 1»
En même temps , il s*avanca pour embrasser deux belles joues qui n'avaient jamais été si rouges.
Valentine ne s en défendit pas; il y avait une semaine que son futur l'embrassait soir et matin sous les yeux de la famille, par autorisation expresse de l'oncle Fafiaux. Mais elle sentit la terre se dérober sous elle : cette familiarité lui avait toujours paru indifférente; ni le cœur ni les sens ne s'en étaient jamais émus. Pour la première tois, le simple rapprochement de deux épidermes lui apparut comme un fait énorme, décisif, fatal. Elle se sentit perdue et condamnée sans appel ; elle se demanda , au milieu d'un désordre d'esprit épouvantable, si un homme pouvait encoBe aimer la femme qu'un autre avait embrassée devant lui.
Mais jugez de ce qu'elle devint lorsque son fiancé, dans l'expansion de eette grande joie, sa retourna vers M. de Mably et lui dit :
€ Il ne faut pas que tu mafigès ton pain â là fu* mée, mon pauvre vieux. Je ne suis pas jaloux et mademoiselle n'est pas bégueule î Contran l embrasse ta cousine ! »
A cette étrange invitation, .Valèntine et Gontran s'éloignèrent l'un de l'autre, aussi spontanément que deux corps chargés de la même électricité. Tous les deux firent un grand pas en arrière, presque aussitôt racheté par un demi-pas en avant, et ils se regardèrent pendant une demi-seconde que la peur du ridicule fit paraître bien longue à M. de Mably. Je suis persuadé que cinq minutes plus tôt en descendant de 'voiture, dans la joyeuse expansion de sa vieille amitié, il eût sauté au cou de Valèntine âans embarras et sans scrupule; mais il avait reçu la douche; l'air du salon l'avait glacé. L'accueil de la douairière et de ses invités lui donnait assez de sang-froid pour qu'il pût s'adresser à lui-même la célèbre question de Thomas Diafoirus à son père. Il ne voulait ni reprocher à son brave cousin un défaut de sâvoir-vivi*e, ni paraître dédaigneux du régal friand qu'on lui offrait; et d'un autre côté il craignait de froisser, par un acte de gloutonnerie provinciale, les petites pudeurs d'une enfant qui semblait délicate et fière. Mais comme il était homme du monde, c'est-à-dire exercé à trancher sans délai les questions de savoir-vivre, il eut pris son parti avant que la demi-seconde ne fût tout à fait écoulée. Il lança à Lambert un sourire de reconnaissance, à Valèntine un regard chargé des
plus humbles excuses,- prit et baisa une petite main blanche qui avait fait, non sanô trembler un peu, la moitié de la route :
« Mademoiselle, ditril, je vous télicite sincèrement d'épouser le meilleur être quej'aîe jamais rencontré, et j'attends avec impatience que toutes choses vous soient communes pour acquérir le droit de me dire votre ami.
-- Ce vieux Gontran 1 1> cria Lambert. C'était bien la dixième fois de la matinée.
Un critique impartial (s'il y en a) eût peut-être reproché un peu de manière au geste et h la phrase de M. de Mably. Yalentine n'y remarqua qu'une douceur, une tendresse, une suavité, un parfum dont sa jeune âme fut à la fois baignée, pénétrée, embaumée ! Son esprit irisa de toutes les splendeurs du prisme une banalité parfaitement incolore ; son oreille prêta des mélodies ineffables à une voix qui par hasard était un peu enrouée ce jour-là. Encore un peu, la pauvre innocente eût emprunté les ailes des anges pour les coudre au Waistcoat de ce mauvais sujet.
Nous nous moquons de don Quichotte lorsqu'il prend des merluches pour des truites, et Maritorne pour une princesse, mais qui de nous n'est jamais tombé dans des erreurs du même genre? La beauté n'est pas toute dans les objets qu'on admire ; l'œil des admirateurs en fournit plus de moitié. Et lorsque vous applaudissez quelque divine mélodie, nul ne peut dire AU juste combien votre oreille y a mis du sien.
La duchesse arriva fort à point pour réparer les omissions de Valentine, si quelqu'un des nombreux mérites de Gontran lui avait échappé par impossible. Il fallait voir la chère dame en extase devant son protégé. Elle le trouva beau, elle le trouva grand, elle le trouva élégant, elle proclama la finesse de sa moustache et la beauté de sa jambe. Il fallait cettey révélation pour apprendre à Valentine que la jambe d'un homme peut différer de la jambe d'un autre : ce point de physiologie comparée n'est pas traité dans les programmes du Sacré-Cœur.
Gontran fit la meilleure contenance qu'il put, mais sa position n'était pas commode sous cette dégelée de coups d'encensoir. Le pauvre garçonne savait où se mettre, et il était d'autant plus mal à l'aise qu'il connaissait fort peu la duchesse. 11 croyait bien avoir sauté sur ses genoux, du temps qu'elle imitait Socrate en étudiant les hommes, mais il ne I avait pas revue quatre fois en dix ans. Elle recevait tous les soirs, de huit heures à minuit ; c'est l'instant le moins disponible pour un jeune homme qui se ruine. D'ailleurs il ignorait ou il avait oublié la liaison de son père avec cette vieille fée. Bref, il se demandait avec une anxiété fort naturelle pourquoi M°»' de Haut-Mont était dans le salon de La Balme lorsqu'il y a de si jolis appartements chez le docteur Blanche ou le docteur Pinel.
Quant à Lambert, il se passionna d'emblée pour la duchesse, qu'il avait médiocrement goûtée jusque-là. n lui sut gré du soin qu'elle prenait do
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mettre en lumière les perfections de son ami. Pauvre garçon! ses jambes aflfectaient cette forme capricieuse qui rappelle les manches de veste ; mais il ne songeait pas à lui, tant il était heureux d'entendre réloge de Gontran !
