BIBLIOTHECA
^ftaviens'is
— C'est vrai. Où diable avais-je la lête?
— Il me semble que vous m'oubliez un peu. El puis vous ne répondez plus à mes lettres?
— Sapristi! c'est bien possible que je ne réponde plus à toutes tes lettres. J'ai eu tant de choses à faire!... Entre donc, mon petit...
— Quoi? qu'est-ce que vous avez eu à faire? demanda le collégien en accrochant sa casquette au porte-manteau. Vous cathédralisez toujours?
— Mais oui.
— Comment va Beauvais? Ça marche?
— Pas mal, je te remercie.
— Vous avez terminé le plan de la façade? Vous mettrez les deux roses.
— Heu! les deux roses...
— C'est vrai! 11 vaut mieux laisser ça à Reims. Mais vous gardez les cinq nefs, pas?
— Certes!
— D'autant plus que Viollet-le-Duc les a tracées dans son dictionnaire... J'ai fait un autre plan, moi, pour Beauvais.
— Ah?
— Vous allez voir! dit le collégien en rougissant. 11 sortit un rouleau de la poche intérieure de sa
veste et il alla développer sur une table, non sans montrer un bout de langue à chaque mouvement des doigts, une belle feuille de papier couverte de dessins. Des tours, une flèche, trois roses, cinq portails parurent, amoureusement tracés.
— Oh ! Ouen ! qu'as-tu fait là ! Mais c'est très bien ! Tu as dû travailler trois mois là-dessus!
— Non, répondit le jeune homme en rougissant de plaisir, je l'ai fait en cinq semaines. Mais je n'ai pas perdu de temps, allez! J'ai été malade huit jours, après le voyage à Reims.
— Ah!
— Oui, je n'ai pas voulu vous l'écrire, ajouta Ouen avec un surcroît de rougeur. Est-ce que mon plan vous plaît, papa?
— Mais bien sûr! Pourtant...
— Dites?
— Ce sont des tours de Saint-Ouen que tu m'as mises là. Pourquoi pas celles de Reims, tu ne les aimes donc plus?
— Non, avoua le collégien d'une voix sourde.
— Pourquoi? La tour de Saint-Ouen est de la fin du XV®, tu sais?
— Oui, mais ces deux-ci sont du xiv«. Regardez : vous n'y trouverez pas une vesica piscis, pas une accolade. Tout est de style rayonnant. Et puis alors, j'ai mis trois roses pour les nefs principales, et puis le cordon des rois...
Un nouveau coup de marteau ébranla la porte.
— Vous attendez quelqu'un? demanda Ouen.
— Oui, répondit M. de Renescure avec une certaine confusion. J'attends... — et posant une main sur l'épaule du jeune homme, il dit affectueusement : — Te rappelles-tu, Ouen, celte jeune fille qui portait une bannière à Reims?
Le collégien pâlit.
— - Celle de la rue Carnot? demauda-t-il en sourcillant par des saccades nerveuses.
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— C'est ça, la jeune fille de la rue Carnot... Eh bien, elle doit déjeuner ici aujourd'hui.
— Ah?
— Avec son père... Elle demeure à Paris, maintenant, avec son père... Tiens, les voici justement.
Et M. de Renescure alla recevoir ses invités,
— Eh! bonjour, Monsieur Bernadières ! Comment ça va-t-il, ce matin? Mademoiselle Claude, je vous présente mes hommages...
Ouen était resté interdit. 11 ne savait rien de ce qui s'était passé depuis le voyage à Reiras. Pourquoi cette jeune fille demeurait-elle à Paris? pourquoi venait-elle déjeuner chez M. de Renescure ?
Il reprit son plan de Beauvais et le remit tristement dans son rouleau. Ses yeux se brouillaient, son cœur semblait battre plus difficilement dans sa poitrine. Des pensées pénibles, des pensées déjà eues battaient son cerveau de leurs ailerons louches.
— Mademoiselle Claude, prononçait la voix toute proche de M. de Renescure, permettez-moi de vous présenter un jeune cathédralier, mon petit ami Ouen, qui a déjà eu l'avantage de vous voir porter la bannière à Reims.
Ouen était de plus en plus pâle. Ses doigts tremblaient. 11 déchira un coin du plan en achevant de le mettre dans son rouleau. 11 n'osait pas lever les yeux vers cette jeune fille, vers la jolie porte-bannière dont la silhouette blanche l'avait obsédé au collège, peudant qu'il était malade. 11 entendit vaguement une voix lui parler, une voix qu'il ne connaissait point sans doute, mais qui pourtant ne l'étonna pas, une
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voix qui lui parut presque familière comme une voix de sœur.
— Vous étiez à la procession des quarante heures, Monsieur? demandait cette voix.
— Oui, Mademoiselle, répondit-il presque aphone, tellement l'émotion l'étranglait.
Et ce fut tout ce qu'il put dire. Il s'était mis à rougir après avoir pâli, et il entendait le sang siffler dans ses oreilles, en cadence, comme si une farandole de moucherons avait tourné autour de lui.
Il piétina quelques secondes, alla vers des portes qui ne menaient nulle part, puis finit par regarder, à travers les carreaux d'une fenêtre, un valet de chambre qui secouait dans la cour une descente de lit. Tout en considérant ce spectacle, il faisait sautiller le bout de son pied droit sur le parquet, comme s'il avait actionné une machine à coudre : mouvement réflexe qui se produisait généralement eu lui, dès qu'il était sous le regard d'une personne intimidante.
— Eh bien, Ouen ? si tu montrais à Mademoiselle ton plan de Beauvais?...
Ainsi parla M. de Renescure, d'une voix légèrement narquoise. Et Ouen arrondit un peu plus son dos alors, en considérant la descente de lit qu'on secouait dans la cour. Que lui demandait-on? Montrer le plan à la porte-bannière? Ce n'était pas cela qui allait lui rendre son assurance.
— Mademoiselle ne s'intéresse peut-être pas à ces choses, balbutia-t-il en se tournant à moitié vers la jeune fille.
Et il toussa pour se donner du ton.
— Pilais si, Monsieur; je m'y intéresse beaucoup, répondit la voix en s'envolant par-dessus les branches d'un éventail balancé en mesure.
Ouen put lever les yeux jusqu'à cet éventail. Et il le reconnut aussitôt. C'était un éventail ancien, qu il avait vu bien des fois chez son père adoptif, dans une vitrine du petit salon; et cette découverte ne fit que le troubler davantage. Pourquoi M, de Renescure avait-il donné cet éventail à la porte-bannière ?
Les pensées noires se remirent à voleter dans son front.
— Allons, ne te fais pas prier, petit nigaud ! dit M. de Renescure. 11 est très bien, ton plan.
L'adolescent reprit son rouleau.
— Si vous y tenez, dit-il en s'elïorçant de sourire. Et il alla dérouler son plan sur la table.
M"^ Claude s'était approchée, M. Bernadières s'était approché, tout le monde s'était avancé vers la table pour admirer le fameux plan ; et, à sentir tant d'yeux braqués sur lui, Ouen eut bien peur de perdre contenance. Justement, sa manchette gauche avait glissé, à cause du bouton qui s'était défait sans doute, et ce gros tube blanc qui retombait sur la main lui mettait des fourmis tout le long du bras. Il élargissait les doigts pour rehausser la terrible manchette; mais cela ne servait à rien; et le plan de Beauvais, le beau plan qu'il avait dessiné avec tant d'amour depuis cinq semaines, lui parut grotesque tout à coup, à cause de cette odieuse manchette qui s'obstinait à lui paralyser la main.
— Voici ! expliqua-t-il bravement, en déroulant son papier de ses doigts fébriles.
— Relève ta manchette, va ! conseilla M. de Renescure. Tu trembleras moins.
Un jet de sang monta au visage du collégien. Oh ! il était bien cruel, M. de Renescure, de le ridiculiser ainsi ! Et Ouen sentit un picotement dans ses yeux.
Claude avait dû s'apercevoir de cela et une soudaine pitié lui était venue pour ce grand garçon qui tremblait en sa présence.
— Mais c'est très joli ! dit-elle en prenant le plan de ses mains gantées, taudis que Ouen raccrochait sa fâcheuse manchette. Quelles belles tours ! Et cette flèche!... C'est gravé? ajouta-t-elle, flatteuse, en se penchant pour mieux voir.
— Non, Mademoiselle, c'est moi... c'est mon dessin, répondit le jeune homme avec un peu plus d'assurance.
— Ah»! vraiment? mais c'est extraordinaire! Tiens, regarde, papa !... Comme vous dessinez bien, Monsieur !
Ces bonnes paroles firent plaisir à Ouen; elles le remontèrent un peu; il lui sembla qu'elles se posaient sur son cœur, très douces, comme des pigeons aux pieds ouatés. Et le cœur osa de nouveau battre alors, la voix sonner, la bouche sourire.
— Je me suis appliqué, dit-il. J'aime tant Beauvais!... Vous connaissez Beauvais, Mademoiselle?
— Pas encore. Mais j'en ai entendu parler. 11 paraît que c'est superbe.
— Oh ! oui ! c'est dune hardiesse 1
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— Je sais. J'ai dessiné des parties de cette cathédrale, moi aussi, sur les indications de M. de Renés cure.
— Ah ! fit Ouen avec tristesse.
Et les pensées noires mirent de nouveau leur ombre dans ses yeux.
Elle dessinait donc pour M. de Renescure, elle aussi ? Alors, ils se voyaient souvent?...
Il baissa la tête et ne sut plus rien dire. Dans sa poitrine, son cœur souffrait comme si les piec', des pigeons s étaient transformés en griffes mécluj.tes. Sur l'invitation de la jeune fille, il voulut expliquer son dessin, parler de ses tours, de ses roses, de ses gables si minutieusement ajourés; mais sa voix semblait mourir dans sa gorge; il sembrouilla, il confondit la Tour du Beurre de Rouen avec celle de Bourges, et le clocher de Senlis avec celui de Caudebecq. D'ailleurs, il émaillait ses phrases de tant de Et pais alors, de Autrement, n est-ce pas? qu'ils en aperçut lui-même. 11 eut peur d'entendre son père adoptif l'appeler <■ monsieur Et puis alors» devant tout le monde, et cette pensée mit le comble à sa confusion. Il auraitvoulu disparaître par une trappe.
Heureusement, le domestique vint annoncer que le déjeuner était servi.
M. de Renescure offrit son bras à ]VF^ Claude. M. Bernadières suivit, le dos voûté. Ouen, ferma lentement la marche.
Tout de suite il vit qu'on le plaçait à côté de la porte-bannière. Cela n'avait rien de rassurant pour lui. 11 allait être obligé de lui servira boire sans
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doute. Comment oser la regarder, lui parler? Elle devait tellement se moquer de lui à cause de cette manchette, à cause des Et puis alors!
Il ne mangea presque rien; les morceaux restaient suspendus dans sa gorge. Trois ou quatre fois, il mit la main sur la carafe de vin pour servir sa voisine; mais, comme elle causait, il n'osa pas l'interrompre; et, finalement, ce fut elle qui dut lui offrir à boire,
— Du vin, Monsieur ?
— Merci, Mademoiselle.
— De l'eau, alors?
— Non plus, merci.
— Comment tu ne bois ni eau ni vin ? Tu as peur dabîmer ta taille? plaisanta M. de Renescure.
Au fait, pourquoi n'avaitil accepté ni eau ni vin? Il ne le savait pas. Il avait répondu « Merci ! » sans réfléchir, parce que ce mot lui était venu naturellement aux lèvres, parce qu'il lui semblait que celte belle jeune fille ne devait jamais en entendre d'autres. 11 voyait sa main parfois, sa main effilée, un peu grasse, qui s'approchait de lui pour poser un couteau ou une fourchette, et l'air, agité par ces menus doigts, paraissait plus doux, plus frais de ce côté, comme si elle y avait répandu de subtiles essences.
— Eh bien ! Monsieur Et puis alors ? Vous avez aA^alé votre langue comme hors-d'œuvre ?
Ainsi l'apostropha M. de Renescure en voyant qu'il ne disait rien. Il était méchant, M. de Renescure, de lui parler ainsi devant les autres. Il sentait peut-être que les premières idées d amour germaient
dans ce cerveau d'adolescent sous l'influence de la jolie porte-bannière, et il cherchait toutes les occasions de l'humilier devant elle. Ouen rougissait, pâlissait, passait par toutes les couleurs, et quand la jeune fille le regardait, par hasard, il se remettait à actionner sa machine à coudre sous la table, de son pied inconscient.
Oh ! ce déjeuner ! qu'il lui tardait de le voir fini !
On passa le dessert. M'"" Claude coupa une pêche en deux avec son couteau et prit une moitié. L'autre moitié tenta Ouen. Mais il n'osa pas y toucher; il prit des amandes vertes qu'il n"aimait guère et laissa passer la pêche sanguinolente, qui devint la proie de M. de Renescure.
— Du vin, Mademoiselle ?
11 eut l'occasion enfin d'olïrir quelque chose à sa voisine. Elle accepta; et, de la voir se tourner vers lui, la main tout près de la sienne, puis de recevoir un frais sourire de remerciement, il tressaillit d'aise.
— Et un peu d'eau, je vous prie, demanda la voix de la jeune fille.
Le poing de Ouen bondit vers leau. trop vite hélas ; car il renversa un petit verre plein de bourgogne, et quelques gouttes de ce liquide, après avoir éclaboussé la nappe, tombèrent sur la robe de la voisine.
— Oh! Mademoiselle! soupira Ouen mortifié.
La jeune fille s'était écartée brusquement ; mais trop tard : le vin avait taché la jupe, une frêle jupe de foulard gris à pois noirs, quelle étrenuait ce jour-là peut-être.
— Cet imbécile ! gronda M. de Reiiescure. Il n'en fait jamais dautres !
Ouen tremblait. Il aurait voulu se mettre à genoux pour demander pardon. Claude s'aperçut de son désespoir et elle le rassura de son mieux :
— Ce nest rien, je vous assure Tenez, vous voyez ? Ça s'en va.
Elle essuyait les taches avec un coin de serviette imbibée d'eau ; et, pour consoler ce pauvre garçon, elle lui montrait de nouveau son sourire. Mais il y avait tout de même une ombre dans ce sourire ; il y avait rarrière-pensée bien excusable que c'était vraiment malheureux de voir abimer ainsi de l'étoiïe à sept francs quatre-vingt-dix le mètre; et Ouen comprit qu'il venait de commettre un irréparable forfait. C'était fini : M"»^ Claude ne l'estimerait jamais plus ; il aurait beau achever Beauvais, se couvrir de gloire, devenir immortel comme Robert de Luzarches ou Pierre de Montereau, il ne serait plus pour elle que le monsieur qui renverse du vin sur les robes.
Ouen ne sut plus où se mettre.
Après le déjeuner, M. de Renescure proposa d'aller aux vêpres de Notre-Dame. C'était la petite fête qu'il proposait généralement à ses hôtes, le dimanche. Il les emmenait à Notre-Dame, comme d'autres aux Folies-Bergère ; et il entonnaitle Magnificat, les yeux extasiés sur la grande rosace du midi, comme certains sur la Loïe Fuller.
M"" Claude aurait peut-être préféré aller à l'avenue du Bois, voirie retour des courses; M. Bernadières aurait sans doute aimé autant lire, à la ter-
rasse d'un café, la réponse du miiiislre de la guerre à l'interpellation de la veille ; mais ni l'un ni l'autre n'osèrent exprimer leurs désirs. Tous deux suivirent M. de Renescure à Notre-Dame.
Ouen le suivit aussi ; mais il marchait un peu en arrière, comme s'il n'avait pas fait partie du groupe et ses yeux étaient mortellement tristes.
Il faisait pourtant beau ce dimanche-là. Le long des quais égayés de soleil, voletaient des duvets menus, venant on ne sait d'où ; c'étaient les fleurs des peupliers de Hohande plantés au bord de la Seine, qui tombaien silencieusement comme des flocons de neige grise. Les passants en avaient sur leurs habits ; les bouquinistes en trouvaient de molles couches sur leurs boîtes; M'"' Claude en sentit deux ou trois se poser sur ses cheveux.
Soudain, Ouen vit M. de Renescure qui enlevait un de ces flocons sur la nuque de la jeune fille, et alors sa tristesse augmenta. Il sentit mollir ses jambes, il lui sembla qu'il allait tomber avant d'arriver à Notre-Dame. Oh ! la chère vieille église 1 la bonne cathédrale où il avait tant prié, où son âme avait compris Dieu, avait eu la révélation du Reau ! 11 aurait bien aimé sans doute la visiter avec la jolie porte-bannière, il aurait bien aimé montrer sa façade noire, la plus grave et la plus majestueuse qui existe, et ses trois grandes roses qui composent un ensemble unique au monde ; il aurait été bien heureux de parler de tous les mérites, de toutes les particularités de ce vénérable monument, à demivoix, dans la pénombre des voûtes, tandis que les
verrières, traversées de soleil, le frôleraient d'une caresse rose ou bleue, en passant, comme pour le remercier de dire du bien d'elles. Il aurait signalé là-haut, au transept, les quatre petites roses surmontées de fenêtres sans meneaux qui faisaient partie de l'église primitive ; il aurait signalé le seul arc-boutant qui reste de cette époque, à l'angle formé au nord-est par la section du transept avec le chœur. Et l'alîaissement des voûtes qui se produisit quand on perça les fenêtres actuelles ? Et le tympan du portail de Sainte-Anne qui provient d'une église antérieure? Et les projets de Viollet-le-Duc, quand on eut la velléité d'achever les tours ? Que de choses il aurait pu dire, que de science il aurait pu montrer ! M"^ Claude l'aurait admiré peut-être» lui aurait pardonné d'avoir taché sa robe de foulard !...
Mais, en pensant que M. de Renescure avait déjà dû lui montrer tout cela, en voyant comme elle laissait enlever de ses cheveux les fleurs des peupliers, Ouen ne voulait pas entrer avec elle à Notre- Dame, il ne voulait plus Ini parler d'églises, ni lui parler de rien. Qu'elle allât avec M. de Renescure, puisqu'elle se plaisait tant avec lui, qu'ils allassent tous les deux profaner de leur présence, de leurs pensées, la maison de la Vierge. Lui, Ouen, n'irait plus que seul à Notre-Dame, et, quand il y reviendrait, il demanderait pardon à Marie pour eux.
Là-haut, les cloches sonnaient, allègres, appelant les fidèles à l'office. Oh ! ces cloches de Notre-Dame ! Comme Ouen les aimait ! A leur voix, il hâtait le pas,
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autrefois il courait verslavieillecathédrale: «Viens! viens vite ! semblaient-elles lui dire en se balançant dans le ciel ; tu vas revoir ma belle galerie à jour, aux colonnes si frêles qu'elles semblent faites pour les ébats des anges; tu vas revoir mes belles rosaces qui ont pour toi des sourires secrets, et tu sentiras le souffle de Dieu dans ce chant des orgues qui fait trembler mes voûtes. Viens, mon petit Ouen ! Tu sais que je t'aime comme tu m'aimes !... »
Il entendait tout cela, le petit Ouen, dans la sonnerie tendre des cloches; mais il ne courut point, cette fois, vers la cathédrale amie. Il s'arrêta quand il fut au pont au Double et, tandis que son père adoptif s'étonnait, il lui dit, à demi-voix, les yeux détournés, en rougissant — tout comme si l'un des compartiments de la rose méridionale avait projetésur lui sa pourpre subtile — qu'il n'avait plus le temps daller aux vêpres qu'il devait rentrer au collège pour achever un devoir, et aussi une punition qu'un surveillant lui avait infligée la veille.
Et il s'en alla tout seul, la tête basse, après avoir salué gauchement M"'^ Claude.
11 conliiiua de suivre le quai, le quai plein de soleil oùneigeaient toujours les fleurs cotonneuses, prit un omnibus, traversa Paris, et, à quatre heures, il rentra dans son collège de Neuilly, dans son collège silencieux comme un nid abandonné.
Alors il monta lentement au dortoir ; puis, voyant son lit blanc entre dix autres lits blancs, il se laissa tomber dessus et pleura.
VIIÎ
Rien n'est plus triste que ces jours d'adolescence où une âme chaste s'initie peu à peu aux impuretés de la vie. 11 y a là une période alïreuse où l'enfant d'hier sent mourir l'une après l'autre ses illusions plaintives, où son cerveau se jonche de cadavres blancs comme un lac après un combat de cygnes.
Depuis quelques mois, le jeune Ouen était dans cette période critique. La vie se révélait à lui avec ses taches naturelles, et ces taches étaient d'autant plus sombres pour ses yeux qu'on avait pris soin de de les lui cacher.
Tous ces mystères troublants, toutes ces choses voilées qui se découvraient lentement pour lui dans les confidences des camarades, dans la lecture des livres tendres, le remplissaient d'un mélancolique émoi. Certes, il n'aimait point paraître plus ingénu qu'un autre, et il savait, comme la plupart de ses condisciples, jeter un regard conquérant aux trottins rencontrés en promenade, ou même laisser entendre qu'il se ruinait pour une étoile du Concert des Ternes — on tient à garder son prestige, n'est-
ce pas? Mais, au fond, le pauvre Ouen aurait pu être fort embarrassé si on lavait mis entête à tète avec l'étoile des Ternes ou même avec le trottin. Aucune femme en réalité ne l'avait encore profondément ému, et il pouvait croire que les hommes aiment ces personnes enjuponnées parce que c'esl la mode, comme ils fument des cigares ou jouent au polo.
Ce printemps dernier seulement, il avait senti la petite brûlure au cœur. Et il s'était aperçu que celle qui la provoquait incendiait en outre le cœur de son père adoptif. Il l'avait bien aimé jusqu'alors, son père adoptif; s'il ne lui devait pas la vie, il lui devait au moins l'amour du beau, et il pensait que cela méritait autant de reconnaissance. 11 l'avait aimé et admiré. Cet achèvement de Beauvais, que M. de Renescure voulait entreprendre, lui avait semblé une œuvre gigantesque et sublime. Quelle gloire d'être le pupille du a tel homme ! Que de bonnes heures il avait passées avec lui à cathédraliser, à esthétiser, à mesurer des portails, à supputer des hauteurs de voûtes ! Et ces folles ascensions dans les flèches gothiques, ces promenades sur le dos des vieilles églises, au milieu des clochetons verdis de mousse, parmi les gargouilles aux gueules ébréchées !... Oh ! oui, il l'avait bien aimé, son bon père adoptif ! Mais c'était fini à présent; il ne l'aimerait plus; toujours il verrait, entre M. de Renescure et lui, cette blanche porte-bannière de Reims, cette belle fille de tantôt, dont les peupliers en fleurs poudraient les cheveux blonds, dont le sourire em-
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pécherait peut-être rachèvement de la cathédrale de Beauvais !... Ah ! si c'était vrai, pourtant ! si cétait vrai que cette femme dût faire avorter l'œuvre, dût priver la France et l'univers de ce monument prodigieux !
Et, à cette pensée, le collégien enfonçait les ongles dans les draps de son lit blanc.
Oh ! oui, il la détestait, cette mademoiselle Claude I 11 ne voulait plus la revoir, jamais! 11 ne voulait plus remettre les pieds chez M. de Renescure tant quelle pourrait y être. Ce n'était pas de l'amour, c'était de laversion quelle lui inspirait. Ah ! Ihorrible femme !
Ouen pleura longtemps sur son lit étroit, où le soleil allongeait des rayons de plus en plus roses. Le soir, il eut mal à la tête; et le lendemain, il se trouva las, courbaturé comme s'il était monté dix fois à la flèche de Rouen, Pendant plusieurs jours, il fut ainsi endolori; rien ne l'amusait en récréation, ne l'intéressait en classe. Il avait plus de difficultés à retenir ses leçons, à terminer ses devoirs. Ses professeurs s'en aperçurent; ils l'envoyèrent à l'infirmerie. Le médecin qui l'examina soigneusement attribua cette prostration aux troubles de la croissance, aux désordres de la puberté. Il conseilla la promenade, le séjour à la campagne. M. de Renescure fut immédiatement prévenu. 11 vint aussitôt.
— Eh bien ! mon petit Ouen, qu'as-tu donc? C'est vrai que tu souffres ? Pourquoi ne m'avais-tu rien dit?
Il avait encore de bonnes paroles pour son fils
adoptif et il semblait s'intéresser à lui comme autrefois. Mais Ouen sentait bien qu'il s'intéressait davantage à une autre, et son cœur pleurait de n'être plus seul, de n'être presque plus rien dans l'aftection de M. de Benescure.
— Oh ! ce n'est pas bien grave, répondit-il doucement. Et, si je ne vous ai pas écrit, c'est pour ne pas vous tourmenter, papa.
Il lui donna un baiser, en fermant à demi les yeux; mais ses lèvres ne claquèrent pas comme à l'habitude, et il recula un peu, instinctivement, lorsque celles de M. deRenescuretouchèrentsajoue. N'avaient-elles pas touché naguère à quelque joue plus attrayante ? Oh ! cette pensée, ce soupçon toujours !
— Sais-tu, Ouen, dit le cathédralier, qui ne se doutait pas des préoccupations de son pupille, saistu ce que nous allons faire pour te guérir ? Nous allons passer deux jours à Rouen, veux-tu ?
— Oh ! oui ! s'écria le collégien.
— Nous allons recathédraliser.
— C'est ça !... Oh que vous êtes bon !
Et Ouen remit un baiser sur les joues de son père, un vrai cette fois, et qui claqua !...
11 devint radieux, il se figura toutes sortes de belles choses, il se figura que M. de Renescure, pour se remettre ainsi à cathédraliser, avait oublié la porte-bannière.
Peut-être ne la voyait-il plus peut-être l'avait-il renvoyée à Reims avec son imbécile de père. C'était cela. Il n'y avait pas d'autre raison pour que M. de
Renescure lui proposât ainsi une nouvelle cure de gothique à Rouen.
— Oh ! Rouen ! s'exclama le collégien. Le palais de justice, Notre-Dame, Saint-Maclou 1
— Et la tour, donc ?
— Oh ! oui, mon abbatiale, ma belle église de Saint-Ouen ! Je vais guérir rien qu'à la voir, j'en suis sûr. Tenez, je vais mieux déjà. Quand partonsnous ?
— Samedi ! répondit M. de Renescure sans la moindre hésitation. Nous reviendrons dimanche soir, par le dernier train.
— Oh ! pas avant samedi ? Vous savez que je pourrais sortir tout de suite ? J'obtiendrais un congé de convalescence.
— Eh bien ! tu vas sortir tout de suite, dit M. de Renescure sans enthousiasme.
Et il l'emmena.
Ouen resplendissait. Il croyait avoir repris sa vieille place dans le cœur de son père, l'occuper tout entier, comme autrefois, avec les cathédrales amies. Il en était fort heureux. Il devait se retenir pour ne pas mettre de nouveaux baisers sur les yeux de M. de Renescure, ces bons yeux ogivaux, comme il disait, et où les années creusaient peu à peu des rides concentriques, ainsi que des archivoltes sur des portails. Ho, ho! il y en avait bientôt autant qu'au portail d'Amiens où Ton en compte neuf...
Il fallait attendre quatre jours pour arriver au samedi. On les passa délicieusement à cathédraliser, à courir de Saint-Merri à la Sainte-Chapelle, de
us LA VIERGE DOREE
Saint-Gervais à Saint-Nicolas-des-Champs. Et le soir à la lumière des chandelles — U. de Renescure s'éclairait encore à la chandelle, à Paris, et, quand ils étaient à Beauvais, il ne permettait que l'emploi des careils ou des torches — le soir on parlait de l'achèvement de Saint-Pierre, on arrêtait les plans, on modifiait un gable ou un trumeau.
Le samedi matin, Ouen fut prêt à six heures. M. de Renescure descendit à sept. 11 emportait beaucoup plus de bagages qu'à l'ordinaire : des complets de rechange, des chemises de soie brodée, même des flacons de parfums. Était-ce donc pour la tour de Saint-Ouen qu'il fallait tout cela ?
Ils partirent. Ils devaient prendre le train de huit heures. Ils furent à la gare Saint-Lazare vingt-cinq minutes trop tôt. Au lieu de demander ses billets tout de suite, M. de Renescure attendit dans la salle des Pas-Perdus, les yeux tournés vers la cour de Rome. Son compagnon commençait à s'étonner.
— Au fait, je ne t'ai pas dit, avoua le cathédralier en lui prenantafïectueusementle bras; M. etM"* Bernadières viennent avec nous.
— Ah?...
— Tu te rappelles bien ? M. et M"* Bernadières avec qui tu as déjeuné un dimanche ? Ils ne connaissent pas Rouen, et j'ai profité de l'occasion pour leur montrer ta tour.
L'adolescent avait pâli ; un tremblement à peine perceptible agitait sa lèvre supérieure.
— Ce sont des gens très bien, ajouta M. de Renescure. Le père a un emploi à VAulo et la fille est
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très comme il faut. Je les aime beaucoup. Tu seras gentil avec eux, pa*= ?
Ouen sentait son cœur s'arrêter. Il comprenait ; ce n'était pas pour lui, c'était pour elle qu'on allait à Rouen. Lui, il avait la permission de suivre parce qu'il était malade, parce que le médecin avait conseillé des distractions, du plein air; mais on se serait joliment passé de sa présence là-bas. Il sérail plutôt gênant, ce petit !...
Oh ! non, non ! il ne voulait plus y aller. 11 souffrirait trop. Qu'on le laissât rentrer au collège !
Il essaya de dire cela, il essaya de demander à M. de Renescure la permission de s'en retourner tout de suite; mais le cathédralier l'avait quitté brusquement.
— Tiens ! les voilà ! sexclamait-il en allant à la rencontre dun costume tailleur gris tourterelle, qui modelait fidèlement les formes périssables de M''« Claude.
Ouen ne put rien dire. Le costume gris tourterelle s'approchait, et la personne qu'il recouvrait si bien, après avoir tendu sa main à M, de Renescure, la tendit aussi à lui, Ouen, avec une bonne grâce qui le paralysa.
— Bonjour, Mciiisieur ! Vous êtes aussi du voyage? II voulut répondre « non! » catégoriquement ;
mais le moyen de prononcer ce mot, de n'être pas conquis par cette poignée de main inattendue qui avait fait passer un frisson de gloire par tout son corps !
-T- Oui, Mademoiselle, répondit-il machinalement.
— Ah ! tant mieux ! Vous mexjDliquerez, nest-ce pas ? Vous me montrerez votre tour.
Elle était repartie lentement pour aller corriger le nœud d'un foulard que son père avait au cou, et Ouen fit deux pas derrière elle, sans savoir, peutêtre pour la suivre. Il était tout agité, comme un frêle canot dans le sillage d'une goélette. Il ne pensait plus à bouder, à rentrer au collège. Du moment qu'elle lui pardonnait d'avoir renversé du vin sur sa robe...
M. de Renescure avait été prendre les billets. Il en mit un dans la main de son pupille.
— Eh bien ! dit-il, tu es content, hein, d'aller faire une cure de gothique ?
— Oui, papa, répondit-il, légèrement honteux. Et il se précipita pour ramasser un gant que
M"^ Claude avait laissé tomber.
Les quatre voyageurs traversèrent la salle d'attente et se dirigèrent vers leur train. Ils trouvèrent un compartiment vide.
— Mademoiselle Claude, veuillez vous placer à droite, conseilla M. de Renescure. Le paysage est beaucoup plus beau de ce côté. Toi. mon petit, metstoi aussi à droite. Nous, les vieillards, nous garderons la gauche.
Ouen se troubla fort eu apprenant qu'il devait voyager en face du costume gris-tourterelle. Comment empêcher le sautillement de son pied droit ? Il allait coudre tout le temps !
Il s'y mit tout de même, à cette place intimidante ; et l'éventail voisin, de son balancement léger, lui
envoya de l'air frais à la figure. 11 essaya bien, quand le train fut parti, de regarder du côté de l'éventail ; et, pour se stimuler, il s'imagina qu'il était observé en ce moment par les plus polissons de .son collège. Mais il ne fut pas très brave tout de même : ses regards pouvaient bien se poser sur la sonnette d'alarme, qui était au-dessus de la jeune fille, ou sur le Mont-Saint-Michel, qui était représenté à droite de son chapeau, dans une broderie claire ; mais quant à se poser sur M"^ Claude elle-même, ah ! non, c'était trop terrible ! Et son visage, en face d'elle, devenait tantôt blanc, tantôt rouge, comme l'un de ces disques ronds qui tournaient le long de la voie. Le train sortit de Paris, se lança dans la banlieue verdoyante. Claude semblait ravie, et sa jolie tète souriait aux villas, aux jardins, aux coteaux, indéfiniment, par la portière ouverte.
— Monsieur Ouen, un clocher ! montrait-elle par-ci par-là, quand une flèche s'avançait sur la campagne. Est-il ancien ?
11 était fier, Ouen, de s'entendre ainsi appeler par son nom gothique ; il était fier de voir M^'^ Claude lui signaler tous les clochers qui pouvaient offrir de l'intérêt; elle ne les signalait pas à M. de Renescure, et cette préférence le remplissait d'émotion. 11 voulut être aimable, lui aussi, et, après avoir toussé un peu pour s'éclaircirla voix, il osa dire :
— Vous allez voir. Mademoiselle, les deux clochers de Poissy, à gauche. Ils sont très bien.
— Ah?
— Il y en a un du xii^ siècle ; saint Louis fut
122 LA VIKHOE DOREE
bciplisé dans cette église. On croit que le golhique est né là ..
— Vraiment !
En parlant ainsi, Ouen avait lair de s'adresser au Mont-Saint-Michel peut-être, ou à la sonnette d'alarme, mais pas à M'"' Claude; ses yeux faisaient le cercle autour, mais ils ne se posaient toujours pas.
A Mantes seulement, en l'honneur des tours de la cathédrale qu'il tenait à montrer le premier, il pul jeter un regard sur la jeune fille; mais il arriva qu'elle se mit à le regarder, elle aussi, avec ses regards au miel, et cette rencontre de leurs yeux le fit frémir comme si le train avait tamponné.
A neuf heures quarante, après Saint-Étienne-du- Rouvray, la llèche de Notre-Dame de Rouen parut, là-bas, à droite de la locomotive. Ouen la guettait depuis vingt minutes.
