‹ La vierge des boisChapitre 2 sur 2 · SS · texte numérisé non relu

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Et aussitôt Alain se prit à taillader la table avec son couteau, regardant bien si aucune étincelle du sol bermëtique ne venait lui annoncer la présence de l'or. Mais bêlas î tout cela ne produisit qu'une grande brêcbe à l'an gle de la pauvre table , et notre alcbimiste se prit à rire avec dépit.

— Il faut que le diable s'en mêle, dit-il, en jetant son couteau. Quoi , une tête qui , par ses longues veilles, s'est rendue infaillible pour distinguer la passion de l'erreur, une tête qui a traduit à son usage les grandes merveilles d'Albert le Grand et de Jésus- Cbrist, ne sait pas séparer deux cboses aussi distinctes que l'or et le bois ! corbleu ! je Va donnerai aux cbiens une tête semblable, si je ne croyais pas que le diable s'en mélat. Ah î notre belle dame la Yierge Marie ; s'il vous plaisait m'envoyer un petit rayon de votre intelligence , ou me prêter seulement les besicles de votre esprit saint , comme je vous ferai de la belle besogne en sience hermétique !

Après cette petite invocation , Alain fît un peu de silence ; mais comme il vit que madame la Vierge ne lui envoyait rien , il sentit un profond dépit lui serrer le cœur.

— J'aurai donc beau user mes bras et ma cervelle, c'est toujours en pure perte que j'aurai fait mon labeur ! dites-moi , s'il vous plaît , mon messire Satan ^ quel est le crime qui a pu ainsi attacher votre pâte sur mon échine, est-ce pour avoir lu votre ami Jehan Viklef ? je suis donc destiné tous les jours de ma vie à porter pour bonnet le malheur et la misère ; quand j'irai à Saint- Antoine je ne rencontrerai que mules et mendiants , quand je demanderai quelques misérables sols on m'enverra promener à la cour des Miracles ; et puis , quand j'aurai longuement cherché la panacée vmiverselle , que j'aurai brisé une madelaine et écorné une table ; quand je serai sur le point de mettre le doigt sur le fait, je me verrai éconduit par les maneuvres de Satan ! non , de par tous les diables, il ne sera pas dit qu'un filleul d'official , un proche voisin de l'archevêque ait laissé la chose à ce point ! et tant qu'il y aura dans le royaume de France un recteur d'université ou une sorcière, je frapperai à toutes les portes de la science , et il faudra morbleu que la pierre philosophale se découvre ou qu'elle me dise pourquoi.

Alain Gelii , ainsi décidé à pénétrer le mystère hermétique , dont les argumens de maître Gracia ne lui avaient découvert que le beau côté, courut vers la porte incontinent, encore indécis sur le choix qu'il ferait entre le recteur ou les sorcières. Mais une inspiration soudaine vint le tirer d'embarras, et tout aussitôt , il se mit à gambader , à gesticuler comme Sanch<3 Pença après une victoire. C'est qu'il avait pensé au grand sorcier de la science infaillible, au grand ArnauldGuilhem; ténébreux anachorète, astrologue fameux, qui remplissait alors la ville et la cour , l'université et le populaire , de ses trois grandes renommées de sorcellerie, d'astrologie et de cabalistique.

Alain avait toute confiance en la science astrologique ; aussi , les rêves brillans de son imagination déroulaient-ils déjà devant ses yeux toutes les richesses pécuniaires et philosophiques de cette chose mystérieuse qui avait reçu les noms de pierre de touche , grand œuvre, panacée universelle, grand tout ^ pierre philosophale , et cœtera ^ et cœtera..,AQ, désir brûlant de faire connaissance avec ce monde nouveau , bien plus

encore que de trouver ses quatre cent sols parisis, absorbait tellement toutes ces facultés qu'il se précipita dans la rue sans plus songer à son estomac qui réclamait y à son ame hérétique qui courait vers le fagot ^ à Grégoire qui attendait ses quatre cent sols parisis , ni même à la soupe de sa pauvre tante qui devait terriblement mitonner ou se refroidir.

Le corridor de maître Graciu le conduisit dans la rue de la Barrillerie ; arrivé sur riiumide pavé d prit une dernière résolution^ et s'en courut tout joyeux par devant les goutières de l'hôtel de ville , bien décidé de s'en aller au plus vite à Saint- Germain-en-Laye. Il savait que rien n'est tel que de battre le fer tant qu'il est chaud, et sa mémoire lui rappelait ce dictum populaire.

C'est dans le bois Saint-Germaîn,

Dans un fourré de sapin ,

Au fond d'un vieux souterrain ,

Que veille, nuit et matin ,

Le savant Arnauld Guilhem.

^le auv lie vouôt^a A'ciutuueV'

Rien ne donne bonne jambe comme bonne volonté ; et je pense qu'Alain connaissait le proverbe ; car il allait entreprendre un petit bout de chemin qui ne laissait pas que d'être long y et surtout fort boueux dans ce bon quatorzième siècle. Il est vrai que dans ce

moment , rien n'aurait pu atiédir son brûlant désir de voir le fameux astrologue y et d'apprendre de lui les merveilles de la science hermétique. D'ailleurs, on sait qu'il avait exercé toute sa vie le métier de flâneur , et il devait jouir par conséquent d'une bonne paire de jarrets.

Sans réfléchir à tout cela , il courut à la porte Saint-Martin , et tournant à gauche sur les fossés delà ville, il alla joindre au plus vite le chemin de Neuilly. Ce quartier d'extra-muros était pour lors fort sohtaire , et sans quelques pauvres hirondelles qui rasaient la terre boueuse, en poussant leurs cris aigus, rien n'en aurait troublé la profonde solitude. Alain voulut profiter de ce calme pour jeter quelques regards sur les argumens hermétiques , qu'il avait eu soin d'emporter avec lui ; mais les ornières étaient si fréquentes , et la boue si copieuse , qu'à chaque instant , ses pieds venaient réclamer les bons offices de ses yeux , afin d'éloigner les bourbiers qui menaçaient de les engloutir.

Bientôt notre voyageur eut à saluer la croix de pierre du couvent des fdlesDieu, simple et modeste habitation à la quelle il

n^eut pas le courage de refuser un bonjour, tant les arbres du jardin lui envoyaient des inclinations de tête par dessus les murs de leur prison. Compliment fait aux filles Dieu, il fît encore autre rencontre; cette fois^ il n'était plus salue par les feuillages d'un couvent , c'étaient quelques misérables baillons gambadant aux lucarnes de la cour des Miracles. Il fut si cboqué de leur mauvaise grâce , qu'il séloigna en les injuriant ; peut-être se souvenait-il que c'était là le gîte que son parrain Graciu lui destinait , en lui conseillant de se faire capon ou franc mitou.

Quoiqu'il en soit^ la soirée était fort belle; pas un nuage ne volait dans les airs. On aurait dit que le soleil et l'amosplière s'étaient baignés dans la pluie de la veille, tant l'un était pur , tant l'autre était resplandissant. Les petits oiseaux gazouillaient dans le feuillage jauni , les paysans vaquaient à leurs travaux , et Alain Gelu travaillait à son affaire; marchant sans encombre sur ce joli chemin de Neuilly , tenant son parchemin devant les yeux, pour les garantir du soleil qui scintillait tout droit devant sa face , et le relevant de temps à autre pour examiner le chemin ,

et l)ien s'assurer que les fossés ne lui jouassent pas quelque mauvais tour.

Cependant, la campagne avait beau revêtir une couleur champêtre et poétique ; tout cela naurait pas empêché Alain Gelu de trouver la route fort longue , s'il n'eût pas été homme à converser avec ses souvenirs. 11 commençait déjà à se fatiguer de tout ce cassetête que lui avoit occasioné l'avarice de frère Grégoire ; et, pour mieux oublier ce présent malheureux, il jugea à propos de se rejeter tout à fait sur les premières années de son enfance.

— Parbleu, se dit-il en reléguant son parchemin sous le bras ; c'était chose bien singulière que l'aventure qui m'arriva il y a dix ans, justement au mois d'octobre, comme j'y suis à l'heure présente, et me trouvant en promenade comme \'j suis maintenant. Je m^'en allais sauter sur les bords de la rivière de Bièvre; et, pour le plus grand agrément de la promenade , j'essayais de happer quelques petits goujons, lorsque, tout-à-coup en ouvrant un buisson de saussaies, j'aperçus deux malheureuses femmes, couchées sur l'herbe sèche, dans un état effrayant de nu-

dite. La première était une grande et belle femme, de quarante-cinq ans^ et sa physionomie noble, mais souffrante contrastait singulièrement avec l'état de misère et d'abandon qui paraissait l'accabler. Sans chemise, sans souliers , sans houpelande ; elle n'avait conservé pour se couvrir qu'une misérable casaque de laboureur, encore ses bras^ étendus à droite et à gauche, lavaient-ils rejettée loin de son sein. La journée était froide , tout son corps était découvert, et cependant elle dormait la malheureuse; elle dormait du sommeil de la douleur. La seconde , jolie petite fille de six ans , et d'aussi noble figure que la premièie, était également privée des bienfaits de Ja couverture; sans doute que la vieille > en dormant, lui avait retiré, par mégarde , sa part de la casaque commune; mais son jeune âge semblait la préserver du froid. Ses petits bras étaient sur son ventre, et sur le sein de la vieille, sa chevelure blonde retom bait sur le gazon, et ses pauvres petits pieds se cachaient sous les jambes de sa compagne? comme s'ils eussent recherché instinctivement la chaleur.... Mais, horrible et touchant spectacle! quand j'approchai, je découvris sur

leurs chairs d'innombrables taches bleuâtres. Les malheureuses étaient meurtries de coups ! Le coeur me battait de colère et de pitié, mais leur sommeil était si profond que je n'osai pas l'interrompre. Tout-à-coup, cependant, au bruit que fît mon pied en se posant sur des feuilles sèches, la petite fille poussa un cri de surprise , dressa la tête , et se leva sur son séant. Aussitôt je voulus m'éloigner, craignant le réveil de celle que je prenais pour la mère. Mais la petite fille, oubliant ses blessures autant que sa nudité complette, se leva joyeusement et s'en courut vers moi tout ébahie du plaisir de me voir... moi qui n'étais alors qu'un tout petit garçon de neuf ans, je trouvais fort étrange qu'une petite fille osât me gambader sous les yeux, dans ce piteux état , et j'éprouvais sous mes habits la honte qu'elle aurait dû avoir sur sa peau. — Adieu, me dit-elle, avec le plus joli sourire que j'ai oncques vu de ma vie. Oh! je sais bien que tu n'es pas le petit Benoît , toi ; m'ais c'est égal, tu n'en es pas moins un joli petit ami , et je t'aime de tout mon cœur! — A ce beau compliment , je ne savais trop que répondre ; cependant je pris la main qu'elle m'offrit; et

comme je compris qu'elle voulait m'embrasser, je baissai la tête, et lui laissai prendre tous les baisers qu'elle parut désirer. — Comment t'appelles-tu? ajouta-t-elle, en me faisant les petits yeux doux. — Je m'appelle Alain, mademoiselle, et mon père avait nom Gelu, ce qui me fait Alain Geln. — Ab tu t'appelles Alain ! juste comme mon petit oncle ; [mais pourquoi ne t/appelles-tu pas Benoît; je t'aimerai bien davantage sous ce nom-là? — Je serais certes bien flatté de mériter votre amoiu^, ma belle damoiselle, mais si mon nom m'en rend indigne, ne vous en prenez, s'il vous plait, qu'à ceux qui m'ont baptisé. —Baptisé! reprit-elle, et pourquoi t'a-t-on baptisé? — Pourquoi , juste Dieu I est-ce qu'on peut aller en paradis par une autre route qu'icelle? Ab çà , jeune fille, est-ce que vous seriez bohémienne, par hasard? ~ Moi, reprit-elle en souriant; je me nomme Bertile, et pais aussi ma bonne ce qui fait ma bonne Bertile. Il est joli mon nom ? — Je me garderai bien de dire le contraire , lui répondis -je en m'él oignant un peu , afin de ne pas éveiller la mère ; et la jeune fille me suivit. — Ecoute, me dit-elle ensuite ; j'ai bien froid! et elle secoua ses pe-

lites épaules en les caressant avec la main. Que crois-tu , c'est qu'on nous a vole toutes nos lioupelandes ; et j'avais de si jolies choses pour me vêtir que , lorsque j'allais à la messe, on me disait que j'étais bellement vêtue comme une petite vierge Marie \ mais on ne m'a rien laissé, et je ne puis savoir pourquoi, car je t'assure que j'avais été bien sage. — Ce discours me fît soupçonner quelque chose.... — Est-ce que vous auriez trouvé des voleurs, lui demandai-je? — Des voleurs, me répondit-elle, qu'est-ce que c'est que cela? —Des voleurs sont des hommes méchants, comme par exemple, des loups,.... des vampires,.... des.... J'étais fort embarrassé pour me faire comprendre ; cependant , à force de me donner des coups et de crier au voleur^ je parvins à le lui faire saisir. — Justement, me dit-elle, c'était des voleurs; ah! c'est qu'ils nous ont fait bien mal, je t'assure. Ils m'ont fouetté bien fort, et la pauvre maman aussi. Dis-moi, petit ami, rechauffe-moi un peu; ne vois-tu pas que je grelotte. — A ces mots, je la regardai avec le plus vif intérêt , et j'ôtai mon justaucorps afin de l'en couvrir. La petite fille s'y prêta de fort bonne grâce , et,'

comme ma vieille tante me Pavait fait assez avantageux pour que je pusse y grandir dedans tout à mon aise , la pauvre petite Bertile en fut vêtue presqu'enlièrement. Quand elle se vit dans ce nouveau costume , elle se prit à rire de tout son cœur ; il est vrai que sa tournure était si grotesque que je ne pus m'empêcher d'en faire autant, et nous nous prîmes à rire chacun de notre côté... Le peu de mots que je venais d'apprendre sur l'événement qui les avait plongées dans cette misère profonde, piquait vivement ma curiosité , aussi étudiais-je en moi-même , quel serait le meilleur moyen de me faire mettre au fait.

— Mademoiselle Bertile, lui demandai-je, les voleurs vous ont-ils arrêtées bien loin de ce lieu? — Oh ! si loin! si loin I me répondit-elle.

— Et comment donc vous trouveiz-vous ici maintenant ? — Cest qu'ils nous y ont conduites. — Est-ce qu'ils voulaient vous jeter dans la rivière par hasard î Et à cette pensée je reculais d'épouvante. — Oh! je ne sais pas, répondit-elle en se prenant à rire comme si je lui avais parlé de fêtes et de bonbons. Et après avoir regardé de nouveau si mon justaucorps était de belle apparence j elle me demanda si

^ 101 elle était bien loin de la ville du roi. — De Paris vous voulez dire ; oh tout près. La voilà tenez qui élève ses grands bras de pierre vers le ciel. Voyez -vous, à travers les arbres. — Tant mieux 1 me répondit- elle , nous pourrons entrer maintenant , bientôt il va faire nuit, n'est-ce pas ? — Et qu'allez-vous faire à Paris ? — Qu'est-ce que cela Paris ? Je t'ai dit que nous allions dans la ville du roi. — Eh bien! qu'allez- vous faire dans cette ville du roi? — Ehl voir mes amis; crois-tu que je n'en ai pas un grand nombre, et de bien plus richement vêtus que toi ? — Ce mot de mépris lance sur des vêtemens dont je lui avais fait cadeau de si bonne grâce, me donna de l'indignation ; je me contins cependant, et elle continua. — Et puis d'ailleurs , Benoît , mon petit mari , doit s'y trouver. — Et qu'est-ce que ce Benoît votre petit mari?.. Je crois que j'aurai poussé mes questions jusqu'à la fin des siècles, tant je me sentais pressé de curiosité. Mais , toutà-coup, un grand cri se fit entendre, et arrêta net notre conversation. C'était la mère qui appelait sa chère Bertile avec effroi ! Je ne sais trop comment la frayeur me prit si fort; mais je m'enfuis à toute jambe comme un im-

bécile, sans même songer à m'enquérir de cette pauvre mère, et de lebahissement qu'elle dut éprouver en retrouvant sa fille dans ce singulier accoutrement. Je sui* bien sûr qu'elle pria Dieu pour moi, la pauvre femme... Mais tout n'est pas encore là ; plus j'avançais vers Paris , plus ces deux femmes me pénétraient dans la cervelle. C'était toujours de nouvelles questions , auxquelles jecliercbaisà répondre. Qui sont-elles? D'où sont-elles? Qu'ont-elles fait? Que vont-elles faire? J'en avais toute mon existence absorbée à tel point, que je pensai m'aller rompre le cou dans les fossés de la porte papale, en croyant suivre la rivière. Cette pauvre jeune Bertile surtout ne quittait pas ma pensée d'un moment , elle y tournait et retournait de cent [mille façons, tantôt secouant ses cheveux blonds, tantôt me souriant comme un ange , puis enliarcliée de mon justaucorps, puis toute nue comme un ver de terre. Je ne plaisante pas , j'en étais amoureux, amoureux fou; et j'aurai donné ma maison de la vallée de misère pour pouvoir l'emporter cbez moi et la réchauffer. Pauvre petite créature î c'était un sourire si candide quand elle me tirait le bras et me demandait

un baiser ; c'était une voix si bonne , si séduisante , quand elle me questionnait sur la signification du mot voleur. Enfin , ne pouvant pas tenir au regret de ne plus la voir , de ne plus l'entendre , je tournai sur mes talons, et revins au galop vers Tendroit où je l'avais laissée ; mais liélas! elle n'y était plus. La mère m'avait pris sans doute pour quelque méchant homme qui voulait tuer saBertile, et elle s'était éloignée. Moi , tuer cette pauvre petite Bertile ! Oh mon Dieu ! mon Dieu ! et pour comble de malheur, je ne la reverrai peut-; être jamais. D'ailleurs, si le hasard me la faisait rencontrer , comment la reconnaître , je vous prie ? Certainement elle ne doit plus porter mon justaucorps; mais j'y pense : De beaux yeux noirs , de jolis cheveux blonds... Bah ! qu'a-t-on besoin de reconnaître la robe , quand toute la personne est gravée dans le coeur. Je la reconnaîtrais seulement à son petit doigt. Hélas ! voilà dix ans de cela \ et depuis lors, plus rien n'ai pu en apprendre. Seulement, lorsque je rentrai à Paris, j'entendis des groupes de clercs qui se disaient à l'oreille : Vous ne savez pas , M. l'Amiral de France vient de conduire les troupes du roi contre

Pierre de Craon , pour le punir d'avoir assassine le sire de Clisson. Le connétable de Craon s'est réfugié chez le duc de Bretagne , mais , sans avoir cure de cela ; l'Amiral a pénétré dans les terres du duc ^ et , ne pouvant atteindre le sire de Craon , il s'est emparé de sa femme et de sa fille , et les a livrées à ses soldats ; ceux-ci les ont dépouillées de tout vêtement , pourchassées à travers le Maine et accablées d'outrages et de mauvais traitemens. Yoilà ce que j'entendis répéter à quelques personnes ; et , depuis lors ^ j'ai pensé bien souvent à la femme et à la fille de Pierre de Craon.

C'est er devisant ainsi qu'Alain Gelu avait traversé toute la plaine de Nanterre, sans songer seulement qu'il était sur un chemin. Mais qui fut fort ébahi et fort désagréablement? ce fut notre rêveur^ lorsqu'il se réveilla de ce charmant souvenir pour apercevoir le soleil qui se plongeait tout entier dans les bras de sa chère Thétis. A cette vue , il jeta des regards effrayés sur les nuages que les derniers rayons rougissaient encore, se demanda comment monsieur Pliébus avait pu courir si vite dans le ciel , pendant que

lui se promenait si lentement sur les bords de la rivière de Bièvre. Et^ tout en se plaignant de l'incivilité qu'il y avait d'abandonner ainsi les voyageurs au milieu des cbemins, il fît courir ses yenx à la découverte de quelque maison hospitalière où il pût aller attendre le retour de ce maudit Pliébus.

Il ne fut pas long-temps à trouver l'objet de ses recherches. Guidé par une colonne de fumée y il courut vers un bosquet de saules , sous lesquels il trouva une petite maison. Hospitalité demandée et obtenue, il entra dans la demeure , sécha ses pieds , chauffa ses mains , dévora à la hâte la part du souper que ses hôtes lui offrirent, et, pour reposer ses membres et sa tête de tout le tracas que lui occasionnait la lecture de Jean Viklef , il passa la nuit à contempler la jolie petite fille de Pierre de Graon , et à fabriquer de Tor à grands renforts de pierre philosophale-

iUiirîii.

Ooiui lient lî cUit ^éauuùcù;^:.

Alain Gelu avait quitte son gîte de bonne heure , et le soleil était encore bien éloigné d'atteindre l'horizon ^ que déjà notre voyageur contemplait le clocher de Saint-Germain qui semblait l'encourager à venir à lui au plus vite. Or^ je laisse à penser si notre

107 — homme avait hâte de marcher pour atteindre au plus tôt le village, pénétrer dans la forêt et découvrir Arnauld Guilhem.

Grâce à ses bonnes jambes, Alain ne tarda pas à faire la première de ces choses, c'est-àdire à traverser Saint-Germain , voire à atteindre la forêt; mais, pour le sorcier, il ne put le dénicher de sitôt , et ce ne fut pas labeur vulgaire que celui qu'il dut supporter avant de pénétrer dans le souterrain^ de l'astrologue.

En attendant, il porta sur la forêt aux hautes têtes toute l'attention de son ame contemplative. Il se représentait l'esprit de la sorcellerie communiquant à cette montagne de verdure ses ondulations prolongées, et tout, jusqu'au bruit étrange que le vent soulevait sous les voûtes de ce temple sublime, lui révélait l'existence d'une puissance redoutable, puissance qu'il se représentait sous la forme hideuse d' Arnauld Guilhem, intronisée dans les caverneuses retraites de l'astrologie.

Cette pensée lui donna le frisson, en lui rappelant que c'était à cet homme demi-démon qu'il allait s'adresser; mais il jeta les yeux sur les argumens hermétiques , et il re-

— i08 — trempa son courage dans la science de maître Graciii. Le peu de force quil v trouva lui servit à quelque chose , mais bientôt la nature reprit ses droits, lenfant reparut tout entier sous l'écorce du jeune homme, et il eut peur comme une jeune fille qui saurait par cœur la mort d Hvppolite et qui se trouverait en face d'une mer agitée.

il?

Cette fraveur fut d abord quelque peu poétique, mais bientôt elle se métamorphosa en bonne peur, bien franche, bien vulgaire : il craignit les loups et les voleurs , les sangliers et les sorcières. Dès lors il ne vit plus un buisson , plus un tronc d'arbre cjrii ne lui parût devoir vomir sur lui un de ces animaux malfaisans, et pendant plus d une heure sa seule occupation fut de regarder à droite et à gauche afin de ne pas être dévoré par les talons avant de s en être aperçu.

— Ma bonne petite panacée ! se disait-il en déplovant le parchemin , car il éprouvait le besoin de faire conversation avec quelque chose pour ne pas mourir de peur. Ma bonne petite panacée ! il faut que je t aime bien , va! cest terriblement sombre que ce temple

- 1 09 de monsieur ArnauldGuilhenijSans compter que je ne connais pas le chemin de sa demeure , et que je pourrai très-bien m'aller jeter dans le sabat des sorcières ou dans la

caverne de quelque voleur Sainte Yierge!

quels mots ai-je prononces là! ne sont-ce pas les sorcières qui rient comme des bossues lorsqu'elles peuvent happer un pauvre jeune

homme? Je vous salue Marie, pleine de

grâces! le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes, bènissez-

moi par-dessus tous les mortels Et puis,

elles le font danser sur le bouc et se partagent ses pauvres baisers. Oh les charrognes î C'est une chose épouvantable^ et j'aimerais encore mieux tomber dans la caverne des brigands. Mais voilà que si les brigands se trouvent être de faux monnoyeurs, ils me feront bouillir dans leur chaudière , pour donner à leur mauvais cuivre la couleur et le poids de l'or... Malédiction! c'est donc le diable qui m'a poussé vers cette forêt !.. . Non , non , ce n'est point le diable , reprit-il en se tranquillisant un peu , c'est le désir de converser avec Arnauld Guilhem^ et de trouver apr^s cela la panacée universelle. D'ailleurs ,

on assure que maître Arnaud Guilhem possède le grand livre Smagorad ^ et que ce livre lui donne la puissance de changer les cailloux en or pur , et la fiante des chèvres en eau bénigne et merveilleuse. Il serait donc trèsfacile à ce maître sorcier de m'envoyer son livre de miracles^ sur leguel je monterais à califourchon, et me rendrais ainsi auprès de lui... Oh! mon bon livre Smagorad, toi que l'éternel envoya àmessire Adam pour le soulager dans sa misère, protège-moi contre toute puissance de mauvais vouloir ; fais que ces vilaines sorcières soient aussi aveugles pour moi que je le serai pour elles, et fais-moi trouver sans entrave l'astrologue fameux qui doit me découvrir tous les mystères de la science hermétique.

Cela dit, Alain marcha d'un pas plus ferme, remettant son salut à la Vierge Marie et au livre Smagorad. Il avait même réussi à faire quelques pas sans accident , lorsque une effrayante apparition vint déranger tout cet équillibre. C'était un immense géant qui marchait vers lui aussi vite que l'épouvante; le pauvre diable s'appuya contre un chêneteau pour ne pas s'affaisser sous le poids énorme

delà peur; mais malgré toutes ces précautions, la dernière goûte de sang aurait bientôt échappé de ses veines^ si^ au moment où il allait être dévoré ^ le fantôme ne s'était mis à braire pour lui prouver qu il n'était qu'un pauvre âne , et non point un esprit de mauvais vouloir. Gela fit qu'Alain ne mourut point de peur ^ et le pauvre animal chargé de bois passa tout à côté avec son bûcheron.

Quand Alain voulut reprendre sa route , il retomba dans l'incertitude du choix. Trois sentiers étaient devant lui ^ tous également rétrécis et tortueux. Dans son embarras , il fit sa recommandation de l'ame, puis trois pirouettes sur le pied gauche, et il suivit le sentier vers lequel il s'était trouvé après la troisième. C'est par de telles singularités qu'il espérait préparer son esprit à la sorcellerie et à la science hermétique ; et le sentier avait beau se rétrécir , Alain Gelu marchait en toute confiance, ne s'arrêtant que pour faire lâcher prise aux ronces nombreuses qui le saisissaient au justaucorps et à la chevelure.

— Mais, que diable, se disait- il, en se démenant comme un petit démon , il n'est pas possible qu'un si mauvais chemin soit pratiqué

par des hommes d'os et de chair ; il est vrai que messire Arnauld Guilhem est un sorcier et il ne m'appartient pas de contrôler sa conduite. D'ailleurs, a joutail;- il, le proverbe est toujours là.

C'est dans ïe bois Saint-Germain , Dans un fourré de sapin , Au fond d'un vieux souterrain , Qu'habite le grand Guilhem.

Et certes , il ne me reste plus qu'à trouver le souterrain ; car pour le fourré de sapin , jamais loup n'en parcourut de plus épais.

Après avoir marché ainsi pendant quelque temps, laissant à chaque ronce une aumône plus ou moins copieuse de vêtement ou de chevelure, il parvint dans une clairière jonchée de feuilles sèches ; et comme il s'arrêtait pour respirer un peu ; son attention fut réveillée par un bruit tout-à-fait étrange, on eut dit une centaine de crapaux, aux mouvement lourds et affaissés , qui promenaient en croassant sur des tas de feuilles sèches.

A force de regarder , Alain finit par découvrir, près d'un buisson, un tas de bardes

~ 113 sales et désordonnées, dont les mouvemens difficiles donnaient une assez juste idée de ces manequins de chiffons , que les paysans plantent sur des pieux, pour éloigner les corbeaux de leurs semences. Le pauvre Gelu l'observa un instant sans oser bouger ni pied ni patte, et je crois fort qu'il serait resté éternellement dans l'immobilité, si le manequin ne s'était redressé comme un petit géant de Laponie^ et ne lui avait montré la figure noire et ridée d'une vieille femme.

La stupeur d'Alain était grande ; mais qu'était- elle auprès de celle de la pauvre femme. Ses yeux attachés sur le jeune homme, semblaient vouloir le dévorer, et les fluctuations rapides de sa physionomie prouvaient que le combat qui agitait son ame était immense. Enfin, elle leva les yeux au ciel, et s'approcha d'Alain avec précaution et vivacité. Sa marche fit encore entendre ce bruit confus dont nous parlions naguère ; et si Alain n'avait pas eu trop grand peur , il aurait pu comprendre que ce qu'il avait pris pour des crapaux croassant n'était autre chose qu'une grosse chaîne de fer, que la pauvre femme traînait du pied.

S'en était fait , Alain ne voyait plus que le Sabbat, n'attendait plus que le bouc sur lequel allaient le faire danser ses sorcières. Il en demeura si pétrifie qu'il sentit ses dents claquer, ses membres se racourcir, son corps se rapetisser j et la forêt tourner à TenTcrs avec les nuages sous les pieds et la terre sur la tête. Une main décbarnée saisit son bras, une sueur glacé eparcourut ses membres, ses jambes flécbirent et il s'affaissa.

La vieille femme venait de saisir le bras d'Alain Gelu, et elle lui disait en essayant de le remettre sur ses jambes : — Jeune homme, il ne te sera fait aucun mal; mais sois docile et courageux ; il y va de ta vie, de la mienne, et surtout de celle d'une autre malheureuse, qui n'attend la fin de toutes ses misères que de toi. Depuis dix ans qu'elle prie le ciel de lui envoyer un sauveur^ ses prières avaient toujours été inutiles; mais aujourd'hui l'éternel semble les avoir exaucées, puisqu'il t'envoie , toi, le premier homme qui ait pénétré jusqu'ici depuis que le malheur nous y a enchaînées. Oh viens ! viens arracher aux ténèbres d'un souterrain une fille trop malheureuse î Suis-moi ! suis-moi ! ne vois-tu pas que je pleure d'une joie qui ne peut se définir ?

Toutes ces paroles étaient inhabiles à rassurer Alain Gelu; cependant je ne sais par quel pouvoir magique il fut relevé tout aussitôt; et la vieille femme pénétra clans une bruyère épaisse , en traînant le pauvre garçon, plus lourd qu'un vaisseau à la remorque.

Rien ne donne des forces comme la peur d'être rôti ; et Gelu qui se croyait entre les miains d'une pourvoyeuse de l'enfer , trouva dans ce proverbe la force de dire ces paroles :

— Ah ! madame, si c'est le grand bouc du Sabbat qui demande à manger de la chair humaine, je puis vous assurer que je ne vaux absolument rien pour cela. Je sors de maladie bilieuse et sanguine, et ma chair en est restée plus coriace que celle d'un cheval. Mes pauvres os revêtent une pauvre enveloppe qui mérite à grand peine le nom de cuir , et vous pouvez demander aux faux monnoyeurs s'ils n'ont pas refusé de me faire bouillir dans la crainte que je fisse gâter leur besogne.

— Silence ! silence ! lui dit brusquement la vieille ; car bientôt on va pouvoir nous entendre , et si l'on comprenait tout ceci , nous serions perdus sans retour.

— Et tant mieux que le bouc puisse nous

~ 116 entendre ! se cria de plus belle le malencontreux aventurier. Oui, je suis la plus mauvaise carcasse humaine qui ait pesé jamais sur cette terre, je suis un homme damné depuis la lecture de Jehan Yiklef , ma viande est devenue un poison des plus subtds. Yoilà ce que je veux que tout le monde sache. Il serait conscience de laisser ce pauvre bouc s'empoisonner au premier coup de dent.

Tout cela n'empêchait pas la vieille femme de le tirer toujours à travers les buissons , et bientôt ils se trouvèrent devant une ornière profonde, qui conduisait, par une pente assez forte, à l'entrée d'un noir souterrain. Cet aspect lugubre réveilla dans l'esprit d'Alain le souvenir de l'enfer. Il se rappelait encore tout ce que Grégoire lui avait appris de la bonne chaire qui s'y faisait depuis quelque temps , et il entendit bouillir , très-distinctement, toutes les marmites du diable. Dès ce moment il ne vit plus en la vieille femme que la noire Atropos, ou le démon de la mort, et peu s'en fallut, je crois, qu'il ne reconnût les ciseaux de l'une et la fourche de l'autre. Il voulut donc résister encore , pour éloigner cette sombre éternité que le péché du blas«

phême et la lecture de Jehan Viklef ne lui avait que trop préparée depuis long- temps , et il dit d'une voix mourante :

— Hélas î madame ^ si la crainte d'empoisonner M. Satan ne peut arrêter votre obstination ; n'ayez pas du moins la témérité de chercher noise aux saints personnages qui me protègent. Mon père s'appelait Ives-Bernard Gelu; je suis enfant de Dieu et de TEglise. Pitié pour moi 1 pitié pour vous ! Je suis filleul d'un officiai, et proche voisin de Monsieur l'Archevêque! D'ailleurs, je vous assure bien que je ne suis pas Viklefiste le moins du monde; et si le très-clément frère Grégoire n'a pas encore reçu ces quatre cent sols parisis , la faute en est tout entière à mon parrain Graciu qui m'a refusé net toute son assistance.

Il allait continuer sa harangue , malgré sa mauvaise position pour prêcher, lorsque la vieille femme , faisant un dernier effort , le fit rouler au font d'un souterrain aussi vulgairement qu'un peloton de fîL

C'était un séjour fort étrange que celui où Alain Gelu faisait une entrée si peu triomphale ; et cependant , quelque singulier qu'il fut , son étrangeté n'était rien auprès de

celle d'Alain Gelii. Toutes les cohortes de l'enfer semblaient s'être données rendez-vous dans ce noir souterrain pour offrir au nouveau venu toutes leurs lanternes magiques. Des diables de toute espèce et de toute couleur , des sorcières de tout âge , montées sur des boucs et des balais^ des fourches et des chaudrons , des poêles et des casser oies , tout cela s'entrechoquait avec plaisir dans la cervelle élastique d'Alain Gelu. Le charivari de ces instrumens culinaires lui donna même à penser que les démons se réjouissaient à l'avance de la chair qu'ils allaient faire bouillir, et peu s'en fallut qu'il ne vit Satan lui-même avec ce quadruple menton, dont Grégoire lui avait parlé.

Le prestige était au comble ; mais il faut bien reconnaître aussi que la réalité était fort étrange; il est vrai que, s'il y avait là une lanterne magique , ce n'était pas celle de l'enfer , et si l'on s'occupait d'Alain ;, ce n'était pas pour le faire cuire. Quand Alain Gelu avait dépassé le seuil du souterrain , la vieille femme s'était hâtée d'aller vers une autre partie de cette étrange demeure , et un cri s'était fait entendre aussitôt. Non point un de ces

— nocris lugubres, auxquels ces voûtes souterraines semblaient habituées à répondre, mais une exclamation vive , légère , joyeuse et suave comme le prélude d'un rossignol. Cri charmant qui paraissait inséparable d'une bouche candide , d'un cœur pur ; cri angélique, sur lequel un poète aurait fait un poème, et auquel le pauvre Gelu ne sut répondre que par un bien léger regard de surprise et d'espérance.

Oh! puissance d'une voix mélodieuse! Ce cri opéra subitement une révolution tout entière. La lanterne magique de l'enfer s'éteignit, le pauvre Gelu fit glisser peu à peu son imagination sur un terrain moins ingrat, et à la faveur d'une petite lucarne que son bras droit formait devant son rayon visuel , il aperçut une lumière , et crut distinguer le bruissement d'une robe moins grossière que les haillons de la vieille femme. Enfin , je crois que le mystère tout entier allait lui être découvert , lorsque tout disparut dans le bruit d'un baiser... Qu'était-ce donc que tout cela? Un ange , un démon? ni l'un , ni l'autre. C'était une jeune fille qui s'entretenait à voix basse avec la vieille femme qui avait capturé Alain, et voici de quelle façon:

— Silence î silence î disait cette dei^nière ; tu sais bien que si le sorcier nous entendait , nous n'aurions plus à espérer que la mort.... Écoute , j'étais occupée à ramasser des fraises sauvages, et j'écoutais comme à l'ordinaire si aucun bruit ne venait m'apporter quelque léger espoir , lorsque j'ai vu ce jeune homme traverser la broussaille. Aussitôt, j'ai senti renaître dans mon ame ce doux espoir de la délivrance que nous nourrissions depuis si long-temps ; je me suis élancée vers lui, et, malgré ses efforts, je l'ai entraîné avec moi. Il est entré dans ce souterrain avec une aversion étrange , ma fille; mais il est jeune, et dès qu'il aura entendu ta voix , aperçu ton regard, son ame ardente recevra, je l'espère, toutes les passions que tu voudras y allumer. Oui , je savais que le ciel n'abandonne jamais la vertu malheureuse , et mon coeur me dit que tu pourras être sauvée; mais pour cela, ouvre-lui ton coeur avec confiance, tache même de le séduire par quelques paroles d'amour ; car notre détresse est au comble , et nous avons besoin d'un courage immense pour briser les murs de cette horrible prison.

— Quoi, sauvées! reprit la bouche gra--

cieuse qui avait poussé le premier cri. Sauvées toutes deux ! Oh ! ma mère , retrouver à la fois la lumière , le ciel ^ la liberté ! Oh ! si l'on mourait de joie, le jour qui me rendrait au grand air, serait le dernier de ma vie.

Et cette voix fraîche, jolie, semblait nager dans le sourire de l'innocence; et on comprenait que les baisers de ses lèvres gracieuses devaient être suaves et purs comme ceux d'une rose caressée par la brise du soir.

— Oui , ma fille , nous reverrons le ciel , la liberté 5 la lumière. Mais le temps presse, le sorcier pourrait nous découvrir; je t'ai amené un sauveur , à toi de faire le reste , ton innocence me répond de ta vertu.

A ces paroles succéda un moment de silence; la jolie voix avait expiré dans un sourire, l'autre était morte dans un soupir, et la mère s'était éloignée, laissant à la jeune fille agitée de frayeur et d'espérance , le soin de relever Alain, et de lui inspirer le courage d'un héros.

JUê ! (iii''oii/ Qèi Si^eU' <x66iè ptè^ De ^ou' fuw !

Petit à petit ^ tout ce que cette scène avait encore de mystérieux pour Alain était près d'arriver à son terme. Fidèle aux ordres de sa mère, la jeune fille voulut se mettre à l'œuvre aussitôt après son départ et elle avança vers Alain pour aller le relever de

~i23 — son gîte et en faire nn héros. Mais elle était bien timide ^ la pauvre enfant ; et quoiqu'elle eut tout à espérer d'Alain Gelu, son cœur battait avec une grande violence, et elle redoutait bien de se trouver ainsi face à face avec le premier homme qu'elle voyait depuis son emprisonnement souterrain. Cependant elle fît un pas , puis elle s'arrêta comme pour respirer ; un autre pas suivit, un troisième , un quatrième ; et à chacun , nouveau moment d'attente.

— Ma mère m'a dit de le séduire , même par des paroles d'amour , disait-elle à voix basse ; mais que signifient ces mots , et comment faut-il que je m'y prenne pour séduire un jeune homme et lui dire des paroles d'amour? Oh! reine des anges, amour, soutien des malheureux , notre Dame de l'espérance, soyez en aide aux innocens ! Au pauvre petit oiseau vous avez donné des ailes fortes et rapides pour conserver sa liberté dans l'espace d'azur. Près du jeune enfant vous placez une mère vigilante qui éloigne de lui le mal et l'ennemi de sa verlu. Oh ! reine des anges, amour, soutien des malheureux , apprenez à ma bouche à prononcer ces paroles d'amour

qui doivent séduire ce jeune homme et lui donner la force de terrasser mes ennemis.

La jeune fille se tut^ et Alain Gelu se trouva presque à son insçu, assis sur son séant. L'accent de la prière était si pur , une haleine si angélique s'échappait de la houche virginale, qu'Alain sentit un baume ineffable soulager sa poitrine , comme si une divine attraction l'eût attiré vers cette voix de la prière. Cependant y malgré tous les bons témoignages d'une voix divine^ et d'une physionomie douce et charmante^ Alain voyait approcher la jeune fille avec une certaine inquiétude. 11 n'était pas bien sûr qu'il n'y eût pas quelque peu de sorcellerie par là-dessous , et tant de beauté lui paraissait si étrange dans un séjour si affreux, qu'il n'osait croire encore qu'à un rêve ou à des transformations diaboliques.

Cependant la jeune fille encore timide et muette était tout près d'Alain , et tout autre garçon un peu moins maladroit , aurait bien pu reconnaître que ce maintien chaste n'avait rien de la pruderie d'une coquette , et que cette rougeur du front ne pouvait avoir pour cause qu'une frayeur enfantine tout étrangère à U- pensée du mal.

— Ami y dit la jeune fille en portant la main à son cœur ^ comme si elle eût voulu en arrêter les élans ^ c'est bien toi qui dois être notre sauveur , n'est-il pas vrai ?

— Notre sauveur ! reprit Alain, avec une hésitation qui tenait de la sottise. Je ne sache pas qu aucun mortel ait eu l'honneur de porter ce nom là depuis l'Ascension de notre Seigneur Jësus-Christ.

— Ta voix tremble comme la mienne peutêtre? répondit vivement la jeune fille, toute glorieuse de ce lien de ressemblance. Est-ce que tu aurais peur , par hasard ? Est-ce que tu aurais vu le loup ce matin? — Et elle se prit à rire le plus gracieusement du monde.

— Le loup ! reprit Alain ; serait-ce lui par hasard qui aurait pris la tournure d'une vieille femme , pour me rudoyer avec ces mauvaises façons ?

— Approche donc , ami ; en te voyant si trembleur on serait tenté de croire que tu as peur de moi , de moi qui voudrais tant t'aimer, de moi qui voudrais tant te plaire 1 Oh ! si tu savais combien j'ai soLiffert dans cette horrible demeure, tu en aurais pi tië, j'en suis sûre; et poiu^ m'arrachera une mort certaine, tu

- i 26 consentirais sur le champ à devenir un liëros. Mais pour cela , sais-tu ce qu'il faudrait faire? Celle qui m'aime m'a dit qu'il faudrait m'approclier de toi jusqu'à l'intimité.

— Jusqu'à l'intimité! s'écria Alain. — Et il recula comme s'il avait eu à faire à la femme de Putiphar.

— Oui jusqu'à Tintimi té ! reprit naïvement la jeune fille; sais-tu ce que c'est que l'intimité? Celle qui m'aime a oublié de m'en faire l'explication, et je crains de ne pas savoir bien faire tout de suite.

— L'intimité! reprit Alain Gelu , et, suivant la tactique de certaines gens, il voulut noyer la question dans le bavardage. C'est selon l'intimité dont il s'agit , Mademoiselle ; car je vous dirai qu'il y en a de deux sortes : l'intimité vulgaire ou coordonnance des esprits , et l'intimité absolue ou adbérence des molécules , telle que l'a définie maître Epicurius, dans son livre de la physique. Si c'est de cette dernière que vous voulez parler , je vous dirai tout franc , que je ne suis nullement disposé à commettre des péchés mortels d'aujourd'hui.

— N'importe , donne-moi ta main. Celle

qui m'aime m'a dit quïl fallait toujours com mencer par là.

— Mon Dieu^ je ne dis pas non assurément; et je puis vous assurer que votre main me paraît la plus jolie qui soit au monde ; mais toutes les roses ont des épines ^ et les griffes sont quelquefois cachées sous une peau de satin; je vous dirai que l'intimité dont vous a parlé cette vieille femme me fait redouter toute espèce de contact. D'ailleurs, je voudrais savoir avant d aller plus loin , si vous avez été baptisée en église catholique ou en sabbat de sorcières ?

— Comment cela baptisée?

— - N'ai-je pas besoin d'être instruit là-dessus, pour juger qu'elle est l'espèce d'intimité que je peux me permettre avec vous, sans compromettre mon salut.

La jeune fille hocha la tête et fît la moue.

— Est-ce que je sais rien de tout cela ? ditelle, je suis encore une petite ignorante, et celle qui m'aime ne m'a encore parlé que de la lumière , du beau soleil , et pas du tout de me baptiser. Je me suis bien rappelé avoir vu tout cela sous le beau ciel d'azur; mais il y a

~ 128 si long-temps, si long-temps... Donne-moi donc ta main.

Le pauvre Alain craignant encore le contact d'une peau qui paraissait si belle, voulut éluder la proposition en discourant sur le beau ciel azuré.

— Vous avez l'air de penser , ma belle damoiselle , que le ciel est un être unique et homogène. Or, je vous ferai remarquer que c^est une grave erreur , attendu que maître Albert-le-Grand l'a divisé en douze compartimens bien distincts, apposés les uns sur les autres. Voulez-vous que je vous fasse l'histoire du firmament tout entier?... La voici... Ces pauvres anciens philosophes de la Grèce et de Rome , n'avaient su, à eux tous , distinguer que huit cieux ; Thymocharis et Hipparque furent les premiers qui en ajoutèrent un neuvième. Plus tard, Alphonse, le très-grand roi de Gastille, en découvrit un dixième , appelé Cristallin glacial ; pour la raison que n'ayant point d'étoiles en son orbe, il est solide et plein à la ressemblance de la glace ou du cristal. Mais tout cela devait être complété par nos astrologues d'aujourd'hui. D'abord ils sont parvenus à distinguer quatre mouvemens

dans les cieux , et cette découverte les a portés à croire, qu'outre les sept globes ou orbes planâtes y il y avait encore quatre cieux mobiles, et de cette façon le nombre s'en trouve porté à douze , y compris le suprême ciel ou empiré. Quand à celui ci , je serai bien aise de vous dire qu'il est tout-à-fait immobile, pour la plus grande commodité des élus qui y font leur séjour.

— Je te remercie bien de tout cela , dit la jeune fille; mais en attendant que j'y comprenne quelque cbose, donne-moi ta main, et viens me faire entendre ta jolie voix qui me pénètre jusqu'au cœur. Viens m'enseigner comment je dois m'y prendre pour te séduire; car le temps presse , et celle qui m'aime ma recommandé de te séduire aussi.

— Me séduire ! sainte Vierge ! — Et quatre sauts en arrière éloignèrent Alain de la jeune séductrice.

— Eli bien ! qu'as-tu donc pour fuir comme

cela , est-ce ma faute à moi si je ne sais rien

faire pour te captiver ; mais on dit que j'ai

des dispositions naturelles , et aussitôt que tu

m'auras appris comment il faut m'y prendre,

tu verras comme je saurais aller toute seule.

A ces mots, elle se précipita vers lui, et voulut le saisir à bras le corps.

— Que je t'enseigne à me séduire y s'écria fièrement Alain en se détachant de ses jolis bras; ali! de par le diable, que de belles leçons tu pourrais me donner je crois.... Ab tu voulais me séduire ! ah elle avait cru que je me laisserai séduire par tes agaceries ; la vieille commère!... Sans doute quelle s'est mis en tête que celui qui avait lu maître Jehan Viklef se laisserait aller aux embrassemens de la première farceuse qui lui courait dessus , parce qu'il ne devait tenir à son ame , non plus qu'à la rognure de ses cheveux!... Mes dames les sorcières! je savais bien que vous engraissiez de pauvres malheureux garçons pour satisfaire votre appétit infernal. Mais si vous connaissez votre métier dans toute perfection, je sais aussi le mien, mes belles dames, et ce n'est pas une matrone, jeune ou vieille , qui me fera transgresser les commandemens de Dieu... Recule-toi ! recule-toi, petite séductrice d'enfer ! et apprends à mieux connaître ton monde !

Ces singulières paroles rendirent la jeune fille toute ébahie.

— Oh mon Dieu ! s'écria-t-elle , est-ce que tu vas te fâcher maintenant ! Oh que je suis malheureuse !

Et elle se prit à pleurer à chaudes larmes. C'était à fendre tout autre cœur que celui d'Alain le méchant.

— Ah vous savez comprendre que je me fâche !.. lui répondit-il avec cruauté , et cela vous dérange n'est-ce pas ? Tu voudrais sans doute que je te prisse voluptueusement dans mes hras ^ et que je te parlasse d'amour. Oh ! oh î tu sauras que je ne suis pas une bête pour me laisser happer comme une grenouille. J'ai dix-neuf ans, entends-tu? Je suis le filleul de maître Graciu l'offîcial? Mon père Ives-Bernard Gelu, est monté directement en paradis, le septième jour de mars, en mil trois cent quatre-vingt-quatre; je suis tout proche voisin de monsieur l'Archevêque ; et ce n'est pas une larme de femme qui renversera l'échelle qui me doit ascensionner en Paradis.

Pendant cette belle profession de foi , la pauvre fille sanglottait; et ses grands yeux noyés de larmes , reprochaient à Alain son impitoyable méchanceté.

— Oh mon Dieu î lui disait-elle avec toute

lëloquence clii malheur : le seul ami qui put me rendre à la lumière , à l'air pur du beau ciel ; ce seul ami ma refusé son secours ; il n'a eu pour moi que de la haine.

— De la haine ^ de la haine ; je n'ai pas dit cela ; mais pour de la séduction y n'y pensez plus , ma belle pleureuse : hui , hui , hui ! c'est bien joli cela ^ une grande fille de seize ans qui pleure comme une morveuse.

— Pleurer ! mon Dieu ; c'est que la vie s'écoule avec mes larmes ; il ne va plus me rester qu'à mourir.

— Mourir, je ne vous ai pas dit cela non plus.

— La pauvre Jeanne qui m'avait dit que je trouverais en toi un ami dévoué, capable de tout affronter pour me rendre à la vie libre et joyeuse... Je lui donnerai ma main, me disai-je, je serai celle qu'il aime, il sera celui que j'aime, et nous serons sauvés et heureux.

— Pour votre ami, rayez cela de vos papiers. Traduisez -moi devant la cour d'amour, peu m'importe ; M. le procureur se montre depuis quelque temps , beaucoup plus favorable aux chevaliers qu'à leurs maîtresses , et, quoique je ne sois chevalier, écuyer ni page,

^133 — je me moque joyeusement de tout procès là dessus, attendu que j'ai promesse de M. le procureur, que jamais je ne serais condam.né à faire le petit genouil, ou à dire un Dieu vous gard , malgré moi. Mais ne pleurez donc pas si fort !

Ce fut la dernière rancune d'Alain, il était trop bon garçon pour ne pas radoucir sa voix irritée , et la mettre à l'unisson avec la tant douce jeune fille. Je crois même qu'il s'en voulait beaucoup de l'avoir ainsi rudoyée ; car assurément ce devait être un crime de faire pleurer cet ange de candeur. Cet ange qui lui disait avec une tendre mélancolie :

— Oh que je voudrais t'appeler mon ami , cependant ! Il est si doux au malheureux de presser la main de celui qui veut consoler sa souffrance: et de lui dire : Tu es celui que j'aime ; Dieu lui-même ne vient qu'après toi. Pendant que la jeune fille parlait ainsi, son regard commençait à fasciner le jeune homme qui s'écriait avec embarras :

— Pitié de moi ! pitié de moi ! si vous me touchez, je sens que je suis perdu. Je ne sais pas pourquoi je me laisse faire ainsi; mais vous avez un de ces coquins de regards !... Oh mon

— 1 34 — Dieu! mon Dieu! promettez-moi bien au moins que vous n'êtes pas une sorcière.

Gelu résistait encore; mais comme on s'en aperçoit à son émotion , il était bien près de succomber; et c'était cbose bien singulière en vérité que de voir une jeune enfant de seize années, naïve et ignorant le mal, qui s'efforçait de séduire avec son sourire d'ange un jeune gaillard de Paris, frais, dispos et de bon appétit. Tandis que lui, changeant de rôle^ tremblait d'avoir à succomber et se consumait en tours d'adresse pour détruire l'effet de tant d'agaceries. Enfin, quoiqu'il put faire, la jeune fille se saisit de sa main , et, lui passant un de ses bras autour du cou , avec une séduisante gracieuseté, elle voulut le conduire sur on banc.

— Pauvre ami ! lui disait-elle avec souffrance, est-ce que je ne te fais point compassion, enterrée comme tu me vois dans ce noir souterrain,oii la lumière du ciel n'a jamais pénétré? Oh mon Dieu! que vous ai- je donc fait!. Je sens que ma poitrine se rétrécit, que ma santé se détériore , en respirant constamment cet air lourd et infecté ; que le feu de mes regards s'éteind dans ce noir tombeau. Oh le

— 1 35 — ciel ! le ciel pur et serein ^ quand pourrai- je le contempler.

— Pauvre enfantou , reprit Alain avec un petit commencement de tendresse.

Oh! oui^ bien pauvre et bien malheureuse. Si tu refusais de me rendre à la liberté ! car tout dépend de toi , maintenant toi seul connais ma misère , toi seul peux me sauver m'a dit celle qui t'a conduit ici.

— Qui donc , cette vieille édentée?... Oh ! la méchante^ remuer un pauvre garçon aussi rudement qu'un gendarme pousserait la canaille !

— Plut à Dieu que tu comprisses comme elle tout ce que l'on souffre dans ce séjour de ténèbres ! Alors tu aurais pitié de moi ; alors tu deviendrais un héros , et tu n'hésiterais plus à donner la moitié de ta vie pour me dérober à cette agonie affreuse.

Alain fit la grimace j la liberté d'autrui lui paraissait d'un prix un peu trop élevé.

— Oui, reprit la jeune fille , la moitié de ta vie , quelle que soit mon ignorance , la nature m'en a appris assez pour savoir lire cela dans ton regard... Il fait si froid ici; et puis, toujours cette terreur aux dents de fer; elle

parle et je frémis^ eile approche et j e frissonne^ elle s'éloigne et je tremble qu'elle ne vienne j toujours comme cela j juge de tout ce qu'il y a d'horrible dans cette existence !

— Qu'est-ce donc que cette terreur aux dents de fer ; je crois que vous tremblez jeune fille ! Oh! venez près de moi^ je vous protégerai contre la crainte, votre cœur ne battra que sur le mien ; et il y trouvera la force de ne plus avoir peur. Mais je suis étourdi! je crois que je ne vous ai pas encore demandé votre nom? Oh! dites-le moi s'il vousplaif, et qu'il soit aussi joli que la belle vierge qui le porte !

