CYPRIEN A M
Je suis dans une inquiétude affreuse, mon cher camarade ; j'envoie la Suisse, les voyageurs et les amoureux au diable, et je me dispose à rentrer eu France, seul, oui seul. Je ue sais ce qu'Edonard est devenu. Bien des événements se sont passés depuis ma dernière lettre; je vais t'en instruire rapidement. Bientôt je serai à même de t'en donner les détails de vive voix.
Le sot amour de notre ami tour-
nant au veniu, j'avais été le premier à lui conseiller une tentative de mariage. On ne s'épouse pas du premier bond, me disai-je; peut-être en lui faisant la cour se guérira-t-il de sa passion, ou si sa passion résiste, c'est que de romanesque et de folle, elle sera devenue raisonnable et solide.
J'arrive à Fribourg , avec une double missive d'Edouard pour M. Tibierge et pour sa fille. Comme tu le pense bien, j'avais ma tenue de plénipotentiaire et mon air grave. Le premier personnage que je rencontre, c'est Wolf. Je lui explique franchement, nettement, l'état moral et physique ■ d'Edouard, ses intentions et la mission dont je suis chargé. Notre jeune Teu-
ton ne m'en regarde pas moins comme son meilleur ami , m'écoute avec son calme ordinaire. S'il est aimé, dit-il, qu'il épouse ! mais j'en doute; au surplus je laisse ma cousine libre dans son choix. Je lui saute au cou , et c'est lui-même qui me présente au père.
Je ne sais si notre pauvre ami t'a fait la description du père, dans le genre de ses autres descriptions, mais M. Tibierge est un petit vieillard clignotant, bredouillant, tremblotant, le visage verruqueux comme celui du doyen de Rillerine et le corps en équilibre sur des jambes grêles terminées par deux * pieds énormes, ce qui lui donne assez l'apparence du Jean de la Vigne des escamoteurs. Je lui fais ma demande
ea bonne forme. Il parait stupéfait, regarde Wolf, me regarde, et, non sans raison, je dois l'avouer, se fâche tout rouge contre son neveu, qui, ayant sa parole et celle de sa fille, semble disposé à renoncer à ses droits avec tant de facilité. Wolf déclare ses droits nuls si Edouard est aimé.
Je commence à croire que le fat voulait seulement me rendre témoin de son triomphe.
— Comment aimé! dit le père; estce la lettre qu'il a eu l'impertinence de lui écrire et qu'elle n'a pas même lue, qui t'a fait tourner la tête de jalousie? Aimée ? elle ne le connaît pas !
Je prends alors la parole ; j'explique à M. Tibierge, lequel ne paraissait pas
s'en douter, qu'il existe des amours nés seulement d'un regard, d'une sympathie, d'une correspondance secrète entre deux âmes, lesquels amours n'en ont pas moins de force pour être venus un peu vite, toutes choses dont je n'étais pas bien persuadé moi-même , mais enfin, je fais valoir l'état maladif où la vue seule de mademoiselle Tibierge à réduit Edouard, je parle de sa fortune, de ses espérances, je glisse même avec assez d'adresse un mot sur les hauts emplois que sa grande intelligence et sa position dans le monde le mettent a même d'occuper un jour peut-être. M. Tibierge paraît un moment indécis et ciignotte de l'œil de plus en plus.
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— Mais cependant ma fille à consenti à épouser son cousin!
— Mon ami n'avait pas encore fait une démarche officielle, lui répondis je. Un moment de dépit... puis, l'autorité d'un père... Elle est jeune... timide, sans doute.
— 11 est vrai, reprit M. Tibierge , que d'abord elle hésitait, elle demandait un retard, ne voulant pas encore se séparer de moi, disait-elle.
— Vous voyez bien!
Bref, le père, tout-à-fait ébranlé par mon éloquence3 consent à son tour à laisser se fille libre de choisir entre les deux concurrents. Il la fait mander; elle arrive ; et, avec la permission de M. Tibierge, je lui remets la lettre
d'Edouard , en faisant précéder cette remise de quelques préliminaires indispensables,
Julie balbutie et rougit d'abord jusqu'au blanc des yeux. En vérité, elle était fort jolie dans ce moment. La lettre parcourue, elle prit un petit air dolent de convention, m'invita à m'asseoir, s'assit elle-même, et, se remettant hientôt de son trouble : — Je ne sais vraiment comment ce monsieur a pu faire attention a moi, me dit -elle; mais je n'aurais pas pour mon cousin beaucoup d'amitié, et l'autre fût-il dix fois plus beau, dix fois plus riche, il en serait de même; je ne pourrais jamais l'aimer, c'est bien sûr.
Et comme je ne pus me défendre
d'un mouvement de surprise, elle ajouta :
— Sans doute, je l'ai mal jugé; mais, vous savez,... les premières impressions... on a beau se raisonner, elles restent, quoiqu'on fasse.
