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La vierge des bois

Qui que vous soyez , lecteur, vous n'aurez probablement pas tarde jusqu'à ce jour de trébucher dans les rues de nos villes , à cette infinité d'enfans désœuvrés qui, dès l'âge de dix-lîuit ans, se bâtent d'avoir une maîtresse pour se faire appeler hommes , et se jugent

tiapables de tout ^ parce qu'ils savent fumer un cigarre et manier une queue de billard. Cependant ils ne sont pas les plus fous ^ parmi les ambitieux de ce monde ^ et s'ils se croient capables de gouverner des empires, parce qu'ils ont lu plus de journaux que de livres, et qu'ils vont conquérir l'Europe deux ou trois fois la semaine , en buvant de la bière, avec les sergens-ma jors . eux du moins sont avides d'occupation et de progrès ; mais il advient que ne trouvant jamais l'occupation là où ils la cherclient, ils ne veulent Jamais voir le progrès là où il paraît le plus évident ; alors ils deviennent mutins, se forment en compagnies de bateurs de pave, et, fatiguant la société qui les fatigue , ils frappent à coups redoublés à la porte qu'elle ne veut pas ouvrir , et amènent un conflit que je me proposais de vous décrire si je n'avais dû m'occuper d'abord d'un sujet et d'un personnage antérieur de quelques années.

Quand je dis de quelques années, c'est de quelques siècles qu'il faut entendre ; mais , quelque vieille que soit l'histoire, j'espère que mon petit héros ressemblera parfaitement aux batteurs de pavé de ce siècle-ci , et il me suf-

Rra de vous raconter sa vie d'une semaine pour vous montrer que^ quels que soient les temps et les circonstances, il existe dans tous les pays, chez tous les peuples , et à toutes les époques^ des hommes de toutes les espèces possibles, avec toutes les modifications imaginables ; et pour prouver le principe, voici le fait.

En 1 394 , sous le règne de Charles YI , les liabitansdu vieux Paris voyaient passer et repasser sans cesse un tout petit garçon d'une figure assez agreable ; mais tellement changeante et désoeuvrée , qu'un poète de la vallée de misèï'e lui avait rimé le portrait que voici :

Taille de sept pans et plus> Jambe longue et bien fendue, Tournure flasque ou légère , Selon qu'a fait bonne chaire; Epaules larges en haut, Et le pied bon pour le trot ; Télé petite, ni grande, Bonne oreille pour entendre; OEil aussi noir que chalain , Mais toujours ouvert nialiri.

Bouche rose et bien fendue j

Menton plus carré qu'aigu ; Nez joli comme Rosette.

Joue ni maigre ni grasselte; Barbe blonde de duvet , Sourcils petits et clairets; Le tout bellement monté De cheveux, châtains assez, Tantôt plats, tantôt bouclés, Tant en hiver qu'en été.

Comme Juif errant promène Par le mont et par la plaine , Parlant toujours haut ou bas; Ne sachant par embarras Où trouver le bien chéri , Où ne le suive l'ennui.

Il était fort rare , en effet ^ qu'on ne rencontrât pas sur sa figure quelques légers sillons d'inquiétude; rarement, il est vrai, de ces rides profondes dont les sinuosités abruptes semblent inscrire en hiéroglyphes féconds les révolutions de la tête ou du cœur ; mais presque toujours un réseau de lignes fragiles , que les pensées de cet esprit capricieux, pliaient et déroulaient de cent mille façons.

. — Or sus, se tlisait-il par fois, fatigué de son èternei/ar niente. D'où vient ^ s'il vous plait, qu'il y a plusieurs centaines de prélatures dans le royaume de M. Charles sixième , des abayes plus qu il n'y a des étoiles, des chanoines autant que des clochers, et que malgré cela je reste planté comme un piquet , ne servant de soutien à pas un cep de vigne , effrayant les passans par mon air hébété? Maugréé Dieu! il s'est trouvé de saints personnages qui ont su embellir leur nom de tant de titres etbénéfi" ces , qu'on se demande , si le surnom de Béatus leur est venu du ciel ou de la terre , et moi je laisserai mon nom s'effacer d'ici bas , aussi bêtement que les brouillards aux rayons du soleil?... Morbleu! le Seigneur de la terre, le plus puissant après Monsieur le Pape, puisqu'il fait la guerre à rois , ministres et prévôts , quand le prévôt , le roi et ses ministres osent seulement fustiger un petit écolier ; ce puissant Seigneur , veux- je dire , a commencé par être tisserand, et moi qui suis filleul d'un officiai et proche voisin de Monsieur l'archevêque , je ne serai jamais recteur, jamais prévôt, jamais chanoine !...

Et notre penseur aiTÔtait aussitôt ses réfle-

xions pour enfermer une larme qui menaçait d'ouvrir la porte à une centaine de ses sœurs.

C'est que tout cela avait attiré sa convoitise, voyez vous. Cléricature , mitre dorëe , prébende, canonicat; tout cela avait successivement apparu et souri aux rêves de son ambition ; et, malgré tous ses efforts , il n'avait pu acquérir qu un titre , celui d'archevêque primat des flâneurs de Paris, titre que lui avaient conféré les clercs de l'université, pour récompenser son assiduité à sculpter ses semèles dans les boues de la bonne ville.

Cependant, quelques mauvaises que fussent ses affaires, il ne perdait pas courage de sitôt, et parfois il travaillait en silence à escalader quelque belle réputation, pour sortir un bon matin de la foule , entouré d'une auréole de gloire. Maître Graciu, son parrain , possédait une fort satisfaisante Galerie desaintes images, et, maintes fois, notre jeune garçon s'était dit en jetant les yeux sur cette vénérable compa-

gnie:

— Alain, mon ami (car il s'appelait Alain, et était fils de feu maître Gelu, ce qui lui donnait nom Alain Gelu); Alain, mon ami, il m'est advis, par lumière intérieure, que vous

devez digérer en tête et coucher sur parchemin, un certain Hvre très-grand et très-illustre , qui fera hruit dans le monde, et soufflera le vent de la dispute chez les prêcheurs et chez les Augustins. J'ai même croyance en second lieu, que ce livre doit être écrit sur le fait de notre Vierge immaculée, lequel fait, a bien, jusqu'à ce jour, agité, bouleversé, détruit plusieurs centaines de grandes cer-; velles; mais qui n'en est pas moins mal discuté dans le principe et dans la forme.

Et aussitôt , déliant ses lèvres ^ et se frottant les mains en signe de réjouissance , il marchait fièrement devant ces grandes images, toisait du coin de l'oeil les pères et les martyrs, et s'écriait dans la joie de son âme : — ma foi ^ vive madame la Vierge et la littérature ; ne dut-on avoir pour profit que d'être déclaré , par l'université entière , immédiatement inspiré du Saint-Esprit comme le béat archevêque de Tolède , ce serait toujours autant de pris, et d'ailleurs madame la A^ierge ne nous refusera pas un gracieux compliment de sa façon.

Cela dit, notre jeune docteur voulait se mettre à l'ouvrage comme avait fait l'archevêque de Tolède; il taillait sa plume ^ ployait

son parchemin; mais bien vite ennuyé de chercher vainement le grand capud de son exorde , le quousque tandem ou le quemadmodum ^ il se levait grandement irrité^ et s'écriait en jetant sa plume au feu avec plus d'indifférence que de colère :

— Baste ! je ne suis pas appelé à disputer sur la virginité de madame la Vierge ; mieux vaudrait^ je crois, vider mon écritoire dans un combat spirituel^ touchant Thomas de la Fouille, lequel a bien été condamné à prison perpétuelle , pour sa doctrine hérétique de la. culpabilité de la Vierge et de tous les Saints; mais qui n'en est pas moins révéré pour cela par quelques mineurs et plusieurs cordeliers. Or donc , voyons ce maître Thomas !

Et Alain de relever sa plume ^ et de ruminer son combat.

Mais en tout cela le diable ne perdait rien , et pendant que l'église lui fermait les portes de ses largesses, messire Satan lui ouvrait les siennes à grand renfors de battans.... Folie, sagesse, avarice, malversation, bigotisme, incrédulité , tout pénétrait largement dans son ame. Peu de gens s'en doutaient; mais ce petit atome social, tout aussi peu grand dans le

monde . qu'une fourmi clans un désert , bouleversait dans son cerveau les hommes et les choses^ et jouait avecles puissances de la terre comme un singe au bilboquet.

Le matin, par exemple , alors qu il retournait de voir brûler en Grève quelque pauvre Juif pour la plus grande gloire de Dieu^ vous l'auriez eîitendu, fanatique comme un flagellant, crier mort et damnation à tout ennemi de l'ëglise : mais, dès le soir, s'il se trouvant nez à nez avec une belle procession du recteur ou de l'archevêque , de clercs ou de chanoines enharnachés d'or et d'argent, sa tête virait dé bord, et, comme il n'était archevêque, recteur, tonsuré ni chanoine, il se faisait irréligieux et athée , autant et plus qu'un Hiigues- Aubryot, blasphémait Dieu et maudissait le pape.

Tout cela faisait dire à maître Graciu l'official , que la pauvre ame d'Alain Gelu avait ressenti, dès l'âge le plus tendre, les assauts de sept grandes ambitions , correspondant une à une , aux péchés capitaux , et maître Graciu avait raison.

Combien de fois en effet , sauf la crainte de ]|a Jéhenne , n'aurait-il pas exécuté son abo-

minable projet de se jeter dans les crapuleuses cohortes de la cour des miracles^ pour diriger ensuite les bandes de piètres y de capons et de f rancs-mitous , contre rarchevêcbë ou le couvent de St.-Denis? Combien de foîs^ étant seule t à rêvasser à part , n'avait-il pas demandé au diable la force nécessaire pour enfoncer la maison de Glaude G rémail, et y dérober la grande pierre pbilosopbale ? Combien de fois enfin, n'avait-il pas ranimé le damnable projet de se faire passer pour un nouveau patriarche de Constantinopîe , afin de duper sous ce déguisement le pape, le duc de Savoie, Charles VI et les moines de St.-Denis , à la façon de l'imposteur de 1389?...

Le lecteur refusera peut-être d'ajouter foi à mes paroles; mais je tiens pour certain qu'Alain Gelu était un personnage fort singulier , même pour une époque fertile en personnages extraordinaires, et il eût été fort difficile, je crois, de déterminer une case sociale dans laquelle son âme put se loger convenablement.

Enfin, il est bon de savoir encore, que le susdit Gelu était orphelin ; légitimement issu àe feu Bérarde Gelu et de feu Ives-Bernard

Gelii ^ très-excellent ouvrier en imagerie ; lequel y par excès de royalisme , avait livré sa modique fortune pourle rachat du pauvre roi Jean. Il ne restait donc à son unique héritier, qu'une très-vieille tante, un fort hon appétit, le désapointement et la maigreur d'un pauvre papillon qui a usé ses ailes à flairer les houquets d'une tapisserie, et enfin, une maisonnette sise en la vallée de misère , tout près du petit coin où cent ans plus tard vint se carrer un autel à la Yierge , avec cette singulière inscription.

Mil quatre cent quatre-vingt seize^ Le septième jour de janvier ^ Seine fut ici à son aise, Battant le siège du pavé.

Cimîii.

Sainte DXL(X>ci& f e/(ou^u&z-iiou(0

C'était par un matin du mois d'octobre, tout semblable à celui du roman; alors , comme dit le poète:

.... Le pauvre été va à déclin.

Pclils oisillons gais , ont perdu le latin ; El se sCchent les vignes, et meurent les raisins; Se dépouillent les arbres et couvrent les chemins.

