‹ La vierge d'AvilaChapitre 8 sur 8 · Lettres, t. III, p · texte numérisé non relu

Lettres, t. III, p

élevée à Tendroit des statuts, nuUe pierre ne s'est détachée de Tédifice qui reste intact en dépit des discordes humaines ; nous Tadmirons encore tel qu'il fut jeté dans le ciel par les mains débiles mais sublimes d'une femme.

L'œuvre de cette glorieuse fondation étant accomplie selon les vues divines, il semblait que la sainte eût assez vécu. Usée par les labeurs, les pénitences et Tamour \ elle allait bientôt incliner vers la tombe. — Dans les premiers jours de septembre 1582, elle quitta Médina souffrante et fatiguée, pour se rendre à Albe, où la réclamait la duchesse Marie Henriquez. Durant le trajet ses maux s'aggra-

1. On pourrait appliquer à la sainte ce mot de saint Pierre d'Alcantara, apparaissant après sa mort à Tun de ses religieux : « Bienheureuses pénitences qui m'ont valu tant de gloire. »

vèrent, elle traîna son épuisement de halte en halte. Enfin, le 20 septembre, la sainte mère atteignit Albe dans un état désespéré.

Le 3 octobre, elle fit ses adieux aux sœurs qui l'assistaient : « Pardonnez-moi, mes fiUes, les mauvais exemples que je vous ai donnés ; n'imitez pas mes fautes, car je suis une grande pécheresse; mais gardez bien votre règle et vos constitutions; obéissez toujours à vos supérieurs, je vous le demande pour Tamour de Dieu. )> Des sanglots et des pleurs lui répondirent. La cloche annonça l'entrée du P. Antoine qui apportait le Très Saint Sacrement. Alors, aux accents de l'humilité succédèrent les transports de l'amour divin. Malgré l'épuisement où elle est réduite et qui l'empêche depuis deux jours de faire un mouvement, la sainte se redresse, s'agenouille sur son lit et en descendrait si l'on ne s'empressait de la retenir ; son regard s'enflamme, son visage se couvre d'une céleste rougeur, il resplendit ; tout son être se transfigure, tan-

dis que d'une voix vibrante elle s'écrie ^ :

« O mon Seigneur et mon Époux bien-aimé, elle est donc venue l'heure tant désirée! Il est temps de nous voir. O mon Seigneur et mon unique amour, il est temps de partir, il est temps que je sorte de cette vie..., que mon âme s'en aille vers vous, qu'elle s'unisse à vous après vous avoir si longtemps attendu! » Le reste du jour et pendant la nuit, elle répéta plusieurs fois ce verset en latin : cor contritum et humiliatum, DeuSy non despicies (mon Dieu, vous ne rejetterez pas un cœur contrit et humilié). A l'aube son âme prit son essor vers cette demeure de félicité dont la possession était son ardent désir. Ainsi s'éteignit, le 4 octobre 1582 2, plutôt, « par suite d'une extase, comme elle le révéla après sa

1. Cf. Histoire de sainte Térèse, ouv. cité, t. II, pp. 444 et 445.

2. Bien que sainte Térèse soit morte le 4 octobre 1582 on ne célèbre sa fête que le 15 octobre, car c'est à cette date que Ton supprima onze jours du calendrier, afin d'inaugurer le nouveau calendrier grégorien.

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mort à la mère Catherine de Jésus, que par défaillance de nature^ », Térèse de Ahumada, dite en religion Térèse de Jésus, fondatrice de Tordre réformé de Notre-Dame du Mont- Carmel. — Comme ces vaillants, jamais lassés de combattre, elle mourut en pleine vie agissante. Sa fin évoque des noms fameux : saint Benoît, se sentant très malade, commande à son corps une fois encore, se redresse au milieu de ses moines, assiste à l'ofiice et meurt au chœur. Saint François se fait transporter agonisant devant Assise et expire en bénissant sa ville; son dernier acte est une œuvre de volonté, un geste de pasteur d'âmes. A tous les exemples qu'ils nous proposent, les saints joignent encore l'exemple de leur

1. Intoler&bili divini amoris incendis^ Brev. rom. Bolland, octobris VU, n* 1019 Cf. même vol., n* 1020 : Sainte Gertrude meurt par excès d'amour : fLagrantiaaimo Dei amore potiui quam morbo ; la B. Imelda Lambertina rend Tâme dans une extase après avoir reçu Thostie : Spiritum Chriito iponso iuo reddidit, qui mortali corpore conclttiuSf tantas delicias ferre dintim nonposset.

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mort. Il semble que Dieu ait mis dans ses desseins de nous les faire admirer jusqu'à leur moment suprême. Tout ce qui les concerne retient et captive. Une noblesse et une simplicité singulières marquent leur disparition. Quelle paix, quelle sérénité à l'heure de la dissolution! Leurs paroles sont empreintes d'une grandeur et d'une émotion inconnues des enfants du siècle. Ils ne sont pas encore détachés de la terre qu'ils appartiennent déjà à l'éternelle patrie...

