‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 29 sur 158 · Acla SS.. août I. p · texte numérisé non relu

Acla SS.. août I. p

1. Malvenda, .Annal. O. P.. ad ann. r2ls, cap. 31. cilé dans les Acla SS., août I, p. li)7.

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recherches sur la vie de saint Dominique, expose le débat avec une parfaite franchise et ne cache pas la force que donne a la revendication des Cisterciens l'antériorité de Césaire sur Thierrv d'Apolda'. 11 n'en conclut pas moins qu'on peut tenir les deux visions pour également authentiques. Pourquoi, finalement, cette défaillance du sens critique chez Ihonnète Bollandiste ? C'est que le P. Cuper était Jésuite et qu'au xvi® siècle, un Père Jésuite fut censé avoir été favorisé de la même vision. Si un Jésuite a reçu de la Viero-e cette faveur insigne — et le P. Cuper, Jésuite, ne peut songer à en douter — c'est que la Vierge ne l'a pas réservée aux seuls Cisterciens, saint Dominique a bien pu la recevoir aussi.

C'est ainsi qu'au xin'' siècle, Cisterciens et Dominicains se disputaient les faveurs de Marie. La victoire devait rester aux nouveaux venus, plus entreprenants, plus audacieux, plus habiles dans la discussion scolastique et dans la prédication populaire. Dès le xiv'" siècle, la légende racontée par Thierry dApolda se répand partout.

Aucun hagioo^raphe de l'Ordre des Prêcheurs n'a eu autant de succès que Thierry. La Vie de saint Dominique oii le moine de Thuringe a raconté les merveilleuses histoires qu'il tenait de la nonne Cécile, éclipsa très vite les récits beaucoup plus véridiques de Jourdain, de Barthélémy et de Géraud. Les mystiques de l'Ordre dominicain, qui en a tant produit, se sont nourris de ces pieuses histoires. Dès le xiv*" siècle, les représentations figurées aidant, il n'est pas de fils ou de iille de saint Dominique qui ne rêve du manteau de la Vierge-. Dans les couvents de nonnes Dominicaines de l'Allemagne du Sud, ces rêves sont notés et collectionnés avec une minutie toute germanique.

Le cloître où elles vivaient était pour les nonnes un monde

1. Si quis ex siniililiidine utriiisque hislorine inferret, scriptores Dominicanos hanc ecstasim ex Caesario accepisse. ac sanclo siio fundalori aplasse, eadem siispicio in Cislercienses caderel. inquit Joannes [Jean de Sainte- Marie, Acta S. Dominici, III, cli. 33], et hoc idem arqiimentum m ipsos relorqiieri posset. At Cistercienses in eo casii respundej-ent. Caesarinni siium Heisterhachenaem antiquiorem esse Theodorico de Appoldia. qui inler hiograpbos primas hanc S. Dominici visionem litteris mandavit Acta SS.. août, I. p. 568).

2. Une gravure de Th. Galle (Bihl. NaU, Est.. OEiivre des Galle, t. V, î" S) représente, je ne sais d'après quel texte, le fameux n>ystique Dominicain Henri Suso '^1295-1365' sub Deiparae palla a parvnlo Jesn Jtenedicfns.

merveilleux. Les choses réelles n'existaient à ^eurs yeux que comme symboles des choses invisibles. Leur foi était récompensée par des miracles et surtout par des apparitions. Elles voyaient familièremeut Jésus, la ^ ieri^e et tous les Saints et Saintes du Paradis. Les récits de visions abondent dans les livres qu'elles ont laissés. Ouvrons, par exemple, les Vies des premières religieuses d'Unterlinden, à Golmar, par Catherine de Guebwiller '. Maru^uerite de Brisach et Benoîte de Bogenheim, raconte leur bioo;raphe, furent admises à voir la Trinité; Mechthilde de Wintzenheim. qui eut la même vision, en fut transfigurée, et son corps flotta dans l'air comme celui d'un ange. Une sœur vit Jésus célélirer la messe. D autres lui furent liancées. Agnès de Blozenheim assista à la Passion ; elle vit couler le sang divin: elle entendit distinctement le bruit des coups de marteau qui clouaient le Christ sur la croix, et devant tant de souffrance, elle fut saisie d'une telle douleur quelle trépassa. Toutes n'avaient pas des visions aussi tragiques. Aux nonnes dont l'imagination était puérile, le Seigneur apparaissait sous la forme d un petit enfant, Jesulus : « J'étais grand et tout -puissant, leur disait-il; mais je me suis fait petit pour être aimé de toi. ><

