‹ La vierge doréeChapitre 1 sur 5 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SOCIÉTÉ d'Éditions littéraires et artistiques

Librairie Paul Ollendorff

50, CHAUSSÉE d'antin, 50

Tons droits réservés.

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Bi'BUOrHFCA

PO

Il faut une passion à tout âge. L'homme qui ne se met à genoux devant rien, qui n'a ni un être ni une chose à qui dire son adoration, à qui prouver son enthousiasme, n'est pas digne de faire de l'ombre sur la terre; il est, sur l'échelle des créatures, plus bas que la bête qui, du moins, brame de convoitise ou de joie pour une proie aperçue ou une compagne conquise.

M, Pierre Quentin de Renescure avait une passion, celle des cathédrales. C'était une passion violente et à peu près exclusive Depuis longtemps, il n'aimait plusque lesvieillespierres, les monuments de l'époque ogivale, ces superbes églises dont le moyen âge couvrit la France, et qui montrent, du Rhin à la Garonne, les plus sublimes efforts d'art qui aient jamais été tentés.

Il n'aimait qu'ogives, clochetons, pinacles, quatrefeuilles, rosaces, gargouilles, arcs-boutants; il passait la meilleure partie de ses jours à étudier cette

architecture incomparable, à visiter les merveilles qu'elle nous laissa ; et, la nuit, il en rêvait souvent à voix haute, murmurant des noms de basiliques chères, comme des noms de femmes ardemment désirées.

Ses proches le traitaient de maniaque, sinon de fou; et son médecin, plus poli, le prenait simplement pour un dégénéré supérieur ».

Mais qu'importait au calhe'dralier le jugement des hommes? D'après lui, l'humanité n'existait plus, ou si peu ! Elle était morte au xvi^ siècle, à l'avènement de ce qu'on appela sans ironie la Renaissance; elle était devenue un troupeau quelconque, une agglomération d'êtres sans foi, par conséquent sans force, efféminés par le retour de l'art païen, et ce n'était guère, au commencement de ce xx^ siècle, qu'une cohue terne, altérée d'immédiates jouissances, incapable de toute haute entreprise, de l'un de ces efforts colossaux, où l'animal que nous sommes, exalté par un idéal extraordinaire, semble sortir de sa cangue terrestre pour faire un bond jusqu'à la divinité.

M. de Renescure gémissait de vivre à une époque aussi misérable que la nôtre; et, attristé par les mesquines manifestations de l'art contemporain, il s'était replongé avec délices dans l'art d'autrefois.

Sa misanthropie avait d'autres causes, d'ailleurs; au dégoût, inspiré par l'examen des faits généraux, s'ajoutait une certaine amertume, provoquée en lui par quelques faits particuliers. M. de Renescure n'était pas heureux; il avait eu, comme

tant d'autres, des ambitions politiques dans sa jeunesse, et le but passionnément fixé lui avait échappé à l'âge mùr. 11 s'était marié, croyant contracter un long bail avec le bdnheur: et ce fugace locataire uavait pas séjourné plus de six mois dans sa maison.

Devenu veuf, privé d'enfants, trop indépendant de caractère pour conserver des amis, M. de Re- • nescure avait tout ce qu'il faut pour faire un misanthrope ou un collectionneur.

11 était devenu l'un et l'autre; il collectionnait et mis'inthropisait à outrance. Il recherchait les reliquaires, les vitraux, les statues, les étoffes, tous les objets des xiir", xiv^ et xv° siècles, il vivait voluptueusement dans leur atmosphère poudreuse, évoquait les êtres et les événements dont ils avaient pu être les compagnons ou les témoins, admirait le tout avec frénésie, même quand il n'était pas bien démontré que cela fût vraiment admirable; et, s'il jetait les yeux par has;ird sur un monument moderne, sur un journal où étaient relatées les prouesses de l'époque, il partait en guerre contre ce monument, contre cette époque, les déclarait au-dessous de tout, criait à la décadence générale, à la fin du bon sens, de l'art, de la patrie.

