CHAPITRE II
Villégiature à Saint -Prix. — Sous l'ancien régime (1780-1789).
SI
Comment Seoaine vint a Saint-Prix. — La comédie au château DE Saint-Leu et a la Chevrette. — Dufort et M»« d*Épinay. — Saint-Prix, le village, le Seigneur.
L'argent gagné vite se dépense de même, dit-on. Il n'en alla pas de la sorte avec Sedaine. Toutefois, le poète s'accorda un certain prélèvement; un peu de fantaisie diminua l'épargne du père de famille. Sur la première libéralité de Saint-Pétersbourg, il acheta une maisonnette à Saint-Prix. Et là, sans doute, il a le mieux goûté la douceur du présent de Catherine. Emploi lointain et imprévu !
Qu'était-ce que Saint-Prix? Les dictionnaires géographiques de répoque répondent vaguement : un village de l'Ile-de-France, situé dans le diocèse et l'élection de Paris. Avec cette remarque, parfois, que le peuple des environs a beaucoup de dévotion envers le patron de l'église paroissiale dudit lieu. Des images de piété^ destinées à entretenir la vogue du pèlerinage, portaient cette désignation moins administrative et plus claire : « Saint-
Prix^ dans la vallée de Montmorency ». Ajoutez : à près de cinq lieues de Paris. Faute d'équipage, il fallait prendre, pour y aller, la voiture publique de Taverny, qui ne desservait exactement que les localités au bord de la route. Les voyageurs à destination de Saint-Prix étaient laissés, ainsi qu'on disait, à hauteur du village, à « TOrmeteau », — changé aujourd'hui en « Gros -Noyer », — et il leur restait un tiers de lieue à faire à pied, pour en gravir la pente. On y pouvait venir en promenade, de Montmorency, par exemple, ou de la forêt voisine, comme fit Jean- Jacques Rousseau, peut-être avec M"« d'Houdetot, ou, quelques années plus tard, Bosc le naturaliste^ ami de M"* Roland. Mais c'était un voyage pour un habitant du Louvre, bourgeois vieillissant, sédentaire et peu fortuné : je veux dire pour Sedaine.
Qui lui fit connaître ce pays ? On peut répondre assurément : Dufort, le futur comte de Cheverny, alors introducteur des ambassadeurs et seigneur de Saint-Leu^'>. La terre qu'il y avait héritée de son père, ancien maître des Comptes, comprenait un parc de quarante- quatre hectares, couvrant le versant occidental de la colline « qui joint Montlignon à Saint-Leu », partie sur le terroir de Saint-Leu, partie sur celui de Saint-Prix; le château luimême était à cheval sur les deux finages. On y pouvait accéder par un chemin prolongeant la grande rue de Saint- Prix vers remplacement de l'ancienne église de Saint-Leu ; ce dernier village s'étant abaissé, comme Taverny, au cours des siècles, avait reconstruit, en 1690, au milieu du nouveau bourg, son église, isolée, et ruinée en particulier par la Fronde. Le chemin de la vieille église, qu'on
(i) Auguste Rey, Le Château de Leumont d'après Us mémoires inédits de J.-N. Dufort, Paris, Champion, 1884, in-8*'. — Robert de Crèvecœur. Mémoires sur les règnes de Louis XV et Louis XVI et sur la Révolution, par J.-N. Duftrt, comte de Cbeverny^ Paris, 1886, 2 vol. in-8*'.
appelait aussi « la route haute » de Saint-Prix à Saint-Leu, par opposition avec « la route basse », qui contournait le mur inférieur du parc, — à peu près comme Tunique route de nos jours, — mettait Thabitation seigneuriale à trois cents mètres de la place principale de Saint-Prix, dite place de la Croix. Ce château, succédant au vieux castel de Leumont, avait été bâti, dans les premières années du xviii^ siècle, par un traitant, Lorieul de la Noue, qui, sorti de rien, fit une grosse fortune et une banqueroute retentissante. C'était un édifice important, à en juger par les dimiensions du plan que nous possédons et le nombre des hôtes qu'il pouvait héberger, et placé en face du plus bel horizon.
J'insiste sur Dufort, qui a joué un grand rôle dans la vie de Sedaîne. Demeuré orphelin de bonne heure, il usa « joyeusement de sa jeunesse, à la ville et à la campagne, dépensant, à Paris, un peu plus sa santé et, à Saint-Leu, un peu plus sa fortune, si bien qu'il échappa à grand'peine à une double ruine. Quand il se maria, le 23 avril 1755, il avait rompu le matin seulement avec M"** B..., la femme d'un fermier général. Il était « maigre, harassé, hors de combat ». Le peuple, voyant ce couple entrer à Saint- Eustache, disait : « Voilà une trop jolie mariée pour un jeune homme qui se meurt. » Il épousait Ânne-Marie- Edme Le Gendre, fille d'un ancien président de la Chambre des comptes. La jeunesse le soutint; les sombres pronostics des gens de la halle ne se réalisèrent pas. Les eaux de Barèges et un tour de France le guérirent d'une crise de « vapeurs ». Il revint à Saint -Leu et y reprit une vie d'un faste croissant, à laquelle Sedaine fut associé bientôt. Les journées se passaient d'ordinaire en promenades à cheval, où M"' Dufort, belle et parée, conduisait, soit dans la forêt de Montmorency, soit dans le bois de Boissy ou sur les hauteurs de Sannois, des petites troupes de
huit à dix cavaliers, parmi lesquels les ambassadeurs de Russie, de Prusse, d'Autriche; le comte de Stahremberg louait alors une campagne à Épinay.