Alors il lança un beau cri, et ses mains applaudirent à la portière. Tant pis ! il osait vibrer, il osait s'enthousiasmer, comme si M"^ Claude n'avait pas été là. Et celane déplutpasdu tout àM"* Claude. Quoique son indolence naturelle ne lui permit pas de se mettre au diapason de calhédraliers aussi lyriques, elle lança quelques menues exclamations de plaisir elle aussi et ses yeux exprimèrent le plus d'admiration possible pour cette chose pointue qui faisait trépigner M. Ouen.
— Ah ! mais oui, elle est très bien, vraiment très bien !... Elle est ancienne ?
— Malheureuson,emnent répondit le collégien en
LA VIERGE DOnEE 123
déchantant, et puis elle est en fonte, ce qui fait que M. de Renescure la méprise. , '
— Une hideur ! murmura le cathédralier en chef. Une espèce de parapluie sans taffetas, de tournebroche sans volaille. On aurait dû y faire cuire l'architecte.
— Oh ! papa vous exagérez ! De loin elle ne fait pas si mal. Puis c'est la plus haute de France. Sans elle, Cologne n'aurait pas cent cinquante neuf mètres; car on leur a monté le cou de six mètres, aux flèches de Cologne, uniquement pour que le clocher le plus haut du monde ne fût pas en France.
C'était la première fois que le collégien s'emballait un peu devant M"° Claude. Elle sembla toute surprise de lui voir des yeux si brillants, des traits si animés. 11 s'était remis à la portière pour guetter la tour de Saint-Ouen qui devait bientôt montrer sa belle couronne à droite de la cathédrale; et il se remit à trépider tout-à-coup, si heureux, si ému que ses yeux se remplissaient de larmes.
— La voilà, la voilà ! s'écria-t-il. C'est ma tour, Mademoiselle !
Et il montra la merveille de Rouen, cette tour couronnée, qui passe i)0ur la plus belle des tours centrales, et qu'il aimait, non seulement comme un chef-d'œuvre, mais comme une marraine aussi, puisque c'était à cette tour qu'il devait son surnom. / Claude avait mis sa tète à la portière, et une mèche de ses cheveux, lutinée par le vent, frôlait la tempe du jeune homme. 11 n'en sentit rien d'abord,
tout entier à sa contemplation esthétique; mais, quand il s'en aperçut, quand il vit si près du sien ce visage resplendissant de jeune fille dont les cheveux avaient touché une seconde à ses cheveux, il se remit à pâlir, comme si le sang ne pouvait plus sortir de son cœur.
— Oh ! oui, elle est belle, celle-là. Je l'aime mieux que les autres. Monsieur Ouen ! disait Claude, sans se douter de ce qu'une mèche de cheveux, poussée par le vent, avait soulevé de tempêtes sous le crâne de son voisin : Très belle ! magnifique ! Je ne veux plus m'appeler que Ouane ! Vous m'appellerez Ouane, Monsieur de Renescure, quand je serai sage !
Ouen baissa les yeux. 11 ne pouvait plus regarder l'abbatiale de Saint-Ouen; il ne pouvait plus rien regarder. Ces paroles de la jeune fille, cette sympathie imprévue qu'il trouvait en elle, ce nom fraternel « Ouane « qu'elle disait vouloir prendre, tout cela le bouleversait, le transportait, lui mettait dans les veines une joie inexprimable, une douceur inconnue, comme s'il y avait coulé du miel à la place du sang.
Le train arriva sur le pont qui traverse la Seine, et toute la ville gothique parut, à gauche, superbement, dans la vallée admirable, avec ses monuments orgueilleux. Toujours, quand il arrivait là, Ouen applaudissait, criait bravo à la cathédrale, à Saint-Maclou, à Saint-Laurent, à Saint-Vivien, à Saint-Godard, à Saint-Patrice, à la magnifique abbatiale surtout, vers qui la Seine allongeait un
bras d'eau bleue, comme pour la caresser au passage. Mais, cette fols-ci, Ouea cria peu, applaudit à peine; il était vaguement paralysé, il semblait transporté dans un nuage, un nuage tiède et lumineux à travers lequel les objets prenaient des inconsistances de fantômes.
M. de Renescure, lui, s'extasiait plus que jamais. Il s'exclamait :
— Quelle ville ! Il n'y a qu'elle ! Il n'y en a pas une, en France ni ailleurs, qui se présente comme ça. Pas une ! Regardez-moi toutes ces croupes d'églises, toutes ces tours ajourées. Est-ce assez beau d'ici ! Et de la côte Sainte-Catherine donc? Il n'y a rien nulle part, rien qui vaille ça !... Et les Parisiens vont voir Rruges !
II s'emballait, selon sa coutume, et il exagérait avec transports. De la meilleure foi du monde, il trouvait toujours que les belles choses qu'il avait sous les yeux étaient supérieures à toutes les autres, comme un amoureux de riche tempérament oublie ses plus belles amies devant la nouvelle beauté qu'il rencontre.
Le train s'enfonça dans les tunnels, arriva en gare. Le calhédralier et sa petite troupe descendirent promptement. Ils ne prirent pas de voiture. M. de Renescure tenait à marcher. C'était un sacrilège, d'après lui, que de faire son entrée en cité pareille dans un vulgaire fiacre. 11 n'admettait que l'arrivée à pied ou en palefroi. Il se mit en tête de la troupe et gourmanda Ouen de ne pas être plus lyrique :
— Eh bien! jeune empoté, espèce de colonne toscane ! à quoi penses-tu? Tiens, la voilà, ta tour! Ah! la mâtine! est-elle capiteuse! est-elle légère! Quel dommage qu'on lui ait fourré ces abat-sou derrière les premières fenêtres! C'est la tour Fille de l'Air, la tour Cleo de INlérode. Quand on la regarde un peu, il semble qu'elle va faire une pirouette là-haut en levant ses jupes avec ses arcs-boutants : une, deux, trois! allons, vas-y!... Bravo, la tour!... Ne la voyez-vous pas danser. Mademoiselle Claude!
Elle riait, M"^ Claude, et elle considérait avec étonnement ce grand fou de M. de Renescure qui disait des choses si drôles à propos d'un vieux tas de pierres.
— 11 est amusant, n'est-ce pas? confiait-elle à Ouen, lorsqu'elle avait le temps de se retourner vers lui.
Et Ouen s'attristait alors. Il aurait bien voulu être amusant, lui aussi, et mettre de la joie dans ces bons yeux qui daignaient quelquefois le regarder. Mais le moyen de lutter avec M. de Renescure? 11 suivait, taciturne, n'ayant le courage de rien admirer. Quand il poussait quelque exclamation par hasard, quand il risquait, après s'être talé deux fois, quelques paroles savantes sur les monuments aperçus, personne n'avait lair d'entendre, tellement l'entrain et la verve de son père adoptif accaparaient l'attention. Celui-ci amena son monde, par des ruelles détournées, devant le palais de justice et là il déchaîna son lyrisme :
— Ah, ah! que pensez-vous de ce monsieur, Made
moiselle Claude? Moi, je lui tire mon chapeau à monsieur le Palais de Justice de Rouen ; il est extraordinaire, il est affolant ! Quel diable-au-corps ! C'est le Coqueliu des palais. Tenez, il y a là-haut des frontons qui font des pieds-de-nez à la Renaissance qui arrive; vous ne trouvez pas ? Et celle farandole de clochetons qui sautent au bord du toif en se tenant par leurs arcades comme des jeunes filles par les mains ! Au milieu, la tour en bonnet pointu dirige la danse. Ah ! c'est la fin. 11 y a là des fenêtres canailles qui annoncent la mort du gothique. Mais il est mort en beauté, le gothi(iue; il est mort en dansant, en jonglant, en faisant mille prodiges de grâce et déquilibre dont cette balourde de Renaissance ne revient pas... Tenez, ÎNIademoiselle Claude, mettez-vous ici pour mieux voir la farandole !
Et, pour mener la jeune fille à l'endroit propice, M. de Renescure lui prenait familièrement son bras qu'il gardait peut-être un peu trop longtemps, les doigts blottis sous l'aisselle comme poussins au chaud.
A cette vue, Ouen frissonna. Pourquoi se laissaitelle prendre ainsi le bras ?
Une colère sourde lui fit fermer ses poings, comme s'il avait voulu taper.
— 11 n'est pas si extraordinaire que ça, ce palais de justice, déclara-t-il, rageur. L'hôtel de ville de Louvain et même celui de Rruxelles sont autrement beaux ! D'ailleurs, toute cette aile, là-bas, est moderne.
Mais on ne l'entendait point; il en était réduit à sacrer tout seul. Le brave Bernadicres lui-même semblait s'extasier à la voix de son patron; des lueurs insolites passaient dans ses yeux de turbot à la gelée.
— Admirable ! prdnonçait-il en douceur. 11 y a là des... et des... et puis ces machins... là-haut !
— Par ici ! clamait M. de Renescure en reprenant le bras de Claude. Nous reverrons tout ça en détail. Allons à la cathédrale-!
Et il entraîna la troupe vers la rue de la Grosse- Horloge.
Claude voulut s'arrêter sous la Grosse-Horloge, et M. Bernadières prépara des « machins ». des « comment dirai-je » des plus expressifs. Mais le cathédralier réprima sévèrement cette tentative d'enthousiasme.
— Ne regardez pas ça; c'est infect! De la sous- Renaissance, de l'art rasta !
— Ah ! pardon ! protesta Ouen, furieux de le voir garder le bras de Claude. La Renaissance a du bon. Si l'architecture est en décadence, la sculpture est en progrès.
Et il se démanchait le cou pour admirer les bas-reliefs de la voûte, gloussant des « superbe ! » des « ravissant ! » qui voulaient subjuguer M"« Claude.
Mais elle était au bras de M. de Renescure, M"^ Claude. Personne n'avait pris la peine d'écouter Ouen. M. Bernadières suivait le couple comme un toutou essoufflé
Le collégien rejoigait ses compagaons avec aigreur.
Déjà, la cathédrale apparaissait. Alors le bras libre de M. de Renescure gesticula fortement.
— Voici la cathédrale folle ! Vous pouvez parcourir l'Europe, mon enfant; il n'y a aucune église dont la façade ahurisse comme celle-là. Elle s'étale, se pavane, fait la roue, dresse des tours fantasques, des gables insensés, des clochetons incongrus. En faitelle, des gestes de pierre ! En crie-t-elle, des incohérences ! Notre-Dame de Rouen, c'est la folie des grandeurs en architecture. Elle se croit impératrice. Tu l'es, va ! ma grosse normande ! Tiens, tiens, je t'aime !
Ouen proféra :
— Inepte !
— Hein? quoi donc, inepte? demanda le cathédralier en se retournant.
— Cette façade ! répondit le jeune homme sans sourciller. Ça n'a pas le sens commun. Ces contreforts qui empiètent sur les portails sont répugnants. On dirait des béquilles. C'est une estropiée, cette cathédrale.
— Tais-toi donc, petit imbécile !
— On voudrait lui donner deux sous ! continua Ouen avec dédain.
— Oh! Monsieur Ouen! dit Claude en revenant vers lui. Vous la trouvez si mal que ça ?
Elle avait laissé le bras de M. de Renescure pour se rapprocher et, à cette vue, Ouen sentit se modifier considérablement son opinion sur la cathédrale
de Rouen. Il eut la tenta lion de répondre : « Maïs non, Mademoiselle; je ne la trouve pas mal du tout puisque vous la trouvez bien. » Il se retint cependant et il dit, en faisant d'inutiles efforts pour ne pas rougir :
— Hé ! il y en a de plus belles ! La vôtre par exemple : Reims... Mais enfin, celle-ci est tout de même étonnante, vraiment étonnante. Voyez celte tour du Beurre ! Quant à ce petit portail du douzième, à gauche...
Il allait se rattraper peut-être ; il allait éblouir à son tour la jeune fille avec ses doctes aperçus. Mais la voix de M. de Renescure clamait, impérieuse :
— Entrons vite ! Puis nous irons déjeuner. Attention à celte marche, mon enfant.
Et le cathédraliereut de nouveau l'occasion d'offrir son bras à Claude à cause d'une maudite marche qui était à quinze mètres de l'entrée.
Le pied d'(3uen tapa sur cette pierre en passant.
Après avoir admiré l'agréable perspective de la nef, la rosace du couchant qui semble un grand œil bleu avec des taches de feu autour de sa pupille, et la chapelle de la Vierge au fond — non pas les tombeaux certes : ils comptaient parmi les plus fameux de la Renaissance, et M. de Renescure trouvait qu'ils déparaient abominablement les murs, mais l'architecture de cette chapelle terminale, une pure merveille de la fin du xiir siècle — les cathédralisants sortirent par le portail de la Calende, poussèrent quelques exclamations affaiblies, car il commençait à faire faim, et allèrent déjeuner sur le quai
proche. Après déjeuner, ils louèrent des chambres à Ihôtel, puis ils repartirent, nantis d'enthousiasme. Et le soir, à cinq heures, après avoir visité Saint- Maclou, Saint-Vincent, Saint-Vivien et quelques autres églises secondaires, M, de Renescure marcha vers la couronne ducale de Saint-Ouen qui surplombait, dorée de soleil, les pignons noirs de la rue Eau-de-Robec.
— Maintenant, à toi, ma belle ! dit-il en lançant un salut familier à la tour.
Ouen ne regardait pas cette tour avec sa joie habituelle ; il était malheureux de ne pas pouvoir la présenter lui-même à M"*^ Claude, cette abbatiale illustre, cette « Marraine » qui passa toujours pour un chef-d'œuvre, même au xvii*^ siècle, quand l'architecture ogivale était si méprisée. Ce serait donc M. de Renescure qui présenterait la << Marraine » à la jeune fille, qui servirait d'intermédiaire à ces deux beautés ? Ouen fut tenté daller s'asseoir sur un banc et de tourner le dos à l'abbatiale. Néanmoins, il suivit le cathédralier.
— Pas par là ! commanda celui-ci à M. Bernadières qui voulait entrer dans l'église par le bas-côté méridional.
Et il obligea tout son monde à faire le tour jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, pour aborder la nef bien en face.
— Ne regardez pas ces horreurs I ordouna-t-il ensuite à Claude qui levait sa tête vers les deux flèches. C'est du toc, tout ça ! de l'étriqué, du goth que de quatre sous. "L'architecte qui flanqua cette
tape à ce monument s'appelait Grégoire ; on ne l'a pas guillotiné ! Les Rouennais ont beaucoup de patience. Et quand je pense qu'ils auraient pu exécuter le plan primitif avec le porche polygonal et les tours en pan coupé! Ah! les barbares!... Attention à la marche !
Et M. de Renescure, à cause d'une nouvelle marche qui se trouvait devant la grille, pressa quelques secondes encore le bras rond de sa compagne, ce joli bras dont Ouen croyait voir la blancheur à travers la manche gris-tourterelle.
— Si je bâtis jamais des cathédrales, je les ferai sans marches ! se dit le collégien en soufflant de colère.
Mais il se tut ; M. de Renescure avait traversé le porche et il ouvrait la porte de l'église.
11 y a, pour un cathédralier, une volupté intense à ouvrir la porte occidentale des vieilles églises. C'est un peu le frisson de lépoux qui ùte le voile à la mariée. Aussitôt qu'il a ouvert la porte, le véritable cathédralier va se placer au fond du vaisseau, bien au centre, dans l'ombre que projette habituellement le bufTet d'orgues, et là, il regarde, immobile, la perspective de la nef, l'élancement des colonnes, les nervures des voûtes, et surtout là-bas, le rond-point du chœur, ces trois ou cinq fenêtres immenses dont les vitraux laissent tomber sur l'autel une lumière miraculeuse, comme si les anges descendus y souriaient tous à la fois.
M. de Renescure se recueillit quelques secondes à celle place, et la transfiguration de son visage
prouva qu'il ne restait plus eu lui aucune pensée profane.
— Mademoiselle, dit-il à voix basse, voici peutêtre l'une des quatre ou cinq choses qui prouvent Texistence de Dieu. Il y a des nefs gothiques plus vastes et plus hautes : Cologne et Amiens, par exemple ; il n'y en a pas de plus harmonieusement belles. Elle est sale malheureusement, on y voit encore la fumée des forgerons qui l'occupèrent en 1793, et cela nuit d'abord à l'effet général. .Mais comme on est émerveillé si on l'examine bien attentivement ! Regardez-moi ces fenêtres ! Quelle cage de verre ! Il y a quatre vides pour un pleiu dans toute l'église. On ne sait pas comment ça tient. C'est de la magie. Et le triforium? C'est le plus beau et le plus complet du monde. A Amiens, il est aveugle dans la nef. Il est ajouré partout ici, et quelle richesse dans le fenestrage ! Il y a onze compartiments dans les travées du chœur, et tout cela dans le style rayonnant du xiv^. Voici la plus noble époque de larcbitecture française et de rarcliilecte luunaine. Les mains des moines qui ont bâti une lelle nel étaient guidées par les mains de Dieu.
— Oui, mais pourtant c'est encore Amiens qui a inspiré tout ça! dit Ouen dont le dépit persistait. Sans Amiens, il n'y aurait ni Saint-Ouen, ni Beauvais, ni Cologne, ni 'l'ours. C'est la maman, Amiens!
— Et quand ce serait la maman? ripostaM.de, Renescure avec un regard plein de loudre. Est-ce que j'ai besoin, quand je vois une bellu pc.i^onne,
d'aller consulter son état civil ? Tu es idiot, aujourd'hui !
— Comment, Monsieur Ouen, vous n'aimez pas votre église? demanda Claude en le réchaufTant tout avec le soleil noir de ses yeux.
— Oh ! si je l'aime ! balbutia-t-il, désarmé. C'était pour taquiner papa. Venez voir les rosaces.
Mais il ne put même pas lui montrer les rosaces. M. de Renescure accaparait de nouveau la jeune fille, lui faisait remarquer l'élancement des colonnes, la trace des fresques dans les écoinçons, des dorures dans les chapiteaux. Il n'y en avait plus que pour lui. Ouen était exproprié. 11 ne comptait pas beaucoup plus que l'un de ces saints poussiéreux qu'on avait descendus dans les bas-côtés de Téglise. Il était furieux, il prit le parti de s'asseoir sur une chaise, tout seul, et de ne plus suivre la troupe. Il aurait sangloté pour un rien. Oh ! pourtant, lui montrer le tombeau de Marc d'Argent, là-bas, à labside, le tombeau du moine architecte à qui l'on devait ce chef-d'œuvre, et dont les restes étaient là, mettant à peine un peu plus de poussière contre le mur de son église !
Ouen se leva tout à coup pour aller indiquer ce tombeau à Claude. Mais M. de Renescure l'avait montré déjà. 11 n'y avait plus rien à dire.
Alors Ouen sortit par la grille du jardin et alla s'asseoir sur un banc. M. Rernadières l'y rejoignit bientôt.
— Il fait un peu... Ihumidité de ces églises, déclara le bonhomme, puis les dalles pour les rhuma-
Usants. Même il me semble que, pour la digestion... Enfin, quand on aime l'architecture, n'est-ce pas ?...
11 prit place à l'extrémité du banc et s'intéressa aux évolutions d'un cycliste qui apprenait à pédaler de l'autre côté de la grille.
Ouen resta là un quart d'heure, les poings archontes sous les joues. Que faisaient-ils, les autres, pendant ce temps-là ? Parlaient-ils toujours de Marc d'Argent? Il croyait les voira travers les murs, tout près l'un de l'autre. Ah ! si l'église pouvait crouler sur eux !
Mais Ouen tressaillit après ces pensées méchantes: ses yeux regardèrent le chef-d'œuvre de Marc d'Argent dressant sa tour incomparable sur sa foret de clochetons.
— Non, non ! reste debout, va ! ne t'écroule amaiè ! disait-il par la pensée à la « Marraine ».
Et ses yeux tristes pouvaient l'admirer encore.
A six heures, M. de Renescure et Claude sortirent pour aller voir le portail des Marmousets. Mais la jeune fille s'intéressa peu au portail.
Elle se dirigea vers le jardin.
— Eh bien! vint-elle dire. C'est comme ça que vous nous laissez? Qu'est-ce que vous faites-là, Monsieur Ouen ? Nous montons à la Tour, vous savez ? Vous ne venez pas ?
— Non, répondit-il en secouant la tête.
— Oh ! pourquoi donc ? Vous êtes souffrant? J'ai appris que vous aviez été souffrant au collège ?
Ouen blêmit. Ses yeux se fermèrent comme si sou cœur allait mourir.
— Oh ! VOUS devez soufïrir; rentrons tout de ^uite, dit la jeune fille en s'approchant un peu plus. Vous souffrez, ça se voit.
— Vous vous trompez, Mademoiselle, je ne souffre pas ! répondit-il sans la regarder.
— Vraiment?
— Puisque je vous le dis.
— Eh bien ! alors, venez. Monsieur Ouen. Je voudrais voir votre Tour avec vous, moi... Ça me ferait tant, tant de plaisir !
Oh ! le joli son qu'eurent ces paroles ! Elles tombèrent sur Ouen, douces, caressantes!...
Il avait cru sentir une poignée de pétales bleus que lui aurait jetés sur la tête quelque arbre exotique.
— Bien, Mademoiselle; j'y vais! dit-il en se levant.
Et il alla rejoindre avec elle M. de Renescure.
Bernadières, lui, préféra rester sur le banc. 11 était fatigué, il attendrait là. Il tira un journal de sa poche et se plongea dans les alïaires extérieures.
M. de Renescure se dirigeaaussitôt vers la deuxième chapelle à droite du chœur, où était la sacristie, se fit remettre un trousseau de clés par le sacristain et revint au transept.
— C'est ici, dit-il en ouvrant une petite porte audessous d'un tableau, dans l'angle sud-est. Passe en tête, gamin! ordonna-t-il à Ouen; moi je fermerai la marche. Vous n'aurez pas peur entre nous deux, n'est-ce pas, chère amie ?
— Peur? et de quoi donc? demanda la belle
fille en attaquant hardiment les premiers degrés. Ouen monta et entendit derrière lui des zip-zip cadencés : le bruit des souliers de Claude soulev.uil, à chaque marche, le jupon de soie. On aurait dit m. bruit d'ailes plutôt que de pas. De temps en tem])5. une étroite ouverture apparaissait, par où l'on voya.. des dos lépreux d'arcs-boutants, des ricanements de gargouilles. Il faisait noir.
— Attention ici, Mademoiselle, dit Ouen. Il y a une marche un peu ébréchce.
— Ah ? où ça ?
— Là.
Il s'arrêta, la main parcourue de fourmillements. Elle avait tant envie de se tendre, cette main, pour aider la jeune fille à monter! tant, tant envie I... Elle n'osa point et se fourra stupidement dans la poche. La main de Claude dut se cramponner à un gros clou de fer planté dans le mur.
— Dieu, que je suis hète ! pensa le collégien.
Il se promit d'avoir plus de courage s'il découvrait une autre marche dangereuse dans cet escalier. Mais il n'en découvrit plus. Toutes étaient en parfait état. Ah oui ! un pas grand'chose, l'architecte Grégoire !...
Après avoir tourné une cinquantaine de fois sur eux-mêmes dans cette vis obscure, les ascensionnistes arrivèrent au bout de l'escalier, tournèrent à droite et se trouvèrent à la galerie supérieure, au bord du toit, dans l'angle formé au sud-est par l'intersection dutranse[)t et du chœur. De cette galerie, le panorama fut si vaste que le sourire de Claude s'envola vers l'horizon comme un pigeon heure'ux,
— Oh ! que c'est beau ! dit-elle à demi-voix.
Et ressouflement de l'ascension faisait palpiter sa poitrine sous le corsage tendu.
M. de Renescure ne regardait point le panorama. Ses yeux ardaient sous leur voussure ogivale comme deux autels un jour de grand luminaire.
— Sapristi ! j'ai oublié ma lorgnclle I dit-il tout à coup en tapant sur sa poche. Va donc la chercher, mon petit Ouen. Elle est à l'hôtel, dans ma valise... Tiens! voici la clé de la valise.
Ouen eut un regard de révolte. Pour la première fois, il était tenté de désobéir à son père adoptif. 11 fit semblant de n'avoir pas compris et continua de regarder le panorama.
Mais M. de Renescure n'aimait pas ces façons.
— Eh bien! tu n'as pas entendu? reprit-il d'une voix dure. Je tai ordonné d'aller chercher ma lorgnette.
Claude voulut intervenir :
— Oh! nous nous en passerons bien! dit-elle, C'est loin, l'hôtel; et M. Ouen peut être fatigué.
— A son âge? Il monterait encore les huit cents marches de ce tourne-broche là-bas !
Et, se retournant vers le collégien, il ordonna:
— Allons! un peu vite, hein? Et n'oublie pas de refermer la valise !
Ouen prit le trousseau de clefs que lui tendait M. de Renescure, et il s'en alla, les dents serrées, sans rien dire.
— Nous t'attendons ici, cria une voix énergique dans l'escalier en colimaçon.
Ouen descendit, les yeux pleins de larmes.
— Ah! le tyran ! grommela-t-il. Je sais bien pourquoi il m'envoie ! Je sais bien!...
Et, dans les ténèbres de l'escalier, il croyait revoir la gorge de M"*" Claude soulevant en cadence l'étoffe souple du corsage.
Il donnait des coups de poing contre le mur. 11 avait envie d'y broyer sa tête.
— Je m'en vais! je retourne à Paris! se dit-il quand il fut en bas.
Mais à quoi bon se révolter ? M. de Renescure le repincerait bien, un jour ou l'autre. Il fallait obéir à cet homme quoi qu'il en coûtât.
Ouen courut à l'hôtel, y prit la lorgnette, revint promptement à l'église. Et, comme il remontait, essouflé, l'escalier noir, il eut une tentation mauvaise.
— Je vais bien savoir ce qu'ils font! se dit-il en amortissant le bruit de ses pas. Je n'ai qu'à écouter. Ils ne m'attendent pas encore. J'ai fait vite!
Il s'arrêta dans l'escalier, l'oreille tendue. Mais il n'entendit rien. 11 essaya de regarder par une étroite lucarne; il ne vit rien. D'odieuses pensées lui traversèrent le cerveau. Il se remit à monter, en silence, les oreilles pleines de bourdons.
— Ah! paricii pensa-t-il en apercevant une porte au-dessus des chapelles. Je pourrai les voir d'ici! ...
Doucement, il avança, se glissa parmi les clochetons, se retourna derrière un arc-boutant.
En effet, il les vit là haut, et son cœur frémit d'aise. Ils étaient bien à la place où il les avait
laissés, à cinq ou six pas l'un de l'autre. Oh! alors comme Ouen fut heureux! Si loin l'un de l'autre! ne se touchant même pas la main! M. de Renescurc était tourné du côté de Claude, certes, et de quels yeux ardents il la regardait ! Mais elle ne le regardait pas. Cétait la porte par où Ouen devait revenir qu'elle regardait.
Il soupira de plaisir; son cœur sembla fondre dans sa poitrine. La voix de Claude lui arriva, toute claire, comme celle d'une campane d'argent qui aurait sonné tout-à-coup dans l'un de ces clochetons hérissés de sculptures.
— ... Si, si! vous avez eu tort, disait-elle à son voisin. 'Vous savez qu'il est soulïrant. L'obliger à monter tant de marches pour une lorgnette!
Derrière son arc-boutant, Ouen eut envie de joindre les mains, dans un geste inconscient d'adoration. Oh! la bonne M^^' Claude! c'était de lui qu'elle parlait! de lui!... 11 fut si ému qu'il eut peur de se mettre à lui crier « Merci ! » à travers les clochetons de la « Marraine «.
— Et je la soupçonnais! se dit-il en frappant sa poitrine.
Il aurait voulu remonter quatre à quatre, tomber à genoux, demander pardon. Mais il se retint. Il valait mieux rester encore, épier encore pour être plus sûr. 11 resta.
Bientôt il vit M. de Renescure se rapprocher de Claude, et lui parler à demi-voix, d'un air triste, d'un air implorant... Oh! que disait-il alors? Ouen retenait sa respiration pour écouter. Mais il n'enten-
LA VIERGE DOREE 14i
dait rien. Le sang faisait trop de bruit dans ses oreilles. Vaguement, de ses yeux qui se brouillaient, il vit Claude reculer peu à peu du côté de l'escalier à mesure qu'avançait M. de Renescure, et il comprit que, si celui-ci implorait, l'imploration n'était guère écoutée, car la jeune fdle semblait prête à redescendre.
Oh! la brave M"^ Claude! Ouen ne voulut plus rester là, il en savait assez. Il sortit de sa cachette, regagna l'escalier tortueux, remonta quatre à quatre. Alors il entendit marcher au-dessus de sa tête, et une voix demanda, une voix pure qui eut lair de réveiHer tous les échos de la « Marraine » :
— C'est vous, Monsieur Ouen?
— Oui, Mademoiselle, c'est moi!
Du haut de l'escalier, le visage de Claude lui jetait son sourire. 11 monta vers ce sourire comme une alouette vers l'aurore. Et quand il fut arrivé, il dit à la jeune fille, d'une voix très douce, qui semblait trahir les tremblements de son cœur :
— Voici la lorgnette, Mademoiselle.
— Oh! ce n'était pas pour moi! répondit-elle en refusant. Vous êtes fatigué?
— Pas du tout.
Et Ouen alla offrir la lorg-nette à M, de Renescure.
— Voici, papa! lui dit-il tendrement.
Il ne lui en voulait plus; il lui était reconnaissant au contraire. N'était-ce pas grâce à lui qu'il avait faitcettedécouverte, qu'il pouvaitestimerM'i^ Claude, qu'il pouvait Y...
Oh! ce mot! ce mot divin qui montait pour la première fois à ses lèvres! cette chose divine qui imprégnait pour la première fois tout son être ! 11 craignit de se mettre à pleurer, comme un enfant qu'il était, de pleurer de bonheur devant cette belle jeune fille qui so uriiit près dal
M. de Renescure avait pris la lorgnette et il s'en servait ostensiblement, prouvant ainsi qu'il n'avait pas eu tort de l'envoyer chercher. Le soleil baissait sur les coteaux. Là-bas, au pied de la montagne Sainte Catherine, toute poudrée d'or, la Seine semblait bercer une île dans ses bras bleus; de l'autre côté, les flèches, les tours, les innombrables édifices de Rouen se haussaient dans la lumière blonde comme pour boire à même l'azur, tandis qu'au centre de l'abbatiale, sur son escorte de clochetons fleuris, la tour de Saint-Ouen, la tour qui avait donné son nom à l'orphelin, s'élevait, majestueuse, portée au ciel par ses quatre arcs-boutants couronnés.
Claude la regardait, la belle tour si proche, et vraiment ses yeux semblaient en comprendre cette fois la magnificence.
— Vous savez, j'y tiens ! redit-elle à Ouen ; j'y tiens à m'appeler aussi comme elle. Vous serez Ouen ; moi, Ouane. Ça ne vous fait pas de la peine?
— Oh! non, Mademoiselle, put-il répondre! ébloui de soleil, de bonheur, dil ne savait quoi de très doux dontil se sentait envelopper tout entier, comme une abeille dans son alvéole de miel.
■- Eh bien! nous n'y montons pas? alla demander Claude à M. de Renescure.
Il était morose, M. de Renescure. L'ogive de ses sourcils avait considérablement baissé depuis quelques minutes; il devait éprouver quelque dépit d'avoir si peu profité de son tète à tète avec la Vierge Dorée. Néanmoins, il ouvrit une porte dans la toiture, à la base de la tour.
— Passez, Mademoiselle, dit-il en s'écartant. Claude et Ouen passèrent. 11 fallait traverser la
forèl, se risquer dans des passages étroits en tâtonnant, à côté d'une horloge invisible dont on entendait les battements sonores, comme ceux d'un cœur gigantesque. Celui d'Ouen battait presque aussi fort. 11 faisait noir; on trébuchait; on trouvait sous ses mains de grosses poutres poussiéreuses.
— Par ici. Mademoiselle! disait Ouen dune voix tendre, en glissant parmi ces poutres, comme un insecte obscur.
Il tourna, prit un autre escalier, monta, le premier encore, pour signaler à sa compagne les dangers de l'escalade. Il chancelait un peu. Il était si heureux, depuis son retour, quil avait peine à respirer. Il crut voir une marche fortement ébréchée dans la pénombre, et il s'arrêta, la main pleine de nouveaux picotements. Mais il n'eut pas le temps \ de la mettre dans sa poche cette fois-ci : Claude l'avait prise sans qu'il la lui offrît.
— Vous permettez? balbutia-t-elle toute proi che.
'. — Oh ! Mademoiselle ! répondit- il en pressant
involontairement la main, la douce main nue qui s'était jointe dans l'ombre à la sienne.
Et il lui sembla que cette main lui rendait sa pression.
Alors il les sentit bien dans ses yeux, les larmes qui voulaient jaillir tout à l'heure; et, comme on ne pouvait pas le voir, il se laissa pleurer de plaisir.
11 monta, il monta lentement dans l'escalier en spirale, la main de Claude toujours enfermée dans la sienne; et c'était si bon, qu'il croyait monter, non plus dans un escalier tortueux et sombre, mais sur une échelle de lumière, l'échelle de Jacob qui mène au paradis.
Peu à peu, par le contact de la main, un fluide subtil, une chaleur conquérante avaient gagné son bras, son épaule, son corps tout entier, et, dans sa poitrine, il sentait son cœur s'ouvrir comme une rose mystérieuse. Il s'ouvrait à l'amour, au premier amour, ce sentiment si pur et si bon que les vieillards, après toutes les blessures de la vie, n'y peuvent songer sans une petite goutte au coin des yeux. 11 aimait M""" Claude, il l'aimait de toute son àme tendre et novice, et il sentait bien maintenant qu'il se ferait tuer pour elle avec joie, sur un simple signe de l'un de ces doigts enfermés dans sa main.
Oh ! sans doute, jamais il ne lui dirait cela, jamais elle ne soupçonnerait cet amour d'enfant, éclos dans cette tour, un soir de soleil. Elle était bien trop belle, trop courtisée, trop supérieure à lui de toutes les façons pour qu'il osât balbutier un aveu, même vingt uns après. Mais qu"esL-ce que cela faisait?
Ouen était heureux tout de même, si heureux qu'il avait envie de caresser les murs de la tour, de caresser des clochetons et des gargouilles, de crier sa reconnaissance à la « Marraine , à cette église désormais sacrée où son amour venait de naître.
11 continua de monter, ses doigts noués à ceux de Claude, comme deux brins de chèvrefeuille qu'un caprice du vent fit s'enlacer quelques minutes. De temps à autre, une ouverture menue laissait entrer un faisceau de soleil couchant dans les ténèbres; et cela semblait un grand jet de roses lancées vers lui par quelque main aérienne.