Le déjeuner, comme on peut croire, fut trop cuit et manqué de tout point. M*»« de Saint-Génin, que ces petits malheurs blessaient dans son amourpropre, se vengea sur le nouveau-venu. Elle accabla son beau neveu de prévenances ironiques : « Pardonne-moi de te donner des œufs durs ; ce n'est pas moi qui les ai fait attendre. Encore un peu de salmis, mon pauvre garçon ; tu n'en mangeras point où tu vas. Notre dessert n'est pas brillant ; ah ! dame, tu n'es pas au café Anglais. Mais cela nous coûte moins cher ; on ne se ruine pas ici. Tâche de te refaire à nos mœurs patriarcales 1 »
Elle mentait, la bonne dame, car elle s'était bel et bien ruinée à vivre ainsi, Lambert aidant. De plus, elle mentait avec une petitesse qui sentait le Ganigot d'une Ueue et montrait à quel point elle était déplacée dans le château des Saint-Génin. Mais si Lambert eut à souffrir et même à rougir pour elle, Gontran ne s'émut point des coups de grosse patte qu'elle faisait pleuvoir sur lui. Il avait conservé dans un coin de sa mémoire le souvenir de quelques corrections bien anciennes, et beaucoup plus manuelles, sinon plus maternelles que celles-là.
On sait d'ailleurs que la tension d'esprit nous rend insensibles à mille chosed. Dès qu'une idée puis-
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santé s'est précipitée chez nous, elle se conduit dans notre cœur comme une femme du monde chez son amant : elle ferme toutes les portes ; Contran était, depuis un quart d'heure, l'esclave ou plutôt la proie d'une idée.
Une expérience assez^ coûteuse, comme on l'a vu, lui avait appris à connaître les femmes. Ajoutez que, par une illusion naturelle et commune, il s'exagérait encore son mérite dans cette jolie spécialité. U ne se vantait pas de lire le passé, le présent et l'avenir sur le satin d'une main blanche, quoiqu'il eût pris quelques leçons du célèbre Desbarolles. Mais il se faisait fort de saisir dans les prunelles d'une femme le secret le mieux caché . Son regard , croyait-il, s'introduisait en maître et courait droit au cœur en passant par les yeux. Les victimes de s^ clairvoyance avaient beau se barricader sous les paupières les plus longues, armées des dis les plus impénétrables : il devinait d'assaut si vous aviez aimé, si vous aimiez encore, si la personne aimée était présente ou absente, si vous étiez heureuse ou malheureuse d'aimer. Son étude, bien entendu, ne s^exercait que sur les femmes : il n'avait pris de la science que le côté agréable et galant.
Eh bien, le cher garçon vit ou crut voir, au bout de vingt minutes, que Valentine n*avait aucun amqur pour son futur mari.
« Voilà, se disait-il, deux yeux qui ne sont ni laids, ni froids, ni dépourvus d'intelligence. Je crois môme que, dans le cours de mes études, je n'en ai pas revr
contré d'aussi beaux. Et les beaux yeux sont plus rares qu'on ne pense. Il faut une demi-douzaine, que dis-je? une douzaine de perfections diverses pour composer un œil sans défaut. Que le sourcil soit d'un beau dessin et d'une heureuse couleur; essayez donc d'être jolie avec des sourcils blancs ou mal tournés! Ceux-ci me paraissent irréprochables. L'œil n'est ni enfoncé ni trop saillant; le juste niveau. La forme, l'épaisseur, la couleur des paupières, à souhait. Les paupières plus épaisses feraient un bourrelet, les paupières trop minces laissent transparaître la couleur de l'œil, ce qui est répugnant, presque cadavérique. Qu'on ne me parle pas des paupières trop rouges, à la mode des lapins blancs, ou de ces paupières bistrées gui ont l'air d'un cuir de Russie rabattu en forme de cabriolet. Couleur sobre, blanc mat, à peine rosé; c'est à merveille. Le blanc de l'œil est d un ton superbe : ni bleu ni jaune, bravo I Le bleu indiquerait un sang pauvre, le jaune trahirait un tempérament bilieux. Mais le plus beau de ce chef-d'œuvre, c'est la prunelle. Jour de Dieu ! Quelle richesse de ton! quel éclat! quel feu! C'est dyi saphir un peu foncé, pas autre chose. Si nous étions sous Louis XVI, je conseillerais à cette enfant ' de faire peindre le portrait de son œil. Par malheur, la mode en est passée. Mais à quoi diable m'amuséjelà? Animal! Tu n'es pas ici pour détailler, les perfections de cette petite. Y a-t-il de l'amour entre ces jolies paupières, oui ou non! Voilà la question, mon bonhomme!
« Ehbien, oui 1 Ce feu-là n'est pas tout simplement le rayonnement de la jeunesse. Ce n'est pas le plaisir de se savoir jolie (car elle est jolie), de se sentir admirée (elle est assez admirable pour ça), d'avoir une jolie robe qui lui va bien et une coiffure idéale; c^est encore moins le plaisir d'être riche et de savoir qu elle a des millions dans un coffre : fi donc ! Est-ce la joie d'être bientôt baronne? Pas davantage : on doit, lui avoir dit que si elle voulait un prince, elle n'aurait qu'à se baisser pour en prendre. Allons, allons, cette jolie petite flamme qui éclaire la table autour d'elle, c'est de l'amour, ou je ne m'y connais pas!
« Mais pour qui '7 Voilà le hic. Pour Lambert? Improbable. Elle l'a regardé tout à l'heure en lui demandant de l'eau et l'étincelle électrique n'est pas sortie. Au contraire, on aurait dit que ces beaux yeux jetaient du froid : mauvais symptôme. Voilà cinq grandissimes minutes qu'elle ne l'a regardé; c'est encore plus grave. Celle qui aime véritablement, fille ou femme, peut simuler lindifférence ou la haine, dire des banalités et même, au besoin, des choses dures : elle peut frapper ses yeux à la glace et garder les étincelles pour une meilleure occasion; ce sont petits tours de force, gymnastique de salon, qui s'apprennent de bonne heure dans les pensionnats les plus distingués. Mais je défie la plus habile de rester cinq minutes à la portée de son amant sans le regarder quarante fois.
< Il est vrai que Lambert la laisse un peu tran-
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quille. Si c'était moi, morbleu 1 mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Va donc, clampin! Je te pousserai, tu auras de l'éperon et delà cravache, et tu sauteras la barrière. U faudra qu'elle t'aime ou qu'elle dise pourquoi!
