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CHAPITRE CINQUIÈME

Edouard à Fribourg. —La Chapelle de la Vierge Noire. — Le Rêve et la Réalité. — la Valsainte. — Dernière Entrevue d'Edouard et de Julie.

Le vœu de Cyprien ne devait point se réaliser; seul, il quitta la Suisse et ne trouva point Edouard à Paris.

Qu'était devenu celui-ci ? Il n'avait pu croire entièrement au récit de son

ami. Que Julie ne l'aimât pas, lui qui l'aimait avec tant de force et de violence, cela lui semblait impossible et tout-à-fait contraire aux règles de la sympathie ; mais se fut elle dérobée à celte loi universelle qui régit l'ame et la matière, les atomes et les mondes, elle n'avait pu rire du moins de l'amour qu'elle avait fait naître. Pour toute créature féminine, un adorateur, qu'il soit bossu, borgne ou boiteux, est toujours un homme respectable et de bon goût. On peut le craindre, le plaindre ou le haïr, mais on ne le méprise point; l'histoire, la fable et le roman ne sont-ils pas là pour l'attester! Levezvous, ombres gracieuses d'Hipparchia, deGalatée et d'Esméralda! Avez-vous

dans votre cœur méprisé les soupirs de Cratès, de Poiyphème et de Quasiraodo? JNon! S'il m'en souvient bien, l'une de vous fit même le bonheur de son monstre, et les deux autres ne résistèrent que parce qu'elles avaient déjà cédé, protégées qu'elles étaient par un autre amour. Ces messieurs n'étaient pas beaux cependant, mais moi !

Voilà ce que se disait Edouard ; puis s'examinant avec complaisance de la tête aux pieds, il s'écria : — Cyprien en a menti! Et qui donc Julie m'aurait-elle préféré? Un Hermaun Wolf!

Ah! pitié! pitié! Qui de nous deux doit être i'Acis ou le Poiyphème? le Phœbus ou le Quasimodo ?

Il voulut en avoir le cœur net et sa-

voir par lui-même si le refus de la jeune fille était réel , ou du moins s'il n'avait pas été contraint et forcé. Après une semaine passée dans les montagnes, à rêver sur le bord des torrents, couchant daus les chalets, pour dérouter toute investigation, il prit un beau matin le chemin de Fribourg.

Drapé à l'espagnole, le nez sous le manteau, il rôde à distance autour du logement de maître Tibierge , comme un renard autour d'un poulailler bien défendu ; puis, apercevant près de la porte une bande de mendiants, il prend le parti de les aborder courtoisement, une main au chapeau, l'autre à l'escarcelle, afin de s'enquérir, tout bas, de Julie et de ses habitudes de

sortie ou de promenade. Les mendiants savent tout dans les petites villes.

L'interrogateur n'a pas achevé sa première phrase que dix voix lui re'pondent en même temps : — C'est ici, ici même qu'elle demeure, mon bon monsieur; entrez, entrez vile!

Edouard fit un pas en arrière ; son intention n'était pas d'affronter Julie au milieu de sa famille. Il ne voulait que pouvoir la guetter au passage, la revoir seule, et libre de toutes ces influences qui lui avaient été si fatales.

— Nous-mêmes, nous l'attendons, mon bon monsieur, c'est notre jour, à nous autres!

— Ah! se dit Edouard attendri, c'est la mère des pauvres ! Une ame

charitable doit posséder toutes les vertus, et Cyprien qui voulait la représenter à mes yeux comme une femme légère, moqueuse, impitoyable! l'a-t-il assez calomniée !

— Oui, nous l'attendons, répétale chœur des mendiants ; car elle va sortir, mon bou monsieur. — C'est l'heure; la messe va bieutôt commencer.

Ce dernier mot est un trait de lumière pour Edouard; sachant où retrouver Julie, où la retrouver seule, il court vers cette chapelle de la Vierge- Noire, dans laquelle la jolie fille de Fribourg s'est montrée à lui pour la première fois. Son instinct d'amoureux, sa divination de poète, ses pressentiments d'enthousiaste, tout lui dit que

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c'est là qu'il doit la revoir et la reconquérir. Il s'y installe et l'y attend.

Jetée à l'entrée d'une des nefs latérales de l'église, avec laquelle elle ne communique que par un porche massif, écrasé, à colonnettes et en arceau, la petite chapelle, humide et basse, à peine éclairée par une lampe pâle et vacillante, avait encore le même aspect que naguère. Tout y était silencieux et sombre, comme l'immobile et noire image qu'on y venait adorer.