Du côté gauche de l'escalier, il y avait un crochet de fer fiché dans le mur. Claude prendrait sûrement ce crochet avec sa main libre, pours'aider à monter. Et alors, profitant du tournant plus obscur, Ouen mit un baiser sur ce crochet, pour que les doigts de sa compagne le cueillissent au passage.
Ce serait sans doute le seul de lui qu'elle aurait jamais.
M. Pierre-Quentin de Renescure n'était pas aveugle. Il avait parfaitement deviné l'amour d'Ouen pour M"« Claude; il avait parfaitement compris que cet amour d'adolescent avait plus de chances d'être partagé que son amour d'homme mûr; et il en était furieux.
11 ne desserra guère les dents au sommet de la tour. Deux ou trois fois, il regarda son pupille avec des yeux sombres qui annonçaient le tonnerre. 11 ne s'intéressa plus à rien. La lanterne supérieure avec ses huit fenêtres superbes, la couronne ducale planant sur les quatre mitres des arcs-boutants, tout ce qui lui arrachait naguère des exclamations frénétiques le laissa aussi froid que l'aurait fait un pylône du Pont Alexandre. Toutes les cathédrales du monde auraient pu défiler devant lui sans le dérider. Sa main n'éprouvait pas du tout le besoin de frôler des clochetons ; elle avait tout au plus envie de frotter les oreilles de son fils adoptif. Ah ! le garnement, l'effronté ! Se permettre de brûler aussi pour Claude !
M. de Renescure s'empressa d'écourter les va-
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cances, de renvoyer à son collège ce paresseux qui avait simulé une maladie pour se rapprocher de M"^ Bernadières. Au lieu de passer deux jours ci Rouen, l'on n'en passa qu'un. Lecathétlralier ramena sa petite troupe à Paris le lendemain matin, et sa mauvaise humeur se fit sentir sur M"^ Claude ellemême. Il savait peu cacher ses pensées. Admirateur du moyen âge, il avait l'élan, la générosité des hommes de cette époque, mais il en avait aussi l'intransigeance et la rudesse.
La belle indolente l'avait froissé. Il s'attendait à quelques complaisances de sa part, là-haut, sur l'église de Saint-Ouen. C'était la première fois qu'il se permettait, non pas de lui faire une déclaralicn. mais de la laisser pressentir. La froideur de Claude l'avait désagréablement surpris. Elle nes'était même pas laissé toucher un doigt, devant ce beau panorama, dans cette solitaire galerie où une effusion aurait paru si naturelle. Vraiment il commençait à|jor.lre l)alieuce.
Voilà plus de trois mois qu'il tournait autour d'elle, comme un gros frelon bourdonnant qui hésite à se poser. Est-ce qu'il allait continuer longtemps comme ça ? Etait-il donc si vieux, si délabré qu'une femme ne dût plus jamaiss'attendrirà son approche? Et fallait-il se résoudre, dorénavant, à ne soupirer que pour des cathédrales ?
II y avait là un doute affreux qui le tortura trois jours. II consulta fréquemment des miroirs, s'examina de face et de profil.
Certes, le duvet de la jeunesse ne veloutait plus
sesjoues;ily avait, à ses tempes, de gros sillons par où ses cinquante ans étaient passés d'un pied trop lourd peut-être; ses cheveux noirs n'étaient plus qu'une minorité infime, et il aurait sans doute fallu étresillonner dans sa bouche deux ou trois dents branlantes, commeil avait été fait à quelques piliers de Beauvais. Mais les yeux étaient clairs, que diantre! Le temps les avait respectés comme deux hautes verrières, et Claude était bien coupable de n'avoir pas vu par là le rayonnement d'une âme supérieure !
Quoi qu'il en fût, M. de Renescure prit la résolution d'en finir au plus vite, de dire ses sentiments à RI"'' Bernadières, de faire un aveu catégorique, pour savoir où il en était. Il fallait prendre position immédiatement d'un côté ou de 1 autre.
Pour que sa déclaration eût plus de chances d'être bien accueillie, il décida de la faire à Beauvais, dans sa maison gothique, après une fête fastueuse qu'il donnerait eu l'honneur de Claude. 11 revêtirait, pour la circonstance, quelque riche costume du xv^ siècle copié sur quelque vitrail ou sur quelque vélin antique. Deux fois déjà, il s'était habillé ainsi dans des fêtes analogues, données au même endroit, en l'honneur d'honnestes dames; et celles-ci lui avaient démontré, aussi complètement que possible, combien de tels costumes l'avantageaient.
Il espéra que M'"' Claude aurait la même opinion et il s'empressa d'organiser sa nouvelle gothiquerie.
D'abord il eut la pensée d'inviter soixante per-
sonnes à cette fête pour qu'elle fût éclatante et joyeuse ; mais il se ravisa bientôt : une soixantaine de personnes, cela impliquait trente invités du sexe masculin et il se demandait avec inquiétude comment ceux-ci se comporteraient en présence de la jolie Rémoise. Elle n'avait eu qu'à paraître pour subjuguer le candide Ouen ; un dimanche, se promenant avec M. Bernadières, elle avait été rencontrée par deux employés de VAiito, qui l'avaient suivie pendant trois heures. Ces employés s'étaient ainsi aperçus qu'elle habitait avenue Mac-Mahon, et depuis lors ils allaient contracter des torticolis sous ses fenêtres. Ce n'était pas encourageant. Trente hommes, après un festin gothique, arrosé golhiquement de vins généreux, auraient été plus entreprenants que des templiers. Et M. de Renescure n'avait plus assez de confiance en ses propres mérites, même rehaussés par un costume royal, pour croire que M"" Claude les trouverait supérieurs à ceux de trente gaillards.
Il prit donc le parti de n'inviter personne. Il n'y aurait que Claude à cette fête, Claude et son père naturellement : il fallait bien une duègne pour la circonstance ! Claude aurait aussi un costume du xv« siècle, M. Bernadières serait habillé en archer ou en fou. Après un dîner de soixante plats, servi selon le rituel de l'époque, on se débarrasserait du bonhomme sous un prétexte quelconque, et alors : Sus à la rebelle ! Monjoye-Saint-Denis !
Le cathédralier fit aussitôt part de ce projet de . fête à M. et M"^ Bernadières ; il les invita tous
deux à venir passer, dans sa maison de Beauvais, la journée du li juillet prochain. Il leur expliqua qu'il faudrait revêtir l'habillement de l'époque, manger et boirecorame on mangeait et buvait à'cette époque.
Ce programme effraya un peu la jeune fille. Mais M. de Reuescure la rassura. 11 n"y avait pas lieu de se tourmenter. Pour les costumes, il avait tout ce qu'il fallait dans ses bahuts : robes, mantels, chapels et oberliques ; pour le langage, il n'y aurait qu'à piocher Froissard. Quant aux quatre ou cinq douzaines de plats que comportait un souper honnête au xv" siècle, on aurait six heures pour les avaler, et l'on pourrait bien, le 14 juillet, en l'honneur de la prise de la Bastille, entreprendre d'héroïques mangeailles, tâcher d'égaler nos pères, du moins par l'estomac.
Claude se laissa bientôt convaincre et accepta volontiers cette peu banale Invitation.
— Est-ce que M. Ouen sera de la fête ? demandât-elle.
M. de Renescure ne trouva pas la question à son goût.
— Non, Mademoiselle, Monsieur Ouen ne sera pas de la fête, répondit-il, le front plissé comme un store italien. Il n'a pas été brillant, monsieur Ouen, dans ses dernières compositions. Il travaillera le li juillet !
■ — Ah ! Ce n'est pas sa maladie, au moins, qui l'empêche de travailler?
— 11 n'a jamais été malade. C'est un paresseux qui n'arrivera jamais à rien. Je vais l'envoyer en
LA VILRGli JiORËE 15J
Allemagne cet été, il s'y dégourdira peut-être... Voyons. Mademoiselle Claude, quand venez-vous essayer mes costumés à la maison ?
Elle promit d'y aller le lendemain soir avec son père, et elle tint parole.
Comme il avait dit, M. de Renescure gardait dans ses coffres plusieurs costumes gothiques, dont quelques-uns s'étaient déjà couverts de gloire dans ses précédentes fêtes de Beauvais. Claude en essaya quatre. Celui qui parut l'habiller le mieux fut un costume de la cour de Bourgogne, copié sur un tableau de l'école de Van Eyck. Une couturière assistait Claude pendant l'essayage. Elle n'eut que d'insignifiantes retouches à faire. Le costume était fort décoratif. 11 se composait d'abord d'un bonnet à la syrienne à forme de hennin obtus ; l'étoffe de cette coilTure était bleu céleste et relevée de lamelles d'or ; de l'extrémité du bonnet pendait un voile blanc. Le costume proprement dit était constitué par deux robes superposées ; celle de dessus était laque garance et décolletée en carré, à la Vierge, selon le goût du temps ; deux gances d'or, tombant des épaules, contournaient fidèlement les seins, qu'elles soutenaient un peu, puis se relevaient pour se rejoindre au milieu de la poitrine.
Claude ne put dissimuler une rougeur légère en essayant cette robe. Néanmoins, comme cela n'était pas plus décolleté que la plupart des corsages modernes des bals bourgeois, elle se laissa faire sans trop de protestations. Elle demanda seule-ment que M. de Renescure fut mis à la porte pendant les
essayages et qu'il attendît le soir de la fête pour voir l'effet de ce singulier costume.
La robe de dessous ne se laissait voir que par le bas; elle était orange et semblait une apparition de feu sous la robe supérieure.
De son côté, M. de Renescure avait choisi pour lui-même un costume aussi somptueux. C'était celui de Charles K, duc de Bourbon et d'Auvergne, que les Bourguignons enfermèrent, en 1418, dans la tour du Louvre. Le cathédralier avait trouvé le dessin de ce vêtement dans les fameux portefeuilles de Gaignières. 11 se composait dune robe écarlate doublée de satin blanc, d'un pourpoint avec fleurs de lys d'or et d'un haut-de-chausses couleur chair parfaitement ajusté. Aux pieds, des souliers jaunes à peine pointus, car la poulaine commençait à se démoder; et, sur la tête, un chaperon brodé d'or avec une grosse plume blanche sur le côté gauche.
Quant au bon M. Bernadières, on lui trouva un costume de sergent d'armes, dessiné d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale. L'accoutrement n'était pas le moins bizarre des trois. Il consistait en un chaperon foncé et une casaque rouge. Cette casaque était serrée à la taille par une ceinture brodée d'or, et ses manches, incroyablement larges d'ouverture, tombaient jusqu'à terre. Leurs bords étaient tout déchiquetés; d'autres déchiquetures en dents de scie ornaient aussi le bord inférieur de la casaque, de sorte que le brave sous-directeur de VAulo avait là-dessous un air rébarbatif de crocodile à écailles. Une dague et une masse
d'armes complétaient cet équipage belliqueux.
— Est-ce que... demanda-t-il, est-ce que pour aller... pour le voyage... nous serons...
— Habillés comme çà? Non, cher Monsieur Bernadières. Je vais envoyer les costumes à Beauvais et vous pourrez faire la route en complet decheviotte.
Pierre-Quentin de Renescure partit huit jours à l'avance pour le chef-lieu de l'Oise. Il fallait songer aux préparatifs. On nimprovise pas une fête gothique comme un lunch ou une gardenparty. Le cathédralier voulait éblouir sa future cathédralière. et il n'hésitait pas à faire royalement les choses, comptant sur une royale récompense.
Pour ce diner de trois personnes, ou plutôt pour ceste soapée, comme écrit Froissart, il recruta un personnel de quarante serviteurs : panetiers, lavandiers, échansons, porte-torches, valets servants ou tranchants, oublieursouhasteurs, porteurs d'écuelles ou clercs de fruiterie. Et ce n'était pas trop, pour ce repas fantastique de quatre services composés de quinze plats chacun, et les divertissements, farces, momeries ou honnestes joyeulsetez gothiques dont il comptait honorer son adorable commensale.
Après avoir longtemps hésité entre les divers festins duxv^ siècle dont le détail est parvenu jusqu'à nous, il opta pour celui qui fut ordonné en 1455, chez M. du Maine, beau-frère de Charles VII, en Ihonneur de M"« de Chateaubrun, et dont le détail se trouve sur un manuscrit de l'époque, à la suite des ! œuvres de Taillevent. C'était une véritable folie que ) de reconstituer un tel repas à la fin du xix*^ siècle ; 1 9.
mais cela ne déplaisait point au cathédralier de passer un soir pour réellement fou ; il lui semblait même que c'était là une condition nécessaire pour qu€ sa belle invitée fût un peu folle.
Il passa une semaine terrible, harcelant son personnel le juur, compulsant, la nuit, des textes contradictoires. Il voulait éblouir, étonner, frapper de stupeur, afin de mieux faire jaillir l'amour.
Le 13 juillet, à deux heures de l'après-midi, M. et M"^ Bernadières firent leur entrée dans la bonne ville de Beauvais.
La maison de M. de Renescure commença par leur arracher des cris de surprise.
Dans une étroite rue, aux vieilles maisons déjetées, ventripotentes, dont quelques-unes semblaient se heurter du pignon par-dessus la chaussée, comme des mégères qui titubent, un mur leur apparut, troué d'une porte ogivale surmontée dun dais llamboyant ; dans ce dais, un grand cœur de pierre ardait entre les vesica piscis ordinaires à la décoration du xv^ siècle. Sur la porte, un pesant heurtoir de fer forgé montrait un animal chimérique pendu par la queue.
Claude manœuvra ce heurtoir, et un homme viut ouvrir. Mais quel homme! Un géant vêtu de bleu et de rouge, dont la ceinture étincelante, argent et or, portait une infinité de clés anciennes sonnant à chaque pas comme des breloques.
Telle était le portier de Pierre-Quentin de Renescure en son logis de Beauvais. Ce portier avait le titre de serjant ouvreur dhuis et son mailre Tappe-
fli
LA VIKRGE DOUEE 155
lait Poton, nom gothique dont avait joui lillustre Xaintrailles.
Mais Ihuis ne semblait pas moins bizarre que Touvreur. Dès qu'ils en eurent franchi le seuil, M. et i\P' Bernadières aperçurent la colonnade d"un petit cloître qui entourait une cour oblongue et, au fond de ce cloître, dans un coin, un porche monumental de même style indiquait l'entrée de Ihabitation proprement dite.
Devant cette entrée, M. de Renescure parut. Il s'attendait à l'arrivée de ses deux invités de Taris et il avait fait une toilette appropriée. 11 portait tout simplement le costume d'Artus de Bretagne, le grand connétable de Charles \II, costume de fnavec brassards, cuissards, genouillères hérissées de piquants et cuirasse ornée d'une pointe énorme qi.i lui protégeait le cœur comme une corne de rhinocéros.
Claude ne put retenir un éclat de rire.
— C'est donc le... le chose des Invalides? sécria un peu irrévérencieusement M. Bernadières.
Mais Artus de Bretagne ne sourcilla pas, il déclara, en languaige françois du xv® siècle, que les temps étaient durs dans le Beauvoisis, que les Anglois pouvaient revenir d'un moment à l'autre et que les habitants vivaient sous les armes en cette « orde » année 1430. — Car on était en l'année 1430 après la nativité de Notre-Seigneur, et Claude apprit qu'elle devait se considérer comme vivant à cette époque à partir du moment oii elle avait franchi le seuil de cette maison.
Et eu ell'et, une fois là, il était bien difficile de se croire la contemporaine d'Emile Loubet. M. de Renescure avait si bien restauré cette maison que rien de postérieur à Tépoque gothique n'y offensait le regard. Une partie du cloître était de 1410 ou 1420, et le restant avait été scrupuleusement édifié sur ce modèle. A droite, le porche un peu plus récent, mais toujours de la première moitié du quinzième, n'avait subi que des dégradations légères. A gauche, était une chapelle de la même époque, haute et fort évidée, avec des fenestrages précieux, décrivant de sveltes fleurs de lys dans leurs contorsions savantes. Ce bâtiment servait de musée à M. de Renescure et contenait plusieurs centaines d'objets d'art du moyeu âge. Les cellules qui donnaient sur le cloître avaient été converties en chambres d'amis; il y en avait quatre à la file, toutes meublées de vieux bois et de tapisseries vénérables. Au fond, dans le corps de bâtiment principal, M, de Renescure avait fait aménager six pièces pour son usage personnel et sa réception. A toutes les ouvertures, des meneaux tourmentés selon le style de l'époque encadraient d'authentiques vitraux où étaient représentées des scènes de l'Écriture, et, entre les colonnes prismatiques du cloître, se voyaient de grosses pierres sculptées, débris de statues, tronçons de gargouilles, fragments de clochetons ou de chapitaux provenant de cathédrales célèbres.
Mais il n'y avait pas que la vue des objets intérieurs qui donnât une impression de xv'^ siècle; celle du dehors la donnait aussi et de façon plus
saisissante peut-être. M. de Renescure s'était payé la fantaisie coûteuse d'un horizon gothique sur sa demeure gothique. Il avait masqué, au moyen de murs décorés d'arcatures ou recouverts de lierre, la vue detouslesimmeubles voisins qui n'étaient pas du style approprié. Une cheminée d'usine au nordouest, lui avait donné beaucoup de mal; mais il était parvenu à la cacher tout de même au moyen d'une tour en poivrière édifiée auprès de la chapelle. Il n'avait laissé voir que trois ou quatre pignons d'antiques maisons en bois, du côté de la rue, et il avait même donné deux cents francs au propriétaire de l'une d'elles pour mettre une cheniinéedans le style du xv^ siècle à la place d'un alïreux tuyau moderne avec girouette de plomb.
Mais ce qui faisait la gloire de cet horizon gothique, c'était lechœur de Saint-Pierre de Beauvais, l'abside prodigieuse de la cathédrale qui s'élevait en face de la maison, encombrant le tiers du ciel de sa masse énorme. Ce chœur se dressait à une centaine de mètres, au sud-ouest du i)Olit cloître, et il était si majestueux, si grandiose avec sa ronde d'arcs-boutants de 150 pieds de haut, qu'à sa vue M. Bernadières lui-même poussa une exclamation de surprise.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? La cathédrale ? demanda-t-il en redressant so;i dos pour mieux voir.
— Oh ! qu'elle est haute I dit Claude aussi étonnée. Elle est sur un coteau.
— Non; elle est plutôt dans un bas-fond, répondit M. de Renescure avec un tremblement de plaisir
158 lA '. lKK(iL DJllhli
dans la voix. Mais il faut savoir, ma chère enfant, que le clioîur de Beauvais est le plus élevé du monde et que la toiture est à soixante-huit mètres au-dessus du sol, c'est-à-dire exactement à la hauteur des tours de Notre-Dame à Paris. Et remarquez que, d'ici, cette cathédrale paraît terminée, ajouta-t-il avec un geste d'enthousiasme. On peut croire qu'elle a sa nef, son portail, ses tours... Elle n'a rien de cela, hélas ! mais elle aura tout avant trente ans ou je veux hien être pendu ! Allons, entrez chez vous, je vais vous indiquer vos retraites. Vous y trouverez des habits pour vous mettre à la mode du temps.
— De I 430 ? demanda Claude quelque peu ébahie.
— Mais certainement ! répondit Artus de Bretagne en faisant sonner ses éperons. D'ailleurs, il n'y a guère eu de modes seyantes depuis lors !...
Et, après avoir indiqué les chambres, montré la cloche qu'il fallait sonner pour les gens de service, il demanda la permission de rentrer chez lui, ayant à expédier quelques «besongues»' importantes, notamment certaine missive à écrire à Jehanne, la Pucelle d'Orléans, que, présentement, les Bourguignons détenoient prisonnière ès-château de Beaulieu.
Et il s'en alla, imperturbable, laissant ses hôtes « moult estomirés ».
— Est-ce qu'il devient fou? se demanda Claude quand elle fut seule.
Elle resta un grand moment immobile dans cette chambre, se demandant si elle rêvait, si un démon
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facétieux ne l'avait pas réellement fait reculer de cinq siècles eu arricre.
Autour d'elle, tout était vieux, étrange, avait une inquiéta utc odeur d'autrefois.
Elle aperçut d'antiques étoffes sur un colïre à lourdes ferrures, elle devina que c'était là le costume dont elle devait se parer pour être à la mode du temps; et, quand elle eut lavé son visage dans un bassin de cuivre rouge, qui montrait bien assez de bosses pour avoir servi pendant la guerre de Cent- Ans, il ne lui déplut pas de s'habiller avec ces étoffes bizarres, pour voir comment elle serait là-dessous. C'était le costume de tous les jours sans doute; l'autre, celui d'apparat qu'elle devait mettre le lendciuain et qu'on lui avait préparé à Paris, elle l'aperçut dans un bahut sombre, non loin de la pur te.
Elle sonna la cloche pour faire venir quelque servante. Ce fut une superbe « charaberière » qui arriva, la tête surmontée d'un escoffïon et les bras émergeant de longues manches à l'ange. Cette fille, préalablement dressée, et dont le cathédralier avait changé le nom d'Eugénie pour celui de Mahaut, aida Claude à revêtir son nouveau costume. C'était le costume de Jeanne de Montagu, femme de Jacques de Bourbon, et le modèle en avait été pris sur un vitrail de l'église des Célestinsà Marcoussis. Claude trouva qu'il lui seyait et elle sortit, souriante, pour aller rejoindre M. de Renescure, si toutefois il avait fini décrire à Jeanne d'Arc !
Dans le cloître, elle retrouva son père qui portait
une étonnante robe bleue, doublée d'hermine : la robe des chevaliers de TÉcu d Or.
Artus de Bretagne reparut devant son perron gothique, et voyant Claude convenablement acoîfZ/ré'e, il lui dépêcha un enfaut habillé de velours et coillé d'unchapel à plumes pour porter la queue de la robe. Puis il la pria d'entrer céans et lui fit les honneurs de son logis.
Tour à tour, il lui montra les salles, la librairie, son appartement personnel, la chapelle aux hautes fenêtres tout encombrée de reliquaires, d'ostensoirs, de statuettes, decollrets, d'émaux, d'armes, d'objets inestimables et futiles. De temps en temps, il faisait remarquer les sculptures d'un panneau, les teintes d'un ivoire, la légende d'un vitrail, l'enluminure d'un missel, les pierreries d'une croix archiépiscopale ou le reflet métallique d'un plat mauresque.
Mais ce fut surtout dans la salle des festins que ses hôtes s'extasièrent. Selon la coutume des temps antiques, M. de Renescure avait fait monter un dressoir pour « l'ostentation de la vaisselle ». Ce dressoir était une espèce de pyramide à degrés couverte de brocard, et sur laquelle étiucelaient une centaine de vases d'argent ou d'or, tous antérieurs à Louis XI. 11 y avait là des plats, des écuelles, des drageoirs, des coupes, des hanaps, des barillets, des coquemars, des plats à aumône et jusqu'à un grand plat à barbe en argent massif aux armes de France, et que M. de Renescure déclarait avoir été donné par Charles Vil à Lahire.
Mais la merveille du dressoir était une nef d ar-
gfcnt doré, soutenue par quatre léopards et marquée aux armes d'Angleterre.
Cette nef, qui servait jadis, comme tous les vases de même nature, à porter sur la table les salières, la cuiller et divers menus ustensiles nécessaires aux repas d'un grand seigneur, pesait près de cinquante marcs. Et le cathédralier, fidèle à la tradition des rois — qui n'hésitaient point, aux jours d'ostentation, à faire soupeser leur vaisselle par les ambassadeurs étrangers pour leur donner une haute idée de leur puissance, — le cathédralier descendit cette nef royale puis la déposa dans les mains de M. Bernadières. Claude voulut la soupeser aussi.
Elle était émerveillée. Comme toutes les femmes, elle aurait passé les trois quarts de sa vie devant une exposition de joyaux et de matières précieuses. La vue de ces trésors, plus admirables encore pour leurs sculptures que pour l'argent ou l'or dont ils étaient constitués, provoquait en elle un trouble profond, presque religieux. Certes, on lui avait dit que M. de Reuescure était fort riche, que VAuto lui rapportait plus d'un demi-million par an; mais elle ne croyait pas qu'il possédât tant de merveilles; et quand elle tournait vers lui ses beaux yeux de blonde aux éclats de diamants noirs, le cathédralier sentait dans ces yeux une admiration toute nouvelle qui lui donnait bon espoir pour la soirée du lendemain.
— Je la tiens, Monjoye-Saint-Denis! se disait-il, en faisant sonner ses éperons d'Artus de Bretagne.
Quand il eut fini de montrer sa maison à ses in-
LA MKUGli UUKhi:
vités, il leur demundci s'ils voulaient jouer aux palets, au tricolus ou à Fannel d'or: et, comme ils restaient légèrement babas, il leur proposa d'aller lire les dernières tablettes attachées au cierge pascal de la cathédrale, pour savoir si Charles Vil avait livré quelque nouvelle bataille aux Anglois.
G'étaitgénéralemQnt sur le cierge pascal des églises qu'on allait lire les nouvelles de la dernière heure, au moyen âge; et, quand il séjournait à Beauvais, M. de Renescure ne se permettait guère d'autres moyens d'information.
.Mais le cor retentit au haut de la tour : un varlet de cuisine cornait Veau. M. de Renescure expliqua que le moment de la « soupée était venu — on soupait à quatre heures de l'après-midi au xv« siècle. — On passa donc dans une petite salle où le couvert était servi; et deux pages vinrent, l'un portant une aiguière pleine d'eau de rose, l'autre un bassin et une serviette à ramages.
M. de Renescure et ses invités lavèrent leurs mains, puis s'assirent sur des escabeaux un peu durs, les sièges capitonnés n'étant pas très employés sous Jeanne d'Arc.
Ce ne fut pas un repas extraordinaire : il n'y eut qu'une douzaine de plats. Le cathédralier se réservait pour le lendemain.
Une heure après le coucher du soleil, le couvre-feu fut sonné à la tour. M. de Renescure baisa les joues de ses hôtes, leur recommanda de bien prier Nostre- Dame pour l'extermination des Bourguignons, puis alla se coucher.
Claude ue le revit presque pas, le jour suivant. Il « besouguait » à outrance. La maison était pleine do monde. Il y avait des charpentiers, des artificiers, des jongleurs qui préparaient des surprises pour la fête gothique du soir.
Ce jour-là, Claude devait revêtir son costume d«:- . colleté de la cour de Bourgogne. A trois heures de iaprès-midi, elle se mit à sa toilette. Mahaut, la chamberière, lui fut encore d'un bon secours. Il n'y avait pas seulement le costume à mettre, il y avait toutes sortes de parfums et d'oberliques dont elle ne connaissait pas bien remploi,
A quatre heures, l'on corna leau comme la veille; et Claude, suivie par sou porte-queue, se dirigea vers la salle du festin. Mais elle poussa un cri d'admiration dès qu'elle eut pénétré dans cette salle. Ce n'était pas la petite pièce où l'on avait mangé la veille; c'était la grande salle de l'ostentation, où M. de Renescure avait montré son dressoir et ses vases précieux. Les auvents de toutes les ouvertures avaient été fermés, et douze valets, porte-torches, en costume de l'époque, entouraient la table. Cette table n'avait pas de nappe, mais elle était couverte de fleurs et d'herbes odoriférantes, représentant un jardin avec son lac et ses allées, et, au milieu de la pelouse, une tour argentée s'élevait, couronnée de créneaux et surmontée de bannières au chiffre des convives. A l'arrivée de Claude, un page ouvrit le? fenêtres de celte tour; aussitôt plusieurs oiseaux à la houppe et au bec dorés s'envolèrent, emplissant la salle de leurs cris menus.
La jeune fille restait émerveillée, dans son royal costume de la cour de Bourgogne ; et les ganses d'or qui soutenaient sa gorge aux rondeurs jumelles accusaient, avec leur flux et reflux, la plus douce émotion qu'elle eût jamais ressentie.
M. Bernadières était arrivé, avec son imposant costume de sergent d'armes. M. de Renescure, sous sa robe écarlate et son pourpoint fleurdelysé, vint au devant de ses hôtes. Des musiques très douces retentirent au loin.
Quand les pages eurent offert laiguière et l'eau de roses, les convives prirent place autour de la table et les enchantements commencèrent.
Vingt valets, panetiers, sauciers, sommelliers, étaient déjà dans la salle. La porte du fond s'ouvrit, et un homme à cheval entra, casqué de fer, ceint d'une cuirasse, qui vint apporter les plats. Alors, M. de Renescure s'excusa devant ses invités ; il leur dit gravement, en vieux languaige, que des repas servis par des cavaliers, cela ne se faisait plr.s guère depuis le xm*' siècle; mais lui tenait à la tradition et il ne pouvait se résigner à suivre la mode nouvelle qui était, pour les jours de grande réjouissance, de faire ouvrir le plafond et descendre les plats sur des machines en forme de nuages.
Là-dessus, le repas commença. Il y eut trois potages : soupe dorée, soupe au vin et soupe à la fleur de sureau. M. de Renescure s'excusa encore : il aurait bien fait servir deux autres potages à ses hôtes, comme le doit tout chef d'honnête maison; mais le concile de Compiègne avait été sévère en l'endroil
des soupes, et il ne voulait pas braver les foudres de l'Église.
Pour le premier service, Claude vit arriver un civet de cerf, un lièvre, un poulet farci, une longe de veau : ces derniers plats entourés de rùties et de grenades. Pour le festin de M. du Maine, on avait renforcé ce premier service par deux gâteaux de quinze pieds de haut et à croûte dorée, non pas dorée au feu, mais dorée avec de la vraie poudre d'or, car on mangeait plus d'or que de poivre au xv« siècle. De ces gâteaux, on avait fait sortir un chevreuil entier, une oie, des pigeons, et encore des poulets, et toujours des lièvres, M. de Renescure expliqua qu'il n'avait pas osé, par ces temps de calamité publique, se livrer à de telles prodigalités, car on pouvait être attaqué d'un moment à l'autre par les Bourguignons. Mais il espérait que ses hôtes pourraient se rattraper sur les services suivants.
Et en effet, les valets à cheval apportèrent de quoi nourrir toute une compagnie d'archers. Claude restait toute abasourdie. Bernadières ouvrait des yeux stupides. Sur de grands plats, larges comme des fonds de tonneau, s'érigeaient des monticules de viande, quartiers de porc, tranches d'esturgeon, hérons au gingembre, hérissons au fenouil, chapons pèlerins, cygnes à la malvoisie, tout cela pêlemêle fumant et odorant, et s'entourant de dix-sept saucières où étaient les dix-sept sauces préconisées par Taillevant, c'est-à-dire les sauces cameline, jance à l'eau bénite, saupiquet, mostechan, galan-
Une, à l'alose, à madame, au moult, à l'ail-au-lait, dodine, froide, poitevine, râpée, robert, rouge et verte
Claude et son père ne cessaient de s'exclamer, ils se regardaient, ébahis ; ils regardaient M. de Rencscure et se demandaient s'il n'avait pas été atteint d'une brusque démence. Et les plats arrivaient toujours; des entremets fabuleux, des salades ahurissantes, des pâtés fantastiques venaient encombrer la table. Il y avait du sanglier aux marrons, des fleurs de lys en gelée, des poussins au vinaigre, des salades de houblon, des baudriers de pommes, des étriers de pruneaux, des tartes angoulousées de la crème au romarin. Il y eut un cerinlii pignolat surtout, un mets composé avec les fruits du pin parasol et dont M. de Renescure prit quatre fois, parce que Duguesclin en raffolait..
Les vins, que des sommelliers attentifs versaient dans des coupes dorées comme des ciboires, portaient les noms des crus fameux au moyen âge : le vin d'Auxerre, le vin de Saint-Pourçain. le vin de m
(-anteperdrix, d'autres, topaziens ou rubescents, qui avaient d'étranges goûts, qui sentaient le safran, la muscade, le clou de girofle, toutes sortes d'épices enflammant le gosier.
Claude ne mangeait presque rien, elle n'osciil pas boire. Malgré les exhortations de M. de Renescure, elle touchait à peine aux plats. Elle s'excusait, (lisant qu'elle n'avait pas un estomac du ; xv^ siècle.
D'ailleurs la façon de manger l'intimidait. Il y
avait bien eu quelques cuillers pour les trois soupes, mais il n'y avait pas eu de fourchettes. On mangeait avec ses doigts sous Charles VII. Claude voulut réclamer des fourchettes; mais le cathédralier refusa de lui en donner. D'où sortait-elle donc ? Où avait-elle vu qu'on employât des fourchettes pour manger les rôtis et les sauces? Pour le fromage, oui; pour les poires, oui; on se servait des fourchettes en 1430. Mais au dessert seulement. Et en etiet, on lui en apporta une pour les fruits, une sorte de fourchette courte et à deux branches, qu'elle eut la permission d'utiliser aussi pour piquer des grillades de fromage sau[) :)udréesde canelie.
M. de Renescure s'essuyait gothiquement les doigts sur son pourpoint fleurdclysé. (Juant à Beruadières, ayant sorti un mouchoir de sa poche, entre le troisième et le quatrième service, il fut apostrophé de façon véhémente. D'où sortait-il, celui-là aussi ? On ne se mouchait pas comme ça au xv^ siècle ! Quel Bourguignon ! En voilà un malpropre !
Un pétard, qu'on entendit éclater dans la rue voisine, incita Claude à parler du 14 Juillet, qu'on devait fêter à Beauvais, comme ailleurs, ce jour-là. Mais le cathédralier la semonça fortement pour cet anachronisme. Le 14 Juillet ? Qu'était cela ? En quel concile avait-on décrété cette fête? Il ne fallait parler que des événements de 1430, ne penser qu'aux choses qui pouvaient intéresser le monde en 1430. Et, pour donner l'exemple, M. de Renescure rapp triait les derniers commérages qui avaient couru
sur Agnès Sorel, confiait à ses convives que la pierre philosophale était trouvée décidément, que Jacques Cœur, l'argentier du roi, avait lâpoiirpre, et que Taffaire, la fameuse affaire de l'antipape Charles VIII, menaçait de mettre la chrélienté à feu et à sang.
— Ho 1 ho ! les Anglois peut-être ! Sus ! sus ! criat-il tout à coup, au bruit de nouveaux pétards que des gamins devaient Lirer devant la maison.
Et il alla prendre une pique dans un coin pour chasser les Anglois.
Claude et son père s'amusaient fort. Eux aussi se levaient pour chasser les Anglois.
