CHAPITRE PREMIER
Les pièces russes. — Catherine II, Grimm et Sedaine (1779-1781).
SI-
En guise de préface. — Histoire de deux pièces russes. — Grimm intéresse Catherine II a Sedaine. — Analyse de
a RaIMOND V, COMTE DE ToULOUSE ».
La Vieillesse de Sedaine est rélargissement d'une étude que je publiais naguère, sous le titre, alors même un peu inégal au sujet, de Sedaine à Saint-Prix^^^. Cette villégiature n'en demeurera pas moins le centre du tableau. Elle a eu, en effet, dans la fin de carrière qu'elle embrasse^ une influence qu'on appréciera; au lendemain de la mort. du poète, elle a décidé du destin de sa postérité. Je n'arriverai pas à Saint-Prix sans un assez long circuit. Préface utile, au moins; intéressante, j'espère : Sedaine tint de la libéralité de l'Impératrice Catherine II l'argent sur lequel il préleva de quoi s'acheter une maison de campagne. —
(i) Revue ds l'Histoire de VenaiUes et de Seine-et-Oise (noyembre 1904, mai et août 1905).
A quel propos? — Ce fut le prix de deux pièces qoe M** de Vandeuli la fille de Diderot, a appelées « les pièces russes ». — Lesquelles? — L'une, RaitnondF, cotnie de Toulouse, est fort peu connue, n'existant qu'en manuscrit ; de l'autre, on ignore même le nom, et il me la Ma demander à Saint-Pétersbourg.
Rn i]^7.9, où je vais prendre le point de départ de sa 'V'i^ill^l^^f ^daine a soixante ans. Il n'est riche que d'estime et de renommée. Sa nomination, qui date de onze ans, aux fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, lui a valu un petit traitement et un beau logement au Louvre ; mais du traitement, il est payé avec des retards inimaginables, et le bénéfice du logement n'est point net. La place dont il dispose lui donne la facilité et M%%\ bien la tentation d*exercer sa vertu hospiulière, et finalement ses charges s'en alourdissent. Sa renommée, cependant, bat son plein. Il a deux amis qui valent cent trompettes : du bruit de son nom Diderot emplit Paris, et Grimm en renvoie l'écho à toute l'Europe.
Voyons le fond des choses. Sedaine termine par ces lignes des notes autobiographiques données, en 1780, à un ami que je crois être Ducis<'> : « J'ai lu aux Français
(1) Ou lit, iu lulet de ce document, dans le tome XVI (p. 236) de la Corrêi/WHdaneê Ùl tarait $ (édition Tourneux) : « Le premier caulogue de la colléetiuii Trémont (Laverdet, 1852, n' 1350) renfermait un précieux fragment de tiiémoirai autographe! de Sediine, relatifs à divers incidents de sa carrière dramatinuc, d« 1754 à Z778. Ces 8 i/a P(^es in-4<', d'une écriture fine et serrée, turent adjURées pour 7 francs à M. Jacques Charavay : il nous a été impossible depuis (Ten retrouver la trace... Ce document, dont la publication serait si fort a souhiiter, avait été auparavant communiquée à Alfred de Vigny,
Î|ui en a cité Quelques lignes dans son étude sur M^* Sedaine et la propriété Utirain (Z841). » Qpand ces lignes furent écrites, le vœu était rempli : le fragment en question est imprimé dans le Théâtre choisi de Pixérécourt, que Charles Nodier a donné de 1841 i 1843 (<• IV, p. $01). Il avait été offert par M"* Sedaine À Pixérécourt, pendant auMl était directeur de TOpéra- Comique, c'est'À-dire de 1827 à 1832. Vigny n a dû avoir, en 1841, communication que d'une copie. Le manuscrit lui-même a figuré, sous le u? 244, dans un caulogue de vente de M'"* veuve Gabriel Charavay, de juillet 1903 (n*> 272).
une pièce en cinq actes^ qui a été reçue il y a six ans^ intitulée Marcel et Maillard [Maillard au Paris sauvé]. Elle a été mise trois fois à l'étude et trois fois arrêtée. Enfin toutes les difficultés étant levées, M. le Garde des sceaux, que la représentation des ouvrages ne regarde point, s'y est pourtant opposé. Il a même défendu que l'ouvrage fôt imprimé, sans donner d'autre raison que celle des Polonais : Feto. J'ai un autre ouvrage, comédie en cinq actes, qui m'a été demandé par une puissance du Nord pour le faire représenter sur son théâtre, et je pense qae M. de Miromesnil ne s'y opposera pas^'\ » Le poète, à n'en pas douter, traversait une crise : il venait de donner sans succès Félix ou F Enfant trouvé; Maillard était frappé d'interdit; ses collaborateurs Monsigny, Grétry, Philidor n'aboutissaient pas, et il en était à se demander sUl serait encore joué de son vivant. Il ajoutait finalement : « Je crois que ces six ouvrages [auxquels il venait de faire allusion, sans les nommer tous] ne paraîtront sur la scène que quand j'en serai sorti tout à fait ; mais j'en suis tout consolé. » Consolé, peut-être; gêné, assurément. Le son de la confidence est mélancolique.