Alain Gelu ^ seulet et désœuvré , selon son ordinaire, s'en allait sur la grève des Tournelles, et ainsi cheminant, il se disait comme un homme ennuyé de tout :

— Ne serai- je pas mieux de l'autre côté de l'eau , sous le parvis Notre-Dame , ou le quai des Morfondus? Sa vez-vous qu'il est fort ennuyeux, pour l'honnête homme qui promène surlagrèvedesTournellesde n'avoir point tout droit de vaut son chemin un pont d'honnête passade? Il mesemhle que messire Hugues Aubryot qui a tenu les rues de Paris encombrées de bordeliers et de brelandiers , pour chasser les immondices dans les marais d'ex^m mur os , aurait bien mieux fait de jeter ici un petit pont , ne fût-il que de bois , pour ne pas obliger les pauvres Parisiens à redescendre jusqu'au pont de Lapalu î Belle affaire sur mon ame, d'aller voler l'argent de ces coquins d'Israélites, sous prétexte de les sauver du fagot; et cela, pour charger cette pauvre rivière du squelette d'un pont bossu, boiteux et vermoulu, sur lequel il n'est pas de chrétien, quelque peu scrupuleux, qui ose passer sans jeter mille signes de croix à chacun des pi~ quets.

Après cette petite diatribe , Alain se trouva tout aussi inquiet qu'auparavant j et surtout également embarrassé pour trouA er quelque distraction nouvelle, sur ce pauvre pavé de Paris, où il employait journellement douze ou treize heures, à cracher dans la Seine, et à regarder les girons. Ajoutez à cela, que la grève était ce jour là fort humide, et que, malgré la pente rapide qui semblait appeler les immondices vers la rivière j la pluie de la veille s'était logée en mainte ornière , et ne faisait pas apparence de vouloir déguerpir de long-temps de ces larges baignoires à pourceaux. Malgré tout cela, Alain prit son parti mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre ; il rentra précipitament dans sa vallée de misère ^ et un moment après, aussi leste que le renard du roman ^ il s'en allait les menus sauts , gai et joyeux et liez et beau, laissant derrière lui cette longue vallée de misère, sombre, enfumée , toujours veuve du beau soleil. On aurait dit qu'elle ne devait sa dénomination de malheur qu'à son ombreuse et éternelle froidure , tant elle poursuivait de ses regards jaloux l'heureux Alain qui sautillait devant elle pour aller voir le beau soleil.

Notre homme ainsi presse prit la rae Saint^ Antoine; un parchemin sous le bras, un bâton à la main , il fesait nargue à quelques vieillards qui se trahiaient sur leurs béquilles pour atteindre quelques rayons de soleil , à leur passage dans la rue. Il s'en allait ainsi Ters l'abbaye Saint- Antoine ^ dans le joyeux désir d'aller ruminer dans le Jardin une pensée d'ambition , sur le fait de sviccéder à feu Dominiquet, secrétaire de maître Farlampuse, procureur en cour d'église. Cette rêverie était fort belle ^ si belle , qu'elle lui aurait fait donner de la tête contre une des tours de la Bastille y si un paysan, ses mules et une charette, ne l'avaient arrêté dans la rue de Beau-Treillis, en s'efforçant d'entrer sous une grange.

Le paysan jurait très-fort; et ses jurons^ mêlés aux coups de fouets, aux glissades des mules, aux aboiements des chiens, aux avis des passans , composaient un tapage assez considérable pour retirer Alain des réflexions les plus profondes et tout ne s'am^êta pas à ce point; car l'arrivée d'un nouveau personnage vint lui faire oublier jusqu'à ses pensées d'ambition.

— Holà , hé , compère ! s'écria tout-à-coup

une voix de stentor du haut d'un grand baudet, tes mules ont-elles pris racine comme celle de Balaam ?

A cette citation biblique, la tête d'Alain Gelu se dressa vers le personnage ërudit, et il n'eut pas plutôt arrête ses regards sur sa figure rubiconde, qu'il ouvrit de grands yeux, poussa un cri de joie, leva les mains au ciel, et demeura plonge dans un ravissement indiciple.

C'est qu'il venait de retrouver une grande chose sur cette mule, et sous la cagoule des Jacobins , et cette grande trouvaille lui avait fait éprouver une de ces émotions qu'on ne reçoit qu'une ou deux fois dans la vie; il avait retrouve un grand homme qu il croyait mort, et ce grand homme était frère Grégoire.

C'était un chrétien fort dispos que ce monsieur frère Grégoire! si dispos, que dès sa vingtième année, muni seulement d'un bâton et d'une besace, il avait su parcourir la France et la Bourgogne en damant le pion aux mendiants les plus achalandés. Rien n'enhardit comme un premier succès, et deux cents journées de marche n'avaient pas encore durci son jarret , que déjà une belle double

ttiule venait lui offrir ses services. Dès ce moment frère Grégoire ne voulut apporter aucun obstacle à sa bonne fortune; il laissa donc derrière lui tout cortège superflu, méprisa les jalousies monacales , et tout cet attirail de délicatesse et de bienséances ; trafiqua pour les jacobins, trafiqua pour les carmes, vendit aux uns, vendit aux autres^ n'acbeta à personne , et ne garda autour de lui que juste ce qu'il fallait pour sauver son «me et ses recettes , à savoir : un cbapelet et un gros sac.

Du reste , à son grand bonneur et profit , frère Grégoire se renferma toute sa vie dans un rôle exclusivement pécuniaire, et il s'interdit toutes ces participations aux disputes de ce monde, qui n'acquièrent quelque gloire qu'au prix de la fortune et du repos. Peu lui importait que le vent du scbisme souflât d'Avignon ou de Rome ; quoiqu il advint , il savait toujours tirer à point son épingle du jeu ; aussi , bien loin de partager l'existence épbétnère des humaines grandeurs, il avait su obliger ces gladiateurs illustres de l'église, à fonder leurs espérances sur ses talents cajoleurs.

Tout allait très bien jusques-là, le moine ëtait gros et gras, et les recettes productives , grâce aux indulgences plëniaires qu'il avait su y attacher; mais, tout-à-coup, vers la fin de septembre 1 390, frère Grégoire se déroba aux libéralités des âmes charitables, et ces âmes charitables se demandaient tout ébahies, par quelle étrange révolution cette étoile voyageuse avait disparu d'ici bas.

Ce fâcheux événement fut expliqué de façon différente , selon la dévotion et l'amour d'un chacun ; mais on remarqua que les larmes du pauvre Alain furent des plus abondantes ; or voici quelle était la cause de ce déplorable accident.

On sait que dans Tannée 1390, général avait été l'empoisonnement des puits et des fontaines , et plus général encore ce soupçon du peuple empoisonné: que les frères prêcheurs jacobins, avaient été les délégués du diable pour l'exécution de cet abominable forfait. C'était ce vilain animal, disait-on, qui , dépourvu d'ames damnées , depuis le grand progrès de la confession, avait, par lettres clauses, signées devant témoins, cédé aux frères jacobins l'exploitation des mortels par

^ 19 — moyens diaboliques, afin de mieux saisir au passage les âmes auxquelles la mort précipitée n'avait pas donné le temps de revenir à Dieu. La chose était sans doute étrange ; cependant, quelque peu croyables que fussent les clauses et le contrat, il n'en est pas moins vrai que des témoins accusaient avec toute l'obstination delà bonne foi, des hommes mystérieux , portant manteau noir sur robe blanche. Or c'était, le costume des Jacobins assez clairement désignés.

Il est bien vrai que ces témoins, plus tenaces en obstination que la torture en souffrances , avaient été livrés au bras séculier ^ et pendus par sentence de monsieur l'Archevêque; mais cela ne rendait ni l'eau plus claire, ni le peuple mieux portant, et comme il continuait à crier contre les hommes mystérieux j portant manteau noir sur robe blanche , frère Grégoire , éminemment prudent en toute circonstance, ne voulut plus promener dans la campagne son uniforme de sinistre présage. Il fut très sage à lui ; sa vie errante de quêteur avait attiré sur sa tête bon nombre de suspicions , et il n'était nul pauvre homme, fut-il serf et mourant de soif, qui

eût osé boire à la fontaine que lui ou sa mule aurait touché du pied. En conséquence, il aima mieux se tenir coi et sans récolte pendant un an ou deux, que de courir la chance d'être roué de coups , écorché vif , empaillé , puis rôti sur un piquet, comme cela arrivait par fois aux prisonniers des compagnies fran ches; car, outre que cela eût été tout-à-fait déplaisant, frère Grégoire connaissait trop bien les convenances pour vouloir se présenter , ainsi abimé, devant le trône de Dieu.

Mais quel que soit l'orage de l'infortune, on sait qu'il n'est pas de nuage que les prières d'un ministre du ciel ne parviennent à dissiper; et grâce à sa bonne odeur de sainteté, frère Grégoire avait obtenu le retour de jours assez sereins pour oser reprendre son premier train d'existence.

Pour en revenir à l'heure présente, c'était du coté d'Alain une explosion de joie, une agitation de bras et de jambes, qui étonnaient si fort le populaire, que plusieurs vieux libertins auraient bientôt prononcé les mots filleuls et bâtardise, si l'accueil froid du mendiant n'était venu dérouter ces mauvaises pensées. Le pauvre Gelu aimait éperdûmcnt

le frère Grégoire; mais il avait beau élever son regard^ caresser la mule et les genoux du mendiant, celui-ci , lourdement planté sur son âne avait tout autre chose en tête que les complaintes d'un gamin de Paris ; et le plaisir de revoir le petit Gelu ne pouvait contrebalancer le désir pressant de courir à sa besogne. Ce fut donc tout à propos que les mules du paysan réunissant lotîtes leurs forces sous le colier, débarrassèrent la rue en rémisant la charette. Aussitôt, chaque passant continua sa route j et Alain Gelu, la mule et frère Grégoire s'avancèrent vers la Bastille.

— Ah! comme la pauvre tante va joyeusement s'ébahir quand elle vous verra avec cette physionomie de pape, disait Alain en quittant un peu la mule pour sauter un ruisseau; ne diriez-vous pas qu'on vous fait passer pour mort? aussi, avons-nous pleuré, avons nous pleuré , dans cette pauvre vallée de misère?.... mais je vois que, bien loin d'avoir été empaillé par le populaire, vous avez dû passer votre temps de désoeuvrance en belle et grasse compagnie, car vous en avez rapporté une belle figure de réjouissance.

- — Eh; eh! coussi, coussi , reprit Grégoire

avec assez d'indifférence; et, pour couper court à des compliments qui ne pouvaient lui procurer de bénéfice , il s'écria en braquant ses yeux vers les meurtriers de la Bastille ; savez-vous, Alain mon ami, que monsieur Hugues Aubryot nous a fait édifier là une fort belle Bastille, pour la défense de Paris? Regardez- moi cela, mon beau sire; ces meurtrières des quatre tours orientales vous vomiront la mort sur le voisinage de l'abbaye Saint Antoine, comme des diables cracberaient flammes et malédictions. Et puis, voilà-t-il pas une belle porte maîtresse, avec berse et pont-levis? que dites-vous de cela, messire Alain? cela fait bonneur à l'arcbitecte , et pourrait faire belle peur à ces diables àe maillotins. Sur mon ame , il ne manquerait plus à l'entour de cet écu de France qu'une belle image de la façon de Bernard Gelu votre père, rendant trait pour trait le roi Charles sixième, et l'ouvrage serait noblement achevé.

— Eb, eb ! cela pourrait en rehausser l'ouverture, reprit Alain; mais j'y aimerais mieux l'image du connétable Duguesclin.

Frère Grégoire, elk défendrait cette Bastille

mieux qu une centaine de gendarmes]., moi^tde-Dieu ! voilà qui serait beau !

Cette dernière exclamation sentait un peu la mëcréance , et le moine s'applaudit en secret d une incartade qui lui donnait prise sur k blasphémateur; je ne sais même pas si le juron ne parvint jusqu'aux oreilles de la mule; mais elle s'arrêta soudain^ et se laissa dépasser de deux pas,

— Eb^ eliî que dites-vous là, maître fripon? s'écria le moine; croyez-vous donc que. Tordonnancede Saint-Louis touchant le péché de blasphème ait été abolie déjà , et que votre langue fut plus difficile à couper aujourd'hui, qu'elle ne l'aurait été en douze cent quarantesix? Savez- vous bien que si les espions de monsieur l'Archevêque vous surprenaient à prononcer le mort-de-Dieu, vous pourriez bien mesurer la potence, petit mécréant!

— Yous croyez cela , frère Grégoire? la peste soit de ce coquin de Marluche qui m'a éduqué en la science du blasphème ! il faut que je me corrige, frère Grégoire , et pour cela, vous devriez me donner un advis.

