‹ La vieille roche: Le mari imprévuChapitre 6 sur 6 · DEUX COUSINS DANS UNE BALANCE · texte numérisé non relu

DEUX COUSINS DANS UNE BALANCE

Valentine s'amusa beaucoup ; elle n'était pas seulement la cause, mais le but, le centre, le pivot de ces folies. Tous les jeux tournaient autour d'elle; il ne se disait rien, ne se faisait rien que pour elle. Elle se vit saisie , enveloppée , enlevée hors de toutes ses habitudes par cette trombe de gaieté.

Lambert lui fit Teffet d'un bon vivant, d'un esprit g^i, d'un caractère sympathique ; elle se divertit fort à l'entendre, et sentit croître son affection pour lui. Mais la même découverte qui lui eût peut-être inspiré de l'amour un mois plus tôt, ne pouvait plus éveiller en elle qu'une cordiale amitié. Saint-Génin eut le succès brillant et tardif d'un soldat qui obtient la croix le lendemain de sa mort.

Gontran s'aperçut que Valentine avait pleuré ; l'eau fraîche n'avait pas assez bien effacé la trace des larmes pour tromper un spécialiste de sa force. Il assistait les bras croisés au grand travail de son ami ;

charmé d'une si belle attaque, mais de plus en plus persuadé que la place ne songeait pas à se rendre, La comédie lui semblait d'autant plus attachante, que ni lui ni personne n'en pouvait prévoir le dénoûment. Il n'eût pas échangé sa chaise de tapisserie contre le meilleur lEauteuil d'orchestre à Paris. Peutêtre était-il, à son insu, un de ces spectateurs que la jeune première intéresse plus que la pièce. Il aurait voulu la tenir, cette petite récalcitrante qui riait, qui badinait, qui ne se défendait pas môme par la froideur, tant elle se croyait forte î Quelle joie de lui arracher tous ses secrets l'uii après l'autre! de lui faire expliquer ses larmes de tantôt et son rire de maintenant! de dénicher au fond de son cœur un amour de pensionnaire, un de ces enfantillages qui ne résistent pas à cinq minutes d'examen ! de lui montrer sa fantaisie à nu, bien impossible et bien absurde, et d'en rire avec elle, et d'en jeter le souvenir au vent! Mais après? Eh bien, après, on déposerait la petite demoiselle entre les bras de Lambert; puis, avec la noble satisfaction qui récompense un devoir accompli, on irait cueillir des lauriers dans la neige!

Pourquoi donc cette perspective lui semblait-elle de moins en moins riante? Le climat de Sébastopol n'était pas devenu plus rigoureux dans la journée; mais peut-être, dans la journée, le cœur deGontran s'était-il rattaché au sol français par quelques fils. Quand le mois de septembre est beau, le voyageur qui s'est reposé sous un arbre se réveille enchaîné

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par de petites araignées vagabondes qui ont tendu les fils de la Vierge entre une branche et lui. Il y a, dans Tordre moral, des millions de petits ouvriers invisibles, qui tissent un fil plus fin que les fils de la Vierge et pourtant plus difficile à casser.

Tandis qu'il partageait son âme entre l'observation active et la rêverie mélancolique, ses afiiaires marchaient bon train. L'amour qu'il avait semé innocemment grandissait à vue d'œil dans le cœur de Valentine. Tous les efforts du brave Lambert, cette énorme dépense de mouvement, de gaieté, d'esprit même, ne profita guère qu'à Gontran. Chaque parole de Lambert ajoutait un nouveau charme au silence de son cousin. L'un se poussait au premier plan, et Valentine n'avait des yeux que pour l'autre, • à demi caché dans un angle obscur. Le Tendre est un pays où les plus remuants font quelquefois moins de chemin que les autres. Dès qu'une sympathie est déclarée, tout l'augmente, la parole, le silence, l'action, l'inaction, la présence, l'absence, l'empressement, la froideur. Elle profite de tout, comme ce rameau de Salzbourg, si joliment décrit par Stendhal, qui ajoute sans cesse un diamant à un autre, dès que la cristallisation a commencé. Mais si la cristallisation ne prend pas, vous auriez beau agiter la branche dans un océan de sçl : pas le moindre diamant, pas la plus modeste rosace ; vous n'aurez jamais dans la main qu'une brindille de bois sec.

Comme les lis de la vallée, qui ne sont ni filateurs, ni tisserands, ni teinturiers, et qui portent cepen-

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dant une belle robe blanche, Contran resplendissait aux yeux de Yalentine sans avoir rien Mt pour cela. Lorsque le pauvre Âmolphe, au cinquième acte de V Ecole des Femmes j s'extermine à déclarer la passion qui le brûle, Agnès répond à tout par ces vers d*une férocité charmante :

Tenec, tous vos discours ne me touchent point l'âme : Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

Je ne sais pas s'il est possible d'exprimer plus joliment l'égolsme implacable de Tamour vrai. Que voulez-vous répondre à des raisons pareilles? Eu appeler au même juge qui vient de vous condamner sans appel? Lui dire : Écoutez-moi plus attentiveme^nt, regardez-moi encore un peu! quand il est avéré que ses yeux et ses oreilles sont esclaves d'un autre homme? Redire à satiété : < Je vous aime! > Elle se soucie bien que vous Taimiezl Lui répéter qu'elle est belle? Elle s'embarrasse peu d'être belle pour vous.

Autant il est facile d^trer dans un cœur jeune, honnête et neuf, autant il est absurde d'y vouloir pénétrer lorsque la place est prise. Le promis qui se présente a véritablement trop beau jeu. La forme de son gilet, la couleur de ses yeux, le croc de sa moustache, le tûnbre de sa vojx, que sais-je encore? l'allure de son cheval suffit pour attirer l'attention d'une âme inqui^ et qui cherche à se poser. Un rien, un moins que rien met l'imagination en branle^ La sensibilité, qui dormait cwnme

la princesse du conte, s'éveille et reconnaît sans hésiter celui qu'elle attendait depuis un siècle : a Vous voilà donc enfin, Prince Charmant I » Jeune ou vieux, beau ou laid, le premier qui parle au cœur d'une enfant est le Prince Channantpour eUe. Dès qu'elle s'est mise à l'aimer, la cristallisation de Stendhal se fait autour de lui; aux qualités qu'il possède réellement s'en ajoutent mille autres : le voilà tout rayonnant, tout constellé de perfections brillantes, comme le rameau de Salzbourg.

Il est donc impossible qu'une jeune fille vraiment éprise ne sacrifie pas tous les hommes au premier occupant. Quels mérites nouveaux pourra-t-elle découvrir dans le second, lorsqu'elle a pris soin de les attribuer tous au premier, sans exception et sans limite? Si vous voulez qu'elle se mette à cristalliser pour un autre, attendez que la mort, l'infidélité pu quelqu'un des accidents qui fourmillent dans la vie ait brisé le premier rameau.

Gontran jugeait un peu toutes les femmes sur les tristes échantillons qu'il avait maniés à Paris. S'il avait pris le temps d'étudier quelques âmes pures, il n'eût pas fait croire à Lambert que Valentine amoureuse d'un autre pouvait être enlevée d'assaut.

Cette journée parut courte, non-seulement à ce gros triomphateur de Lambert, mais à tous les hôtes de La Balme. Quelques alliés de la famille s'avouèrent les ims aux autres qu'ils avaient eu des inquiétudes et que la brillante conduite du baron les Soulageait d'un certain poids. Le maquignon de Gi^

renseigne fit ses compliments à Lambert : a U paraît, lui dit-il, que vous ménagiez votre cheval. Quel galop vous avez pris au dernier tournant! Jolie course, mon gaillard; jolie course! » La duchesse le rencontra dans un coin et lui dit : a Vous nous trompiez, sournois? On ne vous croyait pas si dangereux pour les belles. Ventre de biche! Vous avez bien fait de ne pas naître vingt ans plus tôt. Je connais telle petite femme qui eût peut-être apprécié cette furie française. Où sont-ils les beaux jours? C'est égal, mon cousin, venez que je vous embrasse! »

M. Faûaux confessa doucement à la douce tante de Narbonne qu'il n'était pas fâcfhé de connaître par ses yeux, et sans aucun péché, cette passion qui perdit Troie et plusieurs autres capitales. La reine mère fut presque attendrie; elle fit meilleur visage à Gontran.

Les deux cousins avaient échangé mille signaux jusqu'à la fin de la soirée. M. de Girenseigne en son langage pittoresque aurait pu comparer Gontran à ces écuyers de manège qui, sans courir et presque sans bouger de leur place, encouragent un cheval à grands coups de chambrière. Minuit sonné, ils se retrouvèrent ensemble dans le petit appartement de Lambert : on leur avait dressé deux lits côte à côte, comme au temps de l'abbé Grimblot. Mais cette disposition, propice aux longues confidences, ne fut pas d'une grande utilité ce soir-là. (xontran avait passé la nuit en chemin de fer; les émotions de la journée, quoiqu'il n'eût joué qu'un rôle secondaire,

l'avaient achevé. Quant à Lambert, il était sur les dents. \

a Gré nom ! dît-il en embrassant son conseiller, on prétend que la chasse est un rude exercice, mais je trouve moins dur de forcer douze renards, en appuyant mes chiens moi-même, que d'être aimable une seule fois. C'est égal; tu m'as donné là une fière poussée; la petite rend bien; je crois que l'affaire est dans le sac. Et toi? 2>

Grontran n'était pas tout à fait du même avis; cependant il commençait à perdre la tramontane. Yalentine l'avait dérouté par mille variations; tantôt rêveuse, tantôt gamine, quelquefois indifférente pour ne pas dire absente, quelquefois tendre ou peu s'en faut, c n me semble, disait-il, que je viens de suivre une femme d^ns la i*ue et qu'elle s'est retournée à plus de vingt reprises, me montrant chaque fois un visage différent. Si M"« Pichard a autant de diversité dans les manières, tu feras bien de m'avertir tout de suite, pour que je ne me laisse pas dérouter.

— Sois tranquille. M"® Félicité est une jeune personne toute ronde. M. Fafiaux va voir son père demain matin, et l'on vous arrangera une partie pour samedi ou dimanche.

— Sérieusement?

— Laisse-nous faire. M. Fafiaux t'a trouvé gentil, et c'est lui qui distribue les héritières aux petits messieurs bien sages. Tu ne peux pas te figurer la puissance de M. Fafiaux. Un roi dans le diocèse! Si tu te maintiens dans ses bonnes grâces, tu seras

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marié, millionnaire, député, conseiller général, tout enfin, sans remuer ni pied ni patte ; à peine s*il te laissera le temps do désirer.

— C'est donc un échappé des Mille et Une Nuits, ton futur oncle?

— C^est un brave homme avant tout, et le cœur fait des miracles. Avec quoi m'as-tu désensorcelé aujourd'hui, toi qui parles? Avec ton cœur. J'avais je ne sais quoi de noué, dans le cerveau s'entend. D'un seul mot tu as tranché toutes les aiguillettes.

Merci encore et bonsoir. La tôte me craque. Ahl si Yalentine if est pas aimable avec moi toute la vie, elle reconnaîtra bien mal l'effort que j'ai fait aujourd'hui. Quel coup de collier, mon bonhomme 1

— Repose-toi, tu me feras plaisir. Je suis pressé d'en faire autant.

— Tu as raison. Bonsoir.

— Bonsoir. Enfin !

-- Tu crois décidément qu'elle m'aime, pas vrai?

— Oui, si tu dors.

— Je dors. Ne te fâche pas... Dis donc, Gontran?

— Encore!

— Quand je pense que dans huit jours d'ici... :» Gontran lui empila ses deux oreillers sur la tête,

toujours comme au bon temps du pauvre abbé. Cinq minutes plus tard, Lambert dormait comme un coffre. Gontran le suivit de près et rêva qu'il épousait M"« Félicité Pichard. Seulement Félicité Pichard s'appelait Yalentine et elle ressemblait comme une sœur jumelle à M"® Barbot

Valentine ne rêva ni de l'un ni de l'autre , et pour cause : elle ne put fermer les yeux de oette nuit. La duchesse l'avait déshabillée et couchée, et, contrai* rement à toute vraisemblance, l'aimable folle n'avait pas parlé de Gontran. Était-ce le souvenir de certain mot trop vif contre les mauvais sujets de Paris? Subissait-elle plutôt l'influence des petits événements de la journée? Ce petit cœur mal desséché avait-il gardé Thabitude de s'éprendre à tort et à tra* vers? Je ne sais. Toujours est-il que Saint-Génin fut l'homme du moment et qu'elle en dit merveilles. Elle s*extasia sur le bonheur de celle qui allait ac* caparer les grâces musculaires de ce Gaulois; elle se répandit en pâmoisons élogieuses et jura que les plus aimables coquins de 1814, les plus joyeux gardes du corps de 1824 n'arrivaient pas h la hauteur de son gros genou. Valentine la laissa dire, la renvoya dès qu'elle put, et profita du premier moment de solitude pour se replonger dans les larmes.

Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut aux larmes des jeunes filles. On sait qu'elles s'en prennent à leurs yeux dans la douleur et dans la joie, et que les glandes lacrymales sont comme une soupape toujours ouverte au trop-^^plein de leurs sen* timents. Mais Valentine avait quelques raisons de se trouver malheureuse. Chaque minute ajoutait une force nouvelle à son amour pour Gontran; chaque minute avançait son mariage avec Lambert. Le jour qui venait de finir avait décidément livré son cœur ft un homme, et par une déplorable fatalité, le même

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jour avait, pour ainsi dire, engagé sa vie à un autre. Le seul prétexte qui lui eût permis de rompre décemment avec M. de Saint-Génin lui avait manqué tout à coup. Lambert n'était plus froid ni timide auprès d'elle; il s'était prononcé avec chaleur, avec éloquence, et même, s'il faut tout dire, avec un succès éclatant. Elle ne l'aimait pas plus que la veille, et cependant, aux yeux du monde, elle n'avait aucune objection valable à formuler contre lui. Que faire? À qui se confier dans un embarras si pénible? Tous ceux qui l'entouraient étaient ses eimemis, sans excepter son oncle, puisque tous avaient résolu de la faire baronne de Saint-Génin. L'honneur lui défendait de laisser voir le fond de son âme à ce Grontran qu'elle adorait, c Elle serait morte de honte s'il l'eût surprise à baiser ce bouton de rose blanche qu'elle portait tout près du cœur. Du reste, le bel ingrat ne semblait pasattiré vers elle par un sentiment bien vif. Il s'était tenu à distance avec une sorte d'affectation, comme pour laisser le champ libre à son ami; il avait fait l'éloge de Lambert, il l'avait encouragé des yeux toute la journée. S'il avait honoré Valentine d'une attention très-soutenue, c'était apparemment curiosité pure, désir de mieux connaître la cousine qu'on lui préparait. A supposer qu'elle fût assez folle et assez éhontée pour lui laisser entendre combien elle l'aimait, voudrait-il, pourrait-il prendre fait et cause pour elle? Un jeune homme de ce nom et de cette figure, courtisé durant plus de dix ans par toutes les jolies femmes de Paris, daignerait-il

jamais laisser tomber ses yeux sur une pensionnaire de province, née Barbot? Et si môme, par miracle, il la trouvait gentille, n'était-il pas trop bon parent, ami trop dévoué, gentilhomme trop loyal pour prendre la fiancée de Lambert? :» Elle se disait tout cela, et quoique l'impossible arrange tout, à ce qu'on prétend, elle ne se sentait nullement consolée. L'idée de rester seule à LaBahne entre le baron et la douairière, et sans lui^ la rendait folle; et quand elle se représentait le malheureux Gontran ballotté par la mer, ou campé au milieu des glacQS, ou blessé par les ennemis à mille lieues de sa patrie, elle ne vivait plus; la peur arrêtait le sang dans ses veines.

Ce n'était pourtant pas la première fois que ces images se présentaient à elle. Elle les avait agitées dans son esprit depuis le mardi soir jusqu'au mercredi matin. Mais, au début de son amour, elle nie les avait envisagées que sous le point de vue romanesque. Gontran n'était alors à ses yeux qu'une photographie accompagnée d'un bouquet. Maintenant qu'elle le connaissait lui-même, en chair et en os, les images devenaient plus vives et la douleur plus poignante. Celui qu'elle allait perdre, et probablement pour toujours, n'était plus un fantôme de l'imagination, une figure vague ; elle avait entendu sa parole,'touché sa main : elle conservait dans l'oreille et au bout, des doigts comme une empreinte de sa personne. On ne sait pas quel supplément de réalité le timbre d'une voix, le grain d'un épiderme ajoutent aussitôt à l'amour.

Toutefois, au milieu des larmes les plus amères, Yalentine se rattachait par moments à une idée absurde, illogique et féminine au suprême degré.

« 'Si du moins je savais (ju'il m'aime I je me consolerais de sa perte 1 :»

Elle pletira si fort et avec tant de sanglots que le sommeil léger de la duchesse en fiit troublé. M"^ de Haut-Mont firappa au mur. L'enfant eut peur de se montrer dans sa douleur; elle fit la morte. Le lendemain, elle joua la surprise en apprenant qu'elle avait crié.

< Vous avez rêvé haut, dit la duchesse. C'est un accident qui arrive à tous les amoureux. »

Valentine fut tentée d'emprunter un peu de rouge à sa vieille amie, tant elle se trouva pâle à dix heures du matin. Une course de vingt minutes au grand air lui fournit des couleurs plus vives et de meilleur aloi. La neige vierge s'étendait sur les allées du parc à la hauteur d'un tapis ordinaire; qudques flocons, groupés sur les basses branches des sapins, leur donnaient une apparence massive sans toutefois les faire plier. Un léger vent du nord animait l'air et faisait croustiller la neige. Quelques mésanges à tête noire voltigeaient d'arbre en arbre avec un sifflement léger. H faisait bon courir et respirer l'air froid, qui avait comme une odeur métallique. La jeune hlle se sentit l'âme renouvelée ; la fraîcheur du ciel ouvert est un remède souverain contre les fatigues de l'insomnie et les agitations fiévreuses de l'amour. Elle prit plaisir à imprimer son pied d'enfant dans la neige,

à faire craquer du bout de sa bottine une feuille de glace suspendue sur une ornière, à courir devant elle jusqu'à perte d'haleine» à frapper dans ses mains nues poijr éveiller un écho. Celui qui Taurait vue s'ébattre ainsi dans un pareil moment l'aurait prise pour la plus heureuse et la plus triomphante des fiancées. La jeunesse est rebelle à la douleur, elle a des provisions de joie intérieure qui éclatent parfois à contre-temps, comme la sève jaillit en bourgeons sur un arbre abattu Fan dernier.

Rentrée chez elle, elle se sentit raffermie et comme régénérée par le froid. Les fibres du corps et de l'âme s'étaient serrées, les ressorts de la volonté avaient pris une élasticité inconnue. Elle se regarda au miroir et se dit que les belles martyres devaient avoir les yeux comme elle. Pour compléter la ressemblance, elle dénoua ses cheveux et se trouva tout à fait bien.

« Décidément, dit-elle, je ferai mon devoir jusqu'au bout; je boirai la lie du calice. Ce jeune homme sera pour moi comme s'il n'existait pas. S'il me parle, je lui répondrai, car il faut être polie , mais je saurai l'éviter sans affectation. Je ne dois pas l'aimer, je ne veux pas l'aimer, je ne l'aime plus. Qu'a fasse ce qu'il voudra, qu'il devienne ce qu'il pourra, ce n'est pas mon affaire. Il y a un abîme entre nos destinées. Mon mari est un honnête homme, un homme intelligent, il m'adore : je serai pour lui ce que je dois être, et d'ailleurs une femme a toujours la ressource de se dévouer à ses enfants I »

Elle observa fidèlement son programme jusqu'à l'arrivée de son oncle, qui revint del^yon à la nuit. Contran put croire ce jour-là qu'il B'était trompa sur elle : elle se mit sérieusement en frais, comme si elle avait eu à faire la conquête dô Lambert. Ce fut au point que le pauvre baron finit par perdre contenance. Rien n*est plus embarrassant pour un homme que de répondre aux avances d'une fille de bien. Nous sommes organisés pour l'attaque et non pour la défense. Lorsqu'on nous dit en face que nous sommes charmants, il n y a que deux partis à prendre : ou rougir modestement, ce qui est ridicule, ou sauter au cou de celle qui parle, ce qui n'est pas encore admis dans nos mœurs.

M. Fafiaux avait vu cent personnes dans sa journée : je vous ai dit qu'il était d'une activité remarquable. Son séjour à La Ralme le tenait écarté de tout, depuis un mois; quand il pouvait courir à la ville, il partageait son temps entre la librairie, les communautés, les pauvres, l'agent de change et quelques hommes politiques qui croyaient tenir la France entre lé pouce et l'index, comme une prise de tabac.