Le soir, on est encouragé par le silence de la Chevrette^ — déserte pendant le voyage de M"* d'Épinay à Genève, — à relever le sceptre de la comédie, qu'elle abandonne; on lui emprunte une partie de sa troupe et de son public, et son répertoire, auquel on ajoute le nouvel opéra comique. Dufort ne se lasse pas de jouir des succès de sa fenmie et de lui en préparer l'occasion :
Si Ton peut dire que ma femme eût un goût déddé, c'était pour jouer la comédie. Douée d'une mémoire prodigieuse, eUe avait, quoique sans amour-propre, la confiance qu'elle réussirait. Je fis donc arranger le théâtre provisoire que j'avais construit jadis pour jouer des parades. Il devint un théâtre en règle, et la comédie et les opéras comiques, car c'éuit le ton du jour, y furent représentés avec succès. On débuta par le Glorieux et Biaise le Savetier ; ils furent si bien exécutés que cela fit du bruit, et qu'à la seconde représentation toute la salle se trouva remplie ; il y avait des voitures dans les avenues, comme à la porte des spectacles de Paris. Sedaine et Philidor, les auteurs de Biaise h Savetier, me firent demander la permission d'assister à la représentation. La Borde, mon ami, si bon musicien, qui avait loué une maison à Soisy, avait un rôle; Bacquencourt faisait Biaise; ma femme, Blaisine; on ne parlait que de son jeu. Tout ce qu'il y avait d'amateurs de théâtre, artistes ou gens du monde, briguait des invitations. Cet été fut brillant et fort cher, car, les jours de spectacle, j'avais plus de cinquante personnes à souper.
Quelle bonne fortune de s'essayer à Topera comique sous les yeux et avec les conseils de celui qui venait d'en donner un type nouveau ! Sedaine fut évidemment la plus précieuse recrue gagnée parmi la société voisine. L'amitié que lui voua Dufort débuta, comme l'amour souvent, par un coup de foudre. Il revient sur ce sujet :
Ce fut l'époque où je fis connaissance de Sedaine ; je n'eus pas causé une heure avec lui que je l'invitai à passer quelques jours à Saint-Leu. Il accepta très franchement. Les spectacles étaient interrompus ; nous passâmes huit jours avec lui, M^e de Moussy, alors veuve, Saint-Marc
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et quelques autres, dans un commerce délicieuz(i). Tel fut le commencement d'une amitié durable. Depuis 1758 jusqu'à cette année 1795, il n*y a eu aucune interruption ni aucun nuage dans cette amitié. Les temps malheureux de la Révolution m'ont fait jeter au feu un tas de lettres philosophiques qu'il m'avait écrites, et que je destinais i la postérité.
Rappelons, en passant, que Dufort, arrêté à temps sur le penchant de la ruine, vendit sa charge d'introducteur des ambassadeurs en 1764, Saint-Leu Tannée suivante, en même temps qu'il achetait Cheverny, où il vécut sans faste, avec le train qui convenait à un lieutenant général du Blaisois. Les deux amis se revirent souvent, goûtant les douceurs d^une hospitalité réciproque. Cependant, quand Sedaine était l'hôte du seigneur de Saint-Leu, et, parmi les bruits de fête, voulait jouir d'un peu de solitude, il dut, maintes fois, diriger ses pas vers le plus proche village, qui était Saint-Prix, vers la place de la Croix, d'où Ton découvrait une autre belle partie d'horizon. — Saint- Prix, sous la Révolution, s'appela Bellevue-la-Forêt. — Cette image s'imprima dans son souvenir, puis y fut ravivée, j'imagine, par les perspectives aperçues de la Chevrette, si bien qu'il rêvait peut-être depuis vingt ans de la retraite où il s'installa le jour que nous dirons.
Voyez dans Saint-Prix un bourg paisible de cinq cents habitants, — paisible, sauf les jours de pèlerinage, — et où domine naturellement l'ouvrier de la terre : fermier, laboureur, vigneron, jardinier. Des artisans, un petit commerce, une petite industrie s'y juxtaposent; les boulangers et les maçons en nombre supérieut aux besoins de la population. Ajoutez quelques gardes, un maître et une
(i) M"* Giraalt de Moassy, — M"* Félix avant son mariage, — était une coasine très appréciée de Dufort. — « Le chevalier de Razins, marquis de Saint-Marc, dit Dufort {Mémoires, I, 29), connu dans la littérature par Topera à'AdèU de Pontbieu et plusieurs pièces fugitives, était toujours de nos parties. » U fut officier am gardes françaises et membre de l'Académie des Belles Letues.
maîtresse^ — car il y a deux écoles, — chirurgien, tabellion, curé et vicaire. Un village, en ce temps-là, isolé quelquefois par la difficulté des communications, avait besoin d'un organisme plus complet que de nos jours. La petite industrie dont j'ai parlé suit les métiers réputés da voisinage et vit de cette modeste concurrence : les femmes surtout, qui imitent la dentelle de Chantilly, vendent des objets de pèlerinage comme à Ârgenteuil, prennent des nourrissons comme à Montmorency; les hommes font du pain comme à Gonesse.