« Mais, j'y pense ! si elle aime, comme j'en suis sûr, et si Lambert n'est pas aimé, c'est donc qu'elle en aime un autre. Ainsi les doutes qu'il exprimait ce matin, les inquiétudes dont il était agité seraient le pressentiment d'un malheur réel? Lui malheureuxl lui ridicule I Ah! mais non; je n'entends pas de cette oreille-là. Il est mon meilleur parent et mon seyl ami; je ne souffrirai pas qu'il soit quitté par sa future ou trahi par sa femme. La petite est à nous ; h lui, veux-je dire, et nul autre ne l'aura. Mais je divague. Si elle avait un sentiment au cœur, seraitelle à La Balme? Ce n'est pas la gendarmerie qui Ta amenée ; elle est libre et majeure. L'oncle a l'air d'un bonhomme; il ne la contraindrait pas.
< Et cependant, j'en jurerais, il y a quelque chose dans ces yeux4à. Mais pour qui? Ah I voilà ; cherche ! Dans tous les cas, ce n'est pas quelqu'un d'ici. Aux environs? Personne, que je sache. Un Lindor à guitare qui rôderait la nuit. Les chiens le mangeraient tout cru, par amitié pour leur maître ; et les paysans donc! On le rapporterait au bout d'une fourche avant qu'il eût chanté son air. Mais à Lyon? Dame! si elle a laissé un petit souvenir à Lyon, je donne ma langue aux chats ; je ne suis pas du pays, moi ! Mais on le trouvera» le monsieur qui va sur nos brisées,
LE MARI IMPaÉVU iil
et j'aurai bientôt fini de lui loger six pouces de fer dans les côtes. C'est plus logique assurément que de tirer sur ces pauvres Russes qui ne m'ont jamais fait de mal. »
L'auteur et le lecteur ne s'essouffleront pas da^ vantage à suivre les idées qui défilaient au pas de course dans la cervelle de Gontran. Comme le dé« jeûner dura plus de deux heures, le jeune homme eut le loisir d'étudier la question sous ses diverses faces, sans toutefois s'absorber trop visiblement. Il sut rester présent ii la conversation, répondre à ceux qui lui parlaient, et placer son mot à propos. Il fit même un bout de chemin dans l'estime de ses respectables voisines : sa contenance discrète et la . douceur de sa voix attendrirent deux ou trois cœurs ratatinés. Les bonnes dames croyaient sans doute qu'il allait sauter à pieds joints dans les plats; elles décidèrent que ce diable était un peu moins noir que sa réputation. Mais en cherchant à plaire autour de lui, en semant au profit des duègnes cette petite provision de perles à bon marché qu'un homme aimable a toujours dans la poche, il revenait souvent, et toujours avec un intérêt nouveau, à son travail favori. On l'eût bien étonné la veille au soir et ce matin même en lui disant qu'une petite fille inconnue allait l'intriguer à ce point. Il s'attendait en arrivant à une rencontre embarrassante, mais qui n'était pas celle de M*'^ Barbot.
Si quelcpie chose avait troublé la joie de son retour à La Bahne, c'était la peur de revoir ÉUane et
son mari face à face. Le sentiment qu'il éprouvait pour la marquise n'était pas ce dépit léger et trèsconsolable qui reste au fond du cœur d'un prétendant évincé; le monde est plein de gens qui se sont demandés et refusés en mariage, et qui se voient de fort bon œil. Mais Gontran n'avait pas essuyé une défaite vulgaire; M"« de Batéjins l'avait élevé trèshaut pour le laisser tomber très-bas.: si quelque chose s'était brisé en lui dans la chute, il avait le droit de s'en prendre à elle. Vous avez déjà vu qu'il la maudissait ferme, et que sa grande haine était l'envers d'un grand amour. Jamais, depuis le jour où Éliane lui avait signifié son congé, il ne s'était retrouvé dans un salon avec elle; c'était méioie pour éviter un pareil accident qu'il avait désappris le chemin du faubourg. Il lui semblait impossible de jouer froidement son rôle d'homme du monde, en présence de celle qui lui inspirait encore des accès de fureur sauvage.
Jugez un peu s'il fut émerveillé de sa propre sagessel II demeura deux grandes heures à la même table que la marquise; il la voyait de trois quarts et quelquefois en pleine face, lorsqu'elle se tournait un peu vers son mari. Il l'entendait causer fort amicalement avec M. de Lanrose, qui était à trois places plus loin; et cette voix, qui ne lui avait peutêtre pas dit je vous aime, mais qui lui avait laissé entendre mille petits mots équivalents; cette voix toujours belle, toujours mordante, toujours accentuée de quelques notes graves qui lui donnaient je
ne sais quoi de mélancolique et de profond, glissait sur l'âme de Gontran comme l'eau sur un marbre poli. Il n'était pas furieux, il n'était pas jaloux, il n'était pas ému, non : il était à autre chose.
Cependant la marquise avait plus gagné que perdu depuis son mariage. Sa beauté , un peu épaisse autrefois, s'était comme affinée; sa physionomie, sans être précisément riante, avait perdu cette expression de manque et de doute qui caractérise les filles de vingt-huit ans. Elle portait ce jour-là, par un hasard peut-être voulu, une toilette exquise dans sa simplicité : on eût dit qu'elle avait emprunté sa robe à une madone de Raphaël. Gontran vit tout cela, et s'il avait été un aussi grand fou qu'on le disait, il se serait peut-être amouraché de plus belle. Point du tout : la marquise lui fit plaisir à voir comme un tableau de maître. Et non pas comme un tableau que vous admirez tout à l'aise dans votre galerie ou dans la maison d'un ami, mais comme ces chefs-d'œuvre que l'on revoit au vol dans un salon du Louvre, lorsqu'il est quatre heures sonnées et que tous les gardiens vous pressent de sortir.