Il rapporta de Lyon l'anneau de Valentine, et une pièce de mariage qu'on fit passer de main en main. La face représentait ce motif bien connu que le sculpteur Montagny a gravé en assez bon style; au revers, on lisait les noms des deux époux. Valentine les vit sans sourciller; elle essaya Tanneau qu'elle devait porter toute la vie et décida qu'il allait bien. La tante Saint-Génin montra une petite bague d'ar-

gent qu'elle portait depuis sa première communion^ et qui était devenue mince comme un fil :

« Ma pauvre chère bonne petite, dit-elle à Valentine, Dieu vous fasse la grâce d'user votre anneau d'or comme i*ai usé celui-ci. »

M™« de Haut-M%«t raconta que, huit jours avant son mariage, elle portait sa bague de fiancée avec le chaton en dedans, pour tromper les commis de magasin et se faire appeler Madame.

M. Fafiaux laissa causer les dames et prit le marquis dans un coin.

a Les nouvelles sont graves, lui dit-il ; on égorge les hommes sous prétexte de gloire, de nationalité, d'équilibre européen et autres impiétés du même genre. Il me paraît impossible qu'un peuple chrétien comme le nôtre se laisse ramener aux orgies sanguinaires de Marengo et de Wagram. Lisez ce numéro de leur Moniteur officiel^ vous verrez quel carnage on a fait en Crimée, le 5 du présent mois, dans cette soi-disant victoire d'Inkermann. Et pour quel résultat, je vous prie? Pour défendre le Grand Turc, un musulman, contre l'empereur de Russie ! C'est ie monde renversé, Dieu nous pardonne! Autrefois on aurait détruit sans scrupule un miUion d'infidèles pour venger un seul chrétien ; aujourd'hui, ces gens-là répandent le sang chrétien comme de l'eau, pour assurer. l'indépendance des infidèles! Mes principes sont connus, monsieur le marquis, on ne m'accusera pas de pactiser avec Thétérodoxie. Le schisme grec est condamné, et je déplore l'aveu-

gUiment de l'emperôur de Russie qui usurpe la dignité pontificale. Mais enfin ce monarque est des nôtres; il partage nos idées, du moins en politique; il est le boulevard intrépide du droit divin et la terreur du jacobinisme ; la bonne cause a fondé sur lui les plus nobles espérances. Hélas! que pourrait-il en notre faveur, si nous souffrons qu'on égorge ses malheureux soldats"?

— Mon cher monsieur Fafiaux, répondit le marquis, je vous Tai dit souvent, je ne suis plus qu'un âne en politique. Que le drapeau français s'en aille à droite ou h gauche, mon cœur le suit d'instinct : mauvaise habitude de troupier I Les ennemis de la France sont les miens, quelle que soit au demeurant leur opinion politique. C'est du chauvinisme, si vous voulez, mais on ne se refait pas à mon âge. Quand on vient m'annoncer une victoire de nos soldats, je sens quelque chose là, dans le coin des yeux, qui me gène ; il ne faudrait pas aller chercher la verge de Moïse pour faire jaillir deux gouttes d'eau.

— Monsieur le marquis, la sensibilité a droit à tous mes respects, sous quelque forme et à quelque occasion qu'elle se manifeste. Mais avez-vous songé que ces malheureuses victoires, si elles se réitéraient souvent, attacheraient peut-^re une sorte de popularité à ces perturbateurs officiels que nous considérons, vous et moi, comme les prindpaux ennemis de la France?

— Pas un mot de plus, Fafiaux! ou je crie : Vive 1 empereur ! Vous savez cependant que je ne suis

pas de ses amis. Donnez-moi votre journal, que je lise le rapport du général en chef et les détails de l'affaire. Indique-t-on le chiffre de nos partes?

— Oui, monsieur le marquis, et nos pertes sont épouvantables; et je suis curieux de savoir si vous pardonnerez à ceux qui, par l'appât d'une vaine gloriole, envoient à la tuerie tant de malheureux jeunes

— Fafiauxy mon pauvre ami, vous parlez de la guerre comme un aveugle des couleurs. Ceux qui tombent sous le drapeau ne sont jamais malheureux, car ils ont une mort superbe, et moi je ne sais pas comment je mourrai, ni vous non plus. }e>

Le marquis se retira sous Fabat-jour d'une lampe pour étudier la bataille, et Lambert, qui guettait la fin de cette conversation, s'empara de M. Fafiaux.

« Eh bien, cher oncle de mes rêves?

— Rien de bon, mon pauvre monsieur le baron.

— Elle était donc promise?

— Non ; mais elle ne sera jamais à M. le comte de Mably.

— C'est M. Pichard qui vous a dit ça?

— Je n'ai pas même engagé les premières négociations avec notre excellent M. Pichard.

— Alors, il n'y a pas de mal. Mais pourquoi Gontran n'épouserait-il pas M"* Félicité? Qui diable s'y opposerait, s'ils se plaisent?

— Ma conscience, monsieur le baron

-*- Il y a donc quelque chose à dire contre M^**' Fé^ licite?

-7- A Dieu ne plaise! Voilà, mon jeune ami, un jugement téméraire.

— Mais alors, c'est à Contran que vous en avez?

— Personnellement, non.

— Ehl le pauvre garçon n'a jamais fait de mal à personne, pas plus à Pierre qu'à Paul, ni à vos amis qu'à vous-même.

— S'il avait fait du mal, il pourrait le réparer : nous ne poursuivons pas les erreurs de conduite. A tout péché miséricorde, mon digne monsieur le baron. Mais le cas de votre jeune cousin est infiniment plus grave; il pense mal.

— Eh ! qu'est-ce cela vous fait?

— Cela fait, mon cher et futur neveu, que je ne lui aurais point donné ma nièce et que par conséquent je ne lui donnerai pas M^*** Pichard. Il ne faut jamais faire à autrui. ...

— Connu, monsieur Fafiaux! Eh bien! nous voici dans de beaux draps. Pauvre garçon ! Et moi qui étais si heureux avant votre arrivée ! Vous aviez tant eu l'air de le trouver gentil !

— Les frivoles avantages de la figure et de l'esprit ne sont rien; les principes sont tout.

— Mais comment sayez-vous que ces principes ne sont pas exactement les vôtres ?

— Nous avons dans chaque ville une source de renseignements infaillibles.

r- Et s'il changeait d'idées? s'il revenait à vous ou, pour mieux dire, à nous?

— S'il dépouillait le vieil homme? Il serait reçu à bras ouverts.

— Laissez-moi faire alors; j'arrangerai ça dans la soirée.

— Vous êtesjeune, monsieur le baron. Les paroles ne prouvent rien; il nous faudrait des garanties.

— On vous en donnera! Qu'est-ce que vous de^ mandez?

— Trois ou quatre ans au moins d'une vie exemplaire, d'une pratique assidue, de professions de foi renouvelées, de...

— Allez vous promener, avec vos trois ou quatre ans.! Quand on vous dit qu'il part la semaine prochaine!

— Nous attendrons qu'il soit revenu.

— Bien obligé ! Et s'il meurt là-bas?

— Nous prierons pour le salut de son âme.

— Voilà ce que vous appelez une charité chrétienne!

— La charité se doit d'abord aux fidèles.

— Eh bien, cher oncle, puisqu'il n'y a pas moyen de vous apprivoiser, nous allons tenter d'autres voies. Vous ne m'en voudrez pas , si j'arrive à M"* Pichard sans passer par chez vous?

— Le sage doit souffrir ce qu'il ne peut empocher.

— Et vous ne nous mettrez pas de bâtons dans les roues?

— Je ne dirai mon sentiment que si M. Pichard me fait l'honneur de me consulter.

— C'est tout ce que je demande. Et croyez bien,mon

cher monsieur Faflaux, que si je prends Tafifaire en main, c'est parce que je réponds de Grontran comme de moi-même. »

Cela dit, il livra le bonhomme à la vieille Champsaison, qui guettait le moment de lui parler affaires. Toutes ces dévotes lui soumettaient tour à tour leurs placements de fonds et leurs cas de conscience.

Lambert se rapprocha de Valentine, la prit à part, et lui dit de sa voix la plus tendre :

« Maintenant que la glace est rompue et que nous n'avons plus qu'un seul cœur à nous deux, je n'y vais pas par trente-six chemins : je vous demande un grand service.

— Parlez ! dans quelques jours je vous devrai l'obéissance. Faites-moi faire mon apprentissage, en attendant.

— C'est que la chose est grave. Il s'agit de vous mettre avec moi contre l'homme que vous aimez le plus. »

Valentine pensa à Gontran et frémit. Mais la raison lui revint aussitôt; elle se mit à rire :

« Vous voulez donc jouer un tour à mon oncle? J'en suis I

— Votre oncle est le meilleur des honmies; mais nous pouvons dire entre nous, sans offense, qu'il n'a pas l'esprit aussi large que l'océan Atlantique. Je lui demande un petit service pour mon pauvre Gontran; il me l'a refusé tout net.

— Pour M. de Mably! Je me charge de ramener

ai

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mon onde. Ce jeune homme est votre parent; il sera le mien dans quelques jdurs, et...

— Votre oncle voua dira non, comme à moi. Il y a des raisons d'Ëtat que vous n'avez pas besoin de connaître.

— Mais je suis femme, grâce à Dieu, et les rai«* sons d*Ëtat n'ont pas de prise sur nous.

— Bon! bien parlé. On enjambe par-dessus la tête du bonhomme, et l'on va droit au but. Vous m'avez dit hier que vous étiez intime avec les Pi* chard de Lyon!

— Sans doute; aprto?

— Non-seulement avec W^ Félicité, mais avec son père et sa mère?

— Ils m'ont toujours gâtée depuis qu'ils me connaissent, et si j'sd eu un chez moi depuis la mort de mes pauvres parents, c'est chez eux.

— A merveille! ils adorent leur fille?

-» Une fille unique! Gomment ne seraitrelle pas maîtresse au logis?

*--- Et M^ Félicité? Elle ne voit que par vos yeux; elle n'en fait qu'à votre tôte. Ça, vous me l'avez avoué.

<*- Dites qu'elle est mon esclave» et n'en parlons plus.

— Donc, die prendrait un mari de votre main^ et le père et la mère Pidiard n'auront qu'à dire amen^ si elle leur fait cadeau d'un gendre.

I — n se peut... je ne sais... mais je croyais que vous aviez un service à me demander... pour une autre personne.

— Justement! pour Mably. C'est lui que nous marions à W^ Félicité. »

Valentine bondit sur sa chaise et répondit avec un trouble évident :

c Y songez-vous? Mais c'est impossible! C'est... Mon oncle avait raison. Comment une idée pareille vous est-elle entrée dans l'esprit? D'abord, Félicité est trop jeune pour songer au mariage.

— Et les petits projets que vous me contiez Mer? Et les ouvertures qu'on a Mtes, il y a plus de six mois, à un garçon de ma connaissance? Trop jeune! Vous parlez comme une maman qui refuse un monsieur et qui a peur de se brouiller avec lui. Mais elle court grand train sur ses vingt et un ans. M"* Pichard; elle a tout juste l'âge où l'on m'a fait tirer au sort, et le conseil de révision ne m'a pas trouvé trop jeune! Ëcoutez*moi, chère Valentine, et quittez ce petit air effaré qui vous rend trop jolie ; vrai! ça me donnerait des distractions. Vous aimez votre amie; moi, j^ai pour mon cousin un dévouement de caniche : entendons-nous pour faire le bonheur de ces deux enfants-là. Contran est tout ce qu'on peut rêver de mieux dans notre genre; beau nom, jolie figure, éducation superbe, de l'esprit, pas un sou de dettes; il a tout payé, l'heureux coquin! Ce n'est pas comme moi. M"' Pichard sera contente de lui, elle l'aimera comme une grosse folle, et la vue de leur bonheur doublera le nôtre. Les voyez-vous ici, l'été prochain, tous les deux, avec nous deux ! Quel steeple-chase d'amour! Moi, rien que d'y penser.

j'en pleure de tendresse. N est*ce pas là ce que vous demandiez au bon Dieu, et elle aussi? Y auraitil rien de plus channant? Les deux amies de pen* sion épousant deux cousins! Mais vous seriez cousines ! . Vous seriez du même monde ; vous vous verriez tous les jours, à la ville, à la campagne, partout; on ferait des voyages ensemble I Contran serait parrain de notre petit premier; vous, vous seriez marraine chez eux! Là, vous pleurez! J'en étais sûr. Enfoncé, le père Fafiaux ! 9

Valentine sécha ses yeux par un miracle de volonté, et répliqua d'une voix un peu tremblante :

< Est-ce M. de Mably qui a eu cette idée-là?

— Lui ! le pauvre garçon ! Et comment voulezvous?... Il avait d'autres chiens à fouetter! D'ailleurs il ignorait jusqu'à l'existence de M"* Pichard. C'est moi qui ai trouvé ce moyen de sauvetage, je lui en ai parlé dès hier, et...

— Et il n'a pas dit non?

— Dame! arrêtez un chat qu'on mène noyer et offrez-lui une jolie fille avec cinquante mille francs de rente; vous verrez s'il dira non.

— Je comprends. Mais il y a d'autres filles au monde que Félicité Pichard, et si votre cousin pense réellement à se marier, il pourrait trouver mieux, peut-être!...

— Ma foi! je lui ai parlé de celle-là, parce que nous l'avions pour ainsi dire sous la main. Les trois quarts des mariages se font comme ça, par approche.

— Quitte à se défaire au bout d'un an, par 9épa« ration.

— Qu'est-ce qui vous fait supposer?...

— Rien. J'ai peur seulement que mon amie «t votre cousin ne soient pas créés l'un pour l'autre.

— Je réponds de lui , et vous m'avez répondu d'elle.

— Je ne vous ai pas promis qu'elle plairait à ce jeune homme.

— Et pourquoi ne lui plairait-elle pas? Elle est d'un sang très-bon et d'une conformation présentable.

— Si vous examinez les gens comme des bétes à vendre, nous aurons du mal à nous accorder. Félicité est une de mes compagnes; je me coudrais la bouche plutôt que d'en parler mal; mais celui qui l'épousera est sûr d'avoir une femme tout à fait ordinaire.

— Où est le mal? Gontran n'est pas à la recherche d'un phénomène.

— Encore veut-on avoir chez soi quelqu'un qui vous comprenne.

— N'ayez pas peur 1 Le gaillard est homme à se faire comprendre.

— Dans tous les cas, elle n'est pas femme à lui répondre.

— Alors disons qu'elle est une oie et . n'en parlons plus^

.— Quel plaisir trouvez-vous à insulter mes amies?

— C'est moi qui l'insulte, à présent ? Qu'ai-je fait.

que de résumer en un mot ce que vous disiez en quatre?

^ J'ai dit simplement que M^^' Pichard, malgré certaines qualités que je me plais à lui reconnaître, n'était pas à la hauteur du parti que vous lui destinez. Otez-lui sa fortune, qui d'ailleurs n'est pas énorme, vous verrez qu'elle n'est ni assez jolie, ni assez intelligente, ni assez aimante, ni assez rien du tout pour épouser M. de Mably.

— Mais sapristi l vous m'étonnez, car je l'ai vue.

— Eh bien?

— Je ne vous connaissais pas encore, c'est vrai ; je n'étais donc pas amoureux de vous. Mais lorS' qu'on m'a parlé d'un mariage avec elle et qu'on me l'a montrée, je l'ai trouvée assez bien pour moi!

— Pour vous, peut-être ; mais pour lui, non.

— Comment ? comment ? »

^ Valentine se mordit la lèvre. « Je veux dire, reprit-elle, que M*^' Pichar4 est trop provinciale pour épouser un homme qui a passé presque toute sa vie à Paris. C'est un défaut peu sensible à vos yeux conmie aux miens, car nous aimons notre vieille province, et le ton, l'accent, les habitudes de ce brave pays lyonnais nous causent même une sorte de plaisir ; mais l'impression ne serait probablement pas aussi bonne si Félicité devait être jugée par un Parisien de fine race comme celui dont vous parlez.» Elle s'en tirait de son nûeux, la pauvre petite I Elle cherchait à noyer dans un long commentaire le mot terrible qui lui était échappé.

216 IiA VIEILLE R0C3HE

Lambert ne put ni le relever ni surtout l'approfondir sur l'heure. Outre qu'il avait la conception un peu lente, il était trop préoccupé des intérêts et des dangers de Gontran.

« Ainsi donc, s*écria-t-il, voici un brave garçon qui devra s'en aller en Grimée, coucher sous une tente et peut- être se faire couper en deux par un boulet, parce que W^^ Pichard prend ses robes chez M"» Moufflet et ses chapeaux chez M"" Verjus I Votre meilleure amie n'est pas digne de lui, parce qu'elle a l'accent lyonnais, parce qu'elle dit Ly-on, comme vous, comme moi, comme toutes les personnes réunies à La Bahne, excepté deux ou trois I Et parce que Félicité n'est pas à sa hauteur, selon vous, c'est lui qui doit faire mettre son pauvre corps en charpie ? Voilà bien ce ^e j'appelle un raisonnement de femme ! Et savez-vous dans quel moment le pauvre diable s'en va là-bas ? On tape dur; votre oncle en parlait tout à l'heure à mon cousin Lanrose, et j'aperçois un journal qui ne nous promet pas poires molles, si j'ai compris ce qu'ils disaient entre eux. Valentine ! vous aimeriez donc ça, qu'on pût vous reprocher la mort d'un pauvre jeune homme î

— Me reprocher ? à moi ? Ah ! c'est trop d'injustice, et ma conscience se révolte à la fin l Suis-je cause de la ruine de votre cousin î Est-ce moi qui lui ai dicté ses fantaisies guerrières ? Si vous croyez pouvoir le retenir en France et le sauver, sauvez-le ! Vous me rendrez heureuse, oui, monsieur, plus heureuse que je ne saurais vous le dire. Trouvez-lui

une femme & Lyon» trouvez-lui en dix à choisir, si tant est que ses habitudes papillonnes lui permettent de faire un chok. Mais à quel titre, à quel propos vous plalt-il de me jeter dans une intrigue matrimoniale ? Il me semble que mon âge et ma po sition devraient me protéger un peu. Que ne vous adressez-vous à M"® de Rosemitte ou à quelque autre monomane de son espèce ? Il n'en manque pas, grftce h Dieu, de celles qui Croiraient leur journée perdue si elles n'avaient marié personne avant de se mettre au lit I Quant à moi, je crois £adre un assez bel effort en me mariant moi-même, et celui qui profite de ma folie n'a pas trop bonne grâce à me demander rien de plus. »

Elle se leva sur cette phrase et s'en alla vers la compagnie, comme une voiture qui poursuit sa course après avoir écrasé quelqu'un.

Le malheureux Lambert, abandonné à lui-même, mit ses idées en ordre comme il put. La question Pichard lui semblait non-seulement compliquée, mais tout à fait désespérée, dès que Valentineetson oncle disaient non. Mais, à force de débattre les raisons que sa future et M. Fafiaux lui avaient données, il en vint à s'alarmer sur son propre bonheur. Deux ou trois lambeaux de phrases bourdonnaient à ses oreilles sur un ton presque menaçant. Quelques ef- ' torts qu'il fit pour se rassurer lui-même, il éprouvait au fond du cœur un malaise vague ; sa confiance mollissait. La dernière boutade de Valentine, la façon dont elle avait levé la séance, certaines pa-

Sl8 LA VIEILLE ftOCHE

Toles échappées dans le courant de la discussioui le tenaient agité et mal en point.

Sans prendre à la lettre certains mots qu'il se rappelait d'ailleurs assez confusément, il se sentit comme enveloppé dans une sorte de proscription dont M. de Mably aurait été la première victime. Pour sortir d'embarras, il ne trouva rien de mieux que d'appeler son ami à la rescousse.

Gontran venait d'enseigner le jeu du solitaire à M*»" de Haut-Mont, qui s'était reprise & ce propos d'un nouvel amour pour lui. H se rendit au premier signe de Lambert, et devina dès l'abord que les car* tes étaient brouillées.

a Mon pauvre vieux, lui dit le baron, tes affaires vont mal.

— Ouf! tu m'avais fait peur; j'ai craint qu'il ne s'agit des tiennes 1

*- C'est que les miennes non plus ne vont pas fort.

— Alors, parle-moi vite et laissons ce qui me re* garde. Tu sais que je n'ai jamais cru à M'^^ Pichard, ainsL..

— Moi, je persiste à croire qu'elle t'irait comme un gant; mais il y a un boisseau d'anguilles sous roche.

— Les parents? Je ne t'ai pas pris en traître, tu vois.

-~ Les parents ne savent rien de rien. C'est le père Fafiaux qui se met en travers et surtout. .. "- Quoi l mon doux ami Fafiauxl celui que j'ai

séduit? qui doit me marier, m'enrichif, me Qouaser aux honneurs? Entre nous, je m'en moque.

— Il est allé je 9e sais où, dans une de leurs bou'* tiques à renseignements, et dame...

— C'était prévu. Et mes autres ennemis ?