Le tableau s'achèvera par un dénombrement non moins rapide des propriétaires ecclésiastiques et parisiens, en tète desquels le seigneur. Le village, avec ses deux rues à angle droit, a la forme d'une croix, dont une branche, posée horizontalement à mi-côte, va de Montlignon à Saint-Leu, et l'autre suit la pente de la colline et tend vers Ermont. Les propriétés d'agrément en occupent les quatre extrémités. Au pied de la hauteur, en rencontre, après une belle ferme du Temple, dépendant de Cemay, « le château », ou, comme on dit le plus souvent, le château de Rubelle, du nom du hameau où il s^élève. Le maître en est François-Nicolas Le Bas du Plessis, seigneur de Saint-Prix, Rubelle, la Grange-Rubelle et Maubuisson, dans la vallée de Montmorency, officier aux gardesfrançaises, chevalier de Saint-Louis. Au point de vue des origines : fils d'un officier au régiment de Dauphin- Étranger, petit-fils d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres, arrière-petit-fils d'un intelligent Berrichon, qui fonda la fortune et la noblesse de sa famille. Celui-ci, simple et obscur Le Bas, venu d'Ivoy à Paris, en 1634, pour être commis dans les bureaux de la trésorerie qui appartint plus tard à l'un de ses fils, fut secrétaire de Mazarin, premier commis des finances, puis conseiller du Roi, trésorier des ponts et chaussées de Champagne et
reçu secrétaire du Roi en 1665. Ses fils, — sans parler d'un trésorier des troupes du Roi à Strasbourg, célibataire, et d'un oratorien, — s'appelèrent de Montargis. de Girangy et du Plessis. L'auteur de la branche du Plessis, le trésorier de l'extraordinaire des guerres, eut treize enfants; l'un d'eux, l'officier de cavalerie Nicolas, fut attiré à Saint-Prix par son mariage avec la fille d'un conseiller au Châtelet, Rossignol, seigneur de la Grange-Rubelle^'^
Son fils hérita de cet aïeul un domaine important, dont la partie d'agrément et l'habitation étaient situées en face du château, à gauche de la montée de Saint- Prix. Il acquit, d'autre part, en 1773, la seigneurie avec le fief et la maison de Rubelle et la portion du fief de Maubuisson sise au même village : une terre en somme d'environ soixante-dix hectares <*^ D'autres biens lui appartenaient sur les terroirs voisins, notamment ceux qu'il avait achetés, en 1767, à Montlignon, du chevalier de Launey, un frère d'armes, né comme lui en 1740, promu sous-lieutenant aux gardesfrançaises en 176 1 comme lui, le futur gouverneur de la Bastille, le dernier<'>. On trouve encore du Plessis qualifié seigneur de Rochefort et de Dourdan ; mais ce sont fie6 d une autre province. Sa femme, Louise-Catherine Choart de Magny-Saint-Loup, fille de Louis Choart, receveur des finances de la généralité de Bordeaux, avait été un beau parti, n vendit, en émigration, ses diamants pour soixantemille livres, dont les revenus le firent vivre, et il aban-
(i) Bibl. nat., Mss, Cabinet des titres. — Supplém. au t. IX da P. Anselme nur Potier de Courcy, i" partie, p. 684 et suiv. — Auguste Rey, La Fin tU Vancim régime à Saint-Prix, Paris, 188 1, in-S**.
(2) La superficie s>n distribuait ainsi : terres, 32 hectares : bois, 16 hectares; jardin du chdteau, 11 hectares; ancien jardin Rossignol, 8 hectares t/2; jardin du Filassier, z hectare; jardin du Colombier, 1/5* d'hectare; bois enclos, 2/3 d*hecure. Le total e»t un peu supérieur à 69 hectares.
(3) Ces biens, advenus à de Launey par héritage de sa mère, née Charlotte- Renée Aubry d*ArmanvilIe, comprenaient la maison appelée seigneuriale, avec un enclos de 10 hectares, et bois et terres d'environ 34 hectares. (Archives de Seine-et-Oise et archives de Montlignon.)
donna» à sa rentrée en France, le capital à Louis XVIII. Il habitait à Paris son hôtel, — rue Saint-Lonis-au-Marais, n^ i6, au coin de la rue du Parc-Royal^ — voisin de son beau-père et de ses amis de Flesselles et de Launey^').
Mais quittons Rubelle, où nous reviendrons, pour monter à Saint-Prix, et même, passant le carrefour, jusqu'à Téglise, qui est au point culminant de l'agglomération. Il y avait, à côté et en face du vieux moutier, deux prieurés : le prieuré de Saint-Prix, membre de l'abbaye de Saint- Martin de Pontoise, et le prieuré de «Notre-Dame du Bois- Saint- Père, dépendant de Tabbaye de Saint -Victor de Paris. L'un des titulaires ne résidait point; tous deux louaient leurs maisons quand ils avaient preneurs : le moine de Saint- Victor se réservant, au second étage de la sienne, un gîte où il menait, de toute façon, la vie la plus étroite. On appelait le premier le prieur blanc; le second, le prieur noir, à cause de la couleur de leur robe<^>. Â Test du village, du côté de Montlignon, habitaient les Petit des Landes, des cousins du seigneur, derniers représentants d'une dynastie de magistrats à la Chambre des comptes, propriétaires du beau domaine de la Terrasse. Presque en face, le président des Monnaies Sulpice d'Albert, successeur médiat des Vendôme, occupait, depuis 1773, leur ancien rendez-vous de chasse. A l'ouest enfin, du côté de Saint-Leu, un autre président des Monnaies, Droïn, a remplacé Dufort. A l'endroit où la basse route de Saint-
(i^ Voici ses états de services : second enseigne, le 22 août 1756 ; premier enseigne, le 19 février 1759; sons-lieutenant, le i" février 1761; lieutenant, le 16 février 1777; '^^ ^^ mestre de camp, le 18 mai 1783 ; capitaine en second des grenadiers, le 29 février 1784; capitaine de la compagnie colonnelle, le 22 mai 1787. (Archives du ministère de la Guerre.)