— Doane-moi un baiser d'abord; il me semble que je serai plus courageuse après... Je te dirai que celle qui m'aime m'appelle ma bonne ; et puis encore Bertile , ce qui fait ma bonne Bertile. Est-il joli mon nom?

Ce mot fut comme un coup de foudre dans le coeur d'Alain Gelu , il se détacha des mains gracieuses de la belle enfant , et recula pour mieux donner l'essort à toute son admiration.

— Bertile ! bonne Bertile ! s'écria-t-il en balbutiant. Mais c'est un rêve ! un sortilège ! Et la contemplation le rendit muet un instant.

— Mais non , c'est bien une réalité ; mais une réalité miraculeuse ! OliBertilelBertile ! J'ai posé mes lèvres sur ton front , j'ai pressé ta main dans la mienne , et je n'ai pas su m'écrier : c'est ma pauvre Bertile que je tiens dans mes bras. Oh ! mon ange^ mon pauvre petit ange; je pourrai donc mourir content ^ maintenant que je t'ai retrouA^ée.

La pauvre Bertile n'osa pas s'écrier : c'est mon Alain ! Mais son cœur , agité des plus vives émotions^ avait déjà rétrogradé de dix ans vers les souvenirs de l'enfance. C'était bien encore une impression vague, à demie effacée parles événemens sinistres qui s'étaient pressés autour d'elle; mais n'importe^ elle était bien heureuse ; il lui semblait avoir tout retrouvé. Enfin elle s'écria toute tremblante:

— Mais j'ai entendu ta voix avant ce jour, c'était sous le beau ciel d'azur ! Oh ! oui , oui! tu me parlais avec douceur et bonté ; miais je suis folle d'avoir oublié ainsi.

— Comment , Bertile , vous ne vous souvenez pas de ce petit garçon qui vous donna son justaucorps , sur les bords de la rivière de Bièvre, aux risques de prendre un rhume et d'en mourir? Vous étiez bien petite alors ; et

cependant vous me dites merci , et maintenant^ voilà que vous n'avez plus de mémoire.

— Oli! mon Dieu ! mon Dieu ! tu t'appelais Alain ! tu t'appelais Alain !

— ^ Ah ! nous y voilà donc. Vous trouviez même que ce nom là n'était pas aussi joli que celui de Benoît, ni mes vêtemens aussi beaux que ceux de vos amis , et tout cela faillit à me faire fâcher.

— Oh Alain ! Alain î s'écria Bertile , folle de bonheur. Je te fis un joli baiser sur ta bouche alors; maintenant laisse-moi le reprendre! Je ne savais pas que l'on put être si heureux.

— Pauvre Bertile ! c'est donc moi qui vais te rendre à la lumière! Après t'a voir préservée de mourir de froid , te préserver de mourir de frayeur et d'ennui ! Oh viens , reviens m'embrasser ! Tu as beau être une grande et belle fille ^ il me semble toujours que tu es dans mes bras ^ petite , sémillante , et toute nue comme une jolie renette des prés.

Et ils se pressaient l'un l'autre sur leur sein palpitant , et la passion toute naïve de la jeune fille se livrait avec un abandon angélique aux baisers du jeune Alain.

— Oh Bertile , Bertile \ Pourquoi ne te

donnai-] e pas le bonheur avec mon petit justaucorps? Pourquoi ne t'amenai-je pas dans ma vallée de misère , comme j'en avais fantaisie. Je t'aurais évité bien du mal , n*est-ce pas ? Et aujourd'hui tu serais ma femme; ma femme! plus heureuse que la reine î plus heureuse que le roi ! Mais quel sort fatal a pu te conduire dans ce séjour de souffrance? Tu n'entras donc pas à Paris comme tu l'espérais , tu ne retrouvas pas tes amis , tes protecteurs ?

— Olîî je ne sais pas^ répondit Bertile avec une insouciance qui semblait dire que le passé n'était plus rien ^ depuis qu'Alain lui avait rendu le présent si beau. Il me semble que nous fûmes encore battues par des gendarmes j puis ma mère fut attachée à un arbre, et moi je fus emportée bien loin, bien loin. Ils étaient plusieurs ; ils me portaient chacun à leur tour sans me faire de mal ; ils me donnaient même de bonnes choses pour m'empêcher de pleurer; mais quoiqu'ils pussent faire, je demandais toujours ma mère et je ne voulais pas aller si loin de peur qu'on me donnât à manger aux loups; cependant on ne voulut point m'écouter. Et quand nous

fûmes bien loin , bien loin ; nous trouvâmes un grand bois et ils m'y laissèrent toute seule. Oli Alain! comme j'avais peur ! Je courais comme un folle, je criais constamment : au secours ! au secours ! maman ! maman ! Je ne voulais pas être mangée par les loups , et je croyais toujours les entendre hurler près de moi. Enfin, je rencontrais un grand revenant tout noir ; il s'arrêta pour m'ècouter , je voulus fuir; mais il courut après moi, me prit dans ses mains, et il me sembla le voir sourire comme s'il eût été bien aise de me faire peur.

— C'était le diable î dit Alain en frissonnant.

— Oh! je ne sais pas; car j'avais tant de peur que je ne sentis plus rien. J'étais comme morte, je n'avais plus la force de pleurer. Il me sembla qu'il me jetait une chemise noire sur la tête et qu'il me descendait dans un puits.

— C'était le diable.... Il vous vola mon justaucorps, sans doute? J

— Depuis lors, je ne suis plus sortie de ce m souterrain noir. Plus jamais je n'ai revu la douce lumière.

— Pauvre enfant !

— Un jour, j'ignore s'il y avait long-temps que le revenant m'avait apportée ici , je venais de m'ë veiller , lorsque je le vis près de moi.

— Qui , le diable ?

— Non y le revenant.. Il me regardait avec des yeux qui glacèrent mon pauvre coeur , et je retombai sur mon lit pâle d'effroi. Lui ne bougea pas ; mais je l'entendis se dire avec une joie infernale: « Je l'ai donc trouvée la vierge. Malgré Dieu lui-même^ jel'ai trouvée!» Et je n'osai pas lui demander ce qu'd me voulait , tant j'avais peur qu'il me mangeât.

— Voilà qui est plus singulier qu'une sorcellerie. Que diable voulait-il faire d'une vierge de six ans? Si vous aviez été une grande et belle fille comme vous l'êtes à cette lieure, on pourrait deviner le motif; mais à l'âge où vous étiez alors y je n'y peux rien comprendre. Il faut que ce soit une cbose fort rare dans son pays, pour qu'il s'y prenne ainsi à l'avance. Et 5 comme cela , il ne vous a plus rien dit depuis lors.

— Oli î si une autrfe fois^ quand j'étais plus grande; tandisque je rêvais à mesmalbeurs , et que je demandais au bon Dieu ce que je

— 1i2 — pouvais avoir fait de mal pour mériter une punition si grande. Je le vis approcher lentement , comme s'il eût craint de me réveiller : «Fraëlma, disait-il à voix basse, n'ai pas peur, mon enfant 5 il ne te sera fait aucun mal ; mais je veux que tu sois bien sage, et que tu ne pleures pas.» Oh! rendez-moi ma mère, lui répondis-] e: ma pauvre mère qui doit mourir de douleur de n'avoir plus sa pauvre Bertile. ((Que ferais-tu de ta mère? me répondit-il, n'y pense plus. Je tiendrai sa place près de toi , je veillerai à ton chevet, je t'adorerai comme la mère du Christ! Car un jour, ajouta-t-il d'une voix terrible , un jour la reine du ciel tremblei a devant toi ! »

— La reine du Ciel!... Ah! pauvre Bertile; mais c'était le diable que cet homme là. Le diable lui-même , qui prépare quelque nouvelle diablerie pour reconquérir le ciel.

— (( Pour cela , dit-il encore, il faut que je t'appelle Fraelma, et que tu ne pleures plus.» — En me parlant ainsi , sa voix était agitée , et il n'avait plus l'air si méchant. Aussi, n'avaisje passi grand peur, et je lui dis: Oh je serai bien sage , si vous me laissez voir ma mère ; je vous aimerai bien , je vous Tassure ; mais

dans ce tombeau, ioin de ma mère. Oh ! je sens que je vais bientôt mourir ! Mais je parlais envain^il avait disparu en disant: «Quand elle aura seize ans, la vierge sera à nous. »

— Il ne vous a donc pas encore mangée, Bertile ?. . Plus vous me dites des choses et plus je suis porté à croire que c'est le diable que cet homme là.

— Je ne sais pas ; mais celle qui m'aime l'appelle Arnauld Guilhem.

— Arnauld Guilhem , juste Dieu !

— Oh ! silence , s'il venait à nous entendre, nous serions perdus tous les deux.

— Arnauld Guilhem ! Vous en êtes bien sûre î Et moi qui courais après lui ; mais il n'en peut être autrement.

C'est dans le bois Saint- Germain,

Dans un fourré de sapin ,

Au fond d'un noir souterrain ,

Que veille, nuit et matin ,

Le sorcier Arnauld Guilhem.

Dites-moi, s'il vous plait , ne pourrai- je pas le voir ce brave homme ?

Insensé! pour qu'il te mange avec ses dents de fer !

^— Que me dites-vous , bonté de Dieu ! On n'est donc pas en sûreté ici ?

— Non, car c'est la terreur aux dents de fer qui seule y habite souveraine. Juge de tout ce qu'il y a d'horrible à vivre ainsi enchaîné sous son joug ; et puis , ceci est étroit, ceci est fétide , on n'y peut vivre qu'à demi. Lesmembres s'engourdissent dans cetteprison étroite , la poitrine se dessèche dans cette atmosphère épaissie. Tu dois me trouver bien pâle, bien étiolée , n'est-ce pas? Et que seraitce donc si tu m'avais vue avant que celle qui m'aime ne vint se joindre à moi , pour soulager ma misère ; car il y a peu de temps que ma mère a obtenu cette faveur du vieux sorcier. J'avais tout oublié , mon cher ami ; tout ce que j'avais rapporté de cet autre monde au ciel bleu- Ces jolis contes du roi Arthur et de la fée Pandine , tout cela s'était oublié. Une prière à Notre-Dame-de-l'Espérance était la seule chose que j'eusse conservé dans mon souvenir; encore avais-je beau la répéter^ Notre-Dame ne venait jamais. Oh ! c'était J affreux ! affreux î Je sentais que j 'allais mourir! M

— Pauvre petite î encore si ce méchant ■ Arnauld Guilhem avait pris la peine de vous ,

tenir un petit moment de compagnie, il n aurait pu manquer de vous réjouir beaucoup , en vous initiant à toute sa science.

— Lui , malheureux ! Ah , tu es fou ! Et Bertile frissonna.

— Comment je suis fou! Le phis grand sorcier de France, qui vous fabrique le grand oeuvre à faire plaisir ! Un sorcier qui fait descendre les planètes sur son chapeau pour s'éclairer dans ses recherches ! C'est-à-dire que j'ai à peine le courage de vous plaindre , depuis que je sais quel est votre compagnon. Oh! s'il vous tient renfermée, soyez bien sûre , qu'il a de bonnes raisons dans la tête.

— Les raisons de me manger un jour 1

— Cela peut être , mais soyez sûre qu'il vous mangera pour quelque chose , et ce n'est pas à de petits champignons comme nous qu'il appartient de pénétrer ses grands desseins. Qui sait, il veut peut-être vous rendre la plus grande hermétique de France ; vous faire sa femme, quesais-jeî

— Sa femme! Tais-toi, màlheiireult , tu blasphèmes î Sais-tu ce qu'il balbutiait un jour que ma mère le vit près de moi, pendant que je dormais : « Vierge Fraëlma î Bientôt tu

Vas avoir seize ans ; dès-lors le monde va nous appartenir , par toi ^ par toi , oh î ma vierge ! Mais jusqu'alors que mes regards ne rencontrent jamais ton sourire 5 car, devant toi je sens que la raison s'égare > le philosophe devient fou , et Arnauld Guilhem perd la tête. Adieu , Fraëlma I adieu ! Ton sein renferme la pierre d'attraction j et la puissance en est si redoutable , que toute ma force d'ame a de la peine à y résister.

— Comment j il disait cela!... Le pauvre homme I le voilà amoureux ! amoureux fou ! Et quelque beau jour !... Il serait dommage cependant ; il doit être lait n'est-ce pas ?

— Hoi rible I ajouta Bertile d'une voix profonde 5 et voilà pourquoi je veux fuir ^ et cela aujourd'hui*

— Cela est fort bon à dire ; et qu'est-ce qu'il en pensera le sorcier ?

— Mais il ne faut pas qu'il le sache.

— * Il ne faut pas quille sache ! Et comment nous cacher à sa pénétration , s'il vous plaît ? Un sorcier qui sait voir à travers les murailles, et qui fait venir à son service toutes les étoiles du ciel.

— Il n'est pas plus habile qu'un autre , avec

toute sa sorcellerie; plus méchant, et voilà tout ; c'est ce que me répète ma mère.

— Votre mère ! votre mère î Moi je n ose-» rais pas m'y fier.

—Tu n'oserais pas t'y fier ! Quoi î celui qui m'a dit : je t'aime, n'osera rien pour me sauver de la torture incessante qui me conduit au tombeau. Oh ! malheureuse que je suis! Je ne pourrai donc plus croire en rien ^ pas même en la sincérité d'un ami.

En disant cela , Bertile , assise tristement tm pied de son grabat, regardait Alain Gelu avec une tendresse mêlée de larmes ; et lui ^ plongé dans une sorte d'extase, contemplait avec admiration cette belle tête^ ombragée par mille boucles de blonds cheveux. Nul ornement n'en retenait les mèches nombreuses; et, à les voir courir ainsi en liberté sur ses blanches épaules ^ on aurait dit qu'un petit amour invisible s'amusait à leur donner des poses mélancoliques et gracieuses ; une tresse tombait sur son oeil gauche, deux tresses déroulées descendaient sur son sein , et en accompagnaient tous les balancemens. C'était sous ce poids ineffable que sa gorge , un peu maigre , mais ornée de tous les attraits de la

148 — seizième année , s'agitait librement dans une robe blanche à larges plie. Dans sa douleur , la pauvre Bertile laissait tomber ses bras de toute leur pesanteur; ses mains ;, jointes entre les genoux dessinaient ses formes sveltes et gracieuses; et^ à la voir ainsi accablée^ on aurait dit que tout était perdu ^ qu'elle n'attendait plus que les anges pour s'envoler vers les cieux. C'est qu'il en était ainsi ; et ses grands yeux noirs levés sur Alain semblaient lui dire: — Puisque tu ne veux rien tenter pour ma délivrance, laisse-moi avec Dieu; je veux mourir en paix.

C'était plus de beauté qu'il n'en fallait pour transporter Alain dans les régions amoureuses. Il attacha son regard brûlant sur la gorge de Bertile ; elle battait si douloureusement qu'il en pleura tout de bon ; et, à travers la rosée de ses larmes , il crut apercevoir, dans le sein de la Yierge, cette pierre d'attraction dont le sorcier lui-même redoutait si fort le pouvoir.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria- t-il en levant les yeux au ciel; vous qui protégez l'innocence , ne pourri ez-vous employer ma force d'homme pour dérober cet enfant à la mort? Puis,

~ 149 — «'adressant à la jeune fille : Bertile , lui dit- il avec passion, je viens de prier Dieu pour toi, et il m'a inspiré un moyen qui peut encore te sauver.

— Un moyen! et lequel, puisque tu as peur du sorcier?

— Mais il y a un moyen pour que je n'ai peur ni du sorcier ni du diable. Oh! Bertile! je sais bien que je suis un peu peureux de mon métier; mais je sais aussi que lorsque le cœur de l'homme éprouve de certaines palpitations, ses yeux se ferment pour tous les objets qui ne sont pas celui qui l'agite ; il ne voit plus, n'entend plus que par lui ; alors ne mesurant ses forces qu'à son amour , il ne considère plus ni le pouvoir des geôliers , ni l'épaisseur des cachots. Il saisit la jeune fille dans ses bras , et l'emporte en triomphe à travers les obstacles. L'enfer ne pourrait l'arrêter; car il est lui-même emporté par l'amour.

— Et que désire-je, pauvre fille que je suis ! Fuir loin d'ici , en quel lieu que ce soit, pourvu que je sois avec toi. Et puis , si tu veux compléter mon bonheur en demeurant avec moi ; oh ! mon Dieu, mon Dieu , que je serais heureuse !

*- Et moi donc ! et moi! Mais pour cela , il faut vous y faire tant soit peu. Je n^ai pas des ailes attachées aux épaules ^ comme vous pouve?: voir ; et c'est à vous de m'aider à faire venir messire Cupido à notre secours. N'est-ce pas Bertile que vous m'aimez beaucoup, et que vous consentiriez à me rendre tout-à-fait heureux ? Vous êtes bien belle ; mais l'amoui' est la parure des jolies fenunes, et il peut vous embelKr encore. N'est-ce pas que vous ne vous régenterez pas contre messire Cupido ? N'estce pas que vous ne serez pas sans merci , pour votre petit Alain qui veut vous sauver?

— Ne sais-tu pas comm^ je t'aime ; et ne sais-tu pao que je voudrais te donner plus que tu ne saurais me demander? Je n'ai jamais entendu les mots que tu viens de prononcer, et cependant , ils flattent mon oreille d'une harmonie ineffable. L'expression de ta voix , le feu de ton regard allument dans ma poitrine une chaleur qui m'entraîne vers toi. Oh î dis-moi quel est cet amour , la parure des jolies femmes? Ce mot est si harmonieux que je voudrais te l'entendre répéter mille fois.

•^ — C'est un songe ^ ou vous êtes un ange ! Oui^ mille fois je veux répéter ce mot amour.

Toutes les syllabes que ma bouche pronon» cera composeront incessament ce mot magique. Amour et vierge , vierge et amour ! Mots, divins qui m'avaient paru jusqu'ici incompa-. tibles^ et que ta beauté angélique vient de^ m'apprendre à réunir !.. Ecoute, n'as- tu jamais éprouvé en toi comme un vide immense, désespérant? Ne t'a^-il jamais semblé ({}xe ta vie n'était pas complète , que tu n'allais que d'un pied, et que, pour voler les ailes déployées, dans une vie grande et belle > il te manquait une moitié de toi-même ?

— Continue,, continue , j'entrevois la lur mière î

-^ Et puis, lorsque tu étais seule , isolée , n'as-tu pas entendu la voix naïve de ton cœur dire avec une sorte de mystère : «Oh mon Dieu î lorsque mes yeux mourans se dressent Ters vous en demandant pitié; lorsque mes bras s'ouvrent , avides de presser une douce émotion, pourquoi ne m'envoyez^vous pas une autre Bertile , pour que je l'appuyé sur mon coeur? Pourquoi, lorsque ma poitrine se gonfle d'amertume, que je me sens tressaillir, Çourquoi n'ai-je point là une autre Bertile

qui me réponde: je t'adore. Oh! Bertile ! mais vous avez bien éprouvé tout cela , enfin ?

Bertile commençait à trembler^ non plus de crainte^ mais d'amour. On aurait dit que ce petit espiègle de Cupidon venait de passer une de ses flèches sur son coeur pour le faire frémir.

— : Alain y répondit-elle avec une agitation charmante, il me semble que je te comprends., voici... Un jour que j'étais seulette, je sentis mon pauvre coeur battre avec une force inconnue, comme s'il eut voulu me dire; « Bertile , arrête-toi et écoute. » Je m'arrêtai , j'écoutai, et il me sembla qu'il me disait des choses comme les tiennes; mais tout bas, tout bas ; car il ne voulait pas que ma mère le surprit à me parler ainsi.

Bertile saisit la main tremblante de Gelu, et le tira à l'écart avec une précaution pleine de charmes. .

— Bertile , me disait-il , si tu avais près de toi un petit ami qui ne fut pas tout-à-fait une Bertile, tu serais bien contente n'est-ce pas? Que lui ferais- tu pour lui exprimer ton plaisir?» Et moi je répondais: je l'embrasserais bien, et je serais si contente, si contente ^j

qu^il comprendrait tout aussitôt combien je l'aime^ et combien je suis heureuse près de lui. Alors mon coeur me répondit : (( Eh bien, un jour, un petit ami qui ne sera pas toutà-fait une Bertile, viendra sourire et parler près de toi, de vagues images passeront devant tes yeux, et tu seras ravie d'une joie ineffable. Tu n'y sauras peut-être rien comprendre , mais une douce chaleur te portera à sourire, et tu resteras muette , extasiée , comme si tu attendais la venue d'un bel ange pour t'élever dans le ciel. » Voilà ce que me disait mon petit coeur, et je lui répondais bien doucement aussi , afin que ma mère ne put nous entendre. Oh ! qu'il vienne ce petit ami qui doit m'aider à grandir ! Je sens bien qu'une nouvelle vie veut éclore en moi ; mais je sens aussi qu'elle ne peut se développer seule , et que j'ai besoin d'une autre Bertile pour être heureuse tout-à-fait. N'est-ce pas Alain que je comprenais bien les paroles de mon cœur.

— Oui , oui, Bertile, c'était l'amour ! l'amour qui te parlait ainsi !

— Enfin le malheur s'est enfui, j'ai trouvé le petit ami. Dieu m'a rendu mon Alain, et je suis contente, contente ! Je commence à

trouver cette seconde vie qui me manquait, Alain brûlait d'amour , et son cœur agité du plus violent désir frappait ^ à coups redoublés , les murs de sa prison , comme s'il eût voulu les briser pour aller rejoindre le cœur de Bertile. Un genou à terre il appuyait l'autre contre ceux de la vierge, il avait pris ses mains dans les siennes^ et la conjurait avec toute l'éloquence du sourire et du regard.

— Ah ! tu les as donc éprouvées ces passions qui suffoquent, comme je les éprouve en ce moment. Toi aussi tu es descendue dans cette chaudière bouillante , où l'on mourrait bientôt si une main secourable ne venait vous en retirer ! Oh! Bertile ! C'est peut-être une tentation malheureuse ; mais ton haleine de feu a brûlé mon cœur , et c'est la volupté , la volupté seule qui peut en éteindre l'incendie.

— Oh! mon Dieu ! s'écria Bertile en reculant devant les mains tressaillantes d'Alain Gelu. Tu me fais peur , petit ami; et tu parles si fort que je ne sais plus te comprendre ! L'amour que j'avais cru ressentir n'était pas comme cela; il était plus doux , plus suave ; il ne brûlait rien, et ne suffoquait personne.

L'amour naissant de Bertile n'avait rien

— 155^ d'impétueux. Semblable à une jeune fleur qui ouvre son sein timide aux premiers rayons du soleil de mai , sa petite passion n exbalait que des mots timides , et des pensées encore vagues. On conçoit donc que la dernière explosion d'Alain dut la frapper trop violemment, pour ne pas l'effrayer un peu. De son côté , le pauvre amoureux fut amorti par la réponse élégiaque de la jeune fille, son éloquence en fut brisée du coup , et son coeur battit tout de travers.

— En ce cas-là , mademoiselle Bertile , dîtil en secouant la tête , je vous assure que je ne vous comprend pas du tout.

— Et je veux que tu me comprennes , cependant; tu dois savoir cela toi qui habites sous le beau ciel d'azur. C'était comme un rêve de liberté, un besoin d'agitation folâtre , qui me transportait en voltigeant sur des petites cboses blanches et rouges, jaunes et bleues. Comment donc appelles-tu cela?

— Des fleurs , des pelouses fleuries.

— Justement! de jolies petites fleurs, dont je formais des bouquets avec mes jolies petites compagnes. Puis , c'était des danses folâtres , nos houppelandes s'agitaient au vent ^ et les

pauvres petits papillons avaient beau fatiguer leurs ailes , ils ne pouvaient échapper à notre rapidité. Et tout cela^ sous un air pur, dans une fraîcheur embaumée ! Oh ! c'était le ciel \ c'était le ciel !

— Oui j mais ce n'était pas l'amour. Je vois bien que messire Gupido n'a jamais bouclé vos jolis cheveux blonds, quelquefois il s'amuse bien à courir dans la prairie ; mais il se fatigue assez vite, et veut reposer sous l'ombrage. Vous , Bertile , vous couriez toujours ?

— Oh! toujours! toujours! Je suis amoureuse de grand air , de fleurs, de papillons , de gambades. Quand on a une jambe comme ceci, penses-tu que l'on ait tort de vouloir courir sur les pelouses fleuries.

Et sitôt fait que pensé , Bertile souleva sa robe blanche, et fît tourner le plus joli molet possible, sur Forteil du plus joli pied du monde. Alain faillit en mourir d'admiration ; le délire rentra dans son ame à grands flots, et il fut obligé de regarder le ciel pour lui demander un peu de patience. Il en obtint et Bertile poursuivit.

— Oh! quand pourrai- je courir après toi, te dépasser de vitesse, te renverser sur l'herbe

fleurie, et l'imposer pour punition deux jolies tapes sur la joue ! que crois-tu que je suis méchante ! Oh si tu me rends la liberté , je t'en ferai voir, je t'en* ferai voir !

— Vous me rendrez fou , me donnerez la tourniole y voilà tout ce que vous me ferez voir! Non, vous ne devez pas être une fille comme les autres ; vous êtes quelque création du miracle ! et si madame sainte Catherine n'était pas au ciel, pour célébrer sa fête qui approche, je jurerais par Dieu que vous êtes la femme de Jésus-Christ. Mais il faut espérer que tout cela changera quand vous serez revenue à la surface , et que le soleil vous aura doré les cheveux. Il serait péché de vous laisser croupir plus long-temps dans cette ignorance des affaires amoureuses, et puisque vous ne voulez pas m'écouter pendant que vous êtes dans ce souterrain,'^eh ! bien je vais vousenlever au plutôt , vous emporter chez moi; et là nous serons [tout à l'aise pour nous dire de jolies choses, sans avoir à craindre aucun sorcier.

— Quoi! me sauver î me sauver aujourd'hui! Oh! partons, partons, mon Alain! rendsmoi le ciel et la lumière, puis^ tu n'auras qu'à dire , et j'obéirai !

^^ Tu o}3éirasi oh! bonheurl toi! ma femme! toi dans mes bras ! Oh ! mon Dieu , mon Dieu! je serais trop heureux, et j'ai toujours peur de devenir fou avant la noce.

— Laisse-moi avertir ma mère, et soyons sauvés tous les trois.

— Ne courons pas en si grand nombre , s'il vous plaît. Cest en voulant sauter tous ensemble que les moutons se noyent dans les ruisseaux. Il vaut mieux marcher sûrement demain que de broncher aujourd'hui. Ainsi donc , laissez-moi revenir au plus vite dans la bonne ville j car , avant toutes choses , il faut que je consulte cette affaire avec mon parrain Graciu.

— Quoi te perdre encore ! s'écria Bertile en enlaçant Alain dans ses bras. Rentrer dans cette mortelle solitude , après t'avoir retrouvé, toi , mon ami ! toi , mon bonheur ! Oh! Alain, Alain! je ne pensais pas avoir à pleurer de sitôt.

— Et pensez-vous que le sorcier soit une colombe ? Pensez-vous donc que j'ose lui enlever sa Vierge qu'il aime tant, avant dem'être un peu consulté là desssus , avoir pris mes arrangemens , appelé mes amis , et aiguisé mes armes?

*-^01i! mon DieU; qu'il faut aimer la liberté pour consentir à ton éloignement, même lorsque cet ëloignement doit amener une réunion indestructible ! Oh ! je ne sais d'où me viennent ces larmes; mais il me semble que j'aimerais mieux passer ma vie seule avec toi dans ce noir souterrain , que de te voir partir, et de courir la chance de ne plus t'embrasser.

— Seule avec moi, dans ce noir souterrain! Et pourquoi s'il vous plaît? Pour discourir d'amour sans y rien comprendre ; pour me rire au nez quand je vous dis que je brûle d'amour; pour avoir peur de moi, lorsque mes yeux lancent des flammes ; pour me dire enfin un tas de choses qui me font tourner la tête à l'envers! Non , de par Dieu ! je romps tout commerce avec vous tant que vous habiterez cette horrible demeure , demeure qui vous a gâté l'esprit, et que pour cela seul je vois avec horreur. Mais ne crains rien, oh! maBertile ! c'est pour te revoir au plutôt , c'est pour te rendre ma jolie femme, me rendre ton joli mari que je rentre dans ma vallée de misère» Adieu Bertile! Adieu! Je vais faire bénir mon justaucorps par monsieur l'Archevêque , pour que le sorcier ne puisse y mordre. Je vais con-

sulter mon illustre parrain l'official , pour savoir comment je dois m'y prendre pour arracher une jeune fille des mains d'un vieux sorcier. Et je reviens demain^ armé de toute pièce , résolu comme un lion à te rendre au soleil. Adieu mon amour ^ adieu ma Beitile^ quatre baisers sur ton front, et demain je t'arracherai des griffes d'Arnauld Guilhem, quand il appellerait à son aide tous les diables de la terre.

Alain Gelu avait à peine eu le temps clé dire son adieu à Bertile que déjà il courait , à toute jambe, à travers la forêt, franchissant les buissons, enjambant les ornières, et courant par la ligne la plus droite dans la direction de Paris. Pour un homme amoui^eux qvii

n'attend qu'au lendemain pour enlever une jeune fille, et en faire sa femme ^ il est peu d'obstacles qui puissent arrêter son Vol. Il faisait beau le voir descendre cette côte rapide , que domiiie aujourd'hui la terrasse de St-Germain , ëmottant les champs , écrasant les arbustes et renversant les claires-voies* Tout allait à ravir, malgré les injures des paysans ; et il avait pris un train de poste qui l'aurait conduit dans une heure à Paris , lorsqu'il aperçut à ses pieds cette maudite Seine qui lui barrait le passage , et semblait narguer sa vitesse ^ en lui montrant sa marche lente , mais assurée.

A cette vue, Alain fut saisi d'un violent dépit j et il était sur le point de se jeter dans le fleuve pour le traverser à la nage ^ lorsqu'il réfléchit aux accidens hygiéniques qui pourraient en résulter , et aux malheurs qu'un rhume pourrait faire réjaillir sur le sort de Bertile ; alors il se contenta d'ajouter quelques nouveaux blasphèmes à ceux qui l'avaient rendu la veille justiciable du frère mendiant.

Fort heureusement pour son salut qu'un battelier vint le retirer de cette position fâcheuse. D'aussi loin qu'Alain eût aperçu les

deux rames , frappant Teaii de son côte , il fit un saut de joie, et demanda fort poliment si le petit bateau ne pourrait point le translater sur l'autre rive. Le batelier resta muet; mais une manoeuvre, qui présenta Tarrière de la nacelle , fît comprendre à Alain que sa proposition avait été goûtée. Il sauta joyeusement dans le bateau , et chemina vers l'autre rive.

Un heureux hasard ne lui avait pas permis de se dessaisir du petit hardit qu'il avait destiné la veille au jardinier de l'abbaye S t- Antoine; et cela fut heureux à lui ; car le batelier y frère de Caron assurément , n'était pas homme à se payer de saluts et de grands mercis. Alain crut même s'apercevoir qu'il faisait mi peu de grimace , en voyant tomber dans sa main un salaire si léger.

La route de Nanterre était jolie , et la soirée était plus belle encore. Le soleil atiédi laissait la fraîche brise se répandre sur la terre , pour réjouir le voyageur. De çà, de là, dans la plaine, sur les collines, les paysans moins fatigués essayaient quelques chansonnettes, les villageoises plus légères passaient et repassaient chargées de corbeilles de fruits, ou du

repas des travailleurs ; et les grenouilles ellesmêmes semblaient avoir appris à chanter pour embellir tout cela.

C'était au milieu de ces jolies choses qu'Alain Gelu avait repris son premier train de poste, pensant bien, pour cette fois, né s'arrêter qu'aux portes de Paris, mais il eh fut , hélas ! tout autrement; car il était à peine entré dans le bois de Yesinet, que déjà il avait perdu sa route , et ne savait quel chemin choisir entre tous ceux qui semblaient également le solliciter. Dans ce nouvel embarras , il voulut encore , comniê sûr les bords de la Seine , regarder de droite et de gauche pour chercher un quelqu'un qui put le tirer d'embarras; mais il ne découvrit personne, et il allait avoir recours aux trois pirouettes qui l'avaient si bien servi dans la forêt St-Germain , lorsqu'un petit chien basset , qui lui venait en face, d'un pas précipité, dressa la tête et les oreilles, retira la langue qui pendait de sa bouche, et s'arrêta court et net pour le regarder en grognant.

Cette rencontre fît sourire Alain Gelu.

•^- Bon dit-il en lui-même , le regard fier

de ce petit animal me donne à penser qu'il n'est pas bien loin de son maître.

De son côté, le chien crut comprendre qu'Alain n'était pas un méchant homme , et après un mament d'observation^ il continua sa route , se contentant de tourner par fois la tête, pour bien se tenir au courant de la contenance du voyageur.

— y oyez-moi cela P dit Alain en se tournant vers le petit animal. Pourquoi le bon Dieu n'a-t-il point songé à donner à ces pau^ vres bêtes la facultdde dire seulement un par ci ou parlà^ pour tirer le voyageur d'incertitude ; mais non, il a mieux aimé entasser quarante mille mots de latin et de grec , dans la tête de mon parrain Graciu, plutôt que de placer un, simple oui et non, dans celle de cette pauvre bête>.

Au même instant, l'apparition d'un petit personnage l'empêcha de poursuivre ses re-r proches contre la providence. Ce petit homme, semi-paysan , semi-bourgeois , portait à la main une grappe de raisin fort grande; et comme il était suivi d'une jeune servante, chargée d'une corbeille de fruits, il était aisé de comprendre qu'il n'avait voulu céder à

personne rhonneiir de porter une production si belle. Du reste , l'accoutrement de ce petit monsieur^ était assez grotesque. Un berret tout fané , un pourpoint rapiécé et de vieille *açon^ un haut de chausses de i 340 ^ des souliers enduits de boue jusqu'aux rubans y un bâton noueux à la main , tout cela formait un ensemble très-pittoresque ; cependant ^ inalgré cette mauvaise tournure, on voyait quç cet homme-là, quelque petit qu'il fut, tenait à revendiquer le double titre àe bourgeois propriétaire , de telle sorte qu'Alain Gelu comprit du premier coup d'oeil , que c'était un propriétaire de St-Germain , qui revenait de vendanger sa vigne. Et il lui demanda quel était le chemain de Chatou.

— Le chemin de Chatou , beau maître !

répondit le petit monsieur, le voilà qui s'ou^ vre tout droit devant vous ; mais si vous m'en croyez , vous laisserez le grand chemin pour prendre le petit sentier d'où vous m'avez vu sortir , et vous arriverez ainsi tout près du village, sans voir un instant le soleil. Je n'oublie jamais d'y passer toutes les fois que je vais à ma propriété des bords de la Seine.

rsr Merci, merci ! répéta Alain en saluant

ce complaisant personnage, et il voulut continuer sa ronte ; mais le propriétaire qui avait besoin , avant toute chose , qu'on sut qu'il avait une propriété sur les bords de Teau, lui demanda avec beaucoup d'intérêt s'il n'allait pas plus loin que Ghatou, à quoi Gelu s'empressa de répondre qu'il cheminait dans l'intention d'arriver à Paris ayant la nuit.

•-T- Ah Yous allez à Paris! répliqua le propriétaire , tout réjoui de la circonstance , eh ! bien, mon bel ami, si vous désirez vous rafraîchir, passez à mon petit domaine de Trinquet, et demandez -y de ma part tout ce qui pourra vous être agréable.

— Tout ce qui pourra m'être agréable I s'écria Gelu , tout ébahi de tant de politesse.

— De tout mon cœur et sans façon l C'est une petite jolie maison blanche , avec treillage sur le devant. Vous ne pouvez vous y méprendre; c'est la plus belle de la contrée. Vous y trouverez ma femme , mon bel ami , et une vigne! ah une vigne î pas possible que M, de Bourgogne ait de plus belles vendanges. Regardez cette grappe , et jugez après. Oh, ohî c'est quelle doit paraître sur le re-

posoir que la petite Biaise , ma cousine , doit édifier pour la procession de demain.

■ — Cela sera très-beau , assurément.

■ — Ainsi donc, je vous recommande ma yigne, mon beau maître; soyez sûr que ma femme voi^s recevra avec plaisir. Et si la nuit vous surprend en route , vous pouvez sans façon disposer d'un bon lit. Allez , allez ! vous ne serez pas fâché de mon petit domaine. Je suis désolé que mes occupations m'empêchent de vous y conduire; mais ma femme a pour les jeunes gens de Paris vme prédilection toute particuKère , et elle vous recevra comme moimême.

Il dit^ et saluant du geste et de la voix, il continua son chemin au plutôt.

Le pauvre Alain s'était fondu en excuses, salutions et remercimejis , et lorsqu'il vit s'éloigner le bon homme , il le suivit un moment des yeux en exprimant l'admiration la plus grande.

— - Peste ! se disait-il, quelle différence avec nos bourgeois de Paris, je n'ai pas un voisin qui ne me laissât mourir de faim sur sa porte, plutôt que de me jeter un vieil os... Les gens de St-Germain^ au contraire; oh, oh! sans

me connaître^ sans m'avoir jamais vu, voilà que celui-ci met à ma disposition sa maison , sa femme et ses vendanges ! Avec un tel homme pour parrain , jamais je ne serai brûlé comme Yiklefîste. Je suis tout-à-fait content de ce petit monsieur , et je ne croyais pas qu'un propriétaire fut une chose aussi estimable que cela. Qui diable aurait deviné que ce petit basset appartenait à un si bonnête homme.

Ces réflexions , et bien d'autres encore , couduisirent Alain jusqu'à Chatou. Quand il fut arrivé sur les bords de la Seine , il fit bien courir ses yeux à la recherche de la plus jolie maison blanche de la contrée ; mais malgré le signalement , il ne sut pas la connaître. Il est à croire que , dans son petit amour propre, le propriétaire était tombé dans la même exagération que le pauvre hibou, dans son traité avec le roi des airs , et qu'il avait fait un éloge pompeux de quelque chétive barraque. Quoiqu'il en soit, Alain Gelu ne sut pas trouver le domaine de Trinquet. Et sans perdre son temps à courir après une maison , une femme et des vendanges , il redoubla de vitesse pour atteindre Paris, et consulter son

parrain. Mais tout cela n'empêchait pas qu'un propriétaire ne fut toujours une chose fort estimahle.

Ce fut la dernière disgression d'Alain Gelu, et il arriva à Paris sans autre dérangement. Mais hélas î il n'y arriva que hien tard , les rues étaient déjà noires^ encombrées de fumée et de brouillard. Déjà même le couvre-feu retentissait dans les carrefours ; et , au lieu d'aller faire sa visite à maître Graciu l'official, il fallut regagner la vallée de misère, et laiS' ser passer la nuit tout à loisir.

iUfrfrfîit.

Le lendemain , Alain Gelu se hâta d'aller voir maître Gracia; mais la providence avait sans doute décidé qu'il jouerait souvent du malheur avec Tofficial; car cette fois encore il n'était pas chez lui. Nicolette Palu vint , comme la veille, ouvrir la porte au jeune fil^

— Ml — leul , et celui-ci semblait se dire^ en fàisani la grimace : Ah î que tu me parais vieille et laide ^ pauvre Nicolette , depuis que j'ai retrouve ma jolie petite bonne amie. C'est avec cette pensée en tête qu'il entra dans le cabinet de maître Graciu.

Vous vous rappelez ^ sai^ doute ^ qu'Alain Gelu avait été fort désapointé dans les recherches hermétiques qu'il avait entreprises, la veille, sur les brisées de son parrain; cependant, comme il ne savait que faire, et que les étagères se trouvaient sous sa main , il reprit ses compilations moitié par curiosité. Après quelque travail, il parvint à trouver quelque chose ; mais ce quelque chose n'était pas le grand oeuvre. C'était, tout bonnement, un énorme fatras de parchemin que la crasse avait racorni d'une manière étrange. Alain regarda ces sales paperasses avec une sorte d'indifférence, elles semblaient avoir servi de lit et de grenier à maintes générations de rats; et Gelu n'avait plus assez de frayeur des fagots de la place de Grève pour affronter ces ordures avec gai té de coeur. Cependant, il les applatit sur la table avec quelques gros livres, et se mit à les parcourir.

— Eh;, eh ! se dit-il, sans y prendre gardé, voici un chantier sur lequel mon maître parrain, semble avoir travaille de compagnie avec les bêtes. Voyez un peu comme les petites choses sont quelquefois voisines des grandes ! Mais cela n'y fait rien; voyons le titulus: Historia gestorum ducis Foolkodnerdi^ hei 'ois

Ce titre doit faire présumer que l'ouvrage était écrit en langue latine ; mais, quelque fut notre désir de ne rien changer au texte , nous nous voyons forcés d'essayer d'une traduction , afin de conduire plus commodément le lecteur à travers les décombres de ce vieux monument, fils des loisirs dont maître Graciu jouissait dans sa jeunesse. Malgré toute son étrangeté , ce poème nous a paru retracer assez fidèlement les mœurs de ces hommes du nord, dont les excursions jouèrent un si grand rôle dans le midi de l'Europe; et si ce peuple est déjà bien vieux, j'espère qu'il n'en paraîtra que plus curieux à connaître.

(( Depuis que l'aurore avait pourpré les crêtes de la mer écumeuse, le West-Fiord *

1 West-Fioi'îl. — Golt'o sur les rôtfs do la Noi-wcao,

—.174-* gémissait sous le poids des pesants Drakars , et des Kalkers * légers. D'innombrables Soékongars ^ sillomaient les flots agités sur leurs vaisseaux à la marche imposante, et les rochers du nord, frappés par la mer en fureur, répondaient en mugissant aux hourras des guerriers. A l'orient, les gouffres du Maektroom ® dévoraient les rochers ; et de toutes parts, sur le dos agité du Wést-Fiord, retentissait le bruit des rames et du fer frappant le fer.

)) Déjà , depuis long-temps, les vaillans Soékongars combattaient avec courage, partout le sang jaillissait de leurs nobles blessures, une rosée sanglante découlait le long des glaives , et les flèches venaient expirer sur les casques de fer. Tout-à-coup, on vit apparaitre dans les nues leSleiper *aux pieds de vent ; fougueux comme l'avalanche , brillant comme l'arc-en-ciel ; ce messager d Odin

* Drakars, en Islandais, signifie vaisseau. Kalkers, dans la même langue , signifie une embarcation légère.

^Sockongar, en Islandais, veut dire un chef de pirates , un roi des mers.

^ INIaclstroom, gouffre situé sur les côtes de Norwège.

'' SIcipcr , cheval aérien de Tolympe Scandinave.

■^175 — îi'apparût jamais sur la terre sans amener après lui quelque ëvtmenient miraculeux; aussi, à son aspect , les rois des mers arrêtent le carnage, et tous les regards s'élèvent vers les voûtes azurées.

» Scaldes * divins , chantez la gloire et la ihort î Kempes^ redoutés, arrosez dans le sang votre ardeur indomptable ! Nimphes Walkiries célébrez les dieux; et vous, Berserkers' furieux, frappez les rochers de vos tètes brûlantes, et affrontez les vagues du Maelstroomî

» Voye^-vous , au pied du roc chairve et neigeux qui domine le golfe , paraître ce point noir qui s'approche et grandit ? C'est un frêle' ÏCalker qui glisse sur les montagnes de glace, sillonne audacieusement les vagues grondantes, et apporte dans vos rangs une noble vierge aux boucliers. L'armure des courageuses Skioldmaer brille sur sa poitrine , son attitude est noble et fière, et son regard

^ Ainsi se nommaient les bardes Scandinaves.

Kempes , en Islandais , signifie compagnon d'armes. ^ Berserkër , état habituel de démence et d'exaltation chez quelques gueniersdu nord.

^176perçant semble vous défier au combat. A sou approche, les guerriers s'inclinent vers elle; l'admiration a remplacé le désir de combattre y et mille cris de gloire saluent cette martiale beauté.

» Entonnez le chant du triomphe , sur vos harpes harmonieuses , Scaldes divins e t inspirés ; car c'est la reine des vierges guerrières, c'est l'amante chérie d'Odin qui vient vous apporter le fruit des amours du grand Dieu. Yoyez comme, à son aspect, tout rêvait une beauté nouvelle. La mer soulève en mugissant les vaisseaux couverts de guerriers , les vagues impétueuses semblent combattre avec les éclats du tonnerre, et les éclairs tracent des sillons de feu dans les gouffres du West- Fiord. Les esprits eux-mêmes séjournent sur les cîmes neigeuses et les Nymphes hyperboréennes , mêlant leurs danses folâtres à celles des Trools * , voltigent en chantant sur les brouillards en feu.

* Les Trools étaient chez les Scandinaves , les génies tics montagnes , dos fleuves et des forêts.

» Au milieu de cette fête de la nature , l'héroïne élève vers le ciel ses bras souples et nerveux. Son regard céleste exprinle toute la grandeur de son ame, toute la passion de son cœur. Toiit-à-coup , un éclat de foudre se fait entendre et les Soëkongars restent glacés d'effroi ; au même instant , la voûte céleste s'entrouvre, et Odin apparaît aux guerriers au milieu de sa cour immortelle. Encouragée par son regard , sa tendre amante déchire ses entrailles, et jetant son sourire divin à tous les guerriers des mers, elle leur présente l'enfant miraculeux qu'elle vient dé mettre au jour.

» Scaldes divins , chantez la gloire et la mort ! Kempes redoutés , arrosez dans le sang votre ardeur indomptable ! Nymphes Walkiries célébrez les dieux, et vous , Berserkers furieux , frappez les rochers de vos têtes brûlantes et affrontez les vagues du Maelstroom ; car c'est l'enfant de la gloire, l'indomptable Foolkodner qui apparaît au milieu des guerriers !

» Il est sorti du sein de sa mère, non point

— 178-* frêle et timide > tnais robuste et courageuli. Son cri n'est pas le vagissement de l'enfance ^ c'est le redoutable cbant de guerre : « Aux arîïies , guerriers courageux ! gloire à Odin î mort et honte aux lâches ! » Bientôt un nouvel éclat de la foudre se fait entendre ;, et une traînée de feu apporte à Foolkodner la redoutable épée tirping. * Aux armes ! guerriers du nord ; aux armes î Le fils d'Odin brandit l'épée miraculeuse; sa mère dirige son frêle Holker * ^ c'est dans le tumulte des combats qu'elle va se reposer des douleurs de l'enfantement.

» La mère et l'enfant ont chanté d'une voix terrible , et la soif du éarnage est entrée dans le cœur des guerriers. Les vagues s'agitent , les vaisseaux s'élancent sur la plaine houleuse^ etles chants belliqueux font retentir les voûtes azurées. Enflammés par la présence d'Odin ^ chaque guerrier défie un adversaire ; bientôt le carnage épaissit l'eau houleuse , et les têtes

* Tirping , épée miraculeuse fabriquée par les Nains. Holker, petite embarcation.

pâles, que le vainqueur suspend au haut des mats , s'entrechoquent en s'agitant.

» C'est du haut des Toutes du Walhalla * que le grand Odin préside à ces luttes sanglantes. Assis sur des crânes humains^ entourés d'épées flamboyantes , il suit avec orgueil les exploits de Foolkodner. Il semble avoir éteint , pour un instant , ce regard terrible qui brise les empires et répand ces torrens de lumière, que les] hommes ne peuvent contempler.

» Sur les marches de fer de ce trône sanglant, pétille une flamme noirâtre-, elle dévore les os des guerriers sans courage ; et il s" en élève une fumée épaisse qui réjouit le cœur du Dieu terrible ; car la punition de la lâcheté appelle son sourire comme la récompense de la valeur. Partout, dans ce séjour immortel, retentissent les chants de mort et de victoire; les Nymphes et les Walkiries^ par-

^ C'est ainsi que les Scandinaves nommaient le séjour céleste d'Odin.

^ Les Wa Hoiries présidaient aux ftHes du Wallialla".

courent ce clome immense , en vomissant des flammes ; et les cris des mourants , que le West-Fiord engloutit , viennent se mêler aux réjouissances du Walhalla.

)) C'est sous les milles regards des élus de la cour céleste, que Foolkodner ouvre la carrière à ses brillants exploits. L'enfant divin s'est à peine Laignë dans la vague sanglante ,. que déjà se répand dans son ame cette ardeur helliquevtse qui fait tressaillir les membres vigoureux Les fées Dvalines, président à ses premières armes. Il trempe son épée Tirping dans le sang de ses adversaires ^ et cette douce rosée fait grandir sa stature au dessus même du gigantesque Fium.

)) Guidé par l'héroïne qui lui a donné le jour, son Holker, rapide comme le vent,, sillonne la plaine sanglante. La mort accompagnée de son hideux cortège, règne autour de son épée Tirping , et d'horribles trophées de cadavres fïottans et de vaisseaux entr'ouverts laissent derrière lui les traces de sa course triomphale. Déjà de nombreux Soëkongars , qui naguère faisaient gémir l'onde sous leurs

vaisseaux , ont trempé de leur sang la garde de son glaive. Aglom^ jusques là invaincu , est tombe pourfendu jusques à la ceinture; plus loin, le vaisseau de Marrik s'est englouti sous ses coups, et les têtes des quatre frères Argurn flottent au mât de sou Holker,

)) Ivre de tant de triomphes , il parcourt avec orgueil cette mer couverte de ruines; il contemple avec joie , et ses nobles blessuriss et celles des ennemis vaincus. 11 atteint peu à peu ce degré d'exaltation frénétique qui ac^ quiert aux guerriers le titre si pompeux de Berserker. Alors il entrouvre ses blessures , ses regards lancent des tourbillons de feu , il broyé entre ses dents les crânes de ses adversaires , et lance dans les airs leurs cadavres nautiles.

» Cette fougue du guerrier enfant , fait naître l'admiration d'Odin lui-même; et , après, un jour de combat, il le juge digne de jouir, près de lui de la gloire éternelle. A sa voix les voûtes du Walhalla retentissent d'un crid'allégresse, et le divin Sleiper descend sur la. plaine sanglante , revêtu de sa housse de crâ^

nés humains. Le messager des dieux approche de Foolkodner , fait asseoir le héros sur son dos flexible, et reprend son essort vers le Walhalla.

» Mais un cri de désespoir s'élève des rangs des guerriers. La valeur et le courage semblent s'être envolés avec Foolkodner , et loin de lui les Kempes et les Soëkongars ne retrouvent plus que faiblesse. Alors ils élèvent leurs armes vers les cieux, et redemandent à grands eris Foolkodner. Telle après vin soleil radieux, apparaît la pâle clarté de la lune , sans force et sans splendeur, aux mortels habitués à la vive clarcé du jour.

» Odin a tressailli sur son trône de fer , et son regard bienveillant est descendu sur la terre pour calmer la douleur des guerriers. O rois des mers! cessez vos chants lamentables ! Odin a compris vos regrets , le cheval céleste modère sa course , il redescend parmi vous pour rendre Foolkodner à la carrière glorieuse qu'il a si vaillamment commencée. En effet , Foolkodner s'élance de nouveau au

milieu du combat, et mille actions de grâces font retentir les échos du West-Fiord.

» Scaldes divins , chantez la gloire et la mort! Kempes redoutés, arrosez dans le sang votre ardeur indomptable! Nymphes Walkiries^ célébrez les dieux • et vous, Berserkers furieux, frappez les rochers de vos têtes brûlantes, et affrontez les vagues du Maelstroom !

))De toutes parts, le carnage a recommencé. Ici , Stroolkin le furieux , poursuit le gigantesque Fium sur son Drakar immense. Sa tête dépasserait celle d'un cavalier monté sur son cheval rapide , il lance ses rameurs , et d'un coup d'épée, il entrouvre les ais du navire de son adversaire. Fium pousse un cri de fureur, et il disparaît sous les flots en brandissant son impuissante épée.

)) Plus loin le héros du Wener^ sur le cas-, que duquel, mille bras impuissans ont brisé leurs glaives , dirige son Snekkar * indestruc-

*'Snekkar, vai^eaii de la plus grande dimension.

tible, contre celui d'Olaf. Ce dernier présente sa proue d'airain ; mais le choc de son adversaire le fait craquer , et il disparaît sous les ondes. Le brave Olaf s'élance de son vaisseau entrouvert sur celui de son adversaire , et tous deux se livrent un combat acharné qui ne finit que par la mort du héros du Wener.

)) A cette vue, Maërs franchit les vagues sur son Snekkar aux hautes tours. Il veut venger la mort de son illustre frère d'armes; mais Olaf évite sa rencontre, et Maërs, ne pouvant arrêter la vitesse de son Snekkar , vient frapper contre le roc... Ainsi se brise en éclats celui que mille tempêtes avaient frappé impunément.

» Cependant y au milieu de tant de hauts faits, l'orient se voile, les brouillards étendent sur les monts leur manteau lugubre, leur longue chevelure sillonne la neige des montagnes; peu à peu la mer et le continent, les forêts et les montagnes mélangent leurs couleurs, et tout reste enseveli sous la cuirasse impénétrable de la nuit. Mais les Trools , protecteurs des combats , n'abandonnent point

•^ 185 — Foolkodner et ses compagnons de gloire. Génies secourables ils chassent les voiles de la nuit jalouse devant leur chevelure flamboyante^ les accens des harpes célestes vien^ nent encourager les guerriers , et une aurore boréale embrasant les cieux, vient jeter une clarté nouvelle sur les combats du West- Fiord,

» Dôme resplendissant de pourpre et d'or , elle élève sa tête orgueilleuse jusqu'au trône de l'éternel; un brillant arc-en-ciel couronne sa blonde chevelure , et quatre pilastres de diamants la retiennent dans les airs. L'Islande aux glaces enflammées , les orcades brumeuses , le Wener blanchi , le ladoga argenté de glaçons servent de piédestal à ces colonnes magiques.

» Scaldes divins^ chantez la gloire et la mort! Kempes redoutés , arrosez dans le sang votre ardeur indomptable ! Nymphes Walkiries, célébrez les dieux ; et vous^ Berserkers furieux j frappez les rochers de vos têtes brûlantes y et affrontez les tourbillons du Maelstroom !...