— Tu vas être bien étonné : Valentine 1

— Cela, je t'avoue que je ne l'aurais pas cru. Avec sa jolie figure ouverte et ses grands yeux intelli* gents, elle méritait d'avoir l'esprit plus large. J'avais une vraie sympathie pour elle, et tiens I je Taime encore... tout en lui reconnaissant le droit de me haïr.

•*-- Merci de ces bonnes paroles I Du reste, elle ne te hait peut-être pas. Elle a lâché dans la conversation quelques mots vifs à ton adresse; mais elle m'en a dit bien d'autres, pour ma part. Et la pauvre Félicité, donc ! c'est elle qui a reçu son compte I Somme toute, je n'y comprends plus rien. Valentine a ses nerfs, son amie est une oie, toi un coureur, moi.. . , je ne sais pas trop, mais elle a l'air de croire qu'elle est sacrifiée. Elle me trouve peut-être trop provincial pour elle, comme elle te trouve trop parisien pour M"« Pichard... Il me semble pourtant qu'il faut être Tun ou l'autre, du moment où Ton est Français. Tu lui as peut^tre dit, sans le vouloir, quelque chose qui n'était pas dans ses idées?

— Je n ai pas échangé quatre phrases avec elle.

-^ C'est ce qui l'aura contrariée. Les enfants n'aiment pas qu'on les laisse dans leur coin. Mais non I Ta as été plus aimable que moi. Après ça, tiens I

elle n'a peut-être topé sur toi que pour me faire de la peine. C'est à moi qu'elle en veut, c'est moi qu'elle déteste.

— Et à quel propos, grand enfant ?

— Estrce qu'on peut savoir ? A-t-on jamais vu goutte dans le cœur de ces oiseaux-là ? Écoute une bêtise qui me revient à Fesprit : c'est elle qui me l'a dite, il n'y à pas un quart d'heure. Je lui parlais de toi et de Félicité Pichard. « Jamais ! dit-elle, Féc licite n'est pas digne d'épouser M. de Mably. — « Mais, lui dis-je, j'ai failli l'épouser, votre amie, et « je la trouvais digne de moi. — Vous aviez bien € raison, » répond-elle d'un ton qui voulait dire : Vous n'allez pas à la cheville de votre cousin. Comment trouves-tu ça, grand connaisseur en femmes ?

— Extraordinairement gentil pour moi, surtout d*une enfant qui me déteste.

— Et pour moi, était-ce gentil?

— Moins.

— Et de me dire qu'elle fait déj& un assez grand effort en se mariant elle-même, sans qu'on la fourre encore dans le mariage des autres ? Si elle ne veut pas de moi, qu'elle le dise ! Ça me fera de la peine et ça dérangera pas mal de choses, mais je me connais : je n'en mourrai pas.

— Moi, je comprends qu*on en meure.

— Et moi aussi, parbleu ! Et je n'en parlerais pas si lestement si je ne triais TafTaire pour faite. Maid, puisque c'est décidé, conclu, irrévocable, pourquoi &*amuse-t-elle à me retourner sur le gril ? Dire que

^, Al- A.

HP* Pichard est assez bonne pour moi et qu'elle ne mérite pas d*en épouser un autre ! Mais, ^ ce compte'-là, je ne serais donc pas le garçon le plus parfait du monde aux yeux de ma future ? C'est à donner sa démission, ma parole d'honneur ! »

Valentine s'était esquivée pendant cet entretien ; ^rsonne ne la vit sortir ni rentrer. A son retour, elle marcha droit aux deux amis, qui réfléchissaient côte à côte sur un des grands canapés du salon.

Sans rien dire à Gontran, sans paraître émue de sa présence, sans dépenser même un regard banal à son profit, elle tendit les deux mains à Lambert et lui dit de sa voix la plus suave :

« Vous avez eu le droit de me juger bien mal : j'ai

été si méchante pour vous et pour... les vôtres! Mais c'est fini, je me repens ; me voici ^éte à faire ^out ce que vous désirez. >

Lambert se jeta comme un goulu sur ses deux mains mignonnes.

«[ Non, dit-il en balbutiant, c'est moi qui vous demande pardon ; je suis un maladroit, je m'y suis très-mal pris. Tu vois, Gontran I tu vois comme elle est bonne \ Elle m'aime, je l'adore ; nous serons heureux, et toi aussi ! »

M. de Mably crut voir passer un nuage sur le front de Valentine^ mais il avait perdu son fameux talent d'observation. Le récit qu'il venait d'entendre, le brusque retoiu* de M»* Barbot, le ton solennel qu'elle avait pris, le trouble qu'on devinait sous ses petits airs résolus, mille détails curieux, mais trop

fins et trop nombreux pour être saisis h la volée, tiraillaient son attention en tous sens et paralysaient ses moyens. Il comprit seulement que la situation se compliquait d*un nouveau mystère, et qu'il avait peut-être eu tort de se croire désintéressé dans le drame. Le spectateur assis à Torchestre se sentait entraîné vers la scène par une pente irrésistible ; il voyait arriver le - moment où il serait jeté sur le théâtre, tance à fiice avec le public et forcé de jouer un rôle dont il ne savait pas le premier mot. Ce cauchemar lui donnait froid : plus il approchait de la rampe, moins il était à la pièce.

Yalentine parlait avec efEort, Témotion lui serrait la gorge. Gontran n'entendait ses paroles qu'à travers im bourdonnement tumultueux. Lambert seul écoutait, parlait, raisonnait avec une aisance prodigieuse.

e: Ainsi donc, chère enfant, dit-il, la bourrasque est passée ? On aime encore ce gros Lambert ; et Ton ne croit pas faire un trop grand sacrifice en Tacceptant pour mari ? A la bonne heure l Grontran est là pour vous dire que je n'ai pas douté de vous une minute. Pas vrai, Gontran 1 »

M. de Mably inclina machinalement la tète, et Valentine devina son geste plutôt qu'elle ne le vit. Lambert continua de plus belle :

« J'étais certain que mon bonheur irait sur des roulettes. Mais, par exemple, je désespérais presque de ta félicité. Tiens i un vrai calembourg l celui-là s'est fait tout seul et je m'en lave les pattes. »

Gontran et Valentine en rirent à l'unisson, quoi* qu'ils ne fussent en gaieté ni Tun ni Tautre. Le rire est une petite convulsion qui ne s*explique pas toujours par la vue des ridicules d*autrui. Gontran se rappela, tout en se tenant les côtes, qu'il avait ri deux fois de la môme façon : la première, un matin qu'il allait se battre à Vincennes ; la seconde, en sortant de la rupture Brindisi.

<c Halte-là ! dit Lambert, votre gaieté m'honore et vous êtes bons pour moi tous les deux ; mais les affaires sont les affaires ; le temps presse, que diable I et nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Je pa* rie, ma chère Valentine, que la bataille d'Inkermann n'est pas étrangère au bon mouvanent qui vous ramène. Tu sais, vieux, le rapport officiel est au Afoniteur^ et nous avons perdu pas mal de monde. Mais, grâce à Dieu et à ma chère petite femme, les boulets de canon ne te regardent plus. »

Valentine reprit vivement :

« Je n'ai lu aucun journal et je ne me mêle point des choses de la guerre. Mais, réflexion faite, je crois que mon amie pourrait être un parti convenable pour votre cousin. Félicité est une excellente personne, elle ne manque ni d'esprit, ni d'instruction, ni de goût; elle n'est pas plus provinciale que moi, elle Test peut-être moins, et je puis vous affirmer qu'elle ne paraîtra déplacée dans aucun monde. On la citait au couvent parmi les plus johes, la toilette lui va très-bien ; quant à son cœur, il est d'or, et je dis, je réponds qu'elle saura mériter toute sa

vie Testimeet raffection d'un galant homme....»

Après avoir déroulé cet éloge avec une incroyable volubilité, elle s'arrôta comme essoufflée, tendit la main à Lambert sans tourner les yeux vers Gon tran, reprit un peu force et poursuivit :

ce Voilà, mon cher fiancé, la femme que nous pouvons offrir à M. de Mably. Je suis à peu près sûre qu'il lui plaira sans peine et cpie la famille Pichard donnera la préférence à notre cousin sur tous les fils de négociants riches. L'opposition de mon oncle n'entravera pas nos projets, si M. de Mably, comme j'en suis sûre, promet de laisser à sa femme le libre exercice de tous les devoirs religieux. On peut dès aujourd'hui écrire à la famille Pichard et l'inviter ici pour quelques jours afin que nos jeunes gens fassent connaissance. Il faudrait seulement que M. de Mably jetât les yeux sur ce portrait que je suis allée prendre dans ma chambre; car enfin, si par malheur mon amie ne devait pas lui plaire, je me ferais scrupule d'exposer deux pefôonnes à une déception toujours pénible, je crois. »

Cette seconde partie du discours ne sortit pas à beaucoup près aussi couramment que la première; l'effort était visible pour tout homme uji peu moins aveuglé que Lambert. Il y avait là-dedans trois ou quatre mots voulus^ solennels, décLsife et d'autant plus pénibles à prononcer.

Le petit portrait que M"* Barbot avait en poche ne pesait que quelques grammes; je crois pourtant qu'elle ne le tira point sans un effort de plusieurs

kilos. Elle le tendit à Lambert d'une main (pii tremblait un peu. Mais Lambert n'était pas Thomme des nuances.

« Merci, dit-il, merci, ma chère Valentine. Justement l'épreuve est superbe ; la photographie se tire à Lyon mieux qu'à Paris. Mais c'est qu'elle est encore embellie, M»e PichardI Tiens, toi, voici ta femme, et remercie ma belle chérie du cadeau qu'elle te fait! »

Gontran jeta les yeux d'abord sur Valentine, ensuite sur le portrait de Mne Félicité. Valentine était plus morte que vive ; ses belles lèvres rouges avaient subitement pâli. Les paupières, abaissées aux trois quarts, ne cachaient pas assez bien deux yeux renversés; la contraction violente des mâchoires faisait saillir un muscle du cou. Vingt détails,inf perceptibles à trois pas de distance, se réunissaient pour exprimer une phrase que Gontran seul entendit.

Au reste, M"« Pichard lui parut assez "bien : ni merveilleuse, ni laide, ni médiocre; plutôt gentille et appétissante. Si le hasard avait permis que cette héritière joignit à son million une beauté de déesse, je ne peux dire ce qui fût arrivé. Mais Gontran n'était pas subjugué par la beauté du portrait; il Tétait

en revanche par la beauté, l'amour et la terreur de Valentine. Dirai-je qu'il pesa le pour et le contre; qu'il sacrifia, de propos délibéré, un avenir sérieux à une satisfaction passagère! Eut-il au fond du cœur une arrière-pensée d'intérêt personnel? Rien de cela n*est vrai II avait le tempérament de presque tous les Français de son âge : son cœur était un vase agité,

LE MARI IMPRÉVU. Ift

Ita5 I4A VIEILLE ROCHE

partant im peu troidde, où Tégolsme, rintérèt, la l^îktéy le courage, la raison, la folie surnageaient tour à tour. La seule idée qui lui vint àTesprit en réglant le portrait de Félicité peut se rendre en quelquied mots : « Si je la trouve bien, je ferai pleurer Vauti^e. > Or, Tune était absi^te, et d'ailleurs elle n*éta)t pas (to celles qui vom font tomber à genoux. L'autre était là, elle était jolie, elle était amoureuse, et Tamour embeUit terriblen^nt une femme aux yeux de rhoxûme aimé.

Gontrs^n ne réâéohit pas à la sottise qu'il alisià, faire en repoi3^9itiGit une femme et une fortune; il né pensa qu'à ramener 1$ sourire sur les lèvres de W^ Barbot. Il ne se croyait pas épris de sa future cousine; s il avait découvert dan» un repli de son ftnie le germe d'un sentiment 9i mdéUcat, il Teût arraché avec dégoût^ ccasune le jardinier arrache un oignon égaré dans \m héiiotropeg. S41 avait pu prévoir que son refus tàxisit \dt màitàr^ souci à te brave Lambert, il eût peut^F^ batoacé we minute ou deux entre le oui et le noip^ , ent^i^e «la peur d'assombrir deux beaux yeux et le crhnie de gâter l^avenir d'un ami. iB dis plus : s'il avait su positiv^itent que Valentine Taimait d'une passion sérieuse, il se serait fait un devoir de la rei^oidir tout net, et la ebose était facile.

Trois mots d'éloge à l'adresse de M^^ Picbard r^etalent Valentine entre les bras de son futur, sans engager Mably avec personne. Mais non ; il ne songea qu'à la minute prés^te. £n vrai Français, il craignit

LE MARI IMPRÉVU i27

d'afQiger une enfant, il se donna la joie de ranimer cette beauté défaillante.

ce Mademoiselle, dit-il en rendant le portrait, je ne veux pas garder plus longtemps votre amie ; reprenez-la, s*il vous plaît, et donnez-la à un autre. Elle ne ressemble ni de près ni de loin à la femme que j'aimerai. »

Le plus beau rayon du soleil levant, éparpillé au mois de juin sur une corbeille de fleurs toutes scintillantes de rosée, ûé vous peindra que très-grossièrement le sourire qui éclaira les traits de Valentine. Contran jouit dé ce coup d'œil et se sentit payé, n venait de jeter un million parla fenêtre, sans compter une femme irès-capable de le rendre heureux; mais baste I après ce beau sourire de reconnaissance et d'amour, il eût donné quittance pour solde.

Lambert, qui n'entendait rien à ce genre de comptabilité, le prit par les épaules et lui demanda sMl voulait rire.

a Mais non, répondit-il, |e refuse tout de bon.

— On dit pourquoi, alors.

— Sais-tu pourquoi l'on aime?

— Certainement que je le sais ! On aime une jeune persoime parce qu^elle est jolie, bien élevée, de bonne famille, avec des relations, de la fortune et tout ; voilà comme on aime, mon cher, et si tu me peux prour ver queîP* Kchard ne mérite pas d'être épousée!...

— Je ne dis rien contre elle ; je défends ma peau.

— Mais elle n*est ni borgne ni bossue, cette jeunesse! Qu'est-ce qu'elle a pour te déplaire?

— Rien au monde. Mais, comme elle n'a rien qui •me séduise, nous n'en parierons plus. Est-ce dit?

— Mais quelle femme te faut-il donc, sauvage?

— Il ne m'en faut aucune de ce modèle-là;

— Je ne peux pourtant pas te procurer la belle Hélène! Elle est morte. Et si tu continues à faire le dégoûté, tu resteras garçon toute ta vie.

^ — Tu sais que j'en ai pris mon parti depuis longtemps.

— Mais si tu restes garçon, tu pars pour la Crimée!

A ce mot, Valentine tourna vers M. de Mably le regard le plus tendre, le plus suppliant, le plus effaré. Gontran sentit le coup et se dit : Pas de sottises! On ne veut pas faire pleurer la petite demoiselle en épousant ses amies sous ses yeux ; mais on est honnête homme avant tout, et le moment serait mal choisi pour lancer une jeune imagination dans l'absurde. Voici une maison très-joliment bâtie, qui a tout l'air de prendre feu : vite aux pompes!

Cette réflexion fort sage fut suivie d'un eflfet immédiat : « Mon bon ami, dit-il à Lambert, tu me connais; tu sais que les seules femelles capables d'exercer leur influence sur moi sont tes idées. Toi qui es jeune au fond et qui as gardé ton cceur intact, tu peux encore te passionner pour une jeune fille belle et pure, comme mademoiselle qui nous entend. Moi, j'ai dit à ce sexe charmant tout ce que j'avais à lui dire; mon répertoire est épuisé. De leur côté, les femmes m'ont rendu si heureux et si mal-

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heureux tour à tour, que je n'ai plus rien à craindre ou à espérer d'elles. M"* Pichard est charmante, si tu veux, mais ni elle ni une autre ne fera le miracle

de me donner une pulsation de plus à la minute. Il n'y a plus qu'un jeu qui m'intéresse, celui où les soldats se rangent comme des quilles sur le chemin des boulets. Voilà, pour le moment, la seule émotion qui m'attire. Si je ne t'ai pas répondu non^ la première fois que tu -m'as parlé mariage, c'est parce que l'événement me semblait impossible et que je ne voulais point désobliger un ami. Je te remercie, mon vieux Lambert, et vous aussi, mademoiselle; je vous cède à tous deux ma part de bonheur conjugal, et je m'en vais gaiement où mon désir me porte, où ma destinée m'appelle : à Sébastopol! :»

Lambert le régarda im bon moment en face et lui dit:

0c Je crois que tu ne te moques pas de nous et que tu déclares ta vraie pensée ; cependant, ton langage est tout changé depuis hier. Je n'ai jamais tant regretté d'être un homme simple et sans malice; il y a peut-être sous tes paroles des choses que je ne devine pas. Voyons, mademoiselle; vous avez plus d'esprit que moi, puisque vous êtes femme! »

Valentine tressaillit comme un enfant qu'on éveille en sursaut. Il poursuivit, sans voflr à quelle gène il la mettait :

« Trouvez-vous naturel qu'on refuse absolument, sans examen, une héritière aussi gentille et aussi riche que M^^e Pichard? Votre bon sens admet-il

SaO LA VIEILIiB BOGHE

qu'elle aoit plus effirayante à elle seule que cent cinquante mille cosaquesY »

La jeune flUe n'avait pas prévu cette interpellation naïve, où, pour mieux dire, elle ne s'était attendue à rien de ce qui arrivait. En apportant le portrait de son amie, elle avait suivi l'impulsion d'un amour désintéressé jusqu'à l'héroïsme : elle était descendue de sa chambre comme un condamné qui porterait au bourreau l'instrument de son supplice. Le premier mot de Gontran, ce reCiis net, rapide, presque gai, avait inondé son cœur d'une joie folle; mais l'idée de voir partir celui qu'elle aimait était veaiie l'abattre aussitôt. Elle ne savait pas si M. de Mably avait été sincère en proclamant son dégoût du mariage; un vague instinct l'avertissait que non. Et tandis qu'une armée de contradictions livrait dans son petit cerveau des batailles terribles, Lamb^ venait tranquillement lui demander son avis! On ht mettait en demeure de se prononcer sans délai sur cette question capitale : Voulez-vous perdre Gontran par les mains des Russes ou par la main de W^ Pichard? Autant vaudrait demander à un père s'il veut son fils bouilli ou rôti. Valentine ouvrit donc de grands yeux étonnés et ne trouva rien h répondre.

< Allons, boni s'écria Lambert, vous voilà maintenant plus interdite que lui? Qu'estrce qui se passe, mon Dieu I qu'es1>ce qui se passe? b

BP* Barbot fit un effort et balbutia deux ou trois phrases banales : elle n'entendait rien à la politique

LB MARI IMPRÉVU Ml

et ne prétendait pas diriger la conduite des hommes; M. de Mably ètifldt libre, et s'il voulait prendre conseil de quelqu'un, ce n'était assurément pa3 d'une petite pensionnaire.

Cette journée parut longue à tout le monde. Valentine eut grand'peine à refouler quelques larmes. Contran se demanda ce qu'il était venu faire à La Balme. Non-seulement il s'accusait d'avoir gâté le bonheur de son cousin, mais il craignait de prendre un intérêt trop vif à cette jolie fille. Elle lui avait plu dès la première vue ; tous les efforts qu'il faisait pour s'en détacher les enlaçaient plus étroitement l'un à l'autre. H ne pouvait comprendre par quel charme ou quelle autorité un intrus comme lui avait délogé le premier occupant sans coup férir et pris possession de cet aimable petit cœur. En toute autre occasion, il eût peut-être mal jugé cette nature légère et versatile qui semblait passer d'un amour à un autre comme un oiseau saute de branche en branche. Mais l'homme est plein d'indulgence pour l'infidélité qui lui profite. Combien de fois Contran lui-même n'avait-il pas voué une admiration sans bornes à des personnes qui lui sacrifiaient tous leurs devoirs! Non-seulement il l$ur faisait grâce du mépris, cette terreur des femmes coupables, mais il les trouvait héroïques de courage et de dévouement. En revanche, il s'était laissé aller plus d'une fois à mépriser les malheui'euses qui préféraient le pot-au-feu de la morale aux petits soupers de la fantaisie. D n'hésitait jamais à les pro-

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clamer sottes lorsqu'elles refusaient de l'entendre, et coquettes damnées si elles lui résistaient après l'avoir entendu. Un homme ainsi dressé, un élève émérite de la haute école parisienne pouvait-il blâmer sérieusement les caprices qu'on avait pour lui? Je voudrais bien y voir le moraliste le plus austère! Parions qu'un ermite, en pleine Thébaïde, gourmanderait sa pénitente avec moins de rigueur si elle lui disait aux premiers mots : Je vous aime. Contran pardonnait donc à Valentine la préférence tout à fait inattendue qu'elle lui témoignait. Il se laissait aller lui-même par moment à la dévorer d'un regard rapide, à saisir d'un coup d'œil l'image de ce petit être, à l'emporter comme une proie dans les plus intimes profondeurs de son âme pour la caresser loin du monde et s'en régaler discrètement. Mais il aurait cru faire une action infâme, en profitant de l'amour qu'il inspirait ou même en laissant brûler ce beau feu sans l'éteindre.