Un long pupitre, des banquettes à dossier, un confessionnal enfoncé dans l'épaisseur du mur, le tout en bois de chêne, métamorphosé par le temps en bois d'ébène, forment, avec la lampe fumeuse et des candélabres bronzés, le

sombre mobilier de la chapelle. Dans la partie supérieure, on y voit, comme ornements, les monstres apocalyptiques de la sculpture chrétienne ; ce sont de hideux simulacres de goules, de dracs , de tarasquçs ; et , plus bas , le long des crêtes s'entrecroisant dans la double ogive de la voûte , quatre figures chafouines qui rient en grimaçant sur une corniche saillante. Peutêtre l'artiste a-t-il eu la prétention de leur donner des têtes d'anges. Cyprien qui, précédemment, les avait examinées avec une attention de connaisseur, avait hautement déclaré que d'après leurs caractères physiognomoniques, elles appartenaient plutôt a l'ordre des chauves-souris qu'à celui

des séraphins. La forme des ailes eût seule pu servir à décider le cas, mais grâce à la poussière, aux toiles d'araignées et aux rares éclairs de la lampe, la question restait insoluble.

Tel est l'ensemble sévère et glacial de l'endroit où notre parisien voyageur a reçu la rude et première atteinte de cette passion désordonnée qui l'y ramène aujourd'hui. Alors une jeune fille, humblement prosternée devant l'autel, au sein de cette obscurité mystérieuse, avait fait pour lui de cette chapelle le sanctus sanctorum de l'amour ; il n'y voit maintenant, comme créatures vivantes, que deux vieilles femmes accroupies, la tèle recouverte

d'un capuchon brunâtre ; encore, à la

couleur de leur vêtement, à l'immobile raideur de leur pose, il pourrait les prendre pour quelque bizarre fantaisie sculptée tombée du cintre. Mais la magicienne ne va-t-elle pas venir rendre au temple sa splendeur et sa poésie !

Après avoir prié avec ferveur à cette même place d'où la prière de Julie est montée au ciel, Edouard, assis dans une encoignure, h Tune des extrémités de l'un des bancs de chêne, reprend peu à peu confiance en son amour et attend.

Une demi-heure se passe sans que la moindre marque d'impatience ait trahi ses émotions intérieures. Si la maladie dont il est atteint a ses risques

et ses tourments, elle a aussi ses plaisirs et ses bénéfices. Pour lui, attendre c'est espérer, espérer c'est jouir, rêver c'est posséder. Edouard touchait à cette dernière phase de ses sensations habituelles.

Soit que la fatigue de la journée, les mille sentiments divers dont il avait reçu la commotion, qui sait, le silence et l'obscurité dont il était environné, donnassent à sa rêverie toute la puissance fantastique d'un songe véritable, il fut pris d'une singulière hallucination.

Peut-être, suivant les dangereux principes d'hygiène des amants malheureux, avait-il négligé de prendre son repas du matin.

Quoiqu'il en soit de la cause, constatons l'effet.

Comme ces quétistes qui, à force de concentrer la puissance de leur pensée sur un seul objet, en évoquaient l'image, claire et apparente, lui, à force de songer à Julie, il lui sembla la voir ; la voir, non en apparition, mais en réalité.

D'un pas furtif, elle avait franchi le petit porche d'entrée, et , après une génuflexion gracieuse et rapide faite devant la Vierge-Noire, elle était venue le rejoindre et s'asseoir près de lui, à l'extrémité de son banc de chêne. Là, pour toute explication, elle avait souri à son amant, en lui tendant la main.

Tandis qu'Edouard sent celte main frémir dans la sienne , tout-à-coup la petite chapelle s'illumine spontanément du haut en bas; un prêtre, dans ses habits sacerdotaux , sort du confessionnal, sans que la porte même se soit ouverte devant ses pas; il tient entre ses doigts un anneau d'alliance ; il le montre au couple amoureux , fait un signe; Edouard se lève, pressant toujours dans sa main la main de Julie; puis, il entend comme un bruit nombreux de pas glisser sur les dalles sourdes de l'église et en réveiller les mille échos traînards ; le retentissement prolongé des portes qui s'ouvrent et se ferment, se mêle au grincement des chaises contre le pavé. Une multitude

curieuse encombre l'étroite enceinte.

Au premier rang, apparaissent M. Tibierge, Cyprien, Christian Roth, tous les amis qu'il a laissés à Paris, toutes les ligures qu'il a connues en Suisse, toutes, jusqu'à celles des jeunes filles du Weissenstein et des bateliers de l'île Saint- Pierre. Edouard conduit sa fiancée à l'autel. Les physionomies s'animent de joie et de bonheur autour de lui; les tarasques et les dragons de la voûte , sortant de leur sommeil séculaire, s'agitent en faisant entendre comme des cris inarticulés de félicitation; les quatre anges, à la tête de chauve-souris , battent des ailes contre les parois de la muraille et se mettent à entonner le chant nuptial en son honneur, et l'or-

gue, retentissant tout-à-coup, domine de sa voix puissante la voix du prêtre, les bruits de la foule, et les cris et les chants qui viennent de proclamer son triomphe.