Et Alain regarda de droite et de gauche ^

pour bien s'assurer que les espions de monsieur l'archevêque ne l'eussent pas entendu.

— Un advis, reprit le moine ^ en jetant un regard pesant qui vint se clouer sur le front d'Alain; je ne vous dirai pas d'aller dénoncer le fait à votre confesseur , attendu que si le bon homme était trop bon ami de monsieur l'archevêque, il pourrait vous en mal advenir... je ne vous dirai pas non plus d'aller brûler quatre livres de cire devant le portrait de madame la Vierge , en sa belle église de la cité^ parce que votre cire pourrait trèsbien se fondre en pure perte , vu la mauvaise odeur de sainteté en laquelle se trouvent messieurs les curés et autres gens d'église ; mais je vous dirai : Alain , mon ami , comme je tiens à votre corps et à votre ame, je vous engage à venir à l'abbaye de Cerfroid , pour faire très-catholiquement une offrande à la relique de saint Roch. Surtout n'oublions pas le proverbe , ajouta le moine y en ouvrant la main comme s'il eût caressé une bourse , qui beaucoup offre , bien reçoit. Yous ne sauriez croire combien le crédit du saint est efficace , et quelque enracinée que soit voire habitude pécheresse, nous saurons bien l'étouffer à sa.

racine ; mais je vous engage à ne pas perdis de temps. Plus tard, il serait peut-être impossible , et vous devez comprendre combien il serait fâcheux d'aller porter votre langue à Tâge de dix-neuf ans... Vous avez dix-neuf ans , n est-ce pas ?

— Oui 5 frère Grégoire , reprit tristement Gelu , en se grattant l'oreille , dix-neuf ans depuis la Chandeleur, Ce que c'est que de nous , cependant ; moi qui ne savais aucune de ces vilaines choses, avant que je n'eusse connu ce coquin de Marluche, ni le corps-dieu, ni la mort-christ, ni la tête-dieu, ni le ventrede-pape

— Eh! eh! tout doux! reprit Grégoire , cette récapitulation n'est pas nécessaire pour

bien disposer saint Roch en notre faveur

Ah ! mon cher Alain , il est tant de milliers d'ames , jadis chrétiennes , qui maintenant donnent au diable plus de pâture qu'il n'en veut ! Cix)iriez-vous que , ces jours derniers , maître Grillet l'Augustin, qui a vu ce vilain animal dans une belle nuit d'extase ^ m'a dit qud portait quadruple menton et ventre tout à fait énorme ; j'en ai éprouvé un frisson piortel; mon cher enfant ; cette bonne chaire

^e l'ennemi de Dieu doit nous épouvanter tous^ et il serait on ne peut plus déplaisant que vous allassiez encore garnir sa broche.

La résignation du petit pêcheur était grande, plus grande même que Grégoire ne Teût voulu; car le moine trouvait la pénitence trop légère, et pour l'augmenter il ne désirait que blasphèmes et juremens.

— Allons, morbleu! murmurait-il en son ame, encore quatre ou cinq petits mort-de- Dieu , et l'affaire ira bien ! Mais Alain , trop bien averti, se tenait sur ses gardes, et le moine se vit bientôt obligé de dresser toutes ses batteries pour le faire retomber dans le péché.

. Nous avons déjà dit que maître Grégoire était un fort habile homme , habile d'autant plus qne toutes ses pensées étaient dirigées dès long-temps vers Tunique but de garnir ses besaces ; et tout le monde sait combien une idée fixe, un parti pris, quel qu'il soit, augmentent l'action des forces humaines, surtout lorsqu^on est décidé à faire bois de toute flèche, pour arriver au but par toute sorte de moyens. Quels que fussent les hommes aux^ quels frère Grégoire s^attaquait, leur habileté

était toujours au-dessous de la sienne : fanatique avec les dévots, philosophe avec les in-^ crédules, épicurien avec les huveurs , toutes les fois que ces épicuriens , ces fanatiques , ou ces incrédules lui paraissaient tenir trop fortement à leurs opinions ; ce mendiant savait si hien tâtonner les hommes, que jamais il ne sortait d'auprès d'eux, sans avoir trouvé le défaut de leur cuirasse , et plongé la main dans la poche de leur libéralité. Il est vrai que, pour le moment , il n'avait pas à faire à partie si forte ; les complimens et les cajoleries avaient peu de prise sur un pauvre diable qui n'avait de superflu à donner à personne ; il s'agissait donc d'attaquer Alain Gelu d'un tout autre côté , il fallait lui arracher par mégarde quelque grosse mécréance, trouver l'occasion de le quereller, de lancer sur lui l'anathème, de Fenvelopper dans un réseau de frayeurs et d'excommunications ; puis à l'aide de tout cela, on le menait pieds et poings liés sous le porche de quelque bon couvent, et on lui faisait acheter chèrement une absolution indispensable. Or voici, dans ce grand projet, quelle était la tactique du moine; d'abord, parler de choses assez vagues pour que lad-

versaire ne put rien soupçonner ; après cela , lui soumettre une opinion assez étrange pour qu'il ne fût pas probable qu'il la partageât ; enfin, s'il arrivait qu'il n'osât la combattre , faire volte-face aussitôt, soutenir l'opinion contraire, et trouver ainsi le moyen de lui tomber sur le dos , quelque garde qu'il prît de faillir.

Grégoire connaissait bien son plan d'attaque lorsqu'il s'était extasié sur les beautés de la Bastille; l'opposition générale de ce siècle contre les ouvrages de messire Aubryot, lui faisait penser qu'Alain Gelu allait dire du mal de la citadelle ; mais il eut le malheur de le trouver de son avis. Il fallut donc tourner la batterie d'un autre côté, dire du mal de la Bastille et de son architecte, forcer enfin maître Gelu à n'être pas de l'avis du moine , ce qui revenait à n'être pas de l'avis de l'église, c'est-â-dire, à être mécréant. Or, cette dernière chose une fois prouvée , la campagne touchait à son terme ; messire Alain était un hérétique , il tombait , bon gré mal gré, dans la cage du mendiant, et Dieu sait à quel marché il était permis d'en sortir.

— Eh bien! messire Alain, reprit le moine,

que nous dites- vous de cette Bastille ; ces gro^ bastions ne vous font-ils pas l'effet d'une grange à foin avec son pigeonnier ? Pasquebleu, monsieur Aubryot na nullement usé son savoir à bâtir cette défense^ et je serais tenté de croire que monsieur Charles cinquième a voulu ménager contre les Parisiens plus de meurtrières que contre les Anglais. Cette grosse Bastille me fait l'effet d'une porte de souricière qui protège les souris contre les chats en les retenant en captivité , les canons de ces coquins d'Anglais n'en ont pas là

pour déjeuner un matin Mais qu'avez-vous

donc à regarder toujours de ce côté, messire Alain , plutôt que d'admirer avec moi votre Bastille.

— Pardon, frère Grégoire; mais ce diable de Marluche ne sort pas de mon cerveau..... Yous croyez donc qu'avec un petit voyage à Gerfroid , je serai fortifié contre les attaques du diable.

— Fortifié , mon enfant , mieux que ne le

feraient vingt citadelles comme celle-là

Savez-vous que messire Aubryot ne devait pas avoir entendu la messe du Saint-Esprit le jour qu'il a conçu cette vilaine muraille. Re-

liiàrcjuez un peu , s'il vous plaît ; cet angle rentrant du sud empêchera tout net la se* conde série de meurtrières de battre le chemin de Vincennes et toute la campagne qui s'étend entre la rivière et l'abbaye. Grosse balourdise dans laquelle ne serait pas tombé tin habile Flamand... Malpeste ! lorsque certain duc^ dont j'ignore le nom, a voulu fortifier sa porte de Liège , donnant du côté boréalis , il s'est bien gardé de cacher ses meur-^ trières par une vilaine muraille anguleuse y bonne tout au plus à empêcher un chat de grimper ; il vous a fait deux belles et puissantes tourelles, bien avancées, bien dégagées ; et puis , canons et arbalètes, placées derrière, vous balayent à plaisir toute la plaine de Meuse , depuis Saint-Gilles jusqu'à Saint- Christophe ; voilà, morbleu , qui fait honneur à l'architecte, et non pas cette sotte muraille qui n'effraiera que des manans. Que pensezvous de cela , mon bel ami ; le fils du célèbre Bernard Gelu n'aura-t-il rien à dire sur le chef-d'œuvre de messire Aubryot.

— Eh! eh! reprit Gelu, avec assez d'indifférence, j'aurais bien à dire quelque chose ; mais je vons avoûrai , frère Grégoire, que je

— aime suis beaucoup plus occupé ces jours cler-* iiiers du pauvre Dominiquet que des ouvrages de messire Aubryot; vous savez qu'il est mort ce pauvre secrétaire de maître Farlampuse.

— Eb! s'il est mort^, qu'il se fasse enterrer^

répondit brusquement frère Grégoire Il

paraît que notre homme ne tient ni pour ni contre la Bastille, ajouta-t-il à part lui^ et je vois que j'ai perdu mon temps. Yoyons s'il est aussi indifférent sur toutes les autres affaires de ce monde

— Savez-vous^ frère Grégoire, reprit Alain Gelu , qu'il me semble , d'après tout ce que vous me dites , que vos yeux ont toisé bien des murailles , et vos jambes couru beaucoup de pays.

— Ebîeli! comme cela, mon petit! tout autant qu'il a plu à Notre Seigneur Jésus- Christ, et Grégoire souleva son capuchon. Il est même possible que j'eusse été plus loin , s'il n'avait pas permis au diable de me torturer du mal de saint Fiacre.

■ — Comment , frère Grégoire , vous avez , dites-vous....?

— Souffert cruellement du mal de saint

— 32-^ Fiacre, reprit Grégoire, en donnant à sa physionomie une expression extrêmement piteuse ; sans cela , j'aurais peut-être fait un pèlerinage à Saint-Micliel-sur-Mer.

Et le pauvre Alain, ame compatissante s'il en fut , semblait se dire , en regardant chacune des rides de la douleur : — Hélas ! fautil qv-'une si grande vertu soit en hutte à de telles misères!

— C'était probablement pour chasser le mal de saint Fiacre que vous vouliez aller à Saint-Michel-sur-Mer?

— Non pas , reprit le moine ; mais pour m'ad joindre au roi Charles sixième que Dieu rende en bonne santé. C'est un zélé chrétien, mon bel ami, qui, tout grand roi qu'il est, ne dédaigne pas de se recommander à saint Roch de Cerfroid.

— A saint Roch de Cerfroid !

— A saint Roch de Cerfroid ! bel ami ^ et il nous a fait bâtir une chapelle!.... une chapelle !... Vous savez du reste que sa chère santé est loin d'être satisfaisante.

— Eh ! mon Dieu ! que me dites- vous là?

— Hélas! ce qui n'est que trop vrai ; hier encore , au sortir de la table , il a pensé oc-

icire monseigneur de Bourgogne; le pimanl et le clairet paraissent remuer terriblement sa bile noire. ... Vous connaissez, je pense ^ l'opinion des médecins touchant le cause de la maladie royale^

— Ah oui, reprit Alain, avec l'assurance d'un homme qui veut se hâter de tout savoir ; maître Glau qui a voulu prouver que des courans de bile noire, en se dirigeant vers le foie avec trop de précipitation, remontaient jusques au cerveau, et causaient ces dérangemens'de raison ; mais les docteurs de l'Université vous Ont jeté tout cela bien loin , et vous ont clairement établi qu'une puissance plus grande que la bile noire prenait part à ce malheur. Frère Grégoire, ajouta Gelu en levant les mains au ciel pour essayer de devenir sublime, la main du Dieu d'Israël est quelquefois pesante , et cependant les crimes de la terre sont si grands que toujours ils n'en sokit pas écrasés.

— Que diable me chantez- vous là, reprit Grégoire? J'ai cru un moment que vous arrêtiez ma mule pour me montrer vui orage dans le ciel...

^ Frère Grégoire^ continua l'orateur, Na^

bucliodonosor lut changé en bête, et mangea de l'herbe durant sept années.