Ici, Alain Gelu fut forcé de suspendre sa lecture^ devant une vaste lacune de pages salies, vermoulues, encrassées par les mites et les rats.

— Oli î la, la, la, s'écria-t-il tout étourdi par tant de choses miraculeuses; qu'est-ce que tout ceci, bonté divine? Des Drakars, desSoëkongars , des Kerapes et du sang ! Par ma mère , si je ne retrouvais devant mes yeux les étagères de mon parrain, je croirais m être égaré dans la poche de quelque sorcière. Pauvre Foolkodner ! que je bénis le sort d'avoir fait tomber sous ma main ce poème précieux, tout juste assez tôt pour te conserver quelques jou^s de gloire. Je prévois que ces maudites souris te préparaient dans leur estomac un tombeau fort obscur , d'où pas un rayon de gloire n'aurait jailli sur la postérité.

Se trouvant ainsi arrêté dans sa marche curieuse , Alain fut naturellement porté à revenir sur ses pas pour réfléchir sur le néant des choses humaines. Quel était ce héros sans enfance et sans faiblesse ? Quel était ce peuple sanguinaire et furieux , cueillant des lauriers dans les champs de carnage et sur les gouffres des mers ? Quelle était cette épée divine , ce

^ 187 clieval aux ailes de vent ? Quel était ce singulier poème enfin y une histoire ou une plaisanterie, un conte ou une chronique? Alain s'adressa toutes ces questions ; mais son travail fut sans succès ; car le pays , il ne put le trouver ; le peuple , il ne sut le reconnaître ; et quand au Walhalla y il n'osa point décider si c'était un paradis ou un enfer. Cependant , il voulut éclaircir la chose , et traversant avec courage les débris du parchemin il atteignit le passage suivant :

(( Et quoi? pauvre Nomenaël, tu espères pouvoir opposer à Foolkodner un bras assez puissant pour résister à ses désirs ? penses-tu donc que son épée, sous laquelle les rochers eux-mêmes se brisent, aille tomber sous les coups de ta débile main? chasse ces idées trompeuses, Nomenaël ta noble fille règne en souveraine sur le cœur du Soëkongar de Borgholm , et une égale renommée de gloire et de noblesse, de courage et de beauté écrira à jamais leur nom dans l'avenir. Si Ekla, ta noble fille, se refuse encore à livrer, sans détour, ses charmes et sa liberté; c'est qu'elle s'estime un prix assez grand pour vouloir

faire acheter sa main par des actions éclatan-. tes; mais Foolkodnerne recule devant aucuu obstacle, et il saura l'acquérir par des travaux surnaturels.

» Dans cette immuable pensée, Ekla quitte l'habitation de son père , et se rend dans son palais de glace, bâti sur les bords de Wener. Là , promenant sous les hauts sapins , à la chevelure blanchie de glaçons, elle fait venir auprès d'elle le petit nain formidable, que la fée Abtac soumit à son pouvoir : « O toi , )) lui dit-elle , dont le regard pénétrant peut » compter les grains de sable que la mer roule )) dans son vaste sein ; toi qui sais entendre la )) toison des agneaux croître sur leurs épaules , )) va vers le guerrier Foolkodner qui remplit )) le monde du bruit de sa gloire , et dis-lui » d'une voix assurée :

» Héros fameux , que l'univrers redoute ,^ )) penses-tu bien que la princesse Ekla soit » effrayée de tes projets? tu portes lepée di- » vine, la princesse n'a qu'un javelot; la peau i) d'un monstre marin a formé ta cuirasse , i) elle ne porte qu'une légère tunique d'her-

!>) mine ; tu te nommes Foolkodner; elle n'est » qu'une jeune fille connue à peine ; mais son » courage effacera toutes ces différences ^ et )) suffira pour braver tes vaines fureurs, elle )) vient te défier par ma voix , et fixer à de- » main le duel qu'elle te propose.... demain )) au lever de l'aurore, tu la trouveras sur la » glace de Wener ; non point à la tête de ses (( champions nombreux j mais seule, avec loi 3) pour adversaire. »

)) A peine les derniers ordres d'Ekla avaient été donnés , que déjà le petit nain était près du héros de Borgholm, et lui transmettait les volontés de son amante. Foolkodner le reçut avec une satisfaction indicible; car il croyait tenir déjà la douce récompense que ce combat lui faisait espérer. Le soleil commençait alors à descendre vers les montagnes neigeuses, et la longue nuit qui le séparait de l'aurore lui paraissait ne devoir jamais quitter les cieux. 11 s'agitait avec impatience sur la plaine glacée, et tout le temps que les étoiles brillèrent, il chargea d'imprécations l'aurore paresseuse/

- 190 ~ » Scaldes divins chantez la guerre et l'amonr î Nymphes walkiries, joyeuses et folâtres, versez la volupté sur les amans! Et vous belle Frigga *, au doux surire, au cœur joyeux, protégez le fils de la gloire; que le grand Odin grandisse son courage; car il va combattre pour la beauté.

» Enfin, l'aube gracieuse agite doucement ses ailes, et la nuit épaisse roule les plis de son manteau. Les premières heures du jour ont à peine blanchi les monts hyperborés, que déjà le Soëkongar de Borgholm promène son anxiété sur la glace du Wener; et, dans l'impatience de la victoire qui doit lui être payée un si grand prix, il boit dans son casque le sang échappé à sa dernière blessure.

)^ Mais il est bientôt réveillé de ses réfïexionspar un bruissement énorme. Il se tourne, et aperçoit la forêt voisine, qui agitait sa tête, avec un bruit semblable au craquement

* Frigga était l'épouse d'Odin , la reine des cieux , la déesse des amours. Après avoir partagé les périls de la carrière belliqueuse d'Odin, elle s'i'tait percée de dou7,e coups de poignards pour montcn* avec lui dans le Walhalla.

d'une mer glacée. Son attention redouble , il dirige son regard vers le point le plus ébranlé de la forêt, et il distingue une tête hideuse qui domine les plus hauts sapins, et s'ouvre un passage sur les débris des arbres renversés.

)) L'image d'Ekla aux cheveux ondoyants, au sourire gracieux, à fui du cœur du Soëkongar. Il n'a plus devant ses yeux qu'un géant immense, informe, dont la démarche embarrassée , se balance lourdement dans la plaine. La terre glacée craque avec fracas sous ces pieds arrondis, sa respiration dissipe les brouillards, sa chevelure de crins se dresse vers les cieux en poignards menaçants ; et cependant, l'or et les pierreries , qui ornent ses cheveux et ses bras , ne laissent point douter qu'une main noble et délicate n'ait travaillé à sa toilette. Autour de lui s'agitent quatre bras armés de glaives, et sa voix effrayante fait mugir l'ouragan.

)) Le géant approche du Soèkongar, et lui dit avec cette assurance dédaigneuse , fille d'un orgueil insensé : (( Héros redouté qui te

^ 192 - M crois invincible ; voici celui que la fille dé » Nomenaël envoie vers toi pour le couper la » tête, et la lui apporter; ma haute stature et » le nombre He mes bras, te feront compren- )) dre aisément quelle serait la vanité de ton » courage, et linutilitéde tes efforts. Ton seul » devoir est donc de te résigner au désir de » celle que tu adores , et de me livrer sans )) murmure cette tête qu elle attend. »

)) La voix du géant a fait trembler les forêts d'alentour; mais elle n'a pu ébranler le cœur de Foolkodner. Il mesure d'un regard dédaigneux la stature de son adversaire , et brandit son épée pour lui porter défi. A cette vue, les bras du géant se soulèvent, et leurs quatre glaives menacent le tête du héros; le péril est imminant, la belle Ekla, ellemême, assise sur la terrasse du palais, a tremblé pour les jours de son amant. Le courage et l'inspiration ne sont pas infidèles à Foolkodner. Trop petit pour percer le cœur du géant, il frappe trois coups de tirping sur la glace du Wener; le lac craque , s'entrouvre et le monstre chancelant , pousse un horrible cri , et disp;iraît sous les eaux.

» Il s est écroulé comme un rocher ébranlé par la foudre ; ses hurlemens affreux ont fait trembler l'épée Tirping elle-même et sa tête seule domine encore les glaçons. Epouvanté de la mort qui le menace, il se débat sous les débris glacés comme ces immenses poissons que la tempête a jetés sur le rivage. Il veut même ajouter à sa défaite la plus honteuse des lâchetés, et demander grâce au héros que naguère il regardait avec mépris j mais Foolkodner ne répond à sa prière que par un regard terrible, et, saisissant sa chevelure hérissée, il sépare cette tête horrible de ce corpâ informe et hideux.

» Scaldes divins, chantez la guerre et l'amour! Nymphes walkiries joyeuses et folâtres, versez la volupté sur les amans ! Et vous belle Frigga , au doux sourire , au cœur joyeux^ protégez le fils chéri de la gloire , il vient de triompher pour la beauté.

)) Le sang du monstre a jailli au-dessus de la tête de Foolkodner , rouge et brûlant

comme le A^eyser et TEkla ^ Le vainqueui' impatient d'offrir à son amante ses sanglante s trophées^ abandonne le cadavre à ses dernières contorsions, et court vers le palais d'Ekla, chargé de la tête ëcumante , qui laisse sur* son passage un ruisseau d'écume et de sang. Pendant ce combat terrible , la princesse avait tenu ses regards fixés sur les deux adversaires ; et, au rugissement que le géant avait fait entendre en s'abimant sous les eaux, un cri de joie était sorti de sa bouche , puis elle s'était penchée sur la rampe de la terrasse, et elle semblait appeler le héros auprès d'elle , par les battemens de son cœur , et les flammes de son regard.

)) Cependant Foolkodner approche aved assurance ;, impatient d'obtenir le prix de ses exploits : (( Fille de Nomenaël, dit-il d'une(voix » émue, le géant que tu as envoyé contre Fool- » kodner; est une preuve du mauvais choix » que tu fais de tes défenseurs ; au lieu de la » tête que tu lui avais demandé, c'est la sienne

1 Le Veyserestune fontaine d'eau bouillante située en Islande, non loin du fameux volcan l'Ekla.

» que je t'aporle; et maintenant, vainqueur du » monstre qui me séparait de toi, je viens te » demander le prix de mes travaux. » Alors ouvrant ses bras, il voulut presser contre son sein son amante chérie; mais un regard sans pitié vint arrêter son impatience; la princesse fît taire avec courage les sollicitations de son coeur, et repoussant la main du héros, elle lui dit d'une voix pleine de dignité :

)) Noble Soëkongar ! la fortune semble » vous protéger pour aplanir devant vous » tous les obstacles qui nous séparent; les )) deux champions, que mon père avait pla- » ces à la porte de mon palais , ont trouvé la )) mort en vous en défendant Tentrée. Bientôt » après, le dragon qui les avait remplacés, à » éprouvé un sort également fatal; mainte- » nant enfin, cette tête qui roule à mes pieds, » semble exprimer , par les rides de la mort, » que toutes les forces humaines ne sont que )) jeu d'enfant pour le Soëkongar de Borgholm.

» Cependant quel que soit le prix de tant )) de victoires^ ne pense pas que la fille de » Nomenaël s'estime assez peu pour croire le

» don de sa main payé au prix de trois corn* )) bals. Foolkodner ! les travaux sont à peine » commencés pour celui qui veutparvenir jus- » qu'à la fille des rois î désormais , ce n'est plus » le géant^ ce n^est plus le dragon que tu auras » à combattre^ c'est la fille de Nomenaël^ c'est )) Ekla seule ^ qui se fait Skioldmaer * pour te » défier au combat; elle ne suscitera contre toi )) ni les maléfices de la fée Abtak, ni les trools » redoutables ; c'est seule avec toi qu elle pré- » tend se mesurer. Aux armes ;, Foolkodner î « appelle sur toi la protection des dieux.

)) Ces paroles ont jeté le désespoir dans l'ame de Foolkodner^ «Femme cruelle, et sans » pitié! s'écria- t-il avec douleur, après avoir été » trompé ce matin d'une manière si désespé- » rantej comment pouvoir me fier à ta pro- » messe ! comment pourrai-je espérer de te » trouver demain sur la glace du lac, lorsque » ce matin, jeny ai rencontré qu'un borrible )) géant! — Si j'ai manqué à ma promesse^ ré- « pondit la princesse, c'est que tu n'avais pour

* Skioldmaer, en Islandais, signifie vierge au bouclier : he'roïn e.

» garant que les paroles légères d'un esclave. j) Aujourd'hui, au contraire, tu as, non-seulei) ment mes propres discours, mais encore cette » épéequema main agite, et qui n'attend qu'un )) mot de toi pour te suivre au lieu du combat » ou t'y précéder. »

» A ces mots , Ekla s'élance hors de son palais, et, rapide comme le renne, elle glisse sur la glace argentée. Une tunique d'hermine couvre ses blanches épaules et laisse à découvert son genou et sa jambe gauche. A sa main, brille une épée flamboyante; sur ses lèvres règne avec majesté le sourire aimable de Frigga, et dans son regard le courage belliqueux d'Odin.

» Scaldes divins, chantez la guerre et Tamour ! Nymphes walkiries, joyeuses et folâtres versez la volupté sur les amans ! Et vous belle Frigga, au doux sourire, au coeur joyeux, protégez le fils de la gloire, que le grand Odin grandisse son courage; car il va combattre contre la beauté !

)) A la vue de tant d'attraits, qui semblent

réunis pour conquérir le monde , Foolkodner reste muet de plaisir et d'horreur ^ d'un côté cette main blancliequi se prépare à fracasser sa tête, de l'autre ;, l'épée Tirping qui s'agite malgré lui et menace de si séduisans attraits; tout cela jette son ame dans une anxiété qui paralise son courage. Mais Ekla vient réveiller son ardeur martiale: (( Soëkongar de Borgholm ! » s'écrie-t-elle d'une voix forte, ton adversaire )) est devant toi , d'où vient que ton épée est )) encore timidement baissée vers la terre. y) Qu'est devenue cette ardeur martiale que » l'univers admirait? Aux armes promptement! )) et que ton bras invaincu tombe sur cette )) glace, à côté du cadavre du géant. ))

» Ces paroles prononcées d'une voix terrible ont , pour la première fois , imprimé au coeur du Soëkongar un mouvement de terreur. Cependant il se met sur la défensive ; car Ekla lui a déjà porté quelques coups. Encouragée par un premier succès, elle redouble d'impétuosité et de courage; l'épée Tirping soutient plusieurs cbocs avec avantage; mais, paralisée par la crainte de blesser la Skioldmaer , elle I

cède, et tombe des mains du héros aux pieds 1 4e la jeune princesse.

» Foolkodner a poussé son'premier cri d'effroi; car il vient de connaître la défaite. La protection d'Odin et l'épée divine ont été impuissantes pour résister à la courageuse princesse, et Foolkodner a ployé le genou devant son vainqueur. Alors l'héroïne , calme dans sa victoire , repose son regard magnanime sur le Soëkongar soumis, presque tremblant. Elle appuya son épée sur cette noble tête , qui défia les glaives de tant de guerriers, et se plaît à lui faire éprouver tout le poids de la défaite ; mais elle abandonne bientôt le regard cruel pour le sourire amoureux, et, lui tendant une main caressante , elle le relève de cet abîme de doulear.

» Le héros passe du désespoir aux transports du plus ardent amour; il tombe dans les bras de son amante. La jeune Skioldmaer ne peut plus arrêter les désirs de son cœur , elle respire avec délices l'haleine brûlante du héros, son coeur frappe violemment sa poitrine. I\re d'amour , transportée dans une autre vie , elle place sa main dans celle de Foolkodner , et tous deux , élevant leurs regards vers le trône d'Odin , se jurent sur leurs épées un amour éternel.

» Scaldes divins ^ chantez la gloire et l'amour! Nymphes walkiries, joyeuses et folâtres , versez la volupté sur les amans ! et vous helle Frigga ^ au doux sourire , au cœur joyeux , applaudissez au fils chéri de la gloire; car il vient de triompher de la beauté! »

Vous voyez ^ lecteur , que c'était une chose fort singulière que ce petit poème Scandinave; mais il ne faut pas croire que toute la singularité fut de son côté ; car la physionomie qu'Alain Gelu faisait pendant sa lecture était d'un effet assez pittoresque pour mériter d'être remarquée. Qu'on se représente^ en effet, un jeune homme parisien du quatorzième siècle, nourri , élevé , claquemuré dans les rues de la bonne ville ; obligé d'aller dérober quelques bouchées de grand air aux environs de la tour de Nesle ou de l'abbaye St.-Antoine, n'ayant vu de sa vie image de bataille que dans les carrefours^ et ne pouvant concevoir quelque chose de plus sublime que l'éloquence de m.aître Graciu; qu'on se représente, dis- je, ce pauvre Alain transplanté tout-à-conp dans le tourbillon de la vie barbare, au milieu d'une société remuante et indomptée , et l'on con-

cevra quel devait être son ëbaliissement. Cependant , les premières pages de ce drame le trouvèrent silencieux et sobre de réflexions ; tout étourdi parce monde nouveau, ce n'était qu'en tremblant qu'il osait avancer y craignant à chaque pas de glisser sur les glaces , à chaque mot de heurter à une hérésie; mais quand arriva l'aventure amoureuse, il devint d'un bavardage démesuré : c'était des oh ! oh ! des pasque bleu! des rides au front, de grands yeux extasiés ; pas une strophe , pas un mot ne pouvait avancer en confiance. Le géant, le Wener, l'amour du Soëkongar, la méchanceté d'Ekla,, tout venait se briser contre ses intarissables exclamations; il se demanda même très-sérieusement comment une telle dame n'avait pas été traduite devant le parlement d'amour par son trop complaisant Foolkodner, et condamnée au bannissement des biens et services de courtoisie , comme cela arrivait de son temps à mainte belle grande dame.

Quand il voulut reprendre sa lecture , Alain fut fort contrarié de voir que la nuit de noces avait été complètement dévorée par les rats. Alors, semblable au Marins^ assis sur les raines de Carthage , il donna un pro-

fond soupir à la cruauté du destin, et il avança en tâtonnant au milieu des feuillets dévastés,

(( La disette a appelé l'horrible faim dans la patrie des héros. Ce monstre dévorant, au corps maigre^ à la houclie énorme, agite sur la terre son soufle empoisonné. Fille de l'enfer et de Loke * le mauvais, la rage seule est dans son cœur , et le bandeau de l'aveuglement écrase ses yeux dans leurs profondes or-^ bites. A son approche , les moissons fuy ent au loin derracinées par les tempêtes ; ses mains tremblantes balayent les capitales et les empires ; souvent même , assise sur les bords de la mer, elle promène ses mains crochues sur la surface de l'onde , et rapporte à sa bouche les rapides Drakars , où les malheureux mortels avaient cru trouver un asile.

)) Cependant les humains qui ont survécu à sa première voracité , veulent encore tenter un effort. Les rois et les iars se réunissent et le Thing ^ est formé. Hélas ! la douleur et

* Loke était le Dieu du mal dans la mythologie Scandinave. ^ Thing, tel était le nom que les Scandinaves donnaient à leurs ïissemblées nationales.

le desespoir semblent avoir chassé la sagesse du cœur des hommes; le Thing l'appelle à son aide ; mais l'atrocité seule vient présider le conseil. O vieillards! toujours respectés! Enfans timides^ la joie de vos pères! pleurez sur votre sort^ et sur l'aveuglement du Thing ; car c'est vous que des parens barbares vont immoler a. la faim implacable ^ pour appaiser sa fureur , et lui acheter quelques jours de vie. Tout espoir semble s'évanouir ; les peuples eux-mêmes applaudissent à cette décision cruelle ; les bourreaux aiguisent leurs haches ; les têtes des vieillards et des enfans vont tomber.

» L'horrible faim a compris ses apprêts lamentables y et ses dents de fer grincent avec une joie infernale sur les têtes des humains; mais , au moment du sacrifice , une voix secourable se fait entendre. C'est Foolkodner qui vient arrêter la hache des bourreaux, et parler aux hommes de gloire et de valeur, mots que la faim semblait leur avoir fait oublier. Par lui y on apprend qu'il est , vers le sud, des régions bienheureuses, où la disette n'a jamais pénétré; jamais, dans ces fertiles pa-

rages, leshurlemensdumonstrenese sont fait entendre , et les lauriers innombrables y élèvent leurs rameaux^ au milieu d'éternelles moissons.

» Des acclamations enthousiastes ont salué le conseil de Foolkodner. Et les peuples demandent à grands cris, qu'on leur indique le chemin de ces régions fortunées. Foolkodner la leur révèle ; mais la nation tout entière ne peut prendre part à tant de gloire et à tant de travaux. C'est donc au sort qu'on en appelle pour désigner les membres de cette expédition. Animés d'un sentiment unanime , les peuples se divisent en douze parties égales, et trente mille guerriers sont appelés à chercher sur les mers une nouvelle patrie. Aussitôt une ardeur chevaleresque fait battre tous les coeurs, et trente mille cris confient à Foolkodner le soin glorieux de conduire l'entreprise.

» Mais avant de courir à de si grands travaux, Foolkodner veut éprouver ceux qui doivent partager sa gloire. Il réunit ses nom- 1 breux compagnons dans son vaste palais , et

îà, les faisant lutter de force» de courage et d'adresse , il n'admet autour de lui que les descendans de la race des rois , qui peuvent soulever la pierre énorme qui lui sert à comparer leurs forces à la sienne ; pierre que dix hommes ordinaires ne peuvent soulever. Ces apprêts terminés , ils montent sur leurs Drakars légers et solides, et font entendre leur chant de gloire.... Tremblez régions du midi, car votre existence est révélée , et les guerriers du nord ont fait entendre leur chant de départ.

» Ce n'est qu'après des périls sans nombre des hauts faits inouis, des combats innombrables , que Foolkodner rentre dans sa patrie y chargé de butin et de gloire. Sur son Drakar qui ployé sous le poids des richesses, brille la courageuse Ekla , la compagne fidèle des travaux du Soëkongar. Son vaisseau est suivi de cent autres Snekkars, ornés de riches dépouilles. La mer semble gémir sous le poids de tant de richesses, et les guerriers courageux fendent l'onde écumante en chantant, au bruit de leurs rames, les plaisirs de la

~ 206 guerre la gloire de la piraterie. Entourés dé nobles captives ^ ils charment leurs loisirs par des boissons enivrantes et les caresses de l'amour. Foolkodner seul n'a pu trouver chez les peuples vaincus une beauté plus noble, plus fière que la belle Ekla, et elle continue à régner sur son cœur.

» Bientôt ils aperçurent à l'horizon , le rocher des deux frères ; mais les deux fantômes l'avaient abandonné pour rentrer dans la solitude du tombeau. Alors Noèrmer , le scalde inspiré ^ qui charmait les loisirs de Foolkodner, prit sa harpe et chanta la mort de ces deux fils de Sivald. Il raconta comment ces Berserkers , qui mangeaient des charbons ardents et dansaient dans le feu, eurent un jour querelle poin^ le partage du butin, et s'entretuèrent sur ce roc désert. Depuis lors, ils sortent toutes les nuits de leur tombeau , et reviennent, à l'heure où ils perdirent la vie , faire couler des flotsde sang sous le tranchant de leurs épées.

» Peu-à-peu, cependant , on approche du rivage; l'aspect de la patrie a fait tressaillir

tous les cœurs; mais le vaisseau de Foolkodner^ énormément chargé, n'avance qu'à pas lents, et semble menacer de disparaître dans l'abîme. Cependant , qu'elle que soit l'imminence du péril, le Soëkongar refuse de jeter à la mer le fruit de tant de victoires, et la courageuse Ekla se joint à ses guerriers pour le fortifier dans sa résolution.

» Bientôt le danger menace d'avantage , et la terre n'est plus qu'à la distance d'une journée. Dans cette cruelle alternative, Ekla propose une action qui doit étonner les héros, et tous les Kempes y répondent par des cris d'enthousiasme ; lintrépide héroïne se précipite dans les flots, ses nombreux compagnons imitent son exemple, et c'est à la nage qu'ils atteignent leur patrie. Foolkodner resté sur son drakar devenu plus léger , aborde bientôt le rivage, il revoit sa patrie avec une joie inconnue; mais avec une joie plus grande encore, il retrouve sa courageuse Ekla , enentourée de ses Kempes fidèles.

» Foolkodner à retrouvé sa patrie; mais de longs jours de bonheur ne devaient pas

^ 208 — couronner une carrière si glorieuse. Profondément irrité contre Loke le dieu du mal , qui rend son Ekla stérile , le héros s'arme du glaive de la vengeance , et veut pénétrer dans l'horrible Niflhein ^ sous une montagne déserte, où l'herbe n'a jamais pu élever ses branches timides , l'oiseau porter son vol , le soleil répandre sa lumière argentée, s'ouvre la porte de ce séjour de la souffrance. Foolkodner s'y précipite avec ardeur , et , après avoir parcouru les replis tortueux d'un labyrinthe sombre, il arrive sur les bords du lac verdâtre, que les démons formèrent avec le poison des serpens.

» C'est là que gémissent, dans un désespoir éternel, les lâches (jui ont tremblé devant la mort, et les adultères qui parjurèrent leurs sermens d'amour. Jamais ces bords lamentables n'entendirent d'autre bruit que les gémissemens des damnés. Loke le mauvais, seul sur les bords de l'abîme , promène çà et là sa marche boiteuse, et roule ces yeux verts dans leurs orbites calcinées j Foolkodner l'aperçoit

* Niflhein, enfer des Scandinaves.

à travers les exhalaisons brumeuses; il marche droit à lui; l'un Tautre ils se regardent étonnés et furieux; Foolkodner, transporté^ veut fondre sur l'ennemi de son amante, mais la terre s'écroule 5 et, au moment où il allait terrasser ]e dieu du mal, son pied glisse dans les eaux empoisonnées du lac. Au même instant, le héros sent le poison mortel circuler dans ses veines , il veut ressaisir ses forces pour écraser le démon ; mais ^ vaincu par la souffrance, le glaive échappe de ses mains, et il se traîne avec peine hors de ce séjour de la malédiction.

» Bientôt, il revoit la lumière et le sol de sa patrie ; mais il n'est plus ce Berserker redoutable , dont les narines gonflées d'indignation semblaient répandre des flammes. Le cœur du héros ne bat plus dans sa poitrine , l'ardeur aventureuse du Soèkongar ne brille plus dans ses yeux. Livré à une combustion déchirante , ses os se ramolissent , se cassent dans les jointures, et ses chairs, délivrées de tout lien, deviennent plus informes que celles du géant du Wener. Dès-lors , sa douleur ne lui accorde plus aucun repos ; à grands cris il appelle la mort ; mais la mort , cette grande

consolatrice , demeure sourde à la prière du malheureux, et Loke triomphant poursuit à son gré sa vengeance.

)) Voyez-le couché sur les bords de la mer, qui vient gronder et se briser contre son crâne. Voyez-le, sans imagination et sans ardeur, s'enfoncer dans les mers d'OEland ; ses longs bras fouillent les profondeurs des mers , il en retire les débris des flottes submergées , des armées détruites , et il rit de tout cela , l'insensé ; car sa raison est bouleversée par la souffrance. A la vue de tant de misères , entassées sur une tête jadis si glorieuse. Les vagues du West-Fiord semblent calmer leur fureur; leurs mugissemens empruntent un accent de tristesse , et ils viennent battre les pieds du héros avec des chants d'admiration et de douleur.

» Mais une voix s'est fait entendre, altérée par la douleur, brisée par les sanglots, et le cœur de Foolkodner en a été ému ; attentif, il balance sa tête pour chercher des yeux fauteur de ces pénibles accents ; on dit même qu'une larme roula dans sa paupière ; car il

venait de reconnaître la malheureuse Ekla, Depuis long-temps la noble Skioldmaer courait à la recherche de son amant perdu; elle avait parcouru en pleurant maint rivage^ et le fleuve de ses larmes n'avait pu ramohr la vengeance implacable du Dieu du mal.

» Avec crainte et désespoir Ekla approche de Foolkodner. Elle essaye , par de douces caresses ^ de ramener le héros à des pensées de gloire et de bonheur; mais ces paroles qui naguère faisaient battre son cœur de volupté , ne lui inspirent plus que fureur. Le souvenir des beaux jours, qu'il ne doit plus revoir, transporte ses sens au dernier terme de la folie. Sa tête bouillonne y ses narines jettent des flammes, il saisit froidement Ekla, et, la jetant avec fureur contre une roche hérissée, il fait voler en éclats cette tète si belle.

)) Insensible et froid après ce crime horrible, Foolkodner prend sur ses genoux le cadavre mutilé d'Ekla , et entonnant d'une voix terrible le chant de ses exploits, il fait accourir «sur le rivage les Kempes et les Soèkongars effrayés. Mais des gémissemens doulou-

-^212reiix ne tardent pas à succéder à ces chants de triomphe j l'implacable Dieu du mal apparaît dans les airs y il dirige sur la victime son rire infernal j et un nuage de sang dérobe aux spectateurs le dénouement de ce drame lugubre. Un dernier soupir se fait encore entendre, le sang corrompu du héros se répand sur les vagues agitées ^ et les guerriers s'éloignent en poussant des cris d'horreur.

» Noble et courageux Soèkongar ! jamais tu n'avais pâli devant le danger ^ jamais tu ne fus las de porter la mort et les blessures, jamais tu ne fléchis devant les images des dieux; leur sac^'ifier te paraissait faiblesse ; ton épée seule fut ton Dieu, ta religion fut ton courage ; et cependant la douleur a vaincu ta vaillance, et la mort a vaincu ta douleur

Ainsi finissait ce singulier petit poème. Le dénouement était brusque, terrible , et Alain Gelu en fut tellement saisi, qu'il laissa tomber le parchemin sur ses genoux, son menton sur sa poitrine, et il se dit au milieu de profondes méditations :

— Te voilà donc mort, pauvre Foolkod-

ner ! Après de si longues souffrances j te voilà mort comme tu as vécu ! sans recommander ton ame à DieuJ^ sans jamais^ appeler un seul sacrement à ton aide. Ce que c'est que de nous cependant ! Et comment se peut-il faire qu'après avoir été si grands sur la terre, nous puissions être si petits dans les cieux? Voilà bien des siècles que ces choses là sont arinvées, et de nos jours il s'en passe encore de semblables. Si Foolkodner reçut pour tout baptême le sang que son èpée faisait jaillir autour de lui, moi, tout aussi malheureux y j'ai été baptise avec de l'eau si sale, que l'on a mis en doute la validité de mon titre de chrétien. Foolkodner naquît au milieu d'une bataille, moi je suis venu au inonde au bruit d'un tintamarre d'enfer, que le populaire faisait contre M. le Prévôt. Notre héros mourut sans absolution , le pauvre Alain est sur le point d'être brûlé comme Viklelîste * et si le Soëkongar mourut géant, quoiqu'il fut né petit, moi je suis petit, mais peut-être aussi que je mourrai géant ; aussi géant que maître Albert-le-Grand , ou Monseigneur Duguesglin. Qui diable sait sur quel cheval de bataille Alain Gelu est destiné à monter ?

Aussitôt y notre penseur se leva avec une sorte d'empïiase , et il dirigea vers le ciel un regard inspiré, comme s'il eût conclu de cette comparaison qu'il fournirait, lui aussi, matière à quelque poème. Il y avait en cela de la folie, sans doute; mais l'homme est ainsi fait, il veut toujours ressembler à ses prédécesseurs les plus illustres , même par leur plus mauvais côté, ne fut-ce que pour justifier son orgueil^ et se juger lui-même capable de tout essayer , même de se rendre immortel» Or , nous pouvons bien voir au dix-neuvième siècle que l'homme n'a guère changé depuis le quatorzième. Exalté par les souvenirs de ces temps héroïques, x4Iain Gelu sentit la dose de son petit amour propre , augmenter à vue d'oeil ; peu à peu le courage et la valeur se pressèrent dans son ame , il promena avec agitation, et il songea sérieusement à devenir un héros , pour mieux tenniner sa comparaison avec Foolkodner.

— Ainsi donc , messire Foolkodner, vous êtes tout glorieux d'avoir vécu en véritable mécréant; mais il me semble , morbleu î que votre serviteur Gelu a mené vie d'assez mauvais catholique, pour avoir quelque valeur

auprès de vous. 11 ne s'est joint que trop à ces maudits écoliers lorsqu'ils allaient jeter des os de chapons sur la porte de rarchevêché , les jours de carême et de vigile ; et s'il a obtenu le titre d'archevêque primat des flâneurs de Paris ^ c'est que nul^ plus que lui, n'a bar* bouille des viriles partes in unguinibus midis sur les façades des couvents. Oh ! oh î soyez sûr que si nous réglions nos comptes de mécréances, je serai bientôt au pair avec vous. Il ne me reste donc qu'une chose qui m'embarrasse; c'est de m'expliquer comment il se fait que vous soyez un si grand homme , tandis que je ne suis encore qu'un pauvre diable qui n'a pu trouver quatre cents sols parisis, ni assez de courage pour arracher une jeune fille des mains d'un vieux sorcier ; mais patience, s'il vous plaît; toute poitrine est assez grande pour loger un cœur de héros , et puisque j'ai été tout aussi mal baptisé que vous, je veux participer aux mêmes avantages. Oui morbleu ! je vois qu'il n'y a rien à gagner à faire le dévot î Et puisque M. Foolkodner sut terrasser les géans et les dragons , tout en reniant son créateur et maître ; eh bien I ventre-saint-gris ! je saurais combattre le

sorcier tout en me moquant de Grégoire , et de son bûcher de la Grève ; ainsi donc , vive le courage ! je ne veux plus avoir confiance qu'en mon épée! Puisque l'amour seul donna a Foolkodner la force de conquérir sa belle, quels ne seront pas ma force et mes succès, quand ils me seront inspirés par ma pauvre et jolie Bertile ! ma Bertile ! ma Bertile ! plus jolie que la vierge î plus aimable qu'Ekla î Oh ! mon Dieu ! vive Tamour ! vive Foolkodner! vive Bertile! et la peste soit des dieux et de mon parrain Graciu. Une épée promptement , une épée longue et terrible , et Je ne prends conseil que de mon amour , et je terrasse le sorcier , et je délivre Bertile , et je suis le plus illustre mari de la plus jolie femme de France ! en avant! Voici qui va faire pâlir Duguesclin et Foolkodner F Voici qui va devenir par mon bras une seconde épée Tirping.

Il dit , et s'élançant sur une escabelle , il détacha une vieille rapière que la poussière et les araignées semblaient avoir attachée à la muraille pour toujours. Sa main tressaillante se saisit de ce fer avec fureur , la rouille

lui sembla répendre des éclairs de lumière ; et il s'élança dans la rue rapide et terrible comme Foolkodner dans le combat du West- Fiord.

4°a 6&U& Dame icu/iA m&ccv.

Vous dire quel cliemin suivit Alain Gelu, me serait par trop difficile. Dans son humeur chevaleresque y parcourir la grand route lui paraissait vulgaire et honteux; il aima mieux ^ ainsi que don Quichotte , se jeter à travers champs et prairies pour voir de trouver

quelque belle occasion de commencer ses prouesses ^ et d'alimenter le premier feu de son ardeur. Dans cet état d'exaspération martiale, les ruisseaux lui paraissaient des fleuves ; s'il avait de l'eau jusqu'au tendon, il croyait nager dans les flots, et dès qu'il apercevait un buisson il ne manquait pas de fondre sur lui à toutes jambes et de frapper à grands coups de rapière jusqu'à ce qu'il fut échiqueté. Enfin , tout fut de telle sorte , qu'arrivé près de Nanterre , il ne doutait plus le moins du monde d'avoir terrassé une centaine de sorciers et d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour mériter le titre de béros chevalier. Du reste , je crois qu'il fut heureux à lui de ne rencontrer, dans cette première expédition , ni moulin à vent, ni mouton , ni moine ; s'il en avait aperçu , je prévois bien qu'il aurait cédé à son ardeur; et il aurait pu lui arriver ce qui arriva au chevalier de la triste figure.

Mais qui n'était pas peu surpris de tout cela, c'était un jeune jardinier qui venait d'atteindre Gelu bientôt après le village de Nanterre. Ce jeune homme, monté sur son cheval et assis joyeusement sur ces paniers de

légumes, fredonnait une chansonnette^ quand il aperçut Alain aux prises avec un buisson , et le frappant d'estoc et de taille ; la frayeur fut son premier mouvement et il arrêta subito sa monture. Cependant Alain Gelu avait beau jouer le rodomont^ il n'avait rien, ni dans ses traits , ni dans sa taille de ce qui constitue le héros, surtout le héros du mayen-âge. Le bon sens du jardinier eut donc bientôt compris que cette longue rapière avait une tournure trop gauche entre les mains efféminées d'Alain Gelu, pour que ces grands airs ne fussent pas une plaisanterie -, d'ailleurs, quel moyen de prendre au sérieux cette grande colère contre les arbustes? Il valait bien mieux penser que c'était là un bourgeois de Paris ; non point un de ces nobles citadins devant lesquels un pauvre paysan n'ose bouger que pour ôter le chapeau; mais un de cespendarts d'écoliers, auprès desquels la gaillardise rapproche toutes les distances. Une de ces moitiés de gamins buveurs, menteurs, raconteurs de nouvelles , qui jouent avec toute chose , même avec les rapières et les buissons quand ils n'ont sous la main ni feuillette , ni jeune fille. Toutes ces pensées encouragèrent peu à peu

le jeune paysan , et bientôt il eut la force d'adresser la parole au jeune guerrier.

— Bon jour^ monsieur le Bourgeois, lui dit-il avec bonhomie; vous avez là une rapière bien rouillëe, ce me semble ; et je crains fort que votre ëmondage ne fasse pas venir de bons fruits à ce pauvre buisson.

A ces mots , Alain Gelu mesura d'un regard et l'homme et la monture y et il semblait se demander quelle était la victoire éclatante qui avait pu donner à ce rustre le droit de lui parler ainsi.— Et vous, monsieur le paysan , lui répondit-il d'une voix ironique, où courez-vous ainsi assis sur ce cheval ? Ce n'est pas de ce pas que Dnguesclin et Foolkodner marché rent à la gloire, et un destrier chargé de jardinage ne conduisit jamais à l'immortalité.

— Cependant, mon cher messire , la vente du jardinage n'est pas un très-mauvais métier. Je porte dans ce bat de quoi vivre très-agréablement pendant plus de huit jours avec ma monture; et je viens d'acheter , sur les économies de la semaine dernière, un fort joli chaperon à ma jeune fiancée. Tout cela irait à merveille, je vous assure, si nous ne tombions quelquefois dans le piège des mauvais payeurs.

Il vient de se passer dans Paris un événement terrible qui nous donne la preuve de l'injustice des hommes et de la détresse des marchands. Vous devez savoir comment cela est advenu je pense?

— Quoi donc , cette petite bataille de la semaine passée? Oh ! c'est chose fort simple assurément.... Les officiers de M. d'Armagnac et ceux du sire de Savoisy y avaient mangé chez les ribaudes , l'argent que leurs maîtres leur avaient confié pour fournir aux dépenses de leur maison. Vous pensez bien que , dans leurs embarras, ils n'ont pas été avouer leur méfait. Ils ont trouvé beaucoup plus simple de pillei' les pauvres marchands , et de réparer par la force leurs joyeuses malversations. Les pauvres marchands , fort irrités de cela, ont voulu défendre leur marchandise , quelques voleurs ont été assommés, et la bataille, en certains endroits est devenue quelque peu meurtrière. On parlait même de quatre morts et de douze blessés. Il est vrai de dire que plainte a été portée à M. de Savoisy et à M. d'Armagnac , du méfait de leurs officiers , et que ces Messieurs se sont mis fort en colère; mais les pauvres marchands n'en ont pas moins

garde leurs coups et perdu leur marchandise. Au reste ^ tout cela n'a pas fait grand bruit, je vous assure ! Qu'est ce que cette dispute auprès du combat du West-Fiord et des coups d'épëes de Foolkodner. Cependant il faut reconnaître que ces messieurs les officiers sont des gens d'un fort mauvais caractère.

Le pauvre Gelu avait beau vouloir jouer riiomme terrible ^ il revenait toujours et maigre lui à son bon naturel.

— N'est-ce pas que c'est la plus mauvaise canaille que le diable ait vomi de l'enfer! s'ëcria le jardinier, tout fier qu'Alain Gelu partageât son indignation. Je vous demande un peu ! venir piller ainsi de pauvres marchands qui se tiennent paisiblement dans leur boutique. C'est-à-dire qu'avec de pareils scélérats on ne peut pas être assuré de manger la soupe que l'on fait bouillir sur les tisons ; car s'il leur prend fantaisie d'entrer chez vous, ils vous jettent sous la table , et nétoyent la marmite comme des chiens enragés. Voilà de ces tours pendables que des Sarrasins n'oseraient pas jouer à des Arabes ! et tant qu'on n'en aura pas pendu une douzaine, on ne pourra jamais être assuré de son lendemain. Mais le

- 22A soleil paraît alternativement pour tout le monde ! Et si M. le Roi a réussi à faire pendre quelques mutins de Paris et de Rouen , ce n'est pas à dire pour cela que la mutinerie soit morte en France. Ah ! mon cher messire, je vous dis cela parce que je vois bien que vous n'êtes pas un de ces mangeurs de populaire ; mais on pourrait bien le leur rendre avec usure à ces Messieurs les tyrans ! et il se prépare quelque chose qui nous mettra à même de juger qui sera le plus fort du dogue bien vêtu ou du loup mort de faim.

— Gomment cela ^ reprit Alain Gelu , estce que vous auriez connaissance de quelque chose, mon brave jardinier? Et il regarda ce petit révolutionnaire avec pénétration.

— Oh î oh ! quand on a de bons yeux et de bonnes oreilles, on saisit toujours quelque chose ici bas. Si quelque muniterie se préparait, pourrions-nous compter sur votre rapière, jeune homme magnanime et coura-

geux ?

— Sur ma rapière , reprit Alain.... Je n'ai pas vu quemessire Foolkodner ait jamais voué la sienne à cet usage.... Mais n'importe ! laissez-moi d'abord l'aller dérouiller dans le ven-

^ 225 — tre d'un mauvais astrologue , et ^ dès que mon Ekla sera ma femme y vous pouvez compter sur moi.

Cette conversation n'avait pas empêché nos petits conspirateurs de continuer leur voyage, et ils touchaient déjà aux portes de Saint-Germain. Or, c'est assez en dire pour faire croire que la révolution qui se préparait en resta là. Le jardinier, n'osant plus toucher cette corde favorite, prit congé d'Alain, hâta le pas, et arriva au plus vite au marché, tandisque Alain Gelu, négligeant d'entrer dans la ville, courut s'enfoncer dans la forêt pour essayer de suivre encore le sentier qui l'avait conduit la veille dans la demeiu^e de Bertile.

Pour cette fois, plus heureux que la première, il pénétra dans le souterrain sans être égratigné par les ronces ni inquiété par les vieilles femmes. Cela lui parût présager bonheur, et il se frotta les mains de satisfaction. Comme le souterrain était fort obscur , il se mit à ramer dans l'espace avec ses deux bras bien tendus , afin de mettre sa tête à l'abri àe toute contusion; puis, voyant que ce moyen n'atteignait pas le but assez tôt, il s'arrêta un moment, et, étouffant sa i^espiration, il essaya

de saisir dans lespace le soupir de la jeune vierge^ ouïe bruissement de sa robe blanche.

— Bertile ! Bertile! disait-il à voix basse, approche, ma belle Ekla î Je me suis fait Foolkodner pour combattre ton géant de sorcier. Et me voici muni de toute pièce ^ prêt à tout faire pour te sauver , surtout ne fais plus la revêche , ma belle dame sans merci ; car du diable si tu m'échappes une seconde fois, charmante petite linote.

A peine avait-il parlé ainsi qu'il aperçut dans les détours du souterrain une lumière rapide qui marchait vers lui comme une de ces étoiles qui scintillent dans les cieux. Alain sentit soTi cœur battre avec une force inconnue, et presqu'au même instant il pressait Bertile sur sa poitrine.

— Oh ! mon Alain ! s'écria la jeune fille en essayant d'arrêter les élans de son cœur qui aurait voulu crier trop fort. Je te retrouve enfin , après une absence si longue ! Oh ! depuis ton départ, combien j'ai tour à tour ri et versé des larmes , dans la douleur de tavoir reperdu , dans l'espérance de te revoir. Mais tu es près de moi, et tout est oublié !

— Oui, près de toi Bertile! non plus timide

et craintif, mais arme d'une rapière assez longue pour embrocher tous les ennemis de ma petite amie , fussent-ils nombreux comme les étoiles! Et plut à Dieu que les dragons se partageassent la garde de ta personne ! Mon amour alors augmenterait avec ma gloire , et chaque tête abattue à tes pieds me donnerait des droits à de nouvelles caresses. Oh ! Bertile! pourquoi n'ai-je trouvé que des buissons depuis Paris jusqu'à St-Germain? pourquoi n'aije pas rencontré une armée de géans et de monstres? Alors du moins j'aurai paru devant toi tout dégoûtant de sang et de carnage, comme Foolkodner auprès de son Ekla ! Et aussitôt, jurant fidélité sur mon épée sanglante, nous aurions été deux âmes dans le même corps ; moi ton redoutable mari , toi ma belle et courageuse femme.

— Qu'est-ce que tu dis , ta femme î petit insensé ! petit parleur ! Ta physionomie a pris un nouvel éclat qui me rend plus folle de toi encore. Oh! mon Alain, mon joli petit Alain ! tes paroles d'hier me firent boire un charme enivrant, et mon bonheur semble de la folie. Viens gambader sur mes genoux , je suis affamée d'enfantillage.

— Et c'est pour me récompenser du charme que je vous fis boire, que vous me laissâtes mourir de soif et de faim , n'est-ce pas ?

Aussitôt , Bertile folle de joie , comme elle le disait, s'assit sur une escabelle, et prit Alain sur ses genoux avec la vivacité naïve d'un enfant qui joue avec sa poupée.

— Oh! laissez-moi! lui criait Alain, pensez-vous donc que ce soit pour danser sur vos jambes que j'ai empoigné cette noble rapière? Il s'agit de bien autre chose , ma foi !

— Que nenni , reprit Bertile , point de merci mon bel enfant. Je veux vous faire galoper sur mes jambes, jusqu'à ce que vous imploriez miséricorde , et que vous ayez pleuré autant que j'aurai ri.

Et Alain, à cheval sur les genoux de Bertile, chevauchait par bonds et ruades, aux caprices de son indocile monture. Il avait beau s'écrier, que jamais chevalier n'avait possédé un destrier de cette espèce ; chacune de ses syllabes venaient se briser contre un soubressaut de Bertile. Puis lorsque la jeune fille s'arrêta tout essoufflée , elle appuya la tête de Gelu sur son sein , et lui vola un joli baiser en lui disant avec caresse :

— Oh! comme je te mangerais! si tu n'étais pas là pour crier ahi !

— Allons^ répondit Gelu^ replacé sur ses pieds , voilà que vous allez être si affamée de moi, qu'il n'y aura plus moyen de vous faire quitter cette vilaine retraite; hier vous ne pensiez qu'à la liberté...

— Et aujourd'hui, je ne pense qu'à mon petit ami !

— Mais avec tout cela , le sorcier peut venir manger sa vierge Fraëlma , et puis adieu la femme du pauvre Alain Gelu. Allons, viens dans mes bras que je t'ouvre un passage les armes à la main , je suis affamé de tuer quelqu'un pour te plaire , et si je ne trouve personne, je crois que je finirais par me donner des coups de rapière pour avoir un peu de sang à t'offrir.

— Tout cela est très-bien ; mais avant toute chose, tu dois attendre l'ordre de ma mère. Elle est occupée à épier le moment le plus favorable à noire évasion, et ce n'est qu'après qu'elle l'aura permis, que je consentirai à m' enfuir avec toi.

— Quoi, pas avant son ordre ! Oh ! tu veux donc me faire commettre quelque grand pé-

^ 230 — ché j si tu me retiens plus long-temps avec toutes ces agaceries^ sans que j'ai rien à faire avec ma rapière.

Aussitôt 5 Alain saisit Bertile dans ses bras, et la souleva avec une sorte d'enthousiasme.

— Laisse-moi donc ! s ëcria-t-elle à son tour, me crois- tu de pierre pour me serrer ainsi.

— Oh î non y de feu ! de feu! fille de Cupidon en amour, et soeur de la vierge en beauté f Et Alain éprouvait de ces commotions qui font dresser les cheveux , bouillir les appétits» et rendent capable d'avaler d'une bouchée les grandes et belles jeunes filles. Oh! Bertile, Bertile ! me laisseras- tu donc dépérir de famine ! Cela serait d'une atrocité de tortureur. Tu dois bien voir que je suis presque en ébulition, que ma tête est près de se fendre , et ma peau de tourner à l'envers. Je ne voudrais pas user de rigueur , pauvre Bertile ; mais j'ai été nommé archevêque primat des flâneurs de Paris, et je tiens à ne pas perdre ma réputation. Ainsi, prends garde à toi, ma pauvre jeune fdle !

Mais Bertile ne prêtait plus attention à toutes ces menaces. Assise sur un banc, sa jambe gauche dansait sur le genoux droit ,

et son petit pied décrivait mille jolies grimaces géométriques.

— M'aimes-tu bien^ mon bel ami? dit-elle à Alain, sans abandonner ses réflexions ; et quand nous serons sous le beau ciel , m'aimeras-tu de jour en jour davantage ?

— Davantage , bonté divine ! Héla^ ! cela est-il possible, je vous prie ?

— C'est que celle qui m'aime m'avait raconté une histoire bien triste, et maintenant j'y rêvais.... Un jour, une pauvre Bertile, comme moi, se laissa aimer par un petit ami , comme toi ; et ils s'en allèrent tous deux dans un beau pays de plaisance , où ils furent heureux tant qu'il restèrent seuls ; mais , huit jours après, une autre Bertile bien méchante se glissa près des deux amans , et le petit ami, abandonna la bonne Bertile , pour suivre la seconde et l'aimer. Après ce malheur , la bonne Bertile ne put pas soutenir l'existence; elle mourut, mangée par le désespoir , et de petits anges descendirent vers elle, et l'emportèrent en chantant vers le ciel.

— Oh ! Bertile ! Je n'ai qu'une maison dans la vallée de misère, et dans cette maison qu'une chambre , et dans cette chambre qu'un

■— 232 — lit; mais tout cela nous sera commun jusqu'à la mort, et je te permets de me dévorer le cœur si tu trouves jamais dans cette chambre un chaperon qui ne soit pas le tien.

— C'est que je ferais comme la bonne Bertile si tu m'abandonnais; je m'en irai dans le ciel aussi. Et sais-tu ce qui arriva à ce mauvais ami de la pauvre Bertile ? Un soir , un petit nain tout noir vint se glisser dans son lit j et le sépara de la méchante Bertile. Puis, il le serra dans ses griffes et le mordit au cou, ce qui le fit mourir. Mais, quand il fut mort, ce ne furent pas les anges qui vinrent le réveiller en chantant ; le petit nain fît un cri , de grosses bêtes noires arrivèrent , se prirent à danser tout autour, et elles l'emportèrent dans un trou pour l'y manger....

— Et voilà qui sera ma femme ! s'écriait Alain Gelu , belle comme une vierge ! chaste et pure comme un ange î Oh ! ange et vierge assurément. Et il la contempla dans une extase mêlée de volupté.

— Et puis, ajouta Bertile, je serai bien malheureuse et bien méchante, si tu ne m'aimais pas toujours. Tandis que, au contraire , si tu promets de m aimer seule et éter-

nellement^ alors je serais bien bonne pour toi! En attendant que tu me prêtes la moitié de ton lit , je te céderai la moitié du mien, je te couvrirai de la même couverture, je te chanterai une jolie chanson pour appeler le sommeil, et quand tu seras endormi, je me coucherai près de toi.

— Juste ciel! l'ai-je bien entendu! Vous près de moi ! siir le lit que je contemple! La tête sur le même oreiller ! les pieds sous la même couverture ! Oh ! mon Dieu , mon Dieu î j'en deviendrai fou assurément.

La jeune fille le regarda avec un sourire moqueur.

— Voudrais- tu par hasard coucher sur le carreau, tandis que je me dorloterai sur la couche moelleuse? pauvre petit ami transi de froid ! Cela serait plaisant en vérité ! Et Bertile se prit à rire en lui frappant sur les deux joues , avec une gracieuseté charmante.

— Oh î tout-à-fait plaisant , comme vous dites ! Juste ciel ! et moi qui allais croire que vous auriez la brutalité... de me laisser morfondre sur cette terre !... Oh ! si je pouvais parler sans perdre la respiration.... comme je vous ferais comprendre combien on est fatigué

après cinq ou six lieues de marche , avec les pieds dans la boue et le soleil dans les yeux ! Bertile I un pauvre garçon harasse ^ rompu^ qui a écharpéà votre intention, tous les buissons qu'il rencontrait sur sa route, n'aurezvous pas miséricorde pour ses pauvres jambes qui fléchissent , pour ses pauvres yeux qui tombent de sommeil ! Oh ! mon Dieu ! il est des momens où l'on voudrait mourir, tant on craint que tout ce que l'on voit ne soit qu'un songe.

— Pauvre enfant , harassé de fatigue !

Couche-toi sur le lit ; et quand tu dormiras , j'irai auprès de toi pour dormir à mon tour.

— Tout à côté de moi ! Oh ! mon Dieu ! et moi qui avais troué la porte de Nicolette Palu rien que pour voir sa jarretière î Oh ! Bertile , Bertile ! mais savez-vous que vous veillez bien plus tard qu'à l'ordinaire, aujourd'hui ? Et que cela pourrait vous faire un mal affreux î

— Patience , bel ami , il ne me reste plus qu'à faire ma prière.

— Yotre prière , mon Dieu ! Ne pourriez vous donc pas la laisser pour demain ?

La laisser î que nenni ! quand on oublie sa

prière, les anges ne descendent pas près de votre oreiller^ et si le mal a faim, il n'y a personne pour le combattre.... Mais voilà que maintenant il me semble que je vais être bien émue près de toi... Et si je ne peux pas dormir que va-t-il arriver?... Oh î n'importe, je serai avec mon petit ami , je passerai mes mains sur ses blanches épaules, et je lui dirai de charmantes petites choses pour le faire sommeiller.

