CHANT DE LA DOULEUR
« Que nos jours sont courts sur la terre ! à peine le soleil est-il levé qu'il aspire à son couchant. La fleur , brillante le matin , meurt avant la fin du jour, et les fruits ne sont pas mûrs encore, que Tàpre vent du nord accourt pour les flétrir. »
<( Oh! qui retiendra le temps dans sa course rapide? »
<c Jours fortunés de ma paisible enfance; )oars de bonheur y où donc avez-vous fui ? Je vous cherche dans ma mémoire, comme le souvenir des songes de la nuit! »
« Aujourd'hui que la douleur m'accable, et qu'un sombre avenir s'avance vers moi , je m'écrie encore : Qui retiendra le temps dans sa course rapide ! »
« La nuit succède au jour, la vieillesse au printemps de l'âge , et la mort à la vie ; les sages descendent .dans la tombe , les méchans affligent la terre, et le lâche manie l'épée du héro^! »
(( Oh! qui retiendra le temps dans sa course rapide? »
« À l'heure du minuit, quand les vents étaient calmes, j'ai vu les blanches nuées qui forment la robe éblouissante de mon père !•••• A travers le treillis de roseau qui ferme mes salles, je l'ai vu lui-même me sourire.... J'ai contemplé sa radieuse figure.... ". »
« M'avez-vous appelée ? 6 mon vénérable père !
vos traits étaient aimables , et votre aspect serein!.. Ou , par ce sourire mélancolicpe , m'annoncezvous de nouveaux malheurs?... Un seul manque à ma misère : si le héros que j'ador» ne doit point revoir sa patrie, s'il est mort dans la terre étrangère : 6 Temps, secoue tes ailes ténébreuses , hâte ta course i'apide! » ^
A cet instant^ ua tumulte lointaîa vient interrompre les chants mélancoliques de la vierge. Long-temps elle croit entendre le bruit des vents qui se jouaient dans la forêt en détachant les feuillages des hêtres. Mais bientôt elle distingue les accens de la joie et le cri de rallégresse. Ce n'est point une illusion.. .. Les lueurs de mille flambeaux éclatent dans la forêt, et tout le Pagus lui présente l'aspect d'une fête nocturne. Quelle peut être la cause d'une telle solennité?
Les coureurs de la troupe de Théodemir ont annoncé la venue des enfans de Phaemanie. A cette nouvelle, les mères, les épouses, les vieillards et les vîerges se sont précipités hors de
leurs demeures ; ils se portent en foule du côté
où se font entendre les chants guerriers et le
bruit des boucliers retentissans. Ils revoient
' il leurs fils, leurs époux! Soudain tous les rangs
sont rompus; les héros se jettent dans les bras ouverts devant eux! Les étrangers sont accueillis du doux nom de frères; toutes les demeures s'ouvrent pour les recevoir. L'onde attiédie va rendre la souplesse a leurs membres fatigués; les viandes y le pain nourrissant y les boissons fortifiantes et tous les soins de l'hospitalité, vont être prodigués aux guerriers voyageurs....
Un seul ne partage pas la joie générale : une vive douleur pénètre le cœur de Théodemir et le remplit d'amertume. Il n'est plus, lé protecteùr de sa jeunesse ! Celui qui a décoré ses jeunes mains de la lance et du bouclier repose dans la tombe ! La paisible demeure où s'écoula son enfance lui est interdite ; et la vierge qui lui fut promise, y gémit privée de sa liberté! A ces pensées, un profond et douloureux soupir s'échappe de son sein.
i< O mon fils ! lui dit la vénérable druidesse
WVRE HUITIÈME. 275
en paraissant tout-à-coup à ses côtés et lisant dans son ame ; oublies-tu celle qui te servit de mère? Viens dans ma demeure , jeune héros; qu elle soit la tienne jusqu'à ce que les dieux donnent un trône à ton courage ! » Elle dit et entraine Théodemir vers la tour élevée où elle passait sa vie. Là y elle l'instruit des événemens arrivés en son absence^ et rassure sa ten-< dresse^ enlui parlant d'Idoïne. Le jeune homme, appuyé sur sa lance et la tête penchée vers Sulmina, écoute avidement ses paroles. Il se relève soudain , et s'adressant à la druidesse : (( Permets , 6 vénérable Sulmina y que je me dérobe à tes soins maternels ! celle que j'aime ignore qu'elle a maintenant un défenseur; laisse-moi l'instruire de mon retour. Sa vue m'est interdite, mais l'harmonie, qui plus d'une fois servit l'amour, portera à son oreille les paroles secrètes que ma bouche n'oserait lui dire. »
(( Va^ ô mon fils! répond la druidesse; et puisse la fée aux larmes d'or, l'amie, là protectrice des cœurs tendres ", guider ta mar-
che et écarter de toi les embûches des ténèbres. >i
Le héros détache du lambris d'argile la harpe y mère des chants harmonieux, et quitte la druidesse. Il s'avance vers les murs qui renferment la vierge bien-aimée; il s^arrête au pied de la tour couverte de mousse y et fait entendre des accens pleins d'amour et de mélancolie.