M. de Renescure brandissait sa pique, s'élançait, annonçait, com me J eanne d'Arc, qu'il allait faire une bouillie des « goddems ». Puis, étant allé jusqu'au cloître, il revint, disant qu'il s'était trompé, que ce devait être quelque élève de Nicolas Flamel qui faisait dans la ville des expériences de nouvelles bombardes.
Et il posa la pique près du dressoir.
Mais il y eut une nouvelle alerte à la nuit tombante. Des cris étaient venus de la rue : les gamins voyaient passer quelque ballon sans doute. M. de Renescure se releva et dit :
— Ce est Cauchon! Ce doibt estre l'evesque Cauchon ! Ah ! Satanas ! sus, sus à Cauchon !
Et il proposa d'aller faire une manifestation devant l'évêché, devant ce palais de Beauvais aux deux tours jumelles où demeurait « l'ord Cauchon, l'evesque vendu aux Anglois, qui vouloyent faire rostir Jehanne la Pucelle »»
— Sus ! SUS à Cauchon ! A la hart ! criait-il, très convaincu.
Claude et Bernadières trouvaient l'idée fort « esmerveillable ». Eux aussi voulurent conspuer Cauchon. Ils partirent, traversèrent le cloître en belle humeur, ramassèrent des pierres pour les jeter dans les carreaux de Cauchon. Mais M. de Renescure pensa qu'il pourrait leur arriver des désagréments s'ils allaient, sous ce costume-là jeter des pierres à l'ancien évêché de Cauchon, qui était présentement le palais de justice, et il jugea prudent de ne pas pousser plus loin cette manifestation un peu tardive.
Du reste, il se rappela que Cauchon n'était plus à Beauvais en 1430. 11 ctait à Rouen et faisait sa cour aux Anglais pour obtenir le siège archiépiscopal de cette ville.
— Mais s'il touche à un cheveu de Jeanne d'Arc î... menaca-t-il en montrant le poing à l'ancien évèché.
Il pria ses hôtes de rentrer vite pour achever de souper, car un de ses amis, nommé Alain Chartier, — un poète d'avenir, croyait-il, — devait venir lire ses dernières compositions, avant le drageoir et les épices. Bernadières et sa fille, moins excités contre Cauchon, rentrèrent dans la salle des festins, où les douze porte-torches, immobiles comme des cariatides, levaient haut leurs flammes de couleur.
Claude ne pouvait plus ni manger ni boire; elle n'avait fait que toucher aux mets et aux boissons ; mais elle avait cependant l'horreur de toute cette viande accumulée, comme si elle s'était rassasiée pour trois jours. Quelques gorgées de vin lui avaient
tourné la tête ; elle sentait venir une demi-ébriété.
Quant à Bernadières, il la sentait entièrement l'ébriété ; II zigzagua un peu, dans la salle jonchée de verdure, pour regagner son escabeau.
Et les extravagances recommencèrent : les gibiers les plus bizarres, les confitures les plus inattendues défilèreutdevant les trois convives. Claude ne s'étonnait plus de rien. Les murs se seraient transformés en remparts de jambons, les pavés en foies gras, les escabeaux en saucisses, les valets en nougat, qu'elle aurait trouvé la chose toute naturelle. Elle croyait vivre dans les irréalités, les sortilèges, les féeries les plus abracadabrantes.
Et ce fut vraiment une féerie qui clôtura le repas, après les fruits confits à form^ de volatiles ou d'écussons, et les vins aromatisés bus en des coupes incrustées de pierres. Un bruit de tonnerre se fit entendre sur la tête des convives, le plafond factice, qui était en carton couleur de ciel, s'ouvrit dans un nuage de fumée, des éclairs sillonnèrent la salle obscurcie, et cet orage artificiel, monté par les machinistes du théâtre, se termina par une grcle de dragées qui dura deux minutes.
Ce divertissement, imité d'un repas célèbre qui eut lieu au xv" siècle à la cour de Bourgogne, acheva d'estomirer la jolie Rémoise. Elle poussa des cris d'enthousiasme, se leva, tendit les mains pour recevoir la grêle miraculeuse, et un sourire indéfini éclaira son visage, des halètements de plaisir soulevèrent sa gorge en fieur que les ganses d'or avaient peine à retenir dans leurs cercles jumeaux. Le cathé-
dralier était radieux. Il sentit le moment propice. Il remplit de vin aromatisé la coupe de M. Bernadières, puis força le bonhomme de boire à la santé de Charles VII, le très chrétien roy du Lys!
Bernadières but docilement; il n'avait pas besoin décela; il titubait déjà dans sa robe déchiquetée de sergent darmes. En peu de temps, il fut rouge comme un coq.
— Ha! la pourpre! ce est la pourpre! clama M. de Renescure, faisant allusion à lune des maladies les plus redoutées du moyen âge.
Et il ordonna de porter le bonhomme dans sa chambre.
Celui-ci se laissa faire. Il éprouvait quelque malaise d'ailleurs et n'était pas fâché d'aller s'étendre sur un lit. 11 avait la bouche pâteuse, il continuait à menacer Cauchon. et prenait même sa masse d'armes pour l'assommer.
Claude voulut le suivre. Elle était inquiète. Mais M. de Renescure la rassura : ce ne serait rien ; doux heures de sommeil et papa Bernadières ne voudrait plus tuer le moindre évèque. Elle s'en doutait du reste. Elle se rassit, attendant le poète Alain Chartier, qu'on devait lui présenter d'un moment à l'autre.
Mais M. de Renescure fit un signe aux porte-torches qui se retirèrent. Il ouvrit une porte exiguë, à côté du dressoir, et pria la jeune fille d'attendre Alain Chartier dans cet endroit. Elle se leva lentement, fit quelques pas dans cette pièce inconnue. Sur le seuil, elle hésita... Entrer seule là-dedans, à
cette heure de nuit, avec ce vieux fou de M. de Renescure, cela Tépouvantait un peu...
Mais la main du cathédralier Tentraînait, frémissante. Elle suivit, n'osant trop refuser une faveur aussi mince à un homme qui venait de donner pour elle une lète si extraordinaire.
Il n'y avait pas de porte-torches dans cette pièce, il n'y avait personne. Une faible clarté venait d'une lampe gothique en bronze, dont le pied était soutenu par un héraut portant cette devise : Aliis ardeo : Pour d'autres je brûle.
Dès qu'il fut dans cette pièce, le maître de la maison ferma la porte, reprit les mains de Claude et fléchit galamment un genou devant elle.
— Ètes-vous contente de la soirée que je vous ai fait passer? demanda-t-il en langage parfaitement moderne.
Elle crut cependant que cétait là une aimable manière définir un dincrau xv« siècle, et répondit, sans attribuer d'autre importance à ses paroles :
— Mais oui, très contente! Que de folies pour un soir!
— On ne saurait en faire trop pour vous, ma belle amie ! déclara-t-il en l'attirant de ses mains impérieuses.
(Uaude recula. Ceci lui paraissait peu gothique.
— Bonne nuit! souhaita t-elle en se dirigeant vers la porte. Vous me présenterez Alain Chartier une autre fois.
Mais il la retint; il saisit le voile blanc qui tombait de son bonnet à la syrienne.
— Claude, Claude ! murmura-t-il d'une voix suppliante, d'une voix que la jeune fille ne lui connaissait pas. Restez! oh! restez, je vous en prie! Accordez-moi quelques minutes! J'aurais tant de choses à vous dire ce soir!
— Quoi donc? demanda-t-elle, en se retournant à demi.
Il vit la gorge, la gorge en fleur qui palpitait audessus de la ganse d'or.
— Quoi? s'écria-t-il dans un éclat de passion. Vous ne le sentez donc pas, ce que j'ai à vous dire? Vous ne l'avez donc pas deviné, depuis quatre mois que nous vivons l'un près de l'autre? J'ai à vous dire que je vous aime, que je vous aime éperdument, et qu'il faut m'aimer un peu si vous ne voulez pas que je sois malheureux toute ma vie.
Elle avait reculé de nouveau, elle avait posé sur lui un regard plein de stupeur.
— Oh! Monsieur de Renescure! balbutia-t-elle en rougissant. Que dites-vous là?
— Ce que je dis là? Ce que j'ai envie de vous dire depuis que je vous connais, ce que je voulais vous dire àReims, à Paris, à Rouenetpartout! ce que voudraient vous dire peut-être tous ceux qui vous ont vue, tous ceux qui savent comme vous êtes belle et bonne. Oh! belle: vous l'êtes de plus en plus, mon amour! Mais bonne : le serez-vous?
Il s'était remis à genoux, il avait gardé les mains malgré leur essai de résistance, et il écrasait ses lèvres sur ces mains, fiévreusement, comme un alïamé sur un fruit mùr. ■ ■ "
174 LA VIEUîjE douke
— Le serez-vous, bonne? continuai L-iL les yeux pleins de rayons, en s'approchant peu à peu. Le serez-vous, Claude? Oh! je vous en prie, ayez pitié: Je vous aime tant! je vous aimerai tant toujours!... Claude, nia jolie Claude, ma princesse de la cour de Bourgogne!... Elles n'étaient pas si rebelles, à lacour de Bourgogne, les princesses que l'on fêtait comme vous m'avez permis de vous fêter ce soir!...
— Ah! pardon! protesta Claude. Je n'aurais pas permis, si j'avais su...
— Ne dites pas cela ;vous me fendez le cœur !Moi. qui me figurais que vous m'aimiez un peu!... Il faut m'aimer un peu, voyons! il faut avoir pitié d'un pauvre homme qui donnerait sa vie pour vous.
— Oh ! votre vie !... Celle du xv« siècle peut-être?
— Celle d'à présent, mon amour! Toute celle d à présent! Je vous l'ai donnée depuis quatre mois, depuis que je vous ai vue. Je n'ai pas vécu un seul jour, une seule heure peut-être, sans penser à vous, sans faire des vœux de bonheur pour vous, ma Claude, ma jolie porte-bannière, ma Vierge Dorée! Vous ne savez pas pourquoi je vous ai aimée d'abord ? C'est parce que vous ressembliez à une statue de la cathédrale d'Amiens, à une statue qu'on appelle la Vierge Dorée. Oh! j'avais tort, vous êtes cent fois plus belle, cent fois plus digne d'adoration! Et je vous adore, je vous adorerai toute ma vie, si vous le voulez bien. Vous le sentez, n'est-ce pas? vous le sentez, combien je vous aime?
~ Et quand je le sentirais?
LA VIKRGE DOREE 175
— Oh! et VOUS oseriez me repousser après l'avoir senti? Vous auriez la cruauté de ne pas accorder une heure d'amour à l'homme qui est prêt à vous aimer jusqu'à sa mort ?
— Si je ne vous aime pas, moi?
— Claude!
— Je vous demande pardon, Monsieur de Renescure! Je ne voudrais pas vous faire de la peine, dit la jeune fille d'une voix plus tendre ! Oh! non, Dieu le sait que je ne voudrais pas vous faire de la peine; mais je ne peux pourtant pas... je ne peux pas vous laisser croire...
— Si, si! laissez -moi croire! supplia-t-il eu l'attirant d'un geste plus désespéré. Oue deviendrais-je si je ne croyais pas? Vous êtes si belle, si affolante! Aimez-moi un peu, rien qu'un peu, rien qu'un soir si vous voulez. Mais aimez-moi!
— Oh! fit Claude, avec un mouvement d'horreur. Vous ne savez plus ce que vous dites!
— Pardon! c'est vrai! Je vous ai offensée peutctre! mais il ne faut pas m'en vouloir ; ce n'est pas ma faute si vous êtes si jolie, si vous faites délirer les gens, si vous leur faites tout oublier. Moi j'oublie tout, je brave tout. Je passerais à travers du feu, à travers du sang pour aller à vous. Oh! ne soyez pas Implacable! Écoutez-moi! Dieu lui-même écoute peux qui le prient assez. Je vais tant vous prier, Claude ! ma belle Claude ! 11 faudra quevous m'exauciez! 11 le faudra, ou je mourrai, je vous le jure!
— Taisez-vous ! laissez-moi repartir!
— Non ! Je ne veux pas.
176 LA VIERGE DOPEE
— Faut-il que j'appelle? demanda la jeune fille avec un regard haineux.
— Oh! vous êtes donc méchante? dit M. de Renescure en se traînant à ses pieds. Vous dont le sourire a Tair si bon, vous êtes donc méchante? Ne partez pas, écoutez-moi ! Que faut-il donc que je vous dise? Savez-vous tout ce que j'ai fait pour vous, pour voire père ?
— Je le sais, Monsieur! répondit Claude avec une rougeur subite. Mais je ne supposais pas...
— Pardon, pardon encore! J'ai tort, je le reconnais. Oubliez cela aussi. Mais ne me repoussez plus, laissez vous aimer? Je serais si heureux ! Seriez-vous donc si malheureuse? Je vous rendrais la vie si belle, vous seriez si enviée! Tous vos désirs deviendraient des ordres. Je ne vous refuserais rien. Tout ce qu'unefemme peut souhaiter, vous l'auriez immédiatement. Tout, ma Claude!... Je t'aime tant, moi! je t'aime tant!...
— Oh! vous êtes fou!
— Oui, fou de toi!
' — Adieu! dit-elle en fuyant vers la porte.
Il la rattrapa, ill'enferma dans ses bras robustes.
— Ah! mais quelle femme êtes-vous donc? dem;inda-t-il bouleversé.
— Une femme honnête, Monsieur de Renescure, et qui ne souffrira plus qu'on lui parle comme vous faites. C'est un guet-apens! c'est ignoble!
Elle s'était dégagée, méprisante, prête à crier au secours. Alors, il la laissa; mais, comme elle allait partir, il sentit un frisson dans toute sa chair, cette
fermentation soudaine qui pousse un homme aux irréparables folies.
— Mademoiselle, appela-t-il d'une voix craintive, Mademoiselle Claude... je vous aime bien, moi! et je suis prêt à tout, entendez-vous, à tout pour que vous m'aimiez aussi. Vous vous êtes méprise, tantôt, si vous avez vu quelque intention blessante dans mes paroles. Je vous estime, je vous respecte, et, si vous le voulez, vous serez ma femme.
Elle se retourna; elle fixa sur lui ses grands yeux noirs.
— Votre femme? demanda-t-elle, surprise.
— Oui, ma femme. Je vous épouserai à la mairie et à l'autel, je vous le promets, je vous le jure. Dites un mot, et, demain, je vous demande en mariage à votre père.
La jeune fille semblait interdite. Elle ne s'attendait pas à une telle proposition. Elle ne doutait pas de la sincérité de M. de Renescure en ce moment. Tout en lui, son regard, son attitude, sa voix, exprimait le plus violent amour, la plus complète loyauté. Sa femme! devenir sa femme! avoir des millions, des diamants, un hôtel, une voiture! avoir tous les succès, avoir tout ce qu'une jeune fille pauvre peut rêver sur la terre!... Elle ferma les yeux; sa poitrine palpita, plus émue.
M. de Renescure s'aperçut de ce trouble, et cela lui rendit du courage. Il se rapprocha, parla de nouveau, redoubla de persuasion, fit le suprême effort pour achever la conquête; son corps et son âme, étroitementligués,recommencèrentrassaut d'amour
afin de s'assurer à jamais la possession de cette jeune fille, de cette fleur de chair dont le parfum mettait la raison en déroute. En ce moment, il fut peut-être beau, il dut paraître jeune. Il reprit Claude par les mains, puis s'approcha, les yeux étoiles d'espérance.
— Dites oui! murmura-t-il! Dites oui ; et c'est le ciel c'est le paradis qui tombe sur moi, sur vous! Car vous serez heureuse, je le veux ! Dites oui, ma Claude, ma femme, ma bien-aimée devant Dieu...
Il avançait de plus en plus, en prononçant ces paroles. 11 était tout près d'elle, ses yeux devant ses yeux, sa bouche brûlant sa bouche de son souffle.
Tout à coup, croyant l'avoir domptée, il l'attira passionnémeut, pour lui baiser les lèvres. Mais elle poussa un cri :
— Non! répondit-elle en se reprenant. Non, jamais ! Je ne vous aime pas; je ne vous aimerai pas; je ne peux pas être votre femme!
— Claude !
— Jamais!
— C'est votre dernier mot?
— Oui! Adieu!...
— Ah! démon! lança M. de Renescure.
Et, ne pouvant plus se contenir, ayant besoin de soulager ses nerfs, de tourner sa fureur contre quelque chose, il prit une Vierge d ivoire, toute penchée sur l'Enfant-Jésus, et la brisa sur le pavé.
Puis il alla s'étendre sur une banquette et sanglota dans ses mains
Claude était sortie, efïrayée. Au bruit de cette scène, des domestiques accouraient, hagards, dans leurs costumes gothiques. Le cathédralier se ressaisit à leur vue. Il se releva et leur dit :
— Renvoyez les jongleurs; il n'y aura plus rien, ce soir. Mes hôtes sont souffrants. Allez!
Il sortit et se dirigea vers le cloître pour prendre l'air.
Il chancelait comme un homme ivre. Son cœur semblait vide entre ses poumons.
Au bout de la galerie, il aperçut le voile blanc du bonnet à la syrienne qui s'enfuyait, frôlant les colonnes sombres. Claude rentrait dans sa chambre. Il ne la suivit pas. 11 fit même semblant de ne pas la voir. 11 passa la main sur son front, nerveusement, comme pour y prendre ses pensées, les briser sur le sol ainsi que la Vierge d'ivoire penchée sur l'Enfant- Jcsus; puis, relevant ses yeux, il regarda la cathédrale là haut, le cœur gigantesque de Saint-Pierre, qui se détachait, comme le squelette d'un mammouth noir, sur l'émail vert du crépuscule.
Le lendemain de la fête gothique, M. et M''® Bcrnadières s'en retournèrent à Paris. Le cathédralier les accompagna jusqu'à la gare. 11 ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé la veille. Il avait repris toute sa dignité, tout son calme, et il s'acquittait avec une parfaite correction de ses devoirs envers ses hôtes.
Claude put croire qu'elle n'avait fait qu'un rêve extravagant, après la plus extravagante des soirées.
Mais elle aurait eu tort de s'imaginer que M. de Renescure était dans le même état d'esprit. Lui ne croyait pas du tout avoir fait un rêve; il se souvenait très bien et il avait le cœur dolent dans sa poitrine comme si l'épieu de trente Sarrasins sy était enfoncé.
Il resta deux jours à Beauvais pour mettre un peu d'ordre dans sa maison, puis il se demanda ce qu'il allait faire. Il ne songea pas un instant à rentrer chez lui, dans son hôtel du quai de la Tournelle. 11 aurait pu retrouver Claude à Paris, et celle-là il se jurait bien de ne plus la revoir.
Il n'hésita pas longtemps; il partit pour Amiens.
C'était son habitude d'aller demander à la cathédrale d'Amiens des consolations pour toutes ses grandes douleurs.
L'étonnante basilique de Robert de Luzarches, celle qu'il faudrait peut-être placer à la tête de toutes les cathédrales, si l'on pouvait faire un concours de monuments, avait toujours eu les préférences de M. de Renescure. "Quoique la nef déparée lui parut trop blanche, quoique les fenêtres veuves de leurs vitraux laissassent tomber une lumière trop crue, destructrice de mystère et de loi, il l'admirait plus que tout au monde. Quand il était à Reims, à Rouen, à Chartres ou à Rourges,il déclarait généralement incomparable l'église qu'il avait alors sous les yeux; mais, quand il n'en voyait aucune, c'était Notre-Dame d'Amiens qu'il estimait supérieure à toutes.
Il resta quatre jours auprès d'elle à contempler la nef si hardie, si lumineuse, mère de toutes les nefs gothiques; il étudia les voûtes, prit des notes sur les arcs-boutants, dressa même un devis d'achèvement de la façade afin de rétablir le porche du projet primitif, afin d'avancer tout le frontispice de quelques mètres et de reconstruire ces malheureuses tours sur plan carré au lieu de les laisser si lamentablement barlongues.
— Je te referai droite, va, ma vieille bossue ! disait-il à Notre-Dame d'Amiens, chaque fois qu il regardait la façade.
Il était content de lui. Le souvenir de Claude no
^f^Z LA VIERGE DOREE
le tourmentait pas trop. Cependant, il alla peu voir le portail méridional de la cathédrale, celui dont la Vierge Dorée ornait le trumeau. Cette statue, jadis si chère, lui devenait odieuse. Il l'évita le plus possible, il tenait à oublier ce que ce bloc de pierre lui rappelait si cruellement. 11 l'oublierait, c'était sûr. Pour hâter la délivrance, il alla passer quinze jours en Angleterre.
Il tenait en grande estime les cathédrales anglaises. Leurs vastes dimensions et surtout le double transept qu'elles ont pour la plupart, l'avaient singulièrement séduit. Il ne leur reprochait quune chose : le peu d'élévation des voûtes. En général, les cathédrales anglaises sont basses. L'on dirait que Dieu a rapetissé en passant la Manche. Au lieu des quarante-trois mètres d'Amiens, des quarante-huit de Beauvais, les belles cathédrales d'Angleterre n'ont pas plus de vingt-cinq mètres de hauteur sous voûte, en moyenne, et ce manque d'élan vers le ciel leur donne une déplorable expression de bour geoises.
Néanmoins, M. de Renescure passa de savoureuses journées à Cantorbéry, Salisbury, York, Lincoln. 11 revint en France au mois d'août. Mais il s'aperçut, à sa grande déception, quil était loin d'avoir oublié la Vierge Dorée en route ! A mesure qu il se rapprochait de Paris, son cœur devenait plus lourd.
Allait- il donc s'affoler encore pour elle? Étail-il intoxiqué à ce point par cette jeune fille qu'il ne pût jamais guérir, qu'il ne pût jamais la reléguer dans les oubliettes de son cerveau, là où étaient
tombées tant d'autres aussi belles, aussi désirables?
— Oui, mais les autres ne l'avaient pas envoyé promener. On n'oublie pas facilement les femmes par qui l'on fut dédaigné. Celles-là, il faut souvent les aimer toute la vie.
En rentrant chez lui, quai de la Tournelle, M. de Renescure fit une trouvaille agréable. Dans le paquet de lettres arrivées pendant son absence, il aperçut deux cartes cornées de M"^ Claude Bernadières, puis un billet d'elle qui l'invitait à dîner pour le jeudi suivant.
— Eh ! on a l'air de se repentir ! pensa le cathédralier avec un sourire de satisfaction,
11 sonna son valet de chambre :
— Dis-moi, Maclou; M"'' Bernadières est venue ces jours-ci ?
— Oui, Monsieur.
— Deux fois?
— Oui, Monsieur.
— Avec son père?
— Oui, avec son père, la première fois.
— Et la seconde ?
— .Je crois que Mademoiselle était seule.
M. de Renescure sentit des picotements sur ses mains comme si la mousse du plaisir avait fusé par ses pores.
— C'est bien, va ! dit-il au domestique.
Et il approcha les deux cartes de ses narines pour tâcher de retrouver quelques particules subtiles de Claude, le parfum de ses doigts tendres, de sa gorge
en fleur près de qui peut-être ces cartes avaient reposé un instant.
— Il n'y a pas moyen ! maugréa-t-il en rejetant les deux morceaux de bristol. Il n'y a pas moyen de guérir avec celle-là. Je suis pincé pour de bon.
Cependant il fut héroïque. 11 écrivit à M"® Bernadières et lui annonça que ses occupations nombreuses Tempêchaient, à son grand regret, d'accepter l'aimable invitation à dîner qu'elle avait bien voulu lui faire parvenir. Et il cacheta l'enveloppe d'une langue énergique.
— Pourvu qu'elle me réinvite ! se dit-il après avoir donné la réponse à Maclou. Eh ! ce ne serait pas drôle si elle me plantait là.
Mais ces alarmes étaient vaines. M. et M"® Bernadièresse présentèrent chez lui, le dimanche suivant, à deux heures. Et les yeux de Claude n'eurent pas précisément des lueurs hostiles ce jour-là. C'étaient des feux très doux qui filtraient à travers les sourcils de la belle indolente. Elle se repentait, c'était visible, elle venait faire amende honorable. Ces lèvres savoureuses, qui avaient exprimé tant de dédain, le soir de Beauvais, semblaient demander pardon, ce dimanche ; il y avait des excuses roses dans le sourire qui émanait d'elles, et M. de Rcnescure n'était pas homme sans doute à user long temps de représailles.
11 indiqua un fauteuil à la jolie Rémoise, posa un coussin de vieux gènes devant ses pieds, et demanda des nouvelles de nos ministres à M. Ecrnadières.
Eh I il ne savait plus trop, le brave M. Berna-
LA VIEr.GE DOREE 185
dières, ce que devenaient nos ministres. Il n'avait pas eu souvent le courage de parcourir les gazettes, ces temps derniers.
Ce désintéressement des affaires de l'État surprit fort M. de Renescure qui en demanda aussitôt la raison.
Le père de Claude parut gêné. Il regarda le tapis, avala sa salive, puis fit claquer ses lèvres, ce qui révélait en lui l'intention d'entreprendre un discours. Il commença :
— Il y a bien longtemps que... Vous étiez donc en voyage pour que... pour qu'on ait eu si rarement le plaisir, au bureau...
— Oui, cher ami, j'ai fait un voyage.
— C'est ce que j'ai appris. Eh bien, vous savez, pour l'intérêt de votre... pour que les affaires... il ne faudrait pas... Ah ! ma foi, non !
— Quoi donc, cher Monsieur Bernadières ? Qu'estce qu'il ne faudrait pas ?
— 11 ne faudrait pas vous en aller. 11 se passe des choses à la... au bureau, quand vous n'y êtes pas...
— Ah!
— Je me garderais bien de dénoncer... Je ne me permettrais pas davantage... Mais enfin, votre directeur entre autres, je lui garde...
— Un chien de votre chienne ?
— Oh ! oui !
— Que vous a-t-il donc fait, mon directeur ?
— Ce qu'il m'a fait? Ah ! l'animal !...
Et tandis que M"^ Claude, un peu rouge, feuillelait, devant une table, un livre d'heures imprimé
sur vélin pour Henri III « esleu de Poulongne », M. Bernadières se soulagea de ce qu'il avait s ir le cœur. Ah ! il en avait à dire, et de roides ! Il était si indigné que le mot juste lui arrivait beaucoup plus facilement qu'à l'ordinaire, et que les heu, les machin, les comment dirais-Je, furent très rares.
Voilà ce qui se passait : on n'avait pas d'égards pour lui au bureau. Les employés lui jouaient toutes sortes de tours. Le directeur lui-même avait ricané derrière son dos deux ou trois fois. On voulait le tourner en dérision, l'obliger à partir, c'était clair. Ah ! non ! ça ne marchait pas du tout et l'on voyait bien que M. de Renescure ne mettait plus les pieds à VAulo. On ne se permettrait pas, s'il revenait à VAuto, de traiter ses protégés de cette manière.
Le bonhomme suait à conter ses déboires. Claude feignait vainement de ne rien enten».1ie. Elle devenait de plus en plus rouge, en se plongeant dans l'examen d'une boîte à hosties du xvi" siècle, posée à côté du livre d'heures de 1' « esleu de Poulongne».
M. de Renescure n'écouta pas les plaintes de son sous-directeur d'une oreille indifférente. Il comprit bien des choses alors: il comprit que, si M"" Claude était venue lui faire des visites, ce ne devait pas être uniquement pour réparer ses torts de Beauvais; elle venait plutôt demander aide et protection pour son père. Il y avait moins d'amour que de diplomatie dans ces sourires fallacieux. Ah ! la petite intrigante !
Cette découverte refroidit légèrement le cathédralier. Il fut d'une correction glaciale et promit de passer à VAulo.
Il y passa bientôt, en effet; mais il n'essaya pas du tout de plaider pour le bonhomme. Il ne pratiquait pas tous les jours la grandeur dïime. D'ailleurs, rendre le bien pour le mal lui paraissait quelquefois une politique d'imbécile. Tant mieux si Bernadières avait des désagréments ; sa fille comprendrait peut-être ce qu'il fallait faire pour y mettre un terme.
11 attendit avec confiance.
La situation ne saméliora pas aux bureaux de VAuto. Les employés avaient senti que le sous-directeur était lâché par M. de Renescure, et ils devenaient féroces pour lui. On lui faisait toute sorte de misères; on l'appelait « Monsieur comment dirais-je », on profitait de ses moindres erreurs dans le service — et le pauvre homme en commettait quelques-unes — pour le menacer des foudres delà direction. Le caissier ne le saluait plus. Des mécaniciens sournois lui demandaient des nouvelles de sa fille. La place devenait intenable. Ah! s'il avait eu seulement cinq mille francs de rente!
Il confiait ses malheurs à Claude, tristement, avec des ébauches de larmes dans ses yeux ternis, et il s'étonnait devant elle de cette disgrâce inattendue.
— Qu'est-ce que nous lui avons fait? Est-ce que tu l'aurais?... Est-ce qu'à Beauvais pendant ce... cette fête?... Ahl il doit y avoir quelque chose! Nous l'aurons froissé. Tu sais qu'il est... heu... très susceptible ?
Claude savait bien ce qu'il y avait. Mais elle n'en
188 l'A VIERGE DOREE
pouvait rien dire. Et une aversion profonde lui venait pour ce despote, pour ce goujat, qui se vengeait sur le père des échecs que lui avait infligés la fille.
Cependant, elle avait consenti, deux fois, à une démarche auprès de M. de Renescure pour essayer de le désarmer. L'avenir semblait si noir si cet homme ne s'intéressait plus à eux! Comme elle se repentait d'avoir quitté Reims! N'aurait-elle pas dû deviner où ce maniaque voulait en venir?
Oui, sans doute, il avait parlé de mariage le soir de Beauvais, il était allé jusque-là dans sa rage d'amoureux éconduit, et certes, il fallait lui savoir gré de ces belles intentions. Mais si elle ne l'aimait pas? Elle ne pouvait pourtant pas épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle n'aimerait jamais, un quinquagénaire, un fou qui ne lui inspirait que de l'horreur.
Un soir, M. Bernadières parut plus cassé que de coutume en rentrant chez lui. D'un air las, il raconta ses déboires nouveaux: on ne lui donnait plus rien à faire à VAuto, sous prétexte d'incapacité. Dans ces derniers temps on consentait encore à lui confier le courrier de l'Angleterre, mais on venait de le lui retirer à cause d'une boulette qu'il avait commise avec un correspondant de Liverpool. On lui conseillait de lire sou journal ou d'aller compter les cyclistes à la porte Maillot.
Et ces doléances du brave Bernadières furent suivies de l'habituelle exclamation :
— Mais qu'est-ce que nous lui avons fait à Mon-
sieur... chose, pour que... pour qu'il nous abandonne comme ça? Qu'est-ce que nous lui avons fait? Il semblait avoir tant de... tant de bonté pour nous, dans les premiers temps! 11 semblait si bien disposé!... L'as-tu invité pour un de ces jeudis?
— Non! répondit Claude sèchement.
— Pourquoi?
— Je ne veux plus l'inviter.
— Tu as tort. Il n'y a que lui qui puisse... Il n'aurait qu'à dire un mot!... Ah! tiens! ce doit être à Beauvais. Avoue que c'est à Beauvais que tu l'as... que tu l'as...
— C'est possible.
— Ah ! fit Bernadières en considérant sa fille de ses prunelles mornes, je le pensais bien qu'il y avait quelque chose, que des raisons... graves...
— Oui, papa, des raisons très graves, avoua Claude. Et, si tu voulais me croire, tu -donnerais ta démission tout de suite.
— Ma démission? murmura le bonhomme avec l3 frisson de la petite mort dans le dos. M. de Renescure a donc été bien... bien...
— Malhonnête? Mon Dieu ça dépend. 11 y a mis les formes.
— Il est... il a un faible pour toi, tu sais?
— Je n'en doute pas.
— Eh bien?
— Si je le déteste, moi?
— Pourquoi le détestes-tu? II ne faut pasi il ne faut détester personne; lui, surtout! Et tiens, si tu étais un peu...
— Adroite?
— Oui ; eh bien ! je gage que tu pourrais peu à p u, de la façon la plus. . .par des moyens très honorables. . .
— Je sais, je sais!...
— Qu'est-ce que tu sais?
— Qu'il m'épouserait.
— Es-tu sûre?
— Comment donc? Il me l'a proposé lui-même!
— Le mariage ? s'exclama Bernadières, — et sa tète se releva comme sous un coup de fouet, ses yeux se rallumèrent comme si un rayon de jeunesse lui avait traversé le cerveau. — Le mariage? 11 ta offert le mariage?
— Oui, eh bien!
— Et tu as refusé?
— Oui, j'ai refusé.
— Sotte! clama M. Bernadières.
Et ce mot fut lancé violemment, avec une fougue insolite qui fit siffler la lettre initiale comine u:i jet de vapeur.
— Refuser un parti comme ça 1 reprit le bonhomme en gesticulant comme un fébrile. Douze millions! Oui, douze millions, il les a! Et il en aura vingtquatre avant dix ans ! Sa maison est lune des plus importantes de Paris, son nom est 1 un des plus... Il n'y en a pas quinze comme ça en France! L'n de Renescure a été... chose sous Louis XIII. Parfaitement. Et tu as refusé! IMais des filles de ministres, des filles d'ambassadeurs l'épouseraient encore, tu sais, s'il voulait se donner la peine. Et toi, toi... Ah! tiens! tu n'aimes pas ton père!
— Oh! si je faime! protesta Claude en nouant ses bras tendres au cou du bonhomme. Mais si je ne Faime pas, lui? Si je l'ai en horreur?
— Pourquoi l'as-tu en horreur? Il n'est pas si mal que ça. Tu ne las pas bien regardé. 11 est... il a lœil... puis sa tournure... Et pas si vieux après tout. Quarante-huit, cinquante ans tout au plus... Mon âge... Et peut-être mieux conservé que moi!,..
— Oh! papa!
— Si, si!... Regarde-le bien. Tu le regarderas jeudi soir. Invite-le pour jeudi soir... Tu ne veux pas? Vrai, tu ne veux pas, Claude?
Comment refuser? comment dire non à ce pauvre père qui semblait redevenir vert et retrouver sa santé en pensant au bonheur possible, à la tranquillité de ses vieux jours?
Elle céda; elle voulut bien inviter M. de Renescure pour le jeudi suivant. Elle était aussi indolente au moral qu'au physique; et son esprit, pas plus que son corps, ne semblait pouvoir soutenir de longues luttes.