— Vous êtes plus admirable en ignorance que la Vierge Marie en beauté ; et si messire Cupido avait des inquisiteurs à ses ordres , comme notre Seigneur Jésus-Christ , je puis vous assurer que vous auriez plus de quatre cent sols parisis d'amende. Oui je le disais, le dis etledirai toujours, vous n'êtes pas plus une femme que je ne suis nn chapeau , et si vous ne vous laissez instruire en amour le plus promptement possible ^ vous allez devenir noire comme une taupe , petite et rechignée comme un ver de terre.

— Gomme un ver de terre ! reprit BertiJe; doucement , bel ami , tu ne m'aimerais plus si je me laissais métamorphoser si laidement ; oh! enseigne-moi l'amour, je t^en prie, ensei-

gne-mol l'amour , et je t'aimerai de tout mon cœur^ et je t'embrasserai à mille et mille reprises.

— Voilà justement par où il faut commencer î Oh î Berlile^ Berlile î Quand l'amour te sera rëvëlé , un nuage confus voilera ton regard, tes oreilles retentiront d'une mélodie ineffable , tout sera suavité , ivresse ; tu voudras regarder ton amant^ et tes yeux languissans s'éteindront sous leurs paupières ; tu voudras lui parler d'amour , et ta bouche n'aura que des baisers humides ; tu voudras le presser dans tes bras ; mais faible , anéantie, tu pourras à peine recevoir ses caresses.

Pendant ce beau discours , Bertile riait et gazouillait d'enfantillage, sans rien comprendre à ce langage extravagant. Cependant, ses cheveux déroulés s'égaraient sur son visage, et des vagues inconnues commençaient à rapprocher son cœur d'un rivage embaumé.

-— Allons , ma bonne Bertile î viens sur ce lit , disait Alain , ne fut-ce que pour entendre la chanson des nourrices et reposer tes membres fatigués...

A la porte le vent frappe; Le ciel pleure sur nos toils; Dors , enfant , ta mère est là , Pour que le sommeil n'échappe.

Nina , nina , pour toi l'ange priera ; Il veillera, gardera.

Allons, dormez enfant! N'est-ce pas vme chose édifiante qu'un jeune garçon qui se fait nourrice pour vous plaire. Je serai l'ange , et vous la viei'ge. Cela va à ravir.

La nuit est blanche de neige ; Dans son nid , l'oiseau se noie; Mais , dans ton lit , ne crains pas , Notre-Dame te prote'ge.

Nina , nina , pour toi l'ange priera ; Il veillera , gardera.

L'air de la chanson était somnolent, presque toujours efficace , et pourtant Bertile ne sommeillait pas. La chanson semblait l'avoir saisie au cœur, et elle faisait courir sa main sur son front , comme pour ressaisir un souvenir d'enfance.

Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle avec mélan-

colie, je connais ta chanson ! Il y a bien longtemps que je ne l'avais entendue; et cependant, cet air langoureux x'éveille enmoi mille souvenirs ineffables. Ecoute^ n'est-ce pas ainsi qu'elle continue :

Abandonné par sa mère , L'orphellu va se glacer.

Mais loi , lu peux reposer , Petit Jésus est ton frère.

Après ces mots , venait un doux balancement qui agitait mes petits membres ; peu à peu je m'abandonnais au sommeil , et le refrain venait se perdre dans un joli songe doré.

De froid , de faim immobile , Le pauvre frapp e au castel.

Sur mes genoux maternels , Dors , ma petite Berlile.

INina, nina, pour loi l'ange priera j Il veillera , gardera.

Oh ! ma mère , ma mère ! n était-ce pas vous qui me berciez ainsi ? Puis, votre voix si pure se taisait peu à peu j vous me donniez un ten-

— 239 ■— tire l)aiser , et , à votre tour , vous dormiex près deinoi. Oh! Alain, Alain! cette pauvre mère qui m'avait tant recomm^anclé de te séduire! Tu n'as pas voulu m'enseigner à le faire , nous avons employé le temps à parler à tort et à travers ^ et quand elle viendra nous joindre, voilà qu'il n y aura rien de fait, et je serai grondée.

— Me séduire ! s'écria Alain , et ne vois4u pas que cela est déjà fait ! que tu m'as rendu fou , que ma poitrine se brise y que je suffoque de désirs! Oli! Bertile, ne sois pas sans merci , et laisse-moi t'étouffer dans mes bras. Déjà je n'y vois plus qu'à demi, je confonds les objets, les couleurs et les formes. Périssent les autres momens de la vie, pourvu que celui-ci soitàmoi tout entier!.. Le pauvre Alain était à moitié fou , il voulut saisir la jeune vierge, mais elle glissa dans ses doigts comme une anguille , et elle courut se prosterner devant une madone en s'écria nt :

— Quefesais-je , grand Dieu ! j'oubliais de prier !

— • Hélas ! reprit Alain, en balbutiant, serez-vous toujours folle avec votre prière?

— Oublier ma prière ! Ne sais-tu pas que

lorsque je prie^ un ange vient chercher mon cœur pour le porter au ciel. Et que Notre- Dame^ en retour j m'envoie de jolis rêves et un sommeil tranquille ?

— Et comment veux-tu donner ton coeur î T'appartient-il encore pour pouvoir en disposer?

— Sans doute , il m'appartient ; mais après la prière ^ il sera à Notre-Dame d'espérance.

— A Notre-Dame ! et moi qu'aurai-je donc?

— Pas mon cœur, dans tous les cas; demain il se pourrait, mais aujourd'hui il est déjà promis.

— Oh ! Bertile î Vous serez donc toujours sans merci , et me ferez périr dans la souffrance.

— Est-ce que tu ne donnes pas ton cœur à Dieu , bel ami ?

— Si fait , parbleu , à la Noël et à la Pâque , mais ce n'est pas un lit d'amour que je choisis pour prie-dieu. Ah! Bertile! Prenez pitié de moi , et ne me poussez pas à de nouveaux sacrilèges ; le reposoir de Gupido est un fort mauvais bréviaire , et c'est bien assez que j'ai lu maître Jehan Viklef. Encore si vous n'étiez pas sans merci après cela, je permettrais bien

au diable de venir nous happer , si tant il le désire; mais si nous sommes damnés, ne le soyons du moins que pour quelque chose de réel , et faisons comme notre père Adam qui ne se laissa chasser du paradis qu'après avoir mangé la pomme. Il te semble que je suis fou, peut-être ; mais qu importe ! Nous éclaircirons cela demain. En attendant , viens , ma Bertile; viens me consumer avec le feu de ton amour , pour que le feu de l'enfer ne trouve plus rien à mordre.

— Bah, bah! les petits anges prient, à cette heure ; joignons nos prières aux leurs.

— Ne savez-vous donc pas que douze juifs vont être brûlés en Grève pour s'être moqués d'une procession !

— Et ne savez-vous pas aussi que je vais me fâcher, si vous ne répondez pas à mes litanies ?

Le ciel est noir , la vie pesante ; Du pauvre enfant Tame tremblante, Cherche un peu d'espoir dans les cieux ; Faible et fragile , il vous implore ; O Vierge-Marie que j'adore, Donnez-lui des jours plus heureux !

De pleurs la terre est arrosée ; Du jour la lumière éclipsée , Nourrit le chagrin dans son cœur; Mais sa faible voix vous appelle , Des anges , prêtez-lui les ailes , Pour chercher au ciel son bonheur.

Eh bien, Alain, vous ne répondez pas?

— Et ne vois-tu pas que ta prière est lourde, qu'elle ne monte pas vers le ciel? comment veux- tu que les anges ne repoussent pas ton haleine voluptueuse ? Allons, Bertile, ton sein bat , mon coeur palpite ; au nom du ciel, ne sois plus sans merci !

— Oh î que tu es gentil î que tu es gentil ! sans cela comme je te gronderai! comme je serai méchante! m'y voilà, maintenant! j'ai donné une partie de mon coeur à la vierge ; mais si peu, si peu, qu'en vérité, il te reste presque tout entier. Allons, viens dormir près de moi , ajouta Bertile en lui tendant les bras avec une gracieuseté naïve et angélique.

Et aussitôt, elle sauta sur son lit avec une jolie gambade, mais ces pensées d'enfantillage furent bien vite éclipsées ; ses yeux rencontrèrent ceux d'Alain, et leurs regards

se mêlèrent avec volupté , un moment plus tard, je ne sais pas, en vérité, ce que serait devenue la pauvre vierge.

Mais tout à coup , un sombre roulement ébranla ces voûtes souterraines; peu à peu les écbos se rapprocbèrent, et le mot Fraelma se fit entendre avec une lugubre solennité. A ce bruit terrible et mystérieux , Bertile se releva en sursaut, et elle resta glacée sur son lit d'amour.

— Grand Dieu ! s'écria la pauvre enfant, c'est la terreur aux dents de fer !... et elle se cacba dans les bras d'Alain Gelu.

— La terreur ! s'écria celui-ci ! à qui donc en veut elle pour appeler ainsi Fraèlma ?

— A moi, c'est mon nom de malheur!

Quand elle a parlé les lumières s'éteignent, et le froid glacé dévore.

A ces mots, Alain fut tout surpris de voir qu'il grelotait.

— Alain ! Alain ! disait la pauvre Bertile , en le pressant contre sa poitrine , elle a des dents d'acier qui claquent dans la nuit , des prunelles qui brillent comme deux fournaises, et des cheveux hérissés qui pénétrent

dans les chairs. Oh! mon Dieu! elle m'a appelée, voilà que je vais mourir.

— Quand je vous disais, que c'était blasphémer Dieu que de faire sa prière en si mauvaise occurence ! La peste soit de votre oraison ! il nous a bien vite entendus le démon du diable , et ceci est tellement clôturé qu'on ne saurait en sortir fut-on belette ou chat. Il aura beau jeu vraiment à nous pêcher avec ses longues pâtes. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Aussitôt , Alain s'arracha des bras de Bertile, et se disposa à descendre du lit pour voir de s'esquiver; mais le bruit de plusieurs voix vint l'f.rrêter court et^'net.

C'était un phénomène d'acoustique fort étrange , que celui qui avait effrayé les deux amans ; chaque mur semblait parler par douze bouches béantes , et le lit lui-même vibrait sous les deux amis comme si cinq ou six démons se fussent débattus sous les draps. Alain avait ^si grand peur "qu'il ne songeait plus à s'enfuir. Or, dans cette position fâcheuse , voici ce qu'il put distinguer , grâce à l'ensemble merveilleux qui présidait au chant lugubre de ces voix nombreuses.

O grand ame de Flamel t Conserve l'eau de Mercure , Cette eau de feu éternel Qui ne fait pas de brûlure , Et ne mouille point les doigts Du philosophe en emploi....

O Alphonse, notre roi!

Garde le savon des sages, Qui rend l'or de bon aloi Et sépare l'aliage; Qui transforme, en or potable, L'or impur et mal fondu ; Et fait d'argent impotable, Argent pur et bien fondu...

Et toi sublime Raymond !

Garde l'Ascahest durable , Qui sait changer tout poison En onguent très-secourable ; Qui rend la suavité , A l'opium , la mandragore, L'ésula , la scammonée , Comminguta et l'ellébore.

L'ascahest qui sait changer Les crapeaux , les araignées , Les serpens et les vipères , En remèdes salutaires.

Après ces longues litanies hermétiques, les chants cessèrent , et l'on n'entendait plus que les échos qui mugissaient en s'éteignant. Il faut avouer que ces paroles étaient fort singulières, et que la poésie qui les encadrait était fort originale aussi. Mais tout cela n'était rien auprès de la musique ; cet assemblage de sons aigus et profonds, de mesures lentes, précipitées, brisées à chaque mot, avait une facture tout à fait surhumaine. La pauvre Bertile croyant toujours entendre la terreur aux dents de fer, demeura enlacée dans un réseau magique , oppresseur et noueux comme les serpens de Laocoon.

Grâce à quelques mots recueillis au hasard, Alain en avait appris assez , pour comprendre qu'il y avait là plus de cabalistique que de diablerie , cela faisait qu'il n'avait plus autant de peur que Bertile, et s'il tremblait encore un petit peu, c'est qu'il n'était pas bien sur que les alchimistes ne fissent pas bouillir quelquefois de la chair humaine, pour fabriquer leur pierre philosophale.

Mais tout à coup Bertile se jeta en arrière et, s'adossant contre la muraille humide, elle présentait à Alain Gelu ses traits pâles, son

regard égare ; c'est qu'une tête blanche ^ couverte d'une espèce de cagoule , venait de paraître sur la porte, et avançait processionnellement, précédée par un cierge qu'une main décharnée portait devant elle.

Cette tête-là n'était que l'avant garde d'un plus grand nombre ; et toute la douzaine parût successivement. Les unes affublées de capuchons ronds, les dernières enfin, de manteaux et de casaques. Ces faces blanches, flanquées de deux yeux flamboyans, donnaient à cette scène effrayante , la physionomie d'une procession de squelettes, dans le séjour des morts; et Alain Gelu, qui n'était pas préparé à tout cela , vit sa première frayeur augmenter s irapidement, qu'il se saisit de la taille de Bertile pour ne pas croire tout à fait à l'enfer et à ses habitués.

Dès que la procession tout entière eut pénétré dans la chambre, elle fit volte face vers le lit de Bertile, et les douze cierges éclairèrent douze sombres physionomies. Alors, celle qui était à leur tête avança vers Bertile, et elle commença à deviser ainsi :

— Courageux hermétique î vous êtes admis aujourd'hui à comtempler la vierge, par qui

doit être délivré l'univers. Quand le lait virginal aura coulé sur la terre ^ vous connaissez le précepte. Aussitôt le dire des philosophes se trouvera vérifié ; de quelque chose se fera rien ^ de rien se fera quelque chose , [la corruption d'une chose deviendra la génération d'une autre ^ et enfin ^ ce qui est en haut sera comme ce qui est en has.

Ses compagnons n'en demandaient pas d'avantage ; à peine ces paroles furent-elles prononcées, qu'ils se mirent à chanter avec une joie que nous ne pourrions concevoir.

Chalyps et Sendînogîe ,

Et l'huile de Take aussi ,

Font opérer sans muage

Et sans beaucoup de tapage",

Toutes les putréfactions ,

Solutions j distillations ,

Ascensions, circulations,

Descensions, sublimations,

Cobations, insérations,

Toutes les calcinations ,

Fixations , fermentations

Et les coagulations....

O Take, huile magique, >

Qui montre toute couleur, Conserve au grand hermétique De Fraéima , la splendeur !

Fais-nous voir le vermisseau Et la tête de corbeau ; Le sang violet de dragon , La queue Tameuse du paon , Le lion vert , rouge et bleu , La salamandre du feu....

Dans le ventre de la terre , Tous les métaux engendrés Par les planètes ignées , Mêlées avec sol leur père , Ne peuvent vivre sans feu , Ni même le feu sans l'air ; L'air ne peut vivre sans l'eau bleue , Ni l'eau non plus sans terre et air; La terre enfin ne pourrit rien Sans le grand sol qui l'entretient...

Mais vous, fleurs anti moniales , Grand Ascahest tout-puissant , Eau bénigne mercuriale , O grand savon des savans !

Et toi , grand Azoth des sages , Bain royal et merveilleux , Grand vrai mercure des sages ,

Huile de Take précieux ; Et toi feu des Machabées , Et toi aussi Menstruée , Que serez-vous maintenant Devant le lait de l'enfant ?...

O vierge^ vierge Fraèlma !

A nous ton lait virginal , Le monde alors t'appartiendra , Et Dieu seul sera notre égal !

Ces dernières exclamations furent prononcées avec une frénésie qui ne pourrait se décrire. Les douze têtes s'étaient inclinées profondément vers Bertile, et leurs yeux flamboyaient comme s'ils eussent vu briller dans son sein la pierre philosophai e. Et elle, la pauvre enfant, renversée, à demie morte, sentait douze lames glacées pénétrer dans son coeur.

Il se fit un moment de silence , après quoi les douze têtes blanches reprirent leur marche processionnelle. Arrivées près de la porte , que le pauvre Gelu désirait tant retrouver, celui qui conduisait la procession fît vol te face, et tous les auti^es passèrent devant

lui en disant avec une inclination profonde : — Salut et bonheur , au grand Arnauld Guilhem ! et ^ à mesure qu'ils saluaient , on les voyait disparaître.

Alain Gelu tremblait encore un peu ; mais le nom d' Arnauld Guilhem l'avait beaucoup rassuré ; et il ne songeait plus le moins du monde à derrouiller sa rapière dans son ventre, comme il s'en était vanté au jardinier de Saint- Germain.

— N'ayez donc pas peur comme cela, disaitil à Bertile ; c'est monsieur Arnauld Guilhem qui donne congé à ses hermétiques ; et puis il se disait à lui-même ! en le regardant approcher : Voilà donc le plus confortable astrologue, sorcier et alchimiste de France! Voilà celui qui a calciné ses jours sur la fumée des fourneaux! Un grand philosophe qui aurait été adoré de tontes les princesses de France, et qui a mieux aimé s'enterrer dans cette prison ! Un magicien infaillible , dont je m'estimerai heureux de laveries chemises ; enfin, un hermétique tout puissant, qui a dans sa boutique le livre Smagorad... mais à qui donc en a-t-il pour approcher ainsi, en précaution? j'aurais beaucoup mieux aimé qu'il fut parti avec les autres.

Disant cela^ Alain Gelu se pelotonait contre la ruelle , et se rapetissait de toute son élasticité ; car le sorcier était déjà au pied du lit de Bertile. L'émotion qui l'agitait , se peignait sur sa figure en caractères vraiment étranges ; son crâne chauve était labouré de rides tortueuses et sous son front cannelle comme une porte gothique, ses yeux étincelaient dans leurs orbites profondes ; sa respiration était pénible, tout en lui faisait comprendre qu'il s'efforçait d'emprisonner une passion violente , pour effrayer le moins possible sa vierge d'adoration.

— Te voilà donc ! dit-il d'une voix haletante, vierge Fraëlma, te voilà ! depuis longtemps le monde gémit sous le joug de Timposture, aujourd'hui , il n'attend sa délivrance que de toi... Il était libre jadis ; le Christ, jaloux de son bonheur , vint le plon ger dans l'ignorance, en lui dérobant la pierre philosophale, et l'élixir de longue vie ; mais l'Antéchrist saura détruire le mensonge et nous rendre la liberté ? il est vrai que l'an té- Christ n'est pas encore engendré; mais le grand maître a dit qu'il serait procréé par une vierge de seize ans et pure , par un

moine renégat et vieux, et demain tu fais seize ans, ô vierge pure ! et demain je t'amènerai le moine renégat!...

A ces mots , Arnauld Guilhem ^ ouvrant ses larges bras, voulut donner un baiser à Bertile; mais en se penchant vers elle, il aperçut, sur le lit de la vierge , un homme comme elle, jeune et beau, à demi couché sur son sein. A cette terrible vision, sa tête se redressa par un mouvement horrible ; tout son corps parût se débattre avec le désespoir^ sa bouche ouverte allait jeter un cri de rage; mais il fut étouffé, et l'on n'entendit qu'un bruit lugubre et sourd. Le cierge était tombé de ses mains , le désespoir avait brisé son ame , l'univers avait perdu sans retour la pierre philosophale et la liberté... Arnauld Guilhem avait disparu avec cette pensée affreuse ; et cette grande catastrophe c'était M. Alain Gelu qui venait de l'amener.

Cette terrible fantasmagorie avait chassé du coeur d'Alain tout désir de converser avec les hermétiques ; il n'était déjà plus cet émule de Foolkodner , désireux d'aventures , de coups de rapières, et le mauvais effet qu'il avait produit sur le sorcier, ne lui laissait pas

assez de courage pour vouloir s'exposer une seconde fois à retrouver la procession des têtes blanches. Il oublia donc son glaive et le vieux parchemin de Foolkodner , sur la terre où ils gissaient tous deux^ et il pensa sérieusement à s'esquiver ; mais il faut le dire , ce n'était pas sans un grand mal de cœur qu'il se décidait à laisser la pauvre Bertile , seule avec ce diable de sorcier. Dans cette triste résolution, il regarda la pauvre enfant avec mélancolie , lui donna au plus vite deux baisers ^ puis il retint sa respiration, et se balança sur la pointe du pied pour faire le moins de bruit possible.

La douleur de perdre son ami , dans des circonstances si tristes, rendit un peu de force à Bertile; elle courut après lui, et fut se suspendre à son cou.

Ce ne fut pas sans peine qu'Alain réussit à se dégager des jolis bras qu'elle drapait autour de ses épaules; il fallut prier , prier longtemps ; encore n'obtint-il sa délivrance , qu'en laissant , pour gage de son amour , deux baisers sur le cou blanc de la vierge , et à son pauvre coeur, la promesse d'un prompt retour.

Grâce à la disparition des hermétiques , Alain trouva sa porte assez promptement^ et il s'exquiva sans les rencontrer au passage. Quant à Bertile ^ rendue à la solitude et à la douleur, elle parcourut long-temps les détours du souterrain , cherchant partout sa mère infortunée ; mais hélas , ce ne fut que bien long-temps après , qu'il lui fut permis de se consoler avec cette compagne de ses souffrances.

^uaii<) li/ a tête ectoc^ec^ ; 4^e giotiic) iotciet.

Pendant qu'Alain et Bertile se faisaient leurs adieux , Arnauld Guilliem , que nous venons de voir disparaître avec un si terrible désespoir , se débattait dans son laboratoire avec les pensées les plus sinistres. i

— Néant et fatalité ! s'écria-t-il , en arj-a-

chant vSa dernière mèche de cheveux ; pourquoi Dieu a-t-il fait l'enfer ? pourquoi l'enfer a-t-il fait l'homme ? C'est une singulière chose j que tous les êtres , grands et petits , ayent hesoin de faire jouer des poupées ; l'homme mange la hête, le diahle mange l'homme^ et Dieu dévore le tout.

Après ce bel argument , il fît une longue pose; ses mains convulsives promenaient sur ses fourneaux , et faisaient battre avec violence toutes les pièces de sa batterie cabalistique... Il poursuivit.

- — Le grand astrologue a creuse de ses propres mains les entrailles profondes de la terre, pour y vivre seul avec son cerveau , comme Dieu avec l'èternitè. Il a dévoré ses jours à chercher le grand œuvre, et le principe de la puissance de Dieu ; plongé dans les tourbillons magiques, il a vaincu les appétits charnels , ne s'est nourri que de la fumée de ses fourneaux , n'a demandé assistance qu'à son ambition... Enfer ! et celui qui a fait tout cela vient d'échouer contre un enfant î Oh î Smagoradî Smagorad! par toi j'ai embrassé d'un regard les constellations des douze cieux j par

toi j'ai lu dans le livre magique des astres

tout l'avenir de l'univers ; par toi j'ai fait pâlir la puissance du Dieu jaloux ; et après cela je me laisse ravir la vierge dans la prison même que j'avais creusée.... Oh! Smagorad ! tu as laissé fléchir Arnauld Guilhemî... Arnauld Guilhemî

Et il prononçait ce mot comme s'il n'y avait eu rien d'aussi grand dans le monde.

— Qu'un nuage, épais comme une montagne , eut voulu me dérober la lumière des deux, mon regard l'aurait pénétré comme la brume du soir ; que Dieu m'eût plongé dans • l'enfer , mon souffle aurait éteint les flammes dévorantes ; que l'éternel m'eût regardé en face , ce n'est pas moi , c'est lui qui le premier aurait baissé le regard; et après tout, voilà qu'un avorton de petit monde a pénétré dans le souterrain, il s'est glissé dans le lit de la vierge, et Arnauld Guilhem a été anéanti avec tous ses projets: néant de l'hamme î enfer et fatalité! l'aspic a tué le lion.. Pauvre philosophe, dévore ta vie à rechercher la fille vierge ; écmse toute pensée de chair pour te la conserver vierge ; mange la viande de vipère , couve l'oeuf du dragon durant cinq années, pour rendre la vierge féconde

à la seizième. Il pourra bien rire, là haut, le grand Dieu, il n'aura qu'à jeter un peu d'amour dans un coeur de jeune homme, et la vierge ne sera plus... Damnation! Dieu dut bien rire , là haut ^ quand il façonna le monde... Jeanne! Jeanne! si la vierge m echappe , tout ne m échappera pas du moins , pviisqu'il me reste la vengeance... Ainsi était le sorcier, dans l'excès de son malheur. Fou et enfant, toiit à la fois, il blasphémait Dieu, èl reniait la puissance de l'homme. Il aurait voulu tenir l'univers dans ses mains pour tout briser d'un premier coup.

Cependant , les derniers mots d'Arnauld Guilhem avaient à peine retenti aux derniers échos de ces voûtes sombres , que la mère de Bertile tombait à ses genoux , demi morte d'effroi. Le sorcier ne l'eût pas plutôt aperçue, qu'il jeta sur elle un regard de plomb et fit craquer son bras dans sa main crochetée; mais pas un cri de douleur ne sortit de la bouche de la pauvre Jeanne : elle avait compris de loin toute la colère du sorcier , et elle savait que, Dieu tout-puissant de ce lieu souterrain , il pouvait d'un seul mot changer sa prison en tombeau.

— Eh quoi ! s'écria Arnauld Gnilhem , ta as rencontre mon regard furieux , et tu n'es pas foudroyée^ morte. Réponds-moi femme de damnation ? Qu'as-tu fait de la vierge? Je te l'avais confiée comme j'aurai pu faire et ma tête et mon cœur... Oh ! pourquoi vins-tu demander protection contre le méchant ; pourquoi pleuras-tu comme cela , pour me trahir?... J'eus pitié de toi, je te laissai vivre avec la vierge ; je te confiai ce trésor précieux, je te confiai le salut de l'univers; oh! malheur ! malheur ! qu'as tu fait de tout cela , Jeanne , qu'en as-tu fait ? A ces mots , Arnauld Guiîhem prit un bouquin énorme sur ses foui^neaux , et appela sur ses feuillets les regards égarés de la pauvre mère. Regarde , lui dit-il, par périodes courtes et brisées, regarde ce que disait le Smagorad infaillible:

Vierge de seize ans et pure , Moine renégat et vieux , L'anté-christ naîtra par eux.

Et j'avais la vierge pure, et tu m'avais juré de la conserver pure; tu me l'avais juré sui ce feuillet de Smagorad, en mangeant une hostie consacrée. Damnation ! damnation !

Vierge de seize ans et pure , Moine renégat et vieux ,

Et c'est demain que l'anté-Christ allait être engendre ; car c'est demain que Fraëlma faisait seize ans... Oh ! femme ! tu vas donc mourir , la tête écrasée contre ces murailles.

— Moi mourir ! s'écria la pauvre femme , qui ne pouvait rien comprendre à cette colère, et à ces affreux projets. Mourir sans connaître mon crime ?

— Oui, mourir! répéta le sorcier, avec la volupté de la vengeance; et il poussa un soupir affreux.

— Qu'ai-je donc fait pour mériter cela? reprit machinalement la vieille femme. Le sorcier qui n'avait d'autre pensée que celle de la vengeance , trouva cette question singulière et l'explication qu'il donna fut celle-ci :

— Tu vas mourir parce que je le veux.

— Mais vous m'aviez promis la vie.

— Et moi , ne t'avais- je pas confié la vierge?

— Malheureuse, je ne vous Tai que trop conservée. N'est-elle pas sur son lit de repos?

— Sur son lit de mort , tu veux dire.

— De mort ! de mort !.. Et à cette pensée,

la pauvre mère devint pâle , bariolée de couleurs indécises , comme si l'esprit vital eut vacillé sa lumière éphémère. Oh ! mon maître ! oh ! Monseigneur ! vous ne serez pas si atroce. — • Je serai juste; le monde ne va-t-il pas recommencer de pleurer durant mille ans encore ?

— Quoi , Bertile mourir !

— Je la voulais vierge, je l'avais besoin vierge : maintenant , fille de volupté , qu elle aille se prostituer chez Satan.

— Fille de volupté ! reprit la mère , ce mot m'est incompréhensible , dans ce lieu sombre et désert.

— Ti^ ne sais pas comprendre ce mot , toi qui as conduit Thomme sur &on lit d'amour.

— C'est un songe ! une vision !

— Il n'est pas de songe pour le philosophe; j'ai vu la vérité, j'ai touché l'exactitude. Sa gorge découverte palpitait encore de volupté.

— Erreur, erreur! le jeune enfant aura dormi à côté de la vierge , comme Jésus sur le sein de Marie. Fraëlma est encore vierge; vierge et pure comme vous me l'avez donnée.

•— Yierge encore ! s'écria le sorcier ; et aussitôt, sa voix expira dans l'excès d'une joie

ineffable. Puis tous deux se regardèrent avec un bonheur inconnu , comme s'ils se fussent sentis renaître à une vie qu'ils croyaient avoir perdu sans retour.

Je ne sais si aucun de mes lecteurs se sera jamais trouvé dans une de ces positions désastreuses, où, après avoir été précipité au plus profond du désespoir , on se sent , tout à coup, relevé par une main secourable , jusqu'à la région de la félicité; s'il en est quelqu\in qui ait éprouvé ces deux commotions déchirantes, il comprendra aisément pourquoi le sorcier , après avoir supporté la première chute ^ eut toutes les peines du monde à résister à ce mouvement violent d'ascension; il faillit à en perdre la tête , à en perdre la vie , et celui qui défiait naguère et Dieu et les enfers , sentit son coeur défaillir , en apprenant que Fraèlma était encore vierge ; il ne lui fallut rien moins qu'une escabelle pour ne pas tomber tout à fait, et plus d'un quart d'heure de repos pour retrouver la parole.

Quand il fut revenu à lui , il prit la main de Jeanne avec calme , et la regarda avec pénétration. — ■ Jeanne , lui dit-il , tu crois en Dieu , m'as-tu dit ; tu crois au salut de ton

ame, et tu nourris dans ton coeur autant d'aversion pour l'enfer que d amour pour le ciel. Eh bien , Jeanne , au nom de tout ce que je viens de nommer, au nom de ton baptême, et du sang du Christ, au nom de ta fille et de sa liberté , oserais-tu me jurer que l'mnocence de Fraëlma n'a point péri dans les embrassemens de l'amour ?

Jeanne resta un moment indécise ; le serment semblait Feffrayer; mais une pensée plus forte que la crainte du blasphème vint enlever toute hésitation; le salut de sa fille en dépendait , et elle s'écria avec force : oui, parle sang du Christ je jure qu'elle est vierge encore.

— Jeanne , ceci est un serment d'où dépend phis que la gloire ou la fortune de quelques hommes ; c'est un serment d'où dépend la délivrance du monde ou son esclavage éternel ; qu'il soit donc ainsi fait que si tu entendais la trompette du dernier jugement réveiller les morts de leur sommeil , et la voix de Dieu te demander : Jeanne, Fraelma estelle vierge encore?

— Eh bien , répondit Jeanne sans hésiter, je répondrais à l'éternel : Fraëlma est encore pure comme elle était au berceau.

A ces mots ^ Arnauld Guilhem , aussi ardemment heureux qu'il avait été naguère tourmenté par des pressentimens terribles , pressa la pauvre vieille sur son cœur agité , la bénit avec profusion , et lui dit d'un ton solennel.

— Entre nous deux , les conditions restent les mêmes ; c'est sur ta tête que tu me réponds de l'innocence de Fraëlma : demain , elle fait seize ans. demain je la livrerai au renégat, et elle deviendra mère. Alors tu seras relevée de tes serments ; l'enfant qu'elle mettra au monde sera à moi ; et puis toutes deux vous rentrerez en liberté pleine et entière ; mais que l'homme de tantôt ne pénètre plus chez Fraèlma ; sinon , la mort à toi , la mort à elle.

Le sorcier avait disparu , mais ses dernières paroles, froides et acérées comme la lame d'un poignard , s'enfonçaient encore dans le cœur de la pauvre mère.

Demain ! entre les bras d'un renégat ! demain , déshonorée avec violence !.. A une mère , dire cela !... pauvre Jeanne ce fut son tour de s'affaisser sous le poids du malheur; elle tomba dans un fauteuil , et resta longtemps brisée, anéantie; mais une mère rede.

vient toujours forte quand il s'agit de sauver son enfant ;, et elle avait à le préserver de la mort et du déshonneur ; elle se réveilla donc tout à coup , et se précipitant vers la chambre de Bertile elle s'écria :

— Oh ! ma fille ! pour te sauver la vie j'ai juré par le sang du Christ ! Au nom de Dieu, fais que mon serment ne soit pas un blasphème. — Puis , tombant à genoux, elle ajouta : — Mon Dieu , tu as laissé mourir ton fils sur la croix , mais c'était pour sauver le monde ; livreras-tu donc ma pauvre Bertile aux extravagances de l'horrible sorcier.

J^A6 ! e^U pPeuite Aon amu

Et Bertile, qu'était-elle devenue la pauvre enfant , depuis le départ de son Alain ? Elle s'était débattue long-temps, avec ces visions fantastiques , filles de la frayeur et de la solitude ; puis , elle était tombée aux pieds de sa petite madone , et;, jetant au hasard sa prière

jolie, elle avait demande à Notre-Dame de Fespéraiiceque sa mère chérie lui fut rendue. Ce fut au moment même où le refrain de sa prière d'espérance s'en allait expirer cliez les échos du souterrain, que la pauvre Jeanne arriva. La vierge eut à peine reconnu sa marche précipitée , qu'elle abandonna sa madone et courut se jeter sur le sein de sa mère.

— Oh ! mon enfant ! oh ! ma Bertile! s'écria la pauvre femme , en la prenant dans ses bras, tu priais ardemment , sans songer à la menace qui planait sur ta tête. Nous venons toutes les deux de passer le fleuve de l'éternité sur un fîl , et ce fil est resté tendu , et demain nous devons le traverser encore.

Oui, répondit Bertile, sans comprendre toute la portée de ces mots , la terreur aux dents de fer, n'est-ce pas; elle est passé près de nous, plus terrible , plus menaçante que jamais; elle semblait s'être multipliée pour peser sur nos têtes et près de mon ami je croyais avoir deux morts à redouter.

Jeanne resta un moment pensive , elle ne savait comment s'y prendre pour arracher à la vierge l'aveu dont elle avait besoin.

— Bertile , lui dit-elle avec précaution, je

t'avais amené ce jeune homme pour mêler à ta solitude un peu de ce bonheur de l'amitié , et joindre à ta frêle existence quelque chose de fort qui put un jour te ramener sous le beau ciel ; mais en voulant te sauver ^ j'ai failli tout perdre; le sorcier Ta reconnu près de toi, et ses soupçons ont failli produire un grand crime.

— Oui, nous étions là , répondit Bertile en indiquant le lit, avec effroi, et nous avons failli mourir.

— Quoi ! sur le lit... sur le lit , Bertile !

— Oui, et il me disait que j'étais belle, que mon sein et mes regards le rendaient fou d'amour ! Oh ! ce mot était si joli dans sa bouche , et il allait m'en faire connaître toutes les beautés , quand la terreur est venu vers nous... et nous sommes restés glacés. !

L'accent de Bertile était si passionné que Jeanne trembla sérieusement pour son salut et pour l'innocence de sa fille.

— Oh! lui dit-elle, qu'a vez-vous fait Bertile! qu'avez-vous fait! Est-ce ainsi que ton mnocence devait me répondre de ta vertu.

— Pourquoi me regarder avec cette colère? répondit Bertile toute troublée. Est-ce qu'il

y a rien de mal en cela? Il m'a dit que les veillées abîmeraient ma santé, que luimême était accablé de fatigue ; et nous nous sommes couchés sur le lit.

— Seigneur mon Dieu vous me faites frémir.

— Pourquoi donc ? Ne penses pas que j'ai oublié de faire ma prière ? Il est vrai qu'il ne voulait pas ; mais il a eu beau dire y j'ai resté prosternée autant qu'il a fallu; puis il m'a appelée dans ses bras, et je suis accourue parce qu'il m'avait promis de m'enseigner à le séduire; mais quand j'ai voulu réclamer sa promesse , voilà qu'il s'est écrié comme un fou : (( Me séduire ? Ne vois-tu pas que tout est » déjà fait! ne vois-tu pas que je suis fou d'a- )) mour, que ma poitrine se brise, que je suf- » foque de désirs ! >. Et d'autres choses comme cela

— Mais après , après !

— Eh bien , il m'a prise dans ses bras, et m'a serrée avec tant de force que j'ai crié merci ; j'en perdais la respiration ; puis il a posé sa tête bien chaude sur mon sein , et il semblait vouloir le manger de baisers ; et je crois que mon sein en avait peur aussi, car il

s'est mis à battre avec une force inconnue.... Mais^ n'importe^ j'étais heureuse, bienheureuse !... Et tu ne sais pas? Il se trouve que c'est mon petit Alain ; celui qui me donna son justaucorps à la rivière de Bièvre, quand j'étais toute nue.

— Oh ! je meurs d'anxiété; achève , ma fille, achève !

— Eh bien , voilà tout , répondit Bertile avec sa jolie gracieuseté; nous ferions encore la même chose si la terreur n'était venu en longue procession pour nous épouvanter.

— Eh quoi 1 il est parti sans plus rien te dire, sans plus rien te demander ?

— Et que pouvait-il attendre de moi, pauvre jeune fille; je ne possède que mon coeur, et maintenant n'est-il pas tout entier à lui.

Ces derniers mots rendirent à la mère la respiration plus facile; Bertile parlait avec trop de naïveté pour qu'il fut possible de douter de son innocence.

' — Mais s'il ne m'a rien demandé , ajouta la jeune fille, je n'ai pas fait de même à son égard , et je ne l'ai délivré de mes bras , qu'après avoir obtenu la promesse qu'il reviendrait bientôt; je sens déjà que je ne pourrais

plus vivre sans lui; aussi, en lui faisant le dernier baiser , lui ai-je fait promettre de revenir demain... Et demain veut dire bientôt, n'estce pas ma mère ?

— Oui ma fille, bientôt... Tu ne pouvais pas comprendre ce mot, pauvre enfant, séparée comme tu l'es de la lumière du ciel... Ob î bénissons le Seigneur ; car demain était le dernier terme.

— Quoi, ma mère, demain le dernier terme ! Ob ! mon Dieu , si la terreur qu il a rencontrée près de moi allait me faire paraître laide à ses yeux ! Ob ! ma mère , s'il allait ne plus revenir.

— Ne crains rien ; dans le monde qu'il babite, ceux qui veulent porter le nom d'bomme doivent briser mille lances, et combattre mille ennemis, avant d'abandonner celle qui les adore , et on en voit tous les jours affronter des périls imminens pour obtenir une récompense bien moindre que toutes les caresses que tu lui as prodiguées.

— Hélas! qu'ai-je donc tant donné ! Peut-on être prodigue quand on possède si peu.. Cepen dantquellequesoit ma pauvreté, il me semble que je puis lui donner encore un monde de bonbeur ineffable.

Trois pensées immenses accablaient l'ame de la pauvre mère ; d'un côte l'espoir de la délivrance de Bertile, de l'autre la crainte de son déshonneur prochain, peut-être même de sa mort au milieu des violences. Ces trois idées se personifiaient à ses yeux sous les traits d'Alain Gelu , d'Arnauld Guilhem et d'un moine renégat; et, au milieu du travail qu'elle imposait à son cœur de mère, elle regardait le ciel et lui demandait assistance et inspiration.

— Ma fille , dit-elle enfin , le temps presse, le sorcier a les yeux sur nous j la vue de ton ami près dé toi, sur ton lit, a comblé son ame d'inquiétude , et il veut hâter l'accomplissement de ses horribles projets. Ton salut dépend donc de mon habileté et de ton obéissance ; or , ma fille , écoute mes conseils : tu dis que tdn ami doit revenir demain ; eh I bien^ il faut que l'entrée du souterrain lui soit toujours libre et facile. Il faut que ton regard, à la fois naïf et agaçant , tache d'allumer dans son cœur ce brasier dont tes caresses ont jeté la première étincelle; car demain , une grande chose menace de s'accomplir, et pour détourner ce malheur, nous avons besoin de tout

— 27-4 — le courage que peut inspirer une passion violente ; mais tout en allumant l'amour dans son coeur, prends bien garde ma fille de le laisser s'allumer dans le tien ; que ton regard craintif demeure caché sous la paupière , que ton front ne se laisse pas dérober un baiser , et que toujours ta main évite de rencontrer la sienne.

A ces mots, Bertile regarda sa mère avec tristesse, et chaque nouvelle parole rapprochait les larmes de ses yeux.

— Quoi , ma mère ! ne plus sentir ses baisers sur mon front , ne plus déposer sur le sien l'excès de ma tendresse ! Oh ! ma mère, et c'est vous qui m'ordonnez cela; comment voulez-vous que mes yeux et mon front lui paraissent si méchants , tandis que mon cœur aura pour lui tant de tendresse... Et de grosses larmes roulèrent sur les joues de la pauvre Bertile.

— Ne pleures pas ainsi , lui répondit sa mère, je te donnerai tant et tant de baisers, que tu n'auras pas le temps de regretter les siens.

— Je vous aime bien ma mère ; mais depuis que j'ai reçu ses baisers, les vôtres ne me

^ 275 — paraissent plus si doux. Us n'ont pas cette chaleur suave qui pénétrait mon ame, me faisait frémir , mourir presque , et pourtant me transportait au comble du bonheur ?

quand il était là , j'avais des regards que je n'ai plus pour ma mère, et s'il revenait encore, je voudrais me mettre à deux genoux pour le contempler comme la lumière du ciel. Oh! ma mère ! je t'aime bien, et pourtant loin de lui, il me semble que je ne peux pas être heureuse.

— Et cependant, ma fille , il faut suivre mes conâils si tu ne veux creuser une tombe, du vous disparaîtriez tous les deux.

— Tous les deux ! s'écria Bertile , et elle éprouva encore la crainte de cette double mort dont elle avait parlé déjà.

Sa mère lui répondit :

— Je connais trop bien toute la puissance des penchants qui vous unissent , pour exiger de toi qu'ils sdieiit brisés brusquement; je veux bien permettre à l'exp^ression de ta voix, au feu de ton regard , de rallumer sa passion avec une force nouvelle ; mais , lorsqu'il voudra te presser dans ses bras , je vevix que ta main tremblante le repousse avec précaution

et f[u un refus ^ sans aigreur , le détourne de la route dans laquelle il voudrait t'en traîner. Songes-y bien, mon enfant, en ceci, tout doitêtreruse et adresse; car, en repoussant son audace , il faut savou^ allumer son courage avec de Tamour , et son amour avec de l'espérance; et cela, jusqu'à ce que l'horrible moment soit arrivé , moment où il faudra essayer d'un grand coup , jouer la vie et la liberté avec le soutien de ce jeune homme, le tout contre un sorcier , contre un renégat , contre cette prison souterraine. Demain , quand ton ami sera venu près de toi , j'irai en observation; je suivrai pas à pas et le sor-cier et Ij renégat, je saurai tout ce qu'ils se disent, tout ce qu'ils méditent; et quand je les verrai trop occupés à leurs travaux cabalistiques, pour qu'ils puissent avoir le& yeux sur nous, j'accourrai près de toi, je te jetterai dans les bras de ton ami , et je vous conduirai à la porte du souterrain , à la porte de la lumière, à la porte du bonheur et de la liberté. — Quoi y ma mère ! dans les bras de mon Alain ! sous le beau ciel ! au sein de la lumière ! Oh I ma mère ! oh! mon Dieu 1 oh ! mon Alain !

— Mais pour cela, retiens bien mes leçons.

Jeanne allait entrer dans les détails de cette leçon délicate qu'elle n'avait fait qu'indiquer, lorsque plusieurs voix se firent entendre à la porte du souterrain ; alors elle prit la main de sa fille, et toutes les deux disparurent dans un espèce d'antonnoir , creusé dans la terre glaise. Aussi, en voyant cette pauvre mère , maigre et décrépite, tirer après elle la jeune vierge, belle et candide comme sainte Marguerite, on pouvait se représenter une araignée, grossie au microscope, emportant vers son trou une guêpe élégante et jolie.

Arrivées au fond de cette noire province des cliauves-souris, toutes les deux s'assirent sur un tronc d arbre, et la mère reprit le cours de sa leçon. La pauvre enfant , triste et réfléchie, écouta sa mère en silence; ses belles paupières couvraient à demi ses grands yeux noirs , son cou , svelte et blanc , ployait avec élégance sous le poids de sa tête inclinée , et ses mains retombaient sur les plis de sa robe blanche. L'instruction fut débitée avec une si grande prudence , que pas une mèche des blonds cheveux de Bertile ne fut agitée par le soufle de la mère ; ce qu'il y eut de

plus singulier dans cet entretien, c'est que le livre de Foolkodner , ce poème encroûté, qu'Alain Gelu avait emporte avec lui dans le souterrain , fut feuflleté debout à fond , et servit de texte aux conseils de la mère... Pauvre Foolkodnerî je gage que le lecteur ne s'attendait pas à le trouver ici.

Avec tout cela, n'allons pas oublier ce pauvre Alain Gelu , que nous avops laissé à la porte du souterrain , fort pressé de revoir la lumière. Pour cette fois , il s'amusa trèspeu à contempler les beautés de la forêt ^ quelques dignes qu'elles fussent de l'attention

d'un habitant de la vallée de misère ; il se hâta d'arriver au plutôt sur les bords de la Seine, et quand il fut sur cette route, empanachée de hauts peupliers , et qui longeait la Seine comme un liseret blanc, autour d'une écharpe bleue, il se mit à réfléchir sur les mystères de la vie terrestre.

— Ce que c'est que de nous , cependant? Et qui aurait osé me dire avant hier, lorsque je passais en ce lieu, que la Bertile dont je me racontais l'histoire, me viendrait sauter au cou avec ses grands jolis bras de seize ans. Pauvre Bertile ! je t'ai laissée en bien mauvaise compagnie ; mais je t'ai promis de revenir et n'y manquerai pas, sois en bien sûre. Ahî M. Charles sixième ! que faites- vous de tous vos gendarmes pour ne pas les employer à venir briser la prison de cette jeune fille?... Ah ! si j'avais à mes ordres seulement deux archers, comme je me battrais vigoureusement pour sa délivrance ! comme je mettrais fl en usage cette vaillance que j'ai puisée dans le 1

poème de Foolkodner... Mais , à propos , qu'aije donc fait du poème et de la rapière ?

A ces mots, Alain s'arrêta court et net, baissa la tête , et frappa des deux mains sur

ses poches pour voir si la rapière et le héros de Borgholm n'y étaient point cachés ; puis , ne trouvant rien , il reprit son train de marche , en se disant pour consolation ^ qu'ils devaient avoir resté dans le souterrain, auprès de sa chère Bertile... Heureuse rapière ! heureux parchemin ! je crois qu'il enviait leur sort.

Au milieu de ces réflexions , Alain Gelu continuait sa route , et les approches de la nuit lui donnaient des jamhes d'une agilité prodigieuse. Toutes les émotions qu'il éprouvait depuis quelques jours le fatiguaient à un point extrême , et il lui tardait infiniment de retrouver son lit delà vallée de misère, quelque sale que put être son surciel.

Bientôt, il se trouva sur les hords de la Seine ^ et qui ne fut pas peu inquiété , ce fut notre homme , en songeant qu'il n'avait plus dans son housset le moindre petit hardit pour payer le passage. Dans cette fâcheuse occurrence, il ralentit le pas et il voulut aviser au moyen d'attendrir le battelier avaricieux. Il pensa d'abord à le payer d'une belle harangue sur la charité; choisit pour exorde quatre vers d'Ovide, deux versets du nouveau testament.

^ 282 — et ainsi muni de toute pièce, il descendit vers le fleuve. Mais en réfléchissant davantage , il se rappela qu'il avait dans sa poche une petite chaine de fer, assez joliment ornëe d'orfèvreries, laquelle lui paraissait avoir appartenu à la garde de quelque rapière ; cela le fit changer d'avis , et, laissant de côté sa harangue sur les hons offices, il prépara une belle description de la chaine , qui ne pouvait manquer de séduire le batelier , quelque peu antiquaire qu'il fut.

Dans ce moment , notre Caron était à l'autre bord ; mais Alain fut peu interdit de cela, et lui jeta deux cris, avec autant d'assurance que s'il avait tenu de l'argent bel et bon. Le batelier, qui reconnaissait son mauvais payeur, descendit lentement dans son bateau , plaça lentement les avirons à leurs chevilles , et rama lentement vers le bord. Cette lenteur significative commença à faire douter Alain de la réussite de ses moyens oratoires ; le bateau avançait , il falut bien se décider. Alain Gelu commença donc sa harangue, et caressa la chame dans ses mains ; mais le batelier, fort peu édifié de ce beau discours , regarda le pauvre orateur de tra-

vers , et ne prit la chaîne que de fort mauvaise grâce ; encore fit-il promettre au voyageur de lui apporter un sol de supplément , sans préjudice des arrérages du premier voyage.

Alain promit et monta sur la barque ; mais ses genoux tremblaient comme les feuilles au vent ; il était peu habitué au tangage des petits bateaux , et ce qui augmentait encore sa frayeur, c'était le voisinage d'une rivière profonde et d'un batelier mauvais railleur. Cependant il commençait à se rassurer en voyant le bord venir à lui , lorsque le batelier lui dit d'une voix redoutable ;

— Et qui me répondra de votre promesse, mon beau jeune homme de Paris ?

— Qui en répondra ? balbutia Gelu.....

mais mon honneur ne suis- je pas filleul

d'un grand officiai ne suis je pas voisin de

monsieur l'archevêque 1

— C'est fort bien, reprit le brave homme, en se dressant sur ses pieds ; mais voici qui me sera de garantie meilleure que la parenté d'un officiai et le voisinage de Tarchevêque.

Et sitôt fait que dit , il s'empara du berret d'Alain Gelu. Ce dernier eut tellement peur

en voyant ce grand bras s'abaisser sur sa tête,

qu'une sueur froide paralisa en lui toute sensation y et maigre sa vive amitié pour son petit bonnet , il n'eut pas la force de le défendre. Au même instant le bateau beurta contre le bord, Alain sauta sur le ferme avec une indicible satisfaction ; et, voyant son malheureux bonnet , couché misérablement dans la boue, il demanda s'il ne lui serait pas rendu au prochain voyage ; le batelier répondit affirmativement ; mais à la condition qu'il apporterait quatre sols parisis.... Bien fallut en passer par là, et le pauvre Alain, honteux comme un matou qu'un rat aurait mordu , continua sa route vers la bonne ville.

Après la terrible catastrophe, arrivée à son bonnet, Alain Gelu crût avoir réglé ses comptes avec la mauvaise fortune, et il essaya de se consoler du passé , en songeant à un avenir meilleur ; mais tout à coup il aperçut au loin quelque chose d'étrange qu'il ne sut pas bien reconnaître , et qui bien certainement n'était pas le clocher de Ghatou ; peu à peu, l'objet s'éclaircit, comme si chaque pas d'Alain eut dissipé une mince couche

de brouillard, et bientôt il put distinguer un homme monté sur sa monture.

Jusqiies-là rien de bien admirable ; cependant, malgré toute la simplicité de l'aventure^ un je ne sais quel présentiment faisait battre le cœur d'Alain d'une manière très-fâcheuse... C'est qu'en effet, il y avait là autre chose qu'un homme et une monture ; il y avait là un frère mendiant ; il y avait là frère Grégoire et sa bonne Ascension.

Le raprochement du mendiant avait à peine changé la crainte d'Alain Gelu en certitude, que celui-ci tremblait déjà de tous ses membres, et s'arrêtait pour aviser au moyen d'éviter une sévère admonestation.

Il pensa d'abord à faire soumission trèshumble, en rejetant sa négligence sur l'avarice de sa tante et celle du parrain Graciu ; mais , en y réfléchissant de plus près , il vit qu'il n'aurait pas le courage d'affronter le regard courroucé de Grégoire, et il aima naieux prévenir toute réprimande , en évitant de le rencontrer.

Or, pour ce dernier parti , pas n'était de temps à perdre ; le mendiant était déjà près , et s'il venait à le reconnaître , il était bien homme à lui courir dessus au plus grand trot de sa bête. Heureusement que , près de

là , se trouvait un buisson cliaritalile qui servait aux bergers d'abri contre l'orage , aux amoureux de confident , aux oisillons de maisonnette d'iiiver ; Alain ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il courut vers lui en souriant de très-bon cœur ; et là , placé tout à son aise, il eut l'avantage de compter, à travers le feuillage , tous les pas de la bonne Ascension , et d'entendre très-distinctement la conversation que voici •■

— Ab ! ab I maître Grègorius Boucbu ! (on sait que tel était le nom de l'abbé dé saint Maur ) vous avez voulu conduire votre serviteur Grégoire par le bout de son nez : ob ! oh ! parce que je n'ai qii'une besace et une pauvre mule , et que vous commandez à trente moines réunis , auriez- vous pensé qu'il suffirait d'une de vos cbiquenaudes pour me jeter dans la poussière. Apprenez^ monsieur le sanglier, que frère Grégoire a dans sa tête plus de tours que vous n'en avez dans la vôtre , et dans son ame plus de malice que trente diables réunis. Au demeurant , peu m'importe, vous m'avez renvoyé en m'appelant voleur, simoniaque, juif, sorcier, que sais-je encore ; vous avez cru m'écraser du premier

-^ 287 coup en me menaçant de votre colère , si je ne vous apportais huit cents sols avant qu'il fût trois jours; eh bien! tout cela m'est peu de chose ; l'orage qui fait ployer l'arbrisseau, trouve le clocher immobile , et le bourdon de Notre-Dame sait jeter fièrement son din don daine au milieu du tonnerre et des éclairs.

— Ah î ah ! te voilà donc pincé à ton tour! s'écria Gelu dans son coin, à moine voleur, abbé plus voleur encore. Mais le frère Grégoire reprenait de plushelle :

— Allons, ferme ! Soyez avare et furieux, monsieur l'abbé de St-Maur ; toute votre colère n'empêchera pas qu'il n'y ait de l'or en France, et des alchimistes assez savans pour savoir le trier d'avec les corps impurs. Hio , hi ! ma bonne Ascension ; nous pourrons bien nous moquer d'eux quand nous aurons la pierre philosophai e.

