‹ La vierge d'AvilaChapitre 1 sur 8 · J'OFFRE CES QUELQUES PAOES · texte numérisé non relu

J'OFFRE CES QUELQUES PAOES

« Les chênes et les moines sont éternels. »

Lacordaire.

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Après avoir franchi les Pyrénées, le voyageur qui descend vers les pays basques aperçoit des collines sillonnées de torrents qui versent aux vallées la fraîcheur, la fertilité, la vie. Puis il traverse la Navarre, région rocheuse et accidentée, couverte de chênes et de pins. L^Ëbre y coule encaissé entre de hautes murailles empreintes de tristesse et jette ensuite dans les plaines la fougue de ses eaux qui, d'un mouvement impétueux, courent jusqu'à la mer.

L'horizon s'élargit, les montagnes se soudent en pittoresques chaînons, le ciel est plus clair, c'est la vieille Castille qui, dans le lointain des âges, fut contre l'invasion des Maures le plus ferme rempart de l'Espagne.

La végétation y est pauvre, le vent âpre, le paysage austère; cette aridité justifie bien le proverbe castillan : « L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant son grain. » — En quittant Valladolid , des espaces immenses restent stériles comme de grandes routes, des plaines presque inhabitées se déroulent en leur monotonie. Après quelques heures de cette lugubre course, le sol apparaît couvert de cendres et de pierres calcinées, comme au lendemain d'un incendie.

Cette région stigmatisée de la colère de Dieu fut-elle jadis le théâtre d'un cataclysme? De quelque antique cité cette terre maudite est peut-être le tombeau. Quels forfaits s'y commirent?... Pour expliquer la malédiction dont ces lieux sont frappés, il faut qu'une nouvelle

Gomorrhe ait agonisé là au temps des Gestes fabuleuses. On ne peut regarder cette solitude sans un frisson d'horreur, sans un désir de fuite.

Au fond de cette plaine des montagnes s'élèvent. Elles entourent la vallée de leur désolation, Taccablent de leur aridité, la brûlent de leurs rocs surchauffés. Sur Tun de ces plateaux dénudés une forteresse s'enlève en relief sur le ciel ; sur une grande étendue ce ne sont que mâchicoulis, échauguettes, tours et créneaux, tout l'appareil enfin de Tarchitecture du moyen âge. Ces murailles séculaires, dont les blessures attestent les sièges héroïquement soutenus, protégèrent les Castillans contre les assauts des Maures. Mais aujourd'hui qui défendent-elles? Les Maures ont passé; l'ère des épopées est close... Elles veillent maintenant sur le berceau d'une sainte.

A une heure de ma jeunesse, la lecture de la vie de sainte Térèse écrite par elle me captiva à ce point que j'entrepris d'approfondir

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tout ce qu'avait tracé cette plume d'or.

Comme les parfums de la mer Erythrée en flottant sur les eaux à la rencontre des navires font présager aux marins, lassés d'un dur labeur, le repos et l'oubli en des îles enchantées, de même ces parfums de l'âme, ces essences mystiques m'étaient un indice de hautes révélations, un augure de sublimes élans, et je m'absorbai en ces œuvres, attentif à cette voix qui me parlait une langue d'une étrange beauté.

Au sortir de cette étude je résolus d'enthousiasme d'aller en Avila. Des événements, hélas ! traversèrent mes projets. Je confiai alors à l'avenir mes espérances, persuadé que je foulerais un jour cette terre sainte. — La connaissance de ces livres m'avait causé une de ces impressions si fortes qu'on devine qu'elle va s'établir en nous de durable manière, et sans contrainte j'ai subi son empire. Ces sentiments d'admiration et d'étonnement que j'éprouvais naguère avaient remué en moi

trop d'idées pour s'évanouir comme un songe.

Aussi ce dessein formé jadis fut-il accompli, il y a quelques mois, par un pèlerin toujours passionné, bien que déjà touché du vent d'automne.