Mais déjà un ami dévoué, ingénieux et très tenace, préparait le relèvement de sa fortune, par l'intervention de la « puissance du Nord ». Grimm avait réussi à intéresser Catherine au talent et à la pauvreté de Sedaine, aux succès et aux difficultés de sa carrière. L'opiniâtreté de TAllemand s'exerçait avec une adresse de plume qu'il avait empruntée à l'esprit français. La générosité délicate de l'Impératrice envers les littérateurs et les artistes parisiens a été abondamment et justement louée. Elle appréciait^
(i) M'^ da Deffiind disait, i propos de cette pièce, après une lecture chez les Trudaine : « Ce Sedaine a du génie. H a, dit-on, fait beaucoup de mauvais ouvrages. Je ne les connais pas ; mais j*en connais trois qui me plai« sent infiniment : cette tragédie, le Philosophe sans le savoir et le Déserteur {Correspondance inédite, . . édit. Sainte-Âulaire, Paris, 2 vol. in-8^ 1859, II, 218).
d^âUleuri, ringéoiosité et sartoat la gaieté de Sedaine : elle lut demanda une première pièce, puis une seconde, celles que j'ai appelées les « deux pièces russes », après M"* de VandeuK Ûauteur de Maillard, — qu'on nomma plutôt alors Paris sauvé, — la tète toute pleine de Tinjustice qu'il lut semblait qu'on avait commise, en arrèunt une pièce représentée chez le duc d'Orléans, et goûtée d'une société aussi intelligente que fidèle à l'ordre éubli, s'ingénia pour tirer vengeance de la cabale de cour qui lui faisait obstacle. Singulier tribunal d'appel que la cour de Russie, et dont Catherine récusa spirituellement^ comme on verra, la présidence I Raimand V, comte de Toulouse, la pièce née de cette inspiration, dut l'étonner fort et l'embarrasser un peu. Elle n'a charmé personne, au surplus. M"» de Vandeul a écrit ^'^ : « Paris sauvé est imprimé, mais n'a pas été joué ; Raimond T, comte de Toulouse, n'a pas même été publié; le sujet ne put en permettre la représentation. Ce que je me rappelle^ pour l'avoir entendu lire à l'auteur, c'est qu'une comtesse ...»
Arrêtons M"'* de Vandeul, dans son flottement entre l'inexactitude et l'imprécision. La vérité est que Raimond V a été joué deux fois à Paris, les 22 et 26 septembre 1789. Le manuscrit qu'elle n'a fait qu'entrevoir appartient aux archives du Théâtre-Français. Il porte ce titre : Raimond V, comte de Toulouse. — Comédie héroïque en cinq actes, en prose, quelques parties y sont en vers, de M. Sedaine. Notons, en passant, que la pièce, malgré la brièveté de sa carrière, a porté deux sous-titres : P Épreuve inutile et, plus tard, le Troubadour. « Qpelques parties y sont en vers », vient-on de lire ; c'est la principale originalité, je ne veux pas dire le principal mérite de la pièce; — on sait quel poète était
(z) Natta bisioriquê sur Stdame par Af*« de Vandeul, née Diderot, fj^y tome XVI, p. 334 et suiv. de la Correspondance UtOraire, édit. Tonmeax, Paris, z877-x88a» i6 yol. in-8*. Voir p. 358.
Sedaine. — Plus que médiocre en soi, elle demeure intéressante par sa forme exceptionnelle et par son histoire^ presque ignorée. Le manuscrit du Théâtre- Français est unique ; une copie de Le Mazurier a pris, au sortir de la bibliothèque Soleinne, dont elle Élisait partie, une direction inconnue ^'\ Saitnand V est le seul essai d'un genre qui pone bien sa marque d'origine. Celui qui avait renouvelé, sinon créé^ Topera comique eut une pente naturelle à écrire suivant le mode alterné dont il avait pris l'habitude ; il crut» sans doute, facile de faire accepter du public une convention moins bizarre que le mélange du dialogue parlé et du dialogue chanté, c'est-à-dire la récitation pure et simple d'un livret d'opéra comique. Il donna donc cette pièce, que personne n'imita, et dont il ne fit pas la pareille, un monstre, pour ainsi parler : un opéra comique sans musique.
En voici, acte par acte, la très brève analyse, nécessaire à l'intelligence de mon sujet :
Acte premier. — Gavaudan, un vieux troubadour,^ moins féru de musique que de philosophie, un encyclopédiste (déjà !) arrive au château de Raimond V. Il n'y est pas venu depuis longtemps; il le reconnaît à peine. Les abords en sont hérissés de défenses; l'approche du nouveau maître n'est guère moins difficile, bien qu'il n'ait, d'ailleurs, encouru personnellement ni reproche, ni haine. On écane de son entourage surtout les troubadours, qui pourraient lui apprendre des vérités funestes aux courtisans : a Malheureux souverains, s'écrie Gavaudan, qui
(i) Le manuscrit du Théâtre-Français, qui a été, non pas écrit, mais corrigé de la main de Sedaine, porte, — biffé, encore visible, — le sous-titre : ou VÈpreuve inutile, reproduit par la copie signalée plus haut. On verra le changement de ce sous-titre pour la représentation.
Pixérécourt a écrit plus tard : Raymmd, comte de Toulouse, ou le Retour de la Terre-Sainte^ drame lyrique en trois actes, musique de Poignet, 1802. Voir le Tbiétire de cet antenr, déjà cité.
