LA YICnCE DOREE
ment de ces tours ! Sont-elles légères ! Futt ! mi di-" rait qu'on va les faire envoler d'un souille. Kt ces gables ! quelle invraisemblance de pierre I Ce n'est plus de la dentelle, c'est de la toile d'araignée qui soutient cinquante statues de mille kilos chacune. C'est de l'escamotage, du sortilège ! Ce ne sont pas des architectes qui ont fait ça, ce sont des sorciers.
— Oh! oui, des sorciers! approuvait Ouen, les yeux toujours émerveillés. Et pourtant vous savez bien, papa?...
— Quoi?
— Viollet-le-Duc ne l'aimait pas, cette façade.
— C'était un imbécile ! déclara le cathédralier d'une voix sévère.
— Oh!
— Parfaitement! Un imbécile quand il a dit cela. Il a dit autre chose, heureusement. H préfère la façade de Paris parce qu'elle est plus simple, parce que l'œil peut s'y reposer. Si je n'aime pas me reposer, moi? Si je veux voir des sculptures partou!, des pompons partout? Il ne songe pas assez que cette cathédrale a été bâtie pour le sacre des rois. Est-ce qu'on s'habille simplement pour aller v.u sacre d'un roi ? Non, ce serait idiot ; on se pare; u:i se couvre de fanfreluches, de bijoux; on exhiba toutes ses richesses. En exhibe-t-elle, cette mâtine ! Notre-Dame de Paris, c'est bien assurément, pour recevoir un mort; mais pour un roi couronné... Ah ! non, non ! Vive Reims ! vive toi !
Comme il s'exclamait ainsi, M. de Renescure sentit sur sa figure un jet inattendu de petits pa-
piers, tandis que ses oreilles percevaient un double éclat de rire.
Il détacha ses yeux de la cathédrale et vit un Pierrot accouplé à une Colombine qui l'avait honoré de quelques confetti au passage. Le cathédralier foudroya ce couple d'un regard. Les nigauds ! qui venaient lui rappeler qu'on était, non pas au moyen âge, mais à un mardi-gras du xix« siècle !
Il cracha les ronds de papiers qui étaient entrés dans sa gorge et se remit à chanter les louanges de la basilique.
— Oui, à Amiens, les trois portails ont des voussures plus profondes, neuf archivoltes au central, au lieu de cinq ou six comme partout. Mais qu'estce que ça me fiche? Amiens n'a pas ces belles l'gnes. C'est plus mastoc, plus lourdaud. C'est une portière, une bossue, que la cathédrale d'Amiens, à l'extérieur.
— Oh ! papa ! vous qui l'aimiez tant !
— Oui, je l'aime... Mais enfin, Amiens, avec ces deux moignons de tours, n'est pas élégante. C'est une grosse Picarde qui boit de la bière; Reims boit du Champagne. Admire cette mousse de sculptures, petit ! Y en a-t-il ? Partout des reliefs, des surprises, des tours de force, de la joie architecturale. Cette cathédrale s'amuse. Regarde ses arcs-boutants : on dirait des poings sur les hanches. Viens donc ici, Amiens ! Venez, Paris, et Chartres, et Rouen, et Beauvais !
— Oh ! Beauvais ! Quand vous l'aurez achevée, papa !...
M. de Renescure fut sensible à la remarque.
— Eh ! bien sûr ! dit-il en redressant son buste. Beauvais sera encore supérieure. Je m'en vais lui faire une façade en ce genre, mais plus grande naturellement, à l'échelle du chœur, et puis je mettrai des flèches aux tours.
-- De quelle hauteur, les flèches?
— Cent soixante mètres, pour embêter Cologne qui a poussé les siennes jusqu'à cent cinquanteneuf, uniquement pour embêter Rouen, qui a cent cinquante-trois.
— C'est ça ! faites-les plus hautes qu'à Cologne !
— Certes !
— Et dans quel style ?
— Le rayonnant, le beau gothique du xiv«. Ah ! si nous avions pu bâtir des églises au xiv^ siècle, quelles merveilles ! Mais nous avons eu tout le temps les Anglais sur le dos. Ce sont eux qui nous ont empêchés de finir Beauvais, Amiens, Paris, Bourges, tant d'autres ! Sans eux, presque toutes nos cathédrales auraient des clochers comme Senlis ou Strasbourg ! Ah ! la sale race ! Si j'en tenais un ! menaçait M. de Renescure en fermant ses poings.