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C'était à rheure indécise du crépuscule; des vapeurs qui semblaient porter dans leurs voiles le sommeil et Toubli enveloppaient les êtres et les choses. Assis sur la terrasse qui domine la vallée, l'œil attiré vers les montagnes empanachées de lueurs rouges, ma pensée était absorbée par la vie de cette sainte extraordinaire.

Le philosophe subtil qui imagina la théorie de rinfluence du milieu aurait sans doute appliqué son système à sainte Térèse. Il Teût présentée comme un argument victorieux, car nul génie n'aurait mieux servi sa thèse. — Cette femme, en effet, par certains côtés, relève de sa race et dépend de son

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époque. Cette âme ardente ne devait s'épanouir que sur une terre de feu où le sang est plus chaud et les sentiments excessifs. Cette sainte est espagnole par sa fougue, son intransigeance, sa folie d'amour. Chez elle les outrances sont une fonction ; aux grands abattements succèdent des transports, aux lassitudes des ardeurs inouïes.

C'est aussi un être d'exception qui affirme son originalité, sa personnalité. Elle ne fut ni complètement dominée par l'atavisme, ni impérieusement soumise au caractère ethnique. Sur les qualités héréditaires elle enta ses qualités propres. Elle eut l'indépendance dans le génie, car le génie se soustrait à toute logique et brise toutes les entraves. Elle ne constitue pas un produit exclusif du terroir qui n'est digne d'examen que sur les lieux où il a germé; même hors des frontières il conserve sa saveur. Sainte Térèse n'a point fait seulement école dans son propre pays; son rayonnement s'est étendu à toutes contrées, comme

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en témoignent la diffusion de sa réforme et les Carmels qui ont essaimé dans. le monde.

Cette sombre fleur, cette fleur forte d'un suc violent et magnifique d'un troublant éclat, eût pu s'épanouir sous un autre ciel. En isolant la sainte de son milieu et en ne considérant que ses hautes facultés ascétiques, il faut reconnaître que cet Ordre du Carmel devenait rOrdre nécessaire, fatal, que devait enfanter son cerveau. On ne la conçoit pas fondatrice d'un Ordre exempt de dureté et de pénitence; elle ne pouvait attacher son nom à une constitution dépouillée de sévérité. — Comme tous les grands fondateurs elle n'a pas pris souci de la nature humaine, de ses exigences et de ses faiblesses. L'Institut qu'elle a imaginé est un institut de renoncement, de prières, de mortification. Le corps, pour elle, n'existe pas; à l'abaissement de l'enveloppe l'âme seule survit. Sensations, émotions, sentiments, tout ce qui fait vibrer la nature humaine doit se transmuer en prières et en expiations; la

règle est établie pour favoriser Fen vol de Tâme. Quoique maternelle pour ses filles spirituelles, elle apparaît comme une âpre directrice. Le Carmel était conforme à ses désirs, ^ sa soif de solitude, à sa fièvre d'amour. Elle assortit en perfection les statuts et le couvent d'aspect rébarbatif. Elle obéit à son instinct quand elle enferme les religieuses derrière de hautes murailles et les isole dans un monde d'inaccessible abord. Elle soumet ses novices à un dur apprentissage. A ces créatures d'innocence, à ces vierges sans désirs qui marchent vivantes dans un tombeau, elle arrache du cœur toute affection terrestre, afin de n'y faire éclore que des pensées d'éternité. Entraînante dans son ardeur, elle dédaignait, même dès le début, les atermoiements et les lentes évolutions; elle engageait vivement ces recluses dans ses voies et parfois, pour les modeler plus sûrement selon ses vues, précipitait les événements. Cette sainte n'avait pour but que la perfection monastique, elle y

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tendait de tous ses efforts, sans se déclarer jamais satisfaite. Cette nature passionnée est attirée vers les extrêmes, séduite par les excès; la tiédeur l'irrite et la déconcerte.

Aussi cette éducatrice incomparable, cette institutrice de vouloir et d'abnégation captive l'âme plus qu'elle ne la détermine et l'emporte très haut plus qu'elle ne la dirige.