(2) Pendant six ans au moins, le prieuré noir fut loué à Bigrel de Granddos, consul de France en Amérique. Il y eut, en février 1780, un enfant, mort en septembre; sa femme y mourut en juillet 1781. — Le prieuré blanc eut pour locataire, à partir de 1780, un procureur au Chdtelet de Paris, Maximilien Pichon, que nous reverrons plus loin.
Len s*embranche sur la grande rue, — prolongée, nous le savons, par le chemin de la vieille église, — un élargissement de cette route forme une sorte de place déjà signalée. Une croix» qu'on appelait jadis « la croix de ville », pour la distinguer de celles qui s'élevaient aux carrefours des voies rurales, en occupe le centre, et lui a donné son nom. Trois habitations la bordent, — Tune avec rintervalle d'un jardin, — et elles subsistent de nos jours, ornées de leur fronton banal, où les architectes des xvn* et xviii* siècles voyaient évidemment une marque de noblesse; le château de Rubelle et celui de la Terrasse en étaient également décorés ; c'était la mode et le bel air. Groupe curieux, celui des propriétaires de nos trois maisons. En face de la route de Saint-Leu, un moine, le prieur du Bois-Saint-Père, dont le jardin aboutissait là ; à gauche, un avocat au Parlement, bientôt remplacé par une danseuse ; à droite, un poète : Sedaine.
Sn.
La maisonnette de Sedaine. — Soirées au château. — Société. — Continuation du labeur. — Deux lettres au comte d'Angiviller. — Richard Cœur -de -Lion. — Grétry et l'invention de la poudre. — Sedaine a l'Académie.
La maisonnette qu'il acheta des roubles de Catherine, le i8 mai 1780, — devant Dupré, notaire à Paris, — n'était qu'une bicoque, à peine de meilleure apparence que les logis rustiques qui l'avoisinaient, habitée elle-même par des paysans, avant la dame de Pauly que Sedaine remplaça ^'^ : Marie- Jeanne Barbichon, veuve de Pierre-
(i) Titres de propriété.
Adrien de Pauiy, qui fat baron du Saint-Empire, capitaine au régiment de Saxe, aide-major général de l'infanterie. Élevé avec le maréchal de Saxe, il avait suivi sa fortune sans trouver occasion de s'enrichir. Le comte de Bentheim^ — que nous retrouverons, — colonel plus tard du même régiment y qui prit son nom» demandait, en 175 1, une pension de retraite pour lui^ en des termes où parait la détresse <'>. Pauly était mort, en 1762, quand sa veuve échoua à Saint-Prix; elle 7 passa dix-huit années. Sedaine racheta sa maison toute meublée pour 4,000 livres, les meubles comptés dans ce prix pour 1,200; une rente perpétuelle de 5 livres, à payer à la fabrique de Saint- Prix, était à la charge de l'acheteur.
L'état de lieux est court : au rez-de-chaussée, < un bouge ou cuisine basse » et une salle; au premier étage, deux chambres, un grenier au-dessus, escalier dans œuvre, cave et toit à porcs, le tout couvert de tuiles. Une cour et un jardin y sont attenants; la cour, close de murs, renferme un puits; le jardin contient environ un demiquartier ; un petit terrain de 8 à 10 perches s'y ajoute, ce qui porte la superficie non bâtie à 20 ou 22 perches, ou, en style moderne, à 700 mètres environ. Les voisins sont, à droite et à gauche, des paysans, les Groizy et les Chauvricourt, et, par derrière, M. Rigault, que nous connaîtrons plus tard, possesseur en partie d'un clos Filassier, dont le seigneur de Saint-Prix a le reste. Le nouveau propriétaire doubla environ son jardin, en 1782, par l'acquisition de 25 perches du clos Filassier; c'est peu après le second présent de Catherine et la mort de M°* Seriny, sa bellemère, n eut alors un domaine d'un sixième d'hectare; il attendra jusqu'en 1792 pour restaurer la maison, la surélever, la flanquer d'un logis neuf.
(i) Archives du Ministère de la Guerre.
Oh! la modeste campagne! On a bien lu : Sedaine, pendant douze ans, établit femme et enfants, et lui-même, dans une salle, une cuisine, deux chambres et un grenier ; trois enfants survenus en treize ans de mariage. Et déjà le père avait dépassé la soixantaine; la mère, Su:&anne- Charlotte Seriny, la quarantaine. Il n'a été donné que renseignements faux, et par Jal même, dont l'exactitude est vantée, à propos de l'état civil de cette famille; je les rectifierai. Une fille, Jeanne-Suzanne, avait près de treize ans en 1780, étant née le 30 août 1767; un fils, du 9 novembre 1770, Anastase-Henri, venait après, ayant neuf ans et demi ; une fille, Anastase-Suzanne, appelée en famille Agathe, était la cadette; elle était née le 11 septembre 1778, âgée par conséquent de vingt mois^'^ Elle seule aurait suffi pour remplir de bruit la maison et le jardin. Où le poète se réfugiait-il pour penser et pour écrire ?
Dans les lignes suivantes de ses Récapitulations, Bouilly Ta peint en promenade : < Je m'asseyais à côté du bon Sedaine, soit dans une chaumière, soit sur le bord d'un ruisseau, où nous respirions un air pur et libre, et bientôt les accords de la lyre populaire nous entouraient de la gaie et brillante jeunesse des environs. » Mais où placer cette scène, si elle se passa quelque part? On se prend à craindre^ en lisant de pareilles phrases, qu'elles ne soient écrites que pour le son qu'elles rendent, et vaines et vides comme paroles de romance. Bouilly s'est, d'ailleurs, singulièrement trompé sur Testime où le compagnon qu'il se donne aurait tenu ses talents, se croyant, comme il
(i) Jal a mentionné nn second ûh, Ânastase>Michel, qne M*^* de Vandeul parait n'avoir pas connu, que la famille existante ignore, et dont je n'ai .trouvé de traces nulle part. Il lui attribue comme date de naissance, — erreur bizarre! — celle de la seconde fille, que )'ai relevée dans son acte de décès, k Héronville. La date de naissance de la fille aînée m*a été fournie par l'état civil de Tours, où elle est morte.
ja —
dit, « son élève chéri, celui des jeanes auteurs qui savait le mieux le comprendre ». Comme il était loin de compte! Un mot est resté du « bon Sedaine » sur Bouilly : « Cet homme fait puer la vertu! ».