Du reste, M. de Reuescure avait un physique suffisamment assorti à son moral. Anguleux et robuste malgré ses cinquante ans, la barbe flavescente et les yeux puérils, c'était la représentation vivante de ce Saint-Siméon superbe qui reçoit l'Enfant-Dieu dans ses bras au portail central de Notre-Dame de Reims;

et ce pouvait bienôtre là une des causes qui avaient déterminé, à l'origine, cette grande passion pour les cathédrales. Que de gens ont été royalistes parce qu'ils avaient le nez bourbonien, ou ont porté des guêtres parce qu'ils ressemblaient à feu Félix Faure ! i

M. de Renescure jouissait d'une fortune considérable qui lui permettait de satisfaire toutes ses fantaisies archéologiques et — anomalie bizarre — cette fortune lui venait d'une fabrique de bicyclettes que son père avait fondée. Ainsi, les choses modernes lui donnaient les moyens de prouver son amour aux anciennes Mais il n'avait aucune conscience de son ingratitude et il professait le plus profond mépris pour sa maison de commerce, la maison bien connue de ï Auto-Français — cycles et automobiles — dont les vastes magasins de vente sont situés avenue de la Grande-Armée. Il ne mettait jamais les pieds dans ces magasins; il ne supportait pas qu'on lui en parlât. Comme moyens de transport, il n'admettait guère que la litière pompeuse de Philippe-Auguste. A la rigueur il allait, quand il voulait être galant, jusqu'à la chaise à porteurs de Louis XV. Tout le reste était ignoble 1

Néanmoins, il était obligé, quelquefois, de faire des concessions aux goûts de son époque et de prendre modestement le chemin de fer pour aller voir ses cathédrales. Mais leur disait-il des choses dures aux pauvres trains qui avaient l'honneur de le véhiculer! Les trouvait-il communs, inélégants, antiartistiques ! Eh ! oui, certainement, l'invention

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en elle-même n'était pas à dédaigner. Mais quel piètre parti en avaient tiré les petits hommes du xix'^ siècle ! Ah ! si les maîtres du moyen âge avaient eu l'occasion de façonner de tels appareils ! Qu'auraient-ils fait d'une locomotive, eux qui avaient trouvé le moyen de faire un chef-d'œuvre d'une gargouille? Et M. de Renescure s'imaginait des machines à croupe de sphinx, des disques à figure de soleil, des gares éblouissantes de vitraux avec des guichets décorés comme des chapelles, au lieu de toutes ces mécaniques hideuses, de ces monuments stupides comme des hangars, où ne se révélait plus aucun souci de beauté, aucun effort de grâce. Presque chaque semaine, cependant, le calliédralier devait monter en wagon, comme le vulgaire, pour aller rendre hommage à ses belles amies, Notre-Dame de Reims, Saint-Étienne de Bourges, Saint-Pierre de Beauvais ou Saint-Ouen de Rouen. Sa préférée, sa reine des reines, — sonflirt, disaient ironiquement ses proches, — c'était Notre-Dame d'Amiens. Celle-là, il la déclarait supérieureà toutes, même aux anglaises, Cantorbery ou York, même à Cologne, la gigantesque allemande. Ah! Cologne! il avait un fier béguin pour elle cependant. C'était la plus complète, la plus imposante, avec son immense transept, ses flèches de cent cinquante-neuf mètres, et, si elle avait été en France... Mais elle était en Allemagne et cela permettait à M. de Renescure de déclarer que la cathédrale de Cologne n'était que de la camelote, du vieux neuf, un décalque de Beauvais, qui était un décalque d'Amiens, un agran-

dissement puéril de ces deux basiliques vénérables, comme ces agrandissements au crayon, de photographies qu'on voit sur les kiosques et où l'original perd toute sa fraîcheur et sa vie. Insipide, Cologne ! indigne de retenir deux heures un véritable cathédralier ! Et pourtant si une guerre avec l'Allemagne pouvait nous la rendre, ainsi que Metz, la belle cage de verre perdue en 1870, et Strasbourg à la flèclie miraculeuse!... Oui, mais si au lieu d'y gagner nous perdions en outre Amiens, Laon et Reims, Reims la cathédrale aux pompeux atours où se faisaient couronner les rois de France ? Ah ! fichtre, non ! pas de guerre !