Cette fondatrice jamais rassasiée d'austérités exigea de ses religieuses le renoncement suprême, comme en témoigne l'œuvre de réparation à laquelle elle se voua. L'on vit de chastes victimes racheter par d'incessantes prières des fautes qu'elles n'avaient pas commises, expier des crimes dont elles n'étaient pas souillées et devenir par là, à la suite de leur divin Maître, les rédemptrices du genre humain.

Tout ce qui émane de cette sainte porte sa puissante empreinte. Ainsi la cérémonie de vêture, dont les détails ont été arrêtés par la réformatrice, n'offre -t-elle pas le symbole de

la vie choisie et la très vive image de cette existence claustrale?

La robe d'épousée — cette dernière parure que les novices acceptent du monde, cet habit de fête qu'elles portent un instant — ne semble-t-elle pas la censure de tous les ornements dont s'enorgueillit notre vanité?

Cette chevelure qui tombe sous le fer, n'estce point le renoncement à toute séduction?

La station à la porte de la chapelle n'implique-t-elle pas que malgré son désir de s'évader du monde, la novice n'est pas agréée, qu'elle doit par des épreuves mériter le bonheur auquel elle aspire? Elle a quitté tous les êtres chers et brisé tous les cœurs, et pourtant, bien que morte à tous et détachée des terrestres biens, elle ne compte pas encore parmi les élues du cloître. Elle se voit interrogée, repoussée, éprouvée. Ce n'est qu'après quelques minutes d'inoubliable attente et d'incertitude poignante que la clôture s'ouvre devant celle qui vient chercher près de Dieu l'éternelle joie.

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Mais son introduction ne constitue pas le terme de cette cérémonie. On la dépouille de tout ce qui parait sa jeunesse et parfois rehaussait sa beauté ; on la revêt de la robe de bure, c*est la livrée du sacrifice ; on la couvre d'un voile, c'est Toubli de toutes choses; on lui applique le scapulaire, c'est la croix qui sera collée à ses os. Elle embrasse la terre, c'est la communion avec l'humilité ; elle s'étend sur le sol les bras en croix; par cette crucifixion elle proclame qu'elle est prête à accepter, à bénir même les tribulations, que les larmes seront ses joies et que son passage ici-bas sera un perpétuel holocauste.

En entourant la prise de vêture de cette morne pompe, en ordonnant cette terrible initiation, sainte Térèse voulut montrer ce qu'une vierge abandonnait et ce qu'elle choisissait. Par ces rites austères et parfois effrayants, elle tint à décourager les tièdes, à exalter les forts et à porter une torche irradiante sur cette vie qui est la mort quand elle

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n'est pas Tivresse. Elle plaça donc cette redoutable épreuve au seuil de ces portes de bronze qui doivent se fermer sur une âme pour ne se rouvrir jamais.

On serait cependant éloigné de toute vérité si Ton considérait le Carmel comme une geôle, car la réformatrice désirait que ses couvents fussent situés dans un beau site. Nous imposerions de plus à notre esprit une idée erronée, si nous tenions sainte Térèse pour une femme d'inflexible vertu et de perpétuelle âpreté. A certains moments de la vie, adoucissant sa rigueur de caractère, elle connut des heures de détente. Gaie, vive, enjouée, parée de charme et de séduction, Térèse de Ahumada s'ingéniait àdistraire ses filles ^ Elle

1. Au Carmel d'AvUa on nous montra, entre autres objets ayant appartenu à la sainte, un petit tambour et une flûte dont elle jouait aux heures de récréation. Ce délassement d'une contemplative nous fait souvenir du charmant épisode que conte Cassien à propos de saint Jean TÉvangéliste : « Un homme apporta une perdrix

souhaitait que les hôtes de ces Thébaïdes mys tiques se regardassent, non point comme les habitantes d'une prison, mais comme des femmes libres gouvernées par la volonté et entraînées vers ces lieux par une raison sereine. Redoutant les taciturnes, elle tenait à ce que les sœurs nUnclinassent pas vers la mélancolie *, car

vivante à saint Jean. II la caressait et la flattait pour Tapprivoiser. Un enfant témoin de cela dit en riant à ses camarades : « Voyez comme ce vieillard joue avec un « petit oiseau comme ferait un enfant. » Saint Jean devina ce qui se passait, appela l'enfant qui lui dit : «< C'est donc vous qui êtes Jean qui faites cela et qu'on « dit si saint? » Jean lui demanda ce qu'il tenait à la main. Il lui répondit qu'il avait un arc. « Et qu'en fais-tu?»