Sedaine fréquenta le château ; j'ai recueilli là-dessus des traditions précises. La famille du Plessis, après avoir partagé deux mois, chaque été, entre Magny près de Meaux et la Petite-Fortelle en Brie, avait l'habitude d'en donner trois à Saint-Prix : le temps de la chasse et des vendanges. Elle comprenait, avec le seigneur et sa femme, un fils, Charles, qui servira, comme son père, dans les gardesfrançaises ('\ et deux filles, Catherine et Adélaïde, qui seront, Tune M'"® de la Selle, Tautre la baronne de Mandat. Qpelques hôtes, des parents surtout, se groupaient \ Tentour. Le plus assidu était le comte d'Âgây, beau-frère de M. du Plessis, et dont la brillante carrière administrative eut pour couronnement l'intendance de Picardie. Qjiatre enfants l'accompagnaient : un de ses fils épousera Catherine-Thérèse-Philippine de Launey, la fille du gouverneur de la Bastille ^'>; et une de ses filles, Laurent de Villedeuil, qui fut ministre de Louis XVI (5). M"* Roland cçnnut d'Agay pendant son séjour à Amiens ; elle l'appelait « le Doguin »^ par manière de calembour, dans sa correspondance avec son mari, et se targuait de lui refuser sa porte, sauf à retrouver le nom de l'intendant et le chemin de son antichambre, pour la fameuse sollicitation des lettres de noblesse ^^>. D'Agay fit un établissement tardif dans la vallée de Montmorency, en achetant, le i6 mars 1790,
(i) Né le 13 février 1767, il fat enseigne surnuméraire , le 21 avril 1782; enseigne, le 29 février 1784; sous-lieutenant en second, le 25 décembre 1787 (Archives du Ministère de la Guerre). Il reçut de Louis XVIII le titre de comte, en acquit de la dette contractée par le Roi envers son père.
(2) Contrat du 6 février 1786.
(3) Contrat du iz avril 1777.
(4) Perroud, Lettres de M"** Roland, Paris, 2 vol. in-8<>, 1900-1902.
une maison aux environs de la Chevrette, avec un domaine de seize arpents.
Autres parents, £imiliers de Rubelle : le cousin Charles- Jean Petit des Landes, maître des Comptes déjà nommé, et ses sœurs, M°*** de Brainville et de Vaux, habitants de la Terrasse. Parenté très éloignée, cousinage au dixième degré, établi, au sommet de l'échelle, par le drapier Jean Lempereur^ dont le fils, François, partisan frappé par la chambre de justice qui condamna Fouquet, laissa dans son hoirie, encore brillante, le fief de la Grange-Rubelle, acquis, par échange, du président de Hodicq en i647^'\
Les Maleissye étaient de très proches voisins et amis, seigneurs de Maugamy, dont le beau parc, à cheval sur Margency et Montlignon, confine d'autre part à Eaubonne. Deux frères, le marquis Antoine-Charles — qui sera guillotiné par erreur, le 9 juin 1794, — et le comte Charles- Philibert y avaient succédé à leur mère, une Barillon. Tous deux, plus âgés que du Plessis de dix à douze ans, servaient dans les gardes-françaises quand lui-même y entra. Le cadet, connu davantage sous le nom du chevalier de Maleissye, démissionna en 1777» et mourut l'année suivante. Il avait eu en partage Maugarny, où sa veuve demeura avec leurs deux filles <*>. Sedaine dut la retrouver avec plaisir à Rubelle, et renouer ou continuer avec elle des relations qui remontaient plus haut que son mariage : fille d'un maître des requêtes, elle avait signé à son contrat, sous le nom de Marie-Claire Silva. Elle était destinée au triste choix de la Chabeaussière, en deuxièmes noces.
(i) De Jean Lempereur descendirent, d'un côté : François Lempereur, M"» Ruau d'AnservilIe, M™ Rossignol, Nicolas Le Bas du Plessis et son fils François-Nicolas ; de Tautre côté : Marguerite , femme de Jacques Petit des Landes, et, en ligne masculine dès lors, Gilbert, César, Charles-François, Charles- Jean Petit des Landes.
(2) Archives du Ministère de la Guerre. — A. Tardieu, Les TardUu de Maleissye f Clermont-Ferrand , 189$, in-4<>, 48 p. — De Maleissye, Mémoires d'un officier aux gardes- françaises, Paris, 1897, in-8°. — Archives de Margency.
Le même cercle enfin s'ouvrait à quelques poètes : à Delille, jadis professeur à Amiens, et reçu à rintendance; au comte de Tressan, venant de Franconvilie; au voisin Sedaine.