— fine peuvent satisfaire même le premier besoin de l'homnie, la vérité ! n
Constance, comtesse de Boulogne, une veuve, est, en ce moment, Thôtesse de Raimond, qui désire obtenir sa main. Elle a fait une comédie, qui traite des devoirs des souverains, et dont elle a perdu le manuscrit, retrouvé par Raimond. Celui-ci l'a lu avec enthousiasme, malgré la rigueur de certaines maximes, qu'il discute avec Tauteur. Ainsi le héros de la pièce, Éginhard, secrétaire de Charlemagne, peint les souverains comme de dociles instruments, dont les ministres se servent au gré de leurs passions. — Soit, pour le passé; mais aujourd'hui? — H en est de même, réplique la comtesse. En voulez-vous la preuve? Essayez de faire jouer ma pièce ; je vous épouse, si vous y réussissez. Raimond, ravi, donne des ordres à son sénéchal, dont l'obéissance lui parait assurée^
Cependant, il se plaint de ne plus voir de troubadours, et se souvient que son père lui disait « qu'il avait appris par eux des choses qu'il n'aurait jamais sues sans eux. » Mais le sénéchal les représente comme des censeurs éternels des princes et de leurs cours, se répandant en leçons sans fin^ en réflexions insupportables, parfois insolentes. On les a chassés, et c'était justice.
Acte deuxième. — La comtesse ne veut pas être dévoilée comme auteur de sa pièce. On obtient de Gavaudan, après qu'il en a reconnu le tour philosophique et l'esprit généreux, qu^il la prendra sous son nom.
Alors commence la lutte sourde du sénéchal contre le prince, pour évincer le troubadour et son œuvre. Il objecte la promesse faite antérieurement au poète de la cour, qui a une pièce prête; la nécessité d'une lecture préalable, pour s^assurer que celle dont il s^agit ne contient rien de contraire aux bienséances; le délai trop court imparti
poar l'apprendre et la mettre en scène. Mais Raimond passe outre à ces observations, et maintient Tordre qu'il a donné.
Acte traisiime. — La cour n'a vu attaquer jusqu'ici que ses défenses extérieures; voici Tassant au corps de place. Une sorte de comité de lecture, composé du sénéchal, de l'intendant et de deux chevaliers, lit le manuscrit attribué à Gavaudan, s'en irrite ou s'en moque. Cest une longue revue des abus du régime, dans une conversation d'Éginhard avec Lothaire à son avènement, un vrai cahier de remontrances mises en vers, et dont on jugera les principales.
Le souverain, comme tous les hommes, a ses penchants, qu'un habile courtisan exploite, et par où il a main mise sur le maître. Développement sur la vanité des grandes charges de cour :
Ce luxe immense, apanage du trône, Ce peuple entier d*officiers, de valets Qui vous précède et qui vous environne, Et cette armée aux portes du palais, Tout cet éclat de la grandeur suprême S'est par degrés tourné contre vous-même.
n est bon dans les instants réservés à la majesté du pouvoir, et peut servir à en accroître le respect :
Mais si ce luxe enfantait la détresse. . .
Si ce cortège était une barrière
Qjii dérobât à vos yeux la misère
De tout un peuple, hélas 1 dans les douleurs. . .
Combien alors, combien serait coupable
Ce vain amas de frivoles grandeurs i
Plus loin
Le plus grand crime est de mentir, Celui qu*un roi ne saurait trop punir.
Éginhard permet à Lothaire le plaisir de la chasse parce quil exige de la force et de l'adresse. Cependant il lui conseille sunout de courir sus aux fripons. Il vaudrait mieux :
Tomber sur un traitant, dont la rapacité Fait d'un sage tribut un impôt détesté.
Suivre tous les détours et les ruses obliques D'un ministre embrouillant les affaires publiques, Ou d'un vil magistrat, qui trafique des lois, Et tend au plus offrant son suffrage et sa voix. . . Soyez juste, Seigneur, . . .
Et prenez garde que la clémence même a ses abus :
La clémence est faiblesse en la toute-puissance.
Qpi punit un méchant avec sévérité
A fait pour tout l'empire un acte de^nté.
Le souverain doit rompre avec des habitudes de mollesse, parcourir ses états, s'enquérir personnellement de leurs besoins :
Craignez les protégés, craignez les protecteurs : Plus le protecteur ardemment sollicite, Et moins le protégé doit avoir de mérite.
Ayez de bons inquisiteurs, qui vous dénoncent les hommes vertueux et les hommes de mérite, et vous aident à les mettre à leur place, qu'ils ne savent pas solliciter. Une critique des fonctions données en survivance, parait avoir été biffée par Tauteur ; mais j'en ai dit assez pour qu'on puisse juger de Tattaque, qui aura^ d'ailleurs, des reprises à Facte suivant.
Le sénéchal, pendant cette lecture, se contient, tout en laissant deviner qu'il est résolu à se porter à quelque extrémité, plutôt que de laisser introduire au château une pareille machine de guerre.
Acte quatriime, — Le sénéchal veut encore user de ruse et temporiser. Il engage vainement Gavaudan à demander que sa pièce soit remise aux fêtes du mariage du prince. Puis il lui conseille des corrections; mieux vaudrait^ lui dit-il, s'adresser aux courtisans qu'au prince. Mais Gavaudan pense que le bien n'a jamais remonté des courtisans aux rois; il a découlé d'ordinaire des rois au peuple, « comme une source salutaire et sacrée de paix, de justice et de bienfaisance ».