Mais au moment où le futur époux prononce le mot sacramentel, prêtant l'oreille avec anxiété pour entendre sortir de la bouche de Julie ce puissant, cet invincible, ce fatidique monosyllabe qui doit pour toujours les enchaîner l'un à l'autre, il sent avec effroi la main de la jeune fille se glacer, s'amincir, se fondre dans la sienne» Saisi de terreur, il tourne les yeux vers sa fianc e ; elle a disparu; le prêtre avec elle! Les cierges pâlissent et s'éteignent lentement, les tarasques de la voûte re-

prennent leur première immobilité, les anges referment leurs lèvres de pierre, la foule s'évanouit, tout rentre dans la solitude et l'obscurité, et le rêveur se frottant les yeux , s'éveillant sans avoir dormi, stupéfait, ruisselant d'une froide sueur, se retrouve dans son encoignure, assis à l'extrémité de son banc de chêne.

3N'a-t-il été que sous l'empire d'une folle vision, d'un transport au cerveau ? Rien de réel ne s'est-il donc mêlé à la bizarre fantasmagorie de ses rêves?

Ces bruits, ces cris, ces chants n'ontils bourdonné que dans sa tête ? Cependant son état d'exaltation maladive a cessé ; il est de sang-froid maintenant, et les sons prolongés de l'orgue

éclatent encore avec force non loin de lui ; des voix jeunes et clairement timbrées, semblables à celles qu'il entendait tout-à -l'heure, répondent à la voix grave d'un officiant ; ce bruit de pas, de portes et de rumeurs confuses qui s'était arrêté soudainement , renaît !

Edouard ne sait plus s'il dort ou s'il veille, s'il jouit de sa raison ou s'il est fou.

Dans ce moment, l'une des deux vieilles, qui s'était assise en attendant que l'autre eût terminé son oraison, dit à sa compagne d'un ton rogue et criard : — En avez vous bientôt fini de vos prières? Si vous tardez encore, nous ne verrons pas la mariée !

Elles sortirent par le petit porche ;

Edouard les suivit machinalement.

Il venait de comprendre ce qu'il y avait eu d'illusion et de réalité dans sa somnolence, et comment ce qui se passait dans l'église était venu se mêler à ce qu'il rêvait dans la chapelle. — Si Julie fut infidèle aujourd'hui à notre sainte Marie l'Egyptienne, se dit-il, c'est que sans doute une de ses jeunes amies l'a conviée à sa messe nuptiale.

Peut-être même y figure-t-elle comme demoiselle d'honneur.

Sa pensée n'alla pas plus loin.

Résolu de retrouver Julie au milieu de cette foule, et remettant le reste au lendemain, il se dirigea vers la grande nef. Mais comme il essayait de se frayer un passage à travers les assis-

tants, chacun se leva tout- à -coup.

Ultemissaest venait d'être prononcé.

Le suisse , armé de sa hallebarde , frayait une route aux nouveaux époux.

Edouard se rangea comme les autres, et, l'œil aux aguets, il épiait de droite et de gauche, sur les plus gracieuses épaules, sous les chevelures les plus lisses ou les plus ondoyantes, la figure de celle qu'il cherchait , lorsque la nouvelle mariée, pâle, mais le sourire sur les lèvres, passa devant lui, radieuse, triomphante, marchant dans ses plus beaux atours, au bruit d'un murmure d'admiration qu'elle soulevait devant elle. C'était Julie.

Julie Tibicrge venait , devant le

maître autel , de s'unir à Hermann Wolf.

Au milieu des cris de joie et de bon souhait qui l'accueillirent à sa sortie de l'église, elle ne put distinguer un cri douloureux qui venait de s'y mêler. Edouaçd était tombé à la renverse.

De ceux qui furent témoins de sa chute, les uns crurent qu'il avait glissé et comme c'est toujours une chose fort plaisante qu'une glissade, dut on ne pas se relever, ils s'éloignèrent vivement pour ne pas rire dans le saint Heu ; les autres le crurent épileptique ou frappé d'apoplexie, et charitablement s'éloignèrent de lui avec horreur. Ne les jugeons pas trop sévèrement; nous eussions sans doute fait comme les uns

ou comme les autres. Ne nous a-t-on pas tous élevés dans l'amour de nos semblables, tant qu'il sont heureux et bien portants !