Ainsi, pour M. de Renescure, la pltipart des questions humaines se ramenaient à des cathédrales. 11 était obsédé par les cathédrales, il ne pouvait guère causer dix minutes sans faire dévier la conversation du côté des cathédrales. S'il avait aflaire à un Suisse, il lui parlait de Fribourg ; dès qu'il rencontrait un Italien, il songeait au dôme de Milan ; et il lui était difficile de regarder une Espagnole, même jolie, sans voir se dresser devant ses yeux les clochers flamboyants de Burgos.

11 était presque malade les jours où il ne pouvait vanter à personne sa chère cathédrale d'Amiens ; il souffrait visiblement de lyrisme rentré. Aussi, afin de se soulager, avait-il adopté un sien neveu, nommé Auguste Verdier, et qu'il appelait gothiquement Ouen, pour l'amour de la célèbre abbatiale rouennaise, où se trouvait, d'après lui, la plus belle des tours centrales.

Le neveu se laissait faire sans réclamer. C'était un orphelin de seize ans, nerveux, timide, bégayant à la moindre émotion et parsemant ses récits d'innombrables « Et puis alors » du plus comique effet. Son père adoptif l'appelait, non plus Ouen, mais monsieur El puis alors, quand il n'était pas content de lui. Quand il avait de graves reproches à lui faire, il l'appelait dédaigneusement de son vrai nom d'Auguste, le plus vil qu'un homme pût porter, selon lui, puisqu'il rappelait cette lourde architecture romaine dont Louis XIV s'était fait le déplorable restaurateur.

S il méprisait Louis XIV en pensant aux outrages que ce monarque avait infligés à tant d'églises gothiques, il était moins sévère en visitant Versailles. Louis XIV avait du bon, tout de même. 11 s'entendait fort mal à loger Dieu, mais il savait loger admirablement les hommes. Le style Louis XIV, pour les hôtels, les théâtres, les abattoirs, les vespasiennes et autres monuments civils, obtenait donc son approbation. Lui-même, d'ailleurs, habitait une maison du grand siècle sur le quai de la Touruelle, non pas pour l'amour de Louis XIV, certes ! mais parce qu'il n'y avait pas de maison plus ancienne en ce quartier de Paris. Il tenait à demeurer sur ce quai pour la belle vue qu'on y avait du côté de Notre- Dame. La cathédrale de Paris se montrait là sous son plus magnifique aspect. 11 la voyait en raccourci, l'abside au premier plan, les tours au dernier, et, dans cette position elle avait un air fantastique, avec ses longs arcs-boutauts étalés autour de son

ventre comme les tentacules d'uu monstre au repos.

Mais il avait un autre domicile à Beauvais, un domicile vraiment gothique, celui là, et il y passait des semaines voluptueuses, où il pouvait se croire, tant l'ameublement, le cadre, l'horizon étaient moyenâgeux, le contemporain des ducs de Bourgogne ou de l'héroïque Pucelle.

11 avait découvert, en effet, à cent cinquante mètres de la cathédrale, un reste de couvent du xv^ siècle, avec chapelle désaiTectée et cloître en ruines; il l'avait acquis à un prix fou, avait fait démolir les parties modernes, restaurer les autres dans le style de l'époque ; et, quand il y résidait, il obligeait sa concierge à porter le hennin et les souliers à la poulaine. Il donnait là des fêtes gothiques, où les invités devaient venir en costume gothique, où l'on mangeait des mets gothiques, et où les femmes ne devaient repousser qu'en langage gothique leurs gothiques admirateurs.

