AVERTISSEMENT
Sainte-Beuve parle quelque part de ces historiens « qui tombent dans le dossier ». V archéologue . quand il entreprend un travail d' iconographie^ doit se résigner d'avance à ce reproche : l'iconographie ne consiste-t-elle pas d' abord, et surtout, à rassembler les monuments, à les répartir par séries^ donc à classer des dossiers?
Pourtant, on peut souhaiter que, même dans des monographies du genre de celle-ci, le document non seulement n empêche pas la synthèse, mais qu'il ne la masque pas trop. J'ai tâché de distinguer, même à l'œil, mes dossiers de înes démonstrations.
Un livre c/ui renferme une documentation assez fualaisée à réunir a toujours un grand nombre d'auteurs. J'ai mentionné, chacun en son lieu, fous mes collaborateurs bénévoles. Je tiens à remercier ici, d'une façon particulière, ceux auxquels Je dois le plus : MM. Jéon Germain de Maidy, Emile Bertaux, Gaston May, René Jean, Albert Grenier, René Harmand et Adrien Moureau. Je remercie aussi M. Holleaux, qui n'a pjas hésité à offrir à cette étude l'hospitalité de la Bibliothèque des Ecoles, et mes imprimeurs MM. Protat.
G'esl une vieille statue lorraine qui a élé la cause occasionnelle de celle étude.
La Vierge de Mansuj Gauvain (pi. I), dans l'église de N.-D. de Bon-Secours à Nancy, intéresse à la fois l'archéologue et riiistorien : cet ex-voto, commémoratif de la victoire de René II sur Charles le Téméraire, est l'une des rares sculptures lorraines qui aient échappé aux ravages de la iTuerre de Trente Ans et de la Révolution ; c'est, d'autre part, l'une des répliques les plus connues d'un type iconographique vraiment étrange, et aujourd'hui tout à fait suranné. J'ai été curieux de connaître l'origine et l'hisloire de ce lype singulier. Les livres qui en parlaient ne m'ayant pas satisfait, j'ai cru qu'il pourrait être utile de ]uil)lier les résultats des recherches dont la statue de Gauvain a été pour moi le point de départ : ils ne seront peut-être pas complètement inditl'érents à l'étude de l'iconographie, ni même à l'histoire critique du catholicisme.
A quelle date le type de la Vierge au manteau — Madonna ciel manto^ SchutzmantelbUd — a-t-il apparu? Dans quel milieu religieux? Et quelles croyances exprimaient les images de la Vierge de Miséricorde, de Secours, de Bon-Secours, de Grcàce, de Consolation — Madonna délia Misericordia, del Soccorso. ou simplement Misericordia ^ ^ Misericordiabild — ? Pourquoi le
1. A Lucca (lipinse una miserlcordla, diLTAnonyme florentin du Codex Mcigliahechianus (éd. Frey, p. 107). Il s'agit de Fra Bartolommeo et de Pi-miHizi:T. — La Vlerçfe de Miséricorde. 1
manteau a-t-il été choisi comme symbole de protection? Comment ce type s'est-il propagé? Dans quelles contrées, à quelles époques, par quelles personnes ou par quelles collectivités a-t-il été spécialement affectionné? Dans quelles circonstances la dévotion y avait-elle recours? Quand est-il tombé en désuétude, et pour quelles raisons? Enfin, ce type présente sans doute des variantes selon les temps et les lieux. Et il ne doit pas être séparé de types dérivés, créés sur le modèle de la Vierge de Miséricorde, les types des saints et saintes abritant des priants sous leur manteau.
On voit combien nombreuses sont les questions qui forment notre sujet. Il est assurément complexe, car il touche à plusieurs points importants de l'histoire du moyen âge, le développement du culte mariai, les rivalités entre les grands Ordres religieux, la littérature mystique et monacale, Forigine et la vogue de certaines pratiques pieuses comme la flagellation et le rosaire, la naissance et le rôle des Confréries de pénitence et de charité, les conséquences religieuses des grandes épidémies. Mais c'est la complexité même de cette étude qui en a fait pour moi le profit et l'attrait.
Un aperçu des opinions émises sur Forigine du type de la Vierge au manteau justifiera la présente élude.
Un auteur du xvii^ siècle, le P. Julet, provincial des Minimes en Lorraine, dans son livre des Miracles et grâces de N.-D.-de-Bon-Secours-lez-Nancy^, a consacré \\\\ long chapitre à la statue de Mansuy Gauvain et,
son tableau de Lucfjues. I/expression dont se sert M. Pératé [Ilisl . de l'art publiée sous la direclion d'A. Micliel, t. II, 2, p. 844j, « Vierge de Merci », ne saurait désigner (jue la Vierge des Mei'cédaires. M. S. Reinaeh a inventé, sans nécessité, la dénoininalion de « Vierge tutélaire » (liéj)ertoirr (li's peintures, l. I, p. 4!M ; t. II, p. liSa).
\. Imprimés du cotnmandemenl de Monseigneur rillustrissinir Cardinal de Lorraine, à Nancy, par S. Philippe, imprimeur de Son Altesse, 1630. Réimprimés en style rajeuni à Nancy en 1734. Cf. Jérôme, Uéçjlise N.-D. de lion-Secours à Nancy (Nancy, Vagner, 1898), p. 37.
INTRODUCTION ,j
accessoiremeiil, au type qui nous occupe; il s'évertue à en expliquer le symbolisme, mais les textes qu'il cite ne sont pas peiiinenls, les légendes qu'il raconte n'ont rien à voir avec la question : il allègue saint Martin et son manteau, ou encore l'histoire d' « un grand seigneur et grand homme d'eslat huguenot ' à qui bien prit, le jour de la Saint-Barthélémy, de trouver à sa dévotion le pan de la robe de la Reine Mère pour lui servir de bouclier^ » ; puis, comme s'il comprenait lui-même que tout ce bavardage n'explique rien, il se réfugie dans l'histoire naturelle, entendue comme l'entendaient, au moyen âge, les auteurs de Bestiaires ^ : « Entre plusieurs choses dignes de considération que l'on dit de la Baleine, cellecy me semble mémorable, c'esl que, si quelque danger survient, elle cache ses petits dans sa bouche... Quand la Lamprove craint que quelque mal n'arrive à ses petits, elle fait de mesme que la Baleine... La Canicle marine fait davantage, recevant les siens non en sa bouche, mais en son ventre... '* »
Pas plus que le P. Julet, la plupart des archéologues modernes n'ont su découvrir l'origine de la Aierge au manteau.
M. Schreiber^, qui a souvent rencontré ce type iconographique dans les gravures incunables et qui a dû y revenir à propos des images relatives à la peste, le date
1. Je ne sais de quel seig-neur huguenot Julet a voulu parler.