Mais réteindre, conmient? Le comte de Mably était trop homme du monde pour chercher à se faire haïr de Valentine. Le vieux moyen de comédie, qui consiste à guérir l'amour par le mépris, n'était pas dans ses cordes. Il voulait bien rendreservice à une famille embarrassée, mais sans sacrifier, par un jeu d'assez mauvais goût, sa dignité personnelle. En déclarant tout haut devant la jeune fille que le sexe féminin lui était devenu indifférent, en repoussant d'un mot très-net tous les projets de mariage, il croyait avoir fait le bien dans une juste limite et

'""^ayé sa dette à Tamitié sans commettre un crime de ^P^èse-amour. Dans le cas où, par impossible, le ca-

^^^^price de Valentine se fût trahi par des symptômes

Bérieux, son parti était pris ; il s'enfuyait sans tam- ^"^bour ni trompette. « Ce faisant, pensait-il, j'aurai ^^^encore rendu un petit service à Lambert. J'aurai •^"^fait table rase, délogé le pianiste ou le maître de ^ Manse qui occupait la place avant moi. Je pars lais^- ™^ sant la maison nette, et mon cousin ignorera toute "'^^ sa vie que j'ai joué le rôle modeste et désintéressé

"^ d'un balai. »

ut

ou L'AMOUR EST BATTU SUR TOUTE LA LIGNE

Tandifi qu'il se fortifiait dans ces honnêtes pensées, son cousin se livrait à un exi^cice pénible et tout à fait nouveau pour lui : il réfléchissait. Les événements de la journée avaient fini par entamer profondément sa confiance. Le brave garçon ne se défiait de personne ; il était sûr de Contran, il se fût fait scrupule d^accuser Valentine, et pourtant il roulait un doute dans sa tête; il soupçonnait le destin de vouloir lui jouer quelque tour.

Ne vous moquez pas de lui si j'avoue que, dans Texercice de la méditation, il était presque comique. Les hommes ne font bonne figure que dans leur travail accoutumé, n est à croire que Malebranche eût semblé ridicule à la chasse ; Condorcet eut si mauvaise grâce en commandant une omelette qu'il se fit cQuper le cou. Le baron de Saint-Génin était très-beau, l'épieu au poing, devant un solitaire aux abois ; très-beau, fourchette en main, devant une

omelette d'auberge ; il eut l'air d'un parfait nigaud à son premier début dans la gymnastique de Maiebranche et de Condorcet. Il cherchait en vain à s'abstraire au milieu d'une conversation générale; chaque mot prononcé autour de lui brisait le fil de ses idées, qu'il rattachait ensuite avec des grimaces désespérées. Il abondait en gestes, portait souvent la main à son front, se levait, s'asseyait, poussait de gros soupirs, écrasait les pieds du voisin ou posait son large séant sur la broderie de la voisine. Heureusement, Valentine était trop agitée pour voir ce qui se passait autour d'elle. Elle n'aurait pu le voir sans éclater de rire, et si un accusé qui fait rire son juge a cause gagnée, un amoureux qui prête à rire à sa future est perdu.

Le Moniteur passa de main en main jusqu'au dîner ; on commenta le célèbre rapport tout autour de la table, et M. Faflaux, au grand applaudissement des dames, battit l'armée française et le général Canrobert. Le marquis et Gontran lui tinrent tète de leur mieux, mais ils manquaient d'écho dans l'assemblée. Ce fut la première fois que M. de Lanrose se trouva directement engagé avec son ancien rival dans une conversation de quelque importance. Ils s'entendirent beaucoup mieux que personne n'eût osé l'espérer. Peut-être le marquis était-il déjà ramené vers Gontran par les services qu'il lui avait rendus ; un homme de cette sorte s'attache aux gens par le bien qu'il leur fait. Peut-être aussi avaitil remarqué l'excellente tenue de M. de Mably dans

ses rapports avec la marquise. Gontran semblait avoir noyé ses griefs et son amour dans le même oubli ; il ne laissait deviner ni un reste de dépit ni une arrière-pensée d'espérance, et il jouait ce jeu d'autant plus aisément qu'il était de bonne foi. Depuis son arrivée au château, il n'avait regardé qu'une femme dans les yeux : Valentine. Il fut charmé luimême de connaître un peu intimement ce célèbre marquis de Lanrose que la jeune génération admirait et imitait encore de son mieux. Il le trouva plus que * bien, et regretta que le souvenir de quelques vieux enfantillages ne lui permit pas de se lier tout à fait avec lui. Les deux rivaux se déroidirent ; mais personne ne devina si la belle Eliane en était heureuse ou fâchée. Elle semblait ignorer l'existence de son ancien adorateur. Vous auriez dit que les paroles de Gontran tombaient aux pieds de cette dédaigneuse comme les flèches d'un archer trop faible se piquent en terre devant l'ennemi.

Valentine attendit plus impatiemment que jamais la fm de ce dîner. Les dîners de La Balme duraient au moins trois heures. Le journal était resté au salon, sur la table du milieu; M*^"* Barbet espérait qu'en l'absence des hommes, à l'heure du cigare, tandis que la baronne de Saint-Génin battrait le rappel de son jeu, elle pourrait jeter les yeux sur cette fameuse bataille, et savoir à quels dangers Gontran allait être exposé.

Êour cette jeune fille élevée au couvent, le journal en lui-même était déjà chose mystérieuse, inconnue,

938 LA VIEILLE ROCBË

interdite, désirée et redoutée à la fois. Elle avait mis longtemps au nombre des péchés l'acte de déplier ce» feuilles défendues. A La Balme, elle voyait un certain nombre de journaux sur la table, mais aucune femme n'y touchait, de peur de prendre un papier pour un autre et de se brûler les doigts. Ce besoin de tout connaître au jour le jour, qui est devenu endémique chez les hommes, est incroyablement peu répandu chez les femmes ; on en voit de tort intelligentes vivre au milieu des journaux sans avoir jamais eu l'idée d'en ouvrir un.

Toutes les habitudes, tous les exemples, tous les scrupules s'effacèrent en moins d'un Instant dans l'esprit de Valentine. Elle voulut savoir ce que c'était qu'une bataille et résolut de lire à tout prix le rapport âii général. Sa jeune imagination colorait le récit par avance ; elle voyait couler le sang, elle entendait le cri des mourants culbutés sur les morts ; bref elle amplifiait en style de couvent (et de collège, hélas!) ce qu'un vainqueur raconte avec une simplicité militaire. Mais elle voulait lire ; il ne lui suffisait pas de deviner inîlle horreurs ; elle était devant cette bataille conime saint Augustin au spectacle du Cirque : tremblant de voir le sang, et incapable de tenir les yeux fermés.

Mais comment déjouer Tattention de quatorze ou quinze femmes? Elle prit le journal, le porta sur une autre table, le rapporta, le déplaça dix fois par ' les-mouvements les plus naturels; elle le tint môn'^' un instai/t devant ses yeux, plié comme un écra *

L£ MAHt IMPRÉVU m

maid il hii Ait impossible d'an rien lire. Elle ne savait pas même à quelle page chercher le terrible récit. On la força de se mettre au jeu dans le moment oti sa curîoffité surexcitée prenait un caractère maladif. Par un geste de chatte, elle lança son journal sous un meuble. Les hommes le cherchèrent toute la soirée ; elle le chercha même obligeamment avec eux, mais elle pril grand soin de ne pas le trouver : son siège était fait.

Lambert commît faute sur faute dans le cours de la partie ; il n'avait pas l'esprit au jeu. Tandis que ses parents et surtout ses parentes s'arrachaient leur malbeureca argent, il regardait Gontran, il étudiait Valentine; il sentait naître et grandir une conviction afBigeante dans son cerveau bouleversé. Il éprouvait le besoin de s'ouvrir à qu^qu'un, mais à qui? A Gontran? la confidence aurait eu Y sir d'un re^ proche indirect, et Lambert avait l'âme trop délicate pour attrister un ami dans le malheur. A sa liière? il la savait déjà médiocrem^oit disposée en faveur de M. deMably. La douairière avait, la dent dure; si Tamour maternel l'eût en^ainée à blesser ce pauvre Gontran, le baron ne se le f&t pardonné dé la vie. CSôpendant le loyal garçoti n'éctait pas homme à s'endormir avec un tel fardeau sur le cœur. S*il avait pu souvent digérer un cent de marrons sans ^prouver aucune interruption de sommeil , il était moin» aceoutumé à renfermer dés soucis en lui^ jfoéme. Dans eetle perplexité, il s'aVtea de conteor QQ^s peines à sa pltis notivelle et m phis kitime amie,

à40 LA VIEILLE ROCHE

la duchesse de Haut-Mont* Les confidences'd'amour s'en vont presque toujours aux cœurs qui ont ahné, comme Teau coule vers la rivière.

Le baron profita d'une petite querelle qui s'était élevée entre sa mère et la comtesse de Ghampsaison pour dix sous. Tandis que la galerie, mise en demeure de se prononcer, tremblait de donner tort à l'une des deux cousines, il se pencha vers l'aimable vieille et lui demanda quelques minutes d'entretien pour le soir même. M"' de Haut-Mont leva sur lui ses beaux petits yeux riants, et lui dit :

« Voilà les tristes finiits de la caducité ! Il y a quinze ans, personne n'eût osé... ou mon regard eût foudroyé le téméraire ! »

Lambert Tinterrompit d'un geste suppliant.

« Bien j reprit-elle à demi-voix. Venez ce soir, mon cousin, aussi tard que vous voudrez. Je vais donc apprendre enfin ce que c'est qu'un rendezvous! »

On se sépara vers minuit, selon l'habitude. Valentine comptait profiter de l'embrassade générale pour remettre la main sur son Moniteur ; mais elle l'avait caché trop avant sous le meuble. Elle put, sous prétexte de ramasser un mouchoir, promener son avant-bras dans un vrai trésor de poussière, mais elle n'arriva point jusqu'au journal. Recommencer deux fois une telle expérience était chose impossible. A toute heure, en tout lieu, sauf la nuit dans sa chambre, la pauvre fille était gardée à vue par quelques paires de bons yeux. Elle essaya de

rester la dernière, mais la politesse de ses futurs parents la poussa devant à coups de chapeau. £lle revint en courant sur ses pas, comme si elle avait aublié quelque chose; mais elle trouva deux domestiques qui éteignaient le feu^ les lampes et les bougies, tandis qu'un autre ouvrait les fenêtres et qu'un quatrième soulevait des nuages à grands coups de balai. Ce qui la consolait un peu de ces petites mé« saventures, c'est que les portes intérieures du grand appartement restaient ouvertes toute la nuit.

Elle ferma son cabinet, elle verrouilla sa chambre avec la ferme résolution de n'admettre personne et d'attendre que tout dormit dans le château. Elle attendit loiigtemps. n faut avoir connu ces petites angoisses pour savoir à quel point le vrai silence est rare. La solitude, le froid, la neig^, en éloignant ou en étouffant tous les sons du dehors, donnaient aux moindres bruits de la maison une importance terrible. On entendait crier les vieilles portes sur leurs gonds ; le pas des gros valets pes^ts grondait comme la foudre dans les combles; les chambrières au pied léger faisaient craquer les planches sous leurs pantoufles. De temps en temps, la girouette rouillée poussait un cô d'oiseau; unepersienne mal attachée souffletait brutalement la fagade. Ajoutez à cela mille choses inexpliquées ; le sabot d'un cheval heurtant le pavé des écuries voisines, le miaulement d'un chat enfermé dans la cave, une cavalcade de rats à travers les noix du grenier, le bâillement large et sonore de M. de Girenseigne ou le ronflement de

tX teARf IMPRivUé

LA VIEILLE ROGHB

Mm« de Gbampaaiaon, pluft belliqueux et plus farouche que tous les cuivres de l'armée. Les planchers mal joints et les cloisons bâties trop vite tamisaient comme une poussière de paroles hautes et basses, distinctes quelquefois , plus souvent inintelligibles , qui ne portaient plus le tiâd)re d'aucune voix et qui semblaient égarées dans la maison depuis des siècles.

Cependant notre ami Lambert s'était glissé chez la duchesse : il lui écrasait les deux mains dans une étreinte un peu trop cordiale, et lui disait en étouffant sa bonne voul :

c n n'y a que vous, ma cousine, qui puissiez me tirer de là. Vous connaissez l'amour comme celui qui l'a inventé ; c'est une chose de votre époque. Avec ça, vous avez plus d'esprit dons cette petite mouche du coin de Fœil que moi dans toute la tète.

-^ Passons, passons! Aux choses sérieuses, sambleu! Je me souviens qu'un jour le prince de W^esten-Sacken, un beau gargon, ma foi, mais tout neuf en ce temps-là dans la langue française, obtint un rendez-'vous comme celui-ci d'une des plus jolies femmes de Paris. Il commença un compliment qu'il avait sans doute appris d'avance, et le pauvre major s'embrouilla si bien dans les fleurs de rhétorique, qu'il s'enfuit tout honteux sans avoir profité du bon vouloir que je.... que mon amie avait pour lui. On s'amusa beaucoup de sa mésaventure dans un petit cercle de gens d'esprit, et le duc d'Elmar, qui était alors son rival, lui dit devant M. de Talleyrand et le

marquis de Bertainville : « Ce n'était pas la peine d'être Russe, mon cher! j> L'autre ne comprit pas, le mot était trop fin ; mais la dame avait l'esprit sensible à toutes les finesses, et d'Elmar, qui avait dépéri six mois durant, obtint par un seul mot ce que l'autre, godiche comme tous les héros, avait perdu par un discours. Mais je cause, je cause, et vous ouvrez des yeux énormes. Je ne vous dirai pas ce que le baron Chantepie dit un jour, ou plutôt ce qu'il fit à une petite personne qu'il adorait. H commanda pour elle deux amours d'éteignoirs criblés de perles fines, et les accompagna du billet que voici :

« Belle dudhesse (elle était duchesse), si vous < n'éteignez vos feux qui m'éblouissent, je n'oserai « jamais vous déclarer les miens. »

— C'est très-gentil, très-gentil, dit Lambert avec un gros sourire de complaisance. Tous ces gens-là étaient plus heureux que nous. Ils n'avaient qu'à parler, on les aimait tout de suite, ou bien....

— Mais non! mais non, jami! Quelle idée avezvous donc de notre époque? J'ai connu intimement une petite femme, pas plus haute que moi, qui

— Pardon! cousine; je ne dis pas ce que je veux dire, vous ne me dites pas ce que je veux savoir, et ça fait que nous pourrons causer dix ans sans avancer d'un pas. Crbyez-voùs que W^ Barbot aime votre serviteur ici présent? Voilà ce qui me tracasse; j'en ai mal à la tête depuis six grandes heures, et je ne sais plus où j'en suis.

su LA VIEILLE ROCHE

— Ehl la la I quel tonnerre! Vous entrez dans la question comme une charrette dans une église. Pourquoi donc ne vous aimerait-elle pas, cette petite? Vous n'êtes pas si mal tourné, mon cher, et malgré votre constitution tant soit peu percheronne, on devine que vous avez de la race. Écoutez : je connais une femme des mieux nées, dont le cœur s'est toujours montré plus regardant que pas un chapitre de Bavière. Nul n'a franchi le seuil de son boudoir sans avoir fait ses preuves; ou, pour mieux dire, ceux qui avaient besoin de prouver leurs quartiers, si bons gentilshommes qu'ils fussent, n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle exigeait d'ailleurs qu'on fût noble de cœur et qu'on payât de bonne mine. Eh bien, mon cher cousin (l'aveu est sans danger, car nous sommes, hélas! en 1854), la femme dont je parle ne vous eût pas consigné à sa porte! Cela dit, vous n'avez pas le droit de révoquer en doute l'amour très-humble et très-obéissant de la fafiotte que vous honorez! »

Lambert exposa lourdement, mais avec beaucoup de suite et de bon sens, les observations qu'il avait recueillies.

« Maintenant que vous savez tout, dit-il, rassurezmoi, vous me ferez plaisir. Je croirai qu'elle m'aime, si vous êtes bien sûre qu'elle n'est pas amotureuse de Gontran.

— Diavolo ! De Grontran? Vous n'avez pas connu son père?

— Très-peu, dans mon enfance.

LE MARI iMPRÉVn 245

— Croyez-vous donc, mon cher, que je Taie connu plus que vous? H était mon ami, pas davantage. C'est lui qui, le lendemain de la mort de M*' le duc de Berry, au milieu de quarante gentilshommes comme on n'en trouverait plus douze aujourd'hui. . . Mais revenons à cette affaire.

— Merci, bonne cousine! Vous coupez vos histoires; c'est que vous vous intéressez à mon jnalheur.

— Malheur? Eh! pas encore! A supposer qu'elle ait une petite préférence pour cet aimable garçon, elle n'ira pas le demander en mariage. Vous épousez, quoi qu'il arrive. Épouser, c'est posséder, mon gros cousin, et celui qui épousera cette petite, commencera, tudieu! par n'être pas h plaindre. Je comprends qu'elle ait reçu un léger coup de soleil sur la tête. Vous, vous êtes solide; mais, sans reproche, vous n'êtes pas brillant tous les jours. Lui, c'est la fleur des pois, et puis mauvais sujet l Ces petites masques ont beau dire : elles raffolent des mauvais sujets, tout comme nous. J'aurais aimé Contran, nioi, je m'en vante. Combien de temps? CM lo sa? N'ayez pas peur, c'est de Titalien. Mettons, dis-je, qu'elle l'aime à son tour. Reste à savoir combien de temps elle vous sera fidèle. Dans ce siècle de couvent, la vertu n'est pas introuvable. C'est une mode qui a pris çà et là, en province surtout, Ah ! surtout restez en province, mon gaillard I II y a quatre heures de la journée qui sont terribles à Paris : de deux à six; gravez ces chiffres dans votre mémoire.

Maintenant, si vous avez des enfants, le danger est presque éludé. L'enfant occupe d'abord, puis il surveille, il enlaidit enfin. Le jour où votre femme sera laide ou simplement fatiguée, personne ne vous la disputera plus. Au pis aller, que crsdgnez-vous? Un accident que vous ne saurez probablement jamais, s'il vous arrive.

— Excusez I En voilà des consolations! et une

.vraie morale parisienne I En un mot comme en cent, ma cousine, je ne suis pas si régence que Qa. Ma femme me manquerait, je le saurais bien vite, tout bon enfant que je suis I Et je lui tordrais le cou net et ferme, sans préjudice du galant, qui en verrait de grises I Mais nous n'irons peut être pas jusque-là. Rien n'est signé, Dieu merci. Les choses ne sont pas tellement avancées qu'on ne puisse se dépêtrer par un bon saut en arrière. Le tout est de savoir si la jeune persoime y va de bon cœur. J'en ai douté, et puis j!ai cru, et puis je ne sais plus que penser; Quoi qu'il arrive, je ne prêterai pas mon nom à une fille qui m'aimerait à moitié. Je vous préviens aussi que, si cette affaire nous craque entre les mains, ce n'est pas la peine de yerniv m'en proposer une autre. Yalentine ou personne, voilà mon dernier mot. Nos affaires iront à la diable; je m'abrutirai dans les estaminets; je me ferai une réputation de gueux; l'unique baron de Saint-Génin crèvera dans la peau d'un célibataire ; et ça sera bien fait pour elle, l'ingrate à qui j'aurais sacrifié chiens, parents et l'univers entier! »

B était si visiblement ému que la bonne duchesse ne put s'empêcher de rire.

< Mais, mon pauvre cousin, lui dit-elle, vous êtes amoureux en pleiii. Que ne le disiez-vous plus tôt? Je ne me serais pas époumonée à vous parler le langage de la raison. Ce dépit , ces fureurs, ces vœux perpétuels de célibat et d'inconduite, cette rage de vouloir tout ou rien,.me rappellent un jeune gentilhomme que j'ai beaucoup aimé, en tout bien tout honneur. Je portais en ce temp3*là une petite bonbonnière d'ivoire qui voyageait sans ces^e de ma poche à me^ lèvres. Le dessus, peint en minia* ture par Lagrenée le père, représentait un berger et une bergère suspendant des guirlandes aux pieds de la. statue de l'Amour. On savait dans mon inti* mité que ce bijou me venait du pauvre Anatole. •• Anatole d'And»reçieux , qui mourut avec tant de gloire à la prise du Trocadéro; Georges... c'est l'ami dont je vous parle, Georges de Ghampigneul* les, on peut dire son nom^ car, hélas 1 il n'est plus. •« D'ailleurs il n'y a rien qu'on ne puisse avouer dans cette histoire. Georges donc était jaloux de ma boîte, à tel point qu*il m'adjura cent fois de la jeter au feu. Comprenez-vous qu'un homme à qui l'on ne laisse rien à désirer... j'entends rien de permis... se rende presque fou pour une telle vétille? Il me déclara un beau matin, à sept heures, que disje? à... l'heure n'y fait rien... que si je lui refusais le sacrifice de mes bergers ^ il partirait le jour même, à midi, pour nie-de-France< Je n'en vou-

las rien croire et... mais vous dormez, cousin! »

Lambert releva brusquement sa grosse tète, qui, en effet, s'était un peu appesantie sur les deux mains. < Non, ma cousine, dit-il ; j'écoutais votre histoire. Je pensais à Valentine, à Gontran, au bonheur que j'aurais pu avoir, au malheur qui me tombe... et quand on a tant de choses à la fois dans Tesprit... vous sentez... d

n ressemblait à un écolier pris en faute.