— Bon, se dit Grégou^e en lui-même, voici une opinion sur laquelle nous allons pouvoir nous quereller, et j'espère mieux réussir avec la bile noire qu'avec la bastille et son édifîeateur.... Ah! vous en tenez pour l'opinion des gens d'église, messire Alain; tout cela est bon à glosser quand on n'y sait rien connaître j mais si monsieur le recteur a cru trouver dans cette explication biblique un escalier dérobé pour sauver son ignorance, je lui dirai tout franc que maître Gonstantinus Cesares a incontestablement établi que la bile noire était la cause efficiente , philosophique et rationnelle de Tébranlement cérébral de Charles Six.

— C'est sans doute que notre Seigneur s'est voulu servir de la bile noire pour punir notre redouté monarque, reprit Alain timidement ; car il ne se croyait pas un assez grand personnage pour avoir le droit de soutenir une opinion contraire à celle d'un frère mendiant.

— Ah ! ah ! voilà comment vous soutenez vos principes, monsieur Alain Gelu La

■^35 — peste soit de là timidité du prestolet ! mur* mura le moine entre ses dents; j'aurai donc beau soulever les opinions les plus contraires, il ne saura jamais penser autrement que moi î Cela dit, le moine serra les dents, jeta quelques respiratoires pénibles par ses narines gonflées , et fît mine de garder longuement le silence.

Son air facile, le bruit encore retentissant de sa dernière explosion sur la bile noire , avait tellement saisi Alain, que le pauvre garçon céda le pas à la mule, et renferma son regard sous son bonnet, ne lâcbant sur le moine que quelques œillades timides. Mais vous vous rappelez sans doute , qu'au moment où Alain quittait la vallée de misère, il est passé près de nous avec un parcbemin sous le bras ; or ce parcbemin joua un rôle assez remuant pendant ce long silence; tourné et retourné par la main d'Alain Gelu , il servait tour à tour de trompette et de télescope ^ voire de baguette et de tambour , tellement que Grégoire réveillé par tout ce tapage regarda attentivement cette machine bruyante , et demanda au jeune bonime quelle était la chose qu'il tenait là.

— Ceci , s'écria vivement le jeune homme, tout joyeux de pouvoir rouvrir la bouche, c'est le chapitre sixième de la grande ëpitre de maître Nicolas de Clëmengis, sur les moyens proposés pour terminer le schisme qui scandalise depuis si long-temps l'Eglise... Tenez, ajouta- t-il en le déroulant avec un bonheur indicible , c'est maître Graciu mon parrain qui me l'a baillé, un de ces jours, pour que je pusse lui en donner mon ad vis»

— Hum , reprit Grégoire , en baissant ses larges sourcils , maître Nicolas de Clémengis est un fort bon chrétien, cependant son livre n'est pas tel qu'on ne pût y trouver cinq ou six prétentions bien hasardeuses, et sept ou huit autres peut-être pas damnables, mais pour le moins bien inconsidérées.

— Comment diable ! reprit Alain tout étonné de ce rigorisme, cependant la grande épitre de maître Nicolas a été adoptée aA^ec grande louange de savans français et étrangers ; estce que vous auriez remarqué quelque chose , frère Grégoire?

— Est-ce qu'il vous suffît à vous que les docteurs de l'université aient ouvert la bouche, pour mouler votre opinion sur les pré-

tentions de ces bavards. Je ne vous dirai pas cela comme vous pouvez le croire, corani populo et gentibus y attendu que maître Nicolas est un fort zélé chrétien et que, toutes les fois que je me présente chez lui, il ne se fait pas tirer l'oreille.... mais si maître Augustin Trionsse , le bienheureux docteur des hermites , vivait encore j il n'est point douteux à ma conscience qu'il ne trouvât dans cette épitre cent et une propositions tout-à-fait éronnées.

— Cent et une , bonté de Dieu ! il n'y en a que trois dans l'épi tre.

— Sans doute trois, des principales; mais des secondaires, on en trouve parmiliers; et pour dire un mot en passant sur cette voie de cession volontaire, n'est-ce pas un assemblage monstrueux d'arguments ,y^«jt7 etpugnabilia semper; je vous le demande Alain, mon ami, una et sola est veritas ^ ainsi donc, si duo papœ pugnant in vérltates contrarias peccat unus aut alter^ si peccat unus, expelli débet statim ex ecclesiœ sinu ; tout accomodement est donc ici folie et impiété ; c'est vouloir composer avec un anti-pape, avec un ante-christ.

, — Ah! sans doute, reprit Alain sans pren-

dre beaucoup à cœur les arguments de maître Grégoire, et il essaya d'esquiver la dispute au moment où le moine croyait avoir engagé le combat, en lui demandant d'où venait que la mule baissait le col et secouait la tête.

— Ma mule, ma mule reprit Grégoire tout désapointé, vous voyez bien qu'elle est boiteuse. Cette cbère Ascension, excès de zèle et de travail. Yous ne croiriez pas que nous sommes venus bier de Mantes tout d'un trait apportant de belles et bonnes quêtes, et nous frère Grégoire par dessus tout cela. Ah , ali ! c'est que nous sommes de zélés travailleurs pour la gloire de Dieu et le profit de nos Jacobins, pauvre petite Ascension! et ce disant, le moine caressait de sa grosse main, l'encolure salie de sa monture, et celle-ci^ toujours à son pas, et la tête baissée, répondait cependant aux caresses du maître en levant les oreilles et en fermant les yeux. Mais notre mule n'a rien à faire à la question qui s'agite ajouta Grégoire. Yous remarquerez donc, mon ami Gelu, que la grande épitre, stjlo abstracto, lequel est fort peu convenable, ne vaut pas toutes les grandes disputes qu'elle a soulevées en sa faveur.

— Eh^ eh! reprit Alain en se grattant l'oreille, je commence bien à comprendre quelque chose; cependant nous voyons dans maître Jehan Yiklef^ au chapitre huitième de son trialogue...

— Maria Jésus, s'écria le moine d'une voix terrible, nous voyons dans maître Jehan Viklef, au chapitre huitième! et le moine et sa mule s'arrêtèrent en face de Gelu, comme deux saints auxquels Satan aurait disputé le passage. Et quoi, ajouta le moine, joyeux comme tin vieux chien qui a mordu son lier vre à l'oreille : les hérésies Viklefîstes vous ont déjà pénétré dans le cœur ! ah merci de de ma vie, blasphémer Dieu et lire Viklef. Mais savez-vous monsieur le prestolet qu'il n'est nul bohémien^ juif ou templier, qui fîl meilleur feu en Grève que votre corps hérér tique! Seigneur mon Dieu, que dira l'official, quand il verra son filleul dénoncé devant la cour d'église, comme professant publiquement les doctrines de Jehan Viklef.

— Mais^ frère Grégoire, je crois n'avoir jamais professé

— Belle nécessité que le concile de Londres nit déclaré ^ en mai 1 382 , son ouvrage héré-

— Ai) — tique et Tait jeté aux flammes^ piiisqu'en 1 39i un petit mécréant de la vallée de misère, qui n'a pour se chauffer que le soleil de son Dieu , devait relever l'étendard et proclamer en grande pompe les devises de ce maître Satan!

— Mais, frère Grégoire, je crois n'avoir jamais proclamé

— Fils ingrat î reprit le moine en essayant de fondre en larmes, quel est donc l'esprit de ténèbres qui a pu attacher vos regards sur les pages horribles de ce sujet de l'enfer.

— Mais, frère Grégoire, je crois n'avoir jamais attaché

—Malheureux mécréant ! c'était donc pour soutenir les principes damnables d'un hérétique d'outre-mer que vous trouviez la Bastille si belle et que vous vous extasiez sur la science de maître Glémengis ! Ah ! pensées de damnation^ opinions diaboliques ! comment avez-vous pu corrompre ce jeune cœur adolescent? Mais la perversité des hommes a beau se faire grande, frère Grégoire fera son devoir. Mardi prochain , la cour d'église, étant présent votre parrain l'official , doit tenir audience solennelle pour entendre mon

rapport sur tous les cas de mécréance dont mes yeux auront ëtë témoins, il me sera extrêmement pénible d'avoir à parler de ma promenade de cette journée; mais j'accomplirai mes devoirs, je parlerai d'Alain Geki le viklefîste ; le mécréant sera incarcéré subito, et j'aurai la douleur de le voir brûler en Grève avec les douze Jviifs qui doivent être rôtis en l'honneur des douze Apôtres. Il est vrai que, faisant le treizième, vous pourrez obtenir d'être brûlé en l'honneur de Jésus- Christ, mais cela n'en sera pas moins fâcheux. Au surplus, que voire volonté soit faite , et puisqu'on veut blasphémer Dieu et lire Jean Yiklef , votre serviteur très-humble , ce n'est pas une raison pour que je ne prie pas pour vous et ne fasse mon devoir.

A ces paroles terribles , la bouche d'Alain Gelu resta béante , et les pulsations de son cœur furent totalement suspendues. Ce ne fut qu'un moment après qu'il retrouva la force de jeterces cris de détresse : Mon Dieu ! mon Dieu ! pitié de moi , mon bon frère Grégoire ! je puis vous assurer que je n'ai jamais porfessé les doctrines de Jean Viklef, que je les tiens ^ au contraire , pour damnables et hé-

tactiques depuis la plus grande jusqu'à la plus petite^ et il serait bien mal à vous de me faire brûler comme mécréant.

Le moine était parvenu au terme de ses voeux ^ Alain Gelu fondait en larmes, et, qui mieux est, pâlissait de frayeur. Bon , voilà qui va bien , se disait le dénonciateur ; le filet est trop bien tendu pour que je craigne maintenant que le poisson s'écliappe.

Et le pauvre Gelu de se jeter en sanglot tant sur les genoux de Grégoire, et de s'écrier comme un désespéré. — Sauvez-moi du fagot, oli! vous qui le pouvez ! je ne veux être brûlé ni dans ce monde ni dans l'autre.

Et ne savez-vous pas que je suis obligé de dénoncer toutes les mécréancesdont je suis le témoin, sous peine de me voir dénoncer moimême, et brûler aussitôt? et pourquoi m'exposer à une disgrâce certaine pour vous procurer le plaisir de lire Jean Yiklef , d'admirer la Bastille et de vous extasier sur la science de maître Glémengis !

— Obon frère Grégoire! à quoi vous servira de me guérir du blasphème , si c'est mardi prochain que l'on doit me brûler. Hélas ! au nom du ciel, au nom de ma tante et de mes

pauvres dix-neuf ans ^ laissez-moi vivre encore quelques semaines ^ je prierai pour vous tous les jours de ma vie.

— Hélas î reprit Grégoire avec un gros soupir, il serait grandement difficile d'extirper de votre ame les semences empoisonnées qu'y a jetées le démon. Cependant, je veux bien consentira vous conserver ma bienveillance. Suivez-moi donc jusqu'à l'abbaye de St-Maur où je vais de ce pas ; je consens à être encore votre via salutisper speculosinferni ^ en vous faisant admettre au nombre des élèves de maître Grégorius Boucbu. Maître Grégorius est un grand homme, mon bien-aimé! un grand homme qui en a guéri de bien incrédules, et leur a appris le chemin du ciel comme je vous apprendrai celui de Bar-le-Duc ou de Pontoise. Croyez-en donc bien ce que je vous dis. Maître Bouchu tient de M. St-Pierre une des clefs du Paradis , que cela soit dit entre nous, attendu que je ne voudrais pas que cela s'ébruitât, pour la grande jalousie que pourraient en concevoir les gens d'église ; mais tenez pour certain que maître Bouchu a la clef d'une petite porte, et qu'il ne faut rien moins que cela pour vous retirer du gouffre épou-

van table dans lequel vous êtes plongé jusqu'au cou.

— La clef d'une petite porte ! reprit Alain Gelu; en êtes -vous bien sûr ?

— Plût à Dieu que j'eusse ma part de Paradis aussi certaine.... Alain, mon ami , ajouta le moine en lui parlant à l'oreille, comme s'il eût craint que sa mule l'entendit , je l'ai vue.

— Quoi, la clef]

— La clef, oui... Il ouvrit une porte et y fit entrer une abbesse; j'ai vu le Paradis tout en plein !...