Et Ouen aussi fermait ses poings. Si un Anglais s'était trouvé à sa portée en ce moment, il lui aurait fait un mauvais parti, bien sûr! Et il se, promettait déjà de frotter les oreilles à un de ses camarades de classe, d'origine britannique : « Ça t'apprendra, pignouf, à nous avoir empêchés de finir Beauvais au xw siècle! voilà pour toi! Ton Westminster n'est au'une saleté! »
Mais une cloche sonna là-haut, dans la tour méridionale; puis deux, trois, une foule de cloches sonnèrent, allègrement, emplissant le ciel de leurs voix graves.
M. de Renescure et Ouen se regardèrent.
Ne fût-ce que pour cela, pour cette invention des cloches, les temples chrétiens l'emporteraient sur tous les autres. Les cloches sont émouvantes. On dirait que c'est Dieu qui parle à l'homme, du haut de son paradis.
A Reims, Dieu n'était pas seul à parler ; on aurait cru que la Vierge aussi parlait, que les archanges parlaient, tant il y avait de cloches en branle dans cette tour merveilleuse. Des grappes de son s'écroulaient de là-haut, comme des fruits aériens. Oui, c'était Marie avec sa voix pure, et les anges avec leur babil enfantin, et Dieu le père avec les grondements de son bourdon. Et ce qui émouvait surtout M. de Renescure, c'était de penser que ces cloches avaient sonné ainsi autrefois, quand les rois de France arrivaient, par cette même rue, sur des jonchées de fleurs, dans une escorte de princes, pour recevoir au front la couronne de Charlemagne.
Involontairement, il avait redressé sa taille et s'était mis à marcher avec plus de majesté, comme s'il avait eu, lui aussi, un dais sur sa tête, comme s'il avait été entouré d'ambassadeurs, comme si quelque pontife chape d'or l'avait attendu, là-bas, devant cette grande porte ouverte. Ah ! la gloire, l'encens qui fume autour de soi, les clameurs du
peuple qui souhaite longue vie, les sourires des femmes qui semblent offrir leur cœur dans leurs mains blanches ! Ln gloire, la domination, l'immortalité!...
M. de Renescure paraissait avoir dix pouces de plus que la veille. Et Ouen aussi marchait la tête haute, les yeux glorieux, les doigts parcourus par des picotements insolites, comme dans l'impatience d'accomplir de grandes œuvres, de faire de surhumains efforts.
Cependant, M. de Renescure et son pupille remarquèrent un groupe de jeunes fdles vêtues de blanc qui entraient dans la cathédrale.
— Est-ce qu'il y aurait quelque cérémonie? se demanda le cathédralier.
— Oh ! le mardi-gras, ce n'est pas probable.
— Pourtant...
Une vieille femme passait, un paroissien à la main, allant aussi vers l'église. M. de Renescure l'aborda.
— Madame, il y a donc des vêpres aujourd liui ?
— Oui. Monsieur.
— En l'honneur du carnaval ?
— En l'honneur de VAdoralion ; c'est la clôture. Il y a ensuite la procession des quarante heures.
— Merci beaucoup, Madame. Nous allons y assister.
Ouen et son père adoptif furent enchantés de cette coïncidence. Une belle cathédrale gagne encore à être vue un jour de pompe religieuse. Ils se pressèrent.
— Nous détaillerons plus tard, dit M. de Renescure en montrant, d'un geste bref, la farandole des statues autour des trois portails et le millier de rois, danges, de bêtes, de monstres inconnus dont le grouillement étonne sur cette façade prodigieuse.
— Oui, plus lard. Entrons vite! dit Ouen, dont les mains fébriles poussaient déjà une porte.
Un tambour ; un autre tambour avec des panneaux Louis XV ; puis, tout à coup, les belles allées de colonnes blancbes aux chapiteaux dun or déteint, la perspective de l'immense nef où les vitraux anciens laissent tomber de surnaturelles lueurs.
Oueu se mita genoux sur une chaise. Il avait les yeux pleins de larmes. Voilà donc l'église où avaient été sacrés les plus grands rois du monde, l'église où avait prié Jeanne d'Arc I L'enfant n'avait jamais été aussi ému. 11 tourna un peu la tête, peut-être pour cachei' ces pleurs dont il avait honte. Mais ^L de Renescure le comprit.
— Tu peux pleurer, va ! dit-il, en sentant luimême ses yeux s humecter.
Et il fit le signe de la croix, aussi religieux, aussi croyant à cette minute, qu'avaient dû l'être les sublimes constructeurs de cet édifice.
Des bannières, des croix, des rangs de sœurs, de fillettes blanches, de garçons portant des cierges, allaient et venaient dans la cathédrale; et des prêtres actifs jetaient des ordres, çà et là, pour organiser la procession.