Pourquoi^ objecte encore le sénéchal, maltraiter les gens de cour, qui sont une réserve de vertu guerrière? Tel n'est pas l'avis de son interlocuteur : si les cottes de mailles se perçaient comme les camisoles, une crainte salutaire aurait bientôt mis fin aux guerres. Tout homme robuste en vaut un autre, et un paysan sait mourir avec autant de courage, sinon avec autant de grâce, qu'un noble. Il est un courage bien au-dessus de celui-là : dire la vérité aux rois.
Comme s'il lui rendait les armes^ le sénéchal se jette dans les bras de Gavaudan étonné au dernier point de cette effusion, et lui prodigue les témoignages de son admiration, et l'appelle : « grand homme », « homme divin ». Quelques instants après, il démasque son jeu; il lui fait signifier un ordre d'expulsion.
Acte cinquième. — Â grand'peine le troubadour parvient à informer de l'événement Raimond, qui demande compte au sénéchal de cette violence. Celui-ci invoque les lois de l'État, qui défendent toute innovation dans les écrits comme dans les institutions ; il n'a fait que les exécuter, en supprimant l'œuvre du poète et en le bannissant lui-même.
Vives explications entre les deux adversaires, en présence du comte. L'Impératrice de Russie trouvera la scène digne d'un Montesquieu.
Gavaudan. — Ijt grand art d'an ministre est d*cffrayer son maître... Les connaissances des devoirs des peuples envers leurs souverains et des souverains envers leurs peuples ne peuvent être funestes qu'au fanatisme et â la tyrannie.
La sÉNtfCHAL. -^ Q|i*entendez-vous par le fanatisme (0? Qpoi la religion?...
GAVAtn>AN. — Vous voudriez bien, sans doute, que je les appelasse du même nom ; mais je me tairai pour mon repos, et trop sans doute pour le prince qui m*entend... La loi condamne toute nouveauté, dites-vous, dans les écrits ; elle condamne donc tous les hommes à la sottise étemelle des préjugés de leurs ancêtres.
Le sÉNéCHAL. — Non, il est permis d'écrire ; mais il y a des personnes éclairées, chargées par moi d'examiner, de surveiller. . .
Gavaudan. — Et d'empêcher d'approcher du prince toute vérité qui, en l'instruisant, pourrait vous nuire.
Le comte maintient Tordre donné. Le speaacle va commencer ; on crie au feu : le théâtre est en proie à un incendie, évidemment allumé par le pani des gens de cour. « Eh bien ! sire comte, adieu ! dit la comtesse de Boulogne, je pars... » Elle se radoucit cependant; elle épousera le comte, qui pardonne 4 son tour, craignant que sa vengeance n'atteigne pas les vrais coupables.
Puis tout finit par la moralité chère à Sedaine, et rythmée suivant le mode qui lui est familier. Q.u'on relise le couplet final du Philosophe sans le savoir :
Ah ! jeunes gens, jeunes gens. . .
et qu'on y compare celui-ci :
Ah ! souverains, souverains, II ne tient bien qu'à vous que tout soit à sa place. Écrasez l'injustice et réprimez l'audace ; Accueillez la vertu, et ne souffrez jamais Près de vous que Thonneur et des sentiments vrais.
(i) « Fanatisme i (ou c superstition ») jouait alors, dans la polémique, le réle douteux dévolu de nos jours À « cléricalisme ». L'élasticité du mot permettait, comme on voit, de combattre, à Tabri d'une équivoque, Tintoléran^e religieuse ou la religion même.
Telle est cette comédie, dont la Correspondance littéraire,
— onze ans plus tard, au moment de la représentation <'\ — trouvait le sujet singulier et ingénieux, mais Tintérèt et le style insuffisants. A force d'esprit, disait -on, elle aurait pu passer : peintures vives, critique mordante, variété des développements, saillies du dialogue, — et quoi encore ?
— auraient pu en racheter les faiblesses. Autant valait demander à Sedaine de se changer en Beaumarchais. Nous dirons plus loin dans quelles circonstances Raimond V fut donné, à la fin de septembre 1789; d'autres périls que la philosophie des troubadours menaçaient alors la cour. La pièce avait vieilli, avant les représentations dont M"** de Vandeul était excusable de ne pas se souvenir.
su.
Correspondance de Grimm Et de Catherine II. — « Raimond V »,
NON représenté, PAYÉ DOUZE MILLE LIVRES. — SECONDE PIÈCE
RUSSE. — Second présent de huit mille livres.
Venons à la correspondance échangée, à ce propos, entre Grimm et l'Impératrice de Russie <*>. Catherine écrit, le 7 décembre 1778 :
Envoyez-moi, au plus tôt, la comédie de Sedaine, car je suis si ennuyée des comédies françaises que j'ai déjà été trois fois à la comédie allemande, et deux fois à Topéra-comique iulien ... Le dormir me vient à la plupart des pièces françaises, parce que cela est froid comme glace, et maniéré à périr. Il n'y a point de nerif ni de sel à tout cela.
(i) Tome XV, 527.