On peut imaginer comme la vision de la Vierge au manteau protecteur dut émerveiller ces pieuses filles quand elle leur fut contée par leurs directeurs Dominicains. Plusieurs des visions dont elles furent depuis favorisées ne s'expliquent que parcelle-là.

Sœur Elsbet Ortlieb, du couvent du Val-des- Anges, avait un culte spécial pour la sainte Vierge : un jour, à l'octave de l'Assomption, au moment où les nonnes entonnaient l'antienne Salve, mater Salvatoris, Elsbet vit la Vierge planer au-dessus d'elles et les envelopper toutes de son manteau-.

Lue nonne du ^ al-Sainte-Catherine travaillait dans louvroir. Elle avait le cœur triste. Mais voici, la Vierge lui appa-

1. Pez, Bihliotheca ascetica. t. ^'I1I. Cf. Barlliodi, Ciiriosilés d'Alsace Colmar, 1864 . t. I, p. 107 et Ingold, .\olice sur Vécjlise et le couvent des Dominicains de Colniar, p. 11. Le ms. fies Vies est à la bibliothècjue de Colniar. Le couvent dl'nterlinden fut fondé en 12.32; Catherine y eulra en 1260, huit ans après que les Subtiliennes eurent passé de la rè}::lc de saint Aujjustin sous celle de saint Dominique.

2. Der .\onne von Engelthal liûchlein von der Gnaden i'eberlasl [Le livret du fardeau de la {fràcej, éd. Schroder, dans la liihliothek des liter. Vereins, Stuttfrart. t. C\'in.p. 25. Cet ouvrage est antérieur à 1355.

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rut ; elle portait un beau manteau sur lequel était écrit Ave, 3faria, en lettres d'or. Elle prit la nonne sous sou manteau, la conforta et lui promit la vie éternelle '.

Elsbet Bachlin était une nonne de Thiiss-, qui avait huit ans à peine. Il lui sembla dans son sommeil que la Vierge était devant elle ; et elle se jetait dans les bras de la Vierg^e ; et celle-ci la prenait dans son manteau et lui disait : « Tu vois, je ne te laisserai jamais sortir de ce manteau. » Le cœur d'enfant de la petite Elsbet fut alors tellement fortifié par la grâce que depuis, chaque fois qu'au couvent il lui arrivait quelque chose de désagréable et qu'elle en ressentait de l'impatience, elle pensait aussitôt : «Las! Elsbet, veux-tu donc t'éloigner du manteau de la Vierge?-^ »

J'emprunte ces trois histoires à M. Krebs, qui connaît si bien la littérature pieuse de l'Allemagne au xiv'' siècle. Elles ne contiennent d'ailleurs rien qui soit spécialement allemand. On en trouverait d'autres toutes pareilles, à la même époque, dans la littérature pieuse des autres jaays. Une des compagnes de sainte Claire de Montefalco'', ravie en esprit après la mort de sainte Claire, vit la Vierge qui abritait la sainte sous son manteau ; et la Vierge disait : « Voici Claire, elle est ma iîlle^ »

Sainte Gertrude d'Allemagne (-|- 1290) voit la Vierge revêtue d'un manteau immense, qui recouvrait des lions, des tigres, toutes sortes d'animaux féroces et immondes ; Gertrude comprend que ces animaux sont les pécheurs, et qu'il n'est pas d'âme si gâtée par le péché sur laquelle la Vierge ne puisse étendre la protection de son iniinie miséricorde*^. Le manteau de la Vierge est donc le symbole de sa miséricorde. C'est ce que dit sainte Brigitte dans un passage souvent cité au moyen âge de son fameux livre des Révélations" . Elle

1. Leben heiliçjer Alemannischer Fraiien iin Miltelalter. 5. Die J\onnenvon SI Kalharinenthiil hei Dieszenhofen, éd. Birlinger {Alemannia, XV, 1887), p. 181.