De l'entretien de la compagnie de M. du Piessis, aux soirs d'automne, maint sujet m'a été rapporté par un de ses petits-fils. Par exemple : l'histoire de contrebandiers cachés et afiFamés au château de la Chasse, et dont les deux che& vinrent demander au curé de Saint-Prix, dans le secret du confessionnal, de leur procurer des vivres; les séjours de La Fontaine au château de Magny, chez les Choart» ancêtres de M"* du Plessis, et l'origine de sa querelle avec Jean Choart (ou Chouart), si maltraité dans le Curé et le Mort; Tinvasiop d'une bande de sangliers poursuivis et affolés, qui traversèrent le parc et le salon de Rubelle ; les scandales des deux châteaux de Saint-Leu, l'un habité par le président Droïn, pourvu d'armoiries depuis 1765, et vivant en liaison irrégulière ; l'autre par M"* de Genlis, la gouvernante-maîtresse « qui fait, dit M"* Roland, des livres et autre chose », et que nos chasseurs s'amusaient à effrayer par des salves de coups de fusil, quand ils l'apercevaient en promenade près de ses clôtures. Il y avait aussi, parfois, des lectures de Sedaine.
Il était fort goûté ; mais on écartait de la conversation la politique, et du programme le Philosophe sans U savoir. On aimait peu ce personnage, noble et l'ajrant oublié, philosophe et le sachant trop, et se targuant avec complaisance de vivre en citoyen de l'univers. Mais le Déserteur avait vu croître son succès avec les années; il avait fait pleurer la cour et la ville, à la fois la duchesse de Chartres et M"* de Genlis. Celle-ci, qui n'aimait pas Sedaine, à vrai dire, avait pris sa revanche de cet accès de sensibilité, en riant aux larmes, — autres larmes, — de ce vers :
Mourir n*est rien; c'est notre dernière heure,
sans se souvenir que l'auteur avait pu lire dans Chaulieu, auquel on Ta quelquefois comparé :
Mourir est simplement le terme de la vie(0.
A Saint-Prix, avec cette comédie encore, Sedaine émut toute la maison, du salon à ToASce furtivement entr'ouverte, des officiers à leurs brosseurs. Un domestique du châtelain n'eut de cesse, après cela, qu'il n'eût acheté une de ces pendules, fort à la mode, qui représentaient une scène du Déserteur. Et quelles suites lointaines de cette soirée! Vers le milieu du dernier siècle, sa fille, alors très âgée, et voulant disposer de ce qu'elle avait, alla rechercher en province une petite-fille de M. du Plessis , et lui apporta, comme son bien le plus précieux, la pendule qu'elle avait héritée de son père. Elle pria la famille qu'elle rejoignait après un fort long temps d'accepter son présent, à la condition que la pendule ne serait pas vendue, et qu'ellemême pourrait la revenir voir tous les ans. Un billet placé sous le globe fut l'instrument de ce petit traité, qu'on observa religieusement. La donatrice renouvela jusqu'à sa mort son pèlerinage annuel vers le cher souvenir de son père, de Sedaine et de Saint-Prix. La vogue du Déserteur en bronze doré dura autant que celle de la pièce. Une pendule de ce genre a été décrite par Balzac, dans la Vieille Fille^^K Lamartine estimait que l'illustration d'une œuvre de l'esprit par l'art populaire en était la consécration la plus touchante et la plus glorieuse.
(i) « ËpStre à la duchesse de Boaillon. >» Voir la Correspondance Uitiraire, VIII, 529; et les Mémoires de M"*« de Genlis, II, 23.
(2) Le motif « se composait de on2e personnages, ayant chacun qnatre pouces de hauteur : au fond, le déserteur sortait de sa prison» entre des soldats ; sur le devant, la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce » . Cette pendule, pour le dire en passant, aussi bien que le salon où elle figurait, ont été décrits d'après un intérieur du chiteau de GlisoUes (Eure), appartenant à la famille de aermont-Tonnerre.
On doit bien penser que Sedaine, en villégiature à Saint-Prix, quoique fréquentant de riches voisins, ne s'y endormait pas dans les mêmes loisirs. La libéralité de Catherine avait achevé de le mettre au-dessus du besoin, mais non pas au large. Il n'en continua pas moins sa vie laborieuse et économe; ses succès de théâtre et de salon ne le dispensaient pas du terre à terre de la lutte quotidienne, et de défendre ses positions ici et là : auteur, il lui fallait se faire jouer; académicien, se faire payer. Deux problèmes, dont les difficultés le talonnèrent à Saini-Prix même.
Le 10 octobre 1782, au lendemain peut-être des applaudissements du château, il écrivait au ministre Amelot, pour se plaindre du retard apporté à la représentation de deux pièces qui avaient été, de la part du comité de l'Opéra, dès le 4 mai, Tobjet de la résolution suivante : « MM. Sedaine et Monsigny sont venus au comité pour y Élire la lecture de deux poèmes mis en musique : le premier intitulé Philimon et Baucis, le second Pagamin [de Manigue?]. Ces deux œuvres ont paru dignes de la réputation de leurs auteurs, et pourront être mises en répétition vers le mois d'octobre. » Sedaine, cette époque venue, n'entendant parler de rien, rappelle au ministre l'engagement du comité, le compte à tenir, suivant ses propres instructions, de la célébrité et des succès antérieurs des auteurs. Monsigny (il dit n'oser parler de lui-même) n'a rien donné qui n ait réussi : « La preuve actuelle serait fournie par la Reine de Golcande, seul ouvrage d'auteurs vivants (il parle de lui tout de même) qui ait seize années de date, et qui se soutienne après les Gluck et les Piccini. » Il y a lieu, d'autre part, de se hâter, à cause d'une opération de la cataracte que Monsigny doit subir bientôt. Qu'adviendrait-il si le musicien manquait à la répétition d'un ouvrage préparé depuis douze ans? Et, après tous
ces arguments, cette excuse : c Si je n'étais pas en vacances à la campagne [à Saint-Prix], je n'aurais pas pris la liberté de vous écrire, et je vous aurais présenté moi«mème ce mémoire. » Le comité, aux répétitions, revenant sur son impression première, ne fut satisfait ni du poème, ni de la musique. Monsigny abandonna sa partition à Sedaine, qui chargea de la retoucher Désaugiers, médiocre compositeur, incapable d'en faire rien de mieux. Par un destin bizarre, le poème seul de Pagamin a survécu, et seule, la a 3
musique de PhiUmon^ 'K y^âx^lM O ^S'i
Second sujet de soucis : les retards du Trésor envers l'Académie et lui-même. Voici encore une lettre, que j'ai tout lieu de croire écrite de Saint-Prix et inédite, et où se révèle, d'une façon intéressante, l'étroitesse de la situation de Sedaine. Elle fut adressée au comte d'Angiviller, le 23 avril 1783 :
Monsieur le comte,
En quoi puis-je avoir confiance, si ce n'est dans le brevet du Roi qui me fait secrétaire perpétuel de son Académie ? Il mande et ordonne au directeur général de me faire jouir des émoluments et appointements atuchés à cette place.