(2) Je vais indiquer en nne fois les passages que j'y emprunterai : Grimm, Lttirts à V Impératrice Catherine II, publiées sous les auspices de la Société impériale d'Histoire russe, par Jacques Grot, Saint-Pétersbourg. 2* édition, 1886, in-4**, page* Î4, 3S. 3^, 381 7». 74. 77i 93» i43» iS*» iS^t H?, 252, 312; —
Grimm répond, le 15 février 1779 :
Enfin, Madame, cette comédie en cinq actes, en prose, et même par-d par-là en vers, la voilà. Il a Êillu plus de temps pour persuader à l'auteur que Tlmpératrice de toutes les Russies lui commande une pièce, comme on commande un ubleau à un artiste, que pour la lui Caire £aire.
Sedaine ne comprend pas qu'une souveraine , occupée de tant et de si grandes choses dans son empire, ait pu songer à lui demander une comédie de sa façon. U en perdra a les trois quarts de la tète ».
Je me garderai bien. Madame, de dire à votre Majesté Impériale, ce que je pense, moi, de la pièce de maître Sedaine (<); c'est une « Épreuve inutile » que je veux m'épargner. La pièce est au pied du trône de son juge, et attend son arrêt. L'auteur s'attend à un arrêt de mort, et s'y prépare; il dit qu'il y est résigné. Votre Majesté verra, par un des billets originaux de l'auteur que je joins ici, que, pourvu qu'il lise sa condamnation de la propre main impériale, il mourra content. En lui lisant le passage qui le concerne, dans une .des lettres de Votre Majesté, je n'ai jamais vu un homme plus firappé, plus étonné, plus enthousiasmé. Cela le prenait aux jambes comme moi, et il fallut qu'il se promenât dans ma chambre, en long et en large. . . Heureusement la pièce était faite, sans quoi tout était dit ; la lecture de la lettre aurait détraqué ce qui restait de la tète du poète.
Je ne suis pas précisément l'ami de Sedaine ; je n'ai jamais eu grande liaison avec lui (2); mais c'est un homme dont j'estime prodigieusement le talent et le caractère. Si j'étais sorcier, je ferais en sorte que l'Impératrice eût la tête tournée de cette pièce, et que l'auteur reçût une récompense capable de fixer sur lui l'attention du public. Car je suis surtout enchanté lorsque les grâces de mon Auguste Souveraine servent à la fois de récompense et de leçon , de récompense au mérite,
Catherine II, Lettres à Grimm,.. Saint-Pétersbourg, 1878, in-4<', pages 118, 129, 146, 150, 167, 201, 204, 206, 215, 231, 257, 272, 468.
(i) Le détour est fort habile pour ne pas donner une appréciation plus ou moins analogue à celle que la Correspondance littéraire donnera par la suite. Grimm, forcé de s'expliquer, aurait fait tort à son ami ou à la vérité.
(2) Ici, Grimm n'est pas fort sincère. Surtout depuis le Philosophe sans le savoir (1765), Sedaine est bel et bien son ami, et ces relations ont été resserrées par rintinodté de M"* d'Épinay avec M«» Sedaine (1767). Pardonnons à ThabUeté diplomatique du correspondant de Catherine.
avec un bon soufflet sur la joue des aveugles, qui Tout A côté d'eux sans s'en douter. . . A mon avis, Sedaine est aujourd'hui le seul homme en France qui connaisse véritablement le théâtre, qui ait du génie et de rinvention. Cependant nos faiseurs de phrases et de couplets métaphysiques sont bien éloignés de s'en douter (0. On pilerait plutôt les la Harpe et les Dorât, et tant d'autres faiseurs de tragédies essentiellement froides, dans un mortier, que de leur apprendre à donner le tour à une pièce, à une scène même, à la Sedaine ; et cependant, parce qu'il est simple et modeste, sans intrigue et sans cabale, ils le regardent, de la meilleure foi du monde, du haut de leur grandeur, comme des nains, qui, marchant sur des échasses de huit pied&, se croiraient dix pieds de hauteur.
11 n'a reçu aucune récompense, et, si le frère de M^e de Pompadour, dans les temps qu'il était le Betsky de la France, c'est-à-dire qu'il y avait le même département, ne lui eût donné la place de secrétaire perpétuel de l'Académie royale d'Architecture, il n^aurait jamais joui d'aucune faveur du Gouvernement, parce qu^il n'a jamais imaginé qu'on dût demander quelque chose, encore moins poursuivre ce qui ne vient pas au-devant de vous(>).
Le 28 mars, Catherine raconte d'une façon fort piquante la discussion qu'elle eut avec son conseiller, au sujet de la pièce nouvelle; comment elle dut se tenir pour battue, renoncer à la parole et la refuser à Sedaine. Le sentiment du lecteur sera, sans doute, qu'elle déposa facilement les armes; la pièce était» comme Betsky le dira plus loin, « irreprésentable », et aussi bien à la cour de Russie qu'à la cour de France, et certaines parties ne devaient pas moins choquer l'Impératrice que son cercle. Elle veut pallier l'effet de sa prétendue capitulation, en invoquant le grand nom de Montesquieu; mais lui aurait-elle permis plus qu'à tout autre, par exemple, de bafouer la noblesse et de nier son courage? Un mot, enfin, nous prouvera qu'elle
(i) M"" du Deffand a écrit : « Sedaine va droit au cœar, et laisse là tous les détours d*une métaphysique que je trouve détestable en tout genre. » (Loc. cit., I, 175.)