— Sainte Vierge! reprit Alain tout abasourdi, est ce qu'il l'aurait trouvée , ce diable-là î

— Ce n'est pas tout , ajouta Grégoire , monsieur l'abbé des Jacobins m'a fait un trèsmauvais parti de ce que je ne lui avais pas apporté quarante livres tournois, qui lui sont indispensables, à ce qu'il dit, pour regarnir

son caveau. J'ai bien eu le soin de lui faire observer que je ne pouvais être responsable de la soif intarissable de ses moines; mais, il m'a répondu en m'appelant voleur et simoniaque, comme l'abbé de St-Maur , et il m'a menacé de me faire disparaître dans le a)ade in pace... Ah , messieurs les abbés ! vous vous donnez le mot pour vous moquer de frère Grégoire! Eh bien, morbleu! voyons qui de nous trois sera mis dans le sac. Hio , hi , ma petite Ascension ; doublons le pas avant qu'il soit bien nuit , et puis quand nous aurons visité le grand hermétique , pris conseil du grand Arnauld Guilhem , nous verrons qui sera le plus riche et le plus fort de frère Grégoire ou de ces abbés avaricieux.... Et ce petit prestolet d'Alain Gelu , qui ne m'a pas apporté ces quatre cent sols parisis. Ah , mauvais drôle ! je te réserve une petite frayeur de Jehennes et de fagots ^ va.

Le moine était déjà bien loin ; mais Alain put très-bien entendre cette dernière phrase. Or , jugez s'il fut bien aise d'avoir pris le parti de se cacher.

— Que le diable t'enfourche , va ; se dit-il en lui-même , en regardant Grégoire de tra-

- 289 ~ \ers : on t'en donnera des quatre cent sols parisis;il te donnera des panacées universelles, le sorcier! Mais, voyez-moi cela, les moines et les astrologues, les serviteurs du diable et les serviteurs de Dieu qui vont se caresser le menton ; cela va faire une singulière famille. Et lui aussi va voir la pauvre Bertile ; pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de lui dérober un gros baiser!... Pauvre Bertile , va'

Alain y se croyant assez loin du moine pour ne pas être reconnu , sortit de sa cachette , courut à la grand route et redoubla de vitesse pour regagner le temps perdu. Il ne prit même pas la peine de se retourner pour saisir quelques dernières gesticulations de Grégoire , qui , flanqué sur sa mule , et le ventre appuyé sur le pommeau delà selle, continuait à pérorer sur l'avarice des abbayes et la science de maître Arnauld Guilbem.

Alain eut beau courir , il comprit bientôt

qu'il lui était impossible de marcher aussi

vite que la faim et la nuit. Il se souvint alors

du très-honorable propriétaire qui lui avait

offert si poliment un lit dans sa maison ; et ,

comme il était justement aux environs de

Chatou , il fit courir ses yeux à l'aventure

pour découvrir le domaine de Trinquet 5 mais il eut beau faire et il ne sut apercevoir, pour toute trace d'habitation^ qu'une colonne de fumée qui s'élevait sur un massif de saules y comme un voile de crêpe blanc. Alain se dirigea vers ce lieu en confiance ; quelques sillons raboteux l'en séparaient^ il les franchit en quelques sauts.

Ce qui fumait ainsi , n'était pas un castel , n'était pas même une chaumière ; lui trou creusé dans le gazon : dans ce trou quelques branches sèches , et au-dessus un pot de terre ; voilà tout ce qui composait ce modeste foyer. Lorsqu Alain approcha , personne n'était aup"ès pour prendre garde à la, petite marmite qui s'enfumait à plaisir; notre voyageur en eut pitié et il se hâta de la délivrer de cette atmosphère suffoquante, en soufflant sur les charbons à demi éteints. Au même instant survint la cuisinière, pauvre I vieille paysanne qui , le prenant pour quel- i que mauvais drôle , le salua de quelques bons jurons , je crois même qu'elle allait appuyer le compliment de quelques coups de quenouille, lorsque Alain se retourna et rétablit auprès d'elle sa réputation un peu aventurée.

La pauvre femme , un instant confondue , s'excusa de son mieux , et lui offrit ses petits service. Alain qui n était pas en position de se montrer rancuneux^ en profita subito , et lui demanda s'il ne pourrait trouver dans les environs une demeure hospitalière où il pût souper et trouver gîte pour la nuit. La vieille paysane , fort désireuse de réparer sa première malhonnêteté , répondit qu'elle serait trop heureuse de partager avec lui son modeste repas ; or , comme Alain n'en demandait pas davantage, il se hâta de prendre possession du souper en s'assayant auprès du pot de terre pour lui prodiguer toutes ses attentions.

Pendant qu'il était tout entier à cette occupation si douce , dévorant des yeux le maigre potage dont il allait bientôt lester son estomac , un nouveau personnage arrivait en silence , fort surpris de voir une tierce personne , là où il avait coutume de ne trouver que sa soupe et sa moitié. Ce nouveau personnage était un vieux pêcheur, en chemise, chargé d'un aviron et d'un panier; Alain n'eut pas plutôt tourné la tête, au bruit que fit l'aviron en tombant sur les broussailles;

qu'il fit salutation très-humble , et , comme il ne douta point que ce ne fut le maître du pot au feu y il mit toute son éloquence en mouvement pour s'excuser de l'indiscrë tion grande, avec laquelle il venait rogner sa part de cola tion ; mais l'homme confirma les offres gracieuses de la femme , et il ne fut plus question que de manger la soupe en commun.

Le souper ne fut pas très-long , grâce à l'assaut de bon appétit que firent les convives; la première faim appaisée, on causa , de part et d'autre , sur les affaires du temps , sur les nouvelles de Paris, sur le voyage du jeune convive ; après quoi il fut question de regagner le gîte.

Alain Gelu n'avait jamais espéré avoir de moelleux édredons dans la demeure de son hôte; mais, tout au moins, un lit de paille et un surciel de hois ; qu'on juge donc qu'elle dut être sa surprise , lorsque le bon pêcheur lui dit, avec une ingénuité par trop sans façon , qu'il ne pouvait lui offrir vme place dans sa modeste cabane , attendu qu'il pouvait y contenir à peine avec sa femme et son enfant ; mais comme la soirée était fort belle, il pourrait coucher sur le gazon , en face des étoiles.

ee qui serait pour lui d'un grand plaisir apparemment.

Alain , d'assez mauvaise humeur , répondit aussi bien qu'il sut le faire... Mais comment se fâcher. La cabane était un simple lit de paille, recouvert de quelques branches ; on aurait dit un étui taillé à la mesure des époux , comme un justaucorps sur les épaules de celui qu'il recouvre. Alain reçut une grosse couverture de laine pour se préserver du froid, et, bonne nuit souhaitée de part et d'autre , on s'endormit.

Jfuîri.

Çi.oiiX' cciuSovcex. contre (Di^ea.

Nous voici revenus dans le souterrain du sorcier. Il était déjà minuit, et le bruit qui avait refoulé la vieille Jeanne et la jolie Bertile dans la dernière retraite du souterrain approchait de plus en plus.

Ce bruit était enfante par des hommes noirs

à têtes blanches, pareils à ceux que nous avons vu passer naguère près du lit des amoureux ; ils arrivaient par cet étroit corridor où les autres avaient disparu, et, à voir leurs têtes chauves sortir de leur cagoule , comme des têtes de tortue , et promener en tâtonnant au milieu des ténèbres , on pouvait reconnaître que , tout illuminées qu elles pouvaient être y elles n'en étaient pas moins aveugles quand la nuit les environnait; du reste, on pouvait également les comparer à ces squelettes du philosophe grec , lesquelles , après avoir passé leur vie à disputer follement sur la sagesse, s'en venaient toutes d'un même pas, aussi maigres les unes que blanches les autres, se réunir taciturnement sur le petit port de Caron. — Grand et sublime miroir de l'humanité! disait un de ces promeneurs , en portant la main à sa tête bosselée par les murailles. Te voilà donc, pauvre cervelle humaine , balottée dans le cahos des choses , tu trébuche à mille pensées diverses , et l'éclair qui jaillit de ce choc, ne sert qu'à te faire voir trouble en plein midi. Allons , morbleu ! frappez ma tête, mesdames les murailles, faites-moi voir des étoiles sur mon chapeau, et des épées étin-

celantes dans ma poche ; chaque coup cpie supporte mon crâne y découvre de nouvelles sensibilités , et me pousse à une plus parfaite connaissance de moi-même. Continuez bel et bon , bientôt je pourrai compter mes cornes ; cela me donnera à l'ombre la tête de trente diables réunis.

— Holà y hé î reprit une voix toute voisine de celle-ci, n'est-ce pas maitre Grégorius Bouchu, que j'ai l'honneur d'entendre discourir ainsi sur les cornes et les murailles ? Allons , M. l'abbé de St-Maur , toujours philosophez à ce que je vois , et tenebras vif et 'orum dispellis luminibus animi tui.

— Qui donc m'a reconnu? s écria vivement maître Grégorius ; car c'était bien lui qui cheminait ainsi vers le sorcier . Qui que tu sois ^ hermétique ou démon ^ plus clairvoyant que moi , puisque tu sais me reconnaître au sein de cette nuit obscure, plus aveugle que moi puisque tu admires ma sagacité y dis-moi , je te prie , quel est le démon qui te prête sa lanterne , pour te guider dans ce labyrinthe, où ma tête va heurtant à chacun de mes pas?

Tout en parlant ainsi, M. Tabbé de St-Maur

faisait rouler ses yeux pour tacher de découvrir l'interlocuteur invisible* mais^ quoiqu'il fît , il ne put recueillir la moindre parcelle lumineuse.

— Maître Boucliu ! reprit la même voix , toujours plus railleuse y ne me cherches pas ainsi des yeux ; tu te fatiguerais à pure perte... Ne pourrais-je pas te demander par quel mouvement capricieux ta persévérance cabalistique s'est tout-à-coup fatiguée de souffler dans tes fourneaux; et pour quelle grande raison tu t'es pris à courir vers le sorcier de St-Germain , laissant tes moines ribauder dans le réfectoire , et la pauvre Jeanne Toupy se morfondre dans la chapelle St-Silvestre ?

— Mort-Dieu î s'écria le moine en fureur , tu as plus d'audace qu'on n'en demande à un manant pour le faire écorcher.

A ces mots^ maître Grégorius ouvrit ses grands bras pour saisir l'indiscret et l'étouffer; mais il ne sut apercevoir qu'une lueur faible comme un éclair d'automne , qui sillonna le souterrain et éblouit ses faibles yeux. Au centre de cette auréole lumineuse se forma un point noir; ce point grandit, se développa , et revêtit la forme bisarre d'un esprit téné

breux ; ses pieds étaient ci ocliiis , sa face grimaçante, un cri aigu se fit entendre, et tout disparut dans la nuit.

— La peste soit des diablotins! s'écria Grégorius; je ne pensais pas que M.Satan fut si bien au fait de mes affaires. Ali î M. Arnauld Guilhem, vous faites l'insolent! morbleu! si vous n étiez sorcier, je saurai bien vous faire brûler en Grève comme tel, pour mavoir parlé de Jeanne Toupy. Ces maudites bêtes sont capables de détruire avec leurs grossièretés la réputation la plus confortable de France; fort heureusement que je suis seul ici.

— Seul ! répondirent plusieurs voix qui semblaient arriver de côtés différents; qui via hermeticorum permit nitmquam solus , niimquam solus.

Pour cette fois, c'était bien des paroles humaines; car indépendamment des quatre mots latins que Grégorius venait d'en tendre, il sentit encore des cagoules glisser contre la sienne, et aperçut trois têtes blanches et chauves passer devant lui comme des ombres chinoises. Bientôt ces têtes disparurent , et il

mii relia sur leurs traces, croyant bien quelles avaient trouvé la porte de Tatelier.

Mais, quelques pas faits dans le corridor des hermétiques, force fut à maître Grégorius de modérer encore son grand désir de voir le fameux astrologue ; le passage était fort étroit, et il se trouvait bouché par d'autres promeneurs; car quoique maître Bouchu fut le moins initié dans les se^^rets du souterrain , ceux-là même qui avaient de beaucoup le pas devant ne savaient pas toujours trouver les portes.

Dans cette fâcheuse occurrence , le second de la file, qui n'avait autre chose à faire qu'à attendre que le premier eut trouvé son trou , se prit à deviser comme il suit:

— Silence, dévotion et respect! Le livre Smagorad apparaîtra soutenu par les cornes d'une vache; la lumière de la science hermétique s'échappera de ses feuillets en jets brillans et lumineux; tout aussitôt, silence, dévotion et respect , vos têtes doivent baiser la terre !

— Silence, dévotion et respect ! ajouta un autre initié, ployé comme le cyclope de Flaxman. C'est aujovird'hui qu'a lieu la grande

douzaine hermétique, qui n'arrive que tous les dix ans ; nous allons voir ce livre Smagorad que Nicolas Flamel acheta à un Juif; le même livre qu'Abraham envoya jadis aux IsraèHtes, pour leur aider à se consoler dans leur misère , en leur apprenant la transmutation des métaux. Or , vous saurez que ce Smagorad contient trois fois sept feuillets , chaque septième est toujours sans écriture. Dans le premier , on voit relaté en peinture, une verge et des serpens qui s'engloutissent l'un l'autre ; dans le second^ c'est une croix où a été crucifié un serpent ; dans le troisième, c'est un désert traversé par des sources abondantes , mais infectées de crapauds et de vipères. Or , voici ce qui est écrit dans le premier feuillet en lettres d'or potable. — « Abraham , juif y prince , prêtre , lévite , astrologue ^ philosophe à la nation des Juifs que la colère de Dieu a dispersée dans les Gaules , salut D. J. » Après ces mots , Abraham lance contre le Christ cent et un blasphèmes du premier ordre, cinquante et un du troisième , vingt et un du second , et tout se trouve terminé.

— Diable ! s'écria Grégorius, voilà un her-

métique qui a vu bien des choses ; comment se fait-il donc après cela qu'il ne sache pas trouver la porte.

Le voisin répondit à celui qui avait vu le grand livre :

— Qui que tu sois , tu n'es pas hermétique du premier ordre, toi qui prétends que le livre Smagorad fut donné aux Juifs par le père Abraham , et si tu persistes dans ton erreur, je te dirai, tout franc, que tu as la queue d'un singe, la tête d'un porc et le ventre d'un bouc.

— Eh ! messieurs, leur cria Grégorius , qui redoutait beaucoup une dispute dans un espace si étroit. Messieurs les hermétiques, nous marchons tous vers le même but , disputons sur les moyens, mais ne nous battons pas.

Malgré cette observation de l'abbé de St- Maur, les deux antagonistes se donnèrent quelques ruades , et le plus faible dut rendre grâce à l'obscurité qui seule le préserva d'être roué de coups.

Enfin, après bon nombre de tatonnemens, le capiit de la compagnie trouva la porte , et les hermétiques entrèrent dans un corridor.

Arrivés là j ils se trouvèrent en face d'une flamme pétillante, dont les sauti 11 emens s'éparpillaient dans les fentes d'une grosse porte de chêne : prespective qui devait être toute semblable à celles que l'enfer offre dans ses points de vue les plus pittoresques. Les bermé tiques n'en furent cependant pas effrayés^ ils frappèrent à la porte, et le laboratoire s'ouvrit. L'aspect de cet borribîe atelier occassionna un peu de surprise à M. l'abbé de St-Maur , il entra cependant , et la procession des douze hermétiques prit la forme d'un demi- cercle au fur et à mesure qu'elle pénétra dans le cabinet de l'astrologie.

Arnauld Guilhem était pour lors occupé à cbercber la transmutation des métaux ; il avait le dos tourné vers les hermétiques , le front baissé vers la terre et son exaltation extrême témoignait jusqu'à quel point l'homme peut épuiser ses forces pour secouer le joug de la misère et de la fragilité.

Deux larges fournaux, à la gueule béante, pétillaient près de lui ; l'un portait une espèce d'enseigne en lettres grecques et hébraïques , l'autre une devise en lettres gauloises et latines, laquelle n'en était pas moins indéchif-

frable pour cela. Chaque fourneau avait sa chaudière, et ce qui nous aurait le plus étonnés, nous qui ne sommes pas des hermétiques , c'était une planche longue et très-mince, qui leur servait de couvercle commun. Cette planche portait à chaque extrémité une statue de bois représentant l'une le christ, l'autre le diable; et non point un diable vulgaire, s'il vous plaît; mais le plus horriblement grimacier qui onques eut paru sur la terre depuis la tentation de St- Antoine ; c'était à faire avorter une femme, et à rendre impuissant tout homme qui n'aurait pas été hermétique. Or donc ce diable-ci portait ces mots à l'en tour de son front : siphoas egyptus , tri' megistis mercurius , spera. Le Christ de son côté portait au-dessus de sa couronne d'épine nec hermeticus ullus sine me. Tout cela n'était pas très-clair, et il n'y avait guère d'autre raison à donner de ce contresens , que l'indécision d'Arnault Guilhem entre Dieu et le diable ; cette pensée était d'autant plus rationnelle, quil semblait les avoir placés l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, pour se vouer successivement aujpremier ou au second , selon ce que le cœur lui en dirait. Ce n'est pas

toutj les deux statues se regardaient avec une colère effrayante; on aurait dit quelles n'attendaient que le signal pour se donner des coups ; or , comme maître Jehan Viklef avait prétendu que Dieu devait toujours le céder au diable , l'issu du combat ne pouvait pas être douteux pour quiconque croyait aux vérités de maître Jehan Yiklef.

Le reste du laboratoire n'avait rien que de très-ressemblant avec tous les ateliers hermétiques de cette époque. C'était des soufflets de forme diverse, des ustensiles de chimie appendues aux murailles , des figures bizarres crayonnées, raturées, enchevêtrées les unes dans les autres, avec un cortège d'inscriptions grandes et petites, grecques et gauloises, latines et hébraïques. Une seule chose à remarquer, c'était l'absence totale de livres et de parchemins; il n'y avait là qu'un in-folio; mais aussi cet in-folio était le livre Smagorad ; il planait sur les deux statues ses deux grandes aîles déployées.

Jusqueslà, Arnauld Guilhem n'avait pas agi beaucoup; mais bientôt il releva magistralement la tête , et fit deux inclinations ; l'une m au Christ , l'autre à Satan ; après quoi , des I pensées terribles semblèrent l'agiter.

^^- Il y a trois grandes puissances , dit-il , d'une voix profonde : Dieu en haut, Satail en bas; rhomme entre les deux. L'homme reçoit des deux premières une existence de bien et de mal , de plaisir et de souffrance , de misère et de grandeur ; eh ! bien , à voire tour , fourneaux de Dieu et fourneaux de Satan , recevez la vie par le soufle de l'homme.

Il dit, et ses larges poumons soufflèrent dans les deux brasiers, comme l'autan dans les bouches de l'Etna. Ce nouvel effort de calorique produisit quelque chose de singulier; les marmites rechauffées avec force, exhalèrent une vapeur abondante , et cette vapeur, se trouvant arrêtée dans son évasion par la planche appliquée à l'orifice , s'accumula et finit par soulever ce couvercle léger; et cela , de telle sorte, que la planche se soulevait alternativement de l'un et de l'autre bout.

Or, je laisse à deviner qu'elle devait être la contenance du Christ et du Satan plantés à chaque bout de cette balançoire; chaque bouffée de vapeur leur faisait faire une gambade, et dans ce dandinage, il advenait que le Christ donnait des tapes au pauvre diable^

qui ne pouvait répondre à ces coups que par des grimaces effroyables. C'était assurément de fort singulières marionnettes: mais le grand hermétique^ qui n'avait des yeux que pour la transmutation des métaux, ne voyait là rien de plaisant , et sa physionomie soucieuse formait à côté des gesticulations des deux statues le contraste le plus singulier.

— Siphoas, trois fois grand! s'écria-t-il, en s'inclinent vers le diahle ; j'ai mêlé dans ta marmite l'urine du cheval sans tête , le sang du dragon bleu , l'opium e t la mandragore ; c'est ainsi que Nicolas Flamel forma la pierre philosophale. O Siphoas! Siphoas! faisqu'Arnauld Guilhem soit aussi heureux que Nicolas Flamel.

Cela dit , l'alchimiste fixa ses grands yeux sur la marmite du diable, et soufla le brasier à trois reprises; il était clair qu'il s'attendait d'un instant à l'autre à voir surgir la pierre merveilleuse , tout étincelante de beauté ; mais sa patience se lassa bientôt , et il leva le couvercle pour s'assurer de l'état des choses. Hélas! le liquide était toujours aussi pâteux, aussi puant, aussi horrible ; à cette vue, il donna un coup de poing sur la planche, et le diable tressaillit sur ses pieds.

— Enfer ! s'ëcria-t-il, tu ne veux don'c riert faire pour moi; et cependant le Smagorad a dit que toute chose était ren(ermëe dans toute chose ! La nature aurait-elle changé depuis l'an dix-neuf cents avant Jésus-Christ?.... Puisque Satan ne veut pas nous aider ^ essayons de Jésus-Christ ; voyons s'il sera plus favorable.... L'or est le septième métal cor* porel ; il est composé des six métaux spirituels; aussi, quoiqu'il soit tout feii de sa nature, il paraît extérieurement beau, jaune, visible, sensible^ pesant, froid et malléable. Cela est très clair; pourrait-il en être autrement, puisqu'il contient en lui seul les six autres métaux coagulés; il est vrai qu'il peut être fondu par le feu élémentaire; mais cela vient de ce qu'il tient sa fluidité du mercure, du verseur d'eau , et des poissons ; cela est trèsclair assurément.

Cela dit, le sorcier se mit à réfléchir avec beaucoup de gravité. Malgré la grande clarté du sujet, tout cela était un peu dur à marier ensemble. Enfin , pour trancher la difficulté , il fit une génuflexion vers le Christ , et lui dit d'un ton ferme et suppliant :

— Fils de Dieu et père des hommes! Abra-

ham trouva la pierre philosopliale en éloignant Jupiter de Mars et Venus , et en le rapprochant du soleil ; plus tard , Alphonse d'Aragon forma la grande panacée en faisant venir Yénus dans son lahoratoire. Oh ! fils de Dieu, père des hommes, fais qu'Arnauld Guilhem soit aussi heureux qu'Abraham et Alphonse d Aragon î

A cette prière , succéda une pose plus solennelle encore que celle qui avait suivi la supplique adressée à Satan; mais les crispations du sorcier trahirent bientôt les révolutions de son coeur , le Christ ne lui répondit pas , et toutes ses espérances s'évanouirent.

— Maugrée sois-tu! dit-il d'un accent terrible , écrasé soit le diable ! et , d'un coup de poing, il renversa les deux statues. Les hermétiques tremblèrent jusques dans les derniers replis de leur courage, et Grégorius Bouchu pensa qu'Arnauld Guilhem devenait fou. C'en est donc fait, ajouta le sorcier, j'ai tenté le dernier effort de conciliation , espérant encore en vous puissances damnables. Mais en chassant cette espérance de mon ame, vous avez redoublé mon courage... Maintenant, il ne me reste plus que toi anté-christ !

Eh ! bien, ArnauldGuilhem te proclame son Dieu! il dit, et, s'enfonçant dans une escabelle, il jeta sa robe sur sa tête pour réfléchir plus commodément.

La scène prit dès-lors, et conserva longtemps une physionomie assez monotone ; le sorcier était muet et immobile , et les hermétiques plantés sur leurs pieds, montraient la même impassibilité. Dans cet état de choses, rien n'aurait donné signe de vie , si le regard louche des initiés n'avait de temps à autre roulé lourdement dans leurs orbites, et si les fourneaux n'avaient jeté quelques dernières lueurs. Nous allons laisser , pour un instant , la chose en cet état, et revenir à l'entrée du souterrain , où se passaient des choses beaucoup moins sérieuses.

Vous vous rappelez , sans doute , que nous avons vu passer frère Grégoire sur la route de St-Germain , fort occupé de l'a arice de ses couvents et de la trouvaille de ia pierre philosophale. Or, comme la bonne Ascension avait d'excellentes jambes , le moine avait fait beaucoup de chemin ; et pendant que les alchimistes tâtonnaient les corridors de la sor. cellerie, il était arrivé dans la forêt. Je ne sais

trop comment il s'y était pris pour avoir des renseignemens si exacts; mais la vérité est quil fut tout droit vers la porte du sorcier, sans faire un seul détour inutile.

Arrivé près de l'ornière, au fond de laquelle la mère de Bertile avait fait dégringoler le pauvre Gelu si précipitament , Grégoire mit pied à terre, attacha sa monture au cliéneteau qui lui parut avoir autour de ses racines l'herbe la plus fraîche et la plus abondante; et après avoir ainsi pourvu aux besoins de sa bête, il descendit dans le souterrain , avec grand bruit de pas et de respiration.

Dès qu'il eût franchi le seuil , il s'aperçut qu'il faisait un peu sombre dans le logis du sorcier, ce qui le désorienta passablçment. Il avança cependant, espérant trouver bientôt quelque lanterne dirigeante; mais au lieu d'une lanterne ce fui un gros mur qu'il rencontra ; un mur contre lequel il fut donner , non de la tête , mais du ventre ; car Templeur de cette dernière partie lui donnait toujours le pas devant en pareille circonstance. Ce petit accident le fît murmurer un peu.

-- La peste soit du sorcier et de ses mu-

railles ! s'écria-t-il en portant la main à son ventre^ pour tacher de le consoler de l'accident; comment donc ne place-t-il pas des lanternes ce sorcier-là? j'aimerais mieux pêcher une taupe dans son trou. Holà! hé! messire Arnauld Guilhem ! où donc êtes-vous , je vous cherche depuis une heure.

Il se tut pour écouter si l'on répondait à son appel ; mais il n'entendit que l'écho enroué de ces voûtes sombres.

— Ça ne doit pas être le sorcier , pensa Grégoire, quelque diable qu'il soit, il ne doit pas avoir une voix de cette façon. Hep? astrologue ! grand hermétique ! M. Arnauld Gnilhem!

La vieille Jeanne, ennuyée de ce bavardage qui venait troubler son entretien avec Bertile, sortit précipitament de son terrier, et , saisissant la main de Grégoire, elle voulut le conduire dans la chambre des hermétiques.

— Ah î ah! lui dit le moine, en lui livrant sa main avec confiance , vous venez enfin me tirer d'embarras !.., Je vais donc le voir, ce messire Arnauld Guilhem ! c'est un grand homme , n'est-ce pas , qui a trouvé la pierre philosophale depuis bien long-temps ? Un

grand homme qui fait voir toutes les étoiles du ciel au fond d'un sceau d'eau claire , ce qui me donne à penser que son laboratoire doit être un peu moins sombre que ceci ; sans quoi , je doute fort qu'il me fît distinguer de si belles choses malgré toute sa cabalistique.

Arrivés à l'étroit corridor, Jeanne lui conseilla de baisser la tête ; le pauvre diable dut bien s'y résoudre , pour éviter à son crâne l'accident que son ventre avait éprouvé déjà; mais ce fat de la plus mauvaise grâce du monde, vu la difficulté qu'éprouvait son épine dorsale, lorsqu'il fallait quitter la ligne droite. Cependant , qui bien , qui mal , il avança, en portant devant ses yeux la main qui lui restait libre pour se tenir à distance des murs.

Bientôt, la salle des hermétiques lui apparut au fond du corridor, avec la sombre majesté de ses fourneaux et de son silence. La vieille le quitta alors , et Grégoire fut si stupéfait de ce spectable bizarre qu'il n'eut pas la présence d'esprit de lui dire merci.

Les alchimistes étaient toujours dans l'état où nous les avons laissés ; silencieux et rangés en demi-cercle , tandis qu'Arnauld Guilhem poursuivait le cours de ses réflexions.

En venant prendre rang parmi ces nouveaux personnages, Grégoire nereçnt aucune inspiration cabalistique , il conserva sa bonhomie ordinaire, mit sa cravache d'osier sous le bras , fit trois salutations aux hermétiques ; puis , sans prendre garde à ce silence solennel, il sourit gracieusement à tous les initiés, et leur demanda naïvement lequel d'entre eux était messire Arnauld Ginlhem.

Le pauvre diable ne tarda pas à être désappointé dans son attente ; ses yeux rayonnans de joie ne rencontrèrent que des physionomies lugubres, parmi lesquelles prédominait le regard furieux de l'abbé de St-Maur. Il en éprouva un frisson mortel et recula , presque m^algré lui , sur un banc éloigné. Là , il put digérer en silence les réflexions les plus singulières sur les alchimistes en général , et en particulier sur M. Grégorius Bouchu.

Au même instant, le sorcier déchira ce morne silence , et se leva avec la rapidité de la foudre. Ses narines bruyantes , sa respiration oppressée, la décomposition de ses traits, tout semblait annoncer une grande résolution; ce n^était presque plus le sorcier de naguère , tant il était terrible et profondément inspiré.

De tout cela frère Grégoire crut qu il venait de trouver la pierre pliilosophale ; les hermétiques , au contraire , crurent qu'il l'avait perdue, tous se trompaient également.

— Salut aux enfans de l'art ! dit le sorcier en les saluant d'une façon un peu cavalière ; depuis que je ne vous ai vus mes fournauxont pétillé constamment , mes chaudières houilli sans relâche ; trente-sept mille matières diverses ont été décomposées, coagulées, associées, retournées, pétrifiées; Dieu et le diahle se sont battus dans ma cervelle comme de vrais enragés; les étoiles sont descendues dans mon laboratoire ; elles s'y sont disputées chaudement avec les planètes ; j'ai séché , j'ai maigri de fatigue et de faim ; et au fond de tout cela , vous en croirez tout ce qu'il vous fera plaisir; mais je n'ai pas trouvé la panacée universelle.

Ce dernier mot fît pâlir le pauvre Grégoire.

— Comment , il ne l'a pas trouvée ! dit- il à part lui ; ah ! par exemple, c'est ce qu'il faudra voir, M. le sorcier!

— Ce que je vous dis vous paraît étrange peut-être , ajouta Arnauld Guilhem ; rien de plus véritable cependant ; je n'ai pu rien

troiiver^ pas même la salamandre qui vil clans le feu. Mais l'exès du malheur qui accable l'homme vulgaire^ double les forces de l'hom» me courageux; quand je vous congédiai il y a dix ans^ je vous avais promis quelque chose pour ce jour solennel; eh! bien^ demain cette chose sera ; demain , entendez -vous ^ rien ne sera fait encore, mais tout sera terminé... Yous croyez peut-être que je suis fou de vous parler avec une émotion si grande; quel est l'homme qui pourrait monter à l'escalade du ciel sans éprouver quelque frisson? Les Titans n'eurent-ils pas un tremblement de quatre siècles avant d'attaquer Jupiter ? César, me direz- vous, passa le Rubicond en prononçant deux paroles magiques, et quelques joursaprès Rome était tombée... Et moi aussi j'oserai prononcer ces paroles magiques, et moi aussi je suis sûr qu'il tombera , qu'elle tombera et qu'ils tomberont ; mais dans Yactum est de César , il ne s'agissait que de Rome ; dans le mien ^ au contraire, il s'agit de Dieu, il s'agit du Christ , il s'agit de la terre , il s'agit de l'enfer; et cependant quelqu'immense que soit l'entreprise, oui je le déclare, l'anté-christ sera engendré, il le sera, car le livre Smagorad a dit dans son dernier feuillet :

Vierge de seize ans et pure , Moine renégat et vieux , L'autre Christ naîtra par eux.

A ces mots , le sorcier prit le livre Smagorad et le présenta aux hermétiques avec une emphase gigantesque. Ceux-ci promenèrent leurs regards avides sur le feuillet du livre tout-puissant , après quoi tous les genoux ployèrent vers la terre. Grégoire fut un peu étonné de cette évolution soudaine ; cependant, comme il était venu pour participer aux bénéfices , s'il y en avait , il crut assez juste de payer sa part de labeur, et il mit un genou à terre. Alors le sorcier , dieu toutpuissant de ce monde souterrain, put contempler tout à l'aise ces têtes maigres et livides, encadrées dans une espèce d'extase infernal ; celle de Grégoire exceptée; quand le sorcier en fut à celle-là , il fit une grimace de dépit, et il eut de la peine à contenir son indignation.

— Allons , vite à vos places 1 s^écria-t-il , formez le triangle symbolique ; non point celui de la sainte Trinité, car il est démontré que

cette puissance vulgaire n'a rien à démêler avec nous; mais le grand triangle hermétique, figuration sublime de l'union de la terre, de l'eau et du feu. Maintenant que vous connaissez mes œuvres, voyons les vôtres, mesurons nos forces comme firent les Titans avant de dresser leurs échelles contre le ciel... Maître Claude Grelu, avez-vous soumis votre ame à d'assez fortes commotions caLalistiqnes, pour la croire capable d'accomplir les desseins du livre Smagorad?

Maître Claude Grelu s'inclina et répondit : — G grand Arnauld Guilhem! exclusivement occupé à rechercher les solutions hermétiques y j'ai passé dix ans de ma vie le front tourné vers l'Grient , ce magasin intarissable des anges et des pierres précieuses , mes genoux, collés sur la terre, ont durci comme le rocher ; mes bras , élevés vers les cieux, sont devenus secs comme la branche frappée de la foudre ; mais hélas ! efforts inutiles, j'ai eu beau contempler la syllabe Gor, je n'ai pu trouver la compagne inconnue qui doit produire, en se mariant à la précédente, l'enfantement du grand œuvre. Et cependant Gor a été marié aux douze grands soleils; le

klior des Persans ^ le grène des Irlandais, le hëautddes Bretons, le lioult d'Angleterre, le sonne des Allemans, le cliems des Hébreux, le kouyach des Turcs, le ji des Chinois, le beyvas des Lapons, l'arrev des Arméniens, et l'arka des Indiens. Aucun n'a produit le bruit effrayant qui doit précéder la conception du grand œuYre^ et par conséquent je n'ai rien trouvé.

ArnauldGuilhem salua Claude Grelu avec une satifaction très-prononcée ^ puis il passa au suivant.

— E voi , gareppa metelluda , avete vi sommesso il vostro animo, à quelle commozione que producono abastanza corraggio per compire i disegni del libro Smagorad?

A ces mots, les hermétiques furent frappés d'une admiration semblable à celle que les Juifs éprouvèrent lorsqu'ils entendirent les apôtres parler à chaque auditeur la langue de son pays , et Garreppa Metelluda ne fut pas le moins étonné des douze. Le premier étonnement passé , il répondit avec la force prétentieuse d'un stoïcien.

— O Grand Arnauld Guillhem ? j'étais enfoncé dans les cavernes des Abruzzes ,

occupé à recueillir letincelle des planètes, lorsque j'ai reçu le message de ton esprit familier. Il m'est apparu , comme tu le lui avais ordonné, avec la queue d'un dragon , la tête d'un serpent et les yeux d'un aspic. Il m'a appelé vers toi et je suis parti.

— Diable i dit le sorcier en lui-même ^ voilà un Italien qui en sait plus long que moi sur mon esprit familier; mais qu'importe, il ne me faut qu'un moine apostat.

— Chemin fesant, ajouta l'Italien , les puissances du ciel et de l'enfer on lutté de malice pour me détourner du but de mon voyage ; les unes me coupaient les ponts, les autres me rouaient de coups ; il n'est pas jusqu'à la forme séduisante de courtisannes que trois petits chérubins n'aient prise à Milan pour assayer de me rappeler vers le grand jubilé , qui pousse les chrétiens vers la ville pontificale ; m.ais , comme je savais que le pape n'avait rien à faire à cela, je les ai tous mis en fuite. Cependant , pour ne plus être chagriné dans mes desseins, j'ai voulu prévenir tous les mauvais tours qu'ils voudraient me jouer à l'avenir en me cachant sous une forme impure et isolente; un bouc est venu à moi , il

m'a offert sa peau et je l'ai écorchë pour m'en revêtir.

A ces mots, Gareppa Metelluda ouvrit son manteau et les enfans de l'art aperçurent un homme robuste , à moitié couvert de la peau du bouc en question.

— Chemin fesant ;, ajouta l'Italien, j'ai cojitinuë à chercher le point central de la terre ; ma baguette enchantée a fait trois cent quarante-quatre mille six cent dix-neuf trous, depuis les Abruzzes jusqu'à St-Germain ; mais, hélas! je n'ai rien pu trouver pour la pierre philosophale. Malgré tout cela^ si tu as quelque chose à m'ordonner encore , tu n'as qu'à dire un mot; Hercule porta le monde sur ses épaules , la force est toujours la fille de la volonté.

Le pauvre Grégoire écoutait ces confessions hermétiques de ses plus grandes oreilles, et ses craintes sur la pierre merveilleuse devenaient sérieuses de plus en plus.

— Comment, se disait-il, il ne s'en trouvera pas un dans le nombre qui ait su trouver quelque chose de bon ; ce maître Grégorius Bouchu, par exemple, qu'est-ce qu'il vient faire ici?

Le sorcier venait de faire le salut hermétique au moine des Abruzzes , et aussitôt il adressa la question obligée au voisin de Metelluda, qui se trouvait être le duc de Laybach en Garniole.

Or, voici ce que le duc de Laybach répondit :

— Prince, souverain d'un grand état, j'ai fait trembler devant moi les ducs de Styrie , les évêquesde Salzbourg , et les Sarrasins ont vu la terreur et la mort planer à l'entour de mon glaive. Mais^ ô faiblesse de l'homme! le duc des ducs , le vainqueur des vainqueurs a dû fléchir à son tour ; non point sous le fer des combats , mais sous j es misères de la fatalité. Celui qui, dans un jour, coupa plus de têtes infidèles que Satan n'en pourrait faire bouillir dans un mois, n'eut pas la force de dompter la faim durant trois fois trois jours; il vit ses cheveux blanchir, ses forces l'abandonner et il fut soumis comme son cheval aux caprices de la faim et de la décrépitude. Ces réflexions jettèrent le dépit dans mon ame ulcérée ♦ je brisai ma lance et ma rondache; et, prenant le livre des hermétiques , je voulus vaincre l'ignorance et dompter les faiblesses

de l'humanité. Dans cette pensée , je courus vers la ville superbe. Cinquante hermétiques étaient, pour lors, occupés à bouleverser la maison de feu Nicolas Flammel, dans l'espoir d'y trouver sa pierre philosophale.

— Ah î bon ! se dit Grégoire ; en voici un qui s'y est bien pris, et qui l'aura trouvée!

— Là, sur les décombres entassés, j'ai passé trois cents nuits consécutives, labourant avec mes ongles les caves du grand hermétique; vainement je me suis vu lapidé par les gamins qui me prenaient pour un rôtisseur de chair humaine^ et excommunié par les femmes qui m'appelaient : le grand mangeur des virginités ; je n'ai pas un seul instant interrompu mes recherches ; mais , hélas î à la fin de l'année, j'étais encore à son commencement, et je n'avais pas trouvé la pierre philosophale. Alors, seulement alors , j'ai clairem.ent reconnu que rien ne pouvait s'opérer sans le secours du grand Arnauld Guilhem et j'ai marché vers toi^ comme le peuple de Dieu vers la terre promise.

Ces dernières paroles faillirent à faire tomber le pauvre Grégoire en syncope.

— C'est fait de moi , dit-il en détournant

^ 323 la tête pour cacher une larme , les pauvres jacobins ne pourront pas garnir leur caveau de cette année j et, pour ainsi , je me verrai pendu !

Mais Arnauld Guilhem ne suspendit pas son interrogatoire pour cela.

— Et vous Hilbert Chut , croyez-vous avoir soumis votre ame à d'assez fortes commotions cabalistiques pour la croire capable d'accomplir les desseins du livre Smagorad?

Hilbert Chut fit une inclination et répondit:

— En 1 390 , vous me fîtes lire un passage du livre Smagorad qui semblait affirmer que la pierre pliilosopbale était au centre de la terre en éternelle combustion ; vous me pro* posâtes d'aller l'y cherclier , et j'acceptai la mission avec joie. Je me rendis en Italie ; le Yésuve jettait des flammes, la terre tremblait, se crevassait dans tous les sens, et la lave ruisselait en torrents de feu sur la tête chauve de la montagne. Il ne me parut pas douteux que ce bouleversement ne fût occasionné par la pierre philosophale , qui, dans ce moment là, devait opérer la transmutation des métaux» Le grand point était de la prendre sur le fait ; en conséquence, j'approchai du cratère, à

travers des ruisseaux de lave et des nuages de feu, sans jamais renconter la frayeur. Mais impossible il était de pénétrer dans le flanc de la montagne. Dans mon embarras , j'attachai un sceau de bronze au bout d'une chaîne de fer et je le lançai dans l'abîme ; hélas ! dans l'excès démon ardeur, je plongeai mes bras trop avant dans les flammes et tout disparut dans le gouffre dévorant.

A ces mots, Hilbert Chut ouvrit son manteau et les hermétiques purent contempler deux tronçons de chair brûlée qui pendaient aux épaules du moine : quelques cris de douleur se firent entendre ; mais ils étaient faibles j et comme arrachés à des âmes de fer. Le stoïcisme était un des grands préceptes du philosophe de St-Germain.

Arnauld Guilhem n'avait pas éprouvé d'émotion , il fit un salut très-honorable au grand hermétique , et il adressa la question d'usage à maître Ives Maugrat , voisin de maître Hilbert Chut.

Cet Ives Maugrat était le plus proche voisin de Grégoire ; aussi notre mendiant éprouva-t-il un grand trouble en songeant que son tour allait bientôt venir ; il était fort embar-

rassé pour répondre à la question d'Arnauld Guilhem , surtout en présence de gens qui avaient fait tant et de si grandes choses pour la cabalistique. Il ne savait donc comment faire pour se tirer de là , quand il se souvint d'avoir apporté un jour un petit lapin et une anguille à maître Grégorius Boucliusur sa demande bien formelle ; peut-être avait-il employé cela à quelque cuisine d'alchimie , et pour ainsi, avait-il coopéré à la recherche du grand œuvre.... Il s'occupa à y réfléchir.... Il est vrai que maître Grégorius était là.... La chose se compliquait encore d'avantage.

Pendant toutes ces réflexions , Ives Maugrat avait fait son grand salut au chef des hermétiques.

— Arnauld Guilhem ! dit-il avec une froideur mortelle , tu m'a dit qu'une des choses indispensables à la recherche du grand oeuvre était la possession du rayon igné du sirius , et tu m'as donné mission de l'aller quérir. Mais, en me disant cela , tu m'as fait observer que le monde avait été amplement exploré pour cette recherche , et qu'il ne restait plus à fouiller que la demeure des morts • tu as dit et je me suis mis à louvrage. Pour

mieux accomplir mon devoir^ j'ai banni toute joie de mon cœur , toute crainte de mon ame; j'ai soulevé la pierre des tombeaux, j'ai rencontré le regard indigné des derniers morts réveillés en sursaut , j'ai soulevé le squelette blanc de mon père , j'ai pris dans mes mains la chevelure salie de ma soeur, et nulle part, je n'ai rencontré la pitié; mais nulle part aussi , je n'ai trouvé le rayon igné du sirius. Si tu veux une preuve de ce que j'avance, regarde ce crâne troué. Maintenant , si tu dé= sire que je poursuive ma tâche , tu n'as qu'à parler; l'enfant de l'art ne doit connaître ni crainte ni souffrance , le travail et la douleur sort ses frères, ils sont tous trois unis comme le crâne et les cheveux.

A ces mots, le bras d'Ives Maugrat sortit lentement de dessous son manteau , et montra un crâne épais, encore recouvert de la poussière delà tombe. Arnauld Guilhem se sentit aussitôt transporté hors de sa sphère habituelle ; les âmes de ses heimétiques lui apparaissaient dans des proportions gigantesques, il croyait les entendre fermenter comme les entrailles d'un volcan. Au milieu de cette scène,le silence régnaifsouverain, et personne

ne pouvait parler, tant les langues étaient devenues froides; ce calme , succédant à des discours si exaltés , avait quelque chose d'effrayant et de sublime.

— Actwn est! actinn est! s'écria le sorcier avec transport ; avec de telles âmes qui pourrait hésiter à escalader le ciel y qui pourrait redouter sa fureur et ses foudres? Oui , nous réussirons , oui nous conquerrons la pierre philosophale^ je le jure par la grandeur de vos âmes, par l'espérance de mon coevir !

Il ne fallut rien moins que ces dernières paroles pour faire rentrer un peu de courage dans lame du pauvre Grégoire ; et cela vint à propos, carie sorcier lui adressa incontinent la question d'usage. A l'aspect de ses grands yeux braqués sur son visage comme les pointes de deux hallebardes, Grégoire crut que sa tête allait tourner à l'envers.

— Vous me demandez^ répondit-il, assez niaisement, si je me sentirais capable d'accomphr les desseins du livre Smagorad...

Il fallait moins que cela pour dévoiler tOHte cetteameà la pénétration d'ArnauldGuilhem; cet avorton lui parut une grosse verrue appliquée à la figure radieuse de son tri an-

gle, une poule au milieu d'un conseil de loups, et il dut faire un grand effort sur luimême pour continuer l'interrogatoire. — Je demandais à frère Grégoire s'il n'avait jamais rien fait pour la recherclie de la pierre pliilosophale.

— Bien sûr que j'ai fait quelque chose , répondit joyeusement le mendiant... Il est vrai que je n'ai coupé la tête à personne, que je ne me suis pas brûlé }es bras, que je n'ai massacré aucune centaine d'infidèles^ ni écorché aucun pauvre bouc...

•^ — Je ne vous demande pas ce que vous n'avez pas fait, frère Grégoire; mais simplement quels ont été vos travaux.

— j'allais y arriver... L'an passé, ajouta Grégoire en se grattant l'oreille , j'ai apporté à maître Brabantio , l'abbé des Jacobins , un petit poulet blanc pour lui aider à trouver la panacée universelle ; il est vrai que j'ignore s'il a heureusement servi.

Arnauld Guilhem lui répondit avec un mépris profond: — Le poulet blanc n'a rien à faire dans la recherche du grand œuvre ; nous savons tous cela.

— Oh! quand je dis un poulet blanc, il

n'était pas blanc comme neige; un peu gris , un peu roux; couleur de poule enfin.

— Blanc ou noir^ le poulet ny peut rien.

— J'ai entendu ces messieurs parler de tant d'animaux^ dragons rouges^ peau de boucs, etc. , que je croyais qu'un poulet blanc avait aussi son prix. Enfin , maître Brabantio a fort bien pris le poulet ; pour ce qui est du reste , je suis comme tous ces messieurs^ je n'ai pas trouvé la pierre pbilosopbale.

Disant cela , Grégoire regardait les hermétiques en souriant d'un air assez gauche; cependant y il était assez content de lui , et il applaudissait à son petit stratagème; quand le regard courroucé d'Arnauld Guilhem vint le rejeter dans sa mauvaise situation. Le sorcier orgueilleux de la grandeur de tous ses initiés, aurait voulu pouvoir anéantir cet avorton pour conserver le triangle dans toute sa pureté; cependant, il se contenta de faire un geste très-significatif, et Grégoire, saisi de terreur , courut se remettre de son émotion en s'alon géant sur une escabelle.

Ainsi débarrassé de cet indigne hermétique , Arnauld Guilhem poursuivit son interroga-

toire j et fît la question ordinaire à l'abbë de St-Maiir.

Maître GrégoriusBouchuqui n'avait jamais entendu le sorcier s'adresser à lui , fut un peu ému de cette voix puissante ; cependant il répondit avec assez de calme à la proposition.

— Habitant d'un monde de misère^ et le cœur tourmenté de l'amour des grandeurs , j'ai travaillé sans relâcbe à la solution de ce terrible problême : D'où vient la faiblesse de l'homme? D'oîi vientla puissance de Dieu? Dans ce but^ je me suis muni de toutes les connaissances humaines , de toutes les armes de la philosophie; et, dès l'âge de trente ans^ j'ai déclaré la guerre à l'ignoraxice, et à la pauvreté... La matière m'avait toujours paru le plus grand ennemi de la puissance de l'esprit de l'homme. Dieu , me disai-j e , n'est grand au-dessus de nous que parce qu'il est un esprit sans enveloppe matérielle ; je me suis donc insurgé de toutes mes forces contre le corps épais qui emprisonne ma raison ; durant cinq années je n'ai mangé que des lézarts et des grenouilles sèchées au soleil , espérant ainsi diminuer mon corps des quatre cinquièmes y et parvenir à ce degré de ténuité corporelle qui

permet aux esprits de prédominer en souverains. Grâce à ma courageuse persévérance , je touchais au terme de mes vœux, c'était plaisir que de me voir sécher ; mais au moment où j'allais atteindre ce point de ténuité matérielle qui devait donner à mon esprit la rapidité de celui des anges , l'étendue de celui de Dieu- l'éternel essaya d'un dernier effort pour m'arracher Farhre de vie que j'allais saisir au tronc. Il envoya des légions de maladies pour me combattre, la souffrance, l'abattement me saisirent dans leurs bras décharnés, et je restai deux ans étendu sur leseuil du tombeau.

Cela dit, Arnauld Guilhem fît une profonde inclination à M. l'abbé de St-Maur , et Grégoire le regarda avec une admiration toute particulière.

— Peste ! se dit-il , M. l'abbé Bouchu a fait là une bien triste cuisine pour la recherche

de grand oeuvre ; j'avoue que c'est un peu plus que plumer un poulet blanc.

Enfin, la physionomie du sorcier put exprimer toute l'étendue de sa joie, un sourire, à la fois majestueux et terrible , embellit ses traits; on eut dit qu'il avait déjà amoncelé ces douze piliers hermétiques pour escalader

l'empire. Aussi ses regards dirigés avec orgueil vers le trône de Vëternel, semblaient-ils lui dire avec une arrogance frénétique : Enfin , nous allons mesurer nos forces , Dieu de tyrannie , et ton foudre va passer en d'autres mains !

— Grands initiés^ vous qui formez les douze petits mondes les plus puissans que je connaisse; ce n'est plus le volcan, ce n'est plus la demeure des morts qu'il sagit d'explorer, ce n'est plus la ténuité immatérielle ou le mariage de la syllabe Gor dont la recberclie nous intéresse ; c'est la puissance de Dieu, c'est la tyrannie du Christ quil faut aujourd'hui même attaquer et anéantir. Réfléchissez : ceci est la vie , ceci est la mort , ceci est la puissance de l'homme ou son esclavage éternel.

En disant cela , la figure du sorcier avait une expression si diabolique que tousles cœurs furent glacés d'effroi.

— Mais écoutez encore, ajouta-t-il , avant toute chose; connaissez mes moyens, et comprenez mes espérances... C était en la vingtième année de ma philosophie ; je promenais dans la forêt , tout occupé de rêver aux grandes choses ; quand l'esprit semi-matériel , fils de

- 333 ^ Satan et de la sagesse ; vint dérouler devant mes yeux la grandeur éblouissante de sa lumière étoilée : Arnauld Guilhem, me dit-il d'une voix puissante, gloire et respect te soient rendus ! tu as laboure, ta vie durant, lecbamp stérile de la cabalistique; délivré de toutes les cbaînes de ce monde , tu as creusé de tes puissantes mains des sillons dignes de la protection que je t'accorde; homme, tu as étouffé les sollicitations de la cbair et les cris de la souffrance ; chrétien , tu as dédaigné la prière , tu as chassé Dieu d'auprès de toi pour ne rien attendre que de ta force et de ton travail.... Efforts gigantesques qui avaient tout ce qu'il fallait pour réussir hormis une chose, la pensée fondamentale. Or, cette pensée la voici : A la naissance de l'univers , le monde fut partagé entre les hommes et les dieux; ces deux puissances vécurent quelques temps en assez bonne intelligence , l'une sur la terre ^ l'autre dans le ciel; mais , l'ambition insatiable ayant germé outre mesure dans l'ame d'une divinité, la discorde sortit bientôt de son souffle empoisonné , et bouleversa et les cieux et la terre. Dans ce conflit , l'humanité chancelante fvit protégée par une grande partie des

dieux ; mais l'esprit d'ambition l'emporta sur tous ses adversaires, et les vaincus formèrent deux lamentables catbégories; l'homme, accablé sous le joug de l'esclavage, fut livré à la souffrance , à la misère et à la mort, et les dieux qui avaient pris sa défense , furent précipités dans les gouffres des enfers , et ne conservèrent de leur ancienne puissance qu'une affreuse immortalité empoisonnée de désespoir et de tortures. Dès-lors l'espritde tyrannie fut seul sur le trône de la toute-puissance , seul , environné de gloire et de terreur. Cependant, quelque horrible que fut la misère de l'humanité, quelques lourdes que fussent les chaînes de Tenfer , on eut encore la force de conspirer contre le maître , pour rétablir l'univers et ses habitans dans leur position primitive. Ce fut dans les cachots de l'enfer que le mouvement insurrectionnel naquit et se développa ; tu sais qu'un démon fut envoyé sur la terre sous la forme du serpent , tu sais qu'il voulut aider à l'homme à ressaisir son ancienne puissance , que l'homme conseillé par lui cueillit la pomme de la science , qu'il la mangea ; mais tu sais aussi qu'au moment où il allait retrouver

l'ëlixir de longue vie et la pierre philosophai e^ le Dieu jaloux s'arma de toute sa fureur; la tête du serpent fut écrasée^ l'arhre de science arraché de la terre, et Thomme chassé vers ce désert de misère et de mort. Maintenant, Arnauld Guilhem , ta sagacité est trop grande pour que tu ne comprennes pas tout le reste ; quelque soient vos efforts hermétiques , vous ne devez avoir aucune espérance , tant que le Christ et son père régneront ; leur affreuse tyrannie vous tiendra enchaînés dans le labyrinthe inextricable de l'ignorance ; et , après un travail impuissant, vous mourrez pauvres et misérables, léguant à vos derniers neveux la misère et le malheur. Mais toi , Guilhem î toi qui as une tête assez forte pour ne t'effrayer d'aucune entreprise , ne sauras-tu pas attaquer et anéantir cette puissance d'un Dieu jaloux? Ne sauras-tu pas lui opposer l'anté-christ et ses préceptes? Pour cela , vous avez des vierges sur la terre , vous avez des moines , Dieu merci, et ce n'est pas à moi de t'apprend re que l'anté-christ doit naitre d'une vierge de seize ans et pure, d'un moine renégat et vieux. Voilà ce que me dit le fils de Satan , grands hermétiques, et il prononça ces dernières pa-

-^336roles avec un accent si terrible , que je sentis mon ame animée de la force d'un Dieu. Depuis lors, inutile de vous dire que j'ai cherché la vierge, que j'ai trouve la vierge, que je possède la vierge. Or, c'est demain que cette vierge fait seize ans ; il ne manque donc plus que le moine renégat pour engendrer l'antéchrist, et autour de moi, je contemple douze moines.