Du reste, il allait à Beauvais pour des motifs plus sérieux : il y allait pour achever la cathédrale, tout simplement.

11 avait fait ce rêve irréalisable, en effet, de terminer la prodigieuse, la folle église de Beauvais, dont les artistes du moyen âge, malgré tout leur génie, n'avaient pu construire que le chœur. Construire le reste : c'était l'ambition qu'il avait, les jours de soleil, les jours d'espérance et de courage où l'homme ne croit plus à l'impossible, et où, exalté par l'ivresse de vivre, il se lance bellement dans le chimérique et le divin.

Chimérique ; tous les architectes du monde affirmaient que telle était son entreprise. Il y faudrait des capitaux énormes, peut-être un demi-milliard. Et, même avec un demi-milliard, il n'était pas sûr que les constructeurs modernes pussent mener à bonne fin ce travail de titans, pussent ériger une nef digne de ce chœur de Saint-Pierre, le plus haut, le plus léger, le plus surhumain qui existe. « La Folie de Beauvais », c'est ainsi que s'expriment les archéologues.

Eh bien ! de la folie de Beauvais, M. de Renescure voulait faire une chose raisonnable, un monument sublime et sans pareil. Saint-Pierre de Beauvais, dans la pensée des derniers gothiques, devait éclipser Saint-Pierre de Rome. Et, pour lutter avec Michel-Ange, ils avaient construit une flèche centrale de cent cinquante mètres d'élévation, le plus ajouré, le plus aérien, le plus invraisemblable clocher de pierre qui ait jamais chanté la gloire de Dieu dans les nuages, et qui l'emportait sur le dôme romain comme un oiseau l'emporte sur un crapaud. Malheureusement le clocher de Beauvais s'écroula en 1573, à cause de l'inachèvement de la nef. N'étant pas contrebouté au couchant, il s'abattit comme un géant fatigué de se tenir sur une jambe, et les voûtes ébranlées portent encore les traces de sa chute.

M. de Renescure avait retrouvé le plan de cette flèche miraculeuse, et il voulait la réédifier pour la plus grande gloire de l'art gothique, pour en assurer à jamais la suprématie et le triomphe. Souvent

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il la dessinait, cette flèche admirable, il en traçait les contours pour rien, pour le plaisir de la voir renaître sur le papier, avec sa ceinture de clochetons et le flamboiement de ses ogives. Et il dessinait la nef aussi, le grand transept, — car il y voulait un double transept, comme à vSaint-Ouentin et dans la plupart des cathédrales d'Angleterre; — il imaginait un portail fastueux dans le goût de celui de Reiras, combinait des quadrilobes de rosaces fantastiques, encore plus belles que celles du portail méridional de Paris, érigeait des triforiums à neuf meneaux comme celui de Saint-Ouen, peignait d'éblouissantes verrières comme celles de Chartres ou de Bourges, et groupait des faisceaux de colonnes, alignait de sveltes arcatures, faisait surgir des gables orgueilleux, lançait des arcs-boutanis immenses comme des bras de jeune fille autour d'une vénérable aïeule ! Et tout cela lui paraissait réalisable dans ses moments d'exaltation; il n'aurait même pas besoin d'un demi-milliard : cinquante millions lui suffiraient, cinquante millions : une bagatelle ! pas même la moitié de ce que la France donnait, tous les dix ans, pour les palais de pacotille de ses expositions. Oui, avec cinquante millions, il achèverait Beauvais. 11 avait pour cela une idée à lui, une idée merveilleuse et forcément féconde. Autrefois, tout le monde allait travailler aux cathédrales pour l'amour de Dieu; eh bien, maintenant, on y travaillerait pour l'amour de la réclame. La réclame devait être la religion moderne. Tous les artistes de France, verriers, sculpteurs,