— î\Iais je bouderai tout de même, tu sais? annonça-t-elle en prenant le porte-plume pour écrire à M. de Renescure. Je ne prononcerai pas un mot!
— Bon, bon, écris toujours ! dit M. Bernadières en s'essuyant le front. Ça s'arrangera tout seul.
Puis, faisant vivement demi-tour :
— Ah! tu donneras, tu tâcheras de préparer... tu sais bien? ce... chose dont il a pris quatre fois chez lui. un gn... un gna...
— Un pignolat?
— C'est ça! il adore le pignolat.
— Mais je ne saurai pas faire ça !
— Mais si, mais si!
Et, fatigué d'avoir dit tant de paroles, d'avoir fait tantde mouvements, M. Bernadières alla s'écrouler dans un fauteuil où il ne tarda pas à somnoler.
L'invitation partit ce soir même. Et le cathedra lier l'accepta cette fois.
Il arriva, guilleret, le jour dit, à sept heures trois quarts.
Il mangea du pignolat de Claude; il le déclara même exquis, quoique, au fond, il fût plutôt raté.
Après le diner, M. Bernadières demanda la permission d'aller fumer un cigare sur le balcon, et il en fuma deux, ce dont M. de Renescure ne se plaignit pas.
Claude, par exemple, ne lui en sut aucun gré. Elle ne tarda pas à le rejoindre sur le balcon, pour mettre fin aux entreprises du cathédralier, qui redevenait lyrique.
Et le cathédralier dut s"en retourner, à onze heures, tout penaud, tout bredouille.
— La rouée ! sacra-t-il le long de la Seine. Si elle croit m'amadouer avec son pignolat !
Les affaires du sous-directeur nallèrent pas beaucoup mieux à l'Auto. L'hostilité des camarades ne faisait que s'accroître. Le digne homme comprit qu'il en était pour ses frais de cigares et il garda rancune à sa fille.
— Ah ! les enfants, pensa-t-il, quels... égoïstes! Il ne dit plus grand chose à la maison; il ne tint
plus Claude au courant des voyages ministériels. Lui-même, semblait-il, ne s'intéressait pas autant aux affaires de l'État. Il n'avait de goût pour rien. 11 n'alla pas voter aux élections de septembre. Et ça, c'était vraiment grave : s'il devenait un mauvais citoyen ?
Claude voyait bien tous ces découragements, toutes ces déchéances successives; elle se blâmait de n'avoir pas le courage de les faire cesser. Mais il lui suffisait d'évoquer l'image de M. de Renescure, de se représenter ces deux yeux démoniaques dont le feu l'avait effrayée le soir de la fête gothique, pour persister dans son refus, dans son horreur d'un tel mariage.
Cependant, M. Bernadières se prostrait de façon inquiétante; il ne retrouvait plus jamais de ces regains de jeunesse qui lui avaient permis, un matin, de prononcer des phrases de vingt mots, de gesticuler comme un félibre. Maintenant, il lui arrivait de bredouiller pour dire aux gens : « Comment vous portez-vous? )i II était obligé défaire deux ou trois haltes dans l'escalier pour monter à son cinquième étage. Et il se courbait, perdait même l'appétit. Un matin, il ne put achever son deuxième œuf à la coque. C était grave aussi. Il adorait les œufs à la coque, .ladis, au temps de sa folle jeunesse, il lui en fallait quelquefois trois.
Claude eut pitié alors; elle consentit à inviter de nouveau M. de Renescure. En apprenant cela, Bernadières fut ému. Il prit les mains de sa fille et lui sourit, de tout son visage fané.
loi LA VIEOGE DORÉE
— Tu as réfléchi, n'est-ce pas? balbutia-t-il. Tu as réfléchi que c'était... que du moment où il veut t'épouseï;... le bonheur, le bonheur de ta vie, de notre vie... Tu accepteras, cette fois?
Elle ne dit ni oui ni non ; elle se contenta de pleurer un peu, en baisant les joues ravinées de son père.
M. de Renescure ne refusa pas cette nouvelle invitation. Il vint, avec une demi-heure de retard, c'est vrai. Il ny eut pas de pignolat, mais le dîner fut très bien tout de môme. Bernadières eut de l'appétit, voire de l'entrain. Il put prononcer d'un bout à l'autre le nom de la reine Ranavalo, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps. Par intervalles, il jetait un regard éploré sur sa fille, un regard de bon chien malade : <- Tu voudras, pas? tout à 1 heure », signifiait ce regard.
Ce fut avec émotion, presque avec solennité, qu il souleva le couvercle de la boîte à cigares.
— La... fumée vous incommode, n est-ce pas? de manda-t-il à M. de Renescure, sans oser lever les yeux. Je vais sur le balcon.
Et il y alla, les oreilles pleines de bourdonnements, comme si quarante tambours passaient dans l'avenue.
Claude aussi avait de confus bourdonnements d'oreilles. Qu'allait-elle répondre à cet homme, ce soir, s'il lui tenait les mêmes propos qu'autrefois ? Où trouver la force de l'écouter, de lui sourire, de faire dire à ses lèvres des choses qui n'étaient pas dans son cœur?
Depuis trois jours elle avait pensé à ce quart d'heure terrible ; elle s'était préparée à cette entrevue, cherchant les gestes à faire, les mots à prononcer. Et voici que les gestes restaient dans ses mains, que les mots bouchaient sa gorge. Elle ne savait où poser ses regards, et son sourire, qu'elle aurait voulu si éclatant, ce soir, baissait l'aile comme un pigeon mouillé.
Cependant M. de Renescure devait sentir les bonnes dispositions de la jeune fdle, car il se penchait fort tendrement de son coté, sans la moindre rancune. Et il se mettait à parler de la duiiccur de la température, de l'approche de l'hiver, de la réouverture des théâtres et de quelques autres belles choses qui ne l'intéressaient pas du tout, mais qu'il fallait dire pour occuper ses lèvres. Elles étaient fort énervées, ses lèvres, et elles auraient bien pu, sans cela, se poser sur ce bout de main blanche avec lequel, de temps en temps, Claude faisait tomber d'imaginaires miettes de la nappe.
Elle sentit parfaitement que ces lèvres en voulaient à sa main gauche, car elle la rentra, comme on met en sûreté un agneau espiègle, et la mit en pénitence sous son coude droit.
Alors, M. de Renescuresoupirasansriendire.avec un souffle de vieux loup qui trouve la bergerie close, et sa main à lui trembla un peu sur le bord de la nappe.
— Est-ce que vous m'en voulez toujours ? demanda t il dune voix lente et craintive.
— Moi ? Dourauoi vous en voudrais-je?
— Ne faites pas l'étonnée. Vous savez bien à quoi je pense.
— Ah ! A Beauvais peut être? dit Claude avec une inconsciente agitation de ses paupières, car les yeux ont peur de se montrer quand les pensées se dissimulent.
— Oui, à Beauvais. Vous m'en voulez encore pour cette soirée de Beauvais?
— Mais non, répondit Claude sur un ton assez ferme, — et ses doigts serraient nerveusement son coude pour se donner du courage. — Et vous, m'en voudrez-vous longtemps?
— Ah! Dieu non! soupira-t-il. Et le vieux loup souffla, comme s'il avait vu s'entr'ouvrirla porte du bercail. Peut-on vous en vouloir, enjôleuse? Ne suffit-il pas de vous retrouver, de vous regarder une minute pour oublier tout, pour redevenir aussi amoureux, aussi stupide?
— Oh! stupide est de trop! osa dire Claude en donnant l'essora un sourire de sa façon, un sourire encore un peu mouillé peut-être, mais dont l'aile n'en chatouilla que mieux la barbe du cathédralier.
— Eh! oui, stupide ! reprit-il, la voix plus haute, stupide, fou! puisqu'il n'y a pas moyen de vous attendrir, et qu'on a beau vous offrir son nom, sa vie; vous refusez tout, vous vous moquez de tout.
— Je ne me moque pas. répondit Claude en baissant la tête.
— Pourtant?...
Elle voulut parler alors; elle voulut dire les mots
LA VIERGE nonEE 197
arrêtésd'avance, faire allusion à ce mariage qu'il lui avait proposé, puis laisser entendre que cela n'était pas impossible, qu'elle n'avait refusé que par timidité, par modestie, qu'elle demandait à réfléchir quelques mois, ne fût-ce que pour voir si cet amour était sincère, était durable... Oui, elle essaya bien de dire tout cela en quelques phrases polies, soignées comme des fillettes que l'on aurait dressées à quelque solennelle représentation. Mais ses lèvres tremblaient trop; elles n'arrivaient pas, les phrases préparées; c'était comme une troupe d'actrices en retard, se bousculant dans son cerveau.
Elle balbutia :
— Vous avez tort. Monsieur de Renescure, si vous croyez... Ce n'était pas à moi, fille de condition modeste... Non, si je n'ai pas accepté d'abord, c'est que ma timidité, le sentiment de ma...
Elle s'arrêta là, et, toute dépitée de n'avoir pas été plus brillante, d avoir bredouillé autant que son père lui même, — était-ce donc une infirmité de famille? — elle se mit à pleurer sans dire autre chose.
Les discours qui ont de telles conclusions paraissent quelquefois les meilleurs. M. de Renescure trouva celui ci admirable; et ses mains se tendirent pour serrer celles de Claude.
Elle ne les repoussa point trop rudement. C'était dans le plan, de ne pas repousser les mains de M. de Renescure, tant qu'elles se borneraient à rechercher les siennes. Et ce simple contactavec Ihommeantipathique lui rendit presque toute sa présence d'esprit.
— Claude, ma chère Claude!... disait M. de Renescure; il ne faut pas pleurer, vous me feriez trop de peine. Alors, c'est bien vrai? Vous ne me trouvez pas trop insupportable? Ce n'est que votre timidité qui vous empêcha de dire oui à Beauvais, de prononcer ce oui qui aurait fait de moi le plus heureux des hommes ? Vous le direz un jour ? vous consentiriez à être ma femme?
Elle garda le silence pendant deux secondes, deux épouvantables secondes où il lui sembla que son cœur mourait.
— Pourquoi pas ? risqua-t-elle en fermant les yeux, comme quelqu'un qui se jette à l'eau. Si vous m'aimez assez? Si vous devez m'aimer toujours?
— Ohî Vous le sentez bien que je vous aimerai toujoursl Est-ce que j'ai changé depuis six mois? Est ce que je ne suis pas aussi amoureux à Paris que je l'étais à Beauvais, à Rouen, à Reims?
— Justement vous lètes trop. Et c'est ce qui me donne des inquiétudes. Il me semble que ça ne peut pas durer.
— Méchante ! est-ce que, ça peut finir avec vous?
— Mais vous me connaissez à peine?
— Plus je vous connaîtrai et plus je vous aimerai.
— Ce n'est pas sûr. Je peux avoir des défauts que vous ne soupçonnez pas encore.
— Montrez? dit-il en s'approchant.
— Oh! j'en ai des tas ; vous verrez, peu à peu... D'abord je suis une étourdie... Si, si! papa me la
dit bien souvent. Je mène le ménage tout de travers. Je suis une négligente, une apathique, et si peu artiste!...
— Heureusement!
— Comment, heureusement ? Vous qui aimez les cathédrales, les choses du moyen âge?
— Vous m'en avez fait aimer d'autres.
— Oui, c'est bon pendant quelque temps, ces autres. Puis, quand on en a assez...
— On n'en a jamais assez !
— Qu'en savez-vous? Je suis persuadée que, l'an prochain, vous m'aurez oubliée. Vous me trouvertz peut-être laide.
— Parions-nous?
— Ou, si vous ne me trouvez pas laide, vous me trouverez sotte, commune, indigne de porirr votre nom; et vous serez bien aise alors que je ne vous aie pas pris au mot.
— Parions-nous?
— Quoi?
— jQue je ne vous trouve ni laide, ni commune, ni indigne de porter mon nom ?
— Mais oui, je parie ! répondit Claude avec une lumière subite dans ses yeux noirs.
— Maligne ! Tout ça c'est pour me faire languir une année encore, puis m'envoyer promener !
— C'est comme ça que vous avez confiance en mes paroles ?
— Eh bien soit, j'ai confiance. Que ferez-vous si vous perdez ?
— Si Je perds le pari?
— Oui.
— Je vous épouse, naturellement.
— Quand ?
— Mais... dans un an, lorsque nous verrons qui aura perdu !
— Quelle pénitence !
Les yeux de Claude s'étaient ternis de nouveau. Néanmoims, elle put dire, sans que ses lèvres tremblassent :
— Mais non, ce ne sera pas une pénitence... Au contraire.
— C'est vrai ? demanda-t-il, vibrant d'espoir.
— Oui, c'est vrai.
La main de Claude se tendit craintivement, pour sceller la promesse. M. de Renescure baisa cette main, et, quoique cela lui parut bien long, toute une année d'attente, ses yeux s'arrondirent, avec des lueurs de rosaces frôlées de soleil. Il fit quelques pas, en chancelant, comme s'il n'avait pas pu porter tout son bonheur sur ses épaules déjà lasses.
Quand elle vit cela, Claude comprit que son pari était bien hasardeux. Elle n'avait pas grande chance de le gagner. Mais qu'est-ce que cela faisait ? Le plan avait réussi. Elle était à peu près sûre d'avoir reconquis la sympathie de M. de Renescure et, par conséquent, d'avoir mis fin à la situation fâcheuse de son père.
Certes, il faudrait payer, l'année prochaine. Mais que de choses pouvaient se passer jusqu'à Tannée prochaine?
— M. Bernadières, dit le cathédralier au père de
Claude, qui avait fini son cigare, nous avons fait un pari, votre fille et moi.
— Ah?
— Et si elle perd... Savez-vous ce qui arrive si elle perd ?
— Non.
— Eh bien, je deviens votre gendre, mon pauvre ami !
Le bonhomme resta bouche bée, tâchant de comprendre. Et il comprit fort bien quand il vit Claude se jeter dans ses bras.
— Ah! j'ai grand'peur qu'elle ne perde! reprit avec enjouement M. de Renescure, — et ses rosaces continuaient à faire du solei. sur la jeune fille, — tant pis ! elle l'aura bien mérité !
A une heure moins le quart seulement, il quitta le petit appartement de l'avenue MacMahon. Le gaz n'était plus allumé dans l'escalier.Bernadières et sa fille accompagnèrent leur hôte jusqu'au premier étage, pour l'éclairer avec la lampe de l'antichambre. Avant de dire bonsoir, M. de Renescure avait pris la main de Claude ; il la garda un moment dans la sienne en descendant les marches. Claude lui abandonna volontiers ses doigts.
Mais le souvenir lui vint d'une autre main qui avait aussi serré la sienne dans un autre escalier, un escalier sombre de tour gothique... la main d'Ouen, si fraîche, si douce, où l'on sentait le frisson d'un cœur si bon... Oh! Ouen ! le pauvre et timide Ouen ! Que devenait-il pendant ce terap8-là ?
502 LA VIEnCE DOREE
Et alors, sans savoir pourquoi, Claude retira sa main.
- i'vllons ! bonne nuit 1 prononça M. de Rencscure s'enfonçant dans lonibre. Ne venez pas plus loin. J y vois. A bientôt !
— A bientôt ! répéta M. Bernadières dune voix claironnante.
Claude ne dit rien. Elle remonta, lentement, les yeux lourds, comme si elle n'avait pas assez pleuré.
Le sous-directeiir de F Auto ne tnrda pas àrcssca tir les effets bienfaisants de cette soirée. Un revirement se produisit assez vite en sa faveur. Les employés ricanèrent moins derrière son dos. L'un d'eux, ayant eu le mauvais goût de continuera l'appeler u Monsieur comment dirais-je ». fut déplacé immédiatement et envoyé en disgrâce à Lyon.
Le père de Claude, ayant retrouvé son prestige,, recouvra son appétit; il put manger de nouveau ses deux œufs à la coque.
Par contre, la jeune fille devenait très maussade. M. de Renescure venait la voir deux ou trois fois par semaine, et ce n'étaient pas ces visites qui pouvaient la rendre bien gaie. Elle ile cherchait pas à le paraître, d'ailleurs, surtout devant M. de Renescure; son secret désir était de déplaire, de se montrer à lui sous son aspect le moins favorable pour qu'il renonçât de lui-même à l'épouser. Cependant elle ne voulait pas déplaire trop vite; cela aurait pu avoir des inconvénients.
Mais lui enlever, l'une après l'autre, les illusions
qu'il pouvait avoir sur elle, se dépoétiser lentement à ses yeux, en exagérant un peu ses défauts, en diminuant un peu ses qualités ou même en se laissant voir comme la nature l'avait faite, — car où est la femme, si près de la perfection soit-elle, qui puisse avoir la prétention de plaire indéfiniment à un homme? — telle était la tactique ingénieuse qu'elle avait résolu de suivre. Elle espérait gagner ainsi un an, peut-être deux; et, en deux ans, que d'événements pouvaient se produire! D'abord, M. de Renescure pouvait s'éprendrede quelque autre jeune fille rencontrée en quelque autre cathédrale; et, s'il renonçait de sou pleiu gré à la première, il n'aurait sans doute pas l'indélicatesse d'user de représailles contre la famille, comme après la scène de Beauvais. Ensuite, pendant ce temps-là, Bernadières pouvait trouver une autre situation, Claude un autre mari.
Parfois, le soir, sur son balcon du cinquième étage, elle pensait à certain professeur de Reims, qui l'avait demandée en mariage naguère : un blond, d'aspect très doux, qui avait lair de bien l'aimer. Elle pensait aussi à un inspecteur de chemin de fer de Châlons, qui venait la voir deux ou trois fois par semaine, et dont les yeux lui disaient de tendres choses, là-bas, dans la boutique aux phonographes. Et tant d'autres, tant d'autres dont elle aurait pu devenir la femme, venaient se présenter à son souvenir!...
Mais, après les avoir énumérés tous, après avoir murmuré les noms des jeunes gens auprès de quj
LA VIERGE DOPEE 205
l'existence ne lui aurait pas semblé trop dure, elle se retournait sur son balcon et regardait, pensive, du côté de Neuilly, là-bas. Il y avait, dans cette direction, un timide collégien dont la main s'était jointe à la sienne, une après-midi d'été, dans une tour obscure, et ce souvenir faisait encore vibrer quelque chose en elle. Que de fois elle aurait voulu demander à M. de Renescure des nouvelles d'Ouen ! Elle ne l'avait osé presque jamais. Elle sentait fort bien que le cathédralier n'aimait plus entendre ce nom.
L'année s'acheva, lente et pluvieuse. Le dimanclie, Claude allait visiter avec M. de Renescure les églises gothiques de Paris : Saint-Séverin ou Saint-Merri, Saint-Gervais ou Saint-Germain l'Auxerrois. Quand il faisait doux, on allait voir celles des environs : Saint-Denis, Montmorency, Poissy, la chapelle de Vincennes. Et, singulier elïet de ces promenades, Claude se mettaitfranchement à détester le gothique. Le gothique lui était indifférent autrefois; mais il lui devenait odieux maintenant, à cause du personnage qui voulait le lui faire aimer. Ah! si Ouen lui avait montré ces églises, peut-être les aurait-elle admirées de bon cœur. Mais, avec M. de Renescure, elle les trouvait horribles. La vue dune flèche hérissée de crocliels comme une bète en colère, ou celle d'un arc boutant frêle pendant au flanc d'une abside, comme une patte au ventre d'une araignée suffisait à lui faire froncer les yeux. Elle trouvait insipide, à la longue, ces examens de portails pour elle tous pareils, ces montées en des tours
identiques, ces descentes en des cryptes également funèbres. Chaque fois quelle sortait de là, elle se croyait plus vieille de dix ans; elle avait envie de se secouer, comme si un peu de ces siècles dont la poussière noircissait les chapitaux était tombée sur ses épaules.
— Ah I voilà qui est joli par exemple! s'écriaitelle ensuite en montrant quelque blanc hôtel-deville moderne ou un café-chantant peinturluré de frais.
Et ce n'était pas seulement pour faire bondir son cavalier quelle s'extasiait ainsi.
Peu à peu, à force de cathédraliser, elle était parvenue à distinguer le style Renaissance du style ogival; et, sachant le mépris dans lequel M. de Renescure tenait ce style Renaissance, elle n'hésitait pas à s'enthousias.ner dès qu'elle en découvrait un échantillon,
— Oh! les belles colonnes! disait-elle en s'approchant. Voyez donc comme c'est soigné! Et ces petits anges? quels amours!
— En effet! en ont-ils des cuisses! ricanait le cathédralier. Ah! on na pas dû les nourrir au biberon!
11 boudait pendant une heure ; il jetait des regards torves à la barbare, à la philistine qui osait avouer de tels goûts devant lui. Et tout de même il pardonnait, peu à peu, .si les yeux de la philistine daignaient promener un instant sur lui leurs pompons de velours noir.
Claude aurait bien préféré qu'il ne pardonnât pas,
qu'il se révoltât, qu'il comprît enfin qu'une femme si peu artiste fût indigne de s'appeler Madame de Renescure. Mais ce beau résultat paraissait de plus en plus difficile à obtenir. Le cathédralier ne se rebutait de rien. Chaque fois qu'il la menait à Notre- Dame, elle l'obligeait à passer par la Morgue, et elle s'attardaitexprès bien plus longtemps devant les vitrines de ce monument-ci que devant les rosaces de l'autre. De même, elle feignait de ne pas regarder les vitraux de la Sainte-Chapelle et s'extasiait sur le dôme du Tribunal de Commerce. A Chartres, où ils allèrent un jeudi, elle proféra ce blasphème devant les porches latéraux :
— A quoi ça sert-il? On ne savait donc pas faire des marquises en verre dans ce temps-là?
A Senlis, au pied du célèbre clocher, tout ajouré comme un cône de dentelle, Claude refusa de lever la tête sous prétexte d'un torticolis; et, une heure après, tandis que M. de Renescure s'extasiait sur l'église désafTectée de Saint-Frambourg, elle ne prit plaisir qu'à faire jouer un petit chat devant la porte.
Si Ouen s'était permis de telles inconvenances, le cathédralier l'aurait giflé peut-être ; mais, pour Claude, il n'eut qu'un soupir de consternation.
— C'est mal ! lui dit-il, le soir, en revenant. Vous m'avez fait de la peine aujourd'hui. Saint-Frambourg est une des églises à une nef les plus curieuses de France. C'est mal...
Elle eut pitié du pauvre homme et, comme elle n'était pas méchante au fond, elle voulut bien au retour, jeter un regard d'admiration sur l'église
Saint-Laurent de Paris, qu'elle avait affecté de ne pas voir le matin.
Mais elle eut la cruauté, le dimanche suivant, dele forceràentendrelamesse à Saint-Philippe-du-Roule. Cette église-là partageait avec Saint-Sulpice, Saint- Roch, Saint-Thomas d'Aquin et Notre-Dame-de- Lorette, Ihonneur de faire sacrer le cathédralier comme un païen. 11 ne pouvait les voir sans se mettre dans des colères terribles !
— Ah ! les idiots ! grommelait-il. Les sales colonnards ! Faire entrer le bon Dieu là-dessous ! Mais ce serait plus décent de mettre un autel aux Folies- Bergère !
Quelquefois, pour changer, Claude l'obligeait à monter avec elle à la tour Eiffel, à la Grande-Roue. Un jour, à Saint-Cloud, elle manifesta un désir immodéré de faire en sa compagnie un tour de montagnes russes.
— Ah! non! protesta-t-il. Ma belle enfant, je ne vous accorderai point cette fantaisie-là !
Et il refusa héroïquement d'aller aux montagnes russes.
— Voilà donc comme vous m'aimez ! murmura Claude avec amertume.
Et ce lui fut un excellent prétexte pour ne pas sortir avec lui pendant quinze jours.
Après ces deux semaines d'isolement, M. de Renescure fut si affecté, si malheureux qu'il aurait peut-être proposé lui-même d'aller faire un tour sur les montagnes si la foire de Saint-Cloud n'avait été finie. Il dut expier bien cruellement. Lui, dont le
véhicule idéal était encore la litière pompeuse du moyen âge, se vit contraint d'accompagner Claude sur des automobiles de sa maison, de s'asseoir avec elle sur ces mécaniques odorantes qui font « pfïtpiït ! » comme des chats en colère, sur ces pétrolettes rampantes où l'on a l'air de culs-de-jatte emballés.
— Oh ! c'est exquis? soupirait la jeune fille en exagérant son plaisir.
Elle lui accordait un bout de main parfois dans les tournants dangereux ;et il était bien obligé alors de partager son avis.
— Mais oui, c'est amusant ! marmottait-il, les yeux aveuglés de poussière.
Claude se désespérait. Il n'y avait pas moyen d'indigner M. de Renescure; il finissait par s'accomoderde tout avec elle; et môme à Saint-Roch, même en pétrolette, il lui murmurait des mots d'adoration; il la regardait avec des yeux tristes de chien repoussé, mais encore aimant.
Que fallait-il donc faire pour le décourager ? Elle ne savait plus.
Elle eutune inspiration cependant. Ayant découvert que c'était ses sourires qui avaient surtout charmé M. de Renescure, Claude s'appliqua dorénavant à ne plus sourire. Ah ! ce ne fut pas commode ! Elle n'avait pas précisément une nature mélancolique; le sourire s'échappait de ses lèvres sous le moindre prétexte; une parole, un regard suffisaient à l'en faire partir, comme une chiquenaude sur une ruche fait bruire toutes les abeilles.
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Mais elle eut beau sappliquer, ses lèvres s'épanouissaient de temps en temps et laissaient, fuir en une fois toute la gaieté contenue dans sa gorge.
Un soir, Claude crut trouver un moyen excellent de froisser M. de Renescure. Elle l'employa aussitôt. C'était chez lui, dansle yieil hôtel du quai de la Tournelle. Assis devant un bon feu de bois, ils regardaient tous deux « le carton de Beauvais », c'est-àdire un immense paquet de dessins, de plans, de devis, relatifs à l'achèvement de la fameuse cathédrale. Sans avoir l'air de rien, Claude fit tomber le carton, et quelques papiers s'envolèrent vers la cheminée. Deux de ces papiers représentant, lun une fenêtre coloriée avec amour, et l'autre un arc-boulant à deux volées, allèrent si près des charbons qu'ils se recroquevillèrent, prêts à flamber.
— Eh là! que faites vous? dit .M. de Renescure en se baissant pour ramasser les feuilles.
Il put sauver Tarc-boutant; mais la fenêtre s'alluma au moment où il allait la reprendre. Alors les yeux du cathédralier exprimèrent un immense découragement.
— Ah! bien! c'est de la chance! grommela-t-il. La fenêtre du grand transept! Un dessin qui m'avait demandé huit jours de travail !
Et voyant Claude impassible à côté de lui :
— Mais ramassez donc les autres! Qu'est-ce que vous pensez?
Claude rougit. C'était la première fois que M. de Renescure lui parlait sur ce ton. Elle hésita deux
secondes, puis elle se baissa tout de même, afin de ramasser les feuilles qu'elle avait fait tomber.
Mais le malheur voulut qu'en ramassant ces feuilles, elle déchirât un coin de rosace, qui s'étalait sur un grand papier à décalque.
Le cathédralier s'en aperçut et pâlit comme si c'avait été sa chair qu'on avait déchirée.
— Mais faites donc attention ! reprocha t-il durement en se précipitant vers la rosace.
Cette fois, Claude fut froissée. Elle eut une belle envie de reprendre ces feuilles et d'en faire un feu de joie.
— Je vois que vous m'aimez de plus en plus! ditelle avec humeur.
— Eh! sapristi! On peut vous aimer et trouver mauvais que vous déchiriez mes rosaces !
— Si vous m'aimiez suffisamment, ça vous serait égal, les rosaces! Vous n'aimez quelles en réalité; vous n'aimez que les cathédrales, et j'ai bien le droit d être jalouse.
— Ohl Claude! que dites-vous là?
— Je dis la vérité. Vous ne m'aimez pas autant que vos vieilles pierres ; il n'y a qu'elles dans votre cœur! Vous n'auriez pas eu autant de chagrin si j'avais brûlé un coin de ma robe ou même l'un de mes doigts.
— Voyons, vous perdez la tête, ma chère amie !
— Je la retrouve au contraire et je vous vois tel que vous êtes, c'est-à-dire un homme qui peut avoir un faible passager pour une femme, mais qui, au fond, n'a de oassion durable que pour lart. Eh
212 LA VIEROE DOREE
bien! je ne veux pas dans ces conditions. Il faut ctioisir entre moi et les cathédrales.
— Mais je n'hésite pas !
— Bien sûr?
— Pouvez-vous en douter?
— Eh bien! nous allons voir, si vous n'hésitez pas !
Et Claude, après avoir fait un héroïque effort sur elle-même pour être cruelle, reprit la feuille légère de la rosace, puis la froissa, lentement, dans ses doigts, sans pitié, en ayant le courage de regarder M. de Renescure dans les yeux.
Il frémit malgré tout, un soupir s'échappa de ses lèvres, il souffrait visiblement comme si ces frêles doigts lui avaient brisé les os en brisant les meneaux délicats de cette belle rose... Oh! Beauvais! l'achèvement de Saint Pierre de Beauvais, le rêve de toute sa vie!...
— Assez! dit-il en prenant tout-à-coup la main de Claude. Vous êtes trop méchante, aussi! C'est la rose, la grande rose de Beauvais!... Je n'en ai pas le double!
Et il lui arracha le papier, le déplissa en soupirant, le remit dans le carton puis alla porter ce carton dans le salon voisin.
Claude ne semblait pas très fière de son exploit, car elle sentait qu'elle avait été un peu loin, que l'épreuve était par trop pénible pour ce pauvre M. de Renescure. Mais cet essai ne lui déplut pas. Elle rentra chez elle et fut quinze jours sans revoir le cathédralier. Elle en conçut quelque inquiétude. Si
LA ViEfiGE DOREE 213
elle l'avait par trop blessé? Slles efïets de cette petite scène devaient être ressentis à VAuto?...
Mais, un matin, elle entendit s'arrêter une voiture dans l'avenue, devant sa porte; elle alla regarder au balcon et aperçut le catbédralier. Il sortait de cette voiture avec un carton sous le bras. Deux minutes après, il était devant elle.
— Mademoiselle Claude, dit-il eu baissant les yeux, voici le carton de Beauvais. Brûlez tout si ça vous fait plaisir!... Je souffre trop de ne plus vous voir.
Et il posa le carton sur une chaise.
Elle fut touchée par ces paroles. Elle s'approcha de M. de Renescure et, pour la première fois, elle se sentit attendrie en sa présence.
— C'est vrai? dcmanda-t-elle. Vous me préférez à la cathédrale de Beauvais?
— A tout.
— Et vous renoncez à l'achever?
— Si c'est votre fantaisie.
— Et vous ne penseriez jamais plus qu'à moi? Vous oublieriez tous ces projets, toutes ces vieilles pierres? Je peux réellement brûler tout ça?
— Quand il vous plaira. Jetez tout au feu et jetezmoi avec ; je n'ai plus de volonté, je suis votre chose.
Elle ouvrit le carton, hésita un instant, puis, voyant que le visage du cathédralier se contractait comme celui d'un condamné devant qui le bûcher s'allume, elle eut pitié.
— Non, pas maintenant, dit-elle. Laissez-le-moi
seulement. Je ne le brûlerai que si vous me redonnez l'occasion d'être jalouse.
Et elle alla poser le carton dans sa chambre.
— Elle revint un peu plus triste. Elle vit bien qu'il n'y avait rien à faire, que M. de Renescure se soumettrait à tout, qu'aucune épreuve, aucun genre de torture ne pourrait avoir raison de ce fol amour. Qu'y avait-il de plus terrible pour M. de Renescure que ce renoncement à la cathédrale de Beauvais qu'elle venait de lui arracher?
Pourtant, après de laborieuses recherches, elle crut avoir trouvé quelque chose de nouveau le mois suivant, un supplice encore plus affreux peut-élre. Sachant combien M. de Renescure détestait tout ce qui était progrès, elle manifesta le désir de faire son voyage de noces en Amérique; et le cathédralier, ayant eu la faiblesse d'accepter assez vite, elle voulut le décider à s'installer là-bas, à New-York, pour y vivre la moitié de Tannée à côté de certains parents qu'elle aimait beaucoup.
Cette fois, M. de Renescure fut rebelle. Quitter la France, quitter le pays du gothique et s'en aller demeurer six mois dans celui de l'électricité, de a mécanique, des carcasses de fer et des maisons de viugt-trois étages? Non, c'était trop; il ne pouvait pas!
Il résista près de six semaines et ce dernier com bat le vieillit autant que deux années de maladie. Puis il céda sur ce point-là comme il avait cédé sur tous les autres. Il consentit à s'informer du prix des maisons à New-York, et alors Claude ce vit définitive-
ment à bout d'échappatoires. Il n'y avait plus moyen d'éluder. Impossible de se faire haïr par cet homme. Les supplices ne servaient à rien. Elle l'aurait mis en croix, elle lui aurait rempli la bouche de poix ardente qu'il lui aurait encore crié son amour, son amour trop réel, son amour de quinquagénaire dix fois plus tenace qu'un amour d'adolescent.
Que ne pouvait-elle l'aimer aussi? Un instant, elle avait espéré qu'elle s'habituerait à M. de Renescure, qu'elle finirait par éprouver un peu de tendresse pour cet homme qui méritait tant de reconnaissance.
Mais pourquoi faut-il que les hommes qui font le plus de bien soient généralement les moins aimés?
Claude avait beau gronder son despote de cœur, elle ne parvenait pas à le fléchir en faveur du cathédralier. « Il est trop vieux; qu'il s'adresse à des vieilles! » semblait répondre ce cœur bourru. Et plus elle allait, plus elle éprouvait d'antipathie, physique sinon morale, pour M. de Renescure. Ah! s'il n'avait fallu que cathédraliser avec lui, courir d'Amiens à Chartres et de Bourges à Rouen en ayant l'air de s'extasier devant les triforiums ou des rosaces, des gables ou des chapiteaux, certainement on aurait pu s'entendre! Mais l'épouser, se sentir dans ses bras? Ah! non! Elle serait morte d'horreur la nuit des noces.
Et pourtant, voilà ce qu'il demandait, voilà ce qu'il faudrait faire bientôt, sous peine de représailles nouvelles. Claude sentait bien que sou père ne resterait pas huit jours à VAulo si elle refusait
le mariage après avoir obtenu toutes ces satisfactions.