Dès qu'il se fut ressaisi, le jeune Oueu se leva et avança dans la nef. 11 voulut tourner la tète pour
voir lefïet de la grande rose, dont on lui avait parlé tant de fois. Mais M. de Renescure l'en empêcha.
— Pas encore ! Quand tu seras à la grille du chœur 1 souffla-t-ll.
Et lui-même eut la patience de ne pas la regarder en ce moment, pour qu'elle lui apparût dans toute sa splendeur.
Ils allèrent, impatients, au milieu de la nef, où s'alignaient les confréries, où palpitaient des bannières. Quand il se crut arrivé à l'endroit propice, M. de Renescure toucha l'épaule de son pupille.
— Maintenant ! dit-il.
Et tous deux se retournèrent.
Entre toutes les merveilles de l'art ogival, les roses sont dignes d'admiration. Mais entre toutes les roses, celle de Reims paraît assurément laplus belle. Paris en a trois superbes ; Rouen en a de charmantes ; Strasbourg en a une gigantesque. Aucune cependant ne produit l'efTet de la grande rose occidentale de Reims. La couleur foncée de ses vitraux, le désordre des rouges et des bleus jetés sur ses pétales, en font une chose unique. Lorsqu'elle flambe au soleil, les plus barbares sont émerveillés. On dirait une fournaise de pierres précieuses.
Ouen restait muet de surprise.
— Celle de Beauvais sera comme ça ! lui dit M. de Renescure avec un geste lyrique.
Et il fit quelques pas en arrière pour la voir mieux encore.
Mais, comme il reculait, il se sentit marcher sur
le pied de quelqu'un. Il se retourna et aperçut une belle jeune fille vêtue de blanc.
— Pardon, INIademoiselle ! balbutla-t-il, confus.
— Il n'y a pas de mal, Monsieur, répondit la jeune fille.
Et, pour le rassurer sans doute, elle lui envoya un sourire, un furtif et bienveillant sourire, qui n'avait pas du tout la couleur de la rosace, mais qui n'en était pas moins admirable. II n'avait pas dû y avoir souvent des sourires plus beaux que celui-là, même au xiv" siècle.
— Tiens ! une jolie personne ! dit M. de Renescure à son compagnon, dès que la jeune fille se fut éloignée.
Et il ne songea pas tout de suite à reporter ses regards sur la rosace...
Ouen seul avait continué à s'extasier. Il n'avait pas dû voir le sourire de la jolie Rémoise. L'eût-il vu, d'ailleurs, qu'il ne s'en serait pas occupé autrement. Il admirait la rosace, et les vitraux de la galerie inférieure, et les niches garnies de personnages qui encadrent si magnifiquement les portes de Notre-Dame de Reims; il admirait les piliers puissants, les chapiteaux aux feuillages précieux, l'élancement des colonnettes vers les voûtes fleurdelysées. M. de Renescure essaya de diriger son enthousiasme vers les mêmes objets, et il le put assez facilement; mais il fallait bien convenir que cet enthousiasme avait actuellement quelques soubresauts ; il ressemblait à ces chevaux rétifs qui profitent de la première distraction du cavalier pour
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faire demi-tour. Il s'en allait volontiers vers le bascôté méridional, où la souriante Rémoise avait disparu. Qu'elle lui avait paru belle, cette Rémoise ! Jamais, nulle part, il ne croyait avoir vu jeune fille aussi impressionnante.
« Décidément, c'est la rechute ! » se dit M. de Renescure.
Il pensait à la vision de cette inconnue du malin, sur le parvis de Notre-Dame, vision qui lavait poursuivi deux heures. Combien de temps allait le poursuivre celle-ci ? Hé ! cela pouvait bien durer deux jours, surtout s'il avait la malchance de retrouver la Rémoise.
Pourvu qu'il l'eût, la malchance !
Il alla jeter un coup d'œil sur les tapisseries du bas-côté méridional, et particulièrement sur celles qui avoisinaient cette petite porte du transept où passaient tant de jeunes filles de blanc velues. Mais il ne les trouva pas extraordinaires! le sourire cherché ne les illuminait pas. Eh bien ! tant mieux, s'il ne revoyait pas la belle Rémoise! Qu'est-ce qu'il demandait, après tout? Et il redit à Ouen:
— Oui, oui, j'en mettrai une comme ça à Beauvais, et plus étonnante encore !