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peintres, seraient conviés à collaborer gratuitement à la future cathédrale, à donner, qui une statue ou une stalle; à peindre, qui une fresque ou un vitrail. Et ils le feraient, car ils auraient la permission de signer leurs œuvres, de se représenter eux-mêmes dans les apôtres, les évêques ou les rois. Ils feraient par vanité ce que les aïeux firent par dévotion. Et M. de Renescure comptait intéresser à son œuvre, non seulement les artistes, mais les bourgeois, les aristocrates, les financiers, tout le peuple de France. Il se proposait d'aller lui-même pétrir du mortier ou scier des pierres, comme jadis ces nobles seigneurs qui ne dédaignaient pas de s'atteler aux chariots pour véhiculer sur la colline les matériaux de la cathédrale de Chartres; il espérait y amener avec lui quelques Parisiens élégants, ceux qui font la mode, et il ne doutait pas que ce ne fût bientôt un passe-temps favori pour les snobs que d'aller donner un coup de main aux travaux de la basilique. Il n'y aurait donc qu'à fournir les matières premières; et encore il n'était pas sur qu'on ne les obtînt pour rien, si quelques journaux à grand tirage consentaient à publier la liste des donateurs. II suffirait de bien lancer l'affaire dans la presse. A quoi n'arrive-t-on pas avec le concours des journalistes? Il l'aurait, ce concours; il les aurait, les donateurs généreux, les travailleurs volontaires, les artistes désintéressés. Si tout cela échouait, eh bien, il resterait encore la ressource dune loterie nationale, comme on avait fait pour le dôme de Cologne. Et la cathédrale monterait peu à peu dans

le ciel du Beauvoisis. Et quelle cathédrale ! la plus grande, la plus haute, la plus extraordinaire, de l'avis de tous. Qui parlerait encore de Cologne ? qui parleraitde Cantorbéry?deSéville,même d'Amiens? Aucune n'aurait sa taille; aucune n'aurait sa splendeur ! Et lui, le promoteur de cet achèvement, lui Renescure, deviendrait aussi glorieux que Robert de Luzarches, Enguerrand, Libergier, Coucy, Pierre de Montereau, Jean de Beauce, aussi vénéré que lous les cathédraliers immortels dont le nom flamboie aux cimes de l'art national.

Or, un jour de mars, un jour bleu où les êtres, stimulés par les premiers soleils, avaient des impatiences fébriles, des attendrissements involontaires, comme ces vieux ceps qui pleurent dans les vignobles avant d'ouvrir leurs bourgeons, M. de Renescure éprouva plus de confiance que de coutume dans son plan grandiose et il projeta daller passer quarante-huit heures à Reiras pour revoir l'effet des deux roses superposées au portail occidental de la cathédrale. Mettrait-il aussi deux roses dans la façade de Beauvais ? On bien se contenterait-il d'insérer, à la place de la plus petite, un tympan ordinaire, avec les sculptures du jugement dernier comme dans toutes les églises ? La question devait être tranchée immédiatement.

— Maclou ! dit-il à son valet de chambre, — il avait la manie de donner des noms gothiques à tout le monde, même à sou valet de chambre, — prépare-moi une valise avec du linge pour deux jours !

Puis il appela :

— Ouen ! Ouen ! '

L'enfant répondit aussitôt à cet appel. 11 se trouvait en vacances, car ce beau jour bleu était un mardi-gras ; il descendit promptement de la chambre qu'il occupait au deuxième étage de l'hôtel Louis XIV et rejoignit son père adoptif . 11 savait que, lorsqu'on l'appelait Ouen, ce n'était pas pour lui dire des choses désagréables.

— Voilà, papa! Vous m'appeliez?

— Oui; habille-toi vite.

— Pour aller où?

— A Reims.

— A Reims?

Oh! Ouen joignit ses mains de plaisir. Quelle surprise ! 11 ne connaissait pas Notre-Dame de Reims ; c'était la seule grande cathédrale française que son père adoptif ne lui eût pas encore montrée. Et il la préférait secrètement, il la croyait supérieure aux autres, la fière basilique où étaient sacrés les rois de France. Il remercia M. de Renescure et courut se préparer.