(2) Sur la nominatioD de Sedaine, comme secrétaire perpétuel de l'Académie d'Architecture, par Abel-François Poisson, marquis de Marigny,' on consultera utilement les Mémoires de J.-N. Dufort, comte de Chevemy. Paris, 1886, a vol. in-8«, I, jéi.
demandait à l^maseur de Trianon sa gaieté, et non sa philosophie. Voici, au surplus, l'incident :
Vous voulez que je vous dise tout le bien et le mal que j'en penserai [de Raimond V^ que Catherine appelle, comme Grinmi, V Épreuve inutiU\, Allons, soit : ce fut Betsky(0, qui m'en fit la leaure; il ne savait ni de qui elle était, ni d'où elle venait ; il en lut très indifféremment le premier acte ; après quoi il trouva que Raimond avait peu de ressources dans l'esprit, qu'il aurait pu dire qu'il avait reçu la pièce par la poste ; je le laissai dire; maître Gavaudan lui plut; mais, dit-il, c'est faire la leçon aux princes : c Qpi est-ce qui a à fisdre de cela? » je me taisais ; il continua, et ne lut que trois actes, ce jour-là ; il grommelait entre ses dents : a Cela est choquant pour bien des gens ». Je fis semblant de ne pas comprendre ce qu'il disait ; il prenait un intérêt vif à ce qu'il lisait : pas un mot ne lui échappait , chose qui ne lui arrive pas quand il £siit une lecture qui l'ennuie. Le lendemain, il n'eut rien de plus pressé que de recommencer, ou plutôt de finir sa lecture ; par-ci, par-là, il se fâchait en lisant, et, lecture finie, il dit que cette pièce était irreprésentable, parce qu'elle choquerait trop de monde. Je lui dis que la pièce était écrite avec force, qu'elle était excellente ; il me répondit que la comédie devait amuser et divertir les spectateurs, que celle-ci, représentée au milieu d'une cour, peinerait les assistants, et que le maître y faisait un rôle peu imposant. Je lui répondis : « J'aurais envie de la Élire représenter, ne serait-ce que pour montrer que j'ai plus de crédit chez moi que Raymond. » Il me répartit : « Soit 1 mais vous plairezvous dans un cercle où tout le monde sera blessé ?» Ici, je fus obligée de me taire, parce que la comtesse de Boulogne ne m'avait rien promis. C'est une pièce qui fait rêver (»>. Die Kaiserl : Prûfungen sind biereben 50 wenig wie anderswo ausgehîiehen. Je la crois très comique ; mais elle ne fera guère rire, je crois. Tout ce que dit Gavaudan, et surtout dans la 6^ scène du V« acte, est digne de Montesquieu, et toute la pièce est écrite avec force : il parait que la tète de l'auteur est une machine nerveuse, ce que sa comédie démontre. Je lui dois bien des remerciements de la complaisance qu'il m'a marquée, en s'occupant, selon mes désirs, à composer une comédie pour moi ; instruisez-moi avec quoi je pourrais lui faire plaisir, à mon tour.
(i) Betsky (lyan-Ivanowitch), conseiller privé de l'Impératrice.
(2) La princesse de Salm était donc mal informée, quand elle prétait a Catherine ce langage, dans son Élof^e historique de Sedaine : « Mes ministres s'opposent à ce qa*on joue la pièce de Sedaine ; mais je m'en venge en la leur faisant lire. » Elle disait la phrase extraite d'une lettre de l'Impératrice à Grimm ; il est aujourd'hui prouvé qu^elle ne l'avait pas lue. EUç fut mieux renseignée sur le présent de 20000 livres dont il sera question plus loin.
On n'a pas la réponse de Grimm à cette lettre. Qtfaerine poursuit, le i«' juillet 1779, sur le même sujet, en des termes que j'abrège :
Remerciez bien Sedaine, de ma part, du désir qu'il marque de prendre sa revanche, et dites-lui bien que s'il faisait ^ au lieu d^une, deux ou trois pièces, cent pièces, je les lirais toutes avidement. Vous savez que, après la plume du patriarche [Voltaire], il n'y en a point que j'aime tant à suivre que ceUe de Sedaine.
Et voici le triomphe de Grimm et de sa diplomatie :
Donnez à Sedaine douze mille livres des fonds qui sont à Paris et
dont je peux disposer ; sa pièce n'est pas tombée du tout ; elle est très
bonne, mais n'a pas été représentée, par précaution, afin d'empêcher
. les grommeleurs de grommeler . . . Qii'il vous donne tout ce que sa
tête enfantera.
Le 5 juillet, Tlmpératrice glisse ces mots, dans un sujet qui leur est tout à fait étranger : « Donnez-nous donc au plus tôt du Sedaine, du Sedaine gai, car je n'aime pas le triste. » Le « Sedaine gai », j'ai annoncé que c*était celuilà surtout qui plaisait.