Des regards de stupéfaction répondirent seuls à cet appel d'Arnauld Guilhem ; les hermétiques se regardèrent les uns les autres ; chacun espérait l'apostasie de son voisin pour partager les bénéfices , mais nul ne se sentait le courage de monter le premier à l'assaut.

C'était une chose grande en vérité , malgré toute son extravagance , que cette scène de conspiration. Un homme , un sorcier qui n'hésitait point à s'insurger contre l'éternel , qui mesurait sans pâlir l'élévation du ciel au-dessus de sa tête , qui contemplait courageusement le trône sur lequel il prétendait s'asseoir ; et tout cela réfléchi sur douze têtes chauves, qui ne craignait pas de s'associer , d'un peu loin il est vrai, à la terrible lutte qui allait encore s'ouvrir entre le ciel et l'enfer. Il est vrai que

Tôrgueil avait beau agiter leurs âmes , le moment de l'action semblait les effrayer, et l'apostasie leur paraissait une chose plus recloutable qu'ils n'avaient jamais pensé, non point à cause de l'apostasie elle-même, mais parce qu'ellelesmetait aux prises avec le Tout-Puissant; chacun consentait bien à l'escalade du ciel; chacun votait bien pour la conquête de l'élixir de longue vie et de la pierre philosophale 5 presque tous auraient été jusqu'à tenir les échelles ; mais pour monter à l'assaut , et surtout des premiers, nul ne se sentait le courage de payer de sa personne... On voit que la conspiration prenait un peu la tournure de celles des rats contre Rodiilard.

Depuis un moment , Arnauld Guilhem promenait les regards de sa pénétration sur les douze têtes hermétiques, bientôt il saisit la main de Claude G relu.

— Maître Claude , lui dit-il , ce n'est plus . de la syllabe Gor , et des douze grands soleils dont il s'agit de faire le mariage , c'est de détrôner le Tout-Puissant en engendrant Tanté-christ. Comprenez bien 1 se faire le maître du monde , et à ce titre , commander à l'éternité , à l'immensité ; voilà qui est admirable

ment beau, Claude Grelu, ei pour tout cela il ne faut qu un moine apostat , car pour la vierge^ je la possède.

Mais malgré la magnificence des propositions , les yeux de Claude Grelu restèrent baissés ^ et sa langue resta muette. Alors un horrible doute déchira le coeur d'Arnauld Guilhem^ et il se hâta de saisir la main du voisin de Claude Grelu , en lui disant :

— Et vous , Hilbert Chut , aurez-vous laissé toute la force de votre ame sur le cra tère du volcan , et après avoir affronté les flammes du Vésuve , craindrez-vous les foudres du ciel ? Hilbert Chut , il ne faut qu'un moine renégat.

Mais Hilbert Chut^ faible comme Claude Grelu ^ tint ses yeux attachés à terre et sa langue collée au palais.

Arnauld Guilhem n'était plus maître de sa . fureur ^ le tremblement de sa voix , la contraction de ses muscles , tout trahissait sa profonde douleur. H voulut encore s'adresser à Ives Maugrat.

Mais celui-ci fut tout aussi muet que ces deux camarades ; ses regards convulsifs promenaient sur le crâne de son père , et Ar-

— 339-^ naul Giiilliem comprit toute Tborreur de sa déception. Alors , sa fureur et son désespoir furent au comble , et notre imagination serait impuissante pour se retracer une image de cette grande douleur.

— Damnation î s'écria-t-il d'une voix sourde et profonde , eh quoi 1 pas un sur douze ! Ils se brûlent les bras , ils fouillent les tombeaux , ils coupent des milliers de têtes , et puis , quand il faut regarder le ciel en face , ils tremldent comme des enfans. Oui ^ les fleuves auraient saute vers les nuages pour me dire cela , les montagnes seraient accourues vers moi pour me le crier aux oreilles, et j'aurai répondu mensonge aux fleuves et aux montagnes.... Pauvres mères ! que de peine inutile en vérité pour faire des avortons de cette sorte ! et pourtant , c'est bien un moine renégat qui seul peut engendrer Tantécbrist. Enfer! j'ai jeté le cri de guerre, et, au moment du combat , tout m'abandonne et le jaloux pourra encore se rire de ma fureur. Je croyais bien te faire trembler sur les voûtes éternelles, dieu d'orgueil et de tyrannie î Si j'étais moine pourtant , tu ne rirais pas de mes projets, comme tu dois le faire en voyant la pusillanimité de ces âmes de boue.

3 iO —

A ces mots, Ariiauld Guilhem tomfea dans un fauteuil , écrasé sous le poids de la douleur , et les adeptes interdits restèrent cloués à leur place, comme si le sorcier leut eût infligé la punition de la femme de Lot.

Grégoire avait suivi toute cette conversation autant qu'il lui avait été possible ; mais il avait eu beau faire, il n avait pas saisi la portée de toute cbose, et il fut on ne peut plus surpris de voir le sorcier se désespérer ainsi. Cependant , malgré toute son ignorance des affaires alcbimistes , il comprit très-bien que cette grande colère ne devait pas être d'un bon augure pour la pierre pbilosopbale, et il approcha du sorcier pour savoir à quel point en était restée la question.

— Maître Arnauld Guilhem , lui dit-il avec précaution , est-ce que vous ne pourriez pas trouver cette maudite pierre pbilosopbale? Daignez me répondre , s'il vous plaît. Si vous êtes un vrai sorcier, vous devez bien savoir que je ne suis pas venu cbez vous pour vous donner le plaisir de former des triangles.

Mais Arnauld Guilhem poursuivit sans l'écouter — Depuisdix ans, je veille à la con-

m'avait tout découvert ; ce n était plus une folie de l'imagination , un argument fautif ; cetait la réalité qui se laissait toucher du doigt; le christ tombait, le puissant était renversé, Tanté-christ devenait le maître, et, pour tout cela , il ne fallait plus qu'un moine l'énégat !... et voilà qu'ils se sont mis à greloter devant un ombre , à trembler devant Dieu ! Un Ives Maugrat ! un Grégorius Bouchu ! Hors d'ici, infâmes trembleurs, avortons d'hermétiques ! Arnauld Guilhem veut êtreseui pour conspirer contre Dieu ! que ces deux grandes âmes se contemplent ; qu'elles se menacent et que la plus faible soit brisée dans le choc! Je ne suis pas moine, mais je peux le devenir ; je ferai d'horribles choses , d'épouvantables choses; l'an té-christ ne pourra pas me refuser pour engendreur.

Plus la discution allait son train et plus Grégoire se désorientait dans ce labyrinthe; il ne pouvait comprendre le désespoir du sorcier; bien moins encore, l'obstination des hermétiques.

Cette crainte le détermina à tenter un nouvel effort ; il approcha du sorcier, et lui

caressant les épaules pour attirer son attention, il lui dit d'un ton emmielé :

— Monsieur le sorcier, est-ce qu'ils refusent sèchement de vouloir vous aider à trouver la pierre pliilosophale ? Mais, monsieur le sorcier poursuivait sans lui prêter attention.

— Dieu fit l'homme d'un peu de boue ; Satan donna la vie à cette statue immonde ; qu'est-ce donc que l'homme qui craint Dieu et renie Satan?

— Oh î un fort malhonête homme, je vous assure... Les entêtés ! se refuser obstinément à vous obéir... Sou venez- vous bien qu'il ne faut pas leur prêter la pierre pliilosophale si nous la trouvons. Dites-moi, monsieur le sorcier, est-ce que je ne pourrai pas vous être utile dans celte affaire, j'aurais un plaisir fort grand à vous rendre service ; avec cela , que j'aurai bon besoin d'opérer une petite transmutation de métaux avant qu'il fût huit jours; car ce diable de Brabantio m'a condamné à lui porter doidile quête avant la fin de la semaine , et quant ils ont épuisé leur caveau , ces messieurs les jacobins sont de vrais passe démons.

Arnauld Giiilhem avait machinalement levé les yeux sur le mendiant.

— Grégoire, lui dit-il, est-ce que, sous cette tranquillité apparente, vous auriez mesuré le ciel sans pâlir?

— Mais, très - souvent , reprit celui-ci avec son gros sourire, il n'est pas de jour que je ne regarde la lune ou les étoiles; je voyage toute la nuit,

— Et en regardant le trône de l'éternel , vous n'avez pas senti de frissons?

— Pourquoi cela ?

— Cependant , vous avez prêché l'adoration et le respect ?

— Ah ! ah î ce que je disais à Alain Gelusur le chemin de St-Maur î Ah ! pure plaisanterie ! c'était pour lui faire peur. Quand on a hesoin de quatre cent sols parisis , on ne s'y prend pas autrement.

— Grégoire , Grégoire ! est-ce que tu aurais le courage de renier ton dieu , de lui cracher au visage ?

— Cracher au visage de mon dieu, répondit le mendiant; je ne vous parlais pas de cela , il me semble ; il s'agissait de maître Brabantio qui est un fort méchant homme , et de

- Ui ~ la pierre philosophale qui est une excellente chose dont j'aurai infiniment besoin.

— Mais y pour la trouver , aurais-tu la force de renier ton créateur et ton maître?

— Pour trouver la pierre philosophale... Sainte Vierge , et moi qui l'ai prié pendant huit jours, afin qu'il me l'envoyât. Comment, vous pensez qu'avec une petite apostasie , je pourrai faire quelque chose de bon; diavolo, c'est une chose à voir que cela !

Le moine caressa son menton barbu et regarda le sorcier du coin de l'oeil. S'en fut assez pour déterminer une explosion de joie chez Arnauld Guilhem ; il contempla Grégoire avec solennité, et chaque battement de son coeur semblait l'élever de plus de mille brasses vers le trône de 1 éternel.

— Oh! bénédiction ! s'écria-t-il en prenant Grégoire dans ses bras ; mais , sais-tu bien que les torrens de lumière qui jaillissent de ton front éblouissent mes regards î moine courageux et sublime! je t'ai demandé la haine de Dieu et tu n'as point pâli! je t'ai proposé de lui porter le coup mortel et tu as accepté avec une force inébranlable ! oh f gloire, gloire à toi! je te salue , père de l'anté-

cbrist ! Elève tes regards vers les cieux ; ne te sernble-t-il pas qu'un nouveau soleil paraît sur l'horison, mille fois plus radieux que celui qui naguère éclairait le monde ! Ne te semble-t-il pas que ta main devient assez puis* santé pour imprimer aux astres un mouvement plus vaste , plus solennel ? Oui, les feux du grand œuvre ont pénétre dans ton ame ; riiomme va ressaisir toute son ancienne puissance , et le nom de Dieu va être effacé du livre des destins! à ta voix, ô père de l'an téchrist , la grande panacée sortira de la prison où le jaloux la tenait écrasée , ton bras puissant s'armera de la pierre pbilosopliale , sceptre magique qui dirigera l'univers; ton souffle embeaumé couvrira nos guerets de Télexir de longue vie , il versera sur nos têtes des pluie d'or et de diamans.

Le pauvre Grégoire comprenait maintenant le monde nouveau dans lequel le sorcier le précipitait si vivement , et l'atmosphère des pluies d'or et des panacées universelles était si ennivrante pour lui qu'il manqua d'en être suffoqué.

^—Monsieur le sorcier, monsieur Arnauld Guilhem, balbutia-t-il avec peine, jusqu'à ce

jour j'avais eu de fort bonnes oreilles, et votre parole est bien la plus belle qui ait parlé sur la terre depuis la vocation d'Abraliam , mais, esl-il bien vrai que vous ayez parle de pluies d'or, de panacées universelles? Ob! monsieur le sorcier ; je suis sujet à la gravelle et les grandes joies rentrées me font un mal affreux.

— Oui, oui, des pluies d'or, la panacée universelle , la délivrance de l'bomme , la destruction de Dieu ; Viens , viens, la vierge te tend les bras pour accomplir la propbétie.

S'en était fait , toute incertitude avait fui et Grégoire put s'abandonner à tout son bonbeur.

— Oui , mon seigneur , s'écria-t-il dans une agitation extrême , Dieu le père, Dieu le fils, le saint-esprit, la sainte-vierge; nous jetterons à terre tout ce monde-là ; je suis à vous depuis l'orteil jusqu'à la racine des cbeveux... Je suis peut-être fou maintenant... Mais çà ne sera rien... il n'y a que les joies rentrées qui fassent reparaître ma gravelle... Eb! mon Dieu; seigneur mon Dieu , est-on malbeureux d*avoir tant de bonbeur... Laissez-moi m'asseoir un petit peu... laissez-moi

m'asseoir !... et vous dites que j aurai à moi seul la pierre philosopha) e?

— Le monde, l'univers à toi seul!

— La pierre pliilosopliale avec laquelle je pourrai me fabriquer quatre cents sols parisis pour contenter messieurs les jacobins?

— Dieu tombera prosterné devant nous et nous lui vendrons une existence misérable.

— Et puis , quarante écusd'or pour restau" rer l'autel de St- Sylvestre ?

— L'anté-christ sera le Tout-Puissant , tu sera le père de l'anté-christ!

— Et puis encore, cent livres tournois pour le couvent de St-Maur ?

— La vierge sourira à la conception de Tan té-christ , elle montera dans les cieux , et Marie sera chassée dans les enfers, comme le christ et son père !

— Et aussi , vingt livres parisis pour acheter une belle double mule en remplacement de la pauvre Ascension qui n'en peut plus?

— Allons , que la foudre renverse les montagnes ; que la terre s'entr'ouvre, que le dieu du ciel tombe dans les précipices infernaux , et que là , frappant vainement les murs de sa

prison , son coeur soit dévoré de rage et sa tête brisée contre le roc !

Les transports frénétiques du sorcier allaient toujours croissant et l'ambition de Grégoire suivait le cours de sa progression assendante ; mais , plus occupé des richesses terrestres que des gigantesques destinées que lui présageait Arnauld Guilhem, il laissait le sorcier étaler les égaremens de sa vanité fié' vreuse y se tenait prosaïquement cramponné à la pierre philosophai e et comptait sur ses doigts tout ce dont il avait besoin pour mettre ses affaires en bon état.

— Cinquièmement, ajouta-t-il, je pourrai donc avoir quatre livres tournois pour une houpelande galonnée que je voudrais offrir à demoiselle Gisquette, ma voisine; sixièmement, quatre cents livres tournois pour une maisonnette que je voudrais acheter en la rue des Bernardins; septièmement, deux cents livres de rente pour passer le reste de mes jours dans une douce et béate indolence , et enfin , cinquante autres livres pour me faire dire la messe chez moi , afin de ne pas me mouiller les jovirs de pluie ?

— Le ciel sera ta maison , Téternité ton

patrimoine! s'écria le sorcier pour en finir avec toutes les ambitions du mendiant.

Grégoire était arrivé au terme de ses cupidités; mais en bâtissant ces cbâteaux en Espagne^ il s'était jeté dans un cbeminsi rapide, et il le parcourait avec tant d'impétuosité ^ qu'on le voyait palpiter, suer, respirer à peine, rire, chanter, gambader et gesticuler; c'était à tuer tout autre moine qui n'aurait pas été constitué si solidement.

— A nous deux Grégoire , à nous deux!

s'écria lé sorcier en jetant sur le triangle hermétique un regard destructeur; soyons les maîtres du monde , renions Dieu , crachonslui au visage, et qu'il tombe sur nous s'il ose et s'il peut. Mais avant tout, hors d'ici misérables hermétiques, que les âmes faibles soient anéanties , je suis le grand des grands, à ma voix obéit l'univers.

— Et m.oi, ajouta Grégoire en se frottant les mains , je vais être le phis riche personnage de France ! Peuple , laissez passer frère Grégoire; il porte la pierre philosophale dans son sac.

Il dit, et leva les mains avec toute la subli-

mite qu'il put trouver dans son emphase vulgaire.

Les douze hermétiques , fascinés par le regard terrible du sorcier, venaient de rompre le triangle ; la fièvre de la jalousie déchirait leur ame, ils regardaient frère Grégoire avec des yeux de fer rougi. Bientôt , un geste du sorcier les refoula vers l'étroit corridor, et le désespoir et le dépit les chassèrent du souterrain où l'orgueil et l'espérance les avaient conduits. Le sorcier resté seul avec Grégoire, lui dit avec force :

A demain Grégoire , à demain la conception de l'anté-christ, à demain la pierre philosophale , à demain la délivrance de l'hunaanité.

— Et pourquoi pas aujourd'hui , s'il vous plait ?

— Parce que la vierge n'a pas encore seize ans; parce que demain elle prend ses seize années, parce que demain Satan viendra à notre aide, et que les planètes seront pour nous !

— Mais pourquoi donc cette vierge , ce Satan et ces planètes, ne pourrai-jepas faire cela tout seul ?

— Sans la Vierge , Grégoire , sans la

vierge donner le jour à rantë-christ ! ne saistu pas que c'est dans ses bras que tu dois proclamer la trouvaille du grand œuvre.

A cesmots^ Grégoire se sentit tout ragaillardi.

— Dans les bras d'une vierge, seigneur mon Dieu! le brave homme que vous êtes, monsieur Arnauld Guilliem î Des vierges et des pierres philosophales ! Mallepeste , vous êtes le saint des saints, monsieur le sorcier, et je me sens une démangeaison de vous servir qui est tout à fait surprenante ! Morbleu, si j'avais connu cela plutôt, comme je me serais épargné de fatigues! Voyez pourtant ce que c'est que de s'adresser à un grand homme ! et la jeune vierge sera toute prête pour demain ?

— De gré ou de force , j'en réponds.

— Oh! puisque vous permettez, je me charge du reste.

— Maintenant, Grégoire, tu es libre de retourner sur la terre ou de rester ici jusqu'à demain dans la contemplation du livre Smagorad.

— Cette contemplation est assurément fort

belle; mais, puisque vous permettez, j'aime mieux aller prendre vm peu de grand air, car on étouffe ici. Ainsi donc , bonjour, monsieur le sorcier , jusqu'à demain , puisque cela vous arrange.

lîfnïJreîit.

Cette nuit avait été un peu longue, comme le lecteur ne s'en sera peut-être que trop aperçu ; cependant , quelle qu'ait été son impatience, peut-elle jamais être comparée à celle du pauvre Alain , qui se morfondait sur

le gazon des rives de la Seine. Ce matin-là ,

le soleil paraissait beaucoup moins pressé qu'à l'ordinaire de monter dans le ciel , et ce ne fut qu'après s'être long-temps amusé avec l'aurore qu'il se décida à montrer sa face rougie à la terre encore liumide du serein de la nuit. Alain ne demandait que cela pour sortir de son gîte ; mais hélas ! il ne fut pas plutôt levé qu'il se sentit tout encliiffrené; cette manière de coucher à la belle étoile ne lui convenait pas le moins du monde , et il eut besoin d'appeler à lui toute sa philosophie pour avoir le courage de dire bonjour à des hôtes qui l'avaient ainsi exposé à la rosée de la nuit. Cela fait, il se hâta d'aller rejoindre la grand route.

Mais, en se remettant en course, il s'aperçut de bien autre chose : ses jambes étaient tellement endolories , qu'il avait de la peine à les faire jouer , et il reconnut clairement qu'il lui serait impossible d'entreprendre encore la route de St-Germain. Alors, il se rappela qu'il avait un certain cousin au village des Batignoles, appelé Clopin Boiteux, et il courut aussitôt vers sa demeure, afin de lui emprunter sa monture.

— Par les mille poils de ma barbe ! se di-

^ 355 — sait-il en revenant sur son aventure de la veille^ il avait ])ien raison ce rimeur italien qui prétendait que friget venus sine cecere et baccho. Oh ! que je fus un grand chien ! passer un jour entier avec la plus jolie fillette de France, monter à cheval sur ses genoux , presser dans mes bras cette taille de reine , baiser cent mille fois ce minois de Vénus , et rester là innocent et timide, comme un enfant sur le lit de sa mère! mal de mort de cette sottise! Quoi ! je suis homme de France , habitant de Paris , grand primat des flâneurs , filleul d'un officiai , voisin de monseigneur l'archevêque, et je n'ai pas trouvé l'audace de faire un coup d'éclat , morbleu, je n'oserai plus reparaître à Paris , si je n'allais au plus vite réparer cette gaucherie , il me semblerait que les voisins se rient de moi , que les maisons me font des grimaces et que le soleil me demande compte de la chaleur qu'il ma baillée ! Pauvre petite Bertile! jolie bellette à robe blanche ! il voudrait te retenir dans sa tanière , ce vilain sorcier de chauve-souris ; mais, laissez-moi faire, tu viendras briller dans notre vallée de misère. Je n ai pas grand argent; mais il n'est pas besoin d'un palais de

St-Paul pour placer un lit; et un morceau de pain suffît pour alimenter les sources de la vie. Que crois-tu qu'il fait bon devant notre porte quand le soleil vient nous voir l'aprèsmidi! tu verras, je te donnerai une jolie robe blanche^ une ceinture rose, un petit sac appendu au côté^ un chaperon de laine rouge; et par dessus tout cela ^ l'amour de ton petit Alain. Tu l'appelleras ton mari , il t'appellera sa petite^ jolie, bonne femme , devant sa tante , devant maître Graciu et devant tout le monde. Après cela, les jours de dimanche, nous irons nous promener dans l'île St-Louis ; les jeunes filles du quartier t'offriront des petites marguerites, et puis tu me donneras un joli petit enfant... Pauvre Bertile! je te mangerai ! pas possible qu'on soit plus heureux que cela en paradis.

Tandis que notre voyageur se berçait de si belle espérance, derrière lui, à peu de distance , il y avait un mauvais sujet de l'Uni-^ versitè qui courait sur ses talons avec une profusion de gais propos qui auraient effrayé Alain si sa profonde rêverie ne l'avait empêché de les entendre.

— Hola! hé! criait l'autre de toutes ses

forces y maître pendard î tavernier de Belzébut ! où cours-tu donc ainsi ^ enjambé sur tes potences de cigogne! et aussitôt le jeune drôle arrêta sa course impétueuse en tombant sur les épaules d'Alain ^ ses deux mains fermées les premières.

— Eh ! eh ! messire Marluehe ^ que diable avez-vous perdu sur mes épaules , répliqua Alain Gelu , pour me tomber dessus comme un cheval léger ; n'est-ce pas assez que vous m'avez éduqué en la science du blasphème , et fait tomber dans les mains d'un frère mendiant ? Je vous prie de me laisser continuer ma route et de poursuivre la vôtre tout à votre aise.

Marluehe , qui n'était pas timide , ne prit pas garde à la remontrance ; et, outrepassant le privilège de l'amitié, il se mit à frapper sur les épaules d'Alain en criant de toutes ses forces.

— Eh, eh! mon bel ami! qu'elle mouche t'a donc piqué ce matin pour ne point faire attention aux camarades qui s'échinent pour venir en ta compagnie ?

— Vous êtes mon ami , cela est vrai , lui répondit Alain ^ vous avez coèffé mon petit

noin de plus de tituladea que n'en reçoit le pape des fous en son jour de fête , cela est plus vrai encore ; mais , toutes ces balivernes ne me rapprochent pas de la jument de Clopin Boiteux; et je puis vous assurer que c'est la seule compagnie qui puisse me chatouiller le cœur en ce moment. Ainsi donc, mon cher monsieur Marluche , recevez mon bonjour, et laissez-moi tranquille , à moins qne vous ne veuillez m'aider à voler sur St-Germain à la façon des éperviers de monsieur de Bourgogne.

A ces mots , Marluche adressa à Gelu une grimace effroyable.

— Vovez-moi cela ! s'ëcria-t-il , belle manière de recevoir les camarades ! par la Barbe- Bleue ! sais-tu bien que j'ai assommé la Manon Gouzigne, l'autre jour , et que, le mois dernier, j'ai balafré, avec cette main-là, un gendarme du Guet.

— Mon Dieu, mon gros double cousin, je veux bien croire que vous êtes le plus rude fractureur de votre rue de la Barrillerie ; mais , quel que vous puissiez être, je ne vois pas de raison pour que vous me détourniez de ma belle entreprise. Je vais en lieu de

joie, mon biau sire, et le plaisir que vous voyez sur ma figure doit vous faire penser que je suis en affaire d'amour.

— En affaire d'amour ! reprit Marluche en radoucissant sa voix.

— Oui , notre cousin , en affaire d'amour joyeuse et singulière tout à fait ; je vous raconterai cela devant votre porte , le premier beau jour de soleil. Je suis un Béalus , Bëatissimus.

— Bédiable, monsieur le filleul de Tofficial ! Yoyez un peu comme ça se rencontre à merveille; voilà plus de huit jours que je n'ai rien trouvé sur le chemin de Gupido. Je suis des tiens jusqu'à la mort; la fillette est-elle belle et bonne ?

Sur ce , le drôle fit une gambade tout à fait erotique , et prit la taille d'Alain Gelu entre ses doigts. Ce dernier s'échappa de là un peu plus lourdement qu'une Sylphide , et il répondit en regardant de travers.

— Tout doux, s'il vous plaît, ne met pas qui veut sa cueillère dans ma soupe.

— Ta soupe , reprit Mai-luche en prenant son parti , comme le renard qui ne pouvait atteindre aux raisins ; la gamelle des char-

bonniers , tu veux dire. Et d'ailleurs , quand cette soupe serait la tienne ^ que prouverait cela, je te prie? Penses-tu donc

Que la nature soit si sotte,

Quelle fit naître Marotte,

Tant seulement pour Robichon ;

NeRobichon pour Mariette,

Ne pour Agnès, ne pour Perrette?

Elle nous fit , biaux fils n'en doute.

Toutes pour tous , et tous pour toutes ,

Chacune pour chacun commune ,

Et chacun commun pour chacune.

— A votre aise, mauvais discoureur!....

pourrait-on parler ainsi si l'on connaissait comme moi ce corps de vierge , cette ame de Vénus ! c'est à devenir poète d'admiration.

En entendant ces belles paroles , Marluclie le regarda fixe avec un grand sérieux; puis il se mit à courir tête baissée, en poussant de grands éclats de rire.

— Des Vierges et des Vénus ! oh ! oui vraiment, le bon Dieu en fabriquera tout exprès pour le filleul de l'official ! sic vos non vobis y mon bel ami ; pure vision ou vieux mensonge. L'année est fort mauvaise povu' les pourceaux;

^ 361 il n'y a pas même de glands dans la forêt St- Germain. Mais , quelle cocagne pour nous autres ! pillage à mort ! guerre à outrance ! Tu connaissais bien ces pommiers de l'abbaye St-Antoine , que ton parrain Graciu appelait si poétiquement les quatre portes de gourmandise ; eh bien! cher ami^ tous les fruits ont passe dans nos poches ^ et de là dans nos estomacs. Nous étions huit, deux pour chaque arbre, il n'y a resté que les feuilles; et si lecorce avait été manducable je crois que les arbres y seraient passés aussi.

Le malheur des pommiers de St-Antoine arracha un soupir à Gelu ; il s'arrêta un instant pour considérer le larron avec une sorte d'effroi, et il lui demanda si c'était bien sérieusement qu'il se vantait d'un crime de cette espèce. Marluche cria de plus belle pour se glorifier du méfait^ et, pour meilleure preuve , il tira de sa poche deux pommes qui avaient survécu à la grande curée. A cette vue, Alain tendit la main pour happer quelque chose ; mais l'autre , lui rendant la pareille , répondit à son tour :

— Tout doux , mon bel ami ! ne met pas qui veut sa main sur mes pommiers ; tu n'au-

rais d'autre moyen de toucher à mes fruits que de me céder ta fillette.

Alain aimait beaucoup les pommes ; mais il n'entendit pas de cette oreille là. Il aima mieux s'ëbahir sur le malheur des pommiers de St- Antoine , et demanda au voleur par quel chemin ils étaient sortis de là.

— Eh ! par quel autre que celui de Vincennes pouvaient se retirer des voleurs comme nous? reprit Marluche avec orgueil; sommes-nous donc des larrons si petits pour être obligés de marcher en cachette ?

— Ah ! merci de ma vie ! reprit Alain Gelu, si , comme moi ^ vous aviez eu l'honneur de vous trouver face à face avec le frère Grégoire, et que ce grand isingrin eut soupçonné votre pendarderie; vous auriez bien vite perdu l'appétit, je vous assure, et le frisson vous aurait couru dans les veines , quelque brillant qu'eut été le soleil !

Cela dit , Alain tourna la tête pour s'assurer que ce diable de moine ne fut pas encore là pour l'écouter.

— Frère Grégoire , s'écria Marluche , et il partit d'un éclat de rire, comme si ce mot avait réveillé en lui tout le système de l'hila-

rite. Il aurait eu beau jeu vraiment ^ à nou^ quereller sur le péché de volerie ! ce pendart ! ce belitre I ce fripon !

Marluche était fort pressé d'entrer dans les détails d'une certaine aventure; mais^ quoiqu'il put faire ^ force lui fut de s'arrêter un instant pour donner un libre essor à la dilatation de sa rate. C'est avec peine qu^il avait arraché quelques lambeaux de phrase à son intarissable envie de rire y et ce ne fut qu'après avoir tenu long-temps son ventre des deux mains, et salué la terre à grandes reprises , qu'il parvint à se jeter dans la nari*ation de la manière suivante :

— C'était le jour de la procession de l'université , pour le fait de la santé de M. le roi ; nous , qui nous moquons de l'université et de M. Charles sixième , nous courions vers la rue St-Honoré pour ribauder tout à notre aise ^ lorsqu'arrivés au coin des Jacobins^ nous aperçûmes un grand diable d'homme ^ couché sur un tas d'ordure , comme une charrogne sur le fumier de St-Denis ; nous approchons pour le faire rouler dans le ruisseau , et lui voler son haut de chausses ; mais quel fut notre étonnement de reconnaître... Qui dirais-tu? Un

gendarme ? un tavernier ! un manant ! un capitaine! un bohémien! un sorcier! non, non , non ! frère Grégoire ^ bel ami , le gros quêteur des Jacobins ; qui , jambes par ci ^ tête par là; immensuinjaciebaîinvia.

— Vous êtes fou Marluche ! s'écria Gelu immobilisé par la surprise ; frère Grégoire sur un fumier !

— Frère Grégoire! le mendiant, le voleur, le pendard; saniem eructans ^ ac frusta cruenta per sumnum commixta mero !

— Que diable me dites- vous là ! mais ne criez donc pas si fort , vous nous feriez quelque méchante affaire !

— A cette trouvaille! juge quelle dut être notre joie? et nous de crier Noël, Kjrie eleison ^ et de danser autour du soulard la ronde du silenus de Flandre!... Ah! quelle superbe joie , que notre joie ! quel vacarme, que notre vacarme ! Il aura beau donner des barriques de vin M. le prévôt; jamais M. le roi n'en entendra un pareil ; les pauvres voisins en tremblaient dans leur peau , les cloches en vibraient de peur, et les maisons saltitabant dans le quartier , sieutagni o^ium- Mais le plus beau de l'affaire le voici : Fistre

et Grognard, pendant le tapage, avaient été voler une vieille barrique au tavernier du coq flamand j et ils nous l'amenèrent au bruit des chaudrons et des casseroles... Ah ! qui n a pas vu cela ; d'un côté cette barrique défoncée à coups de talons, de l'autre , frère Grégoire fourré dedans , comme Régulus à Carthage ; ensuite le populaire criant avec ses cinq ou six cents bouches : du tapage alors ! du tapage î Une femme en a avorté, un chien en est mort^ et un vieux en est devenu bossu. La foule courait , bacchanalia pululebat ^ les femmes criaient , les gamins piaillaient en sifflant la turlututu, digue, don , don, daine ; les chiens aboyaient comme des enragés , et la barrique roulait dans les ruisseaux avec Grégoire qui ronflait ghrom , ghrom, ghrom! absolument comme la truie que l'on pendit l'an passé pour impiétés commises dans une chapelle.

— Ah ! maître Marluche, reprit Alain avec un accent de grande coniriction ; queçà serait mal parler, si vous vouliez plaisanter ou mentir,

— Tout ça n'est rien encore ; voilà que les pourceaux^ attirés par les grognemens du moine , s'en vinrent gambader autour de la

barrique, et chanter leur belle grand'messe de requiem... Et le pauvre Grégoire^ baloté; brisé , coutus , allait se réveiller dans sa voiture de Diogène; lorsque nous enfonçâmes le portail des Jacobins... Alors omnia hœc capita monacoriun , se rangèrent aux fenêtres avec leurs grands yeux de cierges brûlans ; et tout aussitôt, nous leur poussâmes la barrique dans la cour, et nous déguerpîmes en laissant le frère quêteur exécuter ses dernières pirouettes. Mais pour clôturer l'affaire, en voici bien d'un autre I Les pourceaux , tous joyeux d'être aveciui confrère, suivirent la barrique dans la cour des Jacobins ; et, le portail s'étant refermé sur eux, ils restèrent emprisonnés dans les étables. Or , voilà qu'aujourd'hui , il y a grand procès entre les moines et le populaire; celui-ci réclame ses pourceaux, et les autres ne les veulent point rendre, prétendant que tout ce qui pénètre dans le couvent à la suite du quêtevir, est de droit la propriété de la maison ; et, à ce sujet , maître Graciu, ton parrain va nous débiter une fameuse ha-

rangue.

— Maître Graciu ! s'écria le petit neveu , et sa figure s'épanouit sous un sourire de sa-

tisfactionqui semblait revendiquer une partie de cette gloire de l'official.

— Maître Gracia en personne ! ajouta Marluclie; ah ! c'est qu'il ne laissera rien échapper va, fut-il obligé démanger le procès à lui tout seul, avec Nicoiette ! Ah ! c'est un franc luron que ton maître parrain; oh ! oh ! parla tête du diable ; un vrai simoniaque , un mécréant , un ribaudeur, un an té-christ, comme il n'y a jamais eu d'anté-christ.

A ce mot , Alain fit un grand saut en arrière.

— Comment un an té-christ !

— Sans doute ! je le tiens d. une sorcière qui l'a baptisé comme tel ; il a fait brûler l'évangile et le portrait de Jésus, et depuis lors, il s'est mis à chercher la pierre philosophale comme un possédé.

Alain Gelu était immobilisé ; ses bras étaient croisés sur sa poitrine , et il regardait Marluche avec une anxiété indéfinissable.

— Que diable me dites-vous là ! mon parrain Graciu l'anté-christ ! Fanté-christ mon parrain Graciu !

— Et oui , l'antéchrist ton parrain Graciu! répondit Marluche, tout joyeux d'avoir ainsi

jeté la frayeur dans Famé de Gelu. Quelle gloire pour toi, mon bel ami; te voilà filleul du roî des diables , sans avoir rien fait pour cela ! corne bleu ! quelle parenté, sans compter la pierre philosopbale.

— Mon parrain Graciu l'antéchrist ! l'antécbrist mon parrain Graciu !

Alain en était si pétrifié, qu'il n'avait plus que ces quatre mots à sa disposition.

— Et oui , oui ; l'antéchrist ton parrain Graciu ! Vas- tu t'en donner avec ce mécréant, dans son paradis plein de truans et de fillettes! Tu me promets une place, n'est-ce pas? ne fut-ce que pour tenir les clefs , comme M. saint Pierre.

Marluclie avait beau plaisanter, Alain prenait la chose tout-à-fait au sérieux.

— Oh ! mon Dieu, s'écria-t-il ; et moi qui allais lui demander quatre cents sols parisis pour me racheter du blasphème ! parbleu je ne m'étonne plus s'il m'a refusé avec tant de colère , en voulant me donner un soufflet ! oh ! mon Dieu , mon Dieu , mon pauvre parrain î

— Tu l'as donc vu depuis qu'il est antéchrist ?

— Et parbleu, avant hier ! et il me clmntait des choses; de l'évêque de Maux , du simoniaque , de l'an té- christ !

— Il te parlait de ranté-christ?

— Et mon Dieu, oui^ et puis, de Jehan Viklef, de Baltliazar, des Turlupins; que diable sais- je tout ce qu il glabodait ! et cela avec d€ grandes gesticulations comme le fou de la rue Montorgueil... Enfin, il a été jusqu'à me dire de me faire capon , piètre ou franc-mitou !... Mon pauvre parrain ! mon Dieu , mon Dieu , si l'archevêque venait à savoir cela !

Et Marluche de s'écrier comme un fou :

— Holà! ho! vive l'enfer et les ribaudesi amen, Noël et Kyrie eleison! Vive maître Graciu , et Gloria in excelsis ! A bas les moines et vive l'anté-christ !

Tout en criant ainsi de toutes ses forces , ce mauvais sujet de Marluche gambadait et gesticulait comme un démon des clercs de la basoche ; or , voilà qu'au moment où il faisait sa dernière pirouette , il aperçut du côté de Chatou un modeste quadrupède chargé d'un capuchon de moine. A cette vue, ses folies contre les serviteurs de Dieu reprirent avec

370- \ une nouvelle extension et son tapage devint immense.

Le quadrupède et le cavalier étaient encore assez loin ; mais le lecteur sait déjà combien frère Grégoire avait de bonnes oreilles , et comme d'ailleurs il avait de tout aussi bons yeux, les gambades et les gesticulations de Marluclie lui auraient suffi au besoin pour comprendre les bruyantes folies qui débordaient de cette ame de mauvais sujet. Il est donc aisé de s'expliquer pourquoi frère Grégoire arrêta un moment sa mule et réfléchit un peu pour savoir s'il était prudent d'approcher de ce fou. Malgré les grandes choses auxquelles Arnauld Guilhem venait de l'initier, le mendiant n'était guère plus courageux qu'auparavant , et le père de l'an té- christ , le possesseur futur de la pierre philosophale , en était encore à craindre pour sa peau.

— Mais , à qui diable eir a-t-il donc, celuilà , se disait-il en portant la main à ses sourcils pour mieux distinguer les objets.

Ce fut en ce moment même que Marluche le reconnut ; et aussitôt, prenant sa covirse , il s'élança vers le moine comme s'il eût voulu renverser ce monument de la mandianterie.

— Holà ! hé ! s'écria-t-il , est-ce que l'antëclirist m'aurait reconnu ! Oh ! oh ! Gloria in inferis I les diables sortent de leur trou ! A bas les mendians , à bas frère Grégoire , à la potence les voleurs!

Une étrille Pour les filles ; Un bâton Pour les capons !

— Eh ! eh ! tout doux ^ messire fripon , dit Grégoire un peu surpris de voir un homme lui courir sus avec tant de hardiesse ; je suis le quêteur des Jacobins, et vous devez savoir, qu'à ce titre, j*ai été de tous les temps

— Le plus mauvais pendard qui ait onques ravagé le pauvre pays de France , ajouta Marluche, et il se mit à décrire des circonférences pour mieux faire enrager le moine qui le poursuivait au plus grand trot de sa bête .Oh! oh! Pater noster qui veut prendre un lutin. Te souvient- il , l'ami , du coin des Jacobins et de la barrique défoncée ? Les os durent te faire mal pendant la semaine , n'es-ce pas ?

— Mauvais drôle , gromelait le moine en

372 le poursuivant toujours. Hio! lii !.. Voyez-moi le prestolet... hio î hi! Tu es fils du diable , je sais bien ; mais si je peux t'attrapper , tu brûleras en Grève, va ! Hio ! hi î hi !

Enfin , voyant qu'il ne pouvait l'atteindre, et que c'était peine perdu pour lui et pour la pauvre Ascension ; Grégoire s'arrêta rouge et bouffi de dëpit; et, comme le hasard voulut qu'Alain Gelu se trouvât devant lui , le mendiant, qui éprouvait un grand besoin de décharger sa bile; jugea tout à propos de la verser sur le pauvre garçon inoffensif.

— Ah! ah! vous voilà M. le coquin! je pouvais bien vous attendre tout hier en Tabbaye de St-Maur !... Sarpe bleu, je saurai bien pourtant vous faire voir que lorsque je me donne la peine de dire quelque chose toutes mes paroles ne tombent pas dans la boue !... Lacourd'ëgliseest encore sur pied, et il faudra voir comment vous vous tirerez de ses pattes. Alain Gelu ne le laissa point achever; il venait de trouver un accent et une tournure assez piteuse pour la circonstance, et il s'ëcria, les mains jointes et les larmes aux yeux :

— Ah ! mon bon frère Grégoire! je puis bien jurer sur mon ame que ce n'est pas mau-

vais vouloir qui m'a empêclié d'aller vous visiter à St-Maur ; mais bien plutôt cette pauvre vieille tante qui s'est mise à pleurer tellement fort que je n'ai pas eu la force de lui vendre son pauvre vieux fauteuil. Je me proposais donc , ô frère Grégoire ! de vous demander petite absolution provisoire, vu la grande pénurie de richesses que ces vilains Anglais ont laissé dans ce pays; vous affirmant que j'ai bien fait des choses pour me corriger du blasphème, et de l'hérésie de Jehan Viklef ; tellement que je me suis mis à chercher la panacée universelle.

— Ah ! ah î la panacée , dit Grégoire en se redressant avec empliase , et vous ne l'avez pas trouvée , n'est-ce pas ?

— Eh ! eh ! comme vous dîtes , frère Grégoire; je ne l'ai pas trouvée. Cependant, j'ai bien remué un setier de crotins de rats, et fait une grande brèche à une table de chêne; mais tout ça n'a rien produit de bon.

— Et c'est là, ce que vous faisiez avec votre polisson de Marluche , n'est-ce pas ? Ce n'était pas assez qu'il vous eût appris à blasphémer comme un Sarrasin.

— Oh î mon Dieu , non , frère Grégoire f

ïl s'amusait à me conter de fort vilaines choses, tenez ; il me disait que mon parrain Graciu était l'an té-christ ; je vous demande si c'est possible ?

A ce mot, Grégoire fît un grand saut sur sa selle.

— ' L'an té-christ ! s'écria-t-il , l'anté-chnst î et qui t'a appris cela petit serpent?

Sur ce y il voulut regarder autour de lui pour dénicher ce petit calomniateur; mais quel fut son étonnement de ne pouvoir faire faire un pas à sa pauvre bête , et de trouver Marluche riant aux éclats. Que croyez -vous qu'il avait fait le drôle ? il avait , profitant de l'attention que Grégoire prêtait à la petite harangue, attaché la queue de la mule au tronc d'un peuplier, qui se trouvait là posté tout à propos ; et c'était chose à nulle autre pareille que devoir cette pauvre bête, naturellement si paisible j faire des ruades aussi rapidement qu'un étalon. Or, d'après cela, juger un peu quelle devait être la contenance de Grégoire ; il ne pouvait nullement comprendre quelle mouche piquait ainsi sa bête ; et tout en s'efforçant de conserver l'équilibre sur cette va-

gue agitée, il pestait et jurait comme un écorclié.

— Corne bleu î tu es un Satan ! tu as des griffes aux quatre pattes I Aï, aï , aï ! pitié de moi ! il me l'a ensorcelée ce mécréant ! Tu seras pendu , je te le promets et te le jure sur ma tête. Fils de Satan, je ferai mettre une corde toute neuve à Montfaucon , et je t'y attacherai moi-même!... Aï, aï, aïî Ascension , ma pauvre petite Ascension, doucement; aï, aï, aï ! Un peu de patience ma pauvre bête*

Mais la mule ruait toujours; Alain aurait bien voulu la délivrer, vu que ce bon service aurait pu lui obtenir une absolution de Grégoire; mais la chose était si plaisante qu'ilse tenait les côtés de rire; et puis, d'ailleurs, maître Marluche n'aurait pas permis cela, et nous venons devoir qu'il avait balafré un gendarme.

— Allons M. l'anté-christ , ajouta Marluche en faisant mille singeries au pauvre Grégoire, chantez-nous un peu vos commandemens; voulez- vous que je sois votre Moïse ; écoutez bien peuple d'Israël :

C'est mon premier commandement Qu'on maugrée Dieu souvent.

Fais à ton corps tous les délits; Il n'est point d'autre paradis.

— Enfer, enfer ! il a vu Arnauld Guilhem ce Belzébut là! s'écria Grégoire avec fureur , et sa figure s'anima d'une colère qui lui était inconnue.

L'autre continuait :

— Si veux être en ma mémoire-, Si t'affuble de vaine gloire.

Situ n'as du tien , prends d'aulrui, Sans rien rendre, ainsi l'octroye.

— Malédiction î grommelait le moine , tu as beau faire va, j'aurai la pierre philosophale; mais toi, tu seras pendu, tu seras brûlé.

— Si ton père te fait Hotte , Si lui met sus qu'il radotte^ Au lieu du service divin , Faut Jeter hasard sur le vin.

Si tu as défaute de mise ,

Si te prends au bien de l'église.

Grégoire étouffait de dépit et de fureur; et c'était à grand peine qu'il comprimait les

pensées terribles que ces commandemens de l'an té-christ soulevaient dans sa tête; ce n'était presque pluslliommedela veille; car, depuis son départ d'auprès d'Arnauld Guilliem, il avait longuement ruminé tout ce qui avait trait à son apostasie, et cela commençait à lui exalter l'imagination.

— Pendart î fripon ! criait-il à Marluche en poussant quelques respirations pénibles , quel démon t'a conduit chez ArnauldGuilhem pour savoir cela , ne sais-tu pas comprendre qu'il ne faut point plaisanter là-dessus î Taistoi , de par l'enfer ! il n'est pas temps encore de chanter cela tout haut; le bon Dieu est encore le maître du monde, et il pourrait nous mesarriver s'il venait à se douter de quelque chose ; c'est assez plaisanter là-dessus, il m'ennui de faire des signes de croix à chaque anté-christ que tu me lances à la face...

— Et que glosez-vous là , vous-même , avec cet émouchoir sur le nez ; je vous dis et vous répète qu'il n'y a que deux anté-christ sur la terre , maître Graciu l'official et frère Grégoire le mendiant ! turlutu tu; vive la pierre philosophale.

— Vous en avez menti , par la mort ! maître Graciu n'est pas l'anté-christ...

— Ah ! n'est-ce pas , s écria Alain Gelu , qui tenait avant toute chose à la réputation de son parrain ; la preuve que maître Graciu n'est pas l'anté-christ , c'est que sa mère n'était pas une vierge , ni son père un moine renégat.

Ces derniers mots d'Alain Gelu entrèrent dans l'ame de Grégoire comme un poignard acéré

— Mille démons ! s'écria-t-il avec un accent diaholique; vous êtes des anté-christs tous deux, de me parler de vierges et de renégats!... Vous ne savez donc pas que le diable n'aime pas qu'on lui parle de ses cornes; oui y de par tous les enfers 1 il y a des vierges et des lénégats î Mais votre maître Graciu n'est ni l'un ni l'autre ; il est juif, il est sorcier, il est Satan , il est tout ce qu'il vous plaira ; mais pour l'anté-christ , il ne pourra jamais l'être. Voilà comme vous vous avisez de chanter des choses sans y rien comprendre.

— Juste Dieu I s'écria Simonet , votre figure est tellement horrible qu'elle ferait peur au diable lui-même ; d'où vient que vous ne songez plus à faire lin nomine patris en prononçant le nom de l'anté-christ !

— Et toi, tu es plus méchant qu'un escor-

pion si je suis plus lait que le diable 1 tu prononces des paroles d'enfer afin de me voir prendre aux cheveux avec le Tout-Puissant? Eh! bien, tu verras tout cela ; car je suis un moine renégat, car je suis vin Judas; j'ai vendu mon ame au diable et tout cela pour être le père de l'anté-christ , et avoir la pierre philosophale ! oui , oui , je me jetterai sur le lit de la vierge; je serai peut-être damné après ça ; mais qu'importe , j'aurai la pierre philosophale, Télixir de longue vie , des pluies d'or , des fontaines de diamant , des soleils , des étoiles ; je serai le père de l'anté-christ î le père de l'anté-christ ! tu n'a pas vu cela j toi ; ils étaient douze , et ils ont tous tremblé comme des enfans devant Dieu qui va tomber dans la poussière dès que j'aurai passé ma main sur son front. Allons, maître du ciel,, irrite-toi contre moi , écrase-moi de ton foudre, je brave ta fureur comme celle du moineau! tu vois bien que je lui crie cela de toute la force de mes poumons ; et qu'il n'ose pas bouger devant moi, et cela parce que je suis grand, parce que je suis renégat ! hommes, à genoux ! le front dans la poussière ! je suis le père de Fanté-christ !

Je pense bien que le lecteur croit que Grégoire était devenu fou ; il n'en est rien cependant, il était exalté, hors de lui, et voilà tout. Mais s'il n'était pas fou , je laisse à penser combien l'effet de son éloquence devait être grotesque, et combien ses paroles emphatiques devaient contraster avec sa grosse figure jouflue.

Quand aux deux jeunes gens , ils assistaient à ce spectacle avec un ébaliissement qui tenait de la stupeur. Alain Gelu ne savait pas trop si c'était lui qui rêvait , ou si c'était Grégoire qui perdait la tête, et, quand à Marluche , devenu muet comme une borne , il promenait de grands yeux égarés sur le moine , sur la mule et dans le ciel , comme s'il eut cherché à saisir la liaison mystique de ces trois objets là. Il n'y avait que la pauvre mule qui eut traversé cette scène sans s'émouvroir le moins du monde. L'œil triste, et ne songeant qu'à sa queue ; la modestie de ses oreilles et l'inclination de sa tête témoignaient d'une façon bien manifeste de toute son humilité.

Frère Grégoire était en trop beau chemin pour s'arrêter là; il voulut continuer sa marche triomphale ; mais lui , le roi des rois , et le vainqueur de Dieu ne put réussir à déta-

char la queue de sa mule sans accident. La pauvre Ascension violemment stimulée par le licol et le talon de Grégoire , se décida à faire un grand effort; mais hélas ! elle ne put échapper de là qu'en lai^sant autour du chêneteau toute la peau de sa queue.

Heureusement que l'imagination ^ cette mère des grands bonheurs et des grandes puissances, n'abandonnaient pas le mendiant. Il levait ses grands bras sur le monde, semait d'avance ses grandes bénédictions ; il entendait les pluies d'or tomber sur sa tête; et, s'élevant poétiquement dans les espaces célestes , il croyait avancer vers Paris , aussi vite pour le moins que le soleil vers son coucher.

G'étai^; je VOUA te cetii^ie^ p

Quelques instans après , lorsque Alain fut revenu de son ébahissement , il ne trouva autour de lui que la queue de la pauvre mule , que le vent faisait gambader autour de son pilori. Quant au mendiant , il avait disparu ; et je ne sais pas si l'an té-christ s'était vengé

de Marluche en le foudroyant , mais il fut impossible à Alain de recueillir de ses nou- T elles. Malgré toutes les aventures qui venaient de détourner Alain de son retour près de Bertile , notre amoureux ne se tint pas pour battu , et, reprenant courage comme il faut , il redoubla de vitesse pour aller quérir la jument de Glopin boiteux.

Quelques minutes le rendirent aux Batignoles; or, on sait que c'est là qu'il espérait atteindre la monture de son cousin ; mais le hasard voulut que Glopin boiteux ne fut pas chez lui. Une pauvre vieille femme , clouée par ses douleurs sur le seuil de sa porte, lui fît observer que le grand miracle de la porte St-Denis avait absorbé tous les habitans des Batignoles, et plus facile il serait, lui dit-elle, de trouver un juif dans le ciel qu'un chrétien bien dispos dans tous les environs.

Quelque fréquente que fut la nouvelle d'un miracle au quatorzième siècle, Alain Gelu fut vivement ému de celui-ci. Je ne sais si c'était sa coïncidence avec toutes les aventures extraordinaires qui lui arrivaient depuis quelques jours , et sa rencontre récente du père de l'an té-christ ; mais son cœur battit

fortement, et il courut au galop vers Paris, soit pour assister au miracle, soit pour trouver Clopin boiteux.

La vieille femme avait raison , les abords de la porte St-Denis étaient encombrés de populaire, de gens d'église , de gens-d'arme et de nobles gens. Cet amalgame d'iiommes de toute sorte , d'habits de toute couleur , sortait comme un ruisseau débordé de la rue St-Denis, et se déversait par delà les fossés de la ville sur les ornières et monticules qui , de nos jours, ont reçu le nom de boulevart.

Or , le lecteur sait très-bien que sous le régne de Charles YI, Paris, toute bonne ville qu'il était d'ailleurs , avait hors ses murs , comme à son intérieur , une physionomie tout autrement sale et enfumée que dans ce siècle dix-neuvièmte. Et ce boulevart j où nos fashionables viennent étaler la vanité la plus sotte de toutes, la vanité des beaux habits, était pour lors un vaste cloaque, où venaient s'entasser et croupir de copieuses immondices, avec leur cortège de charrognes. Le tout, bien pourri , bien puant , un fumier public enfin , et un fumier public de Paris.

Dès que Alain Gelu se fut approché , il fut

~ 385 grandement ébahi de trouver le pauvre fumier, ordinairement si solitaire, revêtu pour l'heure présente de vêtemens somptueux et d'une fort longue procession. Ce n'est pas que sous cette foule immense le malaise des ordures ne fut fort grand , mais l'admiration de tout ce monde là était plus grande encore , et les immondices avaient beau exaler leur puanteur fœtide , pour se délivrer du poids qui les oppressait , ni moines, ni nobles gens ne faisaient mine d'en vouloir descendre.

A l'aspect de cette foule de moines , que leur bannière argentée faisait reconnaître pour ceux de St-Martin , Alain se demanda si ce serait le fumier, par hasard, qui s'avisait de faire des miracles ; et si c'était pour prendre possession de la terre miraculeuse que les moines de St-Martin y avaient ainsi planté leur étendard. Sur cette pensée , oubliant un peu son voyage, et la jument de Clopin boiteux , Alain approcha en coudoyant la foule, bien résolu de savoir la vérité envers et contre tous.