— « C'est pour tuer des oiseaux et des botes », lui dit l'enfant. « Comment? * lui dit l'Apôtre. Alors l'enfant banda son arc et le tint ainsi à la main. Comme on ne lui disait rien, le jeune homme débanda son arc. « Pourquoi « donc, mon flls, lui dit Jean, as-tu débandé ton arc ? »

— « C'est, répondit-il, que si je le tenais plus longtemps « tendu, il deviendrait trop mou pour lancer des flèches. » Alors l'Apôtre dit : « Il en est de même de l'infirmité « humaine, elle s'afTaiblirait dans la contemplation, si en «« restant toujours fermement occupée, sa fragilité ne « prenait pas quelques instants de relâche. » Cf. Légende dorée, trad. de l'abbé Roze, 1. 1, p. 101, Paris, Rouveyre.

1 . Elle dit à ce propos dans une de ses lettres : «« Il vaudrait beaucoup mieux ne faire aucune fondation que

pour supporter la vie du Carmel il importe qu'en soi s'épanouisse Tallégresse. Du reste les Carmélites sont joyeuses. Sans vouloir découronner ces vierges, ni diminuer la grandeur d'une détermination héroïque, il est permis d'avancer qu'au cloître la somme des béatitudes est plus forte que celle des peines et des misères. Les Carmélites ne traînent pas leur croix, elles la portent en chantant des hosannas.

« Après la tristesse, nous dit son historiographe, ce qu'elle redoute le plus, c'est le manque de discrétion dans la dévotion ou dans la pénitence. Si les santés s'épuisent à la première heure, comment la règle pourra-t-elle ensuite être observée? « Entendez bien, mon « père, dit-elle à un visiteur, j'aime beaucoup « à presser pour la pratique des vertus et non

d'y mener des âmes mélancoliques. Des religieuses de cette sorte sont la ruine des monastères. » Lettres de sainte Térèse de Jésus, nouvelle traduction par le R. P. Grégoire de Saint-Joseph (3 vol., Paris, Poussielgue, 1900), t. II, p. 420.

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u pour l'austérité corporelle. » Elle reprend sévèrement les prieures qui surchargent leurs filles de pratiques de surérogation, qui les gardent au chœur quand elles devraient les laisser dormir ou leur imposent des pénitences démesurées ^. » Elle réprouve aussi toute affectation d'humilité ; elle reproche à sœur Saint- Jérôme de signer sa lettre muladar (fumier) et demande à Dieu que son humilité ne soit pas seulement dans ses paroles. Cette directrice si ferme sur l'observation de la règle et si experte à discerner les écueils de l'âme apparaît touchante en ses sollicitudes. Si son gouvernement est parfois un peu rude, elle compatit aux maux de ses filles. A l'une elle écrit : « Je suis en peine de votre mal, de grâce écrivez-moi au plus tôt comment vous êtes. »

A une autre : « Soignez-vous, car votre maladie me cause plus de peine que tout le reste. Par charilé, prenez tous les soulagements possibles.

1. Histoire de sainte Tërèse, d'après les Boîlandistes (Paris, Retaux, 1892), t. II, p. 233.

Portez du linge et suspendez la rigueur de vos pénitences, en un temps de si grande nécessité. » Ces sentiments de compassion nous la rendent plus attachante encore et prouvent que cette sainte fondatrice ne se laissait point absorber par les transports de Tamour. Elle était femme et vibrait à toutes les infortunes.