11 était cathédralier, lui aussi; n'entendant parler que de cathédrales, lisant dans tous ses loisirs des livres consacrés à des cathédrales, passant toutes ses vacances à côté d'un individu atteint de cathédralomanie, il avait contracté peu à peu la terrible maladie gothique, et il était au moins aussi enthousiaste que M. de Renescure pour toutes les manifestations de l'art ogival. Il dessinait des flèches lui aussi, et des arcs-boutants, et des triforiums, et des

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roses. Et il voulait faire de l'architecture plus tard; il voulait être le maître de l'œuvre de Beauvais. Si son père adoptif rêvait d'être le Maurice de Sully de la future basilique, lui se jurait d'en être le Jean de Chelles et de signer glorieusement : « Ouen- Auguste Verdier », au portail majestueux de Saint- Pierre, comme Jean de Chelles avait inscrit son nom au portail méridional de Notre-Dame de Paris. Et rien n'était touchant comme de voir cet adolescent aux yeux vifs, à la chair en fleur, dont tout le corps semblait mûrir pour les joies de la vie, et dont l'esprit ne se complaisait qu'au milieu de ces pierres noires, vestiges de la mort.

La valise fut prête en dix minutes; Ouen le fut en cinq. M. de Renescure, qui avait encore, pour aller voir des cathédrales, cette vivacité fébrile des amoureux qui vont rejoindre la dame de leurs pensées, ne fut guère plus lonjjtemps à terminer sa toilette de voyage; et, à dix heures, la voiture vint s'arrêter devant la marquise de l'hôtel.

Le cathédralier et son fds adoptif descendirent, les jambes pleines de fourmillements.

— Eh bien, Ouen, es-tu heureux?

— Oh! papa!...

Et les yeux de l'adolescent paraissaient fondre en reconnaissance, comme deux petites sources bleues.

Un regard sur le quai, un long et amoureux regard à Notre-Dame de Paris qui étirait ses arcsboutants dans la lumière comme des pattes paresseuses... Il ne fallait pas l'oublier, la pauvre vieille,

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quoiqu'on allât encenser sa fringante et superbo rivale.

— Je t'aime bien tout de même, tu sais ? semblait lui signifier le visage attendri de M. de Renescure.

Chaque fois qu'il partait ainsi pour Amiens, Beauvais ou Rouen, il accordait à Notre-Dame de Paris une pensée affectueuse, comme un mari sentimental songe à sa femme quand il vole vers d'autres. \

Mais, sur le parvis, tandis que la voiture tournait vers la rue de Lutèce, le cathédralier remarqua une jolie femme qui stationnait au bras d'un homme. Fine, svelte, avec une priutanière tête d'enfant sur une taille déjà florissante, elle souriait à Notre-Dame, un Bœdecker à la main. Et M. de Renescure s'étonna de laisser son regard sur elle pendant quelques secondes, au moment où il aurait pu admirer cette galerie extraordinaire qui relie là-haut les deux tours massives, et qui est bien la plus pure merveille dont le xin^ siècle ait jamais couronné un monument. Il tourna la tête, vite, pour voir un peu cette galerie; mais il était déjà trop tard : la voiture s'engageait dans la rue de Lutèce et l'Hotel-Dieu s'interposait devant Notre- Dame. Ce devait être la première fois que le cathédralier passait là sans regarder l'aérienne colonnade. 11 en conçut beaucoup d'affliction.

— Maudite poupée! pensa-t-il en jetant un dernier regard à la jolie femme. Est-ce que ça va me reprendre, à mon âge ?...

Depuis quelques jours il était inquiet. Il éprouvait le besoin de rafraîchir ses regards sur des

objets moins rébarbatifs que des ogives et des gargouilles. Ce devait être la faute à ce soleil qui faisait sur la peau l'effet d'une grande langue rose.