Vainement elle avait essayé de placer ce malheureux père dans une compagnie d'assurances, chez un autre fabricant d'automobiles, à la préfecture de la Seine; nulle part on ne l'avait agréé. 11 ne comprenait pas du reste que sa fille s'entêtât à lui cher cher une situation. Serait-il jamais mieux que chez M. de Renescure?
Quant au peu d'enthousiasme de Claude pour ce M. de Renescure, il comprenait encore moins. Com ment? un homme titré, fabuleusement riche, plein de cœur! Mais ce serait de la folie que de le repousser! Claude ne ferait pas ça. Elle avait trop de bon sens!
Et il continuait à vivoter, à traîner son corps las de l'avenue Mac-Mahon à l'avenue de la Grande- Armée, monotonement, un peu plus courbaturé, plus aphasique, plus embarrassé chaque mois dans ses « Comment dirais-je? » où sa langue s'empêtrait comme un cheval dans ses guides.
Claude voyait bien qu'il vieillissait, qu'il s'affaiblissait de corps autant que d'intelligence, et une grande pitié la prenait alors. Comment oser contrarier ce père? Comment oser le ruiner, le désespérer? Ne serait-ce pas inhumain? Ne ferait-elle pas, en brisant le peu de vie qui restait dans cet homme, quelque chose de lâche, comme un enfant qui frapperait un moribond?
Elle pleurait souvent, quand elle était seule, en pensant à cela.
Un soir, comme elle rêvait tristement sur son balcon, le visage tourné vers les coteaux d'Argenteuil et de Montmorency qui se bleutaient par-dessus Neuilly et Levallois, elle tressaillit, surprise par un bruit de pas dan^s le salon. Elle se retourna et aperçut M. de Renescure.
— Comment ? Vous pleurez ? demanda-t-il en s'approchant.
Elle voulut sourire, mais cela ne fit que mieux paraître ses larmes.
— Oh ! ce n'est rien ! répondit-elle en tendant sa main à baiser. Je pensais à des choses...
— A quoi ?
— ... A mes parents d'Amérique, déclara-t-elle sans trop d'hésitation.
Les femmes les plus loyales ont toujours un mensonge prêt, qui s'envole de leur bouche avec l'aisance d'un bouvreuil sortant du nid.
— Vous avez de mauvaises nouvelles de vos parents d'Amérique ?
— Oui ; ma tante est souffrante, et comme je l'aime beaucoup... Elle a soixante ans, ma tante Paula, et, à cet âge, la moindre maladie... N'en dites rien à mon père, n'est-ce pas ? Je le lui ai caché.
M. de Renescure considérait attentivement la jeune fille, et ses yeux se remplissaient de tristesse: Comprenait-il qu'elle mentait ? Comprenait-il que la personne qui faisait couler ces larmes n'était pas en Amérique?
Il murmura :
— Vous me cachez encore quelque chose, Mademoiselle Claude.
— Moi ? Quoi donc ? demanda-t-elle en soutenant hardiment son regard.
— Vous me cachez la cause de vos larmes. Ce n est pas bien. Je sais pourquoi vous avez tant de chagrin.
— Ah?... Dites!
Il essaya de dire. Mais c'étaient des mots trop douloureux à prononcer. Il hésita, puis, ne trouvant rien, il se contenta de prendre la main de son amie.
Elle fut émue ; elle ne retira pas sa main. Elle était bonne au fond, elle ne pouvait pas voir la souffrance d'autrui sans souffrir elle-même ; et M. de Renescure souffrait en ce moment, elle ne pouvait pas en douter.
— Dites, voyons? répéta-t-elle d'une voix craintive.
Il soupira et baissa les yeux.
— Alors vous ne m'aimerez jamais ? demandat-il.
Elle tressaillit. La question Tavait touchée au vif. Mais elle se ressaisit aussitôt et put répoudre :
— Oh ! Monsieur de Renescure ! pourquoi croyezvous des choses comme ça ?
- Parce qu'elles ne sont que trop croyables, Mademoiselle. Vous ne m'aimez pas, vous n'avez même pas une ombre de sympathie pour moi. Plus vous me connaissez, plus je m'efforce de vous être agréable, et moins vous désirez être ma femme.
/ LA VIERGE hOREE 219
— Mais non, je vous assure que...
— N'essayez donc pas de m'abuser. Je n'y vois que trop clair. Si vous pleuriez tout à l'heure, c'est à cause de ça, c'est parce que vous avez perdu votre pari et que vous craignez d'avoir à payer. Mais rassurez-vous ! ajouta M. de Renescure avec un serrement insolite de mâchoires. J'ai été assez lâche comme ça. Je vous tiens quitte. Je n'épouserai jamais personne de vive force.
Claude protesta. Que pouvait-elle faire ? Elle sentait fort bien qu'il ne la tenait pas quitte du tout, et que, si la fille ne payait pas, ce serait le père qui répondrait de la dette. Mais ce ne fut pas cette considération qui la fit protester eu ce moment, ce fut le spectacle de ce pauvre homme qui semblait si malheureux à cause d'elle.
— Vous vous trompez, Monsieur de Renescure, dit-elle avec tellement de compassion dans ses yeux qu'on aurait pu s'y méprendre et y voir un peu de réel amour. Plus je vous connais et plus je vous apprécie au contraire. Je payerai ma dette de très bon cœur.
— Oh ! si vous pouviez dire vrai ! s'exclaraa-t-il en portant les mains de son amie à ses lèvres.
Et il les baisa éperdument, ces mains tendres qui s'abandonnaient pour la première fois.
— Pourquoi ne dirais-je pas vrai? demanda-t-elle, en essayant de donner à sa voix une intonation grondeuse.
— Pardon ! Ce serait si beau, si inespéré ! Il ne faut pas m'en vouloir si je doutais. Je vous aime
tant, moi ! Vous l'avez bien vu ! murmura-t-il, — et ses lèvres tremblaient sur les mains tendres. — Vous avez bien vu comme je suis fou, comme vous m'avez tourné la tête. Ah ! Claude, vous seriez bien méchante si vous me repoussiez encore, si vous refusiez de devenir ma femme. Que risquez-vous à devenir ma femme ? De passer quatre ou cinq années désagréables? Mais vous serez vite débarrassée, allez ! J'ai cinquante et un ans, et mon père est mort à quarante-cinq ; ma mère...
— Oh ! Monsieur de Renescure, ne parlez pas de ces choses ! interrompit-elle, vraiment touchée.
Et ses yeux se remirent à pleurer en voyant s'humecter ceux de cet homme.
— Pourquoi pas ? recommença -t-il. Ce sont de ces choses qui arriveront, et plus vite que je ne pense peut-être. Tout ce que je demanderais, ce serait un peu de bonheur pour ces dernières années, ces derniers mois de ma vie; et voilà pourquoi je vous tourmente. Ne m'en veuillez pas; je vous dis tout, je n'ai plus aucune dignité avec vous. Ah ! j'ai eu bien tort d'aller voir Notre-Dame <ie Reims, un jour de procession ! Ça devait finir par me jouer un mauvais tour, ces cathédrales !
11 essayait de sourire à travers son désespoir, mais cette ironie affreuse tomba vite; et, comme les mains fraîches de Claude s'appliquaient un peu plus étroitement à sa bouche, il balbutia :
— Oh ! non ! elles ne m'ont pas joué de mauvais tour ! elles m'ont fait vous connaître, et c'est toujours autant. Je suis bien heureux, bien heureux !
Je VOUS aime, et je n'ai pas trop à me plaindre quand même vous ne m'aimeriez pas !
— Mais moi aussi je vous aime ! murmura-t-elle en fermant les yeux.
Et ces paroles eurent de la peine à monter dans sa gorge, comme si le cœur avait voulu les retenir.
M. de Renescure la regarda une seconde, sans rien dire, comme pour mieux saisir toutes les vibrations que ces mots avaient produites dans l'air; et quoique le son en eût paru un peu faux à tout autre, le vieux calhédralier trembla de bonheur sous ces mots-là. Il soupira fortement, la oitrine délivrée d'une grande angoisse, et il s'agenouilla devant la jeune fille.
— Vous avez dit que vous m'aimiez? demandat-il. Vous avez dit cela, vous ! Ah ! mon Dieu ! je ne devrais pas vous croire, peut-être; mais ça n'y fait rien, je vous remercie.
Et un sanglot agita sa poitrine.
Claude comprenait que des paroles irréparables avaient été prononcées, et les larmes devinrent plus lourdes dans ses yeux.
— Alors, quand ? balbutia M. de Renescure à demi-voix, troublé comme un enfant qui tente quelque impossible merveille. Vous m'avez demandé six mois pour réfléchir : en voici dix-huit bientôt...
Il n'y avait plus moyen de reculer. Claude répondit, en détournant un peu la tête :
— Quand il vous plaira, Monsieur de Renescure...
— Oh ! mon amour !
— Dans quelques semaines... Quelques semaines encore, voulez-vous? Mon trousseau n'est pas prêt. Puis, il faut que je prévienne mes parents d'Amérique; je voudrais les avoir à côté de moi ce jourlà. Ça ne vous ennuie pas de m'accorder encore un petit délai ?
— Tout ce que vous voudrez ! promit-il en baisant un ruban de sa robe. Tout ce que vous voudrez, je le voudrai. Je vous aime et je n'ai jamais été si heureux. Oh ! tenez, j'ai peur de mourir de joie avant le jour de la noce ! Vous m'avez fait bien languir, vous m'avez imposé des sacrifices bien pénibles. Mais que mimporteà présent! J'oublie tout! Merci, merci, mon amour!
Oh ! si un autre homme avait dit ces paroles ! Si Claude avait reçu de tels avœux de la bouche du professeur blond de Reims, ou même d'Ouen, lej collégien aux mains fraîches !
Mais ce n'était que M. de Renescure qui lui disait cela. Il fallait s'en contenter cependant et faire' comme si les aveux étaient venus d'autres lèvres. Elle se pencha un peu vers le cathédralier pour l'aider à se remettre debout; leurs visages se rapprochèrent dans ce mouvement, et elle sentit qu'il allait l'embrasser. Elle ne recula pas trop. Elle ferma de nouveau les yeux, et laissa venir les terribles lèvres.
Ce fut un contact de deux secondes, quelque chose de craintif et d'impérieux à la fois qui se posa près de l'oreille, entre la joue et le cou.
Mais cela suffit pour qu'elle frissonnât toute. Il
lui sembla qu'elle venait d'être marquée à cette place, de recevoir une estampille ineffaçable, comme ces croix rouges ou bleues que les bergers mettent sur le dos de leurs moutons pour mieux les reconnaître, et que désormais elle serait la propriété de cet homme.
Alors, elle osa le prononcer, ce nom qui tant de fois était venu à ses lèvres :
— Est-ce que M. Ouen sera garçon d'honneur? demanda-t-elle.
— Si vous y tenez.
— Mais oui, j'y tiens I C'est bien naturel, d'ailleurs. Votre filsadoptif... Est-ce qu'il sait?...
— Quoi donc ?
— Que nous allons nous marier?
— Pas encore.
— Eh bien, il faudrait lui écrire peut-être?...
M. de Renescure baissa la tête un instant, puis il répondit :
— C'est bon ; je lui écrirai.
Quand il releva la tète, il constata que Claude était devenue toute rouge.
Claude prépara son trousseau. M. de Renescure vécut une semaine dans les enchantements. Enfin il la tenait ! Il ne se repentait plus d'aucun sacrifice. Il ne parlait plus de cathédrales. Il avait pris \ au sérieux ce désir de sa fiancée daller habiter en Amérique, et il se préparait sans trop de chagrin à ce voyage. Claude était si belle ! Il ne verrait rien là-bas, ni maisons à vingt étages, ni monuments en barres de fer. 11 n'aurait qu'à mettre sa femme entre ces horreurs et lui...
Sa femme !
Elle souriait bien peu, maintenant, sa future femme ; mais il la trouvait adorable tout de même. Depuis qu'elle avait consenti au mariage, il osait lui dire bien des choses nouvelles, il osait lui prendre les mains et les garder de longs, longs moments, comme un enfant qu'il était redevenu.
Il les trouvait très pures de forme, ces mains, quoique un peu grasses pour les goûts de l'époque, et il se promit de les faire mouler, en Amérique, lorsqu'elle n'aurait plus rien à lui refuser.
LA VIERGE DOUEE 225
Mais ce quil aurait voulu surtout, c'était prendre l'empreinte de ses épaules, de sa taille, de son cou, afin d'en perpétuer le dessin admirable, de conserver, malgré la vieillesse et la mort, les lignes de ce joli corps de vingt ans, à la fois gracile et plantureux, dont la vue l'enthousiasmait encore comme au premier jour.
— N'est-ce pas que vous consentirez ? suppliait-il à demi-voix en 1 enveloppant d un regard émerveillé d'artiste, que vous consentirez à vous laisser mouler, là-bas, quand vous serez ma femme ? Vous êtes si belle à présent ! Ce serait si malheureux qu'une forme si divine pût jamais disparaître ! Je vous ferai reproduire en marbre, en or, et je vous mettrai sur un autel, ma Claude ! Et je vous y adorerai à genoux, et d'autres vous y adoreront après moi, quand nous n'y serons plus ni l'un ni lautre. Oh ! ce mouvement, quand vous penchez la tête de trois quarts, comme ceci !... Encore !... Montrez?
11 l'obligeait à refaire le mouvement, à reprendre cette pose exquise qui lui rappelait toujours la Vierge Dorée d'Amiens, et qui faisait valoir admirablement la courbe de l'épaule droite. 11 rêvait de draper sur elle, plus tard, une robe pareille à celle de la Madone d'Amiens, de mettre sur sa tête une couronne identique, de mettre dans ses bras un enfant qui ressemblât à l'Enfant-Dieu, puis de la dorer discrètement çà et là comme la statue l'était jadis, afin que la représentation fût complète et qu'il pût se figurer avoir pour femme un chef-d'œuvre du XIV' siècle. .
Claude ne se rebellait pas trop à ces caprices d'artiste. La femme la plus chaste, la plus modeste, goûte un plaisir secret à de tels compliments.
— Alors? lui disait-elle pour tout reproche, vous ne m'aimeriez plus si je devenais laide ?
Mais il ne permettait point quelle parlât ainsi.
— Oh ! mon amour ! Douteriez-vous ? protestat-il. Je vous aimerais autant, quand bien même vous deviendriez laide... Mais vous ne pouvez pas devenir laide! quel non-sens! quelle absurdité! Ne blasphémez pas !
Quoiqu'il ne prononçât jamais un nom de cathédrale, il pensait encore à quelques-unes, certains soirs, et à mesure que la date fixée pour le mariage approchait, il éprouvait un serrement de cœur toutes les fois qu'il voyait le nom de Beauvais dans un journal.
Un jour, c'était un beau jeudi de juin où les acacias du Bois envoyaient vers Paris leur haleine odorante; M. de Renescure s'approcha timidement do sa fiancée :
— Me permettriez-vous ? demanda-t-il tout bas, me permettriez-voûs d'aller lui faire mes adieux ?
Claude comprit. Ce devait être la cathédrale de Beauvais qu'il voulait aller voir une dernière fois avant de partir pour l'Amérique. Elle ne s'y opposa pas.
Elle consentit même à l'accompagner. Ils partirent le surlendemain, sans M. Bernadières, tous deux seuls, par un train matinal.
Avant daller à la cathédrale, ils allèrent à la
maison gothique, m. de Renescùre avait pas mal de recommandations à faire au gardien, il voulait aussi prendre quelques œuvres d'art, quelques vases précieux pour les emporter avec lui dans le Nouveau-Monde. Il s'attrista beaucoup à la vue de cette maison si chère qu'il fallait quitter. Que de bonnes soirées il avait passées là, au milieu de ces statuettes, de ces reliquaires, de toutes ces merveilles du XV* siècle, si loin de son époque, si loin des vivants !
Claude aussi sem*blait gênée. Elle se rappelait la scène terrible de naguère, la fin de ce diner gothique où elle s'était permis de dire à son adorateur qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle ne l'aimerait jamais. Ah ! l'heureux temps où elle avait le courage de sou opinion i
Après déjeuner, ils partirent pour la cathédrale. M. de Renescùre voulut l'aborder par certaine petite rue qui débouchait au midi, perpendiculairement au portail. Elle faisait un elïet prodigieux de celte rue-là. Son chœur gigantesque semblait écraser toute la ville.
Dès qu'il l'aperçut, les yeux de M. de Renescùre s'étoilèrent.
^ Ah! mon Dieu! je ne la croyais pas encore si belle! murmura-t-il en sarrêtant.
Il y avait un point dans cette rue étroite où l'abside énorme, avec ses arcs-boutants audacieux, le portail méridional, avec ses sculpturesfolles, se présentaient dans toute leur magnificence, et où un mur, un mur gris de maison voisine, masquant à gauche le tronçon
de nef appliqué au transept, pouvait laisser croire que la cathédrale était complète, M. de Renescure connaissait ce point-là pour y être resté jadis en de longues, de voluptueuses contemplations.
Il eut un soupir quand il fut arrivé à ce point.
— Et dire que je ne la finirai jamais! s'exclamat-il en serrant le bras de Claude contre le sien.
Et il ajouta doucement :
— Mais vous m'aimerez bien, n'est-ce pas?
Elle fut attendrie par cette douleur étrange qui semblait sincère, et promit à son futur mari de le consoler de son mieux.
Le cathédralier allait à grands pas. Il déboucha sur la place Saint-Pierre et demeura quelques minutes devant le portail. Ses yeux s'arrondissaient extasiés. Il montra, avec des gestes de mahométan qui découvre La Mecque, le fenestrage flamboyant de la rose et celui du double triforium, puis la richesse des contreforts surmontés de couronnes comme des rois, puis surtout, à l'abside, la témérité des arcs-boutants qui, pour mieux tenir ce prodigieux rond-point en équilibre ont des porte-à-faux intérieurs, au-dessus des chapelles, de sorte que non seulement ils retiennent les murs, mais encore les poussent vers le point central, de tout leur poids.
— Ça, c'est du génie ! s'écria le cathédralier avec un geste d'exaltation. Jamais sans cette idée-là on n'aurait pu élever des voûtes jusqu'à quarante-neuf mètres sur des murs aussi évidés. Ailleurs, les arcsboutants sont comme des hommes qui empêchent
la cathédrale de tomber en se tenant droits; ici, ce sont des géants qui, ayant à garder un édifice plus haut, ont dû en quelque sorte se pencher vers lui pour avoir plus de forces! Ah! si les matériaux avaient été bous! quelle merveille!
Et, redevenant triste à la pensée qu'il ne l'achèverait pas, cette merveille, il répétait, tout penché vers Claude comme l'un de ces arcs-boutants extraordinaires :
— Mais vous m'aimerez bien, n'est-ce pas? Vous m'aimerez toujours? .
Elle signifia encore : « Oui! » en baissant la tête; et alors une pensée très douce, une suprême espérance envahit son cerveau : Si cette cathédrale reprenait M. de Renescure? Si, en la visitant, en l'admirant, il ne se sentait plus la force de renoncer à elle, de partir pour l'Amérique? S'il préférait ne pas épouser? Ah! les belles, les radieuses perspectives! Tout s'arrangerait ainsi. Renonçant de luimême au mariage et croyant être sincèrement aimé, il n'aurait plus à se venger de personne : « Vous voyez, ce n'est pas ma faute ! pourrait lui dire Claude. C'est vous qui ne voulez plus! ah! oublieux! » Et comme cela Bernadières n'aurait probablement rien à craindre, car M. de Renescure ne serait pas assez inhumain sans doute pour faire expier à autrui sa propre inscontance?
— Oh! comme cela s'arrangerait! pensa la jeune fille en gravissant les marches de la cathédrale.
Dès quil fut entré, M. de Renescure poussa des .soupirs violents. Il s'en alla au fond, au pied du mur
qui bouche le tronçon de nef, se tourna vers le chœuret contempla. Des mots sortaient desa bouche, par jets brefs, comme la vapeur s'échappe d'une chaudière sous pression .
— Quelle œuvre ! Ah ! nom d'un bonhomme ! quelle œuvre! Ce rond-point! ces cinq fenêtres! ce triforium! Et quelle cage de verre! quel élancement! Elle va s'envoler, nom d'un bonhomme! C'est affolant! affolant!... Après avoir vu ça, il faudrait se crever les yeux!... Ah! quelqu'un la finira peut-être tout de même!
Et les soupirs repartaient des lèvres du cathédralier.
Claude s'était agenouillée sur un prie-dieu. Elle ne s'expliquait pas beaucoup l'enthousiasme de M. de Renescure. Pour elle, cette cathédrale était comme toutes les autres, un peu plus haute peut-être, mais beaucoup moins belle à cause de son inachèvement qui la faisait ressembler à un édifice estropié, à un avorton pitoyable. Néanmoins, elle fit une bonne prière à cette cathédrale, ses mains se joignirent désespérément. Et en priant, elle pensait : « Faistoi belle, cathédrale! bien belle pour qu'il t'aime plus que moi. Oh! si tu pouvais lui tourner la tête! le décider à ne pas partir, à ne pas m'épouser ! »
Le soleil jouait à travers les vitraux du midi ; de longues caresses bleues et roses traversaient l'air; les saints aux camails de pourpre, les anges auréolés d'or avaient l'air de sourire, là-haut, dans les compartiments du triforium, et le cathédralier souriait aux saints et aux anges.
Claude espéra.
— Fais-toi belle ! fais-toi belle! devait-elle redire à la cathédrale en priant de tout son cœur désolé.
M. de Renescure alla prodiguer son lyrisme aux chapelles de l'abside, aux minces colonnettes qui les séparent comme les branches d'un éventail, puis il renversa sa tête et se transfigura sous cet autre éventail que dessinaient là-haut les nervures de la voûte.
— Ah! c'est beau à hurler! dit-il, indifférent aux per^nnes qu'attiraient ses gestes et ses clameurs. Tant pis! il faut que j'y remonte encore une fois! Venez-vous, Claude?
11 l'entraîna vers une petite porte qui s'ouvrait au midi, dans un coin du transept, et tous deux montèrent dans un escalier obscur.
Claude alla devant; elle se hâta pour aller plus vite à la lumière. M. de Renescure la mena le long des galeries, lui donna cent explications quelle fit semblant de comprendre, manifesta cent fois des transports qu'elle fit semblant de partager La hauteur des fenêtres, le découpage des gables, la frisure des crochets, le ton verdâtre de tout l'édifice, et surtout, là-haut, ces deux colonnettes grêles de chaque côté d'une grêle statue par où se terminaient les contreforts primitifs, et dont certaines, s'étant rompues en 1272, avaient entraîné l'écroulement des voûtes, tout lui devenait prétexte à émerveillements, à extases.
D'escalier en escalier ils arrivèrent au faîte, et là, sur ce monument audacieux qui étonne tous les
archéologues, sur cette moitié fantastique de cathédrale qu'il avait résolu de terminer au temps de sa virilité folle, M. de Renescure se sentit chanceler d'émotion.
Il prit Claude par la main et la mena, le long de la galerie supérieure, vers l'extrémité occidentale de l'édifice. Et, quand il fut au bout, quand il surplomba la Basse-Oîluvre, la petite église romane attachée à la grande comme un canot à la poupe ' d'un navire, il se trouva malheureux à pleurer.
Il croyait la voir dans la lumière, la nef idéale de son plan. Elle jaillissait, elle s'allongeait magnifiquement, ceinte d'arcs-boutants à triple volée et couronnée de clochetons fleuris. Elle était immense, elle avait cent mètres, elle couvrait toute la place, bousculait là-bas le palais de justice, érigeait, au milieu de ce jardin, les tours pompeuses de sa façade. Et quatre tours encore se dressaient au transept. Et, au centre, se relevait le clocher de jadis, le clocher sans rival que les derniers gothiques avaient bâti là pour éclipser le dôme neuf de Saint-Pierre de Rome, et qui, pendant cinq ans, fit flotter dans le ciel du Beauvaisïs la plus étonnante, la plus légère, la plus féerique pyramide de dentelle quaient jamais vue les yeux humains.
— Ah! Claude! Claude! soupira M. de Renescure en pressant le bras de sa compagne dans ses doigts crispés.
Il haletait, il était ébloui par sa vision, par cette fabuleuse cathédrale qui s'édifiait pour lui dans le soleil. Ah! Cologne, Milan, Séville, Burgos, Cantor-
béry, les plus grandes églises de l'étranger, les plus vantées de France, qu'auraient-elles été à côté de cette église de Beauvais qu'il avait voulu, qu'il aurait pu achever; oui, qu'il aurait pu achever! il en avait la conviction maintenant. En intéressant le Saint- Père à cette œuvre, en y intéressant le clergé, les artistes, les littérateurs, en organisant une loterie populaire comme à Cologne, il aurait pu mener à bien l'entreprise colossale. Et il serait devenu célèbre, il serait devenu immortel. Le nom de Renescure aurait brillé dans les siècles comme ceux de Robert de Coucy, Libergier, Luzarches, Marc d'Argent, Cormont, Enguerrant, Pierre de Montereau, Guillaume de Sens, Jean Hultz, Jean d'Orbais, Jean de Beauce! Et l'univers aurait béni sa mémoire pour avoir terminé, pour avoir laissé à l'admiration humaine, le plus extraordinaire miracle de pierre, la plus belle expression d'art qui eût jamais été tentée en ce monde.
Était-ce donc vrai qu'il dût renoncer à cela? qu'il dût partir, qu'il dût habituer ses yeux à ne plus voir cette cathédrale, à n'en plus voir d'autres, jamais?
— Ah ! Claude ! redit-il, les yeux pleins de larmes.
Il soupira, il se pencha sur la Basse-OEuvre, il alla vers une sorte de balcon qui se trouvait au point extrême du monument et qui semblait suspendu dans le vide. De là, il regarda l'immense mur provisoire, qui attend toujours, depuis quatre cents ans, un homme de courage et de foi pour s'abattre et faire place à la nef promise. Et alors, à force de
considérer le vide d'une si grande hauteur, il sentit sa tête tourner. Il ferma les yeux; il se retint à la rampe de fer.
— Oh I Monsieur de Renescure ! ne restez plus là ! s'écria Claude en allant le chercher.
Elle avait peur. Elle lui prit le bras, le ramena vers le transept. Elle devinait qu'une tentation affreuse venait de traverser le cerveau de cet homme et qu'il s'en était fallu de bien peu qu'il ne cédât au vertige, qu'il n'enjambât cette rampe et n'allât se broyer au pied de cette cathédrale qu'il ne pouvait plus finir.
Et en songeant à cela, Claude pressa un peu plus fort contre son cœur le bras de M. de Renescure.
Il se tourna vers elle après avoir senti cette pression, il la regarda deux secondes sans rien dire, et Claude vit des larmes sur ses joues flétries.
— Vous pleurez?demanda-t-elle avec compassion. Il ferma les yeux et répondit :
— Ce n'est rien.
uis il se laissa conduire le long des galeries, des escaliers, en trébuchant comme un aveugle.
Et alors Claude pleura aussi, pour la tristesse de cet homme et pour la sienne. Ils étaient malheureux, l'un et l'autre; la vie leur demandait à tous deux un sacrifice au-dessus de leurs forces. Il fallait se résigner pourtant; il fallait que Claude surmontât toutes les révoltes naturelles, qu'elle tombât dans le lit de ce vieux fou comme une désespérée dans un puits. « Ah ! Ouen ! Ouen ! » aurait-elle voulu appeler dans cet escalier tortueux qui lui rap-
pelait un autre escalier gravi naguère dans une tour dorée de soleil...
Elle pleurait, elle descendait sans rien voir, indifférente aux irrégularités des marches. Elle revit des galeries, des clochetons moussus, des toits verdâtres de chapelles. Par une lucarne, un faisceau de soleil léblouit tout à coup, et elle tituba, les yeux aveuglés. Elle ne vit plus grand'chose; elle sentit moins les marches sous ses pieds, les aspérités du mur sous ses mains. Ce jet de soleil semblait avoir provoqué en elle une vague anesthésie.
Elle sentit une chose pourtant : le bras de M. de Renescure qui voulait s'enrouler à sa taille, son souffle qui passait sur sa nuque; et alors toute sa chair se glaça d'épouvante. Oh ! cependant, bientôt... il faudrait permettre tout cela, bientôt !...
Elle pressa le pas sans rien dire, la tète baissée entre ses épaules, comme si elle avait craint la chute de quelque pierre, et elle sentait son cœur sauter à chaque marche. Il ne voulait pas, ce cœur; il ne voudrait jamais que ce bras touchât à sa taille, que ces lèvres touchassent à sa nuque. 11 se romprait auparavant !
Elle descendit, affolée, n'osant pas crier sa répulsion, son insurmontable horreur à l'homme qui la suivait. Ils arrivèrent devant une espèce de terrasse. II y avait là, autour d'un clocheton en réparation, un échafaudage à demi disloqué, sur lequel on n'avait pas dû travailler depuis six mois. M. de Renescure voulut voir, en passant, les sculptures de cette restauration. Il mit un pied sur l'échafaudage
et s'inclina, en se retenant d'une main à un crochet du clocheton neuf. Machinalement, Claude le suivit. Elle était encore éblouie de soleil ; elle ne savait pas trop où elle allait. 11 lui semblait que les planches de l'échafaudage remuaient sous ses pieds.
— Ne venez pas ! lui cria M. de Renescure, ce serait imprudent ! Ne venez pas !
Elle s'arrêta court. 11 y avait donc du danger ?...
Mais les choses commençaient à tourner autour d'elle, des idées étranges à grouiller dans son cerveau. Elle alla, malgré la défense de M. de Renescure, elle avança sur les madriers disjoints. Elle avait le soleil en face ; il était très doux, ce soleil, et il semblait lui baiser Jes paupières, lentement, avec ses lèvres dorées de dieu. Elle avança encore, inconsciente, vers le soleil...
— Malheureuse, que faites-vous ? Oh ! Claude ! Claude !...
Elle entendit ce cri derrière elle, tandis que l'un de ses pieds, s'étant aventuré trop loin sur une planche, tombait dans le vide, dans l'air blond, saturé de soleil...
Elle ne cria point, elle tournoya, passa entre deux piles d'arcs-boutants, sentit un grand coup à son dos, puis s'enfonça encore, en frôlant une gargouille ébréchée, dont la gueule semblait rugir à son passage.
Ce fut entre les marches de la porte méridionale et une espèce de hangar encombré de pierres que Claude tomba. Cet endroit était désert en ce moment. Ressaisie par son instinct de conservation, la jeune fille se redressa. Mais elle perçut une douleur vive à son épaule et ne put retenir une plainte. Elle alla s'affaisser sur les premières marches.
C'est là que M. de Renescure la rejoignit.
Il s'était précipité dans l'escalier en la voyant tomber, puis il était sorti du transept en criant d'effroi.
Il fut étonné de ne pas la trouver morte.
— Malheureuse! gémit-il. Vous ne saviez donc pas que c'était dangereux? Où avez-vous mal? Oh! ce ne sera rien, j'espère!
Il se baissa ! il la prit dans ses bras pour la remettre debout. Deux ouvriers qui travaillaient sous le hangar voisin venaient de s'apercevoir de l'accident et ils accouraient.
Claude ne paraissait pas grièvement blessée. Elle n'était pas tombée de très haut ; puis un ressaut
de contrefort avait dû amortir sa chute à un luoraent donné.
On la porta chez M. de Renescure, à la maison gothique, et Poton,le concierge, courut chercher un médecin.
Celui-ci constata une fracture à l'épaule droite.
Le lendemain, un appareil fut placé. Claude dut rester quinze jours au lit. Elle souffrait atrocement. Mais une réflexion atténuait sa douleur : le mariage allait être retardé ; c'était toujours cela!
M. de Renescure ne quitta guère son chevet. La nuit, une religieuse veillait avec lui. M. Bernadières, prévenu par dépèche, était arrivé de Paris le lendemain de l'accident; et le brave homme ne cessait de déblatérer contre la cathédrale, contre cet échafaudage de malheur qui avait failli lui tuer sa fille.
M. de Renescure aussi maudissait l'échafaudage, maudissait même la cathédrale.
Il ne soupçonnait pas du tout la vérité. Il attribuait à un simple accident ce qui ressemblait si fort à une tentative de suicide.
D'ailleurs, quelle était la cause réelle de cette chute? Claudç ne le savait peut-être pas elle-même. Un éblouissement, un affolement, un faux pas, aidé un peu par le désespoir; un demi-accident et un demi-suicide, voilà sans doute comment devait se décomposer l'aventure.
M. de Renescure n'y voyait heureusement que le côté accident, et Claude s'en félicitait; car s'il avait soupçonné lecôté suicide, il aurait pu garder quelque rancune.
Il se blâmait d'avoir amené Claude là-haut. Est-ce qu'il n'aurait pas dû aller voir la cathédrale tout seul? ou môme ne pas y aller du tout? 11 était bien avancé maintenant! Claude en avait pour trois mois à guérir. Le mariage serait forcément remis à l'automne, sinon à l'hiver.
— Ah ! mauvaise ! grondait-il quelquefois en jetant un regard navré à la cathédrale.
Et il n'était pas éloigné de voir, dans cet événement, une vengeance du vieil édifice, un coup sournois de la basilique jalousé.
Claude n'avait pas seulement une fracture d'épaule : elle avait aussi deux ou trois petites plaies à une joue ; et sa figure, pi jolie figure qui semblait autrefois suer de la lumière, éparpiller du printemps sur les personnes et les choses, restait fort enlaidie, à cause de ces plaies-là. Elle n'avait pas l'air d'être la même femme. Son fiancé avait quelquefois de la peine à la reconnaître. Il fallait consulter d'anciennes photographies pour s'expliquer combien elle avait été belle, comment il avait pu être ensorcelé. Les yeux oublient si vite!
Claude resta cinq semaines à Beauvais; puis les médecins la laissèrent partir. Mais elle dut s'aliter de nouveau à Paris, et l'épaule continua longtemps à lui faire mal. M. de Renescure appela les spécialistes les plus réputés, mais leurs soins ne furent pas aussi eftîcaces quil l'aurait cru. Sa fiancée restait difforme du côté droit ; elle ne pouvait pas tenir son épaule au niveau normal ; elle la portait trop haut, et son cou avait l'air un peu tordu au dessus de l'omoplate.
Oh! le beau profil de naguère, la ligne suave du buste, cette pose de la Vierge dorée d'Amiens qui lui allait si bien ! M. de Renescure se désespérait.