— Hélas ! mademoiselle, je ne le sais que trop, lui dis-je ; mon ami en est un triste exemple. Mais quel genre d'impression à-t-il donc fait sur vous? Il est jeune, assez bien de figure, son esprit est cultivé... comment a-t-il pu mériter votre aversion ?
— Mon aversion ! pas du tout, monsieur, me répondit-elle en étouffant un rire sous son mouchoir... Seulement, pardonnez à ma franchise... les circonstances au milieu desquelles je l'ai vu d'à-
bord, foui que je ne puis songer à lui et
garder mon sérieux.
En effet, le rire contenu s'échappa.
Mademoiselle Tibierge me parut fort
gaie en ce moment ; mais comme tu
le penses bien , fêtais loin de prendre
part à son accès de gaîté.
Je dois rendre cette justice au père ;
il en parut scandalisé. Le Teuton ne
bougeait pas.
Enfin arrivèrent les explications ;
les voici à peu près textuellement : — Quand je vis ce monsieur pour la première fois, ce fut dans l'auberge de Ceiiier; vous reveniez du lac de Bienne, et vraiment l'orage vous avaiubien mal arrangés tous deux , surtout lui ; il semblait avoir voyagé plutôt sous le lac
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que dessus ; soa chapeau était défoncé, l'eau lui coulait de partout , et cependant il tenait un parapluie à la main.
Ici la belle Julie plaça de nouveau son mouchoir devant sa bouche, le cousin fit entendre un petit rire saccadé , semblable à une toux. Je le regardai; sa figure était impassible.
— Vous comprenez, reprit la narratrice, que cette première entrevue ne m'a guère disposée en sa faveur.
Quand je le revis, ce fut sur le mont Weissenstein. Je le retrouvai là, seul, courant à travers le brouillard, d'un air tout effaré, au milieu d'un troupeau de jeunes filles. Il me parut plus drôle encore qu'à Cerlier; si bien que, le traitant sans conséquence aucune, je
2C0 un" roman
pris sans hésiter le bras qu'il m'offrait, et me séparai de lui ensuite, songeant a peine à le remercier. De là à aimer quelqu'un, il y a loin !
— Mais, mademoiselle, lui dis-je, puisque nous parlons avec tant de franchise, permettez que je provoque une dernière explication. A Lauterbrunn , cependant , si j'en crois le récit qu'il m'en a fait...
— A Lauterbrunn, dit-elle en m'interrompant , ah! monsieur, vous me rappelez-là une scène que je n'oublierai de ma vie ; car je fus vraiment trèsembarrassée de ma contenance. Ce pauvre jeune homme ! Lorsqu'il est entré dans la salle où je me trouvais , je venais de lire son nom sur le livre
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de l'auberge; ouï, son nom et le vôtre, accompagnés d'une note fort plaisante. Le fou rire m'avait pris ; et lorsqu'il s'avança vers moi d'un air... que je ne puis vous dire , je le voyais déjà en idée à la recherche de Xichneumon.
Je ne pus me contraindre assez devant lui ; j'étouffais, je pleurais ; c'était plus fort que moi. Je vous assure qu'on souffre bien dans ces moments-là, surtout quand on n'a pas l'intention de se moquer des personnes.
Mon rôle d'ambassadeur devenait ridicule, Je pris congé de la famille Tibierge, fort contrarié d'avoir, par une mauvaise plaisanterie inscrite sur un livre d'auberge, provoqué le fatal fou rire dans lequel Edouard avait vu
des larmes de tendresse et toutes les preuves d'un amour partagé. Je me promis bien, pour réparer le mal dont j'étais cause, de lui] verser impitoyablement sur la tête la douche glaciale de tant de désillusions. N'est-ce pas, dis-moi, une bizarre rétorsion du système des amours sympathiques et de l'hymen spontané des âmes, de penser que tandis qu'Edouard faisait de sa Fribourgeoise une divinité, par un effet contraire elle faisait de lui, et non moins injustement, un grotesque !
De retour à Unterseen , pour arriver à sa guérison complète, je dis à Edouard les choses telles qu'elles' s'étaient passées et dans leur nudité crue. Il tomba comme foudroyé : — Quand
ma vie était à elle, s'écria-t-il , quand je voulais m'élever, grandir, sortir de la sphère commune , quand je risquais ma vie, quand mon sang coulait, quand ma raison se perdait pour elle, toujours pour elle! quand elle était ma pensée immuable, mon avenir, mon culte, elle me méprisait! Puis il fondit en larmes. Ses larmes le soulagèrent ; sa raison sembla reprendre le dessus.
Le jour suivant, il nous parut tout aulre à Christian et à moi. Après avoir déjeuné avec grande apparence de calme et d'appétit, il se promena dans la ville, causant de choses et d'autres avec une parfaite liberté d'esprit. Il me demanda des détailssur notre visite au glacier du Wetierhorn, et il prit des notes.