— Pourvu que je n'aie pas une rechute! se dit-il en pensant à certaines défaillances sentimentales de naguère.

11 prit doucement la main d'Ouen :

— Eh bien, petit! Si tu me parlais cathédrales? Ouen ne se fit pas prier; il parla cathédrales avec

enthousiasme, les yeux illuminés, en évoquant Notre-Dame de Reims, dont la silhouette connue hérissée d'anges et de monstres, flottait vaporeusement devant lui. Et, quand il fut à la gare, quand il lut ce nom prestigieux de Reims, écrit sur son billet de chemin de fer, il trembla de plaisir comme s'il avait tenu un royaume dans ses mains.

Une fillette accortc, dans la salle des Pas-Perdus, lui sourit au passage, car il était beau en ce moment-là, le jeune adolescent aux yeux purs comme deux sources bleues...

Mais lui ne voyait que la silhouette dune basilique hérissée d'anges et de monstres.

Le train filait dans la campagne claire, où des arbrisseaux, comme des enfants émus, montraient de vagues fronts roses dans des vergers.

M. de Renescure considérait attentivement son pupille.

— Sais-tu, Ouen, que tu changes à vue d'œil depuis quelques semaines ? Quel âge as-tu donc? Seize ans, n'est-ce pas ?

— Seize et demi, répondit le jeune homme, qui tenait à ses six mois d'excédent.

— Oui, c'est l'âge de transition, l'âge où l'homme passe de la timidité du plein cintre à la hardiesse de logive. Tu me rappelles le portrait de Saint- Denis !

— Vous êtes bien aimable.

— C'est le commencement de la belle époque, reprit M. de Renescure. — Et il soupira : — Moi, j'en suis à la fin du flamboyant ; quelque chose comme Saint-Étienne-du-Mont.

— Oh ! non ! Palais de Justice de Rouen, tout au plus.

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Presque toujours, ils parlaient ainsi, mêlant l'architecture à des choses qui ne semblaient avoir avec elle aucun rapport.

Mais Ouen n'était plus à la conversation ; l'on approchait de Reims et il courait d'une portière à l'autre, cherchant à Ihorizon la masse noire de la cathédrale. Que de peupliers il prenait pour ses tours ! M. de Renescure savait à quel moment précis on pouvait la voir et il la lui montra, tout à coup, dun geste lyrique, dans une plaine vaporeuse.

Ouen joignit les mains. Ses yeux se mouillaient.

— La voilà ! la voilà ! dit-il d'une voix que l'émotion arrêtait dans sa gorge.

Mais la cathédrale disparut presque aussitôt, et on ne la revit qu'après la halte de Saint-Brice- Courcelles. Alors, elle revint, superbe. Le train décrivait une courbe ; et, à droite, le célèbre monument tourna, peu à peu, comme pour se montrer dans toute sa magnificence.

Debout à la portière, le cou allongé, les yeux en fête, M. de Renescure et son pupille regardaient, criant leur admiration, laissant éclater leur joie, sans prendre garde au scandale qu'ils provoquaient parmi les autres voyageurs. Ils tendaient leurs bras à la cathédrale comme à une aïeule adorée, ils Tacclamaient. Ouen battit des mains quand elle montra, au bout de son échine gigantesque, sa célèbre flèche à l'ange.

— Oh ! il y a des échafaudages, dit-il soudain avec une moue de dépit, en voyant une infâme cage

de bois autour de cette flèche, et un autre cataplasme de traverses au flanc de la tour méridionale.

— Naturellement ! s'écria M. de Renescure. Tous nos monuments sont emballés maintenant. On va peut-être les vendre à l'Amérique !

Mais leurs transports recommencèrent tout de même. Sans prendre garde au vent qui leur fouettait la figure, au charbon et à la fumée qui leur brouillaient les yeux, ils continuaient à regarder, à admirer, tête contre tête, et si émus parfois, quand la basilique se montrait plus en beauté, qu'ils se pressaient les mains l'un à l'autre comme pour se débarrasser d'un trop plein d'enthousiasme.