< Allons ! dit la duchesse, on ne prétendra pas que l'amour vous 6te le sommeil. Heureux âge! Où est le temps? Le jour où je perdis ce pauvre duc, je croyais que le sommeil, effarouché par les soucis, avait fui pour toujours ma paupière. Mes femmes me mirent au lit malgré moi; j'ordonnai qu'on lais • sât tout allumé dans ma chambre, je me munis de cinq ou six romans pour amuser, s'il se pouvait, la longueur interminable de cette nuit sans repos. Eh bien, mon cher, je dormis quatorze heures. Maintenant, lorsque Morphée m'accorde ses faveurs pendant une heure ou deux, je promets à son temple une corbeille de pavots! t>

Lambert craignit d'entendre une autre histoire. « Ma cousine, dit-il, je ne veux pas abuser de votre complaisance. Voici deux heures du matin : Gontran couche dans ma chambre; il ne doit pas savoir ce que je suis devenu. Je vous remercie de vos bonnes paroles, quand même. Vous m'avez remis un peu de baume. Bien que d'avoir conté mes peines à quelqu'un, ça va déjà moins mal. Ne répétez rien à

personne : je ne veux pas faire de chagrin à Gontxan, ni laisser croire à Yalentine que j'ai douté d'elle, ni tourmenter maman, qui tient à ce mariage comme à la prunelle de ses yeux. Bonsoir, bonne nuit ; dormez bien, cousine. »

' n baisa la petite main sèche et regagna sa chambre sur la pointe des pieds. En passant devant la porte de Valentine, il ne put se défendre d'envoyer un gros baiser silencieux qui n'arriva point à son adresse ; dans un instant, vous saurez pourquoi

La duchesse, restée seule et plus éveillée que jamais, réfléchit un moment. Elle ne manquait pas d'une certaine suite dans les idées lorsque personne n'était là pour l'entendre : on ne peut pas se conter des histoires à soi-même. Elle se mit donc à penser droit devant elle, sans cueillir la fleur du souvenir à tous les buissons du chemin. Elle se rappela certains petits détails qui justifiaient un peu les inquiétudes de Lambert. Du reste, son goût sûr et son expérience des hommes lui disaient qu'en toute occurrence le beau Mably devait l'emporter sur son cousin. De blâmer le nouveau choix de Yalentina, elle n'en eut pas l'idée : à la place de M**^ Barbot, elle eût fait comme elle, sinon pis. Reâtait à décider si elle donnerait son appui au fiancé de la veille ou au bien-aimé du lendemain. Grosse affaire ! car enfin elle n'était pas venue passer un mois chez Saint- Génin pour lui ôter sa fortune et sa femme. D'autre part, son petit cœur, ce joli vétéran de l'amour, inclinait fortement vers Mably, fils de Mably. Que Va-

lentine épousât l'an ou l'autre, le dada familier y trouvait son compte : on repêchait un gentilhomme, on sauvait uû nom. Dans aucune occasion Mm Barbot ne pouvait) à elle seule, en sauver demL Le plus digne d'intérêt était Gontran, sans doute. Mais la duchesse avait plaidé un mois la cause de Lan^ert ; il était son parent : que dirait le marquis s'il appre-* nait que sa sœur avait trahi sa famille? La bonne dame tenait tète à son frère^ mais elle le i^e^^ctait dans le fond. Il était l'héritier du nom, le chdf de la maison de Lanrose; et les Lanrose avaient la loi sa- Hque, ni plus ni moins que les Bourbons.

Tout bien pesé, elle résolut de régler sa conduite sur le cœur de Valentine et de pousser cette petite du côté où elle pencherait, «c Dés demain, se dit-elle, je la confesserai dans un coin. Et pourquoi attendrais- je à demain? N'eiat^élle pas ma voisine? »

Aussitôt fait que dit, elle prit les pincettes et frappa deux coups à la cloison. Pas de réponse. « Dormezvous, ma gentille? » La gentille ne souffla mot. « Parbleu ! se dit la duchesse, puisqu'elle dort d'un si profond sommeil, je veux la prendre sans vert, tout interdite et tout ébaubie. Si je lui laissais le temps de se mettre sur ses gardes, je n'en tirerais pas une miette de vrai. Au saut du lit, on dit ce que Ton pense, la dissimulation n'est pas encore éveillée. En avant! »

Elle sortit dans le couloir et frappa doucement, puis assez fort. Rien, toujours rien. Elle se rappela

que le bouton de la porte rendait un bruit eec et sonore ; au premier effort qu'elle fit, la porte céda. Valentine, contre son ordinaire, n'avait ni tourné la clef ni poussé le verrou.

La duchesse tenait une bougie à la main ; elle la laissa choir en poussant un petit cri : le lit n'était pas défait et la chambre était vide !

M^'e de Haut-Mont retourna chez elle à t&tons^ prit un autre flambeau et vint s'asseoir devant le feu de sa petite anûe. Quelques charbons presque réduits en cendres indiquaient que personne n'avait tisonné là depuis une heure au moins.

Je ne sais pas si la duchesse était plus curieuse que le commun des femmes, mais je réponds qu'elle eût donné en ce moment la fameuse bonbonnière d'ivoire pour savoir où Valentine passait la nuit. Un mois plus tôt, on aurait pu supposer qu'elle rêvait au grand air, sous les arbres du paro, en compagnie de Turc et de Brutal, les deux chiens de garde. Mais la neige tombait à gros flocons depuis l'heure du dîner; elle devait s'élever à unbon demi-i^ed dans les allées.

Fallait-il supposer que la douairière avait emmené sa bru pour la semondre ou la questionner? L'heure était bien indue et la conférence bien longue. Que l'oncle Faflaux ?..• Non. La cellule de l'onde, cette humble succursale |du paradis, ne s'ouvrait pas la nuit aux jeunes filles. Quant à la tante deNarbonne» elle avait en partage le doux sommeil des marmottes, comme leur grftce un peu gauche et leur embon-

point rondelet. Aucune autre des femmes présentes à La Balme n'était assez liée avec Valentine pour la retenir si tard. D'ailleurs toutes, excepté Yolande et Ëliane, partageaient, à la vieille mode, la chambre de leurs maris. Ëliane et Yolande elles-mêmes ne pouvaient, sans choquer les convenances, garder une enfant chez elles. Chaque ménage avait deux chambres, il*est vrai, mais séparées par de simples portières.

Après un bon quart d'heure de méditation, la duchesse finit par ^oix elle aurait pu commencer. Elle parcourut tous les couloirs, un flambeau à la main, et appliqua son oreille à toutes les portes. Tout le monde donnait. Un instant la curieuse crut entendre le bruit d'une grosse querelle : c'était un simple ronflement de M»« de Champsaison. Sauf le perchoir lointain où Lambert et Contran dormaient en lignes parallèles, toutes les portes furent auscultées. La grande horloge sonna trois heures du matin ; la situation devenait grave.

Ce n'était pas qu'on pût rien supposer contre l'honneur de Valentine. Le château était loin de tout, clos à l'antique et gardé dans la perfection. L'imagination la plus vagabonde aurait épuisé ses ressources sans trouver dans cette aventure un centimètre d'étoflfe à roman. Ah I si Lambert et Contran ne s'étaient pas gardés l'un l'autre, je ne sais à quelles fantaisies l'esprit de la chère dame se fCit livré I Elle avait appris par de belles et nombreuses villégiatures en France, à l'étranger, en Angleterre

surtout, combien de pièges à loup, de chaussestrappes et de chevaux^ de firise la vertu rencontre après minuit dans les corridors d'un château.

Mais à la Grande-Balme ! Quand les deux seuls hommes à craindre étaient presque enchaînés comme les frères Siamois ! La seule chose à supposer, c'était que Yalentine était malade, somnambule, ou folle.

A toute fin, la duchesse alla frapper à la porte de son frère. M. de Lanrose avait le sommeil léger ; il sauta dans une robe de chambre et ouvrit. Éliane dressa l'oreille aux premiers mots de l'entretien et fut sur pied à la minute. On tint conseil debout, dans un désordre assez pittoresque, et les deux femmes parlant à la fois. Aurore mêlait fort agréablement toutes ses découvertes : l'impression produite par Gontran, les soucis de Lambert et cette écUpse de Yalentine qui annonçait quoi, un enlèvement, un suicide, un malheur, un crime ; en tout cas, rien de bon. Elle voulait que son frère éveillât toute la maisonnée ; qu'on fouillât le château de la cave au grenier; qu'on battit la campagne à dix Ueues à la ronde, enfin qu'on eût le cœur net de ce mystère inouï.

Le marquis, beaucoup plus calme, voulait qu'on se remit au lit sans rien faire, c Nous sommes ici, disait-il, pour assister au mariage d'un cousin et non pour faire la police de son bonheur. Soit qu'il trouve agréable d'écomer.par anticipation le gâteau de ses noceS| soit qu'un rival (mais je n'en crois rien) lui

maugô un peu de blé en herbe, ce n'est pas notro affaire, et le plus sage est de n'en rien savoir. Le tapage que nous ferons ne racoonunodera pas les choses ; il peut les mettre au pis. Une peccadille ignorée n'est qu'une peccadille; ébruitée^ c'est un scandale : coucbons«*nous I o»

Udàs Ëliane, qui avait rougi au nom de Gontran, manifesta le plus vif intérêt pour Valentine. « C'est manquer de charité, dit*elle, que de dormir àl'h^ire où le prochain nous réclame. Cette jeune fille est en péril; il y a une vie à sauver, peut*ètre une âme : courons ! Que de malheureux ont succombé parce que le secours des hommes était arrivé ime heure trop tard {

-*- Nous ferons votre bon plaisir, répondit M. de Lanrose, mais où courir*? où trouver cette jeune ûlle que ma sœur a cherchée à tous les étages du chftteaul Vous n'ôtes pas d'humeur à faire ouvrir les chambres et à demander aux hôtes de la baronne s'il n'auraient point par hasard W^^ Barbet chez eux?

— Non, reprit la duchesse, mais nous pouvons d'abord nous assurer si la petite n'est pas sortie. Je n'ai pas poussé mon inspection jusqu'en bas, et je ne suis pas encore assez mousquetaire pour affronter ce grand rez-de«ohaussée sans un homme. Venez, mon frère, sachons seulement par nous-mêmes que personne n'a bougé du château. Si les portes sont closes et les volets aussi, je vous tiens quitte : le demeurant ne regarde que Lambert. »

Ëliane et le marquis prirent le tCTips de compléter

leur toilette qui laissait à désirer plusieurs pièces iiufispensables. a: Je vous obéis à mon corps défendant, répéta Mi de Lanrose, et je proteste encore une fols contre Tindiscrétion où vous m'entraînez. Au moins, pour Dieu! ne faisons pas de bruit I son- ' gez que nous risquons de nous rendre ou* ridicules, ou coupables de lèse-hospitalité. »

Ck)mme il disait cesinots àvoixbasse en glissant le long du corridor, une porte s'ouvrit bruyamiùent à sa droite, et la douairière demi-vêtue s'informa de ce qui était arrivé. Les allées et venues de la duchesse avaient éveillé cette femme modèle, qui disait en se laissant voler à toute heure du jour : € Une maîtresse de maison ne doit dormir que d*un œil. s»

On lui fit ^gne de se taire, et on la repoussa dans sa chambre, où Élianelui apprit, avec les plus grands ménagements , qu'on cherchait W^"" Barbet. La pauvre femme eut un cri sublime.

« Ruinés 1 dit-elle en secouant ses cheveux comme les serpents des Euménides, ruinés! Nous mourrons sur la paille, et c'est la faute de ce gros enflé de Lambert! Un imbécile qui n'a pu empaumer sa pimbêche ! Comme si un garçon qui sait un peu s'y prendre ne faisait pas d'une flUe tout ce qu'il veut! Où est- elle? Qu'en a-t-on fait? Malheur à celui qui nous l'asouffliée! Je les rattraperai, morts ou vifs, et je leur planterai mes dix doigts dans les yeux. Si nous ne l'avons pas, nul autre ne l'aura; j'en jure par Notre-Dame de Fourvières ! Tout Lyon me rirait au nez si j'avais sacrifié ma chair et mes os à nourrir

trente personnes cinq semaines durant, pour voir les millions de cette satanée pécore s'en aller en eau de boudin ! > ^

Le marquis arrêta poliment ce discours, dont le style ne lui rappelait en rien les traditions parlementaires. Il objecta que M'^* Barbot n'était peutêtre pas perdue; que le plus court était de la chercher, et qu'il serait toujours temps de la maudire aprto.

Mais ce ne fut pas trop d'un homme et de deux femmes pour contenir cette haute et puissante mégère. Elle voulait courir, elle voulait crier, elle voulait enfoncer toutes les portes à coups de poing, ou renverser le château sur la grande pelouse, comme on vide une corbeille à ouvrage pour y trouver un dé perdu.

Deux flambeaux éclairaient la ronde-major. On descendit tout droit au vestibule. La grande porte était fermée à triple barre; aucun volet n'avait bougé. La porte de service qui donnait sur les communs avait la clef tournée dans la serrure et les verrous poussés à fond : personne n'était sorti par là. Restaient les fenêtres de l'appartement, dont quelquesunes s'ouvraient jusqu'à terre et mettaient le parc et les salons de plain-pied.

M«« de Saint-Génin enfonça les portes de l'appartement plutôt qu'elle ne les ouvrit. On avait peine à la suivre. En arrivant au salon de jeu, elle poussa un cri farouche où la joie et la terreur semblaient se confondre :

< La voUàl Dieu soit béni 1 Pourvu qu'elle ne soit pas morte ! »

Le marquis accourut sur ses pas; il futl)ientôt rejoint par sa soeur et sa femme. On aperçut Valentine évanouie sur un divan. Son bougeoir brûlait sur une petite table auprès d'elle, éclairant ses yeux éteints et ses lèvres toutes pâles. Le journal déployé s'étalait à ses pieds sur le tapis.

La douairière enleva ce beau corps dans ses grands bras, ce Victoire! cria-t-elle, elle n'est pas froide, elle n'est qu'évanouie, ça ne sera rien! De Teau, vous autres, et de l'air ! » Le marquis ouvrit les volets et une des hautes fenêtres ; la neige entra dans le salon avec une bouffée de vent qui balaya la flamme des bougies.

« Une poignée de neige! s'écria la baronne, c'est tout ce qu'il me faut. Mais plus vite que ça, tas d'empotés que vous êtes! :»

M. de Lanrose, toujours le même, lui donna delà neige comme il eût apporté des fleurs à une reine. Je crois pourtant qu'il souriait un peu. Pour un homme aussi fin que lui, le retom* dé la baronne à la simplicité des faubourgs était un spectacle digne d'étude. Il s'amusait de voir comme le moindre choc fait sauter par écailles ce vernis mince et fragile qu'on appelle éducation.

Cependant la duchesse relevait le journal et montrait à sa belle-sœur le rapport du général en chef. Le papier n'était ni taché ni mouillé, mais on voyait distinctement une vingtaine de petites boursouflures

LE MARI IMPRtvU. 17

258 LA VIEILLE ROCiHE

drcalaires. C'est ainsi que les larmes s'écrivent quelquefois sur le papier.

Si affairée que fflit la baronne, et malgré tout le mouvement qu'elle se donnait à cuisiner la résurrection de sa bru, elle saisit deux ou trois mots pleins de lumière : elle vit le marquis, sur un geste d'Éliane, dissimuler le journal dans sa poche : elle comprit que le général Ganrobert avait (à son insu, et contre toutes ses habitudes) meurtri le cœur de Valentine.

Une minute plus tard, elle yit Éliane se pencher sur la belle évanouie, saisir une fleur fanée dans son corset ouvert, la regarder de près et la passer au marquis avec ces mots significatifs : «Mettez ceci, je vous prie, avec la bataille d'Inkermann; c'est une rose qui n'a pas fleuri à Lyon. »

Mais la baronne n'eut pas le temps de creuser le sens de ces paroles : Valentine ouvrait ses grands yeux. On salua son réveil par des cris de joie ; les trois femmes l'embrassèrent, l'une avec avidité, comme Harpagon embrasse sa cassette, comme Sancho embrasse son outre; Tautre joyeusement, à la bonne franquette, à jolis coups de bec, comme une grive embrasse une cerise; la troisième froidement, gravement, religieusement, comme vous baisez la patène au mariage d'un ami»

La jeune flUe promena d'abord les yeux autour d'elle, conmie pour chercher quelque chose; elle regarda le divan, la table et le tapis. Presque aussitôt une sensation de froid vif l'avertit qu'elle était

, ^ LE MAJU IMPRÉVU ^9

peu vêtue : elle porta les mains à son corsage, s'y arrêta un instant et rougit. Ses lèvres s'entr'ouvrirent ; elle allait sans aucun doute trahir tous ses secrets au premier mot. La duchesse intervint et la pria de ne rien dire.

« Vous êtes lasse, chère enfant ; nous vous dirons demain comment vous vous êtes endormie dans ce salon. Le plus pressé pour le moment, c'est de vous mettre au lit. Êtes-vous bien réveillée? Tous sentez-vous la force de monter jusque chez vous ? Oui-dà, la voilà en pied, comme une grande fille. Elle grelotte un peu, mais c'est qu'il fait froid à La Balme. Quatre heures du matin, mon bel angel Allons, haut la patte, petit rat; nous vous aiderons. C'est joli, les enfants; c^ dort debout. Moi, quand j'étais petite, j'avais une nourrice qui m'invitait au lit psCt un mot des plus pittoresques : « Vite au paillot, disait-elle, les puces ont Qi faim ! ]» Elle a souri ; c'est à merveille. Au paillot alors, au paillot I »

On dit que la musique militaire abrège les étapes de moitié ; la duchesse abrégea l'étape en bavardant jusqu'au premier étage. Elle ne céda la parole à personne, congédia sou frère, coucha Valentine avec l'aide d'Éliane et de M"»' de Saint-Génin, et emmena ces deux dames avec elle. Ce ne fut pas sans avoir embrassé l'enfant une dernière fois. Elle lui glissa même quatre mots dans Toreille : « Pauvre chérie I on vous le donnera ! y>

Tandis que Valentine se pelotonnait dans son iit^

toute grelottante de peur et de froid, la baronne congédia sèchement ses deux cousines et s'enferma dans sa chambre sans leur demander aucune expli- ^ cation. Elle savait à quoi s'en tenir sur Gontran, sur Valentine et sur son fils I Le cousin était un intrigant, la petite une dévergondée, et Lambert un sot en trois lettres. C'était toujours dans cette forme laconique que la chère dame expédiait ses jugements. Du reste, elle n'eut garde de mettre les choses au pis. Son plan fut arrêté en quelques minutes et elle dormit jusqu'au matin comme les grands généraux à la veille de leurs victoires.

Dès huit heures, elle était levée, lavée, habillée, et elle attendait son fils à la bibliothèque. C'était là que tous les héritiers du nom de Saint-Génin avaient été grondés ou battus en cérémonie par leurs pères et mères, de temps immémorial. Les simples corrections s'administraient n'importe où : dans le parc, au jardin, à la salle à manger; petits soufflets, oreilles tirées, coups de pied par derrière et chiquenaudes au bout du nez, se donnaient et s'acceptaient en famille, sans que le donateur ni le destinataire en fussent autrement émus. Chaque héritier savait d'avance que son père avait un cert.ain nombre de horions à lui transmettre ; il se consolait par l'espoir de rendre un jour ces bijoux dé famille à ses propres enfeints. Vous trouverez encore cette tradition en vigueur dans quelques bonnes maisons de nos départements : le vieux sang est fidèle aux vieilles méthodes.

Mais la. bibliothèque de La Balme ajoutait aux moindres choses un caractère sérieux. De tout temps, les petits Saint-Génin l'avaient tenue en profond respect, et pour cause. Ce n'est pas seulement parce que les archives de leur maison, préservées par miracle en 1789, étaient rassemblées là, dans une armoire de fer : la terreur de la bibliothèque était bien plus ancienne que celle de Marat. Je suis tenté de croire que tous les héritiers de cette baronnie, à peu d'exceptions près, avaient appris à lire avec une extrême difficulté ; que la vue des livres leur avait inspiré dès l'enfance une peur diabolique; que la bibliothèque, transformée en salle d'étude, avait dû, par une conséquence trop naturelle, devenir un lieu de supplice. On y voyait certain anneau rouillé où le général de Saint-G^nin, l'homme de Jamac et de Moncontour, attachait son fils par le pied, selon la légende ; Lambert lui-même reconnaissait le clou fatal où ^on père allait prendre, en 1834, le martinet des corrections solennelles. Et le brave garçon, qui fût parti pour une chasse au tigre en sifflant un petit air, retrouvait quelquefois les fnssons de sa jeunesse, lorsqu'il jetait les yeux sur le terrible clou.