— SainteMarie,vousme dites des miracles! et Alain s'éloigna d'un saut, et jeta les yeux sur le moine comme s'il eût contemplé sur son

front un reflet du Paradis.

— Silence ! silence! reprit le moine enchanté de son petit garçon , et ne parlons plus de cela.... Maître Boucliu a ramené dans l'Eglise plus de brebis égarées que tous les bouchers de Paris n'en sauraient égorger dans ua an. Ainsi, ne vous faites point tirer l'oreille , je suis bon ami de maître Grégorius, et vous le ferai passer bon marché. Vous savez , je pense, que je travaille aussi pour la maison.

— iS — Mais avant d'aller plus avant, combien de sol& parisis avez-vous dans la poche ?

— Des sols parisis ! reprit l'autre , comme si on lui eût parlé d'une chose inconnue.

— Oui j sans doute, des sols parisis; combien en avez vous dans le housset ?

— Et pourquoi donc, ces sols parisis?

— Et ne voyez-vous pas , mon garçon , que vous êtes sur le chemin de l'enfer comme je suis sur celui de St-Maur l'abbaye? Ne voyezvous pas qu'il peut y avoir autant de difficulté à faire retrogader votre ame pécheresse vers le chemin du Paradis, que j'aurai de peine si je voulais tourner bride à mon âne? Or, pour soutenir tous ces combats terribles, ne pensezvous pas que maître Grégonus ait besoin d'un Bicchière d'oro ^ comme disent les Ultramontains ?

A ces mots, Alain Gelu baissa tristement la tète, et après avoir lentement fouillé dans sa poche, comme un homme qui craint de dire : il ri y a rien , il releva timidement les yeux , et présenta une petite pièce de cuivre au frère Grégoire qui en fut tout désapointé.

— C'est là tout? demanda le moine.

— Oui , mon petit hardi t que je portais an

jardinier de St- Antoine, pour obtenir faveiii* de promener dans l'enclos.

— Diable! repartit le moine, et sa figure s'alongea comme si ce gros malbeur se fut pendu à la barbe de son menton. En ce cas , ajouta-t-il, et vu d'ailleurs que quelques heures de retard ne peuvent comproomettre votre salut guère plus\pi'il ne l'est à cette heure, retournez proniptement à votre vallée de misère, et procurez- vous au plutôt quatre cents sols parisis , que vous m'apporterez demain à l'abbaye de St-Maur.

— Quatre cents sols parisis! s'écria Gelu en joignant ses mains comme \in] désespéré ; et comment voulez-vous que je réunisse cette somme là! Ab! frère Grégoire je puis bien vous assurer que je n'ai pas encore trouvé la panacée universelle.

— Eh bien , mon cher ami , lui répondit le moine avec cette dureté de coeur qui le caractérisait ; vous n'avez rien^de mieux^à faire en ce cas , que de la trouver pour^ demain^ si toutefois, vous voulez m'épargner le déplaisir de vous dénoncer comme hérétique , et bien-^ tôt après de vous voir brûler comme tel. Du reste, je veux bien encore vous donner un

avis: Yotre vieille tante possède un fauteuil de bois, quelques assiètes et un pot de fer; peutêtre même trauverez-vous, gissant dans quelque encoignure, la houpelande et le chaperon de feuBérarde votre mère; prenez donc tout cela si vous m'en croyez, et convertisez-le en beaux et bons deniers, pour vous racheter de vos crimes abominables.

— Bonté divine, frère Grégoire , où voulez-vous que s'asseye la pauvre tante , si je lui vend son fauteuil ? Où voulez-vous que cuise notre soupe, si nous vendons le pot de fer, dans un panier je suppose.

Le moine le regarda de travers, et contrefît sa voix d'un ton moqueur.

— Et de quelle chair pensez-vous que le diable est appétit? Et de quel juif pensez-vous que le corps fasse meilleur feu en Grève que celui de maître Alain Gelu ? Je ne vous dis qu'un mot; vendredi la cour d'Eglise qui conduit au bûcher, ou demain Grégorius de St- Maur qui ramène en bonne route... Allons Ascension, hio! hi!

Et le moine frappa du talon le ventre de sa mule.

— Mon Di€U ! s'écria le pauvre Alain , qui

— 48-^ croyait entendre le feu pétiller déjà ; je ne vous ai point dit que je refusais les conseils de l'abbé de St-Maur , mais les quatre cents sols parisis !.. Vous pouvez bien comprendre que ce n'est pas chez ma vieille tante que Jupitei* s'introduit en forme de pluie d'or.

— Cela est effectivement très-cher , poui^ un homme qui sentie fagot d'une lieue; hio, hi , Ascension ; c'est trop rester auprès d'un hérétique !

— J'irai ^ dit Alain en baissant piteusement la tête. Comme cela je ne serai pas obligé d'aller à St-Roch pour me guérir du péché de blasphème?

— Non, sans doute, répondit le moine, sans prendre la peine d'arrêter sa bête , puisque vous êtes dans l'intention de vous faire arracher votre langue blasphématrice*

— * Bonjour, frère Grégoire, Dieu vous garde î... ou plutôt que le diable t'emporte^ repartit aussitôt Alain en jetant un regard de colère sur cette lourde masse qui s'en allait dandinant sur le chemin de St-Maur ; que le diable t'emporte et ton Ascension avec! mais aussi, à qui diable vais-je me vanter d'avoir lu maître Jehan Viklef!... Quatre cents sols parisis; ah malédiction! malédiction!!

Cest ainsi que nos personnages se séparèrent y et pendant qu'Alain Gelu profitait de leloignement du moine pour soulager son ame par mille gros jurons , l'autre se préparait à reprendre le calme bienfaisant de sa béante satisfaction. Il tira donc ses jambes ^ frotta ses mains , étendit ses bras ^ et , clierchant sur son aubarde la position la plus favorable à sa vaste rotondité , il se dit en soupirant :

Ma foi^ messire Alain ^ vous êtes un gaillard assez peu malléable j et sans la peur du fagot, il m'eût été , je crois , très- difficile de vous arraclier un denier.

La route qu'ils avaient prise n'était pas celle de Vincennes. Frère Grégoire, en habile coureur qui compte tous ses pas, avait préféré le chemin de traverse qui , tournant en S autour de la croix Faubin , s'en allait errer deçà-, delà , sur les bords de la Seine , en passant devant le nez à plus de cinquante maisonnettes, aussi joyeusement qu'un poulin échappé.

Ce lieu n'était pas très-bruyant, et outre les maisonnettes susdites qui ouvraient leurs grands yeux au soleil, on ne rencontrait guère

— bloque des vaches laitières y occupées à brouter l'herbe du chemin, et surtout force pourceaux qui labouraient la terre , et préparaient de belles fanges pour la première pluie qui surviendrait.

Mais hélas ! tout cela ne pouvait distraire Alain de ses bien tristes réflexions , et il se disait avec dépit en décapitant , à coups de bâtons, les pauvres marguerites qui s'égayaient sur les bords du fossé :

— Quatre cents sols parisis , bonté de Dieu! il faut qu'il ait une fameuse scarcelle ce maître Grégoire là, pour vous parler de quatre cents sols, comme je parlerais de cinq ou six cailloux: mais aussi, à qui diable vais-je dire que j'ai lu maître Jehan Yiklef ! sainte Marie qui voyez ma misère, à l'avenir, éloigneznous des mendiants et du loup-garoul

Sur ce, notre pauvre rêveur s'enfonça sous la porte de la Bastille, et je laisse à penser s'il y avait autre chose en tête , que la grande épitre de maître Nicolas de Clémengis , avec laquelle il était parti si joyeux d'aller promener dans le parc de l'abbaye.

'^tôi^e tccutô I Ht4tu,Vûùd Aetiiiop ;

Pour le flâneur attentif qui serait passé , à cette heure là , dans la vallée de misère^ l'aspect de cet assemblage de maisons rangées des deux côtés , sans ordre , ni simétrie , lui aurait paru assez grotesque , pour attirer ses regards pendant quelques instants ; mais ce

qu'il n'aurait peut-être pas remarqué , au milieu de ce pèle mêle de torchis et de toitures, c'était une maisonnette, moitié pierre j moitié bois, qui, modestement inclinée sur une de ses voisines , semblait s'appuyer à son bras secourable , autant qu à un vieux pilier de bois, sans le secours desquels elle serait infailliblement tombée sur la face.

La partie basse de cette demeure était de pierre ; mais de pierre si dé^^orée par la chancre, si profondément gratée par les goutières , qu'elle avait peine à se soutenir. Cependant, sans pitié pour tant d'infirmités, un second étage de torchis s'était assis sur ses épaules tremblantes et une éforne toiture penchée sur la rue, comme pour mieux verser son eau sur les passans , avait recouvert tout cela.

Dans ce petit logis n'abondait pas les ouvertures ; une porte sur la rue , une croisée dans le haut avec montants de bois ornés de ciselures, voilà quels étaient les seuls organes par où la petite vieille pouvait respirer.

C'était pourtant dans cette demeure enfumée, peu habitée et presque inhabitable, qu'Alain Gelu avait reçu le jour. Or, si on

était entré en ce moment dans cette modeste tanière^ on y aurait trouvé une vaste salle sans carelage , surmontée d'un pauvre vieux plancher que la fumée de deux siècles aurait rendu plus noir que le drap des morts ^ si les araignées par centaines n'avaient attaclié leurs maisonnettes blanchâtres à chacun des soliveaux ; sous ce plancher ^ on aurait trouvé un foyer vaste et en ogive ; dans le foyer , un tas de cendre; sur ce grand tas de cendre^, deux très-minces tisons ; sur ces minces tisons , un petit pot de fer, fendu et crénelé comme la tour de Montlhery; autour du pot de fer, deux pauvres vieux fauteuils , et sur ces pauvres fauteuils, deux pauvres vieilles femmes, torpeusement assises , branlant du chef, et oubliant maintes fois leurs quenouilles , pour saluer le pot au feu.

Parmi ces deux commères , se trouvait la tante d'iVlain, cette pauvre tante dont nous avons çà et là entendu prononcer le nom; l'autre était une vieille voisine qui souvent venait se chauffer avec elle, en lui faisant charité de quelques heures de compagnie.

— Dites-moi donc Jacquette, demandait la vieille tante en repoussant avec son fuseau

quelques sarmens qui s'éloignaient du foyer ^ pourquoi donc les cloches carillonnaient-elles si fort ce matin?

— Les cloches , reprit Jacquette en s'é veillant en sursaut, vous ne connaissez donc point la grande fête de demain ?

— Et que puis-je connaître, ma pauvre Jacquette, ajouta Monique Blaisée, que puisje connaître, bon Dieu! attachée, confinée, comme je le suis dans cette pauvre chambre, par mes pauvres douleurs... Vous savez bien que je suis fort heureuse quand je puis me traîner à l'église pour la messe du dimanche ; et il est bien vrai de dire qu'il faudrait que mon filleul vit la rivière passer sur les clo~ chers, pour qu'il m'apprit ce qu'il y a de nouveau.

— Comment , vous ne savez pas que les cloches appelaient tous les chrétiens à la procession de l'université ?

A cette bonne nouvelle , Monique Blaisée épanouit joyeusement sa figure ridée , et les questions suivantes se heurtèrent dans sa bouche avec force claquemens de dents.

— Une procession, Jésus mon Dieu! et laquelle ? et pour qui ? et pour quand ?

— Eh ! pour le grand schiste d'Avignon , répondit Jacquette en estropiant son mot le plus naïvement du monde; vous savez bien que les papes ont fantaisie de se bailler des Xîoaps au grand scandale des évêques ; et c'est pour empêcher ce méfait , que l'université doit s'en aller demain , vers l'heure de salut , dire son oraison à Saint-Martin-des-Champs.

La vieille Monique toute absorbée par ces choses curieuses ^ retira la quenouille de sa ceinture^ et, la plaçant sur ses genoux, elle se pencha sur les coudes pour prêter meilleure attention. C'est qu'en effet ce n'était pas peu de chose qu'une cérémonie qui se faisait trompetter dès la veille, par toutes les cloches de Paris ; et quoique le siècle des processions fut alors dans tout son lustre, bien solennelle devait être l'occasion , pour que l'université se mit en marche avec monsieur l'Archevêque. Pour cette fois, il n'avait fallu rien moins que les deux grandes calamités, de la démence du roi et du grand schisme d'occident; mais le populaire de Paris qui bornait ses regards à l'enceinte de la ville , s'occupait beaucoup plus des cloches et des pi^ocessions , que des motifs qui les mettaient en branle.