Sept années entières se sont écoulées sans que j*aie reçu mes droits de présence; ils montent â 5,500 livres^ somme considérable pour un père de famille dont la place n'a d'appointements que x,âoo livres, sans y comprendre cependant ces droits de présence.
Je n'ai point, comme les autres académiciens, la ressource des travaux des bâtiments. Si quelque bien de famille n'aidait à me soutenir, mes modiques appointements et émoluments ne pourraient me faire vivre, et, s'ils ne sont pas payés, que puis-je devenir?
(i) Voir an article de la "Reout internaiionalt de Musique (année 1898, p. 546), par M. Henri de Curzon, auteur de la découverte des documents qui lui en ont fourni le sujet. La représentation d'une pièce du nom de Pagamin au théâtre lyrique des Amis de la Patrie parait lui avoir échappé. M"" de Vandeul a signalé, parmi les pièces laissées par Sedaine en portefeuille, Pagamin de Monaigue, Le théâtre des Amis de la Patrie n*est autre que le théâtre Louvois, ainsi appelé de 1794 à 1796.
Je vous demande très sincèrement pardon d'avoir mis, Monsieur, sous vos yeux les propres termes de mon brevet ; je n'ai voulu en cela que justifier mon droit à la demande que j'ai l'honneur de vous faire. D'ailleurs, j'en appelle à votre justice, et j'implore votre protection.
Je suis avec un profond respect, etc. . •
J.-M. Sbdainb.
La lettre originale, que j'ai sous les yeux, porte cette annotation, émanée des bureaux du comte d'Angiviller, sans doute : « 22 avril, répondu qu'il sera payé en mai, l'assignat décidé depuis longtemps étant au point de se réaliser ».
Mais le secrétaire perpétuel satisfait insiste, avant Tautomne, pour que l'Académie elle-même obtienne payement de droits de présence fort arriérés. Il écrit, le 20 août, au même personnage, et faisant allusion à la visite déjà ancienne d'un comptable de l'administration, qui était venu vérifier l'importance des débets :
S'il m'avait demandé un éclaircissement sur leur titre, il vous aurait épargné, Monsieur le comte (car je connais la bonté de votre cœur), il vous aurait épargné de m'imputer une faute, ou à moi de rougir de l'avoir faite.
Pour prouver ma bonne foi dans cette affaire, j'ai l'honneur de vous envoyer ce que l'Académie m'a permis de lui lire à sa dernière séance.
L'Académie a nommé des commissaires pour rédiger les observations que vous lui faites l'honneur de lui demander, et elle les fera sans doute avec le même esprit qui a animé ses prédécesseurs.
Louis XIV leur fit écrire de ne pas s'assembler, parce qu'il ne pouvait payer comptant les droits de présence aux présents, et ils demandèrent au roi la grâce de s'assembler sans y prétendre.
Le 30 avril 1694, la lettre du surintendant leur permet de s'assembler, quoique (dit cette lettre) ils ne doivent pas être payés de leur assistance présentement.
La France, alors, était aussi malheureuse qu'elle est fortunée en 1783.
Je suis avec un profond respect, etc. . .
J.-M. Sedaine.
Le coup d^aiguillon, Tappréciation téméraire par quoi termine le secrétaire perpétuel déplurent, comme on en
est averti par cette annotation marginale : '< Le 24 août, M. le D[irecteur] G[énérai des Bâtiments da Roi] a répondu par une lettre à laquelle il a ajouté, de sa main, un postscriptum mesuré^ sur l'indécence du ton du sieur Sedaine. » Je suppose que c'est à cette observation que celui-ci répliquait, à son tour, dans la lettre qu'un catalogue de M. Noël Charavay analyse comme suit : « Curieuse lettre, écrite [au comte d'Angiviller] en qualité de secrétaire de l'Académie d'Architecture, où il s'excuse de ne pas lui avoir parlé avec assez de réserve. »
Une grande compensation lui fut Richard Cœur-de-Lian, donné le 21 octobre 1784, et qui allait lui rouvrir une veine de bonheur. A Thistoire si connue de cet événement littéraire j'ajouterai un épisode. Grétry, que les applaudissements avaient évidemment grisé, écrivait à son collaborateur, deux jours après la première représentation, cette lettre, conservée dans la famille de Sedaine : « Mon ami^ tout Paris fait un dénouement pour Richard. On ne lui donne pas moins que le succès du Mariage de Figaro, si le Roi était délivré d'une manière triomphante, et par un coup de théâtre qui frappât les spectateurs. J'y ai donc rêvé aussi, de mon côté, et voici ce que je viens vous proposer, et qu'il serait très facile de réaliser pendant l'enrouement de Philippe [l'acteur qui jouait le rôle de Richard] ...» Suit un projet de remaniement confus et peu intéressant, où le coup de théâtre désiré par Grétry se prépare comme suit, avec un doute historique gênant : « On entendra derrière le théâtre deux ou trois coups de canon (ou un roulement de tambour), quoique la poudre ne fût (peut-être) pas inventée. » Sedaine en dut sourire. Sans tambour ni canon, — prématuré, — Richard allait lui assurer la reprise de possession de la scène italienne, et la conquête prochaîne d'un fauteuil à l'Académie, et, entre temps, faire monter aux lèvres du Roi ce refrain joyeux :
Qpand les bœufs Vont deux à deux, Le labourage en va mieux.