Les deux vieilles, au capuchon brun, reconnurent Edouard pour leur compagnon de la chapelle ; elles lui prodiguèrent leurs soins et il revint à la vie pour la maudire.

Voulant fuir, et retenu malgré lui par une force invincible, n'ayant plus rien à espérer, ne pouvant vivre ni pour elle, ni sans elle, en rouvrant les yeux dans cette église, en les arrêtant sur la croix d'angoisses, dressée devant lui, une idée de dévotion exaltée le saisit.

Les gens qui se piquent le plus d'une sensibilité exquise , ne vivent souvent

que sous l'empire des objets matériels et extérieurs. Si Edouard n'eut appris l'union de Julie et d'Hermann qu'au milieu du bal donné en l'honneur de leur mariage, peut-être ses idées eussent-elles suivi un tout autre cours.

Peut-être c'est dans le sein des plaisirs, des fêtes , des orgies, qu'il eût voulu secouer sa passion , l'étourdir et la vaincre. Mais il se réveillait dans une église et devant une croix. Il crut que Dieu seul pourrait lui faire oublier son infidèle. Il résolut donc de chercher un refuge en Dieu , de renoncer au monde , et de finir ses jours non loin des lieux habités par Julie.

Victime de sa trop grande facilité à s'exagérer tontes ses émotions de pas-

sage, le malheureux jeune homme avait fini par donner un corps et une substance réelle à tous ses sentiments factices. Ah ! ne vous croyez pas pour cela dispensés de toute pitié pour lui.

Comme la nature physique, la nature intellectuelle a ses maladies, maladies terribles, qui conduisent au désordre , quelquefois à la folie. Pour ne s'être enté que sur une fausse apparence , pour n'avoir été d'abord qu'un faux semblant, l'amour d'Edouard pour Julie n'en existe pas moins aujourd'hui. Qui l'en guérira?

L'esprit et le cœur sont tour-à-tour dupes de l'imagination, a dit François Bacon. Cela est vrai; comme nos habiles médecins, le grand philosophe a

signalé le mal , mais il n'a pas signalele remède. Ce remède, Edouard croit l'avoir trouvé.

Près de Fribourg , dans une des verdoyantes vallées de Charrney, entre la Sarine et le petit lac d'Omeine , ♦ est une chartreuse, où la règle des Trappistes est encore observée 4ans toute sa rigueur : on la nomme la Valsainte.

C'est vers cette vallée sainte qu'Edouard se dirigea ; il frappa à la porte du couvent, fut admis, se soumit à la rude discipline des religieux, et durant plusieurs mois, vécut de cette vie de silence, d'abnégation et de sacrifices.

Il en éprouva d'abord un soulagement sensible, mais au retour du printemps, à cette époque où la nature veut

qu'on aime, où la sève court dans les rameaux , où le sang bouillonne dans les veines, le trappiste novice sentit son lit de pierre bondir sous lui ; Julie revint se promener dans ses songes : ses visions, ses folies, son amour le reprirent avec plus de force que jamais. Il la revit de nouveau glissant sur les lacs, s'enveloppant de nuages ; il la vit surtout radieuse sous son blanc costume de mariée, mais elle n'avait plus pour lui qu'une expression de sarcasme et de mépris.

Quand il s'agenouillait, la nuit, dans la froide église, posant son front sur les dalles glacées, il croyait pouvoir prier et le rire impitoyable de Julie, ce

rire étouffé à Lauterbrunn, éclatait près

de lui. Elle était là, debout, c'est devant elle qu'il s'était prosterné, et elle se raillait de sa prière et de son humiliation. Belle toujours, adorable, mais moqueuse, insultant à son amour, partout et sans cesse, il la trouvait devant son regard; elle lui cachait l'autel, elle lui cachait Dieu !

Dieu et les hommes n'y pouvaient plus rien ! Il résolut de mourir, mais de mourir aux pieds de Julie. Il fit ses adieux au couvent et alla droit à Fribourg.

La, il acheta un poignard long, large, pointu, dentelé, finement aiguisé; il le cacha sous son habit, s'informa de la demeure de madame Woif, et s'y rendit sur-le-champ.

Une grosse servante, qui vint lui

ouvrir, lui dit que madame était seule au logis pour le moment. Elle lui indiqua la chambre et retourna à ses affaires. Edouard sentit un horrible tressaillement lui courir des pieds à la tête en poussant cette porte qui le séparait de Julie et de la mort ; mais le sort en était jeté : il entra.