Autour d'eux, les voyageurs regardaient aussi, sans savoir, cherchant le spectacl rare, la bête curieuse qui pouvait provoquer un tel déchaînement de lyrisme.

— Ah ! un ballon ! s'exclama une fillette. Il doit y avoir un ballon !...

Et les compagnons de route des cathédraliers scrutèrent les nuages.

Mais le train entrait en gare. M. de Renescure et son pupille ouvrirent la portière bien avant l'arrêt et se préparèrent à descendre. Ils avaient une telle hâte de la voir de près !

— Reims ! crièrent des employés le long de la voie.

Et, à ce nom, Ouen se transfigurait comme s'il avait entendu un mot fabuleux, un mot magique promettant toutes les extases.

Vite, il descendit. 11 était si troublé quil ne pensait plus à la valise. M. de Renescure, moins emballé, la lui mit dans la main. Tous deux allèrent la déposer à la consigne, puis, vibrants, sortirent de la gare,

Ouen voulut s'élancer par les voies les plus directes. Mais son père le retint. Est-ce qu'on aborde une cathédrale de côté ? Non, c'est face à face qu'on se présente, comme devant une reine. Et il entraîna Ouen vers la droite, vers le boulevard Bœderer, puis il longea la promenade pour arriver à Notre- Dame par les rues Jeanne-d'Arc, Clovis et Libergier. Quels noms ! Ils allaient traverser de l'Histoire !

Quand il fut dans la rue Clovis, Ouen parut singulièrement énervé.

— Oh ! papa ! voulez-vous que je coure un peu pour la voir plus tôt ?

M. de Renescure permit. Il était heureux de faire tant de bonheur.

Ouen partit, intrépide. Et son père le vit, au bout de la rue Clovis, se tourner à gauche, lever les bras d'étonnement, puis se découvrir pour saluer Notre- Dame.

— Venez ! venez vite ! signifiait-il, émerveillé. M. de Renescure avait vu quinze ou vingt fois la

cathédrale de Reims. 11 pressa le pas tout de même.

Cette cathédrale, dans cette vallée plate, ne se présente pas sous un aspect extraordinaire, comme celle de Laon par exemple qui a lair, au sommet

de sa montagne, d'un monument fantastique à la Gustave Doré. Mais Ouen voulait eu avoir pour sa peine et il joignait les mains d'admiration.

— Venez voir comme elle est rose ! criait-il. Oh ! papa ! papa !...

M. de Renescure arriva rue Libergier et, sous les voussures de ses sourcils, — car Ouen prétendait qu'il avait des yeux gothiques, — ses prunelles flambèrent d'enthousiasme. Notre-Dame s'érigeait devant lui, majestueusement, ses tours jumelles environnées d'oiseaux.

— Ah ! c'est la plus belle, il n'y a pas à dire ! s'exclama M. de Renescure emballé. C'est la plus belle et la mieux parée !

— N'est-ce pas ?

— Rien n'est comparable à cette façade, ni en Europe, ni nulle part. Rien !... Tiens, je t'adore ! Tu vaux Amiens, tu vaux mieux qu'Amiens, et que tout ! lui déclara le cathédralier en faisant claquer un baiser au bout de ses doigts.

C'était sa faiblesse; chaque fois qu'il visitait une cathédrale, il la trouvait supérieure aux autres, comme un galant homme s'extasie devant toutes les femmes qu'il voit, oubliant toutes les précédentes.

11 marchait à grands pas vers Notre-Dame, et, en marchant, il en détaillait les splendeurs à son compagnon.

— Regarde-moi ça, petit. Regarde-moi l'ordonnance de ces portails, et cette rose, et ce cordon de rois deux fois plus grands qu'à Paris ! Et l'évide-

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