En attendant cette lamentation tragique de la cour, prélude de la détresse des journées d^octobre :
O Richard 1 6 mon Roi 1 L'univers t'abandonne. . •
La vie de Sedaine, comme celle des personnages de théâtre, est pleine de changements et de contrastes, où son historien est obligé de le suivre. Repassant donc dans la coulisse, c'est-à-dire revenant pour un instant à sa modeste villégiature, je ne ferai guère que signaler sa présence à Saint-Prix en 1785. Il y marie sa femme de chambre avec un voisin du Louvre ^'^; il y négocie, pour le prix de six cents livres, la vente du livret de Richard Cœur-de- Lion, se réservant le droit de le joindre à une édition de ses œuvres complètes. Et puis, Tannée suivante, La Harpe nous donnera cette nouvelle : « Il s'agit actuellement de remplacer M. Watelet, qve l'Académie vient de perdre, et, pour cette fois, il est probable que ce sera Sedaine qui obtiendra enfin le prix de la persévérance. Je ne sais s'il y en eut jamais une pareille : c'est la quatorzième fois qu'il se présente. » Sedaine fut élu, en eflfet, à soixantesept ans; il était arrivé à trente-sept à la scène; à quarantehuit ans au mariage, tard partout.
Le talent de Sedaine, si original en sa nouveauté, n'avait rien d'académique. Il ne se tirait point du développement sans peine et sans heurts, comme il l'a reconnu luimême dans son discours de récipiendaire. C'est pourquoi
(i) Geneviève-Thérèse Ménétra, veuve Bourlier, âgée de quarante-six ans, épousa, le 6 juin, Pierre Lacour, âgé de quarante ans. La même fut marraine, le 12 octobre 1786, avec Jacques Fié, serrurier à Saint-Prix, d*un enfant de Silvain Philippon, maçon du même lien. (Archives de Saint-Prix.)
il en fu3^it les o^asions, ainsi que Lemierre, prenant acte de sa franchise, le lui fit observer dans sa réponse. En effet, il n'aimait rien tant que de remplacer des phrases par des mots, voire par des réticences et des jeux de scène ; il ne connut l'abondance que des points suspensifs. Il eut nombre de mots heureux, mais d'autres qui trahissaient son impuissance. Le Philosophe, accablé du malheur qu'il voit prêt à fondre sur une famille en fête, s'écrie : «Je me suis couché le plus tranquille, le plus heureux des pères, et me voilà ! d Les amoureux, dans ce théâtre, réduisent leurs effusions à une exclamation, presque à un cri. Lisez : On ne s* avise jamais de tout, Guillaume Tell, ou Félix, vous trouverez l'emploi répété d'une formule si simple : « Ah! Lise... Ah! Dorval. — Ah4 Marie... Ah! Mektal. — Ah! Thérèse... Ah! Félix. » Et pour remercier un bienfaiteur qui les unit, Félix et Thérèse, à eux deux, n'ont qu'une parole ; « Ah ! Monsieur. »
Sedaine, qui a donné ce précepte de mettre un an à combiner une pièce et un mois à l'écrire, n'était pas loin de penser que le style est une parure vaine, ou, pour le trancher net, ne sert de rien. S'il a exceptionnellement donné à la Gageure imprévue une forme cherchée et brillante, il a, sans doute, voulu prouver que sa sécheresse coutumière était aussi bien une torme d'art^ et lui épargnait un effort disproportionné. Un paysan bredouille, dans le Comte (TAlbertf des protestations d'amour et de respect, et le seigneur auquel elles s'adressent répond sentencieusement : « Voilà la vraie éloquence ! » L'auteur a prêté à Lucas, dans les Sabots, sa propre devise : « Il n'y a qu'un mot qui serve. » Avouons qu'il s'est fait une poétique de son indigence. Il l'a une fois, — et sa renommée s'en prolonge, — admirablement employée, pour ébaucher avec quelques touches, presque rien, la délicieuse figure de Victorine, à l'aube naissante de l'amour qui s'ignore. Avant
le duel, Vanderk fils : « Tu ne rendras cette montre qu'à moi . . . qu'à moi ... » — Après le duel, Victorine : « Qu'à moi! Qu^à moi! Âh! cruel... » Et Sedaine s'est refusé à ajouter un trait de plus à l'esquisse. Une dame lui demandait, un jour, chez le namraliste Bosc, leur ami commun : « M. Sedaine, dites-nous donc ce que devient Victorine ? » Et lui de répondre : « Ah! Madame, allez -y voir^*\ » Il n'a jamais songé au mariage de Victorine, craignant instinctivement, sans doute, de retomber dans la « comédie larmoyante », avec lequel il fut !e premier à rompre. Je douté que la comédie de George Sand, toute en crises de sensibilité, l'eût satisfait.
(i) Je tiens le mot de mon ami Alexandre Beijame, un petit-fils de Bosc, professeur à la Sorbonne.