Blessés par la vulgarité de cet âge sceptique, réfugions-nous près des mystiques qui nous font entrevoir l'Éden de l'âme. La vie n'est que ténèbres si l'idéal ne l'éclairé pas du reflet de sa beauté* Les plus grands instituteurs de surnaturel sont les contemplatifs qui nous enseignent à dépasser la région des discordes et des ambitions. En considérant les hautes vertus dont ils sont dépositaires, comment douter de leur utilité? Bien plus, dironsnous, les ordres monastiques sont aussi indis-

pensables à une société que le soleil Test à la nature. En dépit de la persécution dont ils sont victimes, ayons souvenance, comme garantie de leur durée, des promesses divines et de la parole prophétique de Lacordaire :

« Les chênes et les moines sont éternels. »

Sur cette terrasse d'Avila, où les épisodes de la vie de la sainte se levaient en ma mémoire, je résolus de continuer la lecture des Acta sanctorum, n'ayant d'autre aspiration que de réaliser le rêve de ce moine du mont Cassin qui désirait vivre in angulo cum libello. Quand on passe ses jours dans le commerce des saints, quelle grande leçon ils nous donnent! Ils eurent vraiment une plus haute conception de la vie que ceux qui la considèrent comme une lutte d'intrigues ou une suite de combats lucratifs. On admire leurs outrances et leurs saintes folies, parce qu'on discerne plus dans les saints les hautes aspirations qui s'épanouissent en jets magnifiques, que dans certaines existences que n'embrase

jamais la flamme du divin. Le culte des saints semble à la plupart un culte fossile. QueUe valeur ont ces héros obscurs pour les utilitaires qui traitent la société comme une affaire et leurs semblables comme une marchandise? Par queUe découverte se sont- ils illustrés? De quelle invention se peuvent-ils vanter ? — Us ont découvert une terre idéale, inaccessible à ceux qui vivent en bas.

Quelle gloire ils constituent pour les pays où ils vécurent! Ils y laissèrent un rayonnement, les humbles qui ne tentèrent pas d'aborder aux lointains rivages de la postérité. Leur héritage, au sens du monde, est léger, presque intangible, et cependant impérissable, parce qu'il comporte tous les éléments éternels qui germent en nous. Aussi, avec quelles mains pieuses fut reçu par leurs disciples ce patrimoine de véritable grandeur et de perpétuelle beauté! C'est pour nous un devoir impérieux de recueillir tout ce qui émane d'eux, parce qu'on ne saurait, sans angoisse.

s'arrêter à cette pensée que la race des grands serviteurs de Dieu s'épuise. Reverrons-nous jamais la floraison des vieux âges , du xiiï^ siècle en particulier? Ces saints de jadis, qui étaient la représentation vivante de Tidéal, n'ont pas laissé d'héritiers à leur taille. Notre époque est trop pauvre de faits héroïques; l'esprit de jouissance étouffe les hauts désintéressements ; les grandes individualités disparaissent; le règne du sublime est à son déclin, cette épopée ne se recommencera point...

Puisque les saints sont rares dans ce temps, du moins réfugions-nous dans le passé. Aussi me réjouissais-je d'être venu en Avila, Burgos, Tolède, Séville, Albe, Salamanque, Médina...

y surprendre le génie de sainte Térèse. Là devais-je l'étudier, car l'aspect des lieux où ont vécu les saints éclaire parfois certains côtés de leur existence. Pour saisir ce que furent les moines d'Irlande, il est nécessaire d'avoir promené sa mélancolie là où s'élèvent les

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cités monastiques d'Iova, de Bangor, de Lindisfarne. Nous ne saurions comprendre la vie de saint François et respirer le parfum des Fioretti sans avoir vu TOmbrie et goûté le charme paisible de ses horizons. Pour aimer les légendes des saints de Bretagne il faut parcourir les landes et les grèves de ce pays où la mer fait entendre ses éternels gémissements.

Il est un autre profit à connaître les saints : grâce à eux nous analysons mieux la société d'une époque, ils incarnent un moment de l'humanité, donnent la mesure des qualités d'une race et nous offrent le portrait d'un peuple à une heure de son histoire. Oseraiton disserter sur le v« siècle en négligeant saint Benoît, sur le xii«, sans approfondir saint Bernard, penserait-on à écrire l'histoire du XIII» siècle si l'on n'en avait feuilleté l'hagiographie, et celle du xvi« sans avoir étudié Loyola et sainte Térèse?...

Reparlerai-je jamais de la plus illustre fon-

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datrice des temps modernes? Avila s'estompe déjà à travers les brumes de la mémoire.

Depuis plusieurs mois, j'ai repris la route de France, joyeux des émotions ressenties à cette heure de ma vie. Du séjour au berceau de la sainte puissé-je longtemps conserver l'efficace souvenir! Je souhaiterais avoir prononcé les paroles magiques qui font apparaître les âmes au seuil de l'étemelle demeure, mais je n'en possède pas le pouvoir. Et pourtant, quelle ne serait pas ma fierté d'avoir évoqué un tel génie et de garder au front la lueur qui illumine le visage des pèlerins de Terre- Sainte I...

ACHEVÉ d'imprimer

le 3 juin 1903

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