Il ne fut pas médiocrement étonné d'entendre que sa mère lui donnait rendez-vous dans ce lieu peu fréquenté. Elle ne sortait jamais si matin de la chambre, et souvent k neuf heures et demie son fils était allé l'embrasser dans son lit. Mais Lambert avait des habitudes de respect et d'obéissance qui

paraîtront peut-être enfantines et que je me contente de trouver admirables chez un homme de trente ans. Ce matin*là, tout justement, il eût donné sa chienne Mirza en échange d'un bon somme; il ne se fit pourtant pas prier.

a: Tu as de la veine, toi, dit-il à Contran ; tu t'es couché le premier et tu restes le dernier au lit.

— C'était écrit, répondit Gontran : « Les premiers « seront les derniers, d Là-dessus , le comte de Mably, qui dormait sur le côté droit, se retourna vers la gauche.

Lambert sauta les escaliers quatre à quatre, salua le marquis de Lanrose dans le corridor, et descendit à la bibliothèque, où la reine mère l'attendait debout, le^ poings sur les hanches.

a Âh çà, dit-elle (sans savoir qu'elle imitait Cicéron dans ses Catilinaires)^ est-ce que ça va marcher longtemps du même train?

— Quoi donc, maman?

— Votre bêtise, monsieur (on disait vous^ à la bibliothèque), et le rôle de dindon que vous jouez depuis trois jours?

— Mais, maman, je ne me suis pas aperçu...

— Il fallait vous apercevoir, incorrigible nigaud que vous ôtesl Encore un peu, l'autre scélérat, votre fameux ami, vous coupait l'herbe sous le pied! Il vous prenait votre femme, entendez-vous, et nous étions toi{^ sur la paille I

— }& vous jure, maman, que Gontran est incapable...

— n n'y a qu'un incapable ici ; cherchez-le dans votre chemise I Voilà deux jours que ces deux effroiités se font les yeux doux à votre barbe ; ils s'entendent, je le sais, j'en suis sûre, j'en ai la preuve..., et vous?

— Moi, je commençais à voir que Valentine avait comme un penchant pour lui; maïs qu'il ait rien fait pour Qa, je le nie... ou du moins j'en serais bien étonné.

— Ah I vous saviez qu'elle l'aimait, et vous restiez tranquille?

— Je n'en étais pas qncore bien sûr, maman; j'étudiais.

— Quand on est bâti pour l'étude comme une chèvre pour ramer des choux I Et si vous aviez été sûr, qu'auriez-vous fait? Dites?

— Mais, maman; j'aurais dit à Valentine qu'elle est libre.

— Impertinent ! Tenez ! >

Ce qu'elle lui donnait à tenir, c'était un beau soufflet bien firanc et bien sonore. Les murs de la bibliothèque ne s'écroulèrent pas au bruit, ils connaissaient cette musique; mais Lambert rougit comme s'il avait été frappé par l'apoplexie en personne, et les larmes lui montèrent aux yeux.

« Ma chère mère, dit-il, on ne devrait pas parler cette langue-là à ceux qui n'ont pas le droit de répondre. »

Mais son calme exaspéra la reine mère au lieu de l'attendrir. Elle lui prit le collet à deux mains et le

secoua de toutes ses forces. < Lâche! lui criait-elle, tu déshonores le nom de Saint-^Génin. Tu te laisses manquer chez toi par un godelureau que je regretterai toute ma vie de n'avoir pas écrasé dans son œuf. A quoi me sert-il donc de t'avoir payé des leçons de sabre et d'épée pendant dix ans et plus, à quinze francs par mois! si tu n'as pas le toupet de défendre ton bien contre les intrigants de Paris?

— Vous êtes trop dure pour Gontran ; moi, je dois tout supporter de vous, même les injustices. Mais lui, c'est autre chose : il est mon parent, mon ami, mon hôte ; c'est vous qui lui avez écrit pour l'inviter.

— Et c'est moi qui m'en vais le flanquer à la porte, ton hôte et ton ami, puisque tu n'as pas le cœur de lui donner son va-fen.

— Vous ne ferez pas ça, maman! Je vous en conjure!

— Tu n'as donc de courage que pour le mal, vieux gamin que tu es ! Il s*est battu pour des grisettes 1 On m'a rapporté ce monsieur-là sur une civière, avec un trou dans l'estomac, parce qu'une ourdisseuse lui avait fait des traits pour un carabin ! Mais quand il s'agit de trois milhons, de tout pour lui, pour moi, pour le château de ses pères, il ne trouve rien de mieux que de céder sa femme et son argent et de rester là comme un hébété, bouche béante et la larme à l'œil l

— Maman, c'est impossible! Vous ne pouvez pas vouloir que je cherche chicane à mon meilleur ami!

— Je ne peux pas vouloir!... Mais je l'aurais déjà chassé, souffleté) tué, moi! si je n'étais pas une femme !

- Eh bien, moi je vous dis que vous ne lui ferez rien du tout; non, personne ne touchera un cheveu

* de sa tête, moi vivant! Je suis sûr de son honneur comme du mien, vous dis-je. Si Valentine voulait m'abandonner pour lui , il la refuserait. (îontran n'agira point contre mon mariage, il y aidera plutôt. Écoutez donc ! Quand on a vécu dix ans dans llntimité d'un homme, on a le droit de répondre pour lui. Je réponds pour Gontran. Mais je vous préviens que si, par un mot, par un geste, quelqu'un lui fait sentir qu'il est de trop dans la maison, je plante là mon mariage et je ôle en Crimée avec lui. Vous entendez, ma mère? C'est la première fois de ma vie que je vous résiste en face. J'en ai pourtant gobé d'assez fortes en trente ans; mais si j'ai la peau dure quand on ne tape que sur moi, j'ai Tamitié plus chatouilleusSy et vous en verrez la preuve : essayez ! »

La (juerelle ne fut pas sitôt finie; M*»® de Saint- Génin ne pouvait abdiquer en un jour l'autorité sans bornes qu'elle avait exercée jusque-là sur son fils. Elle donna trois ou quatre assauts, coup sur coup, mais en pure perte. A la fin, elle demeui^a tout étonnée et toute confuse devant cette pâte molle qui semblait avoir durci par miracle. L'enfant qui met au feu un morceau d'argile éprouve, je suppose, une surprise comparable à celle-là.

Cette fière parvenue n'avait plié devant personne :

gré d'avoir aidé de sa fortune à la liquidation d'un passé stupide et procuré une vie digne ou une mort glorieuse à un garçon qui méritait l'une ou l'autre indifféremment. Sa tendresse pour lui n'était pas tellement paternelle qu'il s'affligeât de le voir en danger; mais il se réjouissait à l'idée qu*beureux ou malheureux, Gontran ne pouvait plus qu'honorer le nom de Mably.

Les incidents de cette nuit lui inspirèrent une résolution subite; il voulut faire appel à la délicatesse de son ancien rival, lui révéler l'amour qu'il inspirait, le bonheur qu'il avait sous la main et le mettre en demeure de montrer ce qu'il valait, c A tout événement, pensait M. de Lanrose, ma démarche ne mettra pas les choses au pis. Ce jeune homme apprendrait sans moi tout ce que je vais lui dire : vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas une affaire. M^ Barbot est prise trop à fond pour que ses sentiments n'éclatent pas avant lundi. En éclairant le |eu dès ce matin, nous avons beaucoup à gagner et rien à perdre. »

Dans ces pensées, il cherchait le moyen d'entretenir Gontran en aparté, lorsqu'il fit la rencontre de Lambert. Tout était pour le mieux ; la Providence semblait concourir aux vœux du marquis, puisqu'elle lui aplanissait les voies. Il monta, sans perdre une minute, à la mansarde des deux amis. Vous avouerai-je qu'il sentit une violente palpitation au moment d'ouvrir la porte? Jamais peut-être il n'avait été plus ému dans l'escalier d'une maîtresse.

Ce n'était pas assurément son amitié pour Sainte Génin qui se traduisait par de telles angoisses; il y avait autre chose que vous comprendrez mieux dans la suite de ce récit, lorsque vous connaîtrez à fond le marquis de Lanrose. Ce qui lui étreignait le cœur en ce moment était surtout la peur de découvrir ijuelque sentiment bas dans le cœur d'un gentilhomme.

Vous rencontrez parfois, chez les marchands de curiosités, une vieille montre démodée, usée et même un peu cassée, mais qui marche admirablement ^t qui vaut cent fois mieux dans sa simplicité que tous nos mécanismes montés sur pierres fines. M. de Lanrose ressemblait à ces vieilles machines : ni la guerre, ni la politique, ni l'amour, ni l'âge, qui use tout, n'avaient pu attaquer le grand ressort de son âme, et ce ressort, que Montesquieu attribue* trop exclusivement aux hommes de la monarchie, c'était l'honneur. Le marquis était de ces gens qui donneraient volontiers cent louis pour qu'on ne leur en eût pas volé cinquante; dans le premier cas, il n'y a que de l'argent perdu; dans l'autre, il y a une perte d'estime : on est forcé de mépriser quelqu'un.

Grâce à Dieu, ce parfait galant homme ne fut pas condamné à la triste obligation de mépriser (Contran de Mably.

n s'excusa d'abord avec cette exquise dignité do certains vieillards : on est toujours tenté de leur demander pardon de leurs excuses. « Si je viens vous

révdiler si matin, dit-il au jeune homme, et si j'usurpe une femiliarité permise tout au plus à un ami intime, c'est qu'il y a des intérêts en jeu, des passions aussi, des devoirs peut-être. Vous en jugerez par vous-même, quand vous m'atirez accordé quelques minutes d'audience, s»

Contran se récria, comme bien vous pensez, et se hâta de dire qu'il était entièrement aux ordres du marquis.

M. de Lanrose lui conta tout ce qu'il savait directement ou par ouï-dire. Lorsqu'il eut achevé, le premier mot du jeune homme fût le cri de . la nature :

€ Allons! bon! voilà ce que je craignais! »

Il rougit aussitôt après, par réfleuon, car enfin son aveu manquait un peu de modestie. Dire qu'on a craint d'être adoré, c'est 'avouer qu'on s'en croit digne et qu'on a l'habitude d'attirer tous les cœurs à soi.

Le marquis' poursuivit son petit discours en ces termes :

<si Nous avons tous des yeux, et nous pourrions attester au besoin que vous n'avez rien fait sciemment pour éveiller cette passion subite. W^^ Barbet a reçu ce qu'on appelait de mon temps le coup de foudre ; mais personne àLaBalme ne vous accusera d'avoir visé au but; vous apportiez la foudre dans vos poches, le coup est parti tout seul ; c'est un pur accident.

— Bien plus qu'un accident, monsieur, c'est un

malheur, et je vous jure que persoime ne le déplore plus sincèrement que moi I

— J'en suis sûr. Maintenant, voulez-vous me faire Thonneur de chercher avec moi ce qui est à faire ? Nous ne pouvons pas désirer que notre parent et notre ami commun épouse une jeune fille qui se meurt d'amour pour un autre....

— Pardon! Mais....

— Permettez que j'aille jusqu'au bout. Je suis presque certain que notre bon Lambert, malgré les avantages.... tranchons le motl malgré le besoin qu'il avait de conclure cette union, se retirera spontanément dès qu'il aura appris ce que nous savons, vous et moi.

— Mais il l'aime, monsieur !

— Permettez-moi, de grâce. Lambert, disais-je, s'il voit jàe sa future aime sérieusement ailleurs, tirera son épingle du jeu et cherchera un autre parti.

— C'est qu'on n'en rencontre pas tous les jours I Et Lambert, entre nous, n'est pas d'une défedte facile. Il a trouvé W* Barbot ; il l'aime, elle est chez lui, le mariage est annoncé, il se fera, monsieur, il faut qu'il se fasse. Le caprice de cette jeune fille est né trop promptement pour avoir jeté des racines bien profondes. C'est une fantaisie d'enfant, un rêve de pensionnaire, rien de plus. Toutes les petites filles ont passé par là ; elles l'avouent à leur mari, quand elles sont un peu franches. Si l'on tenait à honneur d'épouser une femme dont le cœur n'ait battu pour

personne, on ne se marierait jamais. Lambert sait cela comme nous, et s'il l'ignore, par hasard, vous avez, monsieur, plus d'esprit qu'il n*en faut pour le lui faire comprendre.

— Quelle chaleur ! On dirait en vérité que vous craignez de subir les conséquences de votre victoire et de vous voir jeter Valentine sur les bras ! Il me semble pourtant que dans la situation ou vous eies . * .

— Dans ma situation, monsieur, lorsqu'un homme est réduit à s'expatrier, par sa faute, la grande affaire

est de laisser un peu d'estime et d'amitié derrière soi.

C'est pourquoi je me lève, avec votre permission, et je fais ma malle en deux temps. Aurez- vous l'obligeance de porter mes adieux et mes excuses à Lambert*? Si je prenais congé de lui moi-même, il me retiendrait à bras-le-corps : c'est un vrai diable. Avertissez-le seulement qu'il perdrait ses peines à me poursuivre : j'irai si vite et si loin que nul ne m'atteindra. Quant à M"« Barbot (sa voix trembla légèrement en prononçant ce nom démocratique), il me parait superflu de rappeler ma triste personne à son souvenir. Qu'elle m'oublie le plus tôt possible, c'est tout ce qui nous reste à souhaiter pour elle et pour moi. »

Il fit son sac en dix minutes, sous l'œil de M. Lanrose, et le marquis ne surprit pas dans cette âme vaillante une seconde d'hésitation. On devinait pourtant, sans grand eflfort de sorcellerie, que l'amour de Valentine n'était pas tombé sur un ingrat. Mais,

si ce brusque départ allait briser quelques fibres, Grontran dissimula fièrement son regret. Il descendit d'un pas léger, par l'escalier de service, avec son bagage à la main. Le marquis le suivit dans la cour des remises, il le vit à l'ouvrage, aidant le serviteur qui attelait le meilleur cheval de La Balme au dogcart le plus léger. Quand tout fut prêt, lorsque Gontran s'approcha du marchepied en étendant la main vers les rênes, M. de Lanrose l'arrêta un instant et lui dit :

€ Je regrette, monsieur, de ne vous avoir pas connu plus tôt. Soyez heureux : c'est le vœu d'un vieillard qui vous estime, qui vous aime, et qui voudrait avoir un fils comme vous. »

Là-dessus il l'embrassa énergiquement, et lui tourna le dos avec une précipitation que ni Gontran ni personne ne pouvait prendre en mauvaise part.

Le dog-cart roulait au grand trot lorsque Lambert sortit de la bibliothèque. Le premier mouvement de l'honnête garçon fut de courir à sa chambre pour serrer la main de Gontran. 'Il sentait comme un besoin de protester par un redoublement d'amitié contre les injustices de sa mère. Il trouva le nid désert et n apprit qu'à Técurie, après un quart d'heure de perquisitions et d'interrogatoires, que son cousin était sur la route de Lyon.

Il ne douta pas un instant que la douairière ou quelque autre autorité de la famille n'eût expulsé son meilleur ami. Cette idée le combla de honte et d*indispnation ; pour un rien, il aurait étranglé tous

les habitants de La Balme, sa mère et Yalentlne exceptées. Mais comme il avait du bon sens, il ne perdit pas un quart d'heure en récriminations stériles. Courir à Técurie, seller un cohj et enfiler la route de Lyon, fut pour lui Taffaire d*un instant.

Taime à croire que ni* la duchesse ni la marquise n*avaient commis d'indiscrétion : il fallait donc que les murailles eussent parlé, car toute la colonie de La Balme connaissait à dix heures les événements de la nuit. M. Fafiaux seul n'en eut vent ; Thomme du ciel était un peu comme ces astrologues qui ne voient pas devant leurs pieds.

Valentine attendit le second coup de cloche pour sortir de sa chambre ; elle descendit, pâle et tremblante, à la salle à manger. Durant la nuit et la matinée, son imagination s'était donné carrière : une longue insomnie et de rares instants de repos lui avaient présenté mille objets effroyables : ruptures, scandales, malédictions, batailles. Le premier homme qu'elle aperçut en descendant fut le chevalier de Grissac. n s'était emparé du colonel Sombrevaux, et lui démontrait un coup d'escrime avec sa Canne.

« C'est infaillible, disait-il ; j'attaque par un battement pour le déranger de sa ligne, je coupe et je tire dessous.

— Mais moi je pare seconde. Je riposte du tac au taCy et je vous embroche comme un poulet.

— Venez-y voir ! la ligne de seconde est faite pour les petits hommes : c'est notre triomphe à nous autres. Si Lambert me consulte, je ne lui dirai que ça :

ligne basse 1 Seconde ou demi-cercle ; ne pas sortir de là. Mably a presque la tète de plus; ca paraît magnifique : le bras est plus long, le développement des jambes est plus avantageux ; mais la ligne basse rachète tout. Vous avez entendu parler du fameux Bardounèche, le brigand de la Loire ?

— Le capitaine ?

— Commandant, s'il vous plaît. Je lui logeai six pouces de fer dans le flanc droit, là, rien qu'en liant l'épée. n avait justement six pouces de plus que moi! La (Quotidienne a relevé cette coïncidence. Nous nous battîmes au bois de Boulogne, qui était un lieu très-convenable en ce temps-là. Ils nous l'ont bien gâté, si j'en crois la chronique. Reste-t-il un terrain possible aux environs de Paris ? Non, puisque les modernes Saint-Georges sont réduits à courir la Belgique ou la Suisse, t^

Valentine lut la contrainte sur tous les visages et l'inquiétude sur plus d'un. M"* de Saint-Génin était pâle. On se parlait à l'oreille; elle crut voir qu'on la regardait beaucoup. Ni Lambert ni Gontran ne parurent ; on se mit à table sans eux, et personne ne fit de réflexions sur leur absence. La jeune fille n'osa pas demander de leurs nouvelles. M. Fafiaux l'innocent risqua une question. La douairière répondit d'un ton sec qu'ils étaient sortis l'un à cheval, l'autre en voiture, à vingt minutes d'intervalle, et qu'on ne savait pas ce qu'ils étaient devenus.

Les terreurs de M"' Barbot n'étaient que trop justifiées par cette nouvelle. La duchesse les aggrava

par une grimace compatissante, par une multitude de petits encouragements tacites :

« Allons, ferme! semblait-elle lui dire; il n*y aura peut-être qu'un ou deux bras cassés. >

Pour la première fois depuis longtemps le déjeuner dura une heure tout au plus. Yalentine se leva plus morte que vive ; elle suivit U^ de Saint- Génin qui s'éloignait en la regardant d'un air rogue.

a Pour Dieu, madame, lui dit-elle, accordez-moi quelques minutes d'entretien ! :»

La baronne la fit entrer dans une pièce sans feu, presque entièrement démeublée, qui servait de salle à manger lorsqu'on dînait entre soi. Là, Yalentine se jeta presque aux pieds de sa farouche belle-mère et lui dit :

« Je vous en supplie, apprenez-moi ce qui se passe I Y a-t-il du danger? Yous ne répondez pas ! Plus de doute, ils se battent I

— Yous l'auriez mérité par vos étourderies, terrible enfant !

— Je vous jure, madame, que j'en mourrais de douleur! Si j'ai été légère, inconséquente, le cœur n'y était pour rien. Je me laissais aller ; je ne savais pas, moi, à quels dangers nos moindres fautes exposent les hommes.

— Ainsi, vous regrettez ce que vous avez fait?

— Je n'ai rien fait de mal I S'il s'est glissé dans mon cœur un sentiment ou plutôt un trouble involontaire, j'ai prié, j'ai pleuré, j'ai demandé à Dieu de m'envoyer la force qui dompte les tentations.

Que fâut-il faire de plus ? Je suis prête, madame. Je me dévouerai toute ma vie à monsieur votre flls^; je le servirai comme une esclave,... et vous aussi 1 Je n'aimerai que lui, il aura toutes mes pensées : obtenez seulement qu'il renonce aux idées de vengeance ! Je mourrais s'il y avait une goutte de sang répandue pour moi. »

La baronne était bien sûre qu'il n'y aurait pas de sang versé. Son unique souci aurait pu se traduire en ces termes : « Pourvu que mon nigaud de Lambert ne nous ramène pas son cousin ! :»

Mais elle jouissait du trouble de Valentine. Cette femme, inférieure en tout à sa future belle-fille, et positivement enragée de voir son avenir à la merci d'une enfant, se vengeait avec délices. On l'avait dominée par l'intérêt ; à son tour, elle dominait par la peur. Elle s'amusa quelque temps des angoisses de la pauvre petite, elle sut même en tirer profit. Pour un rien, Valentine l'eût priée à genoux d'avancer le jour du mariage. L'innocente avoua ses infidélités vénielles, elle promit tout ce que Ton voulut ; elle foula aux pieds cet amour naissant, si frais et si brillant la veille ; elle arracha Gontran de son cœur. Ainsi, le même jour, à quelques heures de distance, deux êtres qui semblaient nés pour vivre ensemble et qui s'étaient adorés dès le premier coup d'œil, renonçaient l'un à l'autre, et abjuraient solennellement leur amour.

ou l'on verra L'ÉTONNEMENT d'un FÉhMIER BT PLUSIEURS CHOSES INTÉRESSANTES

Lambert eut beau courir, il ne rejoignit pas son cousin sur la route. Il rencontra bien le dog-cart, mais vide et revenant au pas. Le cocher lui apprit qu'il avait déposé M. le comte à la gare, et pour la première fois Saint-Génin maudit le chemin de fer qui arrivait à Lyon depuis quelques mois.