A la vue du nouvel arrivant, Julie se troubla d'abord. L'air sombre et forcené d'EdouarcJ, ne lui faisait que trop pressentir des projets sinistres. Son premier mouvement fut de frayeur, et l'idée lui vint d'appeler sa servante à son aide ; mais le second fut de pitié, en voyant devant elle ce pauvre jeune homme abattu, défait, dont elle

avait pu se railler autrefois, mais qu'elle plaignait maintenant.

Elle laissa donc retomber le cordon de la sonnette, et reprit tranquillement la place qu'elle occupait précédemment.

Après avoir jeté un coup-d'ceil rapide autour de lui, Edouard voulut parler, mais soit que la violence de ses sentiments l'en empêchât , soit même que l'abondance des pensées qui l'agitaient, fut un obstacle a leur émission, comme lorsqu'on voit, aux abords d'un étroit passage, une multitude impatiente et compacte se débattre et tourner sur elle-même sans pouvoir sortir, il ne put trouver un mot et resta muet, effaré, devant la maîtresse du logis.

Rassurée par ce silence même et par l'air embarrassé du visiteur inattendu, Julie résolut soudainement d'agir par le raisonnement et la persuasion sur ce pauvre cœur malade , sur ce faible esprit aux abois. D'un signe de la main, elle l'invita à s'asseoir, et, prenant aussitôt la parole, elle essaya de lui rappeler simplement, en peu de mots, avec quelle facilité il s'était laissé aller à des apparences mensongères, combien la passion qu'il avait manifestée pour elle devait être de peu de durée, n'étant appuyée que sur des illusions, et la trop bonne opinion qu'il avait conçue étourdiment de son faible mérite.

En termes empreints de plus de naïveté que de prétention au bel esprit,

elle se peignit telle qu'elle était ; une femme simple et franche, élevée par son père pour remplir ses devoirs de fille et d'épouse, mais totalement privée de ces élans d'imagination, de ees qualités surnaturelles qui font les héroïnes de roman. Elle ne comprenait pas qu'on put être amoureux d'elle, sinon par méprise. C'était sans amour que M. Wolf l'avait épousée, mais seulement par convenance, par pure et bonne amitié, rien de plus. De ce côté, leurs cœurs s'entendaient parfaitement.

Ils n'avaient eu l'un pour l'autre ni de ces transports fiévreux, ni de ces jalousies orageuses qui, lui avait-on dit, témoignent de l'existence d'une passion réelle ; elle n'en croyait pas moins à

un bonheur durable dans son ménage.

Elle aimait son mari comme il lui était donné d'aimer.

Elle parlait depuis dix minutes, et son auditeur ne semblait point songer à l'interrompre, lorsqu'elle le vit, après avoir tour-à-tour promené sur elle et sur les objets divers qui l'entouraient, des regards effarés, porter tout-à-coup son mouchoir à sa bouche. Son front et ses pommettes étaient d'un rouge de feu ; une crispation violente raidissait, agitait tous les muscles de sa face, et sur chacune de ses paupières des larmes furtives venaient s'amonceler.

Julie se reprit à s'effrayer de nouveau, surtout lorsque, dans un mouvement de corps que fit Edouard, elle

vît luire sous son habit la lame longue et dentelée d'un poignard. Poussant un cri de terreur, cette fois elle se suspendit à sa sonnette, et l'agita violemment. Hermann Wolf , de retour chez lui, et qui venait d'apprendre que sa femme se trouvait en ce moment seule avec un étranger, entra aussitôt dans la chambre, suivi de la grosse servante; et son impassibilité habituelle fut près de lui faire défaut, lorsqu'il trouva Julie, debout, dans un coin, émue et tremblante, et son ci-devant rival Edouard, en proie à une crise terrible, se tordant sur un fauteuil.

Le poignard était tombé entre eux ; Woîf le ramassa , le mit prudemment sous clé, puis, se croisant les bras, il at-

tendit la fin de l'accès pour entrer en explication.

Edouard a-t-il frappé Julie ? Vientil de se frapper lui-même , ou est-ce donc réellement un accès de folie qui s'est tout-à-coup manifesté chez lui?

Réponse négative sur ces trois questions. Edouard vient d'être pris simplement d'un rire fou frénétique.

Pour bien comprendre l'état dans lequel il se trouve, et par quelle gradation de sentiments il y est arrivé, il faut reprendre de son entrée dans la chambre de madame Wolf, et dire au milieu de quelles circonstances matérielles il s'y présenta. Ces circonstances, frivoles en apparence, sont indispensables à l'explication du phéno-

mène psycologique qui sert de dénoûment à cette histoire, et nous avons eu tort de les omettre précédemment. Les décorations d'un théâtre et les costumes des acteurs expliquent bien des choses.