— Oui dà^ continua Jaquette^ les troîi? ëvêques de Maux ^ de Chartres et de Senlisi y doivent apparaître avec leurs plus beaux ornemens, ça sera très-plaisant pour le popu^ laire, déjà même on édifie de grands échafaudages avec superbes tentures et tapisseries, pour les dames^et nobles gens.

— Jésus mon Dieu 1 ajouta Monique , quelle réjouissance pour monsieur le roi^ et où donc irez-vous pour la voir ?

— Dans le coin des Maturins , chez Berarde la savetière. Tout y doit passer comme sur les genoux ; avec cela'de plus que l'Archevêque doit donner sa bénédiction devant tous le couvents, et que pour ainsi je la recevrai des premières. D'ailleurs , vous ne savez pas ? Dans le coin des Maturins doit se donner une réprésentation de miracle ; la naissance de Jésus-Christ , ma chère Monique , et nous aurons cela sous les yeux, comme si nous étions dessus; c'est notre voisin Bousso qui doit y figurer saint Joseph , et , comme vous pensez bien, il nous fera placer à Fendroit le meilleur , tout à côté de^nadame la Yierge.

— Santa Maria ! faut-il que je sois haïe de Dieu pour être clouée dans cette maudite

cliamtre durant une si belle réjouissance l ça, sera-t-il aussi beau que 1 arrivée de Charles sixième, en compagnie de madame Isabelle? tout Paris était durant la nuit aussi brillant de chandelles que si c'eût été par le plus beau soleil.

— N'est-ce pas , que c'était fort honorable pour notre roi , que cette procession qui lui fut audevant par Saint-Denis avec cet accompagnement de populaire? Vous souvientil de ce ciel bleu de toile , sous lequel passa madame la reine, près la porte Saint-Denis ? on y avait figuré madame la Vierge Marie en compagnie de la lune, du soleil, et de forces étoiles, et tout cela, aussi bien que si c'eût été le paradis en personne.

— Parbleu ! s'il m'en souvient , c'était en treize cent quatre ving-quatre; deux mois après la mort de mon pauvre mari ; aussi ne pouvais-] e regarder les saints de ce paradis, sans croire y reconnaître ce pauvre feu Biaisé ; car ce n'est pas à dire qu'il ne soit pas la haut, le pauvre cher homme; je lui ai fait dire des prières qui gagneraient le ciel à un juif.

— Vous n'avez donc pas oublié ce Dieu le père qui se tenait assis dans un grand fau-

teuil , comme maître Chopart, le président, — et Jacquette se prit à rire^ et voulut communiquer sa bonne humeur à Monique en lui frappant sur les genoux.

— Et oui ç, ma foi ! reprit Monique , que la comparaison dérida tout-à-fait ; tellement qu'on disait qu'on avait voulu, figurer maître Cliopart lui-même; car, sans cela, jamais si grande ressemblance , et vîtes-vous ensuite ce petit Jésus-Christ qui s'amusait à faire tourner son moulin à vent? ah, ah, ah, c'est qu'il tournait tout comme un vrai moulin.... mais ayez donc la bonté de reculer un peu la petite marmite, elle finirait par se vider sur les cendres; je vous demande bien pardon , ma chère Jacquette, mais, cette maudite scia tique me tient raide comme une planche.

— Mais ce n'était pas le plus beau , reprit l'autre après avoir reculé le petit pot, et le grand paradis du coin Sainte-Catherine, voilà qui était reluisant de tentures dorées ! vous souvient-il de ce gros jouflu qu'on nous dit être Fillot Brut, il réprésentait Dieu le père tout accaparaçonné d'argenteries, et reluisait aux cierges comme un miroir au soleil.

Ici , nos deux commères sentirent leurs

souvenirs se presser si yivementj que leurs paroles se heurtèrent comme deux moulinets; aussi il eut été fort difficile de distinguer le dire de chacune^ si l'accent nasillard de Jaquette^ et le cliquetis dental de Monique n'eussent donne une teinte particulière à leur prononciation. La conversation commençait même à s'aigrir un peu^ et menaçait de se transformer en dispute , lorsque l'arrivée d'un troisième personnage vint la détourner d'un sujet si scabreux.

Ce nouveau survenant était le pauvre Alain Gelu, triste , pensif^ affligé , comme nous l'avons laissé sur le chemin de Saint-Maur; il approchait lentement, tête basse , comme écrasé sous le double poid de l'hérésie et des quatre cents sols parisis. Néanmoins , sa présence était trop habituelle dans ces lieux pour que la conversation en fut tout d'abord dérangée, et quoiqu'il jetât son bonnet avec quelque colère ; et qu'il s'assît sur un banc la tête emboîtée dans ses mains, l'entrée triomphale de la reine Isabelle eut l'honneur d'alimenter encore un instant le feu de la conversation. Ce ne fut qu'après que la vieille tante eût aperçu la physionomie soucieuse

que le pauvre garçon digérait dans son coin ^ qu'elle tourna dans son fauteuil , et, laissant Jaquette et les miracles de 1384, elle se prit à le quereller ainsi :

— Eh d'où venez-vous, s'il vous plaît, grand messire fripon, pour nrie rentrer si tard, tout dolu comme un flagelle? ne pensiez-vous pas que la soupe devait s'en aller par le feu ? — Puis, voyant que le petit neveu ne répondait non plus qu'un sourd , elle se figura que la voix de sa conscience faisait éclio avec son admonestation, et, forte de cet appui, elle se prit à le quereller de plus belle. — Dites-moi , petit prestolet , comment se nomme la ribaude qui vous a ainsi roué de coups , pour annéantir en vous toute parole , et vous faire baisser les yeux de honte ?

— La ribaude , la ribaude ! grommela le pauvre Gelu, en lui tournant le dos, j'en ai vu, oui, des ribaudes, plantées sur des ânes, et enharnachés de capuchons... que le diable l'emporte à votre frère Grégoire !

— Frère Grégoire I s'écria Monique en joignant ses mains, et sa voix expira dans une béate satisfaction , et sur quel chemin le bon Dieu vous a-t-il fait la grâce de le rencontrer?

— Et parbleu! sur le chemin où se trouvent toujours les mendiants , sur celui d'avarice et de volerie, savez-vous ce qu'il m'a dit, ce simoniaque là ?

Monique ne lui permit pas d'achever.

— -Sus Dieu! petit prestolet ! Savez-vous que vous parlez à mauvaise idolâtre pour faire écouter vos discours damnés. Ame perverse et maudite ! Vous avez donc promis à Satan de vous donner à lui, et votre tante avec : et pour ainsi tenir promesse , vous enjambez au galop le chemin de la mécréance. Depuis combien de jours, ou plutôt de semaines, n'avez-vous pas visité maitre Graciu , votre parrain ? Répondez petit prestolet ! Ah ! vous iriez bien plutôt brelander, dans les rues de l'université avec vos chiennes de farceuses, ou polissonner sur les échafauds des frères de la passion.

Pendant ce beau discours , Alain s'était efforcé de comprimer son impatience, qui menaçait d'une grande explosion. Ses mains battaient le tambour , ses yeux, voltigeaint dans la salle , enfin il rompit en visière , et , tombant tout du premier coup sur le point capital comme un homme pressé d'en finir.

— Ma tante, dit-il en se redressant sur

ses pieds , frère Grégoire m'a dit que vous aviez un fauteuil ^ un pot de fer et des assiettes; que, de plus, l'habit nuptial de feu ma mère devait être dans quelque coin à dépérir d'abandon ; or , vous ne nierez point que tout cela vient de la succession de feu Gelu, mon père, et pour ainsi, appartient à moi seul. Il m'a donc ordonné de m'en saisir au plus vite et de le bailler, subito , k qui bien le voudrait pour quatre cent sols parisis; lesquels quatre cent sols je lui dois apporter, dès demain, à son abbaye de Saint-Maur, En tendez -vous cela, ma tante! Allons , à quatre cent sols le fauteuil , les assiettes et la boupelande? qui veut acquérir tout cela pour la somme de quatre cent sols ; le voulez-vous , mère Jaquette?... Eli bien! êtes vous sourde?... 11 me faut ce fauteuil sur lequel vous vous carrez si bien ! Et puis , n'allez pas me fourrer une vieille guenille à la place de son habit nuptial. Frère Grégoire , que tant vous aimez , veut la boupelande et le chaperon de noce. Holà, par terre. Allons ! quand le mendiant à faim c'est à nous de jeûner pour lui gorger la panse. Et ce disant, il secouait la pauvre tante sur son siège avec une dureté de coeur qui faisait mal à voir.

Pauvre petit Alaim ! quelle douleur devait être la sienne ! Quel combat déchirant avait dû tourmenter son âme avant de la monter à ce terrible diapason ! Non , il n'y avait que la peur du fagot qui put lui faire jouer ainsi du scélérat envers une tante qu'il aimait avec tendresse. Au milieu des angoisses qui avaient précédé son attaque , il avait combiné son plan de manière à tout emporter d'assaut , la houpelande et le fauteuil ^ les remords de son cœur et les sanglots de sa tante; et c'était fort habile a lui ^ car il avait à redouter une explosion de prières qui ne pouvaient manquer d'ébranler sa résolution ; et ce qu il craignait arriva.

A la fin de cette diatribe, le pauvre garçon s'arrêta harassé, rompu, d'avoir joué un personnage si méchant et alors la vieille tante, qui avait suivi tous ses gestes et écouté de toutes ses oreilles, trouva le temps de se reconnaître , et la force de dire quelques mots.

— Mais que dites vous donc là, Alain mon ami 5 quel accident à pu troubler ainsi votre cervelle, vous me chantez je crois de grandes balivernes. Frère Grégoire , dites vous , demande quatre cent sols? Et la pauvre Moni-

que y toute tremblante , était dans l'alternative des larmes et de la frayeur.

— Oui, quatre cent sols, reprit Alain en faisant tout son possible pour s'endurcir dans la cruauté ; et il m'a menacé , si je ne les apportais, de me faire brûler en Grève comme hérétique et mécréant.

— Jesus-Maria !.. ce bon frère Grégoire !

— Oui , ce bon frère Grégoire. Dites-moi maintenant si j'ai raison d'être toutdolu, tout marri comme vous me voyez.

— Quand je vous le disais que nous prenions tout droit le chemin de l'enfer !.... Ah malheureux enfant, mécréant et hérétique ! mon pauvre petit fauteuil î la houpelande de Bérarde ! passe encore pour les assiettes ; mais mon pauvre petit fauteuil ! et la pauvre malheureuse de lever les mains au Ciel , et de regarder tristement les bras de l'escabelle comme si elle eut appelé sur elle la miséricorde du Seigneur.

Nous laisserons ici la conversation dramatique des trois personnages; ce fut cependant un fort beau trialogue , dont il était encore parlé cinq ousixans plus tard, tant on y avait employé d'éloquence , tant on y avait mêlé

de sanglots et de pleurs. C'est qu'on y agitait des questions de grande importance. D'une part ^ la vie de ce monde et le salut étern el ; d'autre part, Tintégritë des droits qu'une longue habitude a établis sur les objets qui s'attachent le plus intimement à l'existence. On combattait pour le salut du vieux fauteuil , meuble un peu vermoulu, mais qui n'en était que plus incorporé pour celadai sla tendresse du paralytique. Comment s'y prendre, je vous prie , pour briser cette liaison intime , sans vouer à la mort et le vase et la fleur ; la vieille tante compr s ait admirablement toutes ces émotions ; et rien jamais ne fut plus éloquent que ses paroles , aussi , à la première narration de cette suite d'événemers qui avaient incorporé l'être vivant dans la brute, le pauvre Alain sentit fléchir ce rempart de méchanseté qu'il avait élevé à grand'peine autour de son coeur. Il pleura donc sur le fauteuil , et sur sa tante ; blasphéma contre Grégoire et de part et d'autre ou sarglota.