— Il n'y a donc pas moyen de vous guérir vite? disait-il en essayant de la redresser, de lui rendre sa beauté de statue. Oh! ma pauvre Claude! ma pauvre Vierge Dorée !
Mais elle poussait des plaintes dès qu'il lui touchait le bras et il était obligé de s'arrêter pour ne pas la faire souffrir.
Certes, cette déformation de Claude ne devait pas amoindrir l'amour de M. de Renescure, ah non ! pourquoi supposer des choses pareilles?... Mais, tout de même, il était bien obligé de convenir que ses yeux n'éprouvaient plus la même jouissance à considérer cette épaule disgracieuse, à considérer cette figure sillonnée par une cicatrice rose. C'est si naturel, surtout pour un artiste, de ne pas se complaire au spectacle des difformités. Qui sait voir une belle âme à travers un corps mal venu ?
Claude s'aperçut assez vite que M. de Renescure ne la regardait plus avec le même enthousiasme, et elle s'en réjouit en secret.
Elle eut moins hâte de guérir, elle s'appliqua moins à redresser son épaule en présence de son fiancé. Oh! si elle pouvait lui inspirer du dégoût, si elle pouvait se faire désaimer enfin!
Tout s'arrangerait encore : M. de Renescure ne voudrait plus l'épouser; et il continuerait quand même à protéger le père, en réparation du préjudice qu'il croirait avoir causé à la fille.
Ces réflexions firent quelle exagéra un peu la déformation de son épaule, toutes les fois que M. de Renescure vint la voir. Il ne lui aurait pas déplu dêtre plus contrefaite encore, de laisser croire à une véritable bosse.
Peut-être son malappris d'omoplate se permettait-il de revenir lentement à son altitude normale; mais elle n'en laissa rien paraître. Et, comme la cicatrice de la joue s'efïaçait de même, Claude eut l'ingéniosité de l'accentuer au crayon rouge quand le cathédralier devait venir.
Certes, dès qu'il avait fermé la porte pour repartir, elle enlevait cela bien vite et elle redressait le plus possible son épaule pour s'assurer qu'elle n'était réellement ni aussi défigurée, ni aussi bossue qu'on se l'imaginait; mais elle cachait son jeu à son père, à sa bonne, à tout le monde, afin qu'aucune indiscrétion ne pût être commise.
Il fallait que M. de Renescure la crût incurable, à jamais laide et contrefaite. Encore quelques mois et sûrement il ne l'aimerait plus, ne lui parlerait plus de mariage. Quelle délivrance!
Malheureusement elle guérissait; l'épaule se remettait peu à peu à sa place, la maladroite! et il devenait de plus en plus difficile de feindre.
Alors Claude prit une résolution héroïque : elle mit du coton dans ses corsages pour conserver le même aspect à cette épaule et tromper plus aisément le cathédralier.
Quand il venait avenue Mac-Mahon, elle prenait bien soin de le faire asseoir à sa droite afin qu'il eût
toujours SOUS les yeux le côté difforme. Et, quand ils allaient se promener, fidèlement suivis par M. Bernadières, elle s'arrangeait de façon qu'il eût toujours de son côté l'épaule malade.
Ah! il aimait beaucoup moins se promener à présent! Autrefois, c'était une gloire pour lui que de se montrer aux Parisiens avec sa belle cathédralière; une telle compagne lui faisait honneur. Mais avec cette épaule défaite, ce n'était plus ça; et quand ils passaient dans les endroits élégants, à l'avenue du Bois, par exemple, M. de Renescure laissait volontiers marcher M. Bernadières entre Claude et lui.
Elle était ravie de ce beau résultat, ravie, mais un peu vexée tout de même, car il est toujours désagréable de voir qu'on baisse dans ladmiration d'un homme, quel qu'il soit. Ah! le malhonnête! le volage! Si elle pouvait se montrer de nouveau belle et con- (| aérante, puis le renvoyer à ses cathédrales en lui tirant une révérence!
Mais elle ne pourrait jamais faire cela, même quaud elle guérirait complètement, car il voudrait se venger, le misérable!
M. de Renescure sentait fort bien que son amour battait de l'aile; et il s'en blâmait quelquefois. Il essayait de se remonter l'imagination, de redevenir enthousiaste et passionné; mais il n'y parvenait guère que lorsqu'il était séparé de Claude. Dès qu'il la revoyait, cette épaule malencontreuse mettait son enthousiasme et sa passion en fuite. Il n'y avait pi us moyen de s'enflammer devant cette difformité réfri-
gérante; ses yeux d'artiste soutiraient à regarder cela. Il avait toujours été un contemplateur, un amoureux des belles choses, des lignes pures et des harmonieux contours. C'était pour cela qu'il admirait les cathédrales, ce n'était que pour cela qu'il avait aimé Claude. Si elle avait eu, à Reims, quand elle portait la bannière, cette déplorable tournur^î d'épaule, lui aurait-il accordé le moindre regard? Comment ses sentiments n'auraient-ils pas changé à regard d'une personne qui avait changé ellemême de façon si malencontreuse? En somme, ce n'était pas lui qui avait commencé!
Le coupable, s'il y en avait un, c'était ce maudit échafaudage de Beauvais qui avait provoqué la chute de Claude. Ah! ces ignobles Beaux Arts! S'il est permis de laisser pourrir comme ça des échafaudages sur place! La voilà bien, l'incurie administrative !...
Et M. de Renescure se proposait de faire interpeller le Gouvernement, à la rentrée, par un de ses amis de la droite.
— Il n'y a donc pas moyeu de vous guérir? répétait-il tristement quand il se trouvait seul avec la jeune fdle.
Et il avançait les mains pour tâcher de remettre cette épaule indisciplinée à sa place.
Mais Claude reculait aussitôt en rougissant, en écartant ces mains indiscrètes; et le cathédralier pouvait attribuer à de pudiques émois cet efïarouchement qui trouvait sa source dans une couche secrète de coton.
— Ah ! ma pauvre amie ! ma pauvre Vierge Dorée î soupirait M. de Renescure avec un regard chagrin.
Il voulut l'emmener en Allemagne chez un doc leur fameux qui passait pour avoir redressé la colonne vertébrale d'une parente de l'empereur ; mais elle s'y refusa obstinément. M. Bernadières l'approuva d'ailleurs, car ces... ces... comment diraisje? heu... chirurgiens ne réussissent pas toujours leurs... Enfin, il y avait trop à risquer, quoi !
Un an se passa ainsi; l'épaule gardait la même forme, inébranlable comme le Mont-Valérien. En réalité, la guérison était à peu près complète. Claude avait bien une certaine raideur du bras, une légère difficulté à faire quelques mouvements spéciaux, mais tout ce côté du corps reprenait lentement sa forme normale. Encore quelques semaines et il n'y paraîtrait plus.
Elle s'en trouvait enchantée au fond; l'ennui était qu'elle ne pouvait pas se décolleter et qu'il lui fallait toujours feindre avec son père, avec sa bonne. Son père ne devait se douter de rien, certes, mais la bonne avait dû découvrir la supercherie, et Claude tremblait en pensant que cette fille aurait pu tout raconter à M. de Renescure.
Heureusement, celui-ci ne faisait plus que de rares apparitions.
Il s'était remis à cathédraliser. Actuellement il flirtait avec la célèbre lanterne de Coutances. Quand il revenait chez Claude, il essayait bien encore de madrigaliser, même il faisait allusion au mariage comme à une chose impatiemment attendue et enfin
prochaine. Mais on sentait quil parlait de cela par acquit de conscience, par politesse, comme on demande aux gens s'ils se portent bien.
Il ne voulait pas avoir l'air d'un inconstant et il soignait sa tenue sentimentale.
Claude comprenait parfaitement qu'il ne pensait plus du tout au mariage et qu'il aurait été fort embarrassé si elle l'avait pris au mot.
— Canaille ! disait-elle entre ses dents avec un violent désir de vengeance.
Ah ! si elle avait pu tourner la tète à un autre homme ! trouver un prétendant nouveau ! Comme elle l'aurait accepté ! JMais le moyen de tourner la tête à quelqu'un avec cette fausse épaule obligatoire ?
Maintenant, pour cathédraliser, M. de Renescure amenait Ouen comme autrefois. 11 avait fait la paix avec lui. S'il avait boudé pendant deux ans, c'était par crainte de trouver en ce jeune homme un rival dangereux. Mais que pouvait-il redouter à présent? La Vierge Dorée était contrefaite. Ouen n'aurait eu sans doute qu'à la revoir pour perdre son bel enthousiasme de jadis. L'eùt-il conservé, d'ailleurs, que M. de Renescure ne s'en fût pas autrement inquiété. Il ne pouvait guère être jaloux de ce cùté-là, car il devait bien convenir que Claude sortait peu à peu de son cœur. La Vierge Dorée était morte, il n'y avait plus que celle d'Amiens.
Ouen tut bienheureux de refaire la paix avec son père adoptif. Il avait beaucoup changé depuis deux ans. Certes il était toujours aussi timide, aussi sérieux, mais son corps avait subi une agréable trans-
formation ; l'œil était plus clair, la voix plus timbrée ; une moustache fine, aux pointes relevées suivant la mode du jour, ombrageait sa bouche tendre. Il avait dix-neuf ans d'ailleurs. 11 s'était présenté aux deux baccalauréats et avait échoué deux fois pour ne pas se faire remarquer. Mais il avait été assez brillant au troisième examen et reçu avec mention. Actuellement, il travaillait dans les bureaux d'un architecte de lavenue Malakolï, suivait les cours de M. de Baudot au Trocadéro, ceux de M. de Fourcaud à l'École des beaux-arts, et 11 se préparait à devenir, non pas un vulgaire bâtisseur dans le goût moderne, mais un maître de l'œuvre dans le goût du moyen âge, l'architecte qui devait achever la façade d'Amiens, car il avait renoncé à celle de Beauvais pour des raisons de lui connues.
Que de fois il avait voulu demander à M. de Renescure des nouvelles de M"*" Claude ! J^iraais il ne lavait pu ; il lui semblait que ses lèvres ..''^aient tremblé en prononçant ce nom.
11 savait pas mal de choses pourtant, quoique son père adoptif ne lui eût pas écrit à ce sujet, — car il ne lui avait jamais écrit, malgré la promesse faite à Claude. — Il savait qu'il avait été question d'un mariage entre la jeune fille et M. de Renescure, et il avait appris aussi l'aflreux accid&nt de Beauvais.
Oh ! alors, comme il s'était trouvé malheureux ! Ne pas pouvoir s'approcher de la blessée, ne pouvoir rien faire pour la guérir ! Il avait communié trois fois à son intention, au collège; et, un jour de sortie, il était resté plusieurs heures sur un banc de
l'avenue Mac-Mahon, les yeux tournés vers ces quatre fenêtres qu'il savait être les fenêtres de Claude.
Ah ! s'il avait eu du courage comme certains de sa classe, il serait allé là-haut, il aurait sonné pour demander des nouvelles de Claude, de la belle jeune fille qui avait voulu s'appeler Ouane, un soir, dans une tour gothique, dans la Marraine!... Mais il n'était pas le plus courageux de sa classe, loin de là.
Qu'aurait-il dit, s'il avait trouvé M. de Renescure là-haut? Ou'aurait-il dit même s'il n'y avait trouvé que Claude? Non, non, c'était trop intimidant: impossible de monter.
Et il s'était contenté de rester là, les yeux cloués sur les fenêtres, en regrettant que les rayons X, ces fameux rayons pour lesquels il avait été recalé une fois, ne puissent pas encore faire voir les jeunes filles qu'on aime à travers les murs, comme les os de la main à travers la peau.
Il avait compris que M. de Renescure se détachait progressivement de Claude, rien qu'aux gentillesses qu'on avait pour lui, et cette découverte l'émut beaucoup. 11 chercha la cause de ce refroidissement imprévu ; il ne tarda pas à savoir, par les bavardages des domestiques à l'hôtel de la Tournelle, que M"^ Rernadières avait perdu sa beauté à la suite d'une fracture d'épaule. Cela lui fit de la peine assurément. C'était bien triste pour elle ; mais pour lui, Ouen, cela n'avait aucune importance. Oh ! la chère Ouane, il pouvait donc l'aimer à présent? Peut-être n'y avait-il plus que lui pour penser ten-
248 LA VIERGE DOFJEE
drement à elle ! Cela lui était bien égal qu'elle fût enlaidie, qu'elle fût contrefaite ; il l'aimerait encore autant, il l'aimerait peut-être davantage si c'était possible, car il aurait plus de courage auprès d'elle à l'avenir. Claude laide l'efTrayerait un peu moins sans doute, elle serait plus à la portée de son amour. Auparavant, c'était l'idole trop haute pour lui, c'était l'idole glorieuse vers laquelle ses yeux n'osaient pas se lever. Désormais, ce serait l'idole descendue de l'autel, plus familière, presque abordable. Il se trouvait moins indigne, il se croyait plus de droits à l'espérance. Oh ! la chère Ouane !
11 passait le plus possible avenue Mac-Mahon ; mais il ne la rencontrait jamais. On ne rencontre jamais, à Paris, les personnes qu'on cherche ; il n'y a que celles à qui l'on ne pense pas qu'on heurte dans les rues.
Cependant, un soir, comme il traversait la place de l'Étoile, Ouen distingua une silhouette de femme, là-haut, au balcon de Claude, et son cœur se ralentit comme s'il n'avait plus eu la force de battre.
C'était bien Claude ; il la reconnaissait ; elle était accoudée au balcon et regardait les passants. Mais qu'avait-on raconté ? Qu'elle était devenue laide ? Quelle calomnie ! Ouen la considérait à travers le feuillage grêle d'un vernis du Japon, et, comme le raccourci lui cachait la difformité de l'épaule, il crut qu'on l'avait trompé. Il s'en attrista. Oh ! non, il ne devait pas être le seul à penser à Claude ! Il était bien inutile d'avoir de l'espérance.
Il resta sous ce vernis jusqu'à ce qu'elle eût dis-"
paru ; et, un quart d'heure après, voyant qu'elle ae revenait point, il s'en retourna, les jambes molles, vers l'hôtel de M. de Renescure, où il demeurait depuis sa sortie du collège.-
Plus de vingt fois, il revint sous ce vernis, à la même heure du jour ; il ne revit jamais Claude.
Mais, un matin, le cathédralier le rejoignit dans sa chambre.
— Tiens, Ouen ! va porter cette lettre à M. Rernadières, veux-tu ? C'est pressé. Tu le trouveras probablement à son bureau ; s'il n'était pas encore arrivé, tu irais chez lui.
— Chez lui ? demanda faiblement le jeune homme en prenant la lettre.
— Oui, avenue Mac-Mahon, au numéro 3. Tu monteras au cinquième. Prends une voiture pour faire plus vite.
M. de Renescure avait reçu des renseignements confidentiels sur un charbonnage russe appelle à une hausse prochaine et il voulait faire profiter M, Rernadières de ce « tuyau ». 11 portait beaucoup d'intérêt à Rernadières depuis quelque temps. Non seulement il le protégeait à VAuto, mais encore il cherchait à lui signaler de bonnes opérations de Bourse. Il avait toujours été un galant homme et il tenait à liquider honorablement ses affaires sentimentales. Il lui semblait que, en ce qui concernait M"® Rernadières, sa renonciation au mariage méritait quelques compensations honnêtes.
Ouen avait senti des fourmis dans ses jambes en recevant cette lettre. Aller avenue Mac-Mahon?
avoir une occasion de revoir Claude? Quelle aubaine !
Il se prépara aussitôt. 11 mit un complet beige, un chapeau melon, sa plus impressionnante cravate. El il bondit dans une voiture.
— Avenue de la Grande-Armée, 46! ordonna-t-il au cocher. Roulez vite !
Il espérait bien ne pas trouver M. Bernadières à VAiito. 11 n'était que huit heures dix. Le brave homme aurait eu lïuspiration sans doute de faire la grasse matinée.
Le fiacre longea la Seine, traversa la Concorde, monta vers l'Arc. Énervé, Ouen mettait des gants beurre. Un doigt ne voulait pas entrer. II fallut se battre avec son pouce qui avait dû grossir depuis dimanche. Puis, une idée soudaine ayant traversé son cerveau, il ôta ce gant, il laissa nue sa main droite. Peut-être songeait-il à la main de Claude qui se tendrait vers lui bientôt, à ce peu de chair tendre qu'il avait pressée un soir dans un escalier obscur, et dont le contact avait fait remonter on ne sait quelle source fraîche dans son bras... Il rougit un peu en retirant ce gant.
A huit heures quarante, le fiacre s'arrêta devant lAiito. Ouen descendit, poussa une porte, demanda si M. Bernadières était arrivé. Il entendit:
— Non, Monsieur, pas encore. Si vous voulez l'attendre?
Il ne pensa pas une seconde à l'attendre. II rebondit dans le fiacre et dit au cocher:
— 3, avenue Mac-Mahon !
LA VIERGE DOBEE 251
Réflexion faite, il ajouta, eu passant sa tête à la portière:
— Vous n'avez plus besoin d'aller si vite.
Et en effet: M. Bernadières pouvait descendre ses cinq étages en ce moment même, et il eût été désastreux de le trouver dans l'escalier. Ouen fut même tenté d'aller passer une petite heure au Bois.
Mais si M"'' Claude sortait aussi pendant ce temps là?
Il n'alla pas au Bois; il se fit déposer tout de suite avenue Mac-.Mahon. Pour la forme, il demanda l'étage de M. Bernadières. Puis il monta.
Oh ! cet escalier, comme il faisait peur !
Ouen monta, les oreilles pleines de bourdonnements, comme s'il avait entendu la mer. Jamais son cœur n'avait palpité si fort, même pour monter les huit cents marches du clocher en fer de Rouen. Au quatrième, il s'arrêta un peu. C'était pourtant terrible d'aller plus haut. Puis il continua son ascension, et, au tournant de l'escalier, il vit une porte couleur palissandre comme tant de portes, avec un bouton de cuivre pareil à tant de boutons de cuivre. Mais cette porte et ce bouton parurent plus beaux à Ouen que le seuil même du paradis. La main de Claude s'était posée sur ce bouton ; quelque chose d'elle restait sans doute là : un peu de sa chaleur, de son parfum. Il aurait voulu mettre des baisers tout autour de ce cuivre.
Il fit une halte nouvelle avant d'entrer. Était-il trop pâle ? Était-il trop rouge ? Il ne le savait guère.
Mais sûrement, il était trop l'un ou trop l'autre. Ses jambes faiblissaient comme si elles avaient été en coton.
Cependant il crut entendre du bruit de l'autre côté de la porte, et alors, bravement, il sonna.
On lui ouvrit presque aussitôt. Il entrevit un visage frais dans la pénombre de l'antichambre. C'était bien le visage de Claude.
Ouen sourcilla comme pour essuyer la buée de ses yeux.
— M. Bernadières? demanda-t-il, presque aphone.
— C'est ici.
Ouen reconnut la voix ; et il lui sembla que son cerveau s'emplissait de tumulte comme une volière qui s'éveille.
— Voici une lettre pour lui. Mademoiselle, dit-il, en baissant involontairement la tête.
Et sa main s'avança, craintive.
Il vit la main de Claude qui venait à la rencontre de la sienne pour recevoir la lettre. Le rectangle de papier passa des doigts de l'un à ceux de l'autre. Et Ouen s'aperçut qu'il n'avait plus rien à faire devant cette porte. 11 sentit un grand vide dans son cœur, hésita deux secondes, puis salua gauchement :
— Au revoir. Mademoiselle !
Mais, comme il descendait les premières marches, la voix dit derrière lui :
— Pardon, Monsieur ! n'êtes-vous pas Monsieur Ouen?
— Oui, Mademoiselle.
— Oh ! entrez donc, je vous prie !
Et, s'étant retourné, Oiien vit le visage sourire, la porte s'ouvrir toute grande.
— Entrez donc ! répétait la jeune fille. Je ne vous reconnaissais pas ! Comme vous avez changé !
Alors Ouen ne se demanda pas s'il était trop pâle ou trop rouge, car il sentit le sang enflammer ses joues.
— Je suis M"*^ Claude ; vous souvenez-vous ? La fille de M. Bernadières... Ouane ! continuait-elle en se rangeant pour le laisser passer. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu !
Ouen n'avait pas hésité à revenir. Il entrait, le dos rond, les lèvres écartées par le sourire, et ses paupières battaient toujours, afin d'essuyer sans doute la buée de plus en plus opaque de ses yeux.
— Papa n'est pas là ; il vient de partir pour son bureau, expliqua la jeune fille. Venez donc par ici. Je vous demande pardon de ne vous avoir pas reconnu tout de suite.
Elle avait ouvert une autre porte, au bout de l'antichambre, et Ouen passa dans une pièce claire, toujours souriant, toujours sourcillant et bredouillant des mots confus qui voulaient remercier, qui voulaient dire son bonheur et qui ne parvenaient qu'à le rendre plus ridicule peut-être.
Mais, dans la pièce claire, il vit Claude plus distinctement; il constata qu'elle avait en effet quelque chose d'anormal, de disgracieux à une épaule, et cela lui rendit un peu d'assurance. Il fut moins timide puisqu'elle était moins belle.
— Monsieur votre père va bien ? put-il demander.
— Mais oui; et vous-même, Monsieur Ouen ?
— Très bien. Je vous remercie.
— Posez donc votre canne ; donnez. Est-ce que vous me pardonnez de vous avoir fait revenir ?
— Oh I Mademoiselle !...
— J'étais si surprise de vous voir... Et vous vous échappiez si vite ! Je suis vraiment sans façon, ajouta-t-elle, en nouant plus étroitement à sa taille deux bandes d'étoffe brodée qui faisaient une ceinture à son peignoir.
Elle s'assit à deux pas de lui, sur une chaise basse ; mais, ayant remarqué que, dans cette position, elle lui montrait l'épaule déformée, elle fit bientôt demitour afin qu'il ne pût voir que l'autre.
Et ce fut elle alors qui rougit et qui trouva difficilement les mots à dire.
— Ah ! il s'est passé bien des choses depuis notre voyage à Rouen ! murmura t elle d'un air triste.
— Oui, je sais, à Beauvais, n'est ce pas? Cette chute?...
— Vous avez appris ?
— Oui... Oh 1 tenez, je n'aime plus cette cathédrale maintenant !
Mais il baissa la tête. N'avait-il pas été bien loin en disant qu'il n'aimait plus cette cathédrale? Ou'est-ce que M"^ Claude allait penser?
Et, se sentant regardé par elle, il se remit à faire aller son pied, nerveusement, comme pour coudre à la machine.
Mais la jeune fille ne semblait pas lui en vouloir de s'être exprimé ainsi.
— Vraiment, Monsieur Ouen ? Vous n'aimez plus la cathédrale de Beauvais ?
— Non, c'est fini !
— Oh ! il ne faut pas ! Ce n'est pas sa faute !
— Je sais bien; mais...
— Tenez, je vais vous montrer que je ne lui en veux pas, moi. M. de Renescure vous a peut être dit que je m'étais fait remettre le carton de Beauvais pour le détruire ? Eh bien ! je n'ai rien détruit. Monsieur Ouen; je l'ai gardé pour vous. Tenez, le voici !
Elle alla chercher le carton dans la pièce voisine et l'ouvrit devant le jeune homme.
— Tout y est ! dit elle en promenant ses doigts parmi les feuilles jaunies, sur les dessins poussiéreux. 11 ne manque qu'une fenêtre qui a brûlé. Tenez, voilà une rosace que j'avais froissée dans un moment de colère, mais je me suis aperçue que c'était vous qui l'aviez dessinée, — il y a votre signature là, au bas, — et alors je l'ai bien repassée avec un fer chaud, comme de la soie. Il n'y paraît plus trop, n'est-ce pas ? Je la repasserai encore !
Elle lui montrait la grande rose de l'cauvais, la feuille de papier ridée de cent plis menus comme un visage de vieille, et Ouen se sentit chaud au cœur en écoutant ces confidences. Oh ! quoique déformée, quoique bossue, Claude était bien belle encore ! et d'apprendre tout cela, de voir qu'elle avait pensé quelquefois à lui depuis le voyage à Rouen, à lui qui n'avait pas dû vivre un jour sans penser à elle, il se troublait de nouveau comme unenfant.
Il n'eut plus conscience de ce qu'il faisait; il se croyait vaguement transporté dans un nuage, dans un pays irréel, plein d'éblouissements et de musiques. Le sourire de Claude brillait devant lui ; et c'était comme le soleil, ce sourire, un beau soleil d'avril qui chatouille les branches de ses mains dorées et les fait éclater de bourgeons. Oh ! quelque chose éclatait vraiment autour d'Ouen, et toutes ses pensées bourdonnaient comme des abeilles sur un champ de lin en fleurs.
11 se leva, chancelant; Claude se leva aussi; et, commeilsnesavaientplus bien de quoi parler, ni l'un ni l'autre, ils se dirent adieu en se pressant la main.
— Vous reviendrez, n'est ce pas ? demanda Claude d'une voix douce.
— Vous permettrez. Mademoiselle?
— Mais, je vous en prie. . . Montez un instant quand vous passerez dans le quartier. Mon père sera bien heureux de vous revoir !
Ces derniers mots furent accompagnés d'un bon regard qui voulait peut-être ajouter : « Et moi, je serais plus heureuse encore ! » Mais Ouen n'osa pas comprendre le regard. Et il s'en alla, un peu étourdi , traversa l'aiit'c'iambre sans rien voir, puis se précipita dans l'escalier.
— Ah ! votre canne !... Je crois que vous oubliez votre canne ! fit remarquer M"^ Claude.
11 remonta deux ou trois marches pour reprendre sa canne, la reçut avec confusion des mains de la jeune fille, s'excusa de son étourderie, puis se remit à descendre, très vite, comme un voleur.
En descendant, il crut sentir quelque chose de frais, de blanc, qui le suivait tout le long de l'escalier ; ce devait être le sourire de Claude, penchée là haut sur la rampe.
— Oh ! elle m'aime peut-être ! elle maime ! se ditil eu sortant de cette douce maison.
Et, à cette pensée, il sentit un tel frisson de gloire sur son crâne qu'il eut peur de se mettre à clianter au nez des passants.
Oiieii n'oublia pas les recommandations de Claude; il revint avenue Mac-Mahon.
Il n'y trouva pas toujours la jeune fille, car il y a bien des contretemps en ce monde ; mais s'il la voyait une fois sur deux, il ne se plaignait pas trop du destin
Faute de mieux, il était ravi de trouver M. Bernadières. Il pouvait parler de Claude à M. Bernadières, et parler de quelqu'un qu'on aime est toujours doux.
Il passa donc trois ou quatre fois par mois avenue Mac-Mahon, sous des prétextes choisis. Voilà : M. de Renescure l'avait envoyé à VAiilo, cette après-midi, et alors, en passant, il se permettait... Ou bien, il venait voir si, dans Ig carton de Beauvais, il ne s'était pas glissé, par hasard, certaine planche d'Amiens dont... que... Où pouvait-elle être passée, cette planche d'Amiens ?
Claude, à vrai dire, ne lui demandait pas tant d'explications, et elle aurait peut-être préféré qu'il vînt pour elle seule.
Mais ces timides sont condamnés à exagérer eu tout et à froisser les gens en voulant être trop polis.
Lorsque Ouen était là, M"^ Bernadières s'arrangeait encore de manière à s'asseoir à sa droite et à ne lui laisser voir que son épaule gauche, la belle, car elle trouvait pénible d'exhiber devant ce jeune homme une difformité quelconque, surtout une difformité qui n'existait pas.
Bien des fois, elle fut tentée de lui dire tout, de se montrer telle qu'elle était vraiment, droite et bien faite comme naguère.
Mais s'il avait raconté la chose à M. deRenescure? Que de drames! M. de Renescure serait probablement redevenu féroce, et il serait redevenu amoureux, ce qui était encore pis.
Hélas, non ! elle ne pouvait pas confier son secret à M. Ouen; elle était condamnée à garder cette fausse épaule jusqu'à ce que le cathédralier se fût épris d'une autre cathédralière. D'ailleurs, pourquoi risquer la confidence? puisque M. Ouen venait tout de même, puisqu'il était plus entreprenant depuis qu'elle était moins jolie ?
Car il devenait entreprenant. Si Claude l'intimidait encore quand elle restait quelques minutes à côté de lui, souriante et fraîche, il reprenait un peu d'aplomb dès qu'elle se levait et qu'il pouvait voir, là-haut, cette épaule disgracieuse. Alors il se sentait vraiment du courage. Il cessait de bégayer, il osait montrer des yeux tendres, même il hasardait un bout de compliment de temps à autre, et il ne cou- •,sait presque plus à la machine quand il sesavait re-
260 LA VIEKGE DOKEE
gardé. Il était en train de tourner au mousquetaire, tout simplement. Un jour, il ne craignit point de baiser la main de Claude, à son arrivée, oh ! la main droite naturellement, celle du côté difïorme !... L'autre lui aurait fait trop peur.
Claude voyait bien que M. Ouen l'aimait, et elle trouvait cela touchant que cette difformité qui avait amoindri l'amour de M. de Renescure fût justement ce qui avait accru celui de ce brave garçon. C'était de la véritable tendresse qu'elle voyait dans ces yeux-là; dans les autres, dans ceux du cathédralier comme dans ceux de ses divers adorateurs, elle n'avait jamais vu qu'une admiration d'artiste ou qu'un désir offensant. Oh! l'amour d'Ouen était tout pur, tout bleu comme une fleur de lin qui s'ouvre ! Et celui-là était sincère, était durable, puisqu'il n'était pas provoqué par une fragile beauté de surface, mais par la beauté intérieure, celle qui ne s'en va pas. Et Claude était bien reconnaissante à M. Ouen. Sans lui, elle n'aurait peut-être jamais connu cette douceur de l'amour chaste, de l'amour désintéressé. Il faut plaindre les femmes belles, on ne les aime presque jamais que par vanité.
Cependant, Claude éprouvait peu à peu une curiosité croissante pour ce jeune homme. Elle voulait connaître les travaux de Ouen; elle voulait savoir où il était né, comment il avait perdu ses parents, comment il avait été adopté par M. de Renescure.
Et Ouen lui disait tout, à demi-voix, dans le salon clair du petit appartement, où une vieille pendule Empire battait les secondes avec son balancier doré,
des secondes très douces, les meilleures peut-être qu'elle et lui eussent vécues jusqu'alors.
11 disait l'histoire de son père, un pépiniériste de Versailles, qui était mort, à quarante ans, d'une maladie de cœur; celle de sa mère, une parente pauvre de M. de Renescure, qui avait été emportée par la première épidémie d'influenza. Et il parlait du collège aussi, de ses premières tournées de cathédrales avec son père adoptif, de ce voyage à Reims, où il l'avait vue toute blanche, portant la bannière de la Vierge.
Les yeux d'Ouen se baissaient un peu à ce dernier souvenir, et son pied avait bien vite envie de se remettre à pédaler; mais il toussait, reprenait sa contenance et pouvait continuer à raconter, tandis que la pendule Empire, de sa frêle voix de vieille, sonnait les heures de temps à autre, doucement, lentement, comme si elle avait eu peur d'interrompre les bonnes causeries.
D'autres fois, Ouen passait par l'avenue Mac- Mahon en sortant des bureaux de son architecte et, s'il trouvait Claude, il lui montrait quelque cahier qu'il avait emporté sous son bras, de beaux dessins de chapiteaux, de consoles, de corniches, soignés comme des gravures.
— Oh I c'est vous qui avez fait ça? s'exclamait la jeune fille en avançant sa tête blonde dont les yeux brillaient comme deux petits soleils noirs.
Ou bien Ouen venait montrer quelque livre d'architecture découvert chez un bouquiniste, quelque album jauni, avec des planches de Lepautre ou de
Mansard, qu'ils feuilletaient côte à côte, la moitié du livre sur ses genoux à lui, et l'autre sur ses genoux à elle.
Naguère, quand c'était M. de Renescure qui avait voulu l'initier à l'art de l'architecture, elle s'était montrée rétive; mais à présent, elle s y intéressait beaucoup; elle piochait les cinq ordres, s'efforçait de, distinguer une colonne corinthienne dune colonne ionique, un chapiteau roman d'un chapiteau du xiii'^ siècle, et se mettait à cathédraliser avec conviction. >•
Elle voulut revoir les églises de Paris avec Ouen; et M. Bernadières, duègne de plus en plus lasse, dut les accompagner le dimanche à Notre-Dame, à la Sainte-Chapelle, à Saint-Julien-le-Pauvre, ou à Saint-Gervais. Un dimanche de juin, ils virent ainsi, à Notre-Dame, la procession de la Fête Dieu. Triste procession, dans une église vide, où la voix de l'orgue et l'odeur de l'encens font seules penser aux splendeurs d'autrefois. Ce jour-là, Claude et Ouen durent se séparer dans la nef de la vieille église, car on obligeait les femmes à se placer à gauche et les hommes à droite. Mais, quand l'orgue entonnait quelque belle hymne de jadis, quand un rayon de soleil venait transfigurer la rosace méridionale, les deux amis se regardaieut de loin et se disaient mille choses dans un sourire.
Avant la procession, un marguillier passa qui offrit un cierge à tous les assistants. Ouen en accepta un et Claude un autre. Quelques minutes après, au son des cantiques, au son des cloches, ils
LA VlEliGK DOHKE mS
partirent tous deux, derrière le Saint-Sacrement, lui devant, elle beaucoup plus loin, car l'Église n'est pas féministe encore, et elle donne toujours la préséance au sexe fort, excepté à Beauvais où, en souvenir de Jeanne Hachette, les femmes marchent une fois par an à la tête des hommes.
Mais, au tournant des nefs, Claude et Ouen pouvaient se voir quelques secondes, et leurs pensées alors étaient si douces que leurs yeux en demeuraient illuminés. Puis, quand ils ne pouvaient plus se voir à cause des piliers massifs qui s'interposaient entre eux, ils priaient, recueillis, le long des nefs obscures; ils priaient l'un pour l'autre, secrètement, et si quelque prière était encore entendue par Dieu, dans cette basilique auguste d'où s'étaient élevées tant de prières, ce devait bien être celle de ces deux amoureux à l'âme ardente et blanche comme les cierges qu'ils avaient à la main.