Quelque chose le poussait énergiquement hors du passé vers un avenir inconnu. Il se sentait marcher, et même d'un pas fort allègre, sans apercevoir aucun but devant lui. 11 ne doutait nullement que sa vie ne fût manquée ; il se faisait fort peu d'illusions sur la carrière pénible et probablement courte où il entrait dans huit jours. Et pourtant l'horizon lui
semblait éclairci. Son cœur, moins pesant, montait comme un ballon gui a jeté du lest. On Taurait fort embarrassé en lui disant à brûle-pourpoint : « Quelle raison avez*vous d'être plus heureux depuis une heure 7 » Et pourtant la chose était certaine; il se sentait beaucoup mieux.
Toutes les observations qu'il avait recueillies à table étaient de nature attristante. Sans compter M"*' de Saint'Génin, qui le malmenait bassement, et trente autres individus qui formaient autour de lui comme un bain d'indifférence, il voyait son meilleur parent méconnu, presque maltraité, victime de la âroideur ou de la dissimulation d'une petite fille. Que ne craignait-il pas pour ce pauvre Lambert? Que n'eût-il pas donné pour rendre à cet ami la fortune et le bonheur qui lui échappaient peut-être? Il ne se dissimulait pas que, si M"® Barbot aimait ailleurs, ni lui ni personne autre ne pourrait la ramener. Le problème était ténébreux; il n'en pouvait sortir qu'un mariage rompu ou. un mariage forcé, mal assorti, fertile en. hontes et en calamités de toute sorte. Et pourtant M. de Mably s* épuisait en efforts inutiles pour conformer son âme à la tristesse du moment. Il était gai malgré lui; il sentait tourbillonner dans son cœur des kermesses étranges, au son de violons fantastiques qu'il n'avait pas commandés, U imposait silence à ce tapage interne, et il n'était pas obéi.
Peut-être cette joie n'était-elle autre chose que le contentement inséparable du travail, la récompense
LE MARI IMPRÉYU 171
immédiats que le cerveau pensant trouve en lui^ môme. Il est si bon d'agir, de marcher en avant, de chasser les nuages qui voilent une vérité, petite ou grande, contingente ou absolue, générale ou locale!
Gontran se pardonna ses allégresses intempestives en pensant que les archivistes, les géomètres, les astronomes rencontrent comme lui, sans les avoir cherchées, des voluptés interdites au commun des martyrs. Il se persuada qu'il avait le droit d'être heureux, comme tous les travailleurs qui se passionnent pour un problème. Et son esprit, rassuré par ce raisonnement, retournait au problème en toute sécurité de conscience. Et ses yeux n'hésitaient pas à suivre le même chemin. Et le petit pro.blème vivant leur semblait plus agréable à voir de minute en minute. De mémoire de savant, on n'avait jamais pâli sur un problème plus coquet, plus remuant, plus malin.
Par un hasard qui aurait dû éveiller Tattention du savant, Yalentine ne le regarda pas une fois en deux heures. Elle se sentait couvée (les jeunes filles ont un instinct qui les avertit toujours en pareil cas), et son cœur bondissait d'une joie folle. Enfin, elle avait eu la gloire d'occuper, quelque temps celui qui l'occupait depuis un siècle de trente-six heures I II lui semblait qu'un torrent d'effluves délicieuses jallissait des yeux de Gontran jusqu'à elle; émanation douce et puissante qui caressait son visage et faisait voltiger les cheveux follets sur son cou. C'est ainsi que toutes les femmes de nature un peu vive sentent
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positivement le fluide imaginaire que les magnétiseurs prétendent lancer par les yeux.
Gontran ne sut jamais quel trouble il envoyait à Tautre bout de la table ; mais comme il était doué d'une, certaine clairvoyance dans les choses qui ne le touchaient pas personnellement, il put lire sur la physionomie de Valentine deux émotions presquecontradictoires. C'était d'abord la mélancolie profonde qu'il avait remarquée de prime-saut, un visible éloignement pour Lambert, un inconsolable regret du mariage auquel elle était condamnée, une sorte de désespoir causé sans doute par les approches du jour fatal; en un mot, tout un fond de tristesse. Mais en y regardant d'un peu plus près, l'observateur crut voir une teinte de joie et d'espérance se répandre en glacis joyeux et réchauffer par degrés ce tableau d'une âme en peine. Le phénomène se produisit tard, ou du moins Gontran ne le remarqua point avant le dessert.
c Le diable soit des petites filles! pensa- t-il en prenant note de ce fait inattendu. S'il était entré quelqu'un depuis un quart d'heure, je mettrais ma tête à couper que son amant est ici. y>
Cette ingénieuse observation fut interrompue par le brouillard, comme les anciennes dépêches télégraphiques. Lambert parlait à sa fiancée, et le beau front de Valentine s'était rembruni. Lambert venait de lui décocher un comphment en plein visage : trop tard, beaucoup trop tard I
Le pauvre bon garçon avait été frappé lui-même
de ce rayonnement soudain qui formait comme un nimbe autour de sa future. Il traduisit sa surprise et son admiration par un cri très naïf et très-malencontreux. »
« Sapristi! mademoiselle, c'est étonnant comme vous êtes belle aujourd'hui! »
Valentine éprouva la rude commotion qui abat les natures néveuses au choc inattendu de la réalité. Elle retomba lourdement dans son vol. C'est ainsi qu'un rouge-gorge enfermé par trahison dans une chambre voit le ciel à travers la fenêtre, s'élance à tire d'aile et tombe meurtri sur le plancher.