11 parla ensuite de nos voyages à poursuivre. Il voulait retourner à Meyringen , qu'il n'avait pas bien vu, disaitil ; visiter le Grimsel, le Rigi, le Grutli, celte montagne historique , d'où un beau matin, Guillaume-Tell était descendu tenant par la main la liberté de la Suisse ; se diriger ensuite vers Altorf, Un", pour compléter l'histoire du grand libérateur; pousser de là jusqu'aux monts Rhéliens, chez les Grisons, où la langue romane est encore en usage.
11 y trouverait de précieuses observations à faire , lui qui avait failli entrer à l'école des chartes. — Ma relation, ajouta-t-il, y gagnera en importance, et peut-être un jour, lorsqu'elle me lira, cessera-t-elle de me mépriser !
Ce dernier mot me révélait assez que la maladie n'était pas entièrement guérie. Je déclarai que le temps , les forces et l'argent nous manqueraient pour une si longue course , que le plus sage était de rentrer en France et au plus vite , s'il voulait se rétablir toutà-fait. Il ne fit aucune objection , et Christian et moi nous disposâmes tout pour le départ.
En quittant Unterseen, nous dûmes nous séparer de notre bon, de notre excellent ami Christian. Il fut payé largement, embrassé tendrement et tout fut dit.
Pendant la traversée du lac de
Thoune, Edouard fut d'une humeur
charmante. Il s'extasiait sur les rives du
lac qu'il semblait voir pour la première fois; il est vrai qu'en allant, il paraissait tellement absorbé qu'un aveugle eût pu jouir du coup-d'œil tout aussi bieu que lui.- — Nous reverrons la Suisse un jour à venir, me disait-il; il faut espérer que l'air pur qu'on y respire ne me troublera pas toujours le cerveau. Et il souriait et il en vint de lui-même à me parler de Julie, sans transport et sans exagération. — C'était un songe et je viens de me réveiller ; maintenant je me frotte les yeux et je commence à distinguer la réalité de l'illusion, puis cet amour est venu si vite, il doit passer de môme.
En l'entendant s'exprimer ainsi, toimême, mon sage, ne l'aurais-lu pas
cru parfaitement sain de cœur et d'esprit ?
Débarqué à Thoune, il se plaignit d'un mal de tête et de fatigues, causés par l'ardeur du soleil.
— Je vais aller à l'auberge me jeter sur mon lit; en attendant le dîner, me dit-il, toi, Cyprien, tu devrais le mettre en quête d'une voiture qui puisse nous transporter à Berne dans la soirée. Demain, nous pourronsêlre en France, à Pontarlier, par Neuchâtel.
Enchanté d'une si bonne résolution, je battis aussitôt la ville à la recherche d'un. cabriolet de louage. Le véhicule trouvé, le marché conclu, je regagnai l'auberge ; Edouard n'y était plus. L'hôtesse me remit de sa part unibillet ainsi
conçu : — Je t'ai trompé, je l'aime toujours, je suis un lâche; oublie-moi, méprise-moi, ris de moi à ton tour. Je vais tenter un remède plus efficace peut-être que ceux que nous avons essayés.
Une sueur froide me coula du front ; l'idée d'un suicide fut la première qui se présenta à moi ; je courus, entraînant avec moi tous les garçons de l'auberge, jusque sur les bords du lac, que nous nous mîmes à explorer, et vainement, Dieu en soit loué ! Vingt personnes s'intéressèrent à mes recherches et se répandirent dans la ville : pas de résultat î Je passai la nuit daus d'horribles anxiétés, rôdant dans les rues, ne pouvant tenir en place, me désolant.
Rien ne vint m'éclairer sur le sort d'Edouard. Ah ! combien alors je regrettai de n'avoir pas là, près de moi, notre ami Christian !
Le lendemain, je m'adressai aux autorités. J'appris par elles qu'avant de quitter Thoune , Edouard s'était présenté chez un banquier, pour y faire escompter un billet de crédit qu'il avait en portefeuille. Celte nouvelle me rassura. Du moins, me dis-je, il ne songe pas à mourir, puisqu'il se munit d'argent. Mais que prétend-il faire? Veutil donc réaliser sans moi son voyage projeté, touchant Guillaume Tell et la langue romane? Veut-il avant de quitter la Suisse, y publier sa relation, pour convaincre Julie d'erreur? Où est-
il enfin? Je l'ignore; je le crois fou!
Je compte rester encore deux jours à Thoune, pour y continuer mes recherches, et y attendre de ses nouvelles, car je viens d'envoyer un exprès à Friboùrg ; ensuite je me mettrai en route. Puissé-je ne pas rentrer seul en France.
Informe-toi donc si, par hasard, il n'est pas déjà à Paris?
Adieu, ami.