C'en était presque fait des quatre cent sols parisis^ et mieux il aurait aimé je crois enfoncer le saint tabernacle que déporter la main sur un clou du fauteuil j mais , tout à coup ,

^66 jetant un regard sur la porte y il se rappela que ce chemin conduisait en place de Grève, où bientôt devaient s'allumer les fagots , alors il éprouva un de ses mouvemens qui jettent l'homme entre le désespoir et le crime. Il voulut trancher du scélérat , jeter sa tante dans la rue ; mais il réfléchit qu elle avait des douleurs qui l'empêcheraient de marcher, et il s'arrêta au plus fort de sa tentation.

La vieille alors reçut un nouveau renfort de courage ; elle reprit le fil de sa narration , et son éloquence atteignit les sublimités du pathétique.

Pour cette fois, Geluse sentît pénétré jusqu'à la dernière retraite de l'endurcissement ; il pleura donc , et s'abandonna à toute sa tendresse. Quand il se réveilla de ce sommeil de miséricorde , il trouva sa poitrine dans les bras de sa tante, ses lèvres sur les lèvres de sa tante, et ses pleurs mêlées avec ses pleurs. Alors il se leva brusquement , et pour fuir toute tentation nouvelle , il se précipita loin de ces objets de douleur , jurant par Dieu de ne toucher jamais fauteuil , chaperon, ni houpelande , dut-il être attaché des premiers sur les fagots de la place de Grève.

Poursuivi par cette terrible pensée , Alain s'enfuit comme un homme sans tête , et il eut tout juste assez de présence d'esprit pour prendre la résolution d'aller se prosterner devant maître Graciu son parrain ^ pétitionnant le prêt de quatre cent sols parisis • en lui faisant au préalable un bel exposé du fait.

ni.

Maître Graciu n'était point chez lui ; le pauvre Alain n'y trouva que franche Benoite sa vieille gouvernante ; et Nicolette Palu sa jeune servante, laquelle voulait bien prendre le titre de cousine de monsieur l'official , mais qui n'en passait pas moins aux yeux de

~ 69 force personnes , pour avoir des liaisons de parenté d'un tout autre caractère. C'était du reste une belle , grande jeune fille de vingcinq ans , forte et puissante comme il faut , et dont la compagnie était bien capable de faire attendre en patience l'arrivée de maître Graciu ; mais il n'en fut pas ainsi pour l'heure présente ; les pensées d'Alain Gelu se trouvaient absorbées par tout autre chose que la gracieuseté de Nicolette; aussi se con tenta- t-il de lui faire la froide question de : Mon parrain y est'il ; puis il passa sous le nez de la jeune fille avec autant d'indifférence que si elle eut été la recluse des Innocents, et il entra dans le cabinet de l'official avec l'assurance d'un fils de la maison.

— Mort de Dieu ! sécria-t-il d'une voix rauque et ténébreuse , il m'a jette entre la mort et le crime ^ entre la potence et la hache du scélérat , ce mauvais diable là ; eh bien ! qu'il y prenne garde ; je ne suis pas encore un poulet enfermé dans les cages de l'inquisition, et je l'enfourcherai au bâton d'une croix avant de me laisser brûler en Grève.

Cela dit, il s'enfonça dans un fauteuil tout reluisant de ciselures, et, donnant un coup

de poing sur la table , il brisa une pauvre madelaine de faïence qui, dans sa chaste nudité , offrait un bec d écritoire au brutal qui la frappait

— Milles diables ! ajouta-t-il à son crime , sans paraître ému d'un ruisseau d'encre qui tombait en cascade du sein de la madeleine brisé , qu'elle bêtise à moi d'aller promener du côté de Saint- Antoine ! n'était-ce pas assez d'y avoir été mordu par un chien il n'y a pas peut-être huit jours ? et puis , quelle autre fatalité va me faire^ trébucher à ce imbécile de moine , à cet isingrin de quêteur. Mon Dieu 5 quel a donc été mon crime , pour mériter tant de malheurs en un matin ! mais aussi , je vous le demande , à qui vais- je me vanter d'avoir lu maître Jehan Viklef !

Un soupir douloureux avait à peine accompagné cette dernière exclamation , qu'un cri plaintif de la porte le réveilla de son angoisse, il tourna la tête et aperçut maître Graciu.

Jamais malheureux hydrophobe ne vit apparaître Saint-Hubert avec une satisfaction plus grande. Sourire , pousser un cri , s'élancer hors du fauteuil, se mettre à deux genoux , et dire son exorde , tout cela fut le résultat d'un même mouvement.

— Ah ! mon pauvre parrain ; sauvez-moi du fagot et de la damnation en me prêtant quatre cent sols parisis. Je puis bien vous assurer que je vous aime de tout mon cœur , et que tous les matins je prie le bon Dieu de vous conserver l'abondance, mon pauvre petit parrain , sauvez moi du fagot.

L'oraison du quêteur était assez touchante; mais celui auquel elle s'adressait n'était plus ce pauvre petit parrain si complaisant ;, si charitable ; les disputes qui venaient de surgir autour de lui avaient absorbé le personnage de la miséricorde. Maître Graciu revenait de la cour d'Eglise ; le sourire de la vertu, les larmes de l'infortune , avaient tour à tour assiégé son coeur ; et les paroles d'Alain le trouvaient sourd à la pitié , tant il était absorbé de ce côté là par les émotions qu'il rapportait de l'audience , toutes palpitantes encore.

— Un officiai si miséricordieux , un membre de la cour d'Eglise, si accessible aux larmes paraîtra quelque peu étrange peut-être; mais voilà justement ce qui faisait de maître Graciu le personnage le plus extraordinaire de ces temps-là, et quand on songe que This-

toire ne nous a pas conservé la biographie d'un tel personnage ^ on me pardonnera bien si je consacre quelques lignes à sa biographie. Or donc^ pour dérober quelque chose à ce tempus edax y sachez tous que ce maître Graciuj doué d'un corps dispos et d'une ame très-chaleureuse , avait su conserver^ tout au travers d'une longue carrière judiciaire, lui cœur aussi chaud qu'intelligent, et une aversion profonde pour l'apathie routinière de ses confrères. Aussi, combien de fois, au sortir de l'audience, plein de colère et de dépit, ne leur avait-il pas adressé ces versets de réprobation : Et quia vitam mortuam , inter "vitam vivorum , semper diicere, A ares habent et non audienty oculos habent et non "vident^ mentes habent et non cogitant. Mais cela toujours vainement^ et les oreilles et les esprits de la cour d'Eglise étaient tout aussi obtus après la mercuriale. Quant à lui , grâce au ciel, il avait su se dérober à cette somnolence que l'aveuglement répandait sur la cour d'Eglise pour automatiser tous ses membres, et, à l'heure présente , il revenait tout bouffi , tovit furieux de mépris et d'indignation. Le feu de son regard, le bourdonnement sinistre

qui gonflait ses narines comme le bruit du fleuve avant son invasion , tout en lui manifestait d'une manière éclatante la fièvre de son emportement.

Le pauvre Alain Gelu^ qui ne faisait pas attention à tout cela^ crut que sa harangue avait été mal conduite^ et il voulut la recommencer.

— Tous ne m' écoutez pas, dit-il d'une voix suppliante, en regardant tristement l'official qui gesticulait devant les murailles, vous ne m'écoutez pas, mon pauvre petit parrain, quand je vous demande quatre cent sols parisis pour me sauver de la brûlure des mécréans; il n'en est pas ainsi, ma foi, quand vous avez à faire porter quelques paperasses chez monsieur l'archevêque.

Mais soit que maitre Graciu n'aimât point les exordes ex abrupto , soit qu'il fut trop vivement pressé de se restaurer, il ne tint compte des gracieuses paroles d'Alain Gelu , et il appela Nicolette pour lui parler sérieusement de manger la soupe.

— Oui, morbleu, s'écria-t-il en attendant son diner, ainsi que Ta très-bien déduit maitre Cicero Beatus ; l'évêque défunt de Meaux

fut vraiment l'antéchrist de son siècle; car sans cela, pourquoi n'avoir jamais voulu gratifier selon ses mérites l'intimé Camus Chauve-tête. Jamais évêque Tiidla tenentes fit-il plus honorablement le ser\âce de la cathédrale ? Oui y vous fûtes l'antéchrist de Meaux, monsieur le gros évêque ! je le vois clairement, et le prouverai lumineusement par trois preuves humaines, en l'honneur des théologales, ou de la Trinité, comme il vous plaira mieux ; car vous devej2 savoir que hojYiines magni mentis omnia dwina et humana subigere proprium est, et comme le dit le très-savant Ovidius :

Illa per immensas spatiatur lihera terras , In cœliim celere pervertit illa fiiga.

Ainsi donc, monsieur l'évêque deMeaux, vous êtes antéchrist pour avoir, en un jour de Pâques, fait ripaille avec deux rihaudes dans la sacristie du maître- autel ; antéchrist, pour avoir, en un jour de carême, bu le clairet et le bourgogne dans le calice sacré , où ne devait entrer jamais que le sang de Jésus; quœ nefanda quidem videntur judicis et maho-

metantibiis ; Or, comme le dit le savant Ovidius :

Quœritur œgistus qitare sit factus adulter ; In promptu causa est , desidiosus erat.

Oh ! homines ! homines !

Cernis ut ignarum corrumpant otia corpus.

Qu'il soit donc anathématisé comme Bal tliazar le sacrilège , et re^ertat , ad inferos quihus a Satano ejectus est, ut vastaret terrajn criminihus , impie tatibus que nefandis.

Disant cela, l'offîcial dirigeait sur le pauvre Alain Gelu son regard menaçant, ses paroles terribles ; et il avait une pause tellement sublime pour ce siècle-là, que Maître Martial le procureur le comparait au Jupiter al" titonans,

— Ah çà , se dit Alain , est-ce qu'il vaudrait faire comme Grégoire, celui-ci? Que diable a-t-il donc aujourd'hui pour s'irriter si fort contre les mëcrëans et les antëchrist ?..,» Mon pauvre petit parrain, vous ne voulez donc point me donner quelques sols parisis pour me préserver du fagot, reprenait le pauvre garçon d'une voix extrêmement sup-

pliante ; mais ses paroles, submergées dans le tapage oratoire de l'official, faisaient l'effet d'un rossignol qui aurait chante dans une grosse caisse.... Ah! mon pauvre parrain, je vois bien que ma demande vous est à grand ennui, et que vous voulez avoir le déplaisir de me regarder brûler en Grève comme sectaire de Jeban Yiklef.

— Ah ! parbleu oui , s'écria maitre Graciu, vous avez trouvé la chose, mon garçon 1 sectaire de Jehan Yiklef. C'est ainsi que maitre Cicero Beatus aurait dû clôturer sa harangue. Concluant à ses fins que l'évêque défunt fut reconnu pour hérétique comme Jehan Viklef, juif et sorcier comme Hugues Aubryot, ivrogne et libertin comme Priapus et Silenus, voleur et mécréant comme les Turlupins, impvidique comme d' Abrantome , et pour tout dire enfin, impie comme Balthazar. Demandant à toutes ces causes; ad majorem Dei gloriam ^ et pour la honte du diable , que le dit antéchrist fut retiré de son tombeau , promené sur une claie par les rues et carrefours, puis jeté dans la rivière de Marne. Lesquelles choses ainsi faites, l'intimé Chauvetête serait placé sur le siège épiscopal avec

tous les honneurs dus à ses grands mérites ; et sanctus , sanctissimus y dominus nostev Camus Chauve-tête ! Stella salutis , religionis gladius , amen, amen, et kyrie eleison! glo ria in excelsis /... Allons! allons! ma soupe promptement , et que je m'en retourne condamner ce diable d'antéchrist ! JNicolette^ Nicolette, mon dîner, s'il te plaît, et après cela, Tévêque défunt de Meaux la paiera belle, sur mon a me !

Après cette belle diatribe , maître Graciu avait un peu modéré son agitation ; il était aisé de comprendre qu'il attendait son dîner avec d'autant plus d'impatience qu'il était plus pressé d'aller condamner son antéchrist.