Son premier mouvement exprima le dépit :
« En vérité, monsieur, dit- elle, voici une déclaration qui n'est pas des plus heureuses, surtout quand on mesure le temps que vous avez mis à la chercher. S'il vous semble étonnant que je sois passable aujourd'hui, comment donc étais-je hier et tous les autres jours? »
Lambert fit le geste d'un homme qui voudrait s'arracher tous les cheveux d'un seul coup :
« Pardon! dit-il, ne faites pas attention à mes sottises î Ne regardez que les sentiments qui sont cachés dessous. Je suis un vrai lourdaud , un demi-paysan mal dégrossi par une éducation incomplète, mais vous savez que je vous aime et que je me battrais contre cent hommes, si c'était le chemin pour arriver jusqu'à vous. Qu'est-ce que je vous ai dit ? Je n'en sais rien, moi! Je ne suis pas de ces gens-là qui g'éeoutent eux-mêmes. Ài-je dit que vous étiez passa-
174 tA VIEILLE ROCHE
' ble? Ça doit vous être bien égal, comme si l'on^sait que le soleil est gentil et que la mer est d'une jolie grandeur. Le soleil est splendide, la mer est immense, et vous, vous êtes divine ! Il y a bel âge que je le sais, puisque je vous ai adorée à la première vue et que je vous demande en mariage depuis trois mois!... M* en voulez-vous toujours? £
Elle le regarda tout ébahie : il avait les joues trèsrouges et les larmes près des yeux. La tirade du pauvre garçon aurait pu être plus élégante et surtout d'une forme plus homogène ; on y voyait les mots du langage familier cousus sans aucun art à des lambeaux de style romantique ; mais un souffle violent agitait le haillon : ce langage, tel quel, était celui d'un amour vrai. Le premier homme qui frappa sur un caillou et fit jaillir une étincelle, dut éprouver la même surprise que Valentine après qu'elle eut frappé sur lé cœur de Lambert.
Je ne vous dirai pas qu'elle s'enflamma sur l'heure, mais elle regretta sa petite vivacité ; elle sentît qu'elle devait quelques consolations au malheureux qui avait failli pleurer dans son assiette ; elle se fit un devoir de causer en amie avec lui, et cette dépense de bonne grâce lui coûta vraiment assez peu : elle était si heureuse !
Durant un bon quart d'heure, c'est-à-dire jusqu'à la fin de cet interminable repas, Lambert eut presque le droit de se croire aimé, n savoura les douceurs d'une intimité fraternelle ; on le régala du babil le plus compatissant qui ait jamais fleuri sur
LE MARI IMPRÉVU Mb
les lèvres d'une jeune flUe. Valentine le trompa innocemment, sans jouer la comédie; Tamour naissant qu'elle avait dans le cœur se répandait autour d'elle en mille éclaboussures.
Comment le pauvre baron aurait-^il deviné le vrai motif d'une révolution si brusque? Expliquez donc à un amoureux, à un futur, à un homme qui croit se marier dans cinq jours, que sa maîtresse est charmante avec lui, parce qu'elle est enivrée de la pré* sence d'un autre I
Lorsqu'une jeune fille a le cœur plein, elle embrasse le premier enfant qui passe à sa portée. Faute d'enfant, elle s'empare d'un chien, d un chat, d'un oiseau ; il faut absolument qu'elle embrasse quelqu'un ou quelque chose. Valentine eût embrassé Lambert à la fin du déjeuner comme le premier animal venu.
Quant à lui, il jouissait de l'effet sans remonter à la cause; il se croyait aimé; il ne doutait plus de l'avenir; il rayonnait. Déjà même, à l'exemple des bonnes gens qui ont gagné un gros lot, il faisait la part des pauvres. Rien ne lui manquait plus que de voir Contran heureux comme lui.
Il amena délicatement sa chère Valentine sur le chapitre de M*** Pichard, et Valentine se livra sans l^éserve à Péloge de son amie. M"e Pichard était d'une beauté ordinaire et d'un esprit borné ; Valentine en fit une merveille : elle voyait tout en beau, même la pauvre Félicité. Elle conta mille aventures où sa feompagne avait montré le plus rare dévouement
pour elle ; Félicité endossait les espiègleries de Valentine, faisait ses punitions et mangeait héroïquement deux portions d'un certain ragoût que Valentine avait en horreur. De son côté, Valentine aidait la chère amie dans les compositions de style qui n'étaient pas son fort. Les deux inséparables (comme on les appelait) s'étaient juré une fidélité éternelle. Elles devaient porter les mêmes toilettes, avoir des voitures pareilles et le même nombre d'enfants ; il était bien entendu que les deux petites familles se fondraient l'une avec l'autre dans quelque heureux mariage. Le tout passé par écrit, copié en double et signé du sang de ces demoiselles, qui s'étaient piqué le bout du doigt pour cet acte important.
Le bon Lambert sentait son coeur se fondre au récit de ces enfantillages. Que n'eût-il pas donné pour marier son meilleur ami à la meilleure amie de sa femme! Il arrive si souvent qu'une intimité de trente ans est rompue en six mois par des niaiseries féminines! Deux camarades qui ont partagé leurs billes et leur pain deviennent étrangers l'un à l'autre si l'un promène sa femme en voiture et l'autre à pied. Rien de pareil à craindre ici : Valentine et Félicité, Lambert et Gontran for ever! Lambert ne manqua point d'enchérir sur les mérites de M'**Pichard;il l'avait, disait-il, assez vue pour en penser tout le bien possible, et il espérait fort que deux mariages également assortis resserreraient l'amitié des deux inséparables.
Par quelle transition arriva-t-il ensuite à parler de
Contran? Je ne sais, mais il importe assez peu : le nom seul jeta un tel trouble dans l'esprit delà jeune fille, qu'elle rie songea guère à pénétrer Tarrièrepensée de Lambert.
a A propos, mademoiselle, vous ne m'avez pas dit comment vous trouviez mon cousin Gontran?
— Votre quoi?. . . votre qui?. . . mon Dieu ! Je vous en prie, cher monsieur de Saint-Génin, corrigez-vous de cette façon de parler comme par explosion, sans dire gare au pauvre monde! Vous m'avez donné une secousse, et je suis sûre que me voilà rouge jusqu'aux oreilles.
— Vos oreilles sont rouges en effet, mais ça vous va très-bien. Pardonnez-moi ; c'est vrai que j'ai toujours le départ un peu brusque, mais je me corri-^ gérai de tous mes défauts avec vous. Je vous demandais ce que vous pensez de Gontran , mon cousin Gontran de Mably.
— Que voulez-vous que j'en pense?
— Rien que de bon, certainement. Vous plaît-il? vous déplaît-il?
— Est-il absolument nécessaire q[ue je me prononce pour ou contre? A quel propos? A quoi bon?
— Vous ne comprenez pas que je souhaite d'avoir un peu votre avis sur le garçon que j'aime le mieux au monde?
— Je suppose que si vous l'aimez tant, c'est qu'il mérite d'être aimé.