Cependant, au lieu de rebrousser chemin, il poussa jusqu'à la gare. Non qu'il eût aucun espoir de trouver Gontran : il allait devant lui en vertu de la vitesse acquise, comme la grosse cavalerie qui ne saurait arrêter court. On rencontre souvent de ces natures lourdes et comme cuirassées; il faut un grand effort pour les mettre en mouvement, mais, une fois lancées, elles renverseraient les miurailles de la Chine : elles ont besoin d'user leur force et d'aller jusqu'au bout.

L'événement justifia par hasard cette course assez

illogique. Gontran n'était pas encore parti. En s*éloignant de La Balme, il n'avait consiùté que son cœur et sa loyauté ; c'est à Lyon seulement qu'il s'avisa de consulter l'itinéraire. Il s'aperçut alors qu'il avait deux heures devant lui, et comme il savait son Lambert sur le bout du doigt, il se mit en sûreté pour deux heures dans un café du voisinage. Mais Lambert, à son tour, prit des renseignements, et s'étant démontré à lui-même que Gontran n'était pas parti, il l'attendit de pied ferme. Le comte de Mably se sentit appréhender au corps à l'instant où il pensait prendre son billet pour Marseille.

« Prends^en deux, lui dit Lambert, ou n'en prends pas du tout! »

Il fallut s'expliquer; la discussion fut longue et permit au train de partir. Les deux cousins passèrent presque toute la journée ensemble, l'un refusant mordicus de retourner à La Balme, l'autre jurant qu'il n'y retournerait pas seul.

Gontran ne prouva pas sans peine à son ami qu'il s'était éloigné spontanément de La Balme. Lambert voulait à toute force que sa mère eût violé les lois de l'hospitalité ; il se faisait un point d'honneur de réparer ce qu'il considérait comme un crime. Il en dit tant sur ce point que le fugitif, après de longues tergiversations^ aborda brutalement la vérité vraie.

^ Je m'en vais, lui dit-il, parce que ta future est une enfant; parce que je suis un Parisien, bête rare et curieuse; parce que, sans penser à mal, elle égarait de mon côté une attention qu'elle te doit tout

entière; parce que je t'aime trop pour vouloir te faire tort d'une de ses pensées ou d'un de ses regards. Cpmprends-tu maintenant pourquoi je t'ai brûlé la politesse? Tu me connais, je ne suis pas assez fat pour me croire plus séduisant que toi. Mais, au milieu d'un personnel qu'on a vu tous les jours, depuis le déjeuner jusqu'à minuit, pendant cinq semaines, une nouvelle figure, un élément inconnu, si médiocre qu'il soit en lui-même, produit le même effet qu'un point trop blanc dans un tableau : ça tire l'œil, comme disent les artistes. Or, mon ami, tu tiens en ce moment la meilleure semaine de ta vie; ces quelques jours qui précèdent le mariage sont tissus d'or et de soie, pour emprunter le langage de ta cousine Haut-Mont. S'il entre un peu d'alliage dans le métal, on n'en sait rien ; si la soie est mélangée de quelques brins de coton, tout le monde Tignore. Il n'y a que des perfections dans une fiancée; il n'y a que des qualités dans un futur mari : chacun des deux représenta exactement, et sans les restrictions de l'expérience, l'idéal de l'autre. Jouis donc du présent, et chasse à coups de fourche l'ami ou l'ennemi qui jetterait, même innocemment, du poivre dans ton miel 1 Écoute : en arrivant ici, quand j'ai su par tes confidences que tu n'étais pas bien sûr d'être adoré à fond, je me suis promis de faire bonne garde, de débusquer l'ennemi s'il y en avait un, et de veiller sur ton trésor comme le tour* lourou qui garde la Banque de France et qui n'a pas dix sous dans sa poche. J'ai constaté avec joie que

â82 LA VIEILLE ftOCHE

tes craintes étaient folles et que ta femme avait le cœur libre ; il faut ca pour que Tapparition du premier passant venu lui ait donné des distractions si fortes. Tu n'as donc rien à craindre de personne, puisque le passant à passé. Je m'en vais plus rassuré sur ton avenir que je ne Tétais avant-hier matin. Embrassoûs-nous pour la dernière fois,laisse-moite souhaiter tout le bonheur que tu mérites , et donnemoi le bon voyage! »

Ni ce discours ni les bonnes raisons que Gontran fournit par douzaines n'ébranlèrent Tobstination de Lambert. Après quatre heures de débat, les deux cousins, lassés plutôt que convaincus, transigèrent, (x Je consens, dit le baron, à retourner là-bas sans toi, mais à une condition expresse : c'est que tu resteras à Lyon jusqu'à lundi, et que lundi, à sixheures du soir, tu viendras assister à notre mariage. »

Gontran tenait à partir au plus vite; que ferait-il tout seul à Lyon jusqu'à lundi?

« Et que ferais-tu seul à Toulon? D'ailleurs lundi, c'est après-demain ; et Lyon mérite d'être vu, que diable! C'est une ville qu'on peut admirer, quand môme on arrive de Paris. Tu m'as promis jusqu'au 24; je te garde jusqu'au 24 . J'ai donné tes noms et ton âge au maire des Bréaux, puisque tu dois être mon témoin avec mon cousin Lanrose. Je parie que l'acte est déjà tout du long sur les registres de Yélai civil; il n'y faut plus que les signatures. Veux-tu donc , par un caprice , bousculer tout l'état civil? »

Enfin Gontran se décida. Son retour à La Balme à

LE MARI ÎMPRÉVtî 283

rheure même du mariage ne pouvait plus nuire à personne. Il sentit bien au fond du cœur que cette solennité ne lui causerait pas un plaisir sans mélange. Toutefois , le désir de revoir encore Valentine eut peut-être quelque influence sur sa résolution.

Lambert ne permit pas que son cousin passât ces deux journées à l'hôtel. U le mena chez lui, sur cette place BeUecour qui est une des plus admirables du monde, et le remit aux mains de la vieille Louison.

Louison avait élevé son jeune maître; elle connaissait donc Mably de longue main, c Tiens, ma vieille, lui dit Lambert, voici un homme que je te confie : c'est le petit Gontran, qui a grandi. Ne le laisse manquer de rien, pendant deux jours qu'il courra la ville. La grande berline viendra le prendre lundi soir, et toi aussi. »

A ces instructions officielles il ajouta un avis secret :

« Je te préviens qu'il est devenu assez triste et môme un peu fantasque. Il serait capable de quitter la maison en catimini et de filer au bout du monde. Range donc ses affaires de façon qu'il ne puisse pas boucler sa malle sans ta permission.

— Compte sur moi, répondit la bonne vieille; tu feras mes compliments à la mère et à toute la sodété. »

Le baron repartit au galop pour La Balme. Valentine semblait l'attendre à la fenêtre du salon. Elle parut fort émue en le voyant arriver seul, mais l'é-

clat joyeux de cette bonne figure la rassura promptement. Il raconta du ton le plus naturel que son cousin Mably était retenu à Lyon par quelques affaires, mais qu'il avait promis d'assister à la noce.

Valentine fut gracieuse, presque tendre avec son fiancé ce soir-là. A table, au jeu, partout, elle répondit à ses empressements par le plus frais sourire et les paroles les plus douces. Seulement elle s'évanouit à propos de rien vers onze heures du soir. On la remit sur pied à force de vinaigre : puis, comme elle était assez faible, Lambert la porta jusqu'en haut. La duchesse la mit au lit et môme témoigna l'intention de lui tenir compagnie; mais elle préféra demeurer seule. L'oncle Fafiaux parut trës-étonné de cette syncope ; il assura que de la vie sa nièce n'avait éprouvé pareil accident.

Le lendemain, au petit jour, Lambert courut à 'Lyon. Tout le château dormait encore; les servantes lui dirent que Valentine n'avait pas sonné de la nuit.

A Bellecour, il trouva Louison toute seule. « L'oiseau est déniché, dit la vieille fille ; je ne sais pas quel plaisir il peut avoir à courir si matin dans la neige fondue. Mais ne crains rien ; ses bardes et ses papiers sont sous clef.

— Qu'est-ce qu'il a fait hier soir?

— Rien. Il a soupe pour rire : un petit guignon de pain et le blanc d'une aile de poulet. Je lui conseillais d'aller voir la comédie; il a mieux aimé s'ennuyer ici. Il s'est chauffé les pieds, il a cherché un

livre ; il n'a pas lu, il s'est promené, il s'est couché, il n'a pas dormi.

— Qu'en sais-tu?

— La bougie a brûlé jusqu'au bout, et il l'a éteinte au moment où elle allait casser la bobèche. Il a quelque chose, ce garçon-là. Lui qui â;ait si gai! Te rappelles-tu quand il me coupait mes cheveux pour faire des pinceaux? Eh ! j'oubliais : il a parlé tout haut pendant la nuit.

r— Ahl et qu'est-ce qu'il a dit?

— Gomment veux-tu que je le sache? Ma chambre est au-dessus, tu sais bien. Les paroles ne sont pas des souris pour percer les plafonds.

— Merci , Louison ; continue. Je reviendrai demain. Ne lui dis pas que tu m'as vu aujourd'hui. »

Lambert rentra au château par le chemin des fermiers; on était éveillé, mais personne ne sut qu'il était allé à la ville. Il eut encore le temps dé s'habiller avant la messe. Valentine pria avec une effusion qui fut remarquée. L'oncle Fafiaux admirait que le mariage, une institution tolérée plutôt que permise, apportât dans cette jeune âme comme un redoublement de ferveur. Il se réjouit à l'idée que sa nièce ne serait jamais semblable à cette scandaleuse petite duchesse de Haut-Mont, qui tenait son livre à l'envers en ce moment même.

L'excellent Saint-Génin employa le reste de la journée à faire sa cour. Il remplit ce devoir en conscience, à la satisfaction de toute la famille, sans excepter la douairière, qui n'était pourtant pas facile

à contenter, n eut encore de l'esprit; toutefois sa gaieté était peut-être un peu plus nerveuse que naturelle. Ce n'était pas l'eau qui coule de source, mais une eau forcée qui jaillit. Telle fut du moins l'impression qu'il produisit sur Ëliane et M. de Lanrose. Valentine lui donna la réplique; mais, elle aussi, fut jugée moins naturelle qu'à l'ordinaire. Ses grâces étaient un peu tendues et son enjouement voulu. Elle rit très-violemment après déjeuner : les larmes jaillirent.

A six heures du soir, juste comme elle allait goûter à son potage, elle fut prise d'une petite convulsion assez fréquente chez les femmes et connue sous le nom d'attaque de nerfs. M. Fafiaux protesta que sa nièce n'avait jamais été sujette à cette maladie; qu'il n'aurait pas manqué d'avertir la famille; que le devoir des parents était de déclarer le passif de la santé comme celui de la fortune, que...

<K Laissez donc! lui dit la douairière; dans quelques jours, elle se portera mieux que moi. »

Heureusement la jeune fille se remit assez vite, mais l'appétit ne lui revint pas. Elle causa, du reste, avec une gaieté, une fougue, un brio qui devaient rassurer toutes les craintes. Les séductions du jeu, qui depuis quelques jours la laissaient fort indifférente, la reprirent tout à coup ce soir-là. Elle pria spontanément M. de Saint-Génin de s'associer avec elle, mais elle refusa d'écouter ses conseils. Elle gagna beaucoup, puis perdit le quadruple de ce qu'elle avait gagné, et la mauvaise fortune l'égaya

Cent fois plus que la bonne. « Je suis charmée, ditelle, de voir que je saurais ruiner un mari! »

Ce soir-là, M"® de Haut-Mont essaya de savoir ce qu'elle pensait de Gontran : elle répondit par l'éloge de Lambert, et la pauvre duchesse se retira, de guerre lasse, donnant sa langue aux chats, qui n'avaient jamais rien croqué de si friand. >

Lambert retourna le lendemain matin à la place Bellecour. Louison l'attendait. « Pas de bruit î lui dit-elle : il dort depuis une heure ou deux. Hier, il n'a fait qu'aller et venir; il est sorti, il est rentré; il avait l'air d'une âme en peine.

— A-t-il mangé?

— Pas la grosseur d'une noisette ! Je lui avais pourtant fricoté de bons petits plats; mais rien ne lui dit : c'est comme un sort.

— Allons ! tant mieux.

— Comment?

— C'est vrai, ma pauvre vieille ; tu ne peux pas savoir. Mais, sois tranquille, tout s'éclaircira bien-; tôt. A la grâce de Dieu!

— Dis donc, eh! mon garçon! Sais-tu que toi non plus tu n'as pas l'air d'aller à la noce!

— Louison, mets-toi bien en tête que l'homme ne sait jamais où il va. A tantôt!... Aujourd'hui, tu peux lui dire que je suis venu; je m'en moque!

— On y dira.

— Écoute encore un mot. La Providence se charge quelquefois de nos affaires; dans ces cas-là, on serait bête de lui lier les mains. Si par hasard, au mo-

ment de partir ou même avant, dans la journée, il faisait mine de prendre son sac et de courir au chemin de fer, ne le retiens pas. C'est qu'alors Dieu voudra qu'il s*en aille. Tu m'entends bien? Laisse-le faire aujourd'hui tout ce qu'il lui plaira, ne le pousse ni d'un côté ni de l'autre. Je remets tout au destin, ma flUe, parce que le destin, vois-tu, c'est le bon Dieu déguisé en aveugle : il est encore un milliard de fois plus clairvoyant que nous. »

Il s'enfuit là-dessus, laissant sa vieille bonne fort intriguée et un peu soucieuse. De même que les animaux devinent parfois l'approche d'un orage, cette créature naïve, ignorante, illettrée, pressentait un événement. Elle avait vu son jeune maître plus troublé que de raison, elle comprenait dans son instinct que le comte de Mably n'était pas étranger aux agitations de Lambert. Quelque chose lui disait que les dernières paroles du baron enveloppaient comme un désir, une espérance vague : aussi attendit-elle avec anxiété le réveil du beau cousin. Il dormait encore à midi. Elle s'imagina un moment qu'il n'ouvrirait pas les yeux de la journée : le cas échéant, je crois qu'elle fût montée en voiture sans lui. Entre une heure et deux, il sonna pour demander de l'eau chaude, un coiffeur, et la clef de l'armoire où l'on avait serré ses habits. Louison affecta de croire qu'il était décidé à se mettre en voyage; elle s'avança beaucçup plus loin que son maître ne l'avait permis. Non-seulement elle conta les deux visites matinales que Lambert lui avait faites, mais

elle dit en propres termes que si les affaires de M. le comte lui commandaient de quitter Lyon, M. le baron le dégageait de toutes ses promesses.

Gontran ne vit dans ce message qu'une nouvelle et peut-être excessive délicatesse de son ami. a Non, dit-il, non, ma brave Louise, je ne profiterai pas de la liberté quïl me rend. Puisque j'ai tant fait que d'attendre deux jours ici, je veux aller jusqu'au bout et lui montrer combien je l'aime. »

La vieille riposta comme elle put, assez timidement, en femme qui n'a pas reçu d'instructions po*sitives : il tint bon. La nuit tombante le trouva cravaté de blanc, coiffé à l'air de sa figure par le meilleur artiste de Lyon, et very regtUar indeed dans son dernier habit d'Alfred.

U monta par quatre marches dans une berline d'apparat où trois bons gentilshommes du cru avaient pris place avant lui. Louison fut hissée sur le siège à housse, à la gauche du cocher en lampion, et l'équipage partit au grand trot dans la direction de La Balme.

Chemin faisant, le comte de Mably fut en butte aux aménités de trois seigneurs trop polis, qui l'avaient presque battu pour lui faire accepter une place du fond. La noblesse de province est un peu complimenteuse : ces messieurs se firent la main sur Gontran qu'ils savaient étroitement lié avec le futur mari. On lui servit coup sur coup l'éloge de Valentine, le panégyrique de M. Fafiaux, et l'énumération des biens réels que la jeune fiancée avait reçus en

290 LA VIEILLE ROCÎHE

héritage. Il était dit que le pauvre garçon endurerait le supplice de Tantale >8ans un demi-quart d'heure de répit.

A la porte du château, sous une marquise improvisée, Lambert attendait sa berline comme un accusé son arrêt. Il n'osa pas lever les yeux vers Louison, -encore moins lui demander si le chargement était complet. Les lampes du vestibule éclairaient mal l'intérieur de la voiture, et les lanternes ne l'éclairaient pas du tout. Le pauvre Saint-Génin reconnaissait chacun de ses hôtes à mesure qu'ils se montraient à la portière ; il en salua trois par leur nom, donna trois poignées de main, chercha vaguement une quatrième figure, ne la vit pas apparaître, et repoussa la portière avec un joyeux fracas.

« Tu ne veux donc pas de moi? » cria Gontran.

Il s'était attardé quelques secondes à serrer un plaid ou une couverture. Lambert poussa un cri, étendit les deux mains, arracha son cousin de la voiture comme on extrait un escargot de sa coquille, et l'embrassa bruyamment cinq ou six fois :

<i: Ah! te voilà! lui dit-il ; c'est bien toi ! Je te tiens ! Tune peux pas savoir... Mais tues arrivé; c'est l'important l Je crois.... je veux.... je suis bien aise, mon cher Gontran! Dieu soit loué! Je suis bien aise ! » Et cent autres phrases aussi décousues, aussi vides de sens et aussi pleines de cœur.

Pour le besoin de la circonstance, tout le rez-dechaustée de La Bahne avait été transformé en salles

à manger. On n'avait respecté qu un salon et la bibliothèque, et la foule entassée dans ces deux pièces s'y étouffait. C'est que la douairière, une fois en dépense, avait voulu frapper un grand coup. A ses trente invités, tous gens de la famille, elle ajouta un renfort de cent cinquante ou deux cents personnes, choisies dans le département du Rhône et dans le voisinage des Bréaux. Le maire^ l'adjoint, le conseil municipal de la commune, tous les vassaux et vavassaux de La Balme étaient conviés à la vieille mode. On leur avait fait cuire des porcs et des moutons entiers : il fallait que les races futures conservassent éternellement le souvenir de cette fête, et que la postérité la plus reculée célébr&t la munificence des seigneurs de Saint-Génin.

Vainement le petit père Fafiaux avait voulu modérer ces largesses : « Ah! taftt pisl répondait la dame, je marie mon fils et j'espère bien ne le marier qu'une fois. C'est donc une dépense qui ne passera pas en habitude, b

Crontran et son fidèle ami durent jouer des coudes pour arriver jusqu'à Valentine à travers cette cohue improvisée. Les hôtes du mois dernier, la duchesse si sémillante, Éliane si belle, Yolande si coquette, le marquis si élégant, M^n* de Ghampsaison si tranchante, étaient comme perdus, noyés, évanouis, dans le flot des nouveaux venus. Aucune voix connue ne perçait le murmure épais de la foule, ou si quelque note se détachait sur le fond, c'était par-ci par-là le juron d'un conseiller municipal en go-

guette. Les bonnes gens des Bréaux s'étaient un peu rafraîchis en attendant le dîner.

Yalentine avait quitté sa chambre aussi tard que possible : elle ne se résolut pas aisément à tomber au milieu de cette multitude. Protégée par son oncle, par son fiitur et quelques amis de la maison, elle fendit la presse sans accident, et se réfugia dans un coin du salon, fortifié tant bien que mal par une demi-douzaine de chaises. C'est là qu'elle reçut en plein visage plus de coups d'encensoir qu'il n'en' aurait fallu pour défigurer tous les sphinx de la haute Egypte. Les compliments tombèrent sur elle aussi dru qu'une grêle de juillet ; je dois vous avouer qu'elle ne les méritait guère. La pauvre petite était laide, sinon à faire peur, du moins à faire peine. Ce n'était pas la faute de sa toilette : une robe de tarlatane blanche n'a jaihais déparé personne, surtout quand elle est bien coupée, sans aucun ornement et décolletée dans la juste mesure. Mais les larmes avaient rougi, terni, bouffi ces beaux yeux ; la douleur et les veilles avaient fouetté, marbré, maculé cet admirable teint d'une transparence enfantine. Or, le blanc est une couleur terriblement sincère ; les femmes ne devraient le prendre que dans leurs jours de beauté ; il n'a ni les complaisances du bleu, qui adoucit les traits, ni les complicités du rose, qui se reflète en jeunesse et en fraîcheur sur celle qui le porte. Valentiné était donc laide, et, pourtant, faut-il que je l'avoue? Gontran la trouva plus belle que jamais. Il eût mal pris son temps pour faire le

difficile : vous auriez dit que lui-même il a^ait vieilli de dix années en deux jours.