Qui de nous ne se rappelle avoir lu dans l'Odyssée l'arrivée d'Ulysse à la terre des Phéaciens, et sa première entrevue avec la fille du roi Alcinoùs. La princesse Nausicaa, moins fière que les petites bourgeoises de nos jours, ne dédaignait point de s'occuper des soins du ménage, et lavait son linge au bord du fleuve, lorsque le roi d'Ithaque, jeté dans son île par la tempête, souillé de fange, ruisselant, pâle, défiguré, l'aborda soudainement.

Si cette citation épique vous paraît

ici hors de propos, j'en suis fâché, mais elle m'est nécessaire pour revêtir de quelque lambeau de pourpre poétique la vulgarité des choses qu'il me reste a vous dire ; puis, qu'est-ce que l'Odyssée, sinon une relation de voyage ? Et n'ai-je pas à vous raconter la dernière catastrophe d'un voyageur.

Dans une situation analogue à celle d'Ulysse , ainsi Edouard Luguet, notre héros, en proie à la tourmente des passions, bien autrement redoutable que celle de la mer, le front sillonné par la souffrance, par le jeûoe, par les austérités du cloître, malheureux naufragé qui revenait vers l'écueil, cause de son désastre, pour s'y briser tout-à-fait, se présenta inopinément devant Julie.

Comme Nausicaa, celle-ci était en ce moment tout entière aux soins de sa maison, et même , en s'occupant , elle terminait son premier repas du matin.

Un amas de linges, et d'autres objets de ménage, placés devant elle , témoignaient de ses vertus privées et du choix habile de l'heureux Wolf.

Vous savez de quelle manière elle accueillit Edouard, et de la bienveillante tentative qu'elle fit pour le ramener dans le droit chemin.

Tandis qu'elle parlait, Edouard, silencieux, promenait des regards étonnés autour de lui. D'après l'idée qu'il s'était faite de l'adorée, il avait fini par s'imaginer qu'elle ne pouvait que se vêtir de lin ou de soie, marcher sur

des tapis, et qu'une odeur d'encens devait s'exhaler des lambris du temple habité par elle. Or, la chambre que Julie occupait dans ce moment, en désordre, comme toute chambre de travail où l'on se tient habituellement, était loin de répondre au tableau rêvé par lui. Une vieille tenture de papier commun, où de petits chinois bleus, sur un fond jaune pâle, jouaient à la cordé, à l'escarpolette et se montraient dans toutes sortes d'attitudes grotesques, décorait l'appartement; de mauvaises gravures, attestant le peu de goût du propriétaire, étaient dissirainées le long des murailles, dont-elles ne pouvaient qu'enlaidir la nudité.

Tout autour du panneau de la glace

étroite qui surmontait la cheminée, des papillons poudreux,des phalènes épaisses et poilues, de larges paons de nuit, fixés par une épingle à des fragments de bouchon, étalaient leurs couleurs ternies; de pauvres insectes, encore vivants, tournant sur leur pal, faisaient entendre les craquements de leurs man* dibules, les bruits stridents de leurs corselets, comme pour accuser l'insensibilité de celle qui se faisait volontairement le témoin de leur martyre. Les meubles, de forme mesquine, de mauvais choix et dépareillés, attestaient que le ménage de garçon de Wolf s'était quelque peu renforcé du vieux mobilier du père Tibierge. Le moindre tapis de Perse ne se montrait point sur

le parquet, simplement carrelé et même blanchi et surplâtré dans quelques endroits par des ajustages récents. Le long des croisées , à petites vitres verdâlres, pendaient des rideaux d'un blanc douteux, et pour compléter l'ensemble, Tunique cassolette qui eût jamais répandu ses parfums dans ce temple bourgeois , c'était la large pipe d'écume de mein-herr Hermann Wolf.

Edouard , dès son entrée , se sentit atteint comme d'un froid subit. Il n'est pas besoin d'avoir lu le traité d'Hippocrate pour savoir ce que peut l'influence des lieux sur les mouvements de Famé, et ce fut sans doute cette première impression qui rendit notre

échappe de la Valsainte perplexe et muet lorsqu'il voulut tout d'abord adresser la parole à Julie.

Cependant, touché de la confiance qu'elle semblait lui témoigner en n'appelant point un tiers dans cet entretien qui, d'après sa résolution, devait se terminer si tragiquement pour lui , peu à peu il se remettait de sa première secousse; ému du son de cette voix qui naguère avait fait si violemment vibrer toutes les cordes de son cœur, il se reprenait à tressaillir en l'écoutant, et si quelques incorrections de langage venaient par-ci , par-là , blesser l'oreille et contredire la grammaire, il voulait bien ne les attribuer qu'à l'émotion que Julie ressentait près de lui.