Cependant , malgré tousses efforts, et après

avoir exposé son justaucorps à mainte écor-

chure, il ne put pénétrer jusqu'au fumier;

■—386 — il s'arrêta donc , et demanda au couple le plus voisin quel était le sujet de ce grand ëbat de clercs et de populaire ?

— Comment messire, lui répondit vivement une femme y vous n'avez pas eu connaissance du grand miracle que madame la vierge Marie vient d'opérer sur un pauvre petit ange?

— Comment , sur un ange !

— Et oui^ messire! reprit la femme, en inclinant la tête avec minauderie, sur un petit garçon de huit jours que sa mère , sorcière ou démonesse y avait enterré dan» ce fumier ^ quasi comme un chien mort. Et ce n'est pas à dire que je sois une méchante langue ; mais j'oserais parier mon salut que c'est la Grille Jambon qui a fait ce beau coup. Vous savez bien, la cabaretière du coin de l'égoût.,. ohî oh ! c'est une commère dont je n'oserai pas boire le vin pour un écu d'or ; car elle y met de lieble et de l'encre , je l'ai vu de mes yeux, et son pauvre mari , ce n'est pas pour dire, mais elle l'a fait mourir de désespoir et de coups de balais.

— Mais enfin , le miracle !

— Et voilà donc , messire , que le pauvre petit garçon s'en allait rendre l'ame sans bap-

tême, sur le chemin de l'enfer, quand la benoîte vierge Marie, s est dit qu'il ne fallait pas que le diable eut à rire si joyeusement de ce matin, et tout aussitôt, elle a envoyé un chien ^our sauver la petite créature.

— Un chien , sainte Vierge !

— Oui, ma foi ! un chien qui s'est mis à fouiller dans le fumier , et a découvert le petit enfant qui s'en allait mourir. A cette vue, il s'est pris à courir en aboyant ; et , rencontrant sur son passage le voisin Lullot , il a pris son haut de chausses avec les dents , et Va. tiré vers le miracle. Jugez de l'étonnement de ce pauvre Lullot, en voyant cet enfant au milieu des charrognes i II a jeté un grand cri, et s'est mis à courir chez son oncle Fabbé Glossu.

Or , je vous laisse à penser si l'abbé Glossu a perdu son temps dans une occasion si belle. Il s'est pris à courir avec grande procession de moines , il a baptisé l'enfant au plus vite , et tout cela a été fait de telle sorte , qu'au moment où il disait : baptiso te in nomine patris , le petit garçon a répondu amen tout seul.

La narration allait bon train ; mais le mari

(le cette femme, jaloux de la légèreté avec laquelle elle racontait l'événement, lui donna une forte secousse , et s'écria que ce n'était pas le garçon qui avait répondu amen.

— Qui donc était-ce? lui demanda Gelu*

— Et parbleu , l'autre ! Celui que madame la vierge avait envoyé*

— Le chien , juste ciel !

^- Est-ce que vous prenez cela pour un chien , reprit l'homme avec indignation ; et il allait déduire les raisons de son incrédulité , lorsqu'une jeune fille , fort aise de pouvoir se mêler à la conversation , ajouta avec la conviction îa plus grande que le chien dont il s'agissoit était bien un chien. — Et vous aussi ajouta l'interlocuteur, vous prenez cela pour un chien ! et qui vous a dit cela , s'il vous plaît ?

— Mais sa tête et sa queue ! regardez plutôt, messire, là haut, tout à côté de l'abbé de St-Martin , et la jeune fille plaça familièrement sa main sur l'épaule d'Alain Gelu.

— En effet , répondit celui-ci ^ cela a toutà fait l'air d'un chien. J'oserais même le jurer si ce n'était un jour de miraculeuses choses.

— Ehî vous aussi , s'écria riiomme, vous prenez cela pour un chien ! comme si madame k Vierge allait prendre des chiens à son service. Ne voyez-vous pas que c'était un ange , et qu'il a répondu à M. l'ahbé , quand il lui a demandé qui il était.

— Répondu à M. l'abbé ! s'écria la jeune fille; croyez-moi cela si vous êtes assez bêtes! et qu'a-t-il répondu à M. l'abbé ?

— Croyez- vous que je sois assez habile pour le comprendre î Je n'entends pas le latin y moi; mais il l'a bien entendu, allez, M. l'abbé de St-Martîn ; et je vous dis que celui qui prend cela pour un chien doit se prendre lui-même pour une bécasse.

— » C'est si bien un chien , ajouta la jeune fille , qu'il appartient à Gras Tampon , échevin en la hausse de marchandise. C'est Clopin boiteux qui me l'a dit.

^-^ Clopin boiteux ! s'écria Alain Gelu , où donc est-il ce brave homme ? et aussitôt , il avança machinalement pour essayer de le découvrir.

Mais le jeune fille n'abandonna pas le bras dont elle s'était emparée si familièrement , et elle marcha su.r ses traces en lui disant.

— Comment avez-vons trouve cette espèce d'homme 5 messire? c'est un singulier personnage avec son chien ; on le prendrait pour le sacristain de madame la vierge, tant il prend ses intérêts à cœur. Et moi , vous comprenez hien que je ne dis que ce dont je suis bien sûre; je suis une femme de conscience mon cher messire... Vous n'êtes peut-être jamais venu au petit coin des Bernardins, dans la grande maison aux portes rouges. H y a joliment belle compagnie allez. Je suis logée dans la cour à droite ; j'ai une petite chambrette toute neuve ^ d'où l'on voit la rivière quasi comme de la tour de Nesîe.

Pcndajit que la jeune fille lançait des oeillades brûlantes pour attirer l'attention d'Alain, celui-ci ne prenait nulle garde à ses discours , et se disait le plus sérieusement du monde.

— Pauvre petite créature I tu vas périr dans un fumier, juste au moment où je venais de voir périr ce pauvre Foolkodner sur le sable... Deux enterremens dans deux jours ^ l'un mort sans absolution, l'autre enterré sans baptême , dites-moi , jeune fille, ne trouvez-vous pas que ce inonde est une bien singulière chose ?

A cette question, la pauvre jeune fille resta toute ébahie ; et elle chercha , mais vainement, quelle liaison il pouvait y avoir entre sa chamhrette de la rue des Bernardins , et la demande d'Alain Gelu. Ils étaient tous les deux à se regarder avec un étonnement étrange , lorsqu'ils furent réveillés de leurs réflexions par une sourde rumeur qui s'élevait du sein de la foule , et ils aperçurent au lieu et place du recueillement que la circonstance paraissait exiger , un pêle-mêle de têtes et de bras qui gesticulaient d'une façon tout-àfait surprenante.

C'est qu'il s'était passé de bien singulières choses pendant qu'Alain s'informait de l'origine du miracle et de son résultat; et c'était jeu bien petit que le travail de son cerveau , auprès de celui qui avait agité maintes cervelles monacales.

Nous venons de voir dans l'explication qui a été donnée à Alain , que le nommé Luilot ^ en dévoué filleul de l'abbé de saint Martin , s'était empressé de lui donner connaissance de l'événement du fumier , et que ce dernier , comprenant bien tout le parti qu'il pouvait retirer du mir'aculum y s'était hâté de

planter I étendard de la possession sur le fumier et tout ce qu'il pouvait contenir.

Jusques-là , tout avait ëtë assez bien. Frère Jean avait retire l'enfant de son horrible tombeau, l'avait nettoyé, revêtu ;, ramené pour ainsi dire à la vie. Frère Simon s'était emparé du fameux chien de madame la vierge Marie, et l'avait maintenu en fort belle humeur, grâce à ses libéralités succulentes; enfin, l'abbé Glossu avait donné les saintes huiles au nouveau déterré , et avait noblement clôturé la cérémonie par un fort beau sermon , prouvant, a priori y que le chien serait un bienheureux et l'enfant un chérubin.

Jusques-là, tout allait encore à merveille : pendant ce beau discours , qui fut interrompu de force Kirie Eleison , l'imagination de ces bons moines travaillait à faire tourner le miracle au plus grand profit du couvent. D'abord, si l'enfant mourait, ce qui était probable, il devait être immédiatement enchâssé, et exposé aux pieux regards des fidèles, pour la modique somme de deux sols. Quant au chien , s'il vivait , ce qui était probable encore , il devait être noblement logé dans la chapelle de saint Roch , avec bons honoraires

de litanies et de pain blanc , ce qui ne pouvait manquer de le réjouir beaucoup. Puis, on devait publier par les rues de Paris et tous ses environs; qu'à tout jamais, le contact de sa langue , préserverait de la morsure des enragés. Cette heureuse inspiration fît battre le cœur des moines de plus belle , et leur parut devoir détruire incontinent toute la réputation de saint Hubert des Ardennes ; aussi Tabbé Glossu , pour mieux favoriser son stratagème , se proposait de faire publier , en toute hâte, que le nombre des animaux enragés devenait de jour en jour plus effrayant.

Tout cela, comme on peut bien le croire, montait l'orgueil de vses bons anachorètes sur un diapason extrêmement élevé : et dans un avenir qui n'était pas fort loin , ils ne savaient rien voir dans le monde de plus brillant que leur cloître , de plus opulent que leur communauté.

Jusques-là, tout allait encore à ravir; mais ils avaient compté sans l'hôte, et le ciel allait se rembrunir pour eux. Vous venez de voir que la monture de frère Grégoire avait échappé à la corde de ce coquin de Marluche. Or, la pauvre bête , quelque écorchée qu'elle

put être^ n'en avait pas couru moins vite vers Paris j et un bonheur , à nul autre pareil , avait fait arriver Grégoire à la porte Saint- Denis, au moment même ou Tévénement miraculeux venait de s'opérer.

A cette nouvelle d'un miracle nouveau, le cœur du mendiant battit d'une joie ineffable , comme s'il eut trébuché à une parcelle de la pierre philosophale. Nous ne pouvons concevoir , nous autres incrédules , qu'elle source inépuisable de richesses était en ce temps là une relique bien achalandée ; mais frère Grégoire le comprenait à merveille ^ il voyait là une transmutation de métaux tout aussi positive que celle d'Arnauld Guilhem , et dans tous les cas beaucoup moins périlleuse. Il crut même voir dans cette heureuse rencontre un secret avertissement du ciel , qui voulait lui fournir l'occasion de faire fortune sans renier son Dieu.

Quoiqu'il en soit , il voyait là une bonne occasion de faire ses affaires ; et quoiqu'il fut bien certain de trouver la pierre philosophale le lendemain , il n'en voulut pas moins mettre à profit cette heureuse circonstance. Voilà donc que, laissant de côté son anté-christ et

ses projets hermétiques , il courut en toute hâte vers le premier couvent qu'il aperçut y alla quérir main forte , et se prépara à tout événement. Ce couvent se trouva être celui des Trinitaires ; frère Grégoire rassembla les moines , les harangua par ces quatre mots : (( Marchons conquérir la relique, » et il arriva à leur tête au moment même oii les Saint-Martin allaient emporter et le chien et l'enfant.

Les fortes émotions qui se pressaient dans l'ame de Grégoire, l'empêchèrent d'abord d'exprimer sa colère par des mots ; il est vrai qu'à leur défaut , les flammes de son regard , la contraction de ses lèvres , en donnaient une manifestation très-éclatan te ; mais, pour ne laisser aucun prétexte à l'équivoque, il harponna l'enfant avec ses mains crochues et voulut l'arracher au premier possesseur.

Son apparition fut si brusque , et l'abbé de Saint-Martin s'y attendait si peu , que la péroraison de son discours en fut blessée au cœur, et tomba à plat dans la boue; mais après un instant de silence il reprit l'offensive, et, pressant la relique contre son sein, il répondit à Grégoire : — Non, tu ne l'auras pas î

396 — Dès ce moment, plus de doute sur les moyens qui allaient être mis en oeuvre ; argumenter et donner des raisons était chose devenue impossible, il ne restait donc plus quà en venir aux coups , comme cela arrivait d'ailleurs dans presque toutes les circonstances de

ce genre.

Les moines des deux camps opposés se livrèrent d'abord un petit combat d'injures et d'anathèmes; mais cela devait durer peu, et frère Grégoire, ayant assené un coup de poing^ sur la tonsure de son adversaire, la mêlée devint générale.

Ah î quel dommage en vérité^ qu'Alain Gelu ne put point suivre et compter les coups qui se donnèrent sur ce champ de bataille ! C'était des coups de poing et des manches de croix, des têtes bosselées , des oreilles sanglantes , une mêlée de Grecs et de Troyens. L'abbé Glossu, tout des premiers , avait été renversé par son formidable adversaire ; mais trente coups de poing avaient fait retentir les épaules de frère Grégoire. Je crois même que sans le frère prote-croix , qui se servit admirablement de cette arme redoutable , le pauvre mendiant serait mort roué de coups. Il se releva cepcn-^

dant, et la bataille devint encore plus terrible. A ne regarder que le silence profond des gladiateurs, on aurait dit un combat à mort. Et pendant tout cela , que faisait le popu-* laire ? Ma foi , le populaire, ainsi que les nobles gens qui s'y trouvaient mêles, regardaient cette manière de décider la question , comme fort naturelle. Nul , à l'exception de quelques femmes mijaurées, niaient frayeur de ces rudes coups de poings ; une rumeur légère s'élevait bien du sein de la foule ; mais elle n'avait pour motif que de très-simples réflexions sur les causes et le résultat du combat. Ici, c'était les moines Saint-Martin qui avaient tort, attendu que les Trini taires étaient beaucoup plus rapprochés du lieu du miracle; là-bas , les St-Martin avaient raison , pour je ne sais plus qu elle cause. Plus loin , dans un groupe de bouchers^ le frère Coupe-Choux, des Trinitaires, passait pour le plus rude fractureur qui fut , dix lieues à la ronde ; mais nonobstant cette opinion , plusieurs tisserans prétendaient que le frère Grégoire l'emportait de beaucoup sur tous les autres combattans. Enfin , c'était des gageures pour les St-Martin , pour le frère Grégoire , pour les Trinitaires , pour l'abbé Glossu.

Au milieu de toutes cesaberrations, les unes plus grandes que les autres , il se trouva un homme j dont la sage prudence vint mettre fin à ce conflit sanglant. Un simple bedeau de St-Germain-FAuxerrois, passant par hasard sur le lieu de la scène , fut ému de douleur à la vue de cette discorde lamentable ; et , ne songeant qu'à y mettre fin , il courut vers l'archevêché , et fit , en toute hâte , l'exposé du fait à monsieur le prélat.

Il avait de bons yeux et de bonnes oreilles, monsieur l'archevêque de Paris, et une sagacité bien meilleure encore. L'aventure commença par le faire rire beaucoup ; mais le grand schisme d'Occident lui parut affliger suffisamment l'église , et il ne voulut pas laisser le scandale aller plus loin. Il convoqua donc au plus vite messieurs les grands vicaires de Notre-Dame, et leur ordonna d'aller rétablir l'ordre sur le théâtre du combat , en s'empara nt des reliques, en vertu des droits du siège épiscopal.

En leur donnant ses ordres , monsieur l'archevêque transmit aussi sa gaîté- Messieurs les grands vicaires se prirent à rire de toutes leurs forces^ et ce fut dans ces bonnes dispo-

sîtlons qu'ils se dirigèrent vers la porte Saint- Denis. A l'arrivée de ce nouveau renfort, je laisse à penser si l'agitation de la foule fut grande ; on caqueta beaucoup sur ce nouvel incident , et chacun fit de grands yeux et de grandes oreilles pour ne rien perdre de l'effet qu'il allait produire.

Le pauvre Alain y qui avait assisté à la bataille de trop loin pour en comprendre toutes les particularités, demanda à sa commère si ce nouveau renfort allait rallumer le feuj faisant observer que si tous les couvens et chapitres de Paris venaient ainsi Fun après l'autre réclamer leur part des reliques, le conflit ne finirait pas de la semaine , et mieux vaudrait alors que madame la Vierge n'eut pas fait ce miracle sanglant.

Pendant cette observation , la foule venait de s'ouvrir devant les grands vicaires et de se fermer sur eux. La présence de ces autorités ecclésiastiques n'arrêta pas tout à coup le combat, et messieurs les vicaires en furent très-satisfaits ; car ils auraient été fâchés de ne pas avoir un échantillon du savoir faire de ces bons moines ; mais à leur première exhortation, l'ardeur des champions com-

mença de faiblir. L'abbe Glossu se réfugia sous la main protectrice du cbapitre^ en toute espérance que ses droits de premier occupant seraient certifiés ; l'ardent Grégoire imita son exemple pour détruire^ par ses argumens^ les prétentions de son compétiteur , et enfin les moines, abandonnés de leurs cliefs, firent trêve à leurs coups pour caresser leurs blessures.

Dans ce nouvel état de clioses^ cbacun croyait avoir gagné le procès, ou tout au moins espérait-il que les reliques seraient divisées en parts égales : le cbien aux uns , l'enfant aux autres. Qu'on se figure donc quelle dut être la douleur générale, lorsqu'un des grands vfcaires déclara, avec toute la solennité que l'affaire méritait, que les reliques appartenaient, pleno jure y à Notre-Dame la métropolitaine.

A cet arrêt fatal , le sang se figea dans le cœur de ces pauvres moines ; leur figure pâlit s'alongea ; leurs triples mentons s'abaissèrent , et peu s'en fallut que la bataille ne recommençât ; tel fut du moins l'avis de plusieurs frères. Mais hélas! ardeur intempestive! il fallut se résigner. Il est vrai que ce ne fut pas sans lancer de violentes injures sur messieurs

les grands vicaires que les reliques furent remises en leurs mains. Frère Grégoire et l'abbë Glossu, transportés de fureur, en les voyant passer ainsi sous leurs nez, prirent leur parti comme il faut; et au lieu de se joindre au chapitre pour honorer l'enfant et le chien , ils se dispersèrent chacun de leur côté , en jurant tout haut : que l'enfant n'était qu'une charrogne, et le chien un animal goulu.

Au bout de tout cela , qui fut le dindon de la fête, ce fut ce pauvre Grégoire; obligé de rabattre si considérablement d'un profit qu'il s'était figuré si net et si facile. Le pauvre diable, honteux comme un poulet récemment fait chapon, alla rejoindre sa mule, bien convaincu pour le coup qu'il n'avait d'autre espoir d'arranger ses affaires, qu'en engendrant le futur anté-christ.

La procession se mit en marche, un moine portait l'enfant, et un frère coupe choux portait le chien du miracle. Ce dernier, plus sensible aux honneurs qu'on lui rendait que son compagnon de béatitude, observait un religieux silence, et semblait tirer vanité du

rôle important qu'il jouait dans la circons-

^ 402 — tance; mais voilà qu'à l'eiilrée de la rne St- Denis , la voix des chanteurs devint si bruyante , cjue le pauvre chien , qui ne s y attendait pas, commença à perdre contenance et à donner au Coupe-Choux des inquiétudes fort sérieuses. Cependant, il allait triompher de cette première frayeur, lorsque les litanies du populaire vinrent renfoncer d'une manière effrayante le brouhaha primitif. Pour le coup, le pauvre chien perdit tout-à-fait la cervelle , les caresses du moine lui devinrent insuportables , il le mordit atrocement , et s'enfuit à toute jambe en mêlant ses cris aigus au hourras des chanteurs.

Une si mauvaise conduite envers celui qui le comblait d'honneurs , altéra fortement la réputation de sainteté qu'il s'était faite ; tous les regards coururent vers lui, tous les caquets roulèrent sur son escapade , et la colère de M. le curé fut si grande , qu'il proposa de le traduire devant la cour d'église , pour qu'il eût à se voir mutiler et pendre comme avaient été mutilés et pendus la truie de i 386 et le porc de 1 394 , coupables tous les deux d'assassinats sur les personnes de deux en fans.

Ce fut au milieu du tumulte qu'avait occa-

sionné la fuite criminelle clii chien ^ qu'Alain Gelu aperçut Clopin boiteux. A cette vue , il quitta sa commère et il courut tomber sur les épaules de son cousin , avec grande explosion de joie. La pauvre fille , qui était toute joyeuse que la procession lui aidât à rapprocher son jeune homme de sa chambrette de la rue des Bernardins , éprouva une indignation violente en le voyant s exquiver ainsi, au moment où elle croyait le tenir. Elle ne savait pas, la pauvrette, combien Alain était original et capricieux... Notre homme , sans perdre de temps , et compliment fait au propriétaire de la monture, courut avec lui aux Batignoles, enfourcha la pauvre jument, encore à jeun à cette heure du jour et courut vers St-Germain, extrêmement pressé de revoir cette chère Bertile , dont tant d'événemens l'avaient tenu éloigné.

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PouR cette foisj Alain arriva à la porte du souterrain , sans avoir été détourné par aucune de ces petites aventures qui l'avaient inquiété dans tous les voyages précédens. Mais, moins précautionneux que Grégoire , il n'eut pas le soin de chercher pour sa monture un

endroit pourvu d'herbe fraîche et abondante, il laissa la pauvre bête au premier chêneteau qui s'offrit à lui y et l'abandonna à la faim , pour descendre dans le souterrain palpitant de plaisir et d'amour.

Après avoir passé un moment d'ennui à n'entendre aucun bruit , à ne voir aucune lumière, il finit par apercevoir une lueur passagère, qui mourut en naissant. Cette lumière reparut, s éclipsa de nouveau par un jeu de petit Jean vit encore, qui fît penser à Alain qu'elle parcourait les détours d'un corridor sinueux. Tout cela réussit à dissiper la pesanteur de son ennui. Et bientôt , il ne put plus douter de la présence de sa chère Bertile ; car la petite lumière brillait devaut ses yeux comme un diamant dans la nuit.

Alors ce fut bien autre chose ! il ne parlait, pas, il brebouillait , il iie courait plus après l'objet de ses désirs, il semblait le redoviter. Il restait imijiobile de dévotion, d'amour, comnie Godefroy devant le tombeau de Jésus- Christ. Cependaiit, ce n'est pas qu'Alain Gelu ne fut un très- roué fripon, redouté des mamans de la vallée de misère, et terrible envers tout le monde sur le terrain de Cupido \ mais

c'est qifil n'avait plus à faire à une de ces prudes ordinaires^ contre lesquelles on emploie bravement touites armes offensives , sans crainte de les blesser. C'était au contraire, une toute jolie fleur^ sur laquelle il ne restait aucun voile , aucun rameau de feuillage protecteur, et que, pour cela même, Alain craignait de flétrir , tant sa candeur l'avait rendu vertueusement amoureux. Ce n'est pas cela qu'on devait attendre de lui , d'après son impatience et son audace de la veille. Il semblait se dire en la voyant venir à lui: elle est donc là, celle que j'aime par-dessus toutes les femmes, celle que je trouve belle par-dessus toutes les beautés.

Bertile avançait légère et jolie comme à son ordinaire, mais soucieuse et tête baissée, comme si une force impérieuse eut combattu ses désirs les plus ardens. Malgré tout cela , elle sut bien comprendre la dernière pensée d'Alain Gelu; car , quelle est la jeune fille qui n'a pas le secret de baisser la paupière et de voir encore tout ce qui se fait autour d'elle et pour elle? Ab! si tout hésitait en elle , depuis sa démarche jusqu'à son sourire , c'est que son oreille retentissait encore de ce conseil de sa

— i07 — mère : (( Prend bien garde , ma fille ! toul en allumant l'amour dans son coeur, de le laisser s'allumer dans le tien ! Que ta main évite de rencontrer la sienne, et tes yeux, de rencontrer les siens ! )) Mais quelque impérieux que fussent les conseils de sa mère, la voix du cœur était puissante aussi; et de là naissait un combat , au milieu duquel la pauvre Bertile tremblait, tantôt de crainte , tantôt d'amour.

— Bertile ! mademoiselle Bertlle ! pourquoi crains-tu je te prie? lui disait Alain , comme s'il eût hésité entre la familiarité et le respect , ne sachant lequel des deux allait plus droit au coeur. Regardez un peu, je suis ce pauvre Alain qui vous donna son justaucorps à la rivière de Bièvre , et qui a fait tant de choses pour vous depuis lors. Vous savez bien que je vous promis de venir reprendre cette joyeuse conversation , que la procession des têtes blanches vint interrompre? Pourquoi donc cette tête toujours baissée? Je nai pas vu vos beaux yeux noirs d'aujourd'hui! Et cependant, je voudrais tant les voir ces deux miroirs de lame, pour y lire si vous m'aimez comme je le voudrais. Voulez- vous que nous

reprenions le discours d'avant hier. C'était d'amour , je crois , qu'il s'agissait entre nous F A ce mot , Bertile frissonna , et Alain ne sachant pas bien comprendre si c'était de crainte ou de plaisir , se hâta d'ajouter : Soyez tranquille , mademoiselle, je vous parlerai comme il vous plaira mieux ; et si amour ne vous convient pas aujourd'hui, ça sera de cantiques ou de batailles, car je ne veux qu'une chose, vous être agréable, et rester auprès de vous pour vous regarder heureusement comme je vous regarde. Voulez-vous que je vous raconte l'événement de la semaine : il fa vit bien que la conversation s anime un peu; on finirait par croire que vous êtes fâchée, et je ne saurais pas ce que je pourrais avoir fait pour cela. Or , cette histoire la voici : elle touche la dégradation de deux Augustins mécréans , lesquels ont confessé , par peur de la géhenne, avoir voulu empoisonner le roi Charles sixième ^ pour accuser ensuite le trèsdévot monsieur d'Orléans, de magie et de régicide. Ceci est très-plaisant , comme vous pouvez voir; et à cette occasion, grand a été le rassemblement des Parisiens sur la place de Grève, à la grande gloire de maître Giles

d'Aspremont ^ qui a prouvé clairement que les deux Augustins étaient invocateurs de diables. Or donc, vous saurez que ces deux mécréans ont été amenés devant monsieur l'archevêque, coiffés de mitres de carton, montrant à tous clercs , sachant lire, les principaux fumiers de leur vie scandaleuse. Cette chose faite , monsieur le prélat , qui se tenait pour lors sur un fort bel échafaud, leur a crié, d'une voix terrible, que puisqu'ils adhéraient, avec l'opiniâtreté des Babyloniens à ces terribles énormités, il les chassait de tout office clérical, et de la communion des fidèles. Après cela, monsieur l'archevêque leur a offert le calice et, le leur retirant aussitôt, il leur a dit : u Je t'enlève ce calice , dans lequel tu avais coutume de consacrer Jésus;» et ainsi a été fait successivement du missel , de la tunique et de la dalmatique. Ensuite , leurs mains ont été raclées par le bourreau, afin qu'ainsi fut effacée l'onction du crème saint ; et il n'a plus fallu que leur raser la tête, très-ignominieusement, et les promener par les rues de la bonne ville. Cette promen^de exécutée , le bourreau leur a tranché la tête ; ces tètes ont été reprocessionnées au bout

de deux hallebardes; et pendant ce temps, le populaire a coupé leurs corps en douze morceaux et les a suspendus aux douze portes de Paris. Or, je vous laisse à penser s'ils ont gambadé dans les airs avec le vent qui a soufflé cette semaine. Croyez-vous après cela que le populaire ait le temps de s'ennuyer avec toutes ces distractions.

Le pauvre Alain se donnait tout le mal possible pour essayer de faire naître le sourire sur les lèvres de son amie; mais il n'y pouvait réussir, tantla pauvre fille se tenait sur ses gardes. Or donc, ne sachant plus de quel bois faire flèche, après avoir taillé si bravement le corps des deux Augustins , il profita de l'absence des regards de Bertile pour lui adresser une grimace d'impatience, et se dire à lui-même qu'il ne pouvait concevoir d'où venait cette réserve extraordinaire, après quW avait eu avec lui tant d'abandon , tant de laisser-aller. Ce fut pour le coup qu'il jura contre les caprices des jolies femmes ; mais tout cela finit par un soupir , et il se remit à l'ouvrage de plus belle.

— Ah! ah!., s'écria- t-il bien plus fort, en s'efforçant de rire par avance, j'allais oublier

— iule plus beau de l'affaire î Une chose fameuse , mademoiselle, avec cela qu'elle nous intéresse bien autrement que la pendaison des Augustins. Malpeste ! c'est qu'il n'y a plus à plaisanter après çà ! C'est un arrêt de la cour d'amour, qui va vous faire trembler ^ j'en suis sûr. Vous saurez donc, mademoiselle, que par devant le bailli de joie, s'est assis un procès, entre un jeune amoureux et sa dame; et disait , ledit amoureux , qu'ainsi qu'il avait pris congé de son amie , pour s'en aller en sa maison , elle le rappela et liucba pour parler à lui; et dès qu'il fut auprès d'elle, faisant semblant de vouloir parler de secret , le baisa si très-âprement qu'elle le cuida faire saigner du nez ; puis après , le frappa très-durement de la patte de son chaperon, où étaient éguilles et épingles, d'une desquelles il eut la joue toute égratignée. Or, le mal étant venu empirant depuis trois mois, ledit demandeur concluait que la dame fut condamnée à le guérir et à le panser durant sa maladie. Ledit bailli a fait droit à cela , et a condamné ladite dame à mouiller de sa salive la plaie de son ami , pour faire en aller le venin. Or sus , mademoiselle Bertile, ceci vous fera voir,

je l'espère, combien il est dangereux de porter à son chaperon égailles et épingles. Et je suis sûr y malgré cela , que vous portez de ces vilaines choses à votre corset de la houpelande. Oh! ne pensez pas que je plaisantin ! Je tiens par dessus tout à la peau de ma figure , et j'aimerai mieux perdre une main que de me voir égratigner le moins du monde. Je veux voir cela, Bertile! Je veux reconnaître si votre corset présente de ces dangers là, attendu que je n'ai nulle envie de vous faire condamnera me saliver la figure. Allons ! laissez-moi parcourir !

Alain accompagna ces derniers mots de mouvemens indiscrets qui ne permirent plus à Bertile de garder le silence.

— Monsieur Alain , lui dit-elle en repoussant doucement ses doigts , comme sa mère le lui avait ordonné, avez-vous oublié que c'était pour tout autre chose que pour voir la pauvre Bertile que vous étiez venu dans ce souterrain.

— A quel propos me dites -vous cela ? reprit Alain Gelu un peu déconcerté , on dirait que vous méditez une défensive vigoureuse, à voir vos bras croisés sur votre sein, comme la cui-

rassed'un chevalier. Oh! depai^ Dieu! ne faisons pas au plus fort, s'il vous plaît ! Le chat n'a jamais rien à risquer avec une linote... ou pour mieux dire ^ si, faisons au plus fort! Gare à vous la belle ! vous allez en voir de rudes, maintenant que la lance est haute et la visière baissée. Ah ! vous voulez voir bataille ! Eh bien! malheur au vaincu, je suis chevalier depuis hier , messire Gupidon m'a donné l'accolade.

C'est qu'il y allait tout de bon, notre homme; il avait frotté ses mains comme un athlète de l'université , et il poussait l'offensive avec toute la vigueur de ses dix-neuf ans. La résistance, au contraire, n'avait à opposer qu'une main blanche et tremblante, un cœur palpitant, un regard voisin de la tendresse, toutes choses plus propres à encourager l'assaillant qu'à l'intimider. On voyait que la défense ne partait pas du coeur , qu'elle était toute artificielle; on comprenait que la jeune fille aurait voulu être vaincue; et que n elle se défendait ce n'était que par obéissance à l'autorité maternelle.

— Alain ! Alain ! disait Bertile , soyez plus sage aujourd'hui que vous ne l'avez été pré-

-4Ucëdemment ; si non, je serais malheureuse. Ne savez-vous pas que vous étiez venu pour avoir des nouvelles de Foolkodner et de son peuple ? Eh ! hien , écontez-moi , je vous en apporte de toutes fraîches.... Il y avait une fois un roi et une reine que leur grande pieté, et leurs mœurs hospitalières ^ avaient rendus fameux dans le royaume d'Asgardie , situé sur les bords de la mer Caspienne. La reine s'appelait Réa et avait toujours été stérile ; le roi, son mari s'appelait Aër , et ils avaient tous les deux un chagrin extrême de la stérilité qui les privait d'enfans. Ce malheur ne devait pas les accompagner à la tombe ; à l'âge de cinquanta ans la reine trouva la fécondité , et elle mit au monde un fils qui les combla de joie. Ce fils ce nommait Odin ; mais , hélas ! au lieu de grandir avec l'âge, il devint maigre, pâle, exténué, et ses malheureux parens eurent la douleur de lire journellement sur ses traits décharnés l'extinction prochaine de leur race.

— Et que voulez-vous que je vous fasse de votre Odin, s'écria brusquement Alain Gelu, vous venez toujours m'enlever le plat dont j'ai appétit, pour me servir celui dont je suis

-4.15saonl. Que me fait à moi un garçon maigre et cliétif quand je contemple la plus jolie femme de France! Voilà comme vous me tenez compte du justaucorps que je vous donnai à la rivière de Bièvre. Oh ! femmes ! comment pouvez-vous avoir tant de méchanceté dans le coeur? Pourvu que vous ayez un homme qui s'écorche les genoux pour vous dire qu'il est votre très-humhle serviteur ^ qui se donne mal de gorge pour vous crier que vous êtes helles comme des astres , vous voilà contentes comme des reines ; et si l'on vous demande une petite récompense^ alors viennent les non^ les je ne veux pas. Ah î de par le diable ! nous allons y faire avec ces je ne veux pas.

Malgré toute cette colère , Bertile n'en reprit pas moins le fîl de son histoire^ à la barbe d'Alain Gelu.

— Tout chétif de corps que fut cet Odin , il n'en possédait pas moins une ame ardente, qui remplissait de vie ce corps maigre et rabougri. Amoureux, passionné de la gloire , il avait toujours refusé de reconnaître au-dessus de lui une puissance céleste, et la chasse , les combats singuliers étaient l'école où il se formait à des exploits plus grands. A peine âgé

— diode seize ans, ses nombreux triomphes s'étaient répandus sur tous les pays d'alentour, et la renommée lui avait donné le nom de fils de la force et du courage. Ce titre glorieux attira sur lui tous les regards des peuples environnans ; et bientôt maintes jeunes princesses recherchèrent assiduement son amour et sa main ; mais Odin demeurait insensible à leur tendresse; et il semblait se dire que rien sur la terre n'était digne de le captiver. Un jour que, fatigué delà chasse , il s'était retiré dans une épaisse forêt, pour reposer sous Fombrage et se livrer à tous les débordemens de son imagination , il vit apparaître au sein d'une brillante auréole, une femme de la plus grande beauté. Sa chevelure flamboyait, sa houpelande reluisait de diamans et de rubis : « Odin , lui dit cette femme , d'une voix ma- » jestueuse et tendre, tu vois devant tesyeux )) la fille du temps et de (l'immortalité. Jadis , » reine des cieux, je fus bannie de ce royaume )) suprême par la jalousie de ma sœur ; elle me » précipita sur la terre et m'interdit à jamais ), rapproche des célestes régions. Cependant , » quoique réléguée dans ce monde de misère, » je nourris dans mon coeur un amour ef-

» fréhé du souverain pouvoir; la divine clia-

» leur de mon ame ne saurait être refroidie

» par la douleur, et, plus je me sens rabais-

» sée, plus je brûle du désir de me venger

» dé cette sœur jalouse. Depuis que je suis

» sur cette terre , mes charmes m'ont amené

)) plus de prétendans qu'il n'y a d'étoiles aux

)) cieux ; mais tous ont été repoussés ; nul ne

» savait comprendre ce dont j'avais besoin,

» nul n'aurait pu l'exécuter s'il avait su lecom-

» prendre. Et cependant Odui , c'était mon

» amour et ma main que j'offrais à celui qui

» aurait su s'en rendre digne , et pour un

)) si grand prix, je ne demandais à ce mortel

)) que d'oser ce que j'ordonnerai et de pouvoir

» ce qu'il aurait osé. Or, celle qui te parle

» ainsi est la féeFrigga, qui veut reconquérir

)) le trône céleste ; toi, n'es-tu pas Odin? déjà

» fameux par ton courage , et affamé comme

» moi de gloire et de pouvoir? )) A ces mots

la fée, resplendissante de lumière, disparut

comme un éclair qui s'évanouit, et Odin,

resté seul , livra son ame ardente à toutes les

conjectures que peut enfanter l'imagination.

Pendant long-temps il essaya de ressaisir le

calme nécessaire à une réflexion sage; mais

4,18 — l'amour avait pénétré dans son ame, et le jeune chasseur , insensible jusqu'alors aux charmes des terrestres beautés, se précipita comme un fou à travers les sinuosités de la forêt, pour appeler à grands cris la belle nymphe des bois: « O Frigga! Frigga ! s'écriait- )) il , dans les transports de son impatience, » je suis à toi pour la vie ; ordonne et j'oserai ; » anime-moi de ton regard et je pourrai ce » que j'aurai osé. » Il courut ainsi quelques instans, seul avec ses cris d'amour, auxquels rien ne venait répondre, pas même le bruit de l'éclio devenu infidèle. Ce ne fut que long-temps après qu'il entendit une voix aérienne lui répondre ces mots : « Fils d' Aer, » puisque tu ne repousse pas les offres d'une » fée malheureuse, sache que celui-là aura )) mon amour et ma main , qui plongera dans )) l'immensité pénétrable, délivrera de son » esclavage le maître de la tein'e et du ciel , » et m'ouvrira après cela le cbemin de la » gloire qui conduit au trône des cieux. »

On peut voir que l'bistoire d'Odin avait été arrangée fort drôlement par la mère de Bertile; et cela , afin d'attirer le plus possible l'attention d'Alain Gelu , et de donner à Bertile

une arme assez puissante pour arrêter son audace pendant quelques instans; mais l'amoureux ne prenait le change que tout au juste et il en revenait toujours à ses moutons.

— Hélas! mon Dieu! s écrla-t-il de l'accent le plus piteux du monde, où voulez-vous dore en venir avec votre histoire ? Est-ce pour en tirer la même conclusion que Frigga et m'imposer quelque grand trait de courage avant de me donner votre amour et votre main ? Et mon Dieu, parlez vile, et si ce n'est pas assez de tous les voyages que j'ai fait pour vous voir avec mes pauvres jambes, ordonnez-moi de traverser les fleuves à la nage, de prendre des serpens parla queue, ou lestaurauxparles cornes. Dans tous les cas , je serai trop heureux, je vous assure, pourvu que je sache à quoi m'en tenir.

— Commencez par obéir à Bertile, lui rê pondit cette dernière très-sêrieusement. Laissez achever mon histoire, vous comprendrez mieux après cela.... Odin venait d'entendre l'ordre de Frigga , et il le tourna dans tous les sens pour voir d'en deviner la signification mystérieuse. Mais, travail inutile! aucune lueur d'espérance ne put naître du choc de

ses pensées^ et il resta loiirnienté par une sorte de clëpit qui grandissait à mesure que les paroles de Frigga lui paraissaient plus inextricables. Fatigué de traîner la déception après lui , il vovilut fuir la forêt et la puissance qui semblait se complaire à tourmenter sa raison ; mais , au moment où il travaillait à oublier la fatale apparition de Frigga^ il fut arrête par un petit nain de huit pouces^ qui le mordit au talon, et lui dit d'une voix criarde : (( Pourquoi ce désespoir , favori de » Frigga ? L'homme qui doute de ses forces )) n'est-il pas indigne du nom de héros ? Ne sais- » tu pas que le mortel peut tout avec de l'esprit » etdu courage? Ne sais-tu pas que l'acier àdeux » tranchans est le maître du ciel et de la terre, )i et faudra-t-il t'apprendre que la fameuse épée » Tirping est gisante depuis vingt siècles^ dans » les bourbiers de la mer Caspienne ? )) Odin eut à peine entendu ces paroles, qu'il sentit une chaleur divine sillonner toutes les veines de son corps. Brûlant d'impatience^ il s'éloigna prompt comme 1 éclair, et n'arrêta sa marche impétueuse que sur les bords de la mer Caspienne. Un instant plus court que la pensée lui suffit pour plonger dans l'abîme }

- i'^A long-temps il resta sous les eaux, bouleversant les demeures boueuses des poissons; mais les difficultés de la respiration le forcèrent de remonter à la surface. Ce premier échec ne fit quéguiser son courage, il se précipita de nouveau, avec l'ardeur du javelot, à travei^ les flots agités, et il découvrit enfin l'acier divin aux étincelles ternies. O volupté inexprimable ! Il tenait dans sa main le maître du ciel et de la terre, et il allait recevoir la douce récompense de ses travaux. Enivré de gloire et d'amour , il s'élança loin de la plage sabloneuse, et courut vers la fée Frigga. La fée l'attendait dans son palais de diamant. A la vue de l'épée divine , à la vue de ce courage indomptable qui brillait sur le front du jeune héros, elle éprouva des transports inconnus d'admiration et d'amour : « O grande )) Fée! s'écria Odin, tu avais promis ton amour » et ta main à celui qui t'apporterait le maîyt tre du ciel et de la terre, n'aurai-je pas le )) droit d'exiger l'accomplissement de ta pro- )) messe, en déposante tes pieds la divine épée » Tirping? A ces mots, le héros, palpitant » d'amour , voulut presser dans ses bras les » charmes de sa divine amante; mais... »

— Palpitant d'amour î s'écria Alain transporte lui-même par l'accent que Bertile prêtait à ses paroles. Palpitant d'amour^ il voulut presser dans ses bras les charmes de sa divine amante 1 Oh ! chère Bertile 1 laisse-moi prendre ma récompense aussi. Tu sais bien que je t'ai offert ces jours derniers une vieille rapière que j'avais conquis chez mon parrain Graciu. Eh bien ! donc , puisque j'ai fait pour ma Bertile ce qu'Odin faisait pour sa Frigga y au nom du ciel^ fais pour ton pauvre Gelu, ce que Frigga fît pour son cher Odin ! Ne serait-il pas affreux qu'une chrétienne de France le cédât en bonté à une idolâtre des bords de la mer Caspienne.

— ^ C'est que la fée d'Odin ne voulut rien donner encore, reprit Bertile , en repoussant les bras d'Alain. Elle lui dit grand merci , et s'échappant d'auprès de lui, elle ajouta d'une voix éclatante : « Odin , tu as bien compris X) mes désirs, et j'applaudis à ton courage; mais )) avant d'obtenir mon amour et ma main ^ tu » dois encore dresser le lit nuptial. Or, sache » bien qu'il doit être ombragé par cet arbre » gigantesque qui se nourrit de sang, par cet » arbre, dont les racines enchaînent la terre ,

» dont le faîte domine le ciel, dont le feuillage » est formé de sceptres et de couronnes. » La voix cessa de se faire entendre , Frigga avait disparu. Odin, quoique déçu de son espérance , n'eut pas de murmures à adresser ; il se sentit , pour cette fois ^ inspiré par l'amour de la puissance j et s'écria en regardant le ciel : « Karbre gigantesque qui se nourrit de )) sang, dont le feuillage est formé de sceptres » et de couronnes , n'est-il pas le fils de la » victoire? » Il dit et brandissant l'épée Tirping , il appela à la conquête du monde la foule des guerriers qui brillaient dans FAsgardie. Ce fut à la tête de cette puissante armée, et sous l'égide d'une étoile brillante , qu Odin courut à la conquête de l'univers. Nul peuple ne put intimider son courage, nulle barrière arrêter sa marche ensanglantée. Devant lui s'abaissaient les montagnes neigeuses, à sa voix les fleuves rapides s'arrêtaient, et la mer courbait ses vagues sous ses barques légères. C'est ainsi qu'il parcourut la moitié orientale de l'univers, foulant aux pieds les temples des dieux, les demeures de leurs adorateurs, et remplaçant les uns et les autres par son nom , sa religion et son histoire. Vie de sang ,

puistiance de carnage, empire de la mort ellemême , que chaque nouvelle victoire honorait d'un teinple nouveau. Voilà, Alain; voilà quel fut le fondateur et le dieu de ce peuple extraordinaire dont l'histoire de Foolkodner vous a donne un aperçu léger. Cela suffira je l'espère pour vous faire comprendre ces habitudes de sang et de pillage , ce mépris de la mort et des dangers , cette imagination romanesque jusqu'à l'extravagance, qui vous a si fort étonné pendant la lecture du livre de Foolkodner.

— Eh ! quelle est l'extravagance que je. ne pourrais pas concevoir , s'écria Alain , lors? que je suis témoin depuis trois jours des caprices les plus incompréhensibles d'une jeune fille l Les maîtresses d'Odin et de Foolkodner ont-elles jamais fait éprouver à leurs amans seulement la moitié destourmens que j'endurel Et cela à vos genoux par votre méchanceté impitoyable.

— Tout cela ne justifie pas votre indocilité à écouter mon histoire , reprit Bertile... Lorsque Frigga eut connaissance de l'immense succès qui avait couronné la vaillance d'Odin y elle jugea que l'épée Tirping s'était trempée

dans assez de sang pour ne pas craindre de s'attaquer aux divinités elles-mêmes. Elle ac courut donc auprès du héros ^ attacha ellemême des ailes rapides au cheval Sleiper^ qui avait transporté Odin de victoire en victoire, et tous deux s'élevèrent vers les voûtes éthérées, sur la coupe du coursier aérien. Odin , grand comme un Dieu , Frigga helle comme une déesse , arrivèrent aux portes du Walhalla , précédés par la gloire et la terreur. A leur aspect , les portes de feu tombèrent en pièce, l'antique famille des dieux fut renversée sur les plages inhabitées de l'occident, et Odin et Frigga restèrent seuls sur le trône de la puissance éternelle. Avec cette dernière conquête l'ère des travaux et des vicissitudes étaient finies pour eux , et celle du bonheur et de l'amour allaient commencer. Intronisés dans le séjour de la puissance suprême , ils purent se livrer sans entrave aux transports de leur amour. Frigga disait à son Odin avec tout l'accent delà volupté: « Ohé- » ros, devenu Dieu, j'ai donc trouvé sur la » terre un mortel digne de partager avec moi » le trône céleste; c'est en vain , grâce à ton » courage , qu'une indigne sœur m'avait relér

'^) guëe sur la terre stérile, je ne mourrai point » vierge comme j'y avais été condamnée; ï)mon lit ne sera plus destiné à une éternelle » solitude, et je pourrai compter sur mon sein )) les battemens du coeur de mon amant... »

Ces mots passionnés , firent dresser l'oreille à Alain Gelu, etBertile elle-même, quicom" mençait à mieux comprendre le langage de Tamour, sentit la rougeur colorer son visage.

— Mais toi , non plus , s'écria Alain Gelu , tu ne mourras pas vierge comme tu semble y avoir été condamnée! Toi, non plus, tu ne dépériras pas dans une solitude éternelle, je le jure par ce coeur qui ne vit que pour toi, parce coeur affamé de battre contre ta poitrine.

— Et Frigga disait encore à son Odin : <( Oh! je pourrai donc respirer le feu de ton » haleine brûlante; je pourrai savourer dans )) tes bras l'ivresse d'un bonheur inconnu. » Mon sein pourra porter un jour le fruit )) d'un amour réciproque, je ne mourrai point )) viei^e , vierge sans avoir connu l'amour. ))

— Oh! Bertile! Bertile! s'écria Alain avec un redoublement de véhémence , il y a dans ¥0s paroles un accent qui pénètre l'ame d'une

façon inconnue, et mon cœur se remet à danser clans sa prison comme il le faisait l'autre jour. Pour en finir avec votre Frigga , elle ne mourut point vierge, sans cloute, elle ne mourut pas sans avoir connu l'amour ?

— Non, elle ne mourut point vierge; car Odin comprit ses désirs amoureux, comme il avait compris ses idées ambitieuses. Il saisit la déesse dans ses bras, déposa sur son front le premier baiser d'amour, lui prodigua des caresses brûlantes....

Alain ne pouvait plus modérer ses transports.

— Des caresses brûlantes ! G Bertile , où veux-tu donc en venir avec ces narrations inflammantes? Youdrais-tu comme Frigga des caresses et des baisers! Omon Dieu! il est bien vrai que je ne suis pas Odin ; mais il n'est pas besoin d'être dieu pour faire connaître l'amour à celle c[ue l'on aime , et il te suffit de savoir que je t'adore comme un fou. Oli ! ma pauvre Bertile ! Si tu voulais supposer que je suis ton Odin, comme je supposerais que tu es ma Frigga, comme je te prodiguerais aussi des baisers et des caresses ? Je sais bien c[ue ma jument deClopin boiteux n'a pas des ailes sur

~ 428 — le dos , et que par conséquent nous ne pourrons pas nous envoler vers le ciel , comme Odin et sa bonne amie; mais, bien mieux que cela , c'est le ciel qui descendra sur nous? quand nos bouches se diront je t'aime; c'est la félicité suprême qui nous inondera, quand ton cœur battra contre le mien.

'. — C'est aussi de cette manière qu'Odin parlait à Frigga; mais il ne s'arrêta pas à des paroles , et après avoir discouru il agit. — A ces mots Alain Gelu ouvrit ses bras et voulut agir à son tour ; mais Bertile arrêta cette audace en disant qu'elle n'était pas la déesse. Ce n'est pas cependant qu'elle n'eut voulu tomber dans les bras de son Alain ; mais elle attendait pour cela les ordres de sa mère qui devait la lui confier pour reconquérir la liberté.

— Et quoi ! s'écria Alain y après tant d'agaçantes paroles, toujours de ces terribles suspensions ! Oh ! Bertile, toujours sans merci ! Suis-je donc destiné à courir constamment après une chimère ? Ne vois-tu pas que mon coeur frappe ma poitrine comme une catapulte , que ma tête s'en va à travers champs, comme un chevreuil échappé? Oh! tourmens

affi'eiix de l'amour! tantôt c'est un tapage effroyable de respirations arrêtées , de mots qui ne peuvent sortir ; tantôt des torrents de sang qui s'en vont zigue zague comme si le feu prenait aux quatre extrémités. On a soif ^ on meurt de faim^ l'impatience vous dévore^ on est fou, on est mourant, on est... on est l'enfer; car on brûle d'un feu inextinguible, et celle qui seule pourrait vous guérir se met à rire en regardant votre souffrance.

— J'ai donc accompli mes desseins ! s'écria Bertile toute glorieuse de son babil e tactique, j'ai donc réussi à allumer en toi un amour immense, tout en te dérobant le baiser que tu voulais me ravir. O mon Alain ! puisque tu éprouve les palpitations amoureuses qui don^ nèrent au fils d'Aër et de Réa la force de reconquérir le ciel à son amante cbérie ; n'aurastu pas le courage après avoir tant soupiré pour ta Bertile, de saisir une épée redoutable, et de combattre les ennemis qui m'ont enseveli dans ce tombeau? N'oseras-tu pas briser les portes de ma prison , comme Odin brisa celles du paradis ? Ne pourras-tu pas enfin me ramener sur cette terre , parsemée de fleurs , resplan-

— 430 -^ dissaiite des feux du jour? Si tu veux obtenir deBertilece qu'Odin obtint de Frigga , il faut que tu fasses pour moi ce qu'Odin fît pour sa déesse.

— Si je ferai pour toi , ce qu'Odin fit pour elle? Ob ! Bertile ! est-il possible de rien redouter quand on aime comme je le fais? Que le ciel ou Tenfer se mêle de notre amour , la procession des têtes blancbes elle-même ne saurait arrêter mon ardeur. Bertile , il me faut ton amour et ta main , et quel qu'en soit le prix, ma valeur saura en être digne.

— Quoi, s'écria Bertile triompbante, tu aurais autant de courage que cela , si je te donnais un baiser?

— Si j^aurais autant de courage... Est-ce que j'ai assez d'éloquence pour exprimer jamais le courage que j'aurais ! Alain n'en put dire d'avantage , mais il y avait dans cette exclamation tout ce que l'amour pouvait promettre, tout ce que Bertile pouvait espérer.

— Quoi , ajouta Bertile , tu affronterais la colère de la voix aux dents de fer?

— Je braverais le diable lui-même.

■' — • Tu me porterais dans tes bras , loin de

cette horrible demeure, sous le ciel bleu ou brille le soleil?

— Je t'y apporterais, dussai-je en ouvrir les portes avec les ongles et les dents.

— Et puis , lu me serais toujours bien fidèle, dans ce pays parsemé de lumière et de fleurs ?

— Nos deux existences se confondront dans un même amour.

— Et tout cela pour un baiser ? Pour un baiser tant d'amour et tant de courage ? Ob! je pourrai donc être heureuse.

— Hélas î ne sera-t-il pas temps que je le sois.

— Ecoule bien ; ce qtié je te dis là, ma mère le veut aussi , et si j'ai arrêté si souvent ton audace, si j'ai eu la douleur de te faire fâcher tant de fois, c'est que tels avaient été ses ordres pour entretenir le feu de ton amour , jusqu'à ce que l'heure fut venue de braver les dangers , et de m'amener loin d'ici.

— Oh ! mon ame ! moi qui en accusais ta méchanceté ; mais n'importe , j'ai bien souffert, et je ne sais pas comment tu pourras faire pour que tes caresses me payent tout ce que j'ai supporté pour toi.

-^ Le moment du bonheur est Tenu , ma knèi e est auprès du sorcier , épiant le moment favorable à notre évasion ; elle va accourir, elle va me jeter dans tes bras^ elle va fuir avec nous , loin de cette boln-ible demeure. Et alors , oh! bonheur! je serai tout entière à toi; il n'y aura plus pour nous que des jours de félicité.

— Et des nuits voluptueuses ! s'écria Alain Gelu^en tombant aux genoux de Bertile^ fort pressé de voir arriver la mère et le moment de l'évasion.