Lambert eut la cruauté de les rapprocher malgré eux : il obligea son cousin à marcher dans la foule jusqu'à l'angle où la pauvre enfant aurait pu se croire à l'abri ; il surveilla avec une sorte de malice sombre le regard plein de larmes qu'ils échangèrent entre eux ; il vit Gontran se pencher sur la petite main tremblante et l'effleurer de sa moustache, et il sourit en égoïste et en sournois. Tel fut au moins le jugement de M"' de Haut-Mont, qui dévorait des yeux ce drame à trois personnages.

La douairière n'en perdit rien; aussi, quelle joie I elle eût donné quelque chose pour féliciter publiquement ce digne fils. Gontran vint la comphmenter ; elle lui répondit à peine. Elle avait bien d'autres chiens à fouetter, jarnidieu I Elle pensait qu'il était six heures, que le repas finirait à neuf, et qu'à dix un joli trait de plume lui donnerait en bel argent cent cinquante mille francs de rente. A la porte le Gontran 1 Si l'on avait quelque chose de reste, on le mangerait bien sans lui, comme dit la chanson.

Les quatre ou cinq diners (tout autant) furent servis à rheure dite. On avait fait venir une armée de serviteurs empruntés aux hôtels et aux restaurants de Lyon. La table de famille, dressée à sa place ordinaire, n'avait pu recevoir qu'une rallonge de plus. Et comme il fallait absolument y faire asseoir dix nouveaux convives, depuis le directeur de Valentine, M. Parisot, jusqu'au maire desBréaux, que la douai-

rière ne perdait pas de vue, on détacha quelques parents vers les tables voisines. Contran fut de ceux-là : c'était la reine mère qui avait mis les petits papiers sur les assiettes.

11 acceptait son destin avec résignation ; peut-être même était-il aise de passer la soirée loin des yeux de Valentine. Mais Lambert s'aperçut de cette exclusion après le potage. Il fit un bruit d'enfer, querella le maitre-d'hôtel, discuta tout haut avec sa mère, et prouva qu'en se serrant un peu, on pouvait donner une place à son ami. La place faite, il s'en alla luimême à la recherche de Gontran, saisit son bras de la main droite, son couvert de la main gauche, et opéra ainsi le déménagement à lui seul.

a Maintenant, dit-il, je peux dîner. Je suis entre les deux personnes que j'aime le plus au -monde.... après toi, ma chère maman. :»

Il pouvait dîner ; il dîna. Jamais, depuis longues années, il n'avait donné le spectacle d'un si prodigieux appétit. Il but en proportion et parla de même ; il lança un feu d'artifice de gros pétards à bon marché et de fusées de pacotille. Ceux qui ne connaissaient pas ses talents dans l'art de boire supposèrent qu'il était ivre avant le rôti. Sa mère lui fit des yeux terribles ; la duchesse pensa qu'il triomphait en homme mal élevé ; Valentine le regardait de temps à autre avec un étonnement vague ; le marquis devina quelque secret dessein sous ce tapage intempestif.

« Voilà, pensait-il, un garçon qui cherche à s'é-

tourdir lui-même. Il prépare une lourde sottise ou une action sublime. Laquelle des deux? Je ne sais. L'une est aussi vraisemblable que l'autre, étant donnés le caractère et l'éducation dé Lambert. »

Quant au papa Benot, maire des Bréaux, il était en extase. Il buvait, il regardait, il riait, il écoutait, il se curait les dents avec sa fourchette, et s'écriait à chaque bon mot de son jeune seigneur :

^ Ah l sapré nom de nom de nom de nom de nom ! »

Valentine et Gontran jeûnèrent ce soir-là, sans s'être donné le mot. Ils n'échangèrent pas deux paroles, et leurs regards ne se rencontrèrent jamais. Toutefois, si M"^ Barbot laissait paraître sa douleur, Gontran, plus fort et plus bronzé, cacha parfaitement sa mélancolie. Il se mêlait à la conversation toutes les fois qu'elle n'était pas trop bruyante. M. l'abbé Parisot, chanoine de la cathédrale, remarqua ce jeune homme et demanda ce qu'il était.

a Peu de chose, répondit M. Fafiaux : un égaré de Paris, à qui je n'aurais pas donné ma nièce.

— Monsieur Faâaux, dit Éliane, il ne faut point désespérer des pécheurs, si vous voulez les convertir.

— Oh 1 madame la marquise, ce jeune homme a trop d'esprit pour qu'un pauvFe vieillard comme moi entreprenne jamais sur son âme. C'est un travail de femme ce que vous demandez là. »

Le festin se prolongea jusqu'à neuf heures et lie. Si mes lectrices délicates sont d'avis que la

table tient trop de place dans ce récit, je les supplie de ne point s'en prendre au narrateur, mais à la vie de province, qui est partout la môme, à Grenoble comme à Lille, à Rouen comme à Lyon. Le café fut servi sur les cinq nappes : il n^y avait plus de salon assez grand pour réunir tous ces convives dilatés par trois heures de bonne chère.

La baronne, en levant la séance, avertit ces messieurs qu'ils avaient juste le temps de brûler un cigare, le mariage étant pour dix heures précises.

€ Toi, dit-elle à son fils, j'espère que tu t3 priveras de fumer aujourd'hui.

— Pourquoi donc ca, maman?

— Mais quand cela ne serait que pour embrasser ta femme.

-^ Eh bien, moi, chère maman, je te parie dix sous que je vais fumer ma pipe, et que, malgré ma pipe, M"« Barbot m'embrassera ce soir avec frénésie ! . . Le mot a l'air de vous étonner, mademoiselle : à votre aise I Vous êtes parfaitement libre de tenir mon pari.:»

Cette plaisanterie parut de mauvais goût au maire lui-même, n dit à son voisin : c Le jeune homme est un peu parti pour la gloire. Mais bah I c'est l'ordinaire aux belles noces. Monsieur me croira si monsieur veut : le jour de mon mariage on m'a porté au lit. »

Les hommes se dispersèrent dans la maison ; ils envahirent le billard, les corridors et quelques chambres. Les femmes allèrent se rajuster, selon l'usage; pendant une demi-heure le château fiit

plein de bruit, de mouvement et de fumée. A dix heures, un coup de cloche appela tout le monde à la bibliothèque. Les deux salons voisins avaient été déblayés à la hâte et les portes ôtées.

Le baron de Saint-Génin arriva des premiers avec le cher Gontran , qu'il n'avait pas lâché une minute. Il avait même abusé quelque peu de cette patiente et solide amitié, parlant à tort et à travers, vantant les grâces de Valentine, célébrant le bonheur qu'il espérait goûter auprès d'elle, reprochant à Mably ses dédains pour M^^* Pichard, insistant sur les fatigues, les privations et les dangers de la guerre, puis espérant que le cousin, s'il ne laissait pas ses os en Crimée, viendrait baptiser un gros garçon avant un an. Gontran supporta galamment un bavardage ennuyeux et quelquefois cruel dans sa bonhomie rustique. Il expliquait ce débordement de paroles par la double ivresse de l'amour et du vin. Peut-être se dit-il une fois par hasard que M"' Barbot n'allait pas vivre en compagnie d'un esprit digne d'elle : mais si cette réflexion traversa son cerveau, elle n'y laissa pas plus de traces qu'un éclair dans le ciel.

Sa pensée dominante, celle qu'il se répétait incessamment à lui-même, était celle-ci : <r Lambert est mon parent, mon ami ; c'est un homme d'honneur, un cœur d'or ; il mérite d'être heureux et d'épouser celle qu'il aime. »

Cependant le père Benot, ceint d'une écharpe neuve et flanqué de son msdtre d'école, répétait sa

leçon comme un écolier studieux à la veille des examens. Il relisait en aparté dans son Gode Napoléon le chapitre relatif aux droits et aux obligations des époux. Le maître d'école, un de ces odieux cumulards qui occupent sept ou huit places pour gagner 600 fr. par an, vérifiait pour la dixième fois les papiers exigés par la loi. Deux fauteuils attendaient Lambert et Valentine ; quatre chaises réunies deux par deux étaient destinées aux témoins. M™» de Saint-Génin, la tante de Narbonne, la duchesse, la marquise, la comtesse Adhémar et les autres parentes se serrèrent sur deux banquettes.

Le marquis de Lanrose, en prenant place guprès de Contran, lui jeta un regard tout chargé de consolations amicales ; il lui serra la main avec force comme un homme qui veut faire passer son énergie dans le corps d'autrui. M. Fafiaux et Tabbé Parisot se placèrent derrière Valentine. La bibliothèque était vaste : outre la famille au complet, dix ou douze étï*angers s'y tenaient debout contre la cheminée, contre les rayons, contre les murs; et Ton voyait onduler dans les salons voisins quelques centaines de têtes.

« Avec votre permission, madame la baronne, y sommes-nous?

— Oui, Benot, commencez.

— Nous allons donc procéder à la célébration du mariage. »

Le cœur de Valentine battait si fort qu'elle croyait en entendre ]& bruit à ses oreilles. Elle se laissa

tomber dans son fauteuil, tandis que M. Benot énumérait les divers actes qui lui avaient été transmis. Lambert suivit son exemple, mais il ne semblait pas ému comme elle, à beaucoup près. Il se tournait dans tous les sens et regardait tour à tour Valentine, Gontran, M. Fafiaux, le vieil anneau scellé dans le mur, le clou du martinet, et la baronne de Saint-Génin, sa terrible mère.

On invita les futurs époux à se lever. W^ Barbot était si faible que Lambert lui donna un coup de main : « Courage, lui dit-il à Toreille, ça ne sera rien. » Yalentine fixa sur lui ses grands yeux étonnés.

Le maire lut couramment les articles du Gode : cinq ou six femmes tirèrent leurs mouchoirs par réminiscence. Le moment décisif était venu; il se fit un silence profond dans l'assemblée, et TofScier de Tétat civil, avec cette solennité que la loi communique à ses plus modestes agents, dit à Lambert:

o: Lambert Jean-Stanislas, baron de Saint-Génin, vous prenez pour femme et légitime épouse Dorothée-Valentine Barbot, ici présente?

— - Non! répondit Lambert, attendu qu'elle aime Gontran, qu'elle en est aimée, et j'aime mieux la voir heureuse avec lui que malheureuse avec moi I :»

Un gr^nd cri s'éleva dans l'assemblée avant la fin de cette phrase un peu longue. Mais comment exprimer les passions diverses qui vinrent se réunir et se confondre en un seul : Ahl

Valeniine porta les deux mains à son front, comme une femme qui se sent devenir folle; puis elle étendit ses bras vers le bon Saint-Génin, le saisit par la tête et l'embrassa trois ou quatre fois en lui disant merci.

La douairière ô'élanca vers lui avec le rugissement d'une tigresse en deuil de ses petits. Les chers petits millions qu'elle avait choyés, caressés, allaités cinq semaines, étaient ses vrais enfants. Quant à Lambert, il n'était bon qu'à tuer. On l'ôta des griffes de cette mégère.

Gontran allait sauter au cou de son ami lorsque M™« de Saint-Grénin fit le geste de lui sauter aux yeux. Voyant qu'il y avait un peu d'encombrement de ce côté, il se retourna vers sa chère Valentine, et ces deux êtres charmants seraient tombés dans les bras l'un de l'autre sans l'intervention àubite de M. Faflaux. c: Jamais! criait le vieillard en se cramponnant à sa nièce, jamais tu ne seras la proie d'un mécréant comme lui. Voilà les dignes fruits du mariage civil! le scandale, le malheur et la désobéissance I Honte à ces lois impies qui permettent à un paysan de parodier le sacrement du mariage en l'absence de Dieul Raca sur lui! Raca sur toi! Raca sur tout le monde! i> H était très-gentil, dans sa sainte colère : un petit Jupiter de poche.

Je vous fais grâce de cent détails; il faudrait, pour ne rien omettre, écrire ce passage avec dix plumes liées ensemble, comme les écohers lorsqu'ils font un pensum. La sagacité des lecteurs et surtout des

lectrices achètera le tableau sur mon simple croquis.

.-. Vous devinez que la noble Éliane ne resta pas '■ indifférente devant un tel événement. Contran ra- Vçheté de la guerre, marié, installé prochainement à • Çàa^s, et lié. avec le marquis de Lanrose? Que de jKmvelles en peu de mots : les unes excellentes, les ; . autreS: déplorables, et quelques-unes inquiétantes! :' '; Lé.çàariîùis cria bravo avant tout examen de la chose; lia belle conduite de Contran Tavait touché:

le- renoncement de Lambert le transporta d'une

noble joie; il tenait par les mains ces braves jeunes

. gensj les choquait l'un contre l'autre, les embras-

'^t tout embrassés, et réchauffait son vieux cœur

. au feu de cette jeunesse. M°»® de Haut-Mont se

ditHina le plaisir de complimenter les deux amis :

. .' a Mon cousin, dit-elle à Lambert, vous avez eu

;"'pfas d'esprit en une seconde que Molière dans toute

;^* vie; VOUS' avez trouvé le vrai moyen de ne pas

.%^Sï^..;voii3' savez comment il disait. Vous savez

^a^ssi qu'il -le fut. »

A Gontran : « Mon ami, je suis heureuse du bon-

^ Jïêur qui vous échoit; le beau sang des Mably va

. reâeurir sur la terre. Venez me voir souvent à

Paris j jet donnez-moi votre femme à instruire. J'ai

à^à commencé; la petite tient de moi. »

Une seule personne s'évanouit; ce fut la pauvre tante de Narbonne. Mais on n'a jamais su sïl fallait attribuer cet accident à la surprise ou à l'indigestion.

Parmi les invités qui n'étaient pas de la famoille, on en vit deux ou trois se désoler de la rupture comme d'un malheur personnel. Ceux-là peut-être étaient des créanciers qui comptaient partager la dot de Yalentine.

Le maire des Bréaux et son maître d'école se regardaient face à face et ne savaient que penser.

c Y ètes-vous, Ghapaillis?

— Je n'y vois que du feu, monsieur le maire.

— Si M. le baron ne voulait pas se marier, il n'avait pas besoin de se mettre en frais.

— Entre nous, monsieur le niaire, je crois qu'il avait peur de M"® la baronne, et qu'il a voulu faire la chose en public, pour mettre toutle monde de son côté. Mais ils n'ont pas l'air trop contents, les autres ! &

Lambert interrompit leur entretien :

« Ce n'est pas tout, père Benot; vous allez vous rasseoir là et marier M^^^ Barbot à mon cousin Gontran de Mably.

— Ah! mais que non, notre jeune maître : ça serait de bon cœur, puisque la chose vous convient; mais les papiers du futur? et les publications légales? et le consentement des parents? sans compter que ni l'un ni l'autre des conjoints n'a son domicile dans la commune. Je parie qu'il faut plus de quinze jours pour raccommoder cette affaire-là. Vous auriez eu bien plus tôt fini de vous marier vousmême. 3>

Tout à coup la voix aigre de la vieille Champsaison s'écria :

c Lambert est fou! Son mariage est impossible à défaire : est-ce que le trousseau n'est pas marqué? »

Les auteurs dramatiques bnt sur les romanciers un précieux avantage : ils baissent la toile à leur gré. S'il m'était permis d'usurper les privilèges de Dumas fils ou d'Augier, de Thiboust ou de Sardou, je baisserais le rideau sur le mot du brave Lambert, vous laissant le plaisir d'accommoder le reste.

Par malheur, le dénoûment de la comédie ne s'arrangea pas tout seul.

' Le comte de Mably tut littéralement mis à la porte par sa tante, M"® de Saint-Génin. La duchesse de Haut- Mont, qui avait pris sa défense, s'entendit injurier comme à là halle : les noms de sorcière et de vieille entremetteuse sont les plus doux de ceux qu'on lui donna. Le marquis de Lanrose et sa femme se prononcèrent énergiquement en faveur de la duchesse et, par suite, de Mably. Adhémar et Yolande, fascinés j)ar les mérites de Gontran ou par les millions de Valentine, firent chorus avec le marquis, et M. de Mably se tailla comme une famille dans la parenté de Saint-Génin.

Les Sombrevaux , les Girenseigne , et dix autres , ' formèrent le bataillon carré autour de la baronne. Le chevalier de Grissac, qui avait bien dîné, poussa le zèle jusqu'à se camper en face de Mably, en le regardant d'une certaine façon. Mais Mably Payant regardé à son tour d'une certaine manière, l'ancien brave pirouetta sur les talons et se perdit dans la

foule pour rêver plus à Taise aux beaux jours du

bois de Boulogne.

Le malheureux Lambert se trouva tiraillé entre les deux camps, maltraité par les uns, caressé par les autres, accablé par sa mère, inquiété par ses créanciers, mal remercié par Gontran, qui perdait un peu la tête; en somme, moins heureux et moins récompensé qu'il n'avait cru. Ses fermiers eux-mêmes et ses gens ne le considéraient pas autant depuis qu'il avait tourné bride à la fortune ; la noblesse des environs se groupait autour de lui avec plus de curiosité que d'admiration : pour la plupart de ces gens-là, il n'était pas un héros, mais un phénomène. En l'absence de M. Fafiaux, qui avait arraché sa nièce, le troupeau des âmes bien pensantes ne s'était point immédiatement dispersé. Il s'agitait avec prudence et murmurait à demi-voix cent choses désagréables. M. de Saint-Génin avait ofifensé le parti dans la personne de son chef; à supposer qu'il eût le droit de refuser M»® Barbot après l'avoir demandée, rien ne lui permettait de disposer d'elle et surtout au profit d'un homme mal pensant. Le chanoine Parisot, honnête homme et justement estimé, laissa M. Fafiaux en fureur et Valentine en larmes pour venir essayer un dernier effort sur Lambert.

« Mon cher enfant, lui dit-il, n'espérez pas que votre acte de renoncement profite à la personne que vous avez en vue : notre excellent ami a pris Dieu à témoin qu'il ne donnerait pas sa nièce jgiu jeune homme en question. C'est pourquoi, si vous êtes sage,

vous remettrez les. choses en ordre , tandis qu'il est encore temps. Je viens de catéchiser ma chère pénitente; elle se soumet à tout...

— Merci bien! répondit Lambert. H ne me manquerait plus que d*ètre épousé par pénitence 1 Avouez que j'aurais l'air d'un fameux imbécile si je la prenais pour femme après avoir dit qu'elle aime Contran I Pourquoi donc ne se marierait-elle pas avec lui? Elle est majeure et libre de ses actions comme de sa fortune : je le dirai à M. Fafiaux, s'il ne le sait pas. »

Un incident à la fois pénible et ridicule acheva cette soirée. Parmi les hôtes du mois précédent, il s'en trouva plusieurs qui voulurent quitta la maison le soir même. M. Fafiaux, par exemple, n'y pouvait plus rester après ce qu'on lui avait Cait, ni la duchesse après ce qu'on lui avait dit. Lambert n'avait pas prévu ces difficultés-là; tous ses chevaux étaient promis aux invités du jour. Il fallut inventer des combinaisons, empiler vingt personnes dans un break et cinq dans un coupé ; les deux générations de Lanrose s'en allèrent sans leurs bagages. Le cha-« pitre des adieux fut chargé de complications innon^brafcles : telle personne avait à cœur d'embrasser Lambert, qui ne se souciait pas d'en faire autant à la baronne. Ajoutez que Gontran, après les violences de sa tante, ne pouvait guère aller dormir chez elle à Bellecour. Louison lui lançait des regards chargés à balle. Enfin tout s'arrangea , médiocrement pour les uns, presque bien pour les autres.

La duchesse et les Lanrose élurent domicile dans

LK MARI IMPRÉVU. fO

on des grands hôtels de Lyon. Grontran s'installa tout près d'eux; Lambert vint les voir tous les jours, en dépit de sa mère. Il poursuivit jusqu'au bout son œuvre de dévouement , découvrit la retraite où M. Faflaux avait caché Valentine et fournit à la duchesse les moyens d'y pénétrer. La jeune fille , conseillée, soutenue, encouragée, osa vouloir être heureuse. Elle parla nettement à son oncle, qui céda :ce ne fut pas sans protester bien haut et sans prédire tous les malheurs à cette fille rebelle.

Gontran, de son côté, se mit en règle avec la loi. Quand toutes les formalités furent remplies, c'est-àdire au bout de trois semaines, il épousa sans bruit, aux heures les plus discrètes, en présence de Lambert et de cinq ou sbc autres personnes, une enfant qu il aimait sans presque la connaître et dont luimême était plus aimé que connu.

Le trousseau fut donné au couvent des Ursulines .

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