N'osant encore attacher les yeux sur elle, involontairement il les arrêta sur la petite table à ouvrage, placée devant le fauteuil dans lequel elle se tenait assise : il vit alors que le rapide inventaire qu'il avait fait de la chambre, était loin d'être complet.

Sur cette table, au milieu de chiffons de femme, se voyaient... — Je suis historien et force m'est de tout dire. — On y voyait donc, parmi des effets de lingerie à visiter, à repriser, un paquet de bas de laine et un amas de chaussettes marquées d'un H. et d'un W.

Edouard fit un mouvement ; le froid le reprit.

Nausicaa lavait des voiles de pourpre pour elle et de blanches tuniques

pour les princes, ses frères ; mais rapiécer des chaussettes !... A quelles ignobles occupations était descendue sa dame blanche, son Anne de Giestiern!

Il n'y avait point à s'abuser ; l'aiguille de la ménagère, fixée encore sur l'amas accusateur, attestait suffisamment le délit. Wolf, peut-être, tenait compte à Julie de ses travaux comme d'un dévoûment conjugal, et pensait, dans sa bonhomie tudesque, que si la rareté des choses en double le prix , la femme de ménage vaut bien la femme élégante, car elle est de moins facile acquisition. Mais Edouard! Edouard!

que devait-il éprouver en retrouvant sa fée du lac... ravaudeuse ! Il n'en devait pas rester là sur le chemin des dé-

siilusions. Une fois sur le versant opposé de la montagne, on met moins de temps à descendre qu'on n'en a mis à monter. L'objet le plus simple, la remarque la plus puérile, tout allait devenir pour lui un sujet de critique!

comme autrefois il y trouvait un motif d'admiration.

Je l'ai dit , lorsqu'il était entré, madame Wolf achevait de déjeuner.

Edouard vit près d'elle les restes d'une tartine de marmelade de pommes où les dents de Julie avaient figuré une petite crique, une baie, en forme d'hémicycle parfait. Son amour, hier invincible, en reçut une atteinte cruelle.

L'atmosphère dans lequel il respirait, se refroidissait de plus en plus.

Tout cet échafaudage de sentiments factices, et du haut duquel il devait se jeter la tète en bas, s'affaissait doucement sur le sol ; c'était une métamorphose, une transmutation cabalistique, non du plomb en or, mais de l'or en plomb.

Pour lors, il osa tourner ses regards vers celle qui lui parlait encore avec douceur, avec indulgence. Quoiqu'elle fut dans son déshabillé du matin, il reconnut que sa mise était convenable et d'une netteté digne de louange. Il admira la fraîcheur de son teint, sa carnation ferme et colorée , mais il fit en lui-même cette réflexion pénible, c'est qu'elle avaitplutôt un air de santé qu'un air de distinction.

Cet examen durait encore, lorsqu'un accident des plus minimes vint le jeter dans des émotions tout autres que celles qu'il avait ressenties jusqu'alors près de Julie, et combler la mesure de ses désillusions.

Madame Wolf avait près d'elle un petit chien qui, tandis qu'elle parlait, sautait, s'agilait, grimpait sur le bras du fauteuil comme pour atteindre à sa ligure. Elle le réprimait de la main , pensant qu'il ne voulait que lui prodiguer ses caresses, et elle continuait ses sages exhortations à Edouard, lorsque celui-ci aperçut sur la joue de Julie un vestige de l'auti- poétique marmelade de pommes ; il devina aussitôt que c'était là seulement ce que le chieu vou-

lait atteindre, et le sourire lui vint naturellement aux lèvres. Il le comprima d'abord ; mais dans ce moment , la belle prêcheuse fut prise d'un léger éternuement; Edouard fit le salut d'usage ; puis, tout-à-coup , songeant aux projets terribles qui l'avaient poussé dans celte maison, — projets qu'il lui était raisonnablement impossible de mettre à exécution dans de semblables circonstances, — songeant à cette arme meurtrière, qu'il tenait là, cachée sous son habit ; se remémorant qu'il n'avait voulu voir Julie chez elle pour s'y poignarder, pour y mourir à ses pieds, et qu'il n'y serait venu que pour lui dire : Dieu vous bénisse. Le contraste entre ses sentiments d'hier et ses impressions

d'aujourd'hui agirent sur ses nerfs; son rire comprimé menaça de se faire jour malgré lui. Ce fut alors que, le mouchoir sur la bouche, étouffant, suffoquant, il effraya Julie par l'expression de son visage. Cette frayeur, lorsque rien n'était plus à redouter, acheva Edouard qui cessa de se contraindre, et lorsque Wolf entra dans la chambre, l'éclat de rire de Fribourg avait répondu à celui de Lauterbrunn. L'amoureux parisien était vengé et guéri!