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Après avoir entrevu sainte Térèse occupé© à pétrir les natures commises à sa garde et s*être ainsi représenté sa méthode, Tesprit se trouve plus apte à goûter ses écrits, la raison mieux préparée à juger son génie mystique.

Avant de passer outre, essayons d'élucider ce qu'est la mysticité. Elle n'est point une science acquise telle que la théologie spéculative, mais une connaissance expérimentale, un attrait spécial pour Dieu, qu'on ne peut faire naître soi-même, mais que Dieu détermine chez une âme dans la contemplation. C'est un état particulier de prière dans lequel une âme dégagée des amours terrestres est tellement élevée par Dieu que toutes ses puissances tendent vers Lui invinciblement. Par cette opération mystérieuse toutes les affections et toutes les

énergies de rhomme se transmuent en pur amour. L'âme, par une vue intérieure de Fesprit, voit Dieu, contemple ravie toutes les perfections divines et ses transports suscitent des actes enflammés d'adoration. Cette union intégrale de Tâme avec Dieu constitue Textase. Que de fadaises n'a-t-on pas écrites au nom de Tascèse, quels propos insensés n'a-t-on pas tenus à ce sujet ^ ? Presque toujours Tignorance provoqua ces dénégations. Les esprits forts affectent des attitudes de mépris pour juger ces exercices de haute piété. N'est-ce pas la

1. Certains, confondant l'extase avec Thystérie, ont prétendu que sainte Térëse était atteinte de cette affection ; nous dédaignons de réfuter une telle allégation qui relève du parti pris, de la mauvaise foi et surtout de l'ignorance absolue des œuvres de la sainte.

Dans les Archives de neurologie (août, septembre,

octobre 1902) le D** qui connaît bien les écrits de sainte

Térèse a développé un long thème sur son hystérie. Son ai^umentaUon, encore que technique, ne fait point preuve pour nous, car il n'a discerné en cette circonstance ni le côté divin, ni le point de vue mystique. Il est téméraire de vouloir appliquer la science à un sujet qui la déborde et la dépasse.

marque d*un esprit superficiel de nier Tulilité ou la grandeur de ce qui dépasse son concept? Â ces railleurs se sont parfois réunis, pour la confusion de la raison, les philosophes les plus réfléchis, les penseurs les plus réputés. Eux aussi ont méconnu ces grands mouvements de l'âme vers Dieu. Ne nous arrêtons pas aux subtilités où s^embrouillent ces détracteurs, car leurs attaques sont impuissantes à ruiner liotre conviction. Le préjugé est chevillé à l'intellect ; il durera autant que le monde.

Le long des grèves, quand on envisage les lames qui se coupent, s'entrecroisent, se poursuivent pour s'éviter ensuite, on est enclin à considérer cette course des eaux comme un mouvement réfractaire à toute loi. Après avoir admiré ce travail mystérieux des ondes qui en s'accumulant forment des vagues, puis d'autres vagues plus hautes encore, l'œil embrasse l'immensité de l'Océan, l'intelligence saisit les influences des astres, la direction des vents.

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Taction des courants invisibles qui soulèvent des masses énormes d'un continent à l'autre.

Qui de nous, a priori^ résolut le problème de la formation des vagues ? Après examen cependant, ce phénomène cède à la réflexion, ce mystère se laisse pénétrer. Il en est de même pour Tintelligence des écrivains mystiques. Certains esprits mal préparés à cette étude s'impatientent, dès le début, de n'en pas recueillir tout le suc et s'étonnent de ne pas dégager en quelques heures la substance de ces austères traités. Ceux au contraire qui procèdent avec application d'esprit les goûtent profondément. Ces auteurs ne se livrent pas aisément, ils réclament un long effort, une persévérante attention, un sérieux entraînement. Mais dès qu'on est entré dans leur intimité, ils nous procurent des joies très rares. Ils charment et captivent et nous devons être aussi reconnaissants aux mystiques de pousser la fenêtre qui ouvre sur l'infini qu'aux poètes qui par leurs chants donnent l'éveil à nos

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facultés supérieures. Des affinités électives unissent peut-être ces privilégiés. Les uns arrachent Fesprit à la matière, les autres idéalisent notre être. Leurs buts se confondent, puisqu'ils tendent à surnaturaliser la nature humaine et que Tessence de la mysticité et de la poésie consiste à nous emporter loin de la terre, par delà les disputes et les tempêtes.