— Cela est sans doute fort beau que l'éloquence , disait le pauvre Alain , en regardant l'offîcial aussi piteusement que s'il avait dû être son bourreau de la semaine prochaine ; mais la charité secourable ne gâterait rien à vos beaux discovirs , et vous pourriez trèsbien m'octroyer quatre cent sols parisis , sans que votre antéchrist en fut moins anathémamatisé; seulement quatre cent sols parisis, cela ne ferait qu'une bien petite lacune dans Totre grande escarcelle, mon très-honoré parrain !

Mais liëlas ! le très-honoré parrain ne prêtait nullement à ce discours l'oreille de la commisération , et comme il s'esquivait vers la cuisine, en continuant ses gesticulations , Alain Gelu crut à propos de le ramener encore sur le terrain des quatre cent sols, avant que JNicolette et le dîner ne vinssent absorber toutes ses facultés bumaines. A cet effet , il saisit l'official par la mancbe de sa robe , et le retint court et net.

— Eb, eb, messire Alain, mon filleul, reprit l'official en pirouettant sur ses talons , que désirez-vous de moi, s'il vous plait, pour qu'il soit besoin de me retenir par cette mancbe? ne savez-vous point qu'elle me sert à gesticuler et motionibus sustinere eloquentiam ?

— Ab mon pauvre parrain, je vois bien que ma demande vous est à grand ennui ! mais si vous compreniez combien sont froids les frissons que me donne la crainte du fagot!... combien il m'est pénible de songer que le bras séculier peut me faire , quelque bon jour, mesurer la potence!

— Eb bien, que craignez-vous , Alain , mon filleul ; l'université ne vient-elle pas de faire

dépendre dernièrement quatre écoliers que monsieur le prévôt avait étranglé sans son ordre ? Vous n'êtes pas écolier, cela est vrai ; je ne suis pas l'université, cela est plus vrai encore; mais, sur mon ame, je saurai bien vous faire dépendre, malgré qu'on puisse dire, et bien faire connaître qu'on n'étrangle pas tout à l'aise le filleul d'un des plus grands champions de monsieur l'archevêque. Ainsi , mon doux ami , laissez-vous étrangler sans peur, et je saurai bien, morbleu, faire restituer votre ame au paradis , et votre corps au cimetière catholique.

— C'est grand merci que je vous rends , mon bon parrain ^ et je compte sur vous si le bras séculier me suspend à sa corde ; mais il vaudrait bien mieux vous éviter ce soin; et, à cet effet, je pensais que quatre cent sols parisis....

— Comment , Monsieur ?

— Je disais, mon parrain, que vous me bailleriez quatre cent petits sols , pour aider à me racheter du crime d'hérésie, dont je me suis entaché par la lecture de Jehan Yiklef.

— Quatre cents sols ! lui répliqua l'offîcial, en se dressant sur ses talons , dans une pose

effrayante ; je n'ai quatre cent sols à donner à personne ; et maître Jehan Yiklef n'a rien à faire aA^ec moi.... Savez.vous, messire Alain, que vous êtes un petit mécréant de me venir ainsi importuner; et ne voyez -vous pas que Je suis embarrassé moi-même pour me vêtir honorablement, etma pauvre Nicolette aussi? Tous devez bien savoir que , bon an , mal an, je ne conserve pas quitte ce que le pape des fous gagne en son jour de fête.

— Mais songez donc que j'ai lu Jehan Viklef , et que pour ainsi vous me A^errez pendu...

— Jehan Yiklef a êtê condamné, qu'il fasse sa pénitence. Comme il n'a pas trouvé la pierre philosophale, je n'ai rien à démêler avec lui.

— Mais considérez donc que si je suis pendu....

— Mais , mais , mais ; pendu , pendu , pendu; brûlé, brûlé, brûlé; cela est tout aussi saugrenu que les argumens de maître Poulin le procureur contre l'intimé Chauve-tête. J'ai détruit de fond en comble les sophismes du simoniaque, et je ne jetterai pas au vent vos sottes folies , petit prestolet !

Sur ce, l'official opéra un mouvement horizontal avec la main qui lui restait libre , et

détermina le petit Alain à baisser la tête pour éviter une rencontre désagréable. Le geste était fort impoli » et tout autre qu'Alain s'en fût scandalisé ; mais comme noyé se prend à toute branche ^ le pauvre diable n'en fît que crier de plus belle.

— Mais^ mon pauvre parrain , que voulez-vous donc que je devienne ?

— Ce que vous voudrez et pourrez Si

la casaque des bubains et leur marcbe processionnelle vous fait quelque plaisir, allezvous-en à la cour des Miracles et endossez leurs baillons. Je connais l'abbé de Saint- Hubert-des-Ardennes , et vous ferai donner certificat de vieux et pitoyable bydropbobe, ayant été guéri par la relique de saint Hubert.

— Mais, mon pauvre parrain, jamais chien enragé ne m'a encore mordu.

— Mordu ! mordu ! qu'est-ce que cela fait pour le certificat? D'ailleurs, si la casaque des bubains vous paraît trop lourde , faitesvous sabouleux, piètre, franc-mi tou. La cour des miracles est encore assez grande pour vous loger dans une de ses ribambelles, et tout me paraîtra bon pourvu que vous ne

aie demandiez plus quatre cent sols, et que vous me laissiez manger ma soupe tout à loisir.

Cela dit, maître Graciu franchit le seuil. Alain voulait bien courrir encore après lui , mais la porte se referma, et le pauvre diable vit le nuage du désespoir se jeter sur lui aussi noir que le drap des morts. Il crut même y distinguer une \ision horrible : c'était un grand fagot , vêtu à la Frère-Grégoîre. Il marchait vers lui à pas comptés, lui présentait, au bout de deux T3ranches tendues en croix y un billet d'absolution et des étoupes enflammées, et, dans cette attitude menaçante , il semblait lui dire : Choisis !

Jamais peut-être depuis Adam , homme ne s'était trouvé en position si belle pour prêcher contre l'avarice des mortels, d'abord contre Grégoire , puis contre la vieille tante, et maintenant enfin contre son parrain Graciu. Cependant Alain Gelu ne fît pas de déclamation ; il s'enfonça dans un fauteuil, silencieux, mais terrible comme un volcan avant son éruption; puis^ se relevant tout-àcoup, il s'écria : La peste soit du chien hargneux! la peste soit de Favaricieux ! et il passa

outre incontinent , pour aviser au moyen de trouver les quatre cent sols parisis.

— Qui donc me voudra donner quatre cent sols parisis ? criait-il en prenant sa tête des deux mains, comme s'il eût voulu 1 écraser. Qu'il approche celui-là! je me vends à lui corps et ame; je lui vends ma vieille tante; je lui vends les os de ma mère , fût-il juif, fût-il Satan ! Animam et caméra , x^wos et mortuos vendo.

Alors il courut vers la porte, comme s'il eût cherché un nouveau Siloock; mais, parvenu sur le seuil, il s'arrêta comme épouvanté du mauvais chemin qui s'ouvrait devant lui ; il revint sur ses pas , et rentra dans la réflexion pour aviser au moyen d'échapper de là sain et sauf.

— On ne veut pas de mon corps , s'écria-til ; eh bien ! c'est donc à celui des autres qu'il

faut que je m'en prenne î Sur l'autel de

saint Jean , en la chapelle de l' Auxerrois , il y a un Christ d'argent de valeur supérieure à plus de cinq cent livres. Eh bien î c'est ce Christ-là qui passera par mes mains, pour se convertir en beaux et bons écus. Allons, morbleu, courage! Il s'est bien trouvé un

Apôtre qui vendit son Dieu pour sept deniers. Quand je songe qu'avec ce petit sacrilège je me mettrai en belle position de lire impunément cent autres trialogues comme celui de Jehan Yiklef... . Le Christ d'argent est sur

l'autel J'entre par la porte de gauche

je me prosterne je vais baiser le Christ,

et il passe incontinent sous mon juste-au-

corps Etre Judas! être Judas seulement

pour un demi-quart d'heure ! Quoi ! monseigneur saint Pierre a renié son Dieu par trois fois , et il ne me serait pas permis de le vendre une seule ! Ah ! que la grêle et le tonnerre puissent chasser toute ame vivante des environs de l'Auxerrois î Par la sambleu ! un Christ de cinq cent livres ? comme j'aurai là mon affaire! Aussitôt il courut à la fenêtre, pour voir si l'orage ne se préparait pas à balayer les rues Nouvelle malédiction! le

soleil était des plus beaux

Alors il retomba dans son accès de dé' sespoir.

— Pourquoi donc ne m'a-t-il pas donné la pierre philosophale , le Tout-Puissant? puisqu'il ne veut pas que je lui dérobe son portrait. Encore s'il m'avait laissé la panacée

universelle ! mais non , il a mieux aimé en faire cadeau à ce Nicolas Flamel, pour me laisser courir au bûcher faute de quelcjxies

pauvres sols parisis Damnation! et tout

cela à cause de ce frère Grégoire Mais

aussi à qui diable vais- je me vanter d'avoir lu maître Jehan Viklefî Ah! si je pouvais dénicher un petit morceau de pierre philosophale , comme je me moquerais de Grégoitre et de ses fagots , de la cour d'église et

du diable qui la préside ! Mais à propos,

il est bruit par la ville que maître Graciu a longuement cherché la pierre universelle , et qu'il en a même trouvé un petit. Pâquedieu! si j'en pouvais trouver une parcelle, et continuer l'exploitation pour mon compte, comme je vous relirai Jehan Viklef avec plaisir ! Voyons cela.

Aussitôt ses regards avides se précipitèrent sur les étagères du bureau de l'official, et après avoir parcouru quelques étiquettes , ils s'arrêtèrent à celle-ci : Palladium et tabernaculuin sapientiœ hermeticorwn. Il n'y avait plus moyen de douter ; c'était là que gissait la pierre philosophale de l'official. L'étagère s'ouvrit donc sous la main palpitante de Gelu^

et ses deux jeux, ses dix doigts et ses mille pensées fouillèrent et bouleversèrent une quantité inextricable de parcbemins salis et de petits instrumens grotesques. La vue de tout cela était, je vous asisiire, fort peu gracieuse; mais l'imagination d'Alain embellissait tout ce fatras , et il ne passait pas sous sai main un seul copeau ou crotin de rat qui ne reçût une salve d'admiration. Après avoir fait pendant quelques instans ce muage et rernuage de vieux papiers, il s'arrêta comme par inspiration sur un parchemin barbouillé de sphères noires, de triangles rouges, et il lut ces phrases désordonnées :

<( Les corps renferment quatre propriétés fondamentales: le froid et le chaud, le sec et l'humide. Le sec et le chaud en sont les facultés premières par excellence, et , pour ainsi dire,proviennent du soleil qui n'est autre que l'ame de Dieu, le Saint-Esprit, le grand engendreur du grand tout.... Maître Albert le Grand a bien voulu prétendre qu'il existait quatre élémens ou corps simples : l'eau et Tair , la terre et le feu ; lesquels n'en résument que deux, Teau et Tair pour le premier, la terre et le feu pour le second. Il a pré-

«- 87 tendu encore que c'était de l'union ou commicuité parfaite des deux parties de cliaqtie couple que devait provenir l'engendrement de la panacée universelle; mais cette prétention est tout-à-fait erronnée^ et je viens de la détruire par celle que j'ai relatée plus haut. »

— Eh ! eh ! voilà qu'il veut en savoir plus long que le grand Albert , notre maître Graciuî

« D'ailleurs, tfout objet est pesant, mais toute pesanteur ne peut venir que de l'or qui entre en plus ou moins grande quantité dans sa composition; donc il reste prouvé que tout objet renferme de l'or.

- — Mal peste ! c'est un grand homme que mon maître parrain ! et c'est moi , filleul de cet homme-là, proche voisin de monsieur l'archevêque, qui me laisserais brûler faute

d'avoir quatre cent sols parisis! Non, de

par tous les diables ! dusse- je mettre le feu aux quatre coins de ma maison pour en extraire l'or qu'elle renferme. Quoi! il ne s'agit que de savoir trier l'or d'avec les cailloux , l'humidité d'avec la sécheresse, et je ne saurai point parvenir à cette bagatelle-là !

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