— S'il le mérite! ah! mademoiselle! vous le connaîtrez; je ne vous dis que ça. Mais enfin, vous
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Tavez Vu, c'est déjà quelque chose ; vous lui avez même parlé. Comment le trouvez-vous de sa persomie?
— Je n'en sais rien. Je l'ai peut-être vu, mais je ne l'ai pas regardé.
— Eh bien, regardez-le!
— Pourquoi?
— Pour me dire comme il est.
— Vous le savez mieux que moi ; je ne me connais pas en hommes.
— Ah ! mais, ahl mais, ahl mais! Voyons, mademoiselle, soyez franche. Vous avez quelque chose contre lui?
— Moi? Rien absolument, je vous le jure.
— Si. J'ai déjà remarqué que vous ne le receviez pas aussi cordialement que beaucoup d'autres. Je parie que maman vous en a dit du mal.
— Elle ne m'en a pas ouvert la bouche.
— Maman n'est pas juste pour lui : tout le monde lui en veut parce qu'il a mangé sa fortune ; mais moi, qui le connais comme si je Tavais fait, je vous réponds qu'il en a plus donné que mangé.
— C'est son affaire et non la mienne.
— Alors pourquoi lui battez-vous froid? Vous ne l'avez pas seulement remercié de son petit sou* venir.
— Quel souvenir?
— Le bouquet donc.
— Vous m'y faites penser. Mais comme il m'a envoyé ce... présent avant de me connaître, je sup-
pose que la politesse s'adresse à vous plutôt qu'à moi.
— Je ne dis pas non, car il m'aime, voyez*vous, comme un frère. C'est pourquoi je serais si heureux de vous voir un peu gentille avec lui.
— Désirez-vous absolument que j'aille me précipiter dans ses bras?
— Non, mais ne le laissez pas de côté comme une brebis galeuse! parlez-lui, rien qu'un peu!
— Faites-moi la leçon, monsieur de Saint-Génin.
— Ck)mme si vous ne saviez pas mieux que moi ce qui est à dire !
7— Mais, j'y songe, n*a-t-il pas eu de grands succès, le cousin en question?
— Un peu, qu'il en a eu I Et dans tous les mondes, s'il vous plaît!
— Alors c'était un homme irrésistible.
— C'est encore à cette heure un homme qui peut tout ce qu'il veut.
— Et vous ne craignez pas d'exposer une pauvre petite fille comme moi aux séductions d'un homme comme lui.
— Oh! je suis sûr de Contran! ... et de vous aussi, mademoiselle.
— Le second membre de phrase est arrivé un peu tard. J'ai bien envie de vous punir en me jetant à la tête de ce jeune homme. Je le regarde : êtesvous content? Il est beau, il a l'air noble, il sourit avec grâce, il a dans tous ses mouvements je ne sais quoi qui manque à tous les autres. Mais que sensje? mon cœur bat, ma tête prend feu : je l'adore et
je vais le lui dire à lui-même. Ahl ah! ahl pauvre monsieur de Saint-Génin! Est-ce bien là ce que vous désirez?
— Vous voulez rire*? Eh bien, une jeune personne qui jouerait ce jeu-là avec Gontran serait joliment attrapée. Il est tellement honnête, délicat, dévoué à ses amis, que toutes les coquetteries du monde ne serviraient qu'à le faire rire. Autant viser une cuirasse avec des flèches en papier.
— A la bonne heulre! vous n'êtes pas jaloux.
— Jaloux des autres, on ne sait pas encore. Mais de Gontran? Jamais! :»
Là-dessus, la douairière leva la séance, et Lambert dit à Valentine en la prenant par la main :
« Puisque j'ai le bonheur de vous trouver si en train, je veux battre le fer pendant qu'il est chaud. Allons trouver Gontran, et remerciez-le de son petit cadeau. )»
La fièvre qui brûlait la jeune fille depuis quelques minutes s'éteignit tout à coup. Ses joues pâlirent, ses genoux ployèrent sous elle. Le grand secret qu'elle cachait au fond du cœur se serait trahi dans cette minute, si le mouvement des convives et le bruit inévitable à la fin d'un repas de trente personnes n'avaient caché son trouble dans un tumulte général. Elle se trouva debout devant celui qu'elle aimait, sans savoir par quel effort ou quel miracle elle avait pu marcher jusqu'à lui. Elle lui jeta deux ou trois phrases de remerciment banal avec une extrême volubilité :
« Vraiment, monsieur, vous avez dû me prendre pour une ingrate. Il y a deux grandes heures que M. de Saint-Génin vous a présenté à moi, et je ne vous ai pas encore remercié d'une attention charmante. J'ai été non-seulement touchée, mais ravie; le vase était délicieux et le bouquet d'un goût exquis. Mais pardon.... je ne sais.... la duchesse... elle sera remontée dans sa chambre, et je vais.... Merci, monsieur, merci! »
Elle sortit à la hâte en comprimant une douzaine de sanglots qui, grâce à Dieu et au mouchoir, n'éclatèrent que dans sa chambre.
Lambert se mit en devoir de l'excuser :
« Tu vois, dit-il, c'est jeune, c'est enfant ; ça saute de branche en branche comme un oiseau ; ça n'a pas deux idées de suite; tantôt ça se moque de nous, tantôt ça nous déteste, tantôt ça nous adore. Tu ne peux pas imaginer les mamours qu'elle m'a faits au dessert, et maintenant je parie qu'elle s'est sauvée dans un coin pour rire à l'aise. Elle avait dit trois phrases de suite sans plaisanter; ça l'étouffait. Mais bahl Le mariage leur a bientôt mis du plomb dans la tète. Je l'attends à son quatrième moutard. Allons fumer. Comment la trouves-tu? Assez gentille, pas vrai?
