LA CROYANCE A LA MISÉRICORDE DE MARIE
advocata nostra, illos tuos miséricordes ociilos ad nos couverte ! Cette comparaison de la Viei'g^e avec un avocat, n"a rien inspiré de pkis curieux qu'un poème du xiv*' siècle, VAdvocacie Notre-Dame, qui montre la Vierge plaidant contre le Diable, au tribunal de Jésus-Christ, ^ la cause du genre humain : nous reviendrons plus loin sur cette singulière production.
Les textes qui parlent de la Vierge comme avocate, sont réunis dans le recueil de Salzer '. Si Ton prend la peine de les parcourir, on verra que les plus anciens, ceux qui sont antérieurs au xi*" siècle, sont tirés presque tous des auteurs orientaux, des Pères Grecs, de la liturgie orthodoxe et de saint Ephrem, le poète de l'Eglise syrienne.
La mariolàtrie, en effet, s'est développée beaucoup plus vite en Orient qu'en Occident. Les Orientaux ont cru, bien avant les Occidentaux, que les pécheurs seraient sauvés par la toute-puissante miséricorde de la Vierge. La célèbre prière Suh tuum praesidium confugimus, dont certains archéologues ont vu lillustration dans les représentations de la Vierge au manteau protecteur, est d'origine orientale : elle aurait été traduite du grec en latin sur le désir de Charlemagne '. On notera que le texte grec invoquait la compassion (£j!7-ÀaY-/vLz) de la Vierge, et que les traductions latines ^ font appel à sa protection (praesidium) : la Vierge, pour les rudes chrétiens d'Occident, à l'époque où se constitue la féodalité, est une puissante Dame dont on veut devenir le vassal.
« Le xiii*^ siècle, a-t-on dit, est par excellence le siècle de la Vierge. Les cloches de la chrétienté sonnent l' Angélus. Saint Dominique répand le rosaire en l'honneur de Marie. Il faut lire le De laudihus beatae Mariae du dominicain Albert le Grand et le Spéculum heatae Mariae du franciscain Bona-
1. Die Sinnhilder und Beiicorte Mariens, dans les Programmes de l'Obergymnasium des Bénédictins de Seitenstetten (Linz, 1886-1894), p. 394-596 du tirage à part. Cf. Mone, Lateinische Hymnen Fribourg, 1854 , t. II, p. 174.
2. Paléographie musicale de Solesmes, fascicule V, 1896, p. 13-15. Voici le texte grec :'Ynô tt;v a7;v c'ja-Xayyvîav xa-aosûyoïAîv, 0cOTO/.E,xà; f,;jLà)y [y.riQ'.ai {atj — apîôr]; v/ TUSpiaTotas'., àXÀ' I7. zivojvcov À-Jtotoaa'. fjU.à;, (xovr) iyvf,, [xÔ^^Ti suXoyTjasvT] — et le texte latin, tel qu'on le récite aujourd'hui : Suh tuum praesidium confugimus, sancta Dei genitrix. nostrns deprecaliones ne despicias in necessitatibus, sed a periculis cunctis libéra nos, semper virgo, gloriosa et benedicta.
3. Sauf dans lantiphonaireambrosien (ms. duxii» s., au Musée britannique), qui traduit : Suh luam misericordiam.
venture pour se faire une juste idée des sentiments que le XIII'' siècle professait pour la Merge. » Personne ne contestera l'importance du culte mariai au xiii^ siècle ; mais peutêtre doit-on faire remarquer que lAngelus ne date que du xiv^ siècle ' et le rosaire que du xv*^- ; que le De laudihus heatae Mariae n'est pas d'Albert le Grand^, ni le Spéculum beatae Mariae de saint Bonaventure^
Ensuite, devons-nous appeler le xii^' siècle le siècle de la Vierge, de préférence au xii^ et même au xi«? Je ne le pense pas. Le xi« siècle qui a produit saint Anselme, et qui a vu se vouer au service de Marie les Gamaldules, les Chartreux et les Cisterciens ; le xii% qui a donné saint Bernard et saint Norbert, qui a élevé la cathédrale de Notre-Dame de Chartres et populariser Ave Maria^ ont sans doute autant fait que le xiii« pour le développement du culte mariai. L'étude complète de la mariologie aux xi^ et xii« siècles dépasserait le cadre de ce travail. Le développement de la croyance à la miséricordieuse intervention de ^L'lrie est la seule question qui doive nous occuper. Encore nous suffirat-il de quelques indications.
Au xi"^ siècle, le plus éloquent interprète de la crovance à la miséricorde de Marie est assurément saint Anselme : « Parmi les terreurs qui me poursuivent, s'écrie-t-iic, dans la crainte qui me glace, ô Souveraine très clémente, quelle médiatrice invoquerai-je avec plus de ferveur que celle dont les entrailles ont porté la Réconciliation du Monde ? Quelle
1. Vacant et Manf-cnol. Dicl. de théol. aitholique, s. v. Amielus