Dans son modeste logement, situé à Paris, rue deBuffon, un jour, Cyprien Fournier, notre ami, avait rassemblé,

vers les cinq ou six heures de relevée, quelques jeunes gens grands amateurs d'histoire naturelle. Il s'agissait d'expériences et d'analyses à faire en commun. Déjà on avait placé devant eux, sur une table autour de laquelle ils se tenaient assis, quelques douzaines de mollusques acéphales conchylifères, tous faisant partie du cent trente-neuvième genre des mollusques de Lamarck, ostrea edulis. Il s'agissait de décider si l'huître d'Ostende et celle de Marennes n'étaient que des variétés de la première ou devaient former des genres distincts, comme le spondylus, vulgairement appelé huître épineuse ou pied d'âne. La question était grave.

On devait en même temps déguster

un certainjvin de Chablis, pour savoir s'il contenait plus d'acide tartareux que d'acide acétique. Bien d'autres analyses devaient suivre. Déjà on commençait à expérimenter, lorsqu'une lettre fut remise à Cyprien qui, en reconnaissant l'écriture, poussa un cri de douce surprise. Cette lettre était d'Edouard.

En voici le contenu :

« Si tu m'as mis au nombre des dé- » funts, mon ami, réjouis-toi, car je suis » vivant, et je te le prouverai bientôt » en te pressant dans mes bras. Si » tu me crois souffrant de mon fa- » tal amour, réjouis-toi encore de nouy> veau, Après avoir essayé vainement » de tous les moyens pour oublier ma

» Fribourgeoise, j'ai pris le parti vio- » lent de la revoir, et je l'ai revue. Pour » aujourd'hui, qu'il te suffise de savoir » que ton système a triomphé. La réac- » tion de l'imagination sur le sang a été » rapide, complète, foudroyante. L'fl- » carusamoris, Yacarusjerox, étouf- » fé par la contraction du globule, a été » à jamais anéanti.

» 3N'ai-je pas bien retenu ta leçon ?

» Quoiqu'il en soit, je reconnais à » présent combien tes conseils et tes » sermons avaient de solidité. Ah! mou » cher Çyprien, sous ton appareuce de » folie, tu es doué d'une dose de rai- » son bien supérieure à celle que je » possède. Dorénavant je me laisserai » guider par toi, je te le promets. »

Deux jours après, Edouard Luguet arriva à Paris, et fut le premier à plaisanter de sa passion alpestre, de son amour cérébral. Cyprien ne crut pas moins devoir lui administrer une dernière semonce, dont nous nous contenterons d'extraire les phrases suivantes, comme résumant la pensée de cet ouvrage.

— Ami, crois moi, quoique parfaitement guéri de ta maladie, crains une rechute et suis un régime émollient, lénitif, adoucissant. Lutte avec énergie contre ton penchant à l'exagération, à l'affectation. L'affectation est le vice de notre époque. Les passions forcenées durent peu et ne viennent que bien rarement en aide au génie qu'on n'a

pas ! Comme l'ouragan, elles dévastent plus qu'elles ne fécondent; les fumées, les transports, les extases, dont on se remplit le cerveau, en s'en échappant, le laissent parfois vide, flasque et paralysé pour jamais.

Il est des amours de cifférents étages. Les uns logent dans la tète, les autres dans le cœur. Dans ce dernier hôtel, les locataires montrent moins d'exigence et d'exaltation que les gens d'en haut; ils u'y étalent pas le même luxe, il est vrai, on les y nourrit moins délicatement peut-être, niais ils y vivent à meilleur marché et y séjournent plus longtemps. J'ai dit.

Ce jour là, Télémaque sembla com-

prendre Mentor , et tous deux s'embrassèrent, i

Edouard Luguet a retrouvé vacante sa place de surnume'raire au Trésor Royal. Il a l'espoir de passer bientôt aux appointements et compte ne pas rester longtemps dans les emplois inférieurs, car il s'occupe d'un grand ouvrage sur les finances, qui doit faire révolution. Edouard a résolu définitivement le problème difficile d'augmenter de moitié les revenus de la France, en diminuant d'autant les impositions et en supprimant les octrois.

11 a interrompu ses études sur l'histoire naturelle et néglige ses connaissances en peinture ; mais comme toutes les fortes têtes de notre époque, il est

devenu dilettante furieux et grand amateur de ballets.

Cyprien lui a déjà fait à ce sujet diverses remontrances qui n'ont pas été écoutées.

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