— Gentille? gros animal! Je te déclare indigne de ton bonheur, si tu ne la trouves que gentille! Elle est belle, elle est jolie, elle est exquise, elle est complète; c'est la plus vraie femme que j'ai jamais vue entre les femmes. Elle a des yeuxl elle a des
mains I elle a tout ce qu'il faut pour faire tourner la tête à Thomme le plus froid et le plus désabusé. Et toi, cœur de vingt ans...., je me trompe : ton cœur n'en a que quinze! Et toi, dis-je, toi qui es bon, qui es sincère, qui es neuf, tu ne te prosternes pas plus que ça à ses genoux! Tu as peut-être peur de te compromettre en criant sur les toits que tu l'adores? C'est mauvais genre? c'est bourgeois? Moquetoi du qu'en-dira-t-onl Rampe à ses pieds, mon cher, et sache bien que c'est une place où les plus grands rois de la terre se coucheraient sans déroger 1
— Mais je l'adore, Gontran; à qui donc en as-tu? Je te l'ai dit en route, et je te le répète.
— Tu ne le dis pas assez, morbleu l Tu ne le dis pas assez haut! Enfle tes gros poumons et crie afin qu'elle t'entende! Sait-elle seulement que tu l'aimes?
— Oui!
— Non!
— Mais puisque je répousèl
— Épouser ne prouve rien. Moi, si j'avais trouvé une créature pareille....
— Toi et moi ça fait deux!
— Il la voit tous les jours depuis quatre ou cinq semaines, et il faut qu'on arrive de Paris pour lui dire quel trésor il a sous la main ! Cette enfant-là, mon cher, ne sera jamais déplacée, à quelque hauteur que le destin l'élève. Ses parents s'appelaient Barbot, m'as-tu dit? Elle n'est pas la fille de ses pa-
rents. Ils Tauront dérobée à quelque grande famille; c'est un vrai cygne éclos dans un nid de pingouins.
— Sapristi! mais tu t'emballes... Qu'as-tu?
— J'ai que je suis furieux contre toi, parce que tu n'as su ni la comprendre ni la prendre.
— Pas comprise? Je crois que si. Et quant à l'avoir prise, il me semble que je la tiens pourtant!
— As-tu compris que cette jeune fille, qui sort du Sacré-Cœur comme Voltaire est sorti des Jésuites, est appelée à devenir une grande artiste en amour?
— Heinl Comment?
— Je dis qu'elle est créée pour l'amour, aussi vrai que le Corrége était créé pour la peinture ; qu'elle a dans son petit cœur autant de génie que le grand peintre en a jamais eu dans son cerveau; C'est une enfant douée; un mécanisme moral aussi prodigîeux, aussi délicat qu'un chronomètre où l'on pourrait compter les soixantièmes de seconde. Rien de banal en elle, rien de commun, rien de moyen : ses moindres sentiments ont ou auront une forme, une couleur et une valeur inouïes; elle saura mettre dans un mot, dans un geste, dans un regard, plus de nuances qu'un physicien n'en compte dans le prisme, plus d'idées que Bacon n'a su en empiler dans un livre, plus de bonheur ou de tristesse qu'un homme ne peut en éprouver sans mourir.
— Halte 1 Est-ce moi qui suis bête? est-ce toi qui es fou?
— Tu n'entends pas ce que je dis?
— Et je te soupçonne fort de ne pas Tentendre
toi-même. De qui me parles-tu? De M"' Barbot, qui sera, s'il plaît à Dieu, ma femme et la mère de mes enfants?
— Es-tu sûr de l'épouser?
— Parfaitement, depuis une heure.
— Tu en doutais encore ce matin.
— Ce matin, j'étais dans l'erreur.
— Et maintenant où crois-tu être? Écoute^moi, Lambert. Je m'applaudis doublement d'être venu l'embrasser avant mon départ : d'abord parce que je te vois, ensuite parce que je te sauverai peutêtre.
— Ah ! mais tu finirais par me faire peur, à la fin.
— Tant mieux! La peur est le commencement; de la sagesse*. Tu me connais assez pour savoir que je ne m'amuse pas à t'inquiéter...
— Pour le plaisir de me faire tourner en bourrique? Ça, Contran, j'en suis sûr.
— Eh bien, mon pauvre ami, ton mariage n'est pas fait, ou, s'il est fait, il l'est dans de telles conditions que mieux vaudrait, selon moi, le défaire. Ta future ne t'aime pas.
— Qu'en sais-tu?
— Depuis un mois et plus qu'elle est ici, tu as eu vingt occasions de rester seul avec elle, ne iût-ce que dans un coin du salon.
— Ça s'est trouvé comme tu dis. Après ?
— Dans ces rencontres-là (je parle à un garçon qui sait la vie et qui n'en est pas tout à fait à sa première affection), as-tu surpris chez elle un mouve-
ment... comment dirai-je? un mouvement de mattresse ?
— Je n'y suis plus.
— Mon cher, l'amour est un sentiment très-démocratique : il se trahit de la même façon dans toutes les classes de la société. Il y a telle pression de main, telle inflexion de voix, tel regard en coulisse par où la jeune fille la mieux née et la mieux élevée nous dit : Je fainiCy comme la plus humble ourdisseuse de Lyon ou la modiste la plus évaporée de Paris. Voilà ce que j'appelle un mouvement de maîtresse. Ta future avait le droit de se laisser aller sans scrupule à ces petites fan^iliarités-là : c'est pain bénit dans la situation où vous êtes. L'a-t-elle fait ? Je parie que non.
— Où est le mal? Cela prouve qu'elle a reçu une éducation sévère, ou encore, si tu veux, que son cœur n'est pas éveillé : je m'en charge.
— Inutile, c'est lait.
— Qui te l'a dit?
— Mes yeux ou plutôt les siens. Cet adorable cœur est éveillé, mon bon, comme une pochée de souris, et tu n'en as pas l'étrenne.
— Ah ! alors il y a un homme de trop. Conte-moi ce que tu sais, et vivement !
— Sur l'honneur, je ne sais rien, sinon ce que j'ai deviné et ce que tu avais senti toi-même. Tes inquiétudes de ce matin n'étaient pas autre chose qu'un vague pressentiment de la réalité.
— Mais quoi? mais qui ? Ma têtesefendàt'écoutcr.
186 LA VIEILLE ROCJiE
On ne torture pas un ami de cette façon-là, cjuand on n'a rien de ppsitif à lui apprendre !