Mais y hélas ! elle n'était guère à même d'arriver, la pauvre femme, car le terrible dieu du souterrain en avait décidé autrement. Au moment où Arnauld Guilhem s'attendait a voir arriver Grégoire pour accomplir la prophétie du Smagorad; il avait songé à prendre des précautions nouvelles, pour assurer la réussite de ses calculs cabalistiques. Malgré le nouveau serment que lui avait fait la mère^ pour répondre de sa fille sur sa tête et sur son salut , il était loin de compter aveuglément sur la sincérité d'une telle promesse ; et celle qui avait conduit le jeune homme dans la chambre de la vierge ,

lui semblait bien capable de concevoir des projets d évasion. Dominé par cette crainte, et voyant qu'il lui serait difficile de s'occuper activement du Smagorad, du renégat, de sa tan et des planètes , et d'avoir Tœil en même temps sur la vierge et sur sa mère , il résolut à tout prix de se mettre à couvert de ce côté. En conséquence^ il appela Jeanne dans son laboratoire, se jetta sur elle comme un faucon affamé, attacha ses quatres membres à un gros bâton; puis, voulant empêcher ses cris de parvenir jusqu'à sa fille , il la renferma dans le réduit le plus reculé du souterrain. Après ce bel exploit j il se trouva un peu plus tranquillisé sur un point de très-baute importance , et il fut reprendre ses travaux préparatoires , pour que tout se trouvât en état lorsque le renégat viendrait se mettre à sa disposition.

Tel était k nouveau malheur qui venait retarder encore l'évasion de la pauvre Bertile ; et pendant qu'elle parlait d'amour avec son cher Alain, sa mère se mourait d'un double désespoir au fond du souterrain de la cabalistique.

Cette liaison, semi-divine, qui vientqiielque-

- iU — fois compléter d'une manière miraculeuse les liens de la tendresse et de la parenté ; cette révélation ineffable que Ton appelle le pressentiment , demeura long-temps en défaut. Malgré la vive amitié qui unissait la mère et Bertile, celle-ci resta près d'une heure auprès d'Alain Gelu sans concevoir aucune espèce d'inquiétude sur le sort de sa mère chérie. L'excessive longueur de l'attende, et plus encore limpatience de s'enfuir , finirent cependant par lui donner quelques soupçons; elle quitta les bras d'Alain Gelu , et, guidée par une petite lampe, elle se dirigea vers le laboratoire d Arnauld Guilhem. Long-temps elle appela sa mère , il est vrai que la crainte de réveiller la terreur aux dents de fer rendait sa voix faible et précautionnée ; aussi , ses recherches furent-elles long-temps inutiles. Mais qu'elles sont les murailles que l'oreille attentive d'une mère ne pourrait traverser ! Le souffle de Bertile , aussi léger que le bruit du zépliir, pénétra jusqu'à l'étroit cachot où gisait l'infortunée, et alors, cette pauvre mère , enchaînée sur la terre quelle savait devoir, dans un instant, devenir son tombeau, étouffa sa douleur , fit taire une inquiétude mortelle ,

donna à ses paroles cette assurance factice qui devait faire ignorer à sa fille toute l'iiorreur de sa position, et lui dit, avec une émotion solennelle qui devait lui servir de dernier adieu.

— Pars , oli , ma fille ! sois heureuse ! mais fuis, fuis pour toujours.

A ces mots, la pauvre Bertile, trop folle de joie pour pouvoir soupçonner le malheur de sa mère , courut dans les bras de son ami, où l'appelait d'ailleurs de si tendres penchans. Puis elle voulut s éloigner, espérant voir bientôt arriver sa mère après elle.

Dans ce moment décisif et presque solennel, il ne leur restait plus qu'à trouver l'issue de cette prison souterraine , pour avoir tout le bonheur que les mortels peuvent désirer , à savoir l'amour et l'indépendance , mais ils coururent après lui avec trop d'ardeur , et l'excès de leur joie consomma leur détresse. Ils laissèrent tomber la lampe protectrice , et celle qui devait les guider dans les détours de ce labyrinthe rencontra la mort sous leurs pas.

Plongés dans une obscurité profonde^ et ne pouvant plus distinguer les sinuosités du sou-

terrain ^ ils tâtonnèrent long-temps le long (les murailles humides , cherchant la porte qui devait leur ouvrir la lumière et la félicité; mais ces tâtonnemens absorbèrent vm temps irréparable, et ils étaient encore loin du seuil de cette porte fatale , lorsqu'une voix lointaine et sinistre , fit répéter aux échos du souterrain ces mots : Fraëbna! vierge Fraëlma !

A ce mot mystérieux et terrible ^ le sang se figea dans les veines de Bertile , et Alain Ivii-même , oubliant tous les sermens de vail-^ lance qu'il venait de faire , sentit ses genoux s'entrechoquer comme deux marteaux , et la terre trembler sous ses pieds. L'espérance vascilla dans le coeur de Bertile , elle redoubla d'ardeur pour faire un dernier effort , et sortir de ce lieu redoutable; mais il était aisé de voir que tout cela serait inutile , elle était déjà si pâle ^ si pâle ^ qu'on eut dit que sa vie Tenait de s'échapper.

Cependant , tandis que leurs mains tressaillantes cherchaient avec une sorte de fureur la porte du souterrain , les cris de Fî^aelma ! redoublaient de force et on reconnaissait tout un chant triomphal dans cette exclamation

— «7 — d'ArnallldGuilhem. Pour comble de terreur, lanuit était complète; bientôt, une portecria, deux hommes avancèrent dans l'ombre , et la scène atteignit ce degré d'horreur qui caractérise les dénoûmens les plus lamentables.

Le premier de ces hommes était le sorcier; le second était frère Grégoire , ce père improvisé de l'anté-christ , qui venait de réussir si mal dans son expédition des reliques de la porte St- Denis, et qui voulait se rédimer un peu de tous ses mécomptes en se faisant père de l'anté-christ. 11 est vrai qu'il n'avait renié son Dieu qu'avec assez d'embarras; il avait même hésité un instant ; mais enfin , la chose était faite , et il était maintenant décidé à tirer tout le profit possible de sa belle position de renégat.

Le sorcier , arrivé près de Bertile, se saisit de sa main avec une précaution presque amoureuse^ puis il dit avec la douceur et la timi'

dite d'un enfanL

— Oh! Fraëlma! soyez obéissante et je

vais vous rendre heureuse. Je vous apporte

l'empire des cieux ; n'est-ce pas phis qu'il n'en

faut pour dépasser tous vos rêves d'ambition

CL de bonheur? Surtout, ne tremblez pas

^ 438 ainsi, vierge pure et sans tache! car votre frayeur ferait injure à mon adoration pour vous. Je sais bien qu'il m'est difficile de vous paraître beau, avec les rides profondes qui sillonnent mon visage ; mais si vous daignez: un instant descendre jusqu'au coeur d'Arnauld Guilhem, et oublier le corps, dont j'ai voulu vous dérober la vue en venant à vous sous les ombres de la nuit. Oh! Fraehna ! pourriezvous alors conserver de l'aversion pour celui qui ne vit que pour vous, pour celui qui veut vous placer sur le trône céleste ? Ah ! que n'ai- je la voix harmonieuse des anges, pour flatter vos oreilles des accents les plus doux ? Quelle que soit la rudesse de mes paroles, ne saurez-vous comprendre qu'elles ne peuvent sortir d'un coeur méchant? Allons > divine Fraehna ! obéissez. Je veux placer sur votre tête la couronne de la reine des cieux , et cela , sans martyre , sans souffrance , sur le lit de la volupté. Oh ! ma vierge ! après cela ne vous paraîtrai- je pas bon et pardonnable?

— Voilà qui est singulier ! se dit Alain dans son coin , il ne veut donc pas la manger.

Mais la pauvre Bertile, qui ne pouvait plus saisir un seul i^ayon d'espoir , répétait d'une voix mourante.

— Oh ! mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour me laisser mourir ainsi !.. Va-t-en, sorcier, va-t-en! tes mains ont des griffes déchirantes, et ta bouche des dents de fer.

Malgré tant de répugnance, le sorcier voulut encore adresser à Bertile quelques paroles de sollicitation ; mais bientôt il s'aperçut que l'aversion delà vierge était invincible, et son impatience, ne pouvant s'accommoder d'une attente si longue , il prit le langage de la fermeté.

— Fraëlma , lui dit-il , vous devriez comprendreà la manière dont je vous parle qu'une grande chose doit s'accomplir aujourd'hui ,et que si je vous sollicite avec tant de douceur , c'est afin de vous y décider par la simple persuasion. Mais les besoins de Thumanité sont impérieux, et quoiqu'il me répugne d'employer contre vous la colère et la dureté, je saurai bien vous contraindre par les moyens extrêmes. Allons vierge, l'heure a sonné, la terre a crié vers moi comme vers son rédempteur , et moi je crie vers vous comme vers l'instrument indispensable. Le monde appelle l'anté-christ, l'anté-christ appelle sa mère^ de gré ou de force, la prophétie doit s'accom-

uo —

plir, le lit nuptial est dressé dans mon labo^ ratoire, le renégat est ici , n'attendant plus que vous; dans un instant l'antë-clirist sera engendré.

A ces mots, Arnauld Guilhem se mit à rire comme un démon , et à battre des mains avec une ardeur frénétique ; il voulut arracher Bertile du lit sur lequel elle avait cherché un azile, il ouvrit ses bras nerveux; mais la terreur, le désespoir donnèrent tant d'expression au regard de la jeune fille, que le sorcier s'arrêta un instant, frappé de surprise; et il fut obligé d'appeler le renégat à son se^ cours.

Frère Grégoire était un homme passionné et véhément; le lecteur a pu s'en convaincre par son explosion de colère contre Marluche et l'abbé Glossu , il saisit donc la jeune fille à bras le corps , et voulut l'emporter dans le laboratoire ; mais le lecteur sait aussi qu'il n'est rien d'aussi affreux pour une femme déjà amoureuse que d'être pressée dans les bras d'un autre que celui qu'elle aime , et quoique Bertile fut très-peu initiée dans les secrets de l'amour, elle éprouva ce sentiment d'aversion avec tant de force qu'elle s'acçro-

clia à un des bâtons du lit , et fit roulfer le meuble sur le carreau.

Cette résistance inatendue aigrit la colère d'Arnauld Guilhem, et il résolut d'en finir à tout prix avec cette petite capricieuse ; il se jeta donc sur elle avec fureur et ses deux mains crochues tombèrent sur les épaules de Bertile comme les fers d'un cheval sur une pelouse fleurie. Dès-lors ^ la résistance devint inutile^ et quand la jeune fille voulut se raidir par un effort désespéré , elle ne tenait plus que quelques pans de la couverture ; encore ce point d'appui glissa-t-il dans ses faibles mains , comme loin de son cœur glissait la dernière espérance.

— Alain ! Alain î s'écriait-elle d'une voix mourante , au secours ! je me meurs ! mais il n'y avait plus pour elle sur la terre que deux hommes qui l'emportaient dans le laboratoire de l'alchimie.

Oh ! que ce fut là un horrible spectacle pour Alain ; il entendit les cris de Bertile , il comprit toute la rage de ses bourreaux, il ne lui fut plus permis de douter de leurs inten^ tions criminelles. Il se leva précipitament, bien résolu de mourir ou de sauver son amante;

mais quand il voulut s'élancer dans l'étroit corridor , à la poursuite des assassins , il en trouva l'accès fermé avec une porte de chêne, qui ne permettait qu'aux cris mourans de Bertile de pénétrer jusqu'à lui. Oli ! que ne pouvait-il arriver jusqu'aux bourreaux pour déchirer leurs entrailles avec ses ongles ! Il aurait fini par succomber, sans doute; mais du moins il aurait allongé la vie de Bertile de quelques heures , et lui aurait encore dérobé un baiser au milieu de cette lutte terrible. Mais ne pouvoir rien faire, et cependant entendre Bertile mourir presque sous ses yeuxi Oh ! que c'était là un horrible moment î

Au milieu de cette anxiété mortelle , le désespoir passait et repassait sous les yeux d'Alain Gelu, les tableaux les pluseffrayans; d'un côté , c'était le renégat animé de sa luxure outrageante; de l'autre, le sorcier blasphémant Dieu, et défiant la foudre parce qu'il croyait tenir déjà le monde dans ses mains. Enfin, entre les deux, la malheureuse vierge, forcée de lutter contre la mort et l'outrage, et ne pouvant trouver un moment de relâche pour jeter seulement un regard vers le ciel... Pauvre Alain ! son imagination était un enfer.

Sortir du souterrain, aller quérir main forte fut la dernière pensée qui résulta du choc de ses douleurs, il s'échappa du souterrain comme emporté par une puissance magique ; longtemps il parcourut les voûtes somhres de la forêt, appelant au secours, poussant mille cris de détresse, bien résolu pour le coup d'avoir le courage d'un héros, pour peu qu'on vint à son secours. Mais pendant ce temps-là, Bertile continuait à lutter de toutes ses forces, et derrière cette porte de chêne, qui s'était refermée sur Alain, un drame bien ténébreux se dénouait.

çlUBauDoHirct. vi6x,^6 ctiit, pue.

Lorsque Bertile arriva sur le seuil de la chambre infernale ^ où Arnauld Guilhem accomplissait ses mystères affreux, tous les principes de la vie se réunirent dans ses bras pour concourir à un de ces efforts surnaturels qui délivrent ou qui tuent. Elle saisit le cliapitau

à deux mains , enfonça ses doigts dans le» fentes de la pieiTe ^ et cet effort fut si énergique que Grégoire, qui l'emportait dans ses bras j en fut subitement arrêté.

Cet appel à la vie avait rendu quelque peu d'espoir à Bertile; le néant lui parut moins positif^ elle s'efforça de l'éloigner encore en appelant à son secours et sa mère et son amante Ces cris déchirans^ adressés aux deux êtres qui avaient absorbé toutes les passions de son coeur , avaient quelque chose de solennel ; aussi, k A^oir cette jeune vierge ainsi suspendue à la voûte , on eut dit qu'elle touchait le seuil de l'éternité, et que les anges la soutenaient dans les airs contre les attentats des démons.

Mais cette lutte devait encore recevoir un nouveau renfort. On devine déjà que les cris de Bertile avaient pénétré bien avant dans le souterrain , bien avant dans le cœur d'une femme. La pauvre mère , attachée dans son cachot, comme nous l'y avons laissée, éprouva ime bien affreuse commotion dans toute son existence lorsque les cris de détresse de sa fille^ quelle croyait sauvée, vinrent ébranler la porte de sa prison. ^

Oh ! alors que l'on se figure la lionne bon* dissant clans sa cage , la lionne rongeant ses liens ; que l'on se figure une mère entendant sa fille mourir , et l'on comprendra combien vite ses chaînes durent être brisées, et la porte de son cachot mise en pièces.

Nul ne fut à même d'apprécier tout cela aussi bien que le pauvre Grégoire. Du premier coup la mère tomba sur lui , et le gros mendiant pirouetta sur le pavé. Bertile se ressentit de la chute du renégat. Privée de son appui 5 elle sentit la voûte glisser dans ses mains, et, après s'être balancée un moment dans les airs, elle tomba; mais cette fois du moins ce fut dans les bras de sa mère , sur la poitrine de celle qu'elle aimait tant. Chargée de ce fardeau précieux, Jeanne voulut s'enfuir et se soustraire à la rage du sorcier ; mais celui-ci se saisit des bras que Bertile levait machinalement vers le ciel, et la pauvre vierge fut attaquée et défendue de part et d'autre avec une égale vigueur.

- — Non , tu ne l'auras pas ! criait la mère en jetant sur le sorcier un regard brûlant, tu ne 1 auras pas même avec ma mort; car Dieu nous voit et nous entend , et il est le protecteur de la faible innocence.

— Ul —

Mais bientôt, eiitenJant crier sa fille^doni les membres se disloquaient dans les mains du sorcier, elle passait de la menace à la prière, et suppliait ArnauldGuilhem d'avoir pitié de cette enfant jeune et tendre dont il allait dëcbirer les membresdélicals. Le sorcier, bien loin de lâcher prise, redoubla deprécau^ tion et de force pour se saisir de la vierge sans compromettre sa vie, et, à son tour, il supplia la mère de lui abandonner cette jeune fille qu'il destinait, non à la mort, mais à la volupté.

Ce mot de volupté , prononcé par un hermétique, parut à la mère plus horrible que la mort elle-même. Elle redoubla de véhémence pour soustraire Bertile à ce dernier malheur, et elle employa avec une éloquence incroyable cette suite de moyens évasifs que l'amour seul peut inspirer au cœur d'une mère.

• — Ah! M. Arnauld Guilhem, disait-elle, qui que vous soyez , mon coeur me dit que vous n'ajouterez pas une monstruosité aux malheurs déjà si grands de ma pauvre Bertile. Que vous pensiez que je ne vous aime pas, hélas! je vous le pardonne! que vous ayez

jDieur que je veuille vous enlever cette clièrô enfant, je vous le pardonne encore! Mais, mon Dieu , qu'elle est donc la mère qui ne sera plus excusable lorsqu'elle voudra sauver les jours de son enfant? Ne voyez-vous pas vous-même que l'air est empoisonné dans ce souterrain humide? que cette nuit éternelle anticipe sur celle du tombeau ? que sa vue en est attaquée , son teint flétri , sa vie compromise? Et pouvez- vous donc penser qu'en mettant cette enfant au monde je l'ai destinée à une si horrible mort? Oh ! mon Dieu, vivre toujours seule, sans connaître une amie de son âge, sans voir jamais un rayon de soleil^ sans pouvoir courir dans la prairie! Oh! Monsieur , si vous avez eu une mère , vous devez Comprendre ce que c'est que ma douleur.

Toute cette éloquence n'avait pas beaucoup de prise sur l'astrologue ; et Jeanne vit qu'il fallait changer de ton si elle voulait avoir quelque résultat.

-^ Grand Dieu ! reprit-elle > si mes pleurs ne peuvent pénétrer votre ame , serez-vous également insensible au châtiment qui attend le criminel ? Oubliez -vous qu'il y a un enfer ouvert incessament pour (juiconque opprime

ses frères? Oubliez-vous que Dieu créa ce lieu de souffrance pour protéger le faible contre le mécbant, pour protéger une mère et sa fille lorsqu'elles lutteraient contre la mort etle déshonneur? Oh! Arnauld Guilheml ce fut Caïn qui le premier descendit dans ce lieu de souffrance parce qu'il avait tué son frère Abel ; et vous , qui voulez tuer ma Bertile, ne frémirez-vous pas en regardant le Dieu qui fît le déluge, et foudroya Sodome..^ Ah! par pitié , laissez cette main que vous brisez dans la vôtre, ne voyez-vous pas que la pauvre enfant est pâle comme la mort?

— Damnation! murmura le sorcier, tu me parles de l'enfer quand je vais le détruire; de Dieu quand je vais le renverser... Ehî bien, Grégoire, me laisseras-tu seul pour lutter contre cette messagère de Satan ?

Malgré cet appel du sorcier, Grégoire, qui,

avant tout, songeait à sa personne , continua

à caresser le genou sur lequel la vieille l'avait

fait tomber avec précipitation. Il n'avait guère

envie de se fourrer encore dans la bagarre;

cependant, il approcha, non sans précaution ,

et joignit son ardeur à celle du sorcier.

Ce nouveau malheur ne fit que redoubler la véhémence de la mère.

— Grand Dieu ! s'écria- t-elle en levant les yeux au ciel, que fais-tu de ton foudre, ô père des infortunés , pour ne pas le lancer sur ces deux scélérats ? Etait-ce donc pour une torture si longue et si affreuse que ma pauvre Bertile avait reçu le jour... Puis, s'adressant au sorcier, elle essaya d'un moyen nouveau pour éloigner encore le terme fatal qui menaçait de plus en plus... Oh î M. le sorcier! vous voulez donc mettre le comble au crime de l'amiral de France, en traînant cette pauvre enfant dans les bras d'un renégat? Vous-même, vous pleureriez si vous connaissiez toutes nos misères. Laissez-moi vous les raconter en deux paroles , et vous allez être attendri.... Seule avec mon enfant dans le donjon du château , je pensais à mon époux et j'apprenais à sa fille à chanter sa vaillance. Tout-à-coup^ M. l'amiral de France , sachant bien que Pierre de Craon n'était pas là pour nous défendre, fut assez lâche pour attaquer deux pauvres femmes qui croyaient pouvoir vivre tranquilles sous la sauve-garde de l'honneur et de la courtoisie. La porte fut enfoncée , des

gendarmes couverts de sang se précipitèrent dans la chambre , et ils firent entendre leurs cris de mort dans ce lieu où jamais n'avaient retenti que les sermens d'amour et les prières de la vertu... Et il était là cet homme infâme, qu'ils osent appeler monseigneur, monseigneur l'Amiral! Il était là, je le reconnus seulement à son sourire lâche et atroce... Alors on vit une chose inouie; on vit la femme, la fille du sire de Graon , insulté par une soldatesque barbare... On vit une noble femme, une jeune enfant de six ans, dépouillées de tout vêtement , battues et insultées comme des filles de joie. Et il était là cet homme infâme, qu'ils osent appeler monseigneur, monseigneur l'Amiral ! Oh ! mon Dieu , entendre mes prières et mes sanglots, entendre les cris d'une jeune fille , bonne et jolie comme les anges , et n'avoir pitié ni de la mère ni de l'enfant ! Oh ! que ne puis- je donner à mon récit toute l'horrible couleur que mérite ce forfait! Vous auriez pitié de nous, M. Arnauld Guilhem; vous ne voudriez point paraître aussi scélérat que l'infâme Amiral ; vous auriez quelque plaisir à sécher les larmes de deux femmes vertueuses; vous auriez quel-

que bonheur à entendre une mère vous bénir comme son libérateur et son Dieu! et quelles prières que mes prières ! qu'elles bénédictions que celles d'une mère à qui vous auriez rendu son enfant.

Mais hélas I le sorcier était sourd à ce langage de la nature.

— Mort et enfer ! sera-ce toi, vieille folle, qui déjoueras mes projets, et retiendras le inonde dans l'esclavage ? Tu as beau faire , l'anté- christ sera engendré. Laisse-moi ta fille, je veux la faire reine de la terre et du ciel.

— Reine du ciel ! est-ce donc après l'avoir violée que vous voulez la faire asseoir au milieu des anges.

— Loin d'ici, ou je te tue ! répliqua le sorcier, plus furieux encore.

— Oh! mon Dieu! plutôt morte, moi, que ma fille déshonorée. Si elle est condamnée à quitter bientôt cette terre, laissez-la du moins monter pure vers le ciel, afin que notre Seigneur la reçoive parmi ses vierges , et ne la repousse pas comme une malheureuse prostituée.

— Au nom de ta vie , éloigne-toi ! c'est pou r

le salut de l'univers que la vierge doit être sacrifiée^ et elle le sera, dut ton cadavre servir de lit nuptial.

— Ah ! vous êtes donc l'enfer !

— Oui ^l'enfer! et voilà la preuve de ma puissance !

Ainsi dit le sorcier, et il fondit sur la mère avec fureur. La malheureuse poussa un dernier cri , cri de mort que sa fille répéta en jetant un regard bien douloureux sur sa pauvre mère qui n'était déjà plus qu'un cadavre. Le sorcier l'avait lancée contre terre avec tant de force que sa tête s'était écrasée.

Frère Grégoire fut extrêmement effrayé de la fin misérable de la pauvre femme. Tout renégat qu'il venait de se faire , il n'en était pas moins bonhomme dansle fond, et il aurait fort désiré que la pierre philosophale ne fut pas arrosée de sang humain.

Après cette terrible catastrophe , Bertile , quoique épuisée d'horreur , offrait encore de la résistance. L'excès de la douleur avait durci une dernière larme sous sa paupière, et elle tenait son regard attaché sur le cadavre de sa mère.

— OFraëlma, lui disait le sorcier ,^ avec

une voix de supplication et d'amour. Ne pardonnerez-vous pas à une précipitation trop excusable. Le salut de Tunivers est une chose assez grande pour exiger quelque sacrifice. Jettez les yeux sur le renégat; quand vous aurez conquis le ciel , vous y appellerez votre mère ; mais pour cela venez dans les bras du renégat, vous y puiserez des torrens d'amour.

— Des torrens d'amour auprès de ton moine infect ! s'écria Bertile avec une indignation et une douleur déchirante ^ horreur ! plutôt la mort, cent fois la mort comme ma mère !

— Vous ne parleriez pas ainsi, si vous connaissiez la volupté , ô ma vierge pure et sans tâche! venez apprendre les joies de l'amour; elles vous rendront la vie d'ici bas plus belle que celle du ciel.

— Serait-ce vous deux, bourreaux tachés de sang , qui me révéleriez les beautés de ce mot ineffable?... Je ne veux d'amour que dans les bras de mon Alain, je ne veux de baisers que de la bouche de celui que j'aime. Vous autrqs, vous êtes Tenfer, vous ne sauriez que mordre et déchirer.

— Quels mots viens- je d'entendre ! s'écria

le sorcier , est-ce que ta connaîtrais l'amour ? est-ce que tu connaîtrais un ami? et cet affreux soupçon rendit la figure d'Arnauld Guilhem sombre et ridée comme s'il eût attendu de la bouche de Bertile , l'arrêt le plus fatal qui put Fatteindre.

— Si je connaîtrais un ami ! reprit Bertile avec passion , qui donc était près de moi quand vous êtes venu m'arracher de ma couche? qui donc était sur mon lit pour me dire que j'étais belle comme les anges? Oui, bourreau, oui, moine affreux , il était sur mon sein , dans mes bras, et je le pressais avec une ivresse plus grande encore que Fhorreur que je res^ sens pour vous.

A ces mots , toutes les vieilles ulcères du coeur d'Arnauld Guilhem se rouvrirent. — Enfer ! s'écria-t-il , vous êtes folle Fraëlma , vous n'avez pas connue l'amour, votre mère me la juré , et vous êtes vierge encore.

— Vierge , reprit Bertile sans comprendre

ia signification de ce mot, serait-ce pour ton

moine infect que je le serais encore. Je suis

la plus malheureuse des femmes ; mais je suis

toujours l'amante de mon Alain , de mon

Alain à qui j'ai tout donné, et ma vie et mofi cœur , et mes baisers et ma tendresse.

Lecteur , pleurez sur Bertile ; mais plaignez aussi le malheureux sorcier; car les &US sont dignes de piété , à quelque crime que leur extravagance les conduise. Nul homme de ce siècle-ci ne pourrait comprendre tout ce qu'il y avait d'affreux , de déchirant dans la stupeur de l'alchimiste. Au moment de proclamer la plus grande victoire que l'homme puisse concevoir , il se voyait pour toujours éconduit, pour toujous écrasé sous le joug de cette puissance surhumaine qu'il appelait la jalousie du très-haut, et que de nos jours on appellerait la fatalité. Le désespoir entassé dans son ame ne pouvait plus y contenir , il tint son regard louche attaché sur le front de Bertile, croisa ses mains sur sa poitrine, et dit avec l'accent de la plus affreuse déception.

— Pendant dix ans , dans les entrailles de la terre, pendant dix ans je t'aurais gardée, et , au bout de tout cela , la délivrance dn monde , rabaissement de Dieu , tout aura été renversé par un enfant, dans ma demeure même!! Damnation! Dieu fit l'enfer! l'ejifei^

^ 457 fit la femme ! l'homme fort serait-il donc destiné à être le jouet de cette dernière déception»

A ces mots^le sorcier poussa un cri affreux; croisa ses mains sur sa poitrine, et tint son regard louclie, attaché sur le front de Bertile.

oJloopouAtez. loiu't f \& VOUA ew ox,i,(' / ycu,&i ictuvac <)aiue iofee^.

Pendant que la pauvre Bertile est dans une position si périlleuse , nous allons nous hâter de rejoindre ce pauvre Alain, que nous avons laissé dans le bois y criant au secours avec une anxiété bien cruelle. Il courut ainsi pendant fort long-temps, ne sachant plus ce qu'il fai-

sait, où il était, vers quoi il allait; ne sachant qu'une chose, c'est que Berlile était en peine, et qu'il fallait la secourir. Vous énumérer tous les arbres qu'il prit pour des hommes serait chose ennuyeuse. Il suffisait à ces pauvres troncs de montrer leur intérieur par quelque écorchure pour attirer ses salutations de si loin qu'il les apercevait. Je ne veux même pas vous raconter comment il harangua un pauvre charbonnier pour l'engager à venir délivrer sa Bertile; car nous sommes dans des circonstances trop lugubres pour chercher à rire, et cependant nous ne pourrions manquer de le faire, si je rapportais la harangue dans son incompréhensible jargon. Je ne sais même pas si je vous parlerai au long de son aventure avec les maraudeurs de St-Germain. Quoiqu'il en soit , toutes ces circonstances serviront à vous donner une bonne opinion de l'attachement bien sincère du jeune homme, et je pourrais ajouter aussi de son courage ; car il offrait à tout le monde, au charbonnier comme aux troncs d'arbre de les conduire <lans le souterrain , et de se battre en désespéré. C'était beau , cela , pour lui qui savait bien qu'il y avait deux gaillards robustes à l'entour de la jeune fille.

A propos des deux gaillards : Le danger de Bertile absorbait tellement toutes ses pensées , qu'il n'avait pas eu encore le loisir de songer à frère Grégoire; mais ce qui est différé n'est pas perdu , et certes il lui en réservait à ce coquin de mendiant. Or^ voici ce qui arriva avec les maraudeurs :

Après avoir exploré la forêt dans tons les sens^ et s'être vu malheureux envers tous les hôtes de ce lieu infernal, Alain résolut de courir les champs pour essayer encore. Au sortir de la forêt , à peu de distance de St- Germain , il rencontra un groupe d'enfans , dont la conversation criarde avait attiré son attention de fort loin. Gelait des garçons et des jeunes filles de dix à quinze ans qui s'amusaient à faire brûler la fermeture d'un^ jardin après en avoir dévoré les fruits. Leur folle distraction était peu propre à monter leur ame à l'unisson de celle d'Alain. Cependant notre jeune homme courut vers eux , et voici comment il fit irruption au milieu de leur danse folâtre :

— Mes bons amis î mes pauvres amis ! j'aurai bien pitié de vous quand vous en aurez besoin, et serai tout à votre service; mais au-

"jourd'hni c'est votre assistance que j'implore. Venez à mon secours ^ je vous en supplie; c'est une jeune fille qui se meurt, et un épouvantable sorcier qui veut la mettre en terre. O mon Dieu ! vous êtes si forts en nombre , que vous n'aurez qu'à crier tous à la fois pour faire lâcher prise à cet homme méchant. Allons, suivez-moi; un instant nous suffira pour être rendus auprès d elle.

Les enfans avaient suspendu la danse pour écouter; ce qui donnait bon espoir à Alain ; mais, tout à coup, une jeune fille poussa un éclat de rire^ et tous se remirent à danser en reprenant le refrain du rondeau avec une nouvelle force.

Les amours vont a merveille, Et le cœur vous bat bien haut, Quand l'amante est bonne et belle ,

Quand l'amant est bel et beau.

Et le pauvre Alain de saisir chaque houpelande , chaque justaucorps qui passait devant lui, et de crier à ces petits diables :

— Mes bons amis ! Mon Dieu ! Messieurs î Mesdemoiselles ! Elle est jolie comme volis ;

bonne comme les anges ; sauvez-la au nom du ciel; nous danserons tous ensemble après cela; nous danserons pendant liuit jours; je connais des rondeaux intarissables ; mais songez à ce que vous diriez si l'on voulait vous tuer et que je laissa faire l'assassin ; vous savez bien que le bon Dieu vous voit et m'entend, et que c'est un devoir de secourir les jeunes filles quand elles sont en peine.

Mais il parlait à des sourds, et, qui pis est, à des sourds bien revêcbes. On commença d'àbord par lui lancer des coups de pied en arrière, et cela ne suffisant pas pour l'éloigner, tous se tournèrent vers lui et le buèrent si fort, qu'en toute autre circonstance il en aurait perdu l'ouïe. Dans cette position malencontreuse, force lui fut débattre en retraite, et bien lui en prit assurément ; car au point où ces petites têtes étaient montées, on aurait bien pu lui appliquer le supplice de saint Laurent, vu la commodité du feu de joie. Ils se contentèrent de lui lancer des pierres et des tisons; son justaucorps 'en fut atteint, et le reste de poil épargné par le temps et les ronces de la forêt dut céder à ce projectile.

Sur ces entrefaites survint un jeune pay-

san qu'Alain n'aurait pas manque de reconnaître pour son jardinier révolutionnaire , si la douleur n'avait pas bouleverse tous ses souvenirs.

— Ah ! polissons , pendards ! cria-t-il aux enfans de si loin qu'il put se faire entendre. N'est-ce pas une honte de lapider ainsi un jeune garçon? Je crois, Dieu me damne, que depuis ce colporteur que vous avez assommé l'autre jour, vous pensez avoir acquis le droit de vie et de mort sur tous les passans? On n'osera plus venir à St-Germain si cela continue.

Le ton d'autorité avec lequel il prononça ces mots, et surtout la vue d'une bêche qu'il portait sur l'épaule , intimidèrent la foule des gamins; ils évacuèrent la route, et se retirèrent auprès du feu de joie qui donnait ses dernières flammes. Le pauvre Gelu, délivré de ces petits diables, vint prendre cordialement la main du jardinier.

— Ah monsieur le gendarme î... s'écria- t-il, la tête troublée par le désespoir et la frayeur; venez , au nom du ciel, plonger votre hallebarde dans le ventre de deux assassins.

— Y pensez-vous? reprit le jardinier, pren-

464 — (Ire rhomme que vous voyez pour un gendarme et la bêche qu'il porte pour une hallebarde ?

— Ah excusez-moi ! reprit Alain ^ c'est monsieur le commandant que je voulais dire. Or donc, monsieur le commandant....

— Moi commandant ?

— Et non, non, non, monseigneur le capitaine!...

— Capitaine , à présent î Ah eà, vous êtes fou, mon pauvre jeune garçon!

— Hëlas! reprit Alain, en reconnaissant son erreur, plût à Dieu que je fusse fou, et que tout ce qui bouleverse ma raison ne fut que mensonge et folie! Excusez-moi, mon brave homme, je suis le plus malheureux des mortels,

— Eh bien, mon beau jeune homme, encore une petite calamité, et je me vois suzerain , prévôt et connétable.

— Brisons là-dessus Qui que vous puissiez être, vous devez avoir un courage surhumain, après ce que vous venez de faire pour me délivrer.

— Surhumain! reprit l'autre, où voyezvous cela ?

— Je le devine, au désir et au besoin que j'aurais que cela fût ainsi. N'oseriez vous pas vous battre contre deux adversaires si terribles qu'ils fussent, surtout si j'étais là pour vous aider? Oh! que je vous bénirais, mon doux seigneur! Figurez-vous la plus jolie fille que vous ayez vu de la vie , et avec cela la plus malheureuse; venez la délivrer! Je vous laisserai prendre une embrassade pour récompense. C'est Arnauld Guilhem et le frère Grégoire qui veulent la tuer , la dévorer, que sais- je !

— Je sviis tout disposé à vous rendre service, répondit le jardinier, vous savez combien j'ai de penchant pour vous , depuis que je vous ai rencontré ces jours- ci fesant un si mauvais parti aux haies et aux buissons avec votre rapière.

— Eh quoi, c'est vous, beau jardinier!

s'écria Alain Gelu, en le reconnaissant toutà-fait. Ah ! soit béni le ciel qui me fait rencontrer un conspirateur courageux et magnanime?.... Vous savez bien que je vous promis le secours de ma rapière ces jours derniers; eh bien, aujourd'hui prêtez-moi celui de votre bras , pour faire la plus belle action

-â66 de clievalerie qui ait jamais illustré la valeur et sauvé l'innocence.

— Expliquez-vous, et je suis à vos ordres.

— Et comment me faire comprendre ^ au milieu de l'inquiétude affreuse qui déchire mon coeur et brouille mes pensées? Mais, n'importe , suivez-moi ; vous êtes homme courageux y et c'est tout ce qu'il faut Allons,

marchons. Je vais cependant vous raconter cette histoire lamentable pour vous mettre au fait, et allumer en vous un courage égal au mien.

Alain lui raconta la scène lugubre dont il avait été témoin , et il employa une éloquence si persuasive, qu'avant d'arriver à la forêt, le jeune homme avait juré, par ses grands dieux, de délivrer la jeune vierge ou de mourir dans le repaire du sorcier. La chose allait au mieux dans l'espérance d'Alain; mais le pauvre garçon avait perdu un temps précieux à chercher du secours. Et lorsqu'il entra dans la forêt, avec le jardinier, le premier objet qui frappa ses regards, fut le cadavre mutilé de sa jeune amante, que les assassins avaient suspendu aux branches d'un chêne.

Après avoir contemplé Bertile avec une fureur que je ne pourrais, ni n'oserais décrire, le sorcier, que nous avons laissé aux prises avec la pauvre enfant, s'était jeté sur elle et l'avait écrasée du coup , sur le cadavre de sa mère; encore du moins, la pauvre fille avait elle eu la consolation de déposer son dernier soupir sur les lèvres blanches d'un objet chéri.

Après ce grand crime , la rage d'Arnauld Guilhem s'était assouvie avec atrocité sur les malheureux restes de l'infortunée , et maintenant Alain était le seul homme au monde qui fut capable de reconnaître la victime des folles ambitions de l'alchimiste. Pauvre Bertile ! Ainsi s'était terminée une vie si courte , si malheureuse et si pure. Enfermée dès sa plus tendre enfance dans les caverneuses retraites de la sorcellerie : du bonheur elle n'avait eu que les rêves, de l'amour elle n'avait aperçu que les premiers rayons ; car elle était descendue vierge au tombeau.

A la vue du cadavre de sa tendre amie, les sanglots d^Alain furent si déchirans, ses larmes si abondantes, si amères, que je n'oserais essayer de peindre sa douleur. C'est à

ceux qui ont connu Bertile et Tamour du pauvre Alain , à s'en faire une idée. Ce jeune parisien était capricieux et léger sans doute ; mais au milieu de tout cela , il avait un excellent cœur^ je n'en voudrais pour preuve que sa dernière conversation avec sa vieille tante, qu'il n'avait pas eu le courage de priver de son fauteuil , aux risques d'être brûlé comme viklefiste....

Bertile est morte, et cependant j'éprouve le besoin de vous dire quelque cbose sur le compte de ce pauvre Alain.

Après cette dernière entrevue, avec sa tendre amie , il se dirigea vers son foyer de la vallée de misère; et jamais ce lieu n'avait si bien mérité cette lamentable dénomination ! Inutile de l'accompagner dans son voyage ; lorsqu'il ouvrit la vieille porte de sa maison vermoulue, il aperçut sa tante assise à son éternel coin du feu, et enveloppée, par surcroît de précaution , dans une vieille mantille noire. La pauvre femme élait, dans ce moment, fort inquiète sur le sort de son neveu ; il ne lui était plus arrivé de passer les jours et les nuits hors de la maison, et voilà plus de trois jours qu'il ne s'était présenté à elle.

En entendant ouvrir la porte, elle tourna promptement la tête , et j laissant tomber son fuseau, elle se prépara à débiter au jeune homme une sévère admonestation sur sa conduite dissipée. Mais elle fut arrêtée au premier mot par un baiser d'Alain qui la pressa dans ses bras avec une grande tendresse ; et certes, c'était chose étrange qui ne lui était pas arrivée depuis bien long- temps; maison a tant besoin d'ami quand on est dans la disgrâce, et il était si malheureux le pauvre jeune homme î

La vieille trouva le baiser si doux, qu'elle n'eut pas le courage de poursuivre son petit sermon; elle rendit tendresse pour tendresse, et son regard humide suivit pendant longtemps toutes les allées et venues qu'Alain

décrivit dans la chambre Bientôt elle

commença à se douter de quelque chose ; le silence d'Alain , après sa longue absence , son air soucieux ^ le baiser qu'il lui avait fait , tout cela ne lui parut pas impliquer un état moral bien ordinaire; elle voulut hasarder quelques questions ; mais un oui et un non servirent de réponse. Ce fut au milieu de cet interrogatoire que la voisine Jacquette entra

précipitamment ; elle avait vu Alain quand il ouvrait la porte^ et^ comme elle prenait beaucoup de part à son absence , à cause de l'inquiétude qu^elle donnait à la pauvre tante, elle venait aider cette dernière à faire une enquête sévère auprès de ce petit dissipé.

— Ahî vous voilà ^ monsieur Alain! s'écria-t-elle en entrant, vous pouvez vous vanfer d'avoir bien fait de la peine à votre bonne tante, avec votre absence. Où diable étiez- Tous donc pour ne jamais donner signe de vie ? Nous commencions à craindre que les sorciers ne vous eussent jeté des maléfices.

— Les sorciers ! s'écria Alain, en qui ce mot sinistre réveillait tout le système de la baine et de la douleur , et son regard était si courroucé que Jacquette assurait qu'elle en avait vu sortir des flammes. Vous êtes une vieille folle , avec vos sorciers ! Que venez vous faire ici, voyons? Pensez-vous que votre misère et votre mauvaise langue vous donnent ledroit devenir vous cbauffer et baA^arder continuellement cbez moi ?

A ces mots, les deux femmes restèrent pétrifiées , tant cette irruption insolente paraissait étrange à leur esprit. La pauvre Jac-

cjLietle , toute interdite ;, se réfugia près de Monique , et Alain continua sa promenade. Alors la voisine se pencha à l'oreille de la tante ^ et lui dit à voix basse.

— Ah ! chère Monique, il doit y avoir quelque chose là-dessous ; vous comprenez bien qu'il doit y avoir quelque chose.

— Je vois bien qu'il y a quelque chose , pauvre de moi ; mais qui pourra me dire ce que c'est.

— Oh ! ce n'est pas ici seulement qu'il y a quelque chose; il y en a partout. Notre bon seigneur Charles sixième est plus malade , beaucoup plus malade , tellement qu'on vient d'envoyer chercher Arnauld Guilhem , le fameux sorcier de St-Germain-en-Laye.

Quelque précaution que prit Jacquette, elle ne put dérober ce dernier mot à l'oreille d'Alain Gelu ; et quelle voix eut été assez faible pour soustraire le nom d'Arnauld Guilhem à son imagination, encore tout ébranlée par le souvenir de la voix , du crime de cet homme l

— Arnaukl Guilhem! s'écria-t-il, est-ce pour le pendre, est-ce pour le brûler qu'on vient de l'envoyer quérir ? Parlez, où est-il, le scé-

lérat ? Il faut que je lui mange le cœur pour ma part de vengeance.

En disant ces mots ^ Alain saisit fortement la main de Jacquette^ et il la regarda avec un sourire mêlé de fureur. La pauvre Jacquette tremblait comme une torturée :

— Mais je n'ai pas dit qu'on voulut le tuer... Vous pouvez être tranquille sur son compte , est-ce qu'on fait jamais de mal à des gens de cette sorte?

— On ne veut pas le tuer ! et qu'en veut-on faire donc? Par la mort, je veux savoir où il est, et je prends ce couteau pour qu'il ne meure que de ma main.

A la vue de cette anne , la pauvre tante se jeta à genoux, et fouilla dans sa mémoire touteis les prières et oraisons qu'elle put y trouver. Et la pauvre Monique, la main brisée dans celle d Alain Gelu, se mourait de frayeur comme si elle avait eu affaire au diable luimême.

— M. Alain, lui disait-elle, je ne sais rien je vous assure... Mais c'est M. le roi qui l'a envoyé chercher.

— Le roi , le roi ! par la mort christ ! achève.

— Que voulez-vous que j achève si tout vous met en fureur... ce n'est pas le roi , c'est.., c'est l'archevêque.

— Tu parlais du roi... je veux tout savoir. Et n'espères pas me tromper ; car il a tué ma Bertile^ et je veux le tuer à mon tour.

— Bonté divine! vouloir tuer un homme comme cela.

— Oui^ le tuer; et toi aussi si tu ne me dis pas tout sans balancer. Ne sais-tu pas qu'il y a deux choses qui peuvent rendre l'homme fou et criminel j l'amhition et le malheur ?

— Eh bien, voici la chose; mais si elle vous déplait^ ne vous en prenez qu'à Anne ma voisine qui m'a tout raconté... M. le roi était beaucoup plus malade, l'archevêque^ le prévôt, le connétable ont voulu envoyer chercher Arnauld Guilhem pour le guérir des maléfices que les Juifs et les Mahométans lui ont jeté dans la cervelle. Or donc, M. le Connétable s'en est allé à la forêt St-Germain avec une belle cavalerie de seigneurs, afin défaire grand honneur à la sorcellerie. Il y a un beau cheval tout accaparaçonné d'orfèvreries pour la transporter au Louvre, et un bel appartement y est préparé pour la recevoir... Après

ça , je ne sais plus rien, Anne nen a pas dit d'avantage.

Le regard d'Alain toujours attaché sur Jacquette devint peu à peu fixe et presque hëbëtë. Il laissa aller la main de la voisine, et resta un moment tête basse et profondément pensif. Tout-à-coup, il releva la tête; le couteau devint plus menaçant dans sa main convulsive, et il s'écria furieux :

— Enfer î Arnauld Guilhem chez le roi • l'assassin de Bertile chez le roi de France !

Et il se précipita dans la rue, laissant les deux femmes pétrifiés de terreur, et lisant dans son regard tout un avenir de sang.

Un instant lui suffît pour arriver à St-Germain-l' Auxerrois. En traversant la place , il entendit un grand tumulte d'enfans qui piaillaient , de populaire qui courait vers la rue des Prouv aires, en se disant les uns les autres: {( C'est lui ! c'est le grand sorcier ! il va guérir » notre seigneur le roi . M. le Connétable le » ramène à la tête de ses beaux cavaliers. » Alain fatigué de douleur s'adossa à un des piliers de l'église, et attendit... Les fanfares commençaient déjà de se faire entendre , et la chevauchée ne tarda pas à se faire voir.

Ce que Jacquette avait raconté était trèsvrai ; M. le Connétable et trois autres nobles seigneurs marchaient en tête du cortège ; immédiatement après venait Arnauld Guilhem revêtu de toute sa livrée de sorcellerie , d'astrologie j et monté sur un superbe destrier rouge ^ le plus beau des écuries du roi. Puis^ suivait grand nombre de chevaliers ^ écuyers et gendarmes.

Alain vit défiler le cortège sous ses yeux ; mais j malgré le cri de mort qu il avait prononcé, le poignard resta paisible dans sa main. Il avait fallu un grand dérangement dans son ame pour l'armer de cette lame d'assassin , et dès qu'il vit le sorcier en touré de toute cette pompe ^ la philosophie accourut à son aide, et il ne songea plus à la vengeance. Mais , en revenche, ses malédictions suivirent le meurtrier de Bertile jusques sous le porche du Louvre, et les puissances de la terre comme celles du ciel faillirent à succomber sous le poids de ses blasphèmes.

Un moment après , il était rendu dans sa vallée de misère. Lorsqu'il entra dans sa maison, Jacquette avait disparu, emportée par la frayeur que lui avaient causée les menaces

^ 476 d'Alain Gelu ; sa tante , seule avec ses pressentimens sinistres'semblait attendre le retour d'un assassin comme la conséquence fatale de son sort malheureux ; au premier cri de la porte, elle frémit comme à Taspect d'un poignard teint de sang ; Alain approcha , lui saisit froidement la main, et jeta sur elle un regard fixe.

— Ma tante, lui dit-il, est-ce que vous croyez en Dieu et en sa justice ?

La pauvre femme crut voir dans ses paroles un avertissement pour faire sa prière et se préparer à mourir.

— Mon pauvre petit Alain ! dit-elle toute tjremblante, n'auras-tu point pitié de la soeur de ton père?

— Je ne demande qu'une chose à la sœur de mon père; croit-elle en Dieu et en sa justice? Si elle y croit, je lui déclare qu'elle est une vieille folle. Il n'y a ni Dieu ni justice , il n'y a parmi les hommes que des crimes, audessus des hommes qu'un démon. Que devient l'innocence , elle souffre , elle meurt ; que devient son bourreau, il prospère dans le crime, et entre triomphant dans les palais. Voilà votre justice divine.

A ces mots, Alain courut vers la muraille et y grava avec la pointe de son couteau ce mot de dësespooir , que quelques années plus tard Claude Frolo transcrivit sur les murs de l'église Notre-Dame , ce mot était FATA- LITE... En effet, n'est-ce pas là toute Thistoire de Thomme à ne le regarder que sur la terre ?

Iltmrtttcl)^.

peinez c&etcè&c auv voiU* x,edèeiti&îiL-'.

Ce fut avec cette affreuse pensée dans le cœur qu'Alain Gelu monta dans sa chambre; et, chose étrange, que le lecteur refusera peut-être de croire , c'est que le sommeil réparateur ne se lit pas attendre long-temps. L'excès delà fatigue physique et morale, qu'il

avait essuyé depuis huit jours, iie lui permettait plus de veiller pour la souffrance. Le sommeil fut long et paisible, et certainement il ne l'avait pas demande à Dieu.

Il fut paisible jusqu'à minuit; mais à cette heure des grandes choses ^ à cette heure où l'amante se réveille avec des pensées d'amour, où l'assassin croit voir la main sanglante de sa victime fouiller jusques dans ses entrailles^ où la jeune mère étend ses bras pour approcher de son sein les lèvres de son enfant ; â cette heure enfin, où les passions sortent du coeur qui voudrait les retenir prisonnières pour se manifester aux hommes et à Dieu, Alain berçait son désespoir dans les consolations les plus douces.

Couché sur la pelouse d'une forêt, il rêvait voir une figure angélique , qui s'élevait vers le ciel à travers le feuillage jaunis ; son sourire était celui d'une fiancée, et des anges , aux blanches ailes , la balançaient mollement dans les airs. Alain avait en ce moment toute cette inspiration que Raphaël jeta plus tard sur le tableau de l'assomption de la vierge. En passant près de lui, la figure angélique lui adressa un sourire charmant, sa main blan-

^ 480 cliette lui envoya un baiser radieux quelle venait de cueillir sur ses lèvres , et une clialeur céleste embauma le cœur d'Alain. — Bertile ! s'écria-t-il , au milieu du sommeil , Bertile avec les anges 1 — Et il tendit ses mains comme pour la prier de l'appeler à elle ; mais la vision continua sa route sans s'arrêter. Déjà elle avait perdu la terre, déjà l'aurore de l'éternité l'innondait dans des flots lumineux.

Celui qui n'a jamais souffert, et qui n'a pas élevé des regards d'espérance vers le monde futur ne comprendra jamais l'extase indiciple, la volupté ineffable dans laquelle nageait l'ame d'Alain.

Au milieu d'un océan de lumière , la reine des anges lui apparut mille fois plus belle encore que les peintres italiens n'ont su la trouver. Environné du peuple bienlieureux , elle dirigeait sur la terre, son sourire divin, ses regards consolateurs, et semblait attendre la jeune vierge que les anges étaient allés cbercber. Bertile ne se fit pas attendre , saluée par les acclamations de la cour céleste , elle s'agenouilla devant la reine des cieux, et elle reçut sur son front le baiser d'éternelle féli-

cite. Alors commencèrent les réjouissances... Les chants et les danses , les concerts et les guirlandes de fleurs , tout fut mis en usage pour fêter l'arrivée de Bertile.

Oh! qu'il fut heureux, le pauvre Alain , en voyant tant de bonheur l'éuni à tout jamais autour de sa tendre amie ! Rien ne pouvait désormais compromettre son contentement; les méchans et les ambitieux, de quelque espèce qu'ils soient ne peuvent pas monter si haut pour aller chercher leurs victimes, et dans cette foule immense de vieillards et de jeunes filles, de femmes et de garçons qu'il avait aperçu dans les cieux;il n'avait pas retrouvé un seul de ces fronts orgueilleux qui planent insolemmentsurles malheurs de leurs frères, ni ces regards livides qui se font un fleuve des larmes de la faible vertu ^ pour arriver jusqu'aux palais des rois.

Alain se réveilla et la vision disparut; mais elle avait trop vivement pénétré dans son ame pour fuir comme les rêves ordinaires. La vision avait pris place dans sa pensée, comme la réalité la plus positive; rester plus longtemps dans son lit lui était chose impossible , il se rappela le mot criminel qu'il avait gravé

sut" la muraille de la salle-basse , et il se précipita hors de sa chambre , comme s'il eût marché à la conquête de la Terre Sainte. La vieille tante qui n'avait presque pas fermé l'œil , tant son filleul lui donnait de l'inquiétude, entendit le bruit qu'il fît en sautant du lit ; elle se leva très-eff rayée , et aussitôt elle vit entrer Alain dans son alcôve.

— Ma tante, lui dit-il, d'une voix presque solennelle , levez-vous et suivez-moi ! La pauvre femme avait tant de peur , qu'elle ne sut pas trouver un mot de réponse. Elle descendit de sa couche, son filleul lui prit la main; et, sans faire attention quelle était en chemise et qu'il faisait bien froid ; il la conduisit près de la muraille , alluma une chandelle de résine, et lui dit plus solennellement encore :

•— Ma tante ! voyez-vous ce mot impie que j'ai écrit hier soir ? Eh bien ! j'étais fou , moi , et vous aviez raison ; malheur éternel à celui qui ne regarde le crime que dans ses effets terrestres et non dans sa conséquence dernière ! Oui , c'était vous qui aviez raison en croyant en Dieu et en sa justice.

Ak ce mot, il prit un couteau ) et écrivit au-

dessous du mot désespérant, ces deux grands mots de toute consolation et de toute vérité :

Jïas»tice de Dieu.

Depuis ce moment, Alain n'eut plus qu'une pensée ; celle d'aller rejoindre sa chère Bertile dans le ciel, que le malheur et l'innocence lui avait conquis. Dès le lendemain, il fit ses adieux à sa tante , et se retira dans le couvent des Chartreux , pour mieux s'assurer du chemin du paradis. Peut-être aurait- il mieux fait, me dira-t-on, de le chercher dans une autre carrière : A cela, je ne répondrai ni le pour ni le contre, il prit le moyen qui lui parut le plus efficace, et ce n'est pas moi qui chercherai à prouver son erreur.

Maintenant, voilà tous nos personnages casés; l'un au ciel, l'autre au Louvre, le troisième dans un couvent ; il ne nous reste plus qu'à connaître le sort de Grégoire.... Ce pauvre quêteur, après sa mésaventure de l'anté-christ , finit par se trouver fort mal à l'aise ; car après toutes ses ambitions , il ne lui restait plus que de très-amères pensées de regret, et de forts mauvais comptes à régler

avec tous ses couvens. Cependant , il ne fut pas assommé du coup ; et , prenant son parti comme il faut , deux ou trois jours après la pauvre Ascension reprenait son pi'emier train de vie, plus stimulée que jamais par les talons de frère Grégoire.

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