C'est le propre de sainte Térèse de nous avoir découvert ces régions sereines. Par la hauteur des raisonnements, Toriginalité de la pensée, le bonheur des images, le lyrisme de la période, elle se révéla grand écrivain et profond penseur *. Elle excella à tout exprimer. Depuis les nuances les plus subtiles du sentiment jusqu'à Fextase, elle a chanté tous les

1. Louis de Léon a dit d'elle : « Si je considère soit la manière de s'exprimer, soit la pureté et l'aisance du style, soit la grâce et l'harmonieuse disposition des mots, soit l'élégance simple qui nous plaît tant, je doute fort que d'autres écrits puissent être comparés aux siens dans notre langue castillane. »

thèmes de Tamour divin ; ainsi sa Vie par elle-même, le Chemin de la Perfection, les Fondations et le Château de Vâme portent les traces d'émotions diverses qui ne sont pas pour étonner de la part d'un organisme aussi complexe que celui de sainte Térèse.

Par cette admirable Vie écrite par elle-même, elle nous introduit dans les dédales de son cœur et nous révèle les arcanes de la mysticité. Quelle gratitude ne devons-nous pas au P. Ibanez de ce qu'il lui a imposé un travail qui permet de surprendre en leur spontanéité et leur fraîcheur les sentiments et les idées de la sainte ! Elle a fait là une analyse de soi précise et vibrante que nul n'eût été capable d'entreprendre avec la même perspicacité. Elle s'est soumise à un examen intérieur qui sous la plume d'un historiographe eût été froid, incomplet, exempt de cette émotion qui vous étreint. Ce portrait tracé de sa main reste le plus beau et le plus vivant qu'on puisse souhaiter. Cette Vie par elle-même n'est point, à

proprement parler, un traité d*ascétisme ordonné avec méthode, mais plutôt l'histoire intime, joyeuse et douloureuse d'une âme. En ces pages où elle est la proie de ses inspirations et de ses élans, elle prie, pleure, souffre et se montre aussi surabondante d'allégresse.

Ayant lu ce livre, Von songe qu'il eût été parfait si l'on n'avait exigé de la sainte une si grande hâte à le composer ; il contient en effet des digressions et des redites. Toutefois le charme naïf des épisodes, la peinture des caractères, l'intérêt du récit, l'étude sincère de soi, la vivacité du style, font apparaître sainte Térèse en toute sa vérité : simple, vive, entraînante, pleine de séduction, heureuse et tourmentée, ardente et découragée, naïve et sublime, et le front déjà illuminé des lueurs qui ne brillent qu'en ces hautes régions où son âme se plaît à résider, à souffrir et à chanter.

Le Chemin de la Perfection qu'elle écrivit plus tard diffère de la Vie, Sainte Térèse n'a

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plus pour but de relater ses propres élans, mais d'indiquer à Tâme la voie où elle doit s'engager. Comme une mère avisée elle signale pièges et précipices, vous réconforte, vous soutient dans votre marche et vous exhorte si bien, qu'appuyé sur elle Ton arrive au but sans lassitude et sans déceptions. Ce Chemin de la Perfection est d'autant plus une œuvre d'abandon et d'épanchement qu'il ne s'adressait qu'aux Carmélites de Saint-Joseph. La sainte leur parle en mère, les entretenant de tout ce qui les intéresse sans u voiler les petites misères encore possibles au fond du cloître : tout se traite en famille, sans flatterie et sans faiblesse... * » Avec quelle chaleur elle entraîne ses filles sur ces routes de la perfection, avec quel dédain elle leur parle de la terre, ce royaume des joies éphémères :

« Tout passe, dit-elle, quelle folie de s'attacher à ce qui demain ne sera plus 1... La vie

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