— Je t'apprends que ta future n'est pas une bûche agréablement sculptée, comme on en épouse pas mal ici-bas, mais un cœur riche et une imagination pétillante. J'ajoute que tu ne l'as pas attaquée du bon côté, que tu n'as pas su faire vibrer sa corde sensible, et qu'un autre, très-probablement, a occupé son esprit avant toi Je peux encore te certifier qu'elle est la plus innocente et la plus candide des femmes ; le front est fier, l'œil pur, la bouche angélique : voilà des signes qui ne trompent point. Son seul crime ou son seul malheur est de rêver à quelque petit monsieur qu'on ne lui aura pas offert en mariage. Estce une passion violente? Non ; ce n'est qu'un goût vif, car elle t'accepte pour mari sans y être forcée. Mais il est déplorable que tu n'aies pas trouvé le joint pour entrer dans son cœur et t'y établir en maître. Si Vautre survenait aujourd'hui ou demain, ton mariage serait renvoyé aux calendes grecques. Il ne surviendra pas, nous y mettrons bon ordre. Mais jeté plaindrais encore si tu épousais cette entant, sans être à ses yeux l'homme unique. Les premiers temps sont durs ; il faut beaucoup d'amour, énormément d'illusions pour nous faire pardonner nos manières. Celui qui épouse une femme comme la tienne sans en être adoré est un garçon perdu. Quoi qu'il fasse, il la rend malheureuse, il lui donne le droit de se consoler, et nous avons, je ne sais où, un consolateur désigné d'avance.
— Que je l'attrape 1
— Laisse-le tranquille. Ton affaire, en ce moment, est de te faire aimer. Tu as les yeux ouverts, le champ libre, et quatre jours de marge : c'est plus que suffisant. On a joué cent comédies en un acte où le jeune homme arrive, dit un mot, lâche une détente et se fait adorer de la jolie veuve ou de la gracieuse héritière. Le public n'a jamais trouvé la chose invraisemblable ; donc elle est vraie. Moimême j'ai joué ce rôle-là deux ou trois fois dans la vie privée. Toi aussi, tu as rencontré dans un salon, dans une diligence ou ailleurs, une femme qui se croyait parfaitement éprise d'un autre; tu lui as démontré en moins d'une heure, à son grand étonnement et au tien, qu'elle n'avait jamais pensé qu'à toi. Est-ce vrai?
— Dame ! peut-être.
— Eh bien, ce tour de passe-passe que nous avons tous fait par désœuvrement ou par libertinage, tu n'oses le tenter, en tout bien tout honneur, quand il y va du plus cher intérêt de la vie? A l'escalade, morbleu ! C'est ton bien propre et légitime qu'il s'agit de prendre d'assaut. Sois triste ou gai, tendre ou pressant, timide ou hardi : tout chemin mène à Rome. Arrange-toi seulement de manière à trouver le mot qui porte, à presser la détente qui fait battre le cœur. Une simple palpitation, une pauvre petite larme, une chaleur aux joues : tu as atteint le but, ta cause est gagnée. Quel plaisir de plaider pour soimême devant ce joli petit juge en robe de taffetas grisi
188 LA VIEILLE ROCflE
— Quel avocat tu fais !
— Avocat sans cause. Donne -moi un cigare. Voilà un quart d'heure que nous avalons la fumée de ces messieurs, et je n'aime pas à recevoir sans rendre.
— Les cigares sont là, fume-les tous si tu peux. Mais, au nom du ciel, que vais-je lui dire ?
— Tout ce qui te passera par le cœur. Débrouilletoi. Quatre mots de mauvaise improvisation font plus d'effet sur les femmes (et sur les masses) qu'un beau discours bien récité. »
Cet avis était sage. Lambert en profita du mieux qu'il put. Il ramena les fumeurs au salon, comme M"* Barbot redescendait de sa chambre, et devant la nombreuse assemblée que la neige emprisonnait au château, il se dégourdit une bonne fois.
L'exemple de Gontran lui profita autant peut-être que ses conseils. En présence du beau cousin, il s'était trouvé terne ; il comprit qu'un ton plus dégagé, un langage plus pittoresque, des idées plus abondantes et enchaînées plus lestement l'une à Tautre devaient laisser un certain éblouissement dans l'esprit d'une jeune fille. Il voulut à toute force être brillant, et chose, invraisemblable ! il le fut. Malgré tous les soucis qui le travaillaient au fond de l'âme, il causa fort joliment, raconta des histoires, organisa des jeux, mit tout le monde en train, et amusa le moins amusable de tous les publics.. Jamais personne de sa famille ne l'avait vu si fringant, même à la chasse ; les hommes ouvraient de grands yeux, les bonnes dames criaient miracle, la tante de Nar-
bonne vouait des cierges à tous les saints. Un boiteux, jetant ses béquilles et dansant ex abrupto comme M. Mérante, n'aurait pas plus étonné son public. Il eut conscience de son succès et réussit doublement par cela même. Sa figure s'éclaira, ses yeux rayonnèrent ; il embellit.
Aucun rival n était là pour lui disputer la palme. Tous les assistants jouissaient de son triomphe; c'était à qui s'effacerait pour le mettre en lumière; on lui donnait la réplique ; on l'aurait soufflé, au besoin. Gontran surtout était heureux dans l'âme. M. Fafiaux disait au marquis de Lanrose :
« Pourquoi donc mon futur et honoré neveu nous a-t-il caché jusqu'ici ce côté de son caractère? l'enjouement ne messied point à la jeunesse, pourvu qu'il ne s'exerce pas au détriment des choses et des personnes respectables. Il serait à souhaiter que la bonne cause eût à son service un certain nombre d'esprits agréables et vifs. Voilà plusieurs siècles, monsieur le marquis, que les mécréants et les révolutionnaires se rient de ce que nous vénérons et le donnent en risée au peuple. Trouvez-moi un jeune homme bien pensant et doué de cette verve comique que je vois éclater dans M. le baron : quelle revanche on pourrait prendre! Voyez-vous les Molière, les Voltaire et les Beaumarchais, bafoués à leur tour et livrés en pâture à la malignité des basses classes! Mais je ne sais pourquoi la Providence, qui nous prodigue les autres biens, semble nous marchander cette sorte de bel esprit. »