Mais les vêpres étaient commencées. Les orgues chantaient, faisant vibrer les voûtes de leurs souffles sonores. L'église était pleine de fidèles. Pas une chaise ne restait inoccupée ; il y avait du monde jusque sur le banc de pierre qui loiigci les basses nefs, sous les arcatures des murs. Oucn se mit à genoux sur les dalles et pria, de toulc son âme can-
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dide. A côté de lui, des fillelles passaient, blanches, silencieuses, dirigées par des sœurs aux larges coiffes. Le cortège s'organisait encore; les bannières se penchaient çà et là; entre les colonnes, des croix étincelaient, des encensoirs jetaient en cadence leurs fumées bleues, et, le long de la grande nef, un oiseau allait, venait, incessamment, entré par quelque trou de verrière et faisant palpiter ses ailes menues sur les bannières et les croix. Ouen priait, l'àme envolée, comme cet oiseau.
Mais bientôt un cantique nouveau s'éleva, chanté à l'unisson par des voix de femmes, et, au refrain, une fanfare invisible éclata, faisant vibrer les voûtes sous la joie triomphante des cuivres. Ouen se releva ; il sentit dans ses cheveux le frisson des grands bonheurs. La procession commençait; par-dessus les têtes des assistants, on voyait passer les croix, passer les bannières. Le cortège s'était formé devant le chœur, il se déroula le long de la nef centrale, tourna vers le bas-côté nord, remonta vers le transept, fit le tour de l'abside, puis s'engagea dans le bas-côté sud. M. de Renescure et Ouen étaient placés de ce côté-là ; ils virent venir les croix de vermeil, les bannières brodées, les files de garçonnets noirs, de fillettes blanches, d'enfants de chœur. (Juand arriva la troisième bannière, M. de Renescure eut un petit tressaillement.
— Mais la voilà ! se dit-il.
C'était la belle Rémoise de tantôt qui portait cette bannière. 11 la reconnaissait. Pas de doute ; c'était bien elle.
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A pas lents, très sérieuse, toute jolie, elle avan çait, entre deux adolescentes de plus petite taille. Elle était grande, svelte, casquée d'une abondante chevelure dont l'or léger semblait auréoler le front et soudain, oubliant la gravité de son rôle, elle sourit de nouveau, discrètement, à la vue de quelque amie découverte dans l'assistance sans doute. Oh ce sourire ! il était exquis décidément, et d'une lumière !... Les enfants de chœur jetaient des fleurs avec leurs mains ; mais elle, la porteuse de bannière, semblait en jeter avec ses lèvres. Oui, c'étaient des fleurs, d'impalpables fleurs de clarté, on ne sait quoi d'odorant, de frais, de pur qui sortait de son visage et qui éveillait d'autres sourires d'admiration autour d'elle. Ah ! mais elle était extraordi^ naire !...
Instinctivement, M. de Renescure dressa son buste.
— Papa, papa ! la jeune fdle de tantôt ! souffla le pupille en le tirant par la manche.
— Eh bien, quoi ?
— C'est elle qui porte la bannière.
— Je le vois bien !
— Vous aviez raison ; elle est très belle.
— Vraiment ? Tu trouves ? demanda ironiquement M, de Renescure.
Il posa les yeux sur Ouen et s'aperçut qu'il rougissait.
— Regarde donc ta rosace, petit ! lui dit-il avec aigreur.
Et il se retourna vers la porte-bannière qui appro-
cliait, à petits pas, éblouissante comme une floraison d'avril dans la blancheur de la mousseline. Il la regarda fixement, un sourire au bord des lèvres, pour le lui envoyer sans façon, si elle daignait regarder vers lui... Eh bien, quoi? Ne la connaissait-il pas un peu puisqu'il avait marché sur son pied tantôt ?
Mais la jolie Rémoise passa sans le voir, et le sourire de M. de Renescure dut rentrer dans la bouche comme un pigeon dans sa volière.
Il se tourna vers Oueu brusquement. Ouen ne regardait pas la rosace.
Elle était pourtant bien belle en ce moment, la rosace ; le soleil la frappait en plein, et ses rouges, ses bleus, allumés comme une forêt de corail sur une montagne de saphir, emplissaient la grande nef de clartés fantastiques. Personne, d'ailleurs, n'y prétait attention.
— C'est indigne ! pensa M. de Renescure.
Et il s'appliqua aussitôt à conU mpl'r la rosace pour la dédommager de l'indifférence générale.
Sous elle, là-bas, passaient les croix d'or, les bannières soyeuses ; et la petite rosace inférieure, celle du tympan central, les frôlait tour à tour de ses rayons orangés. M. de Renescure n'éprouvait pas un grand enthousiasme pour cette rose-là ; elle avait des vitraux modernes qui lui donnaient un air anémique sous la grande rose de pourpre et d'indigo. Il la regarda cependant; mais ce fut moins pour elle sans doute que pour certaine bannière qui devait bientôt traverser sou faisceau lumineux.