Grimm, le 27 Octobre suivant, en même temps qu'il envoie à sa souveraine le Théâtre à l'usage des jeunes personnes de M""' de Genlis, les Époques de la nature de Buâfon, et les Récréations dramatiques de M. Tronchin (des Délices, non pas le médecin), lui écrit :
Le brave et simple Sedaine est resté d^autant plus pétrifié du bienfait de Votre Majesté Impériale, que tout ce qu'on tire ici d'une pièce de théâtre, on le reçoit du public de Paris... et que la cour ne donne rien. On a bien l'honneur d'être représenté devant elle, à Versailles ou à Fontainebleau; quelquefois même, Messieurs les premiers geatilshommes font l'honneur à un auteur de lui demander une pièce pour la Cour ; mais cet honneur paye tout, et Paris paye ensuite en argent. . . Cela attire à Votre Majesté une lettre de sa part [celle de Sedaine] ; ce sont des inconvénients inévitables. Cela attire aussi à Votre Majesté une nouvelle pièce, qui est actuellement sur le métier, et qui sera achevée avant la ôh de l'année . . .
Nous passons ici à la seconde « pièce russe », dont le nom, finalement» n*est pas prononcé dans cette correspondance. L'Impératrice répond simplement, à ce sujet, le 7 décembre : « J'attends la pièce de Sedaine avec impatience. » Puis elle cesse d'en parler pendant plusieurs mois.
Le i8 août de l'année suivante (1780), Grimm annonce que « maître Sedaine reparaîtra incessamment sur Thorizon de Minerve Thyperboréenne » avec Tœuvre nouvelle. Ce ne fut cependant pas avant le 27 février 1781 que l'événement se réalisa.
Votre Majesté trouvera la comédie de mattre Sedaine, à la réception de laquelle j'ai eu Thonneur de la préparer depuis longtemps. Je suivrai ma méthode, et ne dirai pas à Votre Majesté ce que j'en pense. Ce que je sais^ c'est que si celle-ci n'est pas jouée sur le théâtre de Pétersbourg, ce ne sera pas par la raison qui a privé la pièce précédente des honneurs de la représentation. Maître Sedaine serait bien tenté de faire hommage à son auguste bienfaitrice d'une copie de sa tragédie en prose Paris sauvé. Celle-là n'a pas été faite pour l'Impératrice ; il y a plus de douze ans qu'une suite de catastrophes non interrompue l'empêcha d'être jouée (0. Lorsque le roi de Suède vint en France, il y a dix ans, il en entendit la lecture, et, lorsqu'il devint roi, il demanda à l'auteur une copie. L'auteur en of&e une à notre Auguste Souveraine, et moi j'attends son agrément pour l'accepter; si ces pièces sont jamais imprimées, elle ne pourra échapper à l'épftre dédicatoire que Tauteur lui destine.
A quoi l'Impératrice répond, le 19 mars :
Je passe sur le corps à vos lamentations allemandes. . . pour vous dire que la comédie de M^ Sedaine est très bonne, et qu'on va la jouer incessamment sur le théâtre de Tsarskoé-Sélo, où je veux aller dimanche qui vient ; je Tai lue avec le plus grand plaisir, et l'auteur me fera un cadeiu que de m'envoyer sa tragédie en prose de Paris sauvé, et, s'il le veut, je la ferai jouer tout de suite, au risque de ne pas échapper à l'épître dédicatoire.
(i) Reçue en 1771, il n'y avait pas plus de dix ans que cette pièce attendait Tautorisation nécessaire.
Puis, le 30 avril :
La comédie de maître Sedaine a été jouée avant-hier ici, et elle a reçu des applaudissements sans fin ; mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que la ville, qui, nota henSf n'a pas vu la comédie, dit que c'est moi qui l'ai faite.
Elle insiste, le 24 mai :
La comédie Sedaine a été jouée et rejouée, et moi accusée de l'avoir faite. L'ambassadeur de Venise a fait mourir de rire notre parterre.
Réplique de Grimm, le 6 juin :
Maître Sedaine a bien de la peine à se persuader que sa pièce a été jouée avec succès. Comme il n*en avait pas entendu parler depuis quatre mois, il la croyait tombée sans ressource, et le benêt s'imagiiuit que je n'osais lui annoncer ce désastre.
Puis Texcellent ami^ pour enfoncer dans la tète impériale que les louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise, et qu'il y faut mêler du solide, ajoute :
Votre Majesté a si magnifiquement récompensé M. Sedaine d'une pièce à qui elle n'^ pu accorder les honneurs de la représentation, qu'il est manifeste que la seconde pièce, jouée avec succès, doit être beaucoup moins magnifiquement payée. Si Votre Majesté permet l'impression de ces pièces et qu'on mette son nom auguste à la tête de Paris sauvé, j'attendrai des ordres, pour savoir ce qu'il faudra donner à un homme qui a eu la gloire de travailler par son exprès commandement...
Sedaine entre et m'apporte ses dessins et son épltre. Il m'enjoint expressément de les mettre aux pieds de son immortelle bienfaitrice (combien de personnes, dit-il, ne lui doivent pas ce nomi); après lui, sa femme, ses enfants, ses pièces, tout veut être à ces pieds. Et il dit comme cela que, si l'Impératrice désire de garder ces pièces quelque temps, dans son portefeuille, sans qu'elles soient imprimées, elle n'a qu'à dire un mot, et elle sera obéie ; il n*est pas pressé d'imprimer.