2. Couvent de nonnes près Winterthur. Cf. Schiller, Das mystiche Leben der Onlensschti^estern zii Thôss (lierner philol. Diss., 1903).

3. Greith, Die Mystik ini Predicjerorden (Fribourj;-en-Brisgau, 1861), p. 369. ■l. Augustine, f 1308. Cf. Potthast, B. M. .is., II, p. 1245.

3. Faloci, Vita di S. Cliiara di Montefalco, p. 134. Cité par Barljier de Montault, Revue de l'art chrétien, 1889, p. 25.

6. Sausseret, .4/i/jci/-t7tofis et i-évélations de la T. S. Vierge, t. II, p. 16.

7. L. III, cap. 17. Les Révélations de sainte Brigitte parlent encore du manteau symbolique de la Vierge, mais d'une façon diflércnte : Eyo vocor ab

raconte un entretien mystique que saint Dominique aurait eu avec la Vierge, où il lui aurait demandé de protéger les Frères de rOrdre qu il avait fondé : Suftcipo Fratrcs mcos, qiios educavi et fovi sub stricto sci}])iilnri inco, et défende eos siib lato mantello tuo. Rege eos, et refore, ne hostis antiquus preevaleat eis et ne dissipet vineam novellam qiiam planfavit dextera Filii tiii 1 A quoi la Merge aurait répondu : 0 Dominice amice dilecte, quia dilexisti me plus quam te ! Ego sublato mantello meo défendant et regam fdios tuos. necnon et omnes qui in régula tua persévérant, salrabuntur. Mantellus vcro jneus lafus misericordia mea est, quam nulli féliciter petenti denego. Toutes les âmes pieuses n'étaient pas capables de concevoir, avec sainte Hrigitte, le manteau protecteur de Marie comme un syml:)ole, une allégorie, ou pour emplover le terme théologique, comme une « ligure » de la miséricorde infinie de Marie. Beaucoup devaient se l'imaginer d'une façon tout k fait matérielle. 11 y avait dans le Béguinage de Bruxelles, à l'inlirmerie, une Béguine malade dhydrojiisie. Sa fin semblant innninente, on appela le curé ; quand il arriva, la Béguine était guérie. Elle lui raconta qu une femme d'aspect imposant, et merveilleusement belle, était entrée dans l'inlirmerie et avait étendu son ni;inteau sur elle, et que ce geste lavait guérie sur-le-chanqi '. Sophie de Xeitstein, du couvent du \'al-des-Anges. étant morte, revint dire aux sœurs que quand elle s'était mise à chanter sur son lit de mort le Salue Regina. la Reine de Miséricorde était arrivée, vêtue d'un manteau violet, accompagnée de sainte Agnès et d'autres vierges saintes ; et Marie tourna son manteau contre les ennemis — contre les diables, qui attendaient autour du lit de la moribonde le moment de s'emparer de son âme- — et ils

omnibus Mater mixericordiae. tuisej'icoi-dia l'ilii luei fecit me luisericorflem.. Krgo tu. filia mea. veni el absconde te sub mantello tneo. hic est e.rterius contemplibilis, inlus re/o ulilis propter tria : primo obumbrat ab aère tempestuoso. secundo munit a friffore urente, tertio défendit contra nubium imbremllic mantellus humilitas mea est.

1. Vitn S. lietfçiae viduae... nuctore ,1. (i. a lîvckol ah Ooibcck (Loiivain, UkU. p. l.iS : Fuit lieyçiina in liefiginario liru.rellensi quae in Valetudinario laborabat hi/dropisi... durio. sollicitus pro ejus morbo et morte imminente, primo crepusculo ingressus ad eam. reperit eam in solidutn curatam : solticitusque tam repentinae salutis ori(finem et cau.'iam. audirit ingressam miri decoris augusiissimam mulierem. ({uae suum super infîrutam erlendissel amiculum. atifue ila in momento sanassel.

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