Il reconnut la bannière, la vit tourner au fond de la nef, et la suivit des yeux sur les tètes sombres des fidèles. 11 ne la perdit plus de vue. 11 fit quelques pas vers le chœur pour s'en approcher.
Deux ou trois fois, pendant la dernière partie de l'office, il regarda la rosace glorieuse, l'élancement des colonnes vers les voûtes, l'enchevêtrement des feuillages sur les chapiteaux; mais ce n'étaient là que des contemplations brèves, des ellorts inutiles pour oublier un objet plus absorbant. Ce sourire de jeune tille lui était resté dans les yeux, cette petite chose vivante l'empêchait, ce soir, d'admirer toutes ces magnificences mortes.
Ou'était cette jeune personne ? quelque fille de riche fabricien ? de chantre obscur ? Aimait-elle la cathédrale? Oh ! oui, on doit aimer toutes les belles choses quand on est belle comme cela. Elle devait aimer la rosace, elle aussi, et la façade, les tours, les arcs-boutants au bout desquels sourient des anges! Elle devait être calhédralière ! à sa façon. Oh ! la belle cathédralière ! et qu'il ferait bon aller admirer avec elle des triforiums et des portails!...
A la fin de la procession, la bannière qui intriguait le cathédralier passa du côté de la sacristie : il alla du côté de la sacristie. La jeune fille reparut quelques minutes après, se dirigeant vers l'abside : il alla vers l'abside. Et, un quart d'heure plus tard, tandis que la rose énorme semblait saigner sous l'adieu du soleil couchant, M. de Renescure, ne pensant pas plus à la rose qu'au Grand Turc, sor-
tait par le portail du nord, que la jeune fille venait de prendre. Ouen le suivait d'un air triste.
— Je vais te montrer le beau Dieu de Reiras ! lui dit le cathédralier pour expliquer ce brusque départ. Ah ! il ne vaut pas celui d'Amiens !... Ce n'est pas à ce portail-ci, c'est à celui d'à coté. Reims a deux portails au nord : regarde !
11 leva la main pour désigner le Christ du trumeau. Mais il ne put s'empêcher de tourner la tête pour voir la direction que prenait la belle Rémoise. Et, comme elle s'éloignait assez rapidement, il ne s'attarda pas devant le beau Dieu.
— Il fait trop sombre, déclara-t-il. Nous reviendronsdemainmatin. Allons voirl'efïetextérieur delà cathédrale au soleil couchant. C'est superbe, tu sais!
Et il enfila promptement la petite rue qu'avait prise la jeune fille.
Ouen ne disait rien. Devinait-il pourquoi son père adoptif allait de ce côté-là ? Commençait-il à comprendre, dans son cœur d'adolescent, combien est factice l'enthousiasme qu'on a pour les pierres, même les plus admirables, et comme la nature doit se dédommager parfois, en dirigeant toutes les pensées d'un homme vers des objets plus tendres?
11 continuait à marcher, la tête basse, derrière son père adoptif, et il n'osait pas regarder cette silhouette blanche de jeune fille dont la robe semblait avoir laissé un peu de lumière sur les pavés de la rue.
M. de Renescure s'engagea, du côté droit, dans
une voie plus large. 11 y avait foule sur celte voie; il y avait des masques, des militaires, de la populace endimanchée, lançant des serpentins ou des confetti. La veille encore, M. de Renescure aurait fait un détour de trois kilomètres afin d'éviter tout contact avec cette populace odieuse. Pourtant, ce soir, il n'hésita pas, puisque la belle Rémoise marchait vers cette populace.
— Tu vas voir comme la cathédrale fait bien, de cette rue ! dit-il à Ouen.
Et il continuait à suivre des yeux la robe blanche qui se faufilait dans la cohue.
11 remarqua des soldats qui jetaient des poignées de confetti à la figure de la jeune fille. Ah ! les efiron tés ! 11 avait envie de leur dire des sottises...
— Tu vas voir, mon petit Ouen ! marmotta-t-ii encore.
11 se retourna du côté de la cathédrale pour donner une apparence de sincérité à ses paroles. Mais la cathédrale ne paraissait plus.
Et, après avoir reçu, lui aussi, des confetti dans sa barbe de Saint-Siméon, il ralentit son pas : la porteuse de bannière venait d'entrer à gauche, dans un magasin. Sur ce magasin, il y avait ces mots, en grosses lettres dorées