Catherine, après avoir écrit le 11 juillet : « Dites à Sedaine qu'il est le maître de faire imprimer ses pièces et de mettre mon nom à la tête », mande, plus de six mois après, le 25 février 1782, à son correspondant :
« J'ai donné à M. Betsky la lettre de maître Sedaine pour l'Académie des Beaux-Ans, et je lui parlerai d'agréer maître Sedaine; donnez-lui les huit mille livres que vous me proposez. »
Enfin voici un honneur officiel ajouté à l'argent; nous en sommes informés par la lettre de Grimm du 15 juillet de la même année :
Cette Académie [des Beaux -Arts, Académie impériale] vient de nommer maître Sedaine pour remplacer, parmi ses associés honoraires, feu mattre Gabriel, premier architecte du Roi de France. Maitre Sedaine se prosterne devant le trône des Miséricordes, et dit que c'est à moi de Vy conduire. Il dit qu*ii doit tout à ce trône : gloire, aisance. . . mais, si je le laisse dire, il n*aura jamais fini, ni moi non plus (0.
Qu'était-ce, cependant, que la pièce de Sedaine représentée, à Tsarskoé-Sélo, le 28 avril 1781 ? Je ne sache pas que la question ait jamais été posée, publiquement au moins. Sans doute, l'Impératrice profita de TofFre que l'auteur lui avait faite de conserver sa pièce en portefeuille; mais il avait dit « quelque temps », et ce fut toujours. Il n'était « pas pressé d'imprimer » ; parole imprudente, il n'imprima jamais. Dans le dénombrement donné, à sa mort, de son œuvre entière, M"* de Vandeul dit « qu'il fit aussi deux pièces pour Ilmpératrice de Russie », et, en les rapprochant de Maillard^ quelques lignes plus loin, elle ajoute que « les deux pièces russes ne sont pas connues du public ^*^ ». La première, — cela ne fera aucun doute pour le lecteur, — est Raimond F. Quant au titre de la seconde^ il m'a fallu essayer de le découvrir à Saint -
(i) 11 est encore question de Sedaine en trois passages de cette correspondance. Les deuï premiers n'offrent pas d'intérêt. Le troisième est daté du 15 janvier 1789. Sans doute Paris sauvé, qui a été imprimé en 1788^ Tenait d'être adressé à Catherine ; elle écrit à Grimm : « J'envoie à Sedaine la médaille que vous me demandez pour sa tragédie de Paris sauvé, » On voit que Grimm demandait toujours.
(2) Notice, . . Correspondanct littéraire.
Pétersbourg. Un intermédiaire obligeant, auquel je rends grâces^ a copié pour moi, dans le Journal des fourriers de la cour, ce compte rendu du spectacle à la date intéressante : « On a joué la comédie française Journaliste, laquelle a commencé l'après-midi, à sept heures, et s'est terminée par un ballet^ après neuf heures. »
M"*« de Vandeul a donné ce titre, — sous une forme un peu différente et qui doit être la bonne : les Journalistes, — mais simplement comme celui d'une comédie inédite de Sedaine, et sans allusion à son origine ^'>. Si l'histoire en tst éclaircie, malheureusement elle-même nous manque. Elle parait avoir été égarée dans un transfert d'archives de Tsarskoé-Sélo au Palais d'hiver, et il n'en existe pas, croit-on, d'autre manuscrit ^*\ Qjiel dommage cette perte cause-t-elle à la renommée de Sedaine ? Faible, i'imagine; une belle œuvre ne fftt pas restée prise dans les glaces. L'auteur avait été, en tout cas, gratifié magnifiquement, et bien au-delà de ce qu'il avait pu rêver. On n'admira pas moins l'honneur fait à l'architecte que le don au poète. A Gabriel, l'auteur de TÉcole militaire et des belles colonnades de la place de la Concorde, assigner pour successeur, dans une académie, Sedaine, qui, avec une mpdestie à peine exagérée, se traitait de maçon, il y avait de quoi exciter l'envie de quelques*uns et le sourire de tous.
Un jour de détresse, il soupirait à la fin d'un sonnet :
Oh 1 Musc trop cruelle, Reprenez cet esprit qu'on admire en tous lieux. • Je meurs de faim, hélas ! rendez-moi ma truelle.
(f) Sedaine laisse en portefeuille : la Trompe nocturne, Pagamin de Monaigut, Pbilitmm et Baucis, Cilestint Robert, Gil Blas, en quatre actes, Basile, Marùm, V Amoureux goutteux et les Journalistes, en cinq actes {Ibid., p. 246,). — M"* de Girardin a écrit une comédie intitulée l'ÊcoU des Journalistes,
(2) C'est ce qui ressort d'une lettre de M. Bilbassow, Pauteur d'une Histoire de Catherine II, à mon aimable correspondant ; il lui dit, en outre, que, s'étant occupé de la recherche des Journalistes, à la demande du correspondant du
Il ne connaîtrait plus désormais Tangoisse d'une pareille alternative. Sa fortune prenait une face nouvelle : Betsky le vengeait de Papillon de la Fené, et le retard des Monsigny, des Grétry, des Philidor ne le mettrait plus en péril. Catherine, honorant toute sa carrière, récompensait l'ancien labeur de la truelle et la veine récente de « cet esprit qu'on admire en tous lieux ». Et ce fut, au total , par 12 000 livres en 1779, par 8 000 en 1781, auxquelles joignez un don intéressant de 50 louis du prince Henri de Prusse. Bref, voilà Sedaine à la tête d'une petite fortune.
DiciioumUrê Larcusst, il n'y avait point réussi, et avait appris qu'elle avait déjà été faite pour M. Grot, membre de l'Académie des Sciences, l'éditeur de la correspondance de Githerine et de Grimm.