Ils se promenèrent une heure sur les quais, après la procession, et Ouen revit neiger, cette après-midilà, les fleurs cotonneuses des peupliers noirs sur les cheveux de Claude. Comme l'autre fois, elles volaient, lentes et fines, emplissant l'air de leur duvet d'amour. Il se souvint alors du grand désespoir qu'il avait eu, quand M. de Renescure s'était permis d'enlever une de ces fleurs de la nuque de Claude, Que ces jours étaient loin ! Maintenant, c'était lui, Ouen, qui marchait à côté d'elle, d'elle moins admirée sans doute, mais plus à lui; et, quand l'un de ces duvets venait frôler son visage, le jeune homme souriait comme s'il avait senti la
caresse du printemps badin, du printemps propice aux amoureux.
Un dimanche soir, en sortant des vêpres de Saint- Eustache, ils aperçurent M. de Renescure tout à coup, au bout de la rue Coquillière. Lecathédràlier avait à son bras une femme superbe, à la taille de déesse et à la chevelure incandescente.
Ouen et Claude rougirent fort à cette découverte. M. de Renescure fut aussi embarrassé sans doute, car il les avait parfaitement reconnus. Mais il nen eut pas l'air et il sauva la contenance en montrant l'horrible portail de Saint-Eustache à sa compagne.
« Ah ! les misérables ! les sales colonnards ! » devait-il s'exclamer encore, la bouche pleine de mépris et le geste foudroyant.
Claude et Ouen pressèrent le pas en baissant la tête ; et M. Bernadières, qui n'avait rien vu, les suivit à grand'peine
La jeune fille fut toute remuée par cette rencontre. Elle pensa :
— Je crois que je peux laisser ma fausse épaule ! Quelques jours après, M. de Renescure, qui était
censé faire à Rouen son annuelle cure gothique, rentra chez lui, dans son hôtel du quai. Il ne se troubla pas devant le jeune Ouen.
— Ah I mon gaillard ! lui dit- il. C'est comme ça que tu promènes la belle Rémoise à travers Paris?... Allons, allons ! ne fais pas la bête : je t'ai parfaitement vu, près de Saint-Eustache... Moi-même, ajouta le cathédralier avec le plus grand sérieux, je montrais cette église à la femme d'un architecte de
mes amis, qui désirait la connaître... Alors, elle te plaît toujours, la belle Rémoise ? Oh ! ne rougis pas ! c'est de ton âge, mon garçon. Comment vat-elle? Est-ce que son épaule est rentrée dans le rang? Il faudra pourtant que j'aille la voir un de ces jours.
Ouen prévint la jeune fille de cette visite, et elle se garda bien d'enlever sa fausse épaule.
M. de Renescure vint, en effet. 11 arriva un jeudi matin, un peu avant midi, et annonça qu'il s'invitait à déjeuner. Il avait un entrain charmant, une gaîté que Claude ne lui avait jamais connue. Sous leurs ogives sourcilières, ses yeux pétillaient. Ils regardaient l'épaule avec une fixité déconcertante, ces yeux hardis, et ils suivaient la jeune fille partout, comme deux taons une pouliche qui trotte.
Heureusement, l'épaule n'avait rien d'engageant, Claude l'avait soignée depuis quelques jours, et il semblait même que la bosse eût augmenté.
Aussi M. de Renescure continua-t-il à être charmant. Il fit allusion à son amour. Certes, cet amour durait encore, proclamait-il, jamais cela ne s'éteindrait en lui ; mais il avait fini par se faire une raison, par comprendre qu'il était trop vieux pour épouser une jeune fille de vingt ans.
— D'ailleurs, soupira-t-il, vous ne m'avez jamais aimé, cruelle! Ah 1 vous m'avez brisé le cœur '
Et il ajoutait, en consultant la pendule Empire :
— Mais qu'est-ce que votre père fait donc à son bureau? Il est midi trente-cinq !...
Claude était rassurée ; elle voyait que la blonde
aux cheveux incandescents avait dû prendre sa place. Et de cela, elle fut triste un peu, car il est toujours dur de perdre sa place, même dans un endroit où l'on ne veut pas rester. Mais elle envisagea l'avenir avec plus de calme : son père conserverait sa situation à Y Auto, et n'était-ce pas tout ce qu'elle pouvait désirer?
Cependant, depuis quelques semaines, Ouen paraissait plus nerveux. Il se remettait à coudre avec son pied, dès que la jeune fdle tournait les yeux vers lui, et il bégayait pour raconter les moindres choses, comme au baccalauréat, quand il avait passé l'oral. Puis c'étaient des soupirs, des silences, des rougeurs insolites, dont il n'avait que trop conscience et qui l'obligeaient parfois à repartir, comme un sauvage, brusquement, sans penser à faire des adieux convenables.
Un dimanche d'octobre, il arriva particulièrement troublé. Claude était seule chez elle. M. Bernadières venait de sortir avec un de ses amis de Reims qui se trouvait de passage à Paris. Il faisait lourd. Une fenêtre du salon était ouverte et le vent, qui soufflait avec force, introduisait de temps en temps une feuille encore verte, arrachée à quelque arbre de l'avenue.
Il avait été convenu que, ce jour-là, Claude et Ouen noteraient les dimensions des cathédrales gothiques d'après le dictionnaire de Viollet-le-Duc. Le plan des principales cathédrales était gravé à l'échelle d'un millimètre par mètre dans cet ouvrage ; et, s'il était exact, on pouvait trouver rapi-
La vierge DOREE iC^J
dément toutes les mesures avec un centimètre et un compas. Ouen avait emporté le tome du dictionnaire où se trouvaient ces divers plans ; de son côté Claude s'était procuré un compas, et tous deux, penchés sur le livre, mesuraient, tète contre tète, en sentant quelquefois leurs souffles passer sur leurs mains.
Elle suivait ce travail avec assez d'attention,; mais lui ne semblait pas ètr^ du tout à son aiïaire. Ses doigts s'énervaient sur le compas, il confondait le plan de Reims avec celui de Chartres ; et, quand il voulait écrire sur une feuille volante les dimension trouvées, il mettait des chiffres tout de travers.
— Alors, c'est Amiens la plus longue? demanda Claude en consultant la feuille.
Et une -uèche desescheveux,'pousséeparleyent, se tendait vers lui, par intervalles, comme un appel silencieux.
Il répondit d'une voix courte qui laissait croire que son cœur s'était approché de ses lèvres :
— Oui, ce serait Amiens, du^moins d'après Viollet- Ic-Duc. Amiens ^aurait 16:2 mètres, Reims 150, Cologne 150 aussi.
— Comment ! Cologne n'est pas plus .ongue ?
— Non, mais elle est beaucoup plus large, ce qui fait qu'elle dépasse en étendue toutes les françaises. Il n'y a que Rurgos qui soit plus grande.
— Vraiment, Burgos ?
— Heu, Séville, veux-je dire ! corrigea Ouen, étonné d'avoir dit une telle hérésie.
Et, pour cacher son émotion, il énonça d'autres
chiflreSj très vite, heureux d'obliger ses lèvres à faire quelque chose, car elles voulaient peut-être prononcer d'autres paroles ce jour-là, ces lèvres juvéniles où l'aveu mûrissait lentement, comme un fruit doré au bout d'un rameau.
— Reims 150, reprit-il après avoir toussé pour renforcer sa voix. Puis Chartres 135, Rouen 134, Le Mans 132, Paris 131.
— Oh ! rien que 131 ? murmura Claude. Pauvre Notre-Dame de Paris ! Je l'aime bien tout de même.
Et, voyant le pian de Notre-Dame de Paris sur une page du dictionnaire, elle en approcha ses lèvres furtivement, comme pour la baiser.
— Ceplann'estpas...n'estpas exact. Elle a 133mètres, Notre-Dame de Paris ! dit Ouen d'une voix assourdie; exactement 135'»,40, hors œuvre. Je l'ai mesurée.
— Ah ! Vous l'avez mesurée, vraiment?
— Oui. Et Chartres aussi, je lai mesurée; et Amiens... Presque tous ces plans sont faux. Ainsi Amiens n'a que 146 mètres hors œuvre, j'en suis sûr.
— Quand donc avez-vous mesuré toutes ces cathédrales ?
— Autrefois, avec M. de Renescure.
Ce nom tomba comme une pierre entre eux. 11 y eut un instant de gêne. Puis Ouane demanda, d'une voix très douce :
— Et Saint-Ouen? notre Marraine? Combien at-elle?
— Viollet-le-Duc ne la donne pas.
— Oh ! le mauvais ! Et pourquoi ! Elle est pourtant belle, la Marraine !
— J'ai mesuré le plan qu'en a fait Grégoire et qui est à la bibliothèque des Beaux-Arts. D'après cet architecte, Saint-Ouen avait 146 mètres avant la reconstruction du portail.
— 146 ! Un peu moins que Reims? Mais c'est la plus belle tout de même.
— Oh ! la plus belle !... voulut protester Oueu.
— Si, si I Je le veux, moi !... Vous rappelez-vous la tour? la montée à la tour? Comme il faisait noir dans l'escalier.
Ouen soupira, ses yeux se fermèrent, et le compas trembla dans sa main. 11 y eut un silence alors, un long silence pendant lequel la vieille pendule sembla battre des secondes plus graves; et Claude, qui avait baissé les yeux, elle aussi, sentit la main d'Ouen qui lui prenait la sienne. Elle ne tresaillit pas à ce contact, sa chair s'y attendait peut-être. Leurs doigts se pressèrent, involontairement, tandis que leur respiration, un peu accélérée, faisait s'entr'ouvrir leurs lèvres...
Et, tout à coup, Claude vit Ouen tomber à genoux devant elle.
— Pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! balbutia-t-il.
Elle pâlit toute. 11 lui sembla que son cœur fondait dans sa poitrine comme un peu de neige entre les mains d'un enfant.
— Oh ! Monsieur Ouen ! s'étonna-t-elle, qu'y at-il donc? Pourquoi faul-il'que je vous pardonne?
— Parce que...
Il ne put pas le dire encore. 11 lui semblait que ces mots allaient brûler ses lèvres en passant.
— Oh ! vous le sentez bien ! reprit-il en lui couvrant la main de baisers. Parce que je vous aime !... Voilà, je l'ai dit! Je vous aime et je suis fou!
Il se tut; il ferma de nouveau les yeux; et des larmes glissèrent entre ses cils, les plus douces qu'il eût jamais pleurées.
— Vous m'aimez? demanda Claude dont les yeux s'humectaient aussi.
— Oh ! si je vous aime !
— A présent que je ne suis plus belle!... Vous m'aimez ?
— Oh ! si ! vous êtes toujours belle !
— Pas comme autrefois. Vous avez bien vu : j'ai une déformation à l'épaule.
— Qu'est-ce que ça me fait ? Je préfère que vous soyez comme cela ! 11 me semble que je suis moins indigne de vous... Oh ! si vous étiez restée comme autrefois, je n'aurais jamais osé, bien sûr ! Vous étiez trop belle pour moi ! trop belle, trop admirée... Je serais mort plutôt que de vous dire... Mais, comme cela, j'ai osé. Puis vous étiez si bonne pour moi depuis quelque temps... Enfin, c'est sorti de ma bouche, c'est parti tout seul ! Oh ! il faut me pardonner, Mademoiselle Claude ! Si cela vous fait de la peine que je vous aime, vous n'avez qu'un mot à me dire et vous ne me verrez plus.
Claude frémissait de tendresse; elle ne pouvait s'empêcher de pleurer en écoutant l'aveu de cet amour craintif, de cet amour d'adolescent, qui ne
s'était déclaré que le jour où il lavait crue laide, où il l'avait crue délaissée. Elle prit les deux mains de son ami et lui donna un peu de son âme dans une étreinte.
— Merci, Ouen ! dit-elle avec une douce inflexion de sa voix lente, qui sembla l'envelopper de caresses. Vous êtes bon; vous aimez bien, vous! et j'en suis si heureuse que je vais vous dire un secret. Regardez-moi. Vous me croyez contrefaite, n'est-ce pas? Eh bien ! je ne le suis plus, OuenI C'était pour déplaire à M. de Renescure. Je n'ai plus rien à l'épaule, je suis comme autrefois à Reims et à Rouen!
— Ah? fit le jeune homme, avec autant de peur peut-être que de surprise.
— Je n'ai plus rien! continua Claude en l'illuminant tout de son sourire tendre. Oui, bien sûr, pendant quelques mois, j'ai eu lépaule déformée, j'ai été presque bossue. Mais je suis guérie, vous allez voir!... Attendez une minute.
Et Claude s'en alla, légère, en dégrafant le col de son corsage, passa dans une chambre voisine, puis l'eparutun moment après, droite, belle, souriante, comme elle était jadis à Reims, lorsqu'elle portait la bannière de JMarie, comme elle était à Rouen lorsqu'elle montait dans la tour merveilleuse; et son ami devint si pale, à cette vue, qu'elle eut peur de le voir tomber.
— Me voici, Ouen! dit-elle en revenant vers lui. Me voici comme je suis réellement, et c'est moi maintenant qui vous dis que je vous aime. Oui, je le dis, puisque je suis redevenue digne de vous; je
VOUS aime bien lendrement depuis ce soir où nous sommes montés à la tour ; je vous aime autant que vous maimez et je vous donne ma vie si vous voulez la prendre.
Ouen chancelait. 11 ne pouvait en croire ses yeux, ses oreilles ; il voyait bien cependant, il entendait bien. Claude était redevenue belle et disait qu'elle l'aimait tout de même ! Elle était redevenue la Vierge Dorée et, tout de même, elle lui ofirait sa vie, à lui, Ouen, à lui, l'orphelin triste, qui n'aurait Jamais cru mériter un de ses sourires, une de ses poignées de main !
— Eh bien! vous ne m'aimez plus à présent? Faut-il remettre ma fausse épaule ? vint-elle lui dire avec un de ces sourires purs qui avaient l'air de filtrer du soleil à travers les grains de sa peau.
Et commeil restait immobile, paralysé de bonheur, ébloui de beauté, ce fut elle qui s'approcha, prit dans ses mains la tète d'Ouen et lui mit un baiser au front.
Alors Ouen poussa un léger cri, comme si son cœur avait eu mal dans sa poitrine, le mal exquis de la félicité, puis ses lèvres se posèrent en tremblant sur les yeux de Claude.
Quelques minutes plus tard ou peut-être quelques secondes, — car le temps ne compte pas en amour et il y a des instants qui semblent porter l'éternité en eux, — M. Bernadières sonnait chez lui, après avoir reconduit son ami de Reims à la gare.
Claude et Ouen se séparèrent. La jeune fille reconduisit son ami dans l'antichambre. 11 n'y avail
qu'un vulgaire tapis turc dans cette antichambre, mais Ouen la crut tapissée d'étoiles, il éprouvait le besoin d'aller s'enfermer chez lui, dans l'ombre, tout seul, pour rêver, pour savourer tout ce bonheur qu'il venait de prendre à si haute dose. Avant de le quitter, Claude lui recommanda :
— Ne dites rien à personne, n'est-ce pas, Ouen? Ne dites pas à M. de Renescure surtout que je suis guérie! Nous serions perdus!. . . "Vous le promettez ?
Il le promit; il descendit l'escalier en titubant'. il aurait voulu baiser les murs de cette maison à jamais sacrée où il avait reçu et donné le premier baiser d'amour.
Quand il fut dans l'avenue, il se retourna et leva la tête. Claude était au balcon, petite silhouette sombre sur le fond doré du couchant. 11 distingua un geste vague, le geste d'une main qui envoyait peut-être un adieu, peut-être un baiser. Et il crut que ces doigts menus venaient de prendre tout le ciel, là-haut, pour le jeter sur lui.
Ce ne fut pas de la vie, ce fut du surnaturel que le jeune Ouen crut vivre pendant quelques jours. Ses yeux acquirent la douceur des yeux extatiques, ses gestes devinrent inconscients comme ceux des enfants. Une pensée, une seule pensée, épanouie comme une rosace multicolore au front dune cathédrale, occupait tous les compartiments de son cerveau; et cette pensée était Claude. Il n'y avait plus que l'image de Claude devant ses yeux, que la voix de Claude dans ses oreilles; il l'entendait à travers tous les bruits de Paris, il la voyait à travers les murs des maisons et les flocons des nuages. 11 lui semblait qu'elle était tout autour de lui comme un bourdonnement autour d'une ruche, comme un parfum autour d'une plante.
Oh! Claude! être aimé de Claude et de Claude redevenue belle Est-ce que cela n'aurait pas suffi à enchanter la vie d'un prince? Et c'était lui Ouen, lui, élevé loin de toute affection, qui avait brusquement cet amour, cette gloire 1
Quelquefois, dans la rue, il se sentait si heureux,
si fier qu'il était obligé de gesticuler et de battre le sol en marchant, comme si chacun de ses pas avait pu ébranler un monde.
Maclou, le valet de chambre -de M. de Renescure, se permit de lui faire observer qu'il avait grandi depuis sa sortie du collège.
Trois jours après cette inoubliable après-midi où il avait reçu l'aveu de Claude, il revint avenue Mac-Mahon. Et, cette fois, il ne crut devoir attribuer aucun motif extravagant à sa visite ; il reconnut qu'il venait simplement pour voir M"*" Claude, ce *dont on lui sut gré.
D'abord la jeune fille parut devant lui avec sa fausse épaule, comme naguère ; mais, quand ello se fut assurée qu'il était bien seul, que M. de Rei:es cure ne menaçait point de sonner chez elle, ce jourlà, Claude alla enlever ce coton qui la rendait difforme. Elle ne voulait pas qu'Ouen la vît autrement que belle ; et Ouen ne réclama pas, certes : on s'habitue si vite aux grandeurs !
— Vous ne lui avez pas dit, n'est-ce pas? demandat-elle, après les épanchements coutumiers aux amoureux. Vous ne lui avez pas dit que j'étais guérie ?
— Oh ! non ! répondit Ouen avec un regard émerveillé.
— Ah ! tant mieux !
— Je ne le lui dirai jamais. .J'aime bien mieux que vous soyez belle pour moi tout seul ! M. de Renescure ne le saura pas, du moins par ma faute.
— C'est qu'il arriverait des malheurs peut-être,
s'il savait ! L'avez-vous revu avec sa grosse blonde ?
— Non, je crois que sa rechute annuelle est passée.
— Ah ! fit la jeune fille avec quelque tristesse.
— Il cathédralise beaucoup depuis un mois. 11 a passé une semaine à Albi ; il va partir pour Rome un de ces jours.
— Pour Rome? Qu'est-ce qu'il veut y faire?
— 11 veut demander une audience au Pape pour tâcher de l'intéresser à l'achèvement de Beauvais, le prier d'écrire aux évêques, d'organiser des quêtes partout.
— Ah, ah ! ça le reprend ?
— Oui ; je lui ai dit que vous aviez conservé tout le carton de Beauvais, et il se propose de venir le chercher un de ces jours.
— Quel jour? demanda Claude avec une légère inquiétude.
— Je ne sais pas.
— Vous me préviendrez, pour que je soigne mon (-paule?
— Oui, aussitôt que je pourrai.
— Merci. Mais après, Ouen, après, quand il sera à Rome, nous irons nous promener ensemble ; nous irons au Bois, et au théâtre, et partout. Nous irons cathédraliser !... Je voudrais tant revoir la Marraine, la tour de Saint-Ouen!
A toutes les paroles de son amie, Ouen sentait un peu plus de joie tomber sur son cœur, comme un peu plus de miel s'entasse dans la ruche, à la visite des abeilles.
M. de RenescLire vint en elïet chercher son carton de Beauvais, un soir. Mais Ouen avait pu prévenir Claude, et l'épaule avait repris à temps sa forme disgracieuse. Il n'y eut donc pas d'alarmes^
D'ailleurs, le cathédralier paraissait aussi guéri de sa passion que cette épaule de sa vraie bosse. Il y a une rancune spéciale qu'on éprouve pour les femmes dont on n'obtint pas les faveurs ; et, dès que le charme est rompu, on a tôt fait de les oublier, sinon de les haïr. M. de Renescure ne haïssait peutêtre pas Claude, mais le souvenir qu'il conservait d'elle, même jolie et divinement faite, lui était plus désagréable qu'attendrissant. On n'aime pas revoir les champs de bataille où l'on fut vaincu.
S'il galantisait encore avec elle, les rares fois où il la rencontrait, c'était moins par plaisir que par devoir.
Il promit de venir lui faire ses adieux avant de partir pour Rome ; mais il n'en trouva pas le temps et il envoya un télégramme d'excuses de la gare de Lyon. Claude n'en demandait pas tant, du reste. Elle poussa un soupir de délivrance et mit sa fausse épaule dans un coin de placard.
Elle ne se cacha plus, elle se montra telle qu'elle était. Certes, son père et ses proches furent aussi surpris que charmés de cette transformation soudaine ; mais elle leur donna des explications ingénieuses qui les convainquirent facilement. Voici : elle était guérie depuis quelque temps déjà, c'est-àdire que son épaule avait repris sa forme naturelle; mais elle souffrait encore par intervalles : un rhu-
mulisiïie avait dû se nicher dans cette épaule et alors elle s'était vue dans l'obligation de recouvrir tout ce côté d'ouate pour le préserver du froid. D'ailleurs elle craignait bien d'avoir enlevé trop tôt ce matelas d'ouate ; il faudrait sans doute le remettre avant longtemps ; l'hiver était si humide !
Ainsi, Claude se ménageait la possibilité de re prendre sa fausse épaule s'il en était besoin, quand le cathédraljer serait revenu.
Ce furent de bien douces journées que Ouen et son amie passèrent alors. Chaque fois qu'ils le pouvaient, ils allaient voir une église gothique. M. Bernadières, duègne morose, continuait à les suivre pour la convenance. Ah! d'abord, il n'avait pas montré bon visage au pupille de M, de Renescure, le brave sous-directeur de l'yla/o.' Quoique la perspicacité ne l'étouffàt pas, il avait parfaitement compris que Claude s'était éprise de ce jeune homme, et cela lui semblait une grosse erreur, une périlleuse aventure. Il désapprouva sa fille; il la blâma de sacrifier si allègrement leur bon ami M. de Renescure. Mais Claude lui prouva sans peine que M. de Renescure s'était sacrifié lui même, qu'il ne tenait plus du tout au mariage, et alors M. Bernadières dut bien se résigner.
Ah! il gardait une fameuse dent à la cathédrale de Beauvais par exemple ! carc'était elle qui avait abîmé la plastique de Claudeet, par conséquent, ruinéles espérances légitimes de la famille. 11 était allé trouver un avocat pour savoir si l'on ne pouvait pas demander une indemnité aux Beaux- Arts, coupables d'avoir
laissé pourrir, là-haut, ce funeste échafaudage. Et il avait manifestement voté contre le ministère aux élections d'octobre.
Mais la récente guérison de Claude lui rendait confiance. Il voulut tout de suite annoncer l'heureuse nouvelle à M. de Renescure, comptant que ce redressement d'une épaule chez sa fille pourrait provoquer un redressement de cœur chez le cathédralier. Mais Ouen, qui se méfiait, déclara ignorer l'adresse de son père adoptif à Rome, et M. Beruadières dut attendre.
Cependant, lorsque les beaux jours revinrent, Ouen et Claude s'aperçurent qu'ils avaient beaucoup de peine à s'intéresser à des arcs-boutants et à des voûtes, à dire leur enthousiasme à des clochetons ou à des portails. Ils allaient dans les églises gothiques, sans bien les voir; ils ne voyaient queuxmêmes. Leur attention se portait difficilement sur le travail des hommes, quelque admirable qu'il fût. Le Maître de l'œuvre qui avait fait le sourire de Claude semblait autrement fort, aux yeux de Ouen, que Jean de Chelles à qui l'on doit la rosace méridionale de Paris; et le bon Dieu qui avait rais tant de tendresse dans le cœur de Ouen était supérieur, d'après Claude, à Robert de Luzarches lui-même qui avait montré tant de génie dans le plan de Notre Dame d'Amiens.
Il leur arrivait des distractions singulières pendant leurs promenades archéologiques. Ils partaient pour voir Saint Germain des-Prés par exemple, et ils passaient toute leur après midi sur un banc du
280 LA VIERGE DOrtLË
Luxembourg. Claude, qui avait tant pioché les ciuq ordres, demandait à Ouen si les colonnes de la Madeleine étaient ioniques ou doriques; et, à la Sainte-Chapelle, Ouen s'oubliait jusqu'à parler de l'émerveillement qu'avait dû éprouver saint Louis devant la belle rose de la façade, quand un simple regard aurait suffi pour voir que cette rose était postérieure de cent cinquante ans à la mort de ce roi.
11 devenait stupide. Il dessinait tout de travers à l'École — car il était à TÉcole des beaux-arts depuis quelques mois — et il risquait d'échouer aux examens. Son cerveau était encombré de Claude. Claude était toute sa science et tout son art. Comment aurait-il pu se lancer dans un théorème de géométrie descriptive, faire de la stéréotomie ou dessiner une tête grimaçante de Gorgone quand il avait dans ses yeux le sourire de la Vierge Dorée, quand il avait sur sa peau quelques subtiles particules d'elle abandonnées dans une pression de mains ou un effleurement de joues? Il était un peu comme un champ nouvellement ensemencé; il ne pouvait pas s'empêcher de germer et de fleurir.
L'amour voulait se développer en eux selon ses règles immuables. Les sourires, les regards, la jonction des doigts, la jonction des lèvres ne suffisaient plus à leur apaisement, à leur idéal de bonheur. Et quand ils se trouvaient seuls dans quelque tour obscure de cathédrale, dans quelque chapelle mystérieuse de crypte, ils étaient obligés de faire un effort pour s'occuper encore d'art, pour songer à la présence de Dieu.
Claude sentait aussi bien que Ouen ce trouble nouveau, cette délicieuse fermentation d'amour où il semble que toute la chair se soulève pour se rapprocher d'une autre chair; et, ce printemps, elle avait peur d'entrer avec lui dans les églises, d'aller avec lui dans les bois, même accompagnée de son père. Elle ne sortait presque plus, elle tenait à rester chez elle, à regarder quelque belle monographie de cathédrale à côté de Ouen. Et quand des silences trop pénibles s'établissaient, quand un léger prurit gagnait ses doigts et leur donnait le désir de se nouer à ceux de son ami, elle allait ouvrir une fenêtre, sous prétexte de voir passer quelque automobile, puis restait mélancoliquement sur son balcon.
Dans ces moments critiques, ils cathédralisaient avec frénésie afin d'occuper leurs pensées. Claude avait trouvé quelque chose de très bien pour cela, un sujet d'études qui lui semblait devoir passionner son ami : c'était un concours de cathédrales. Elle voulait absolument classer les cathédrales de France comme on classe les peintres dans les Salons, les poètes à l'Académie, les cyclistes dans un match. Certes, avant de connaître Claude, le jeune Ouen aurait pu être un bon juré dans un tel concours; plusieurs fois déjà, il avait eu cette idée d'organiser un concours d'églises gothiques pour savoir définitivement quelle était la reine. Mais actuellement, il craignait d'être influencé. Saint-Ouen lui semblait dominer de cent coudées toutes les cathédrales du monde, et Saint-Julien-le-Pauvre, où Claude lui
282 LA VIERGE DOUEE
avait donné le bras pendant cinq minutes, écrasait de son souvenir les plus importantes basiliques. !
Néanmoins, il se lança impartialement dans ce concours; et, après de nombreuses comparaisons, de patientes études, après avoir relevé une infinité de notes où il était tenu compte de la beauté extérieure de chaque édifice, de sa beauté intérieure, de ses dimensions, de son unité, de ses ornements : vitraux, stalles, jubés ou clôtures de chœur, il dressa ce palmarès gothique, approuvé en toutes ses parties par les sourires de Claude :
1" prixea; œquo : Amiens et Reims.
2* prix : Chartres, Paris et Saint-Ouen.
3® prix : Bourges, Laon, Saint-Denis et Rouen.
4« prix : Albi, Tours, Le Mans et Coutances.
5® prix: Bayeux,Troyes, Sens, Saint-Quentin, Auch, Châlons, Noyon, Soissons, Orléans, Évreux, etc.
Hors concours, à cause de son inachèvement : Beauvais, dont la cathédrale est la première comme plan, mais Tune des moins réussies comme exécution.
— Et maintenant, attendons les réclamations de ces dames! concluait le jeune cathédralier gvec une gaîté un peu factice qui voulait croire qu'il s'intéressait vraiment à tout cela.
Mais, en réalité, il lui était égal que la plus belle cathédrale fût à Reims, à Chartres ou à Pontoise; i ne savait sûrement qu'une chose : c'est que la plus belle des jeunes filles se trouvait en ce moment à côté de lui et que toutes les fanfares de son cerveau sonnaient pour elle.
LA VIKRGE DOREE 283
Ah ! quels éclats de trompettes, quels soupirs de tlùtes, quels appels de haut-bois, il y avait dans ce cerveau pour la douce lauréate! Chaque jour, la symphonie y devenait plus ardente. Le printemps faisait éclater les bourgeons des arbres sur l'avenue; des feuilles noires de Fautre année, accrochées encore à quelques vernis du Japon, étaient bousculées, étaient expulsées par les vertes feuilles nouvelles. Et Ouen sentait en lui des poussées semblables, un avènement de désirs robustes rejetant au loin les candides ambitions d'autrefois.
Claude aussi devait éprouver des poussées analogues car, depuis quelques jours, elle soupirait singulièrement quand elle recevait des lettres de mariage. Elle laissait traîner ces lettres sur la table du salon pour que Ouen les aperçût pendant ses visites : et ces modestes papiers les troublaient beaucoup plus maintenant que les albums d'architecture.
Ouen croyait entendre des reproches subtils sortir de toutes ces lettres matrimoniales « Eh bien, et. toi? » devaient-elles lui dire avec la voix un peu zézayante de leurs vélins, « qu'est-ce que tu attends pour en faire graver une? »
Ah! ce qu'il attendait? Que Claude se cassât do nouveau quelque chose peut-être ; car, si elle restait ])elle comme cela, aurait-il jamais la force de la demander en mariage?
Et pourtant, il en brûlait d'envie, impossible d'en douter; mais, pour se marier, il fallait le consentement de M. de Renescure, il fallait celui de M. Ber-
284 LA VIICRGL DORÉE
nadières : et qu'allaient dire ces deux hommes, si une telle proposition leur était soumise? Qu'allait dire Claude elle-même? Ouen ne se le demandait pas sans crainte. Tout avait beau lui prouver les bonnes dispositions de la jeune fille, vainemeat, il avait neuf chances sur dix d'être agréé, il n'osait pas risquer la partie. Il avait toujours eu à se plaindre du sort ; c'était généralement lui qui attrapait la fève quand on tirait les Rois. S'il attrapait le refus de Claude cette fois-ci? Car, en somme, belle comme elle l'était, Claude avait la possibilité de faire un mariage superbe. Et ce ne serait vraiment pas ce qu'elle ferait en l'épousant, lui Auguste Verdier, dit Ouen. Il navait pas le sou^ le susdit Ouen. Il ne pouvait compter que sur les libéralités de son père adoptif . Oui, sans doute, M. dp Renescure était susceptible de lui laisser une partie de sa fortune, s'il ne survenait pas de querelle entre eux. Mais avec un homme aussi tyrannique, aussi inconstant, une querelle était toujours à craindre ; une discussion sur un arc-doubleau ou une clef de voûte pouvait la faire naître. Qu'adviendrait-il d'une discussion à propos de Claude ?
D'aiyeurs, en admettant qu'il consentit à lui laisser épouser Claude, ne se ruinerait-il sûrement pas s'il se lançait dans l'achèvement de Beauvais ? Et alors le bel avantage d'être l'héritier présomptif de M. de Renescure !
Pour toutes ces raisons, le jeune Ouen gémissait fort. Claude s'ingéniait, depuis quelques jours, à l'entraîner dans les églises, de midi à une heure, au
LA VÎERGP: DOREE 285
moment où se célébraient les mariages. Quelquefois, il y avait simultanément deux ou trois de ces cérémonies dans la même église, et, la rencontre de toutes ces robes blanches faisait rougir le cavalier de Claude.
D'autres fois, c'était à la Cascade du Bois de Boulogne qu'elle l'entraînait en passant par l'avenue de la Grande-Armée ; et il était rare qu'ils ne rencontrassent pas cinq ou six cortèges le long de la route. A Saint-Cloud, à Suresnes, à Bougival, tout le long de l'eau, les restaurants débordaient de noces en gaieté. On aurait dit qu'on ne faisait que cela en cette saison tout autour de Paris : se marier, défiler devant un maire et boire à la santé des futurs enfants.
Ces spectacles mettaient le jeune Ouen dans des états terribles, le rendaient malade, le faisaient délirer la nuit dans son lit en fer du quai de la Tournelle. Assurément le microbe du mariage existe ; il infeste la banlieue ouest, et Ouen avait été pincé.
L'état de Claude semblait aussi grave d'ailleurs. Un matin, elle envoya un télégramme à son ami pour le prier de venir sans faute déjeuner avenue Mac- Mahon.
Ouen se demanda ce qui lui valait une invitation aussi pressante. Il le comprit dès qu'il eut pénétré dans la maison de Claude.
Il devait y avoir un mariage au premier, car les portes étaient grandes ouvertes et l'on apercevait l'antichambre pleine de fleurs.
Quand il vit cela, Ouen monta l'escalier avec
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moins d'empressement; il sonna chez Claude d'un doigt presque honteux. Il passa dans le salon, la tête basse comme un coupable, et Claude le lui fit bien sentir, qu'il était coupable, rien qu'à la manière dont elle l'embrassa; un baiser long, long, et si abandonné !
« Pourquoi n'ya-t-il pas des fleurs ici comme au premier étage ? » semblaient dire les yeux, les grands yeux noirs de Claude tout remplis de reproches tendres.
Le déjeuner manqua d'entrain. Bernadières affirma que la situation politique s'aggravait. Claude était constamment distraite par le bruit des voitures s'arrêta ut devant la maison. Elle allait voir au balcon, entre tous les plats. Son père lui fit même remarquer que cela devenait... que lorsqu'on a des invités... Enfin, si elle voulait être polie...
A deux heures, la bonne ayant ouvert la porte d'entrée pour voir ce qui se passait en bas, on sentit un doux arôme de fleurs envahir l'appartement. Ouen ne trouvait rien à dire. En face de lui, les yeux de Claude semblaient bien sévères.
A deux heures et demie, Bernadières mit son pardessus d'été pour aller à son bureau, et Ouen n'hésita pas à le suivre. Mais, au moment où il sortait du salon, Claude lui dit à l'oreille :
— Oubliez votre canne, et revenez à cinq heures. Je serai seule.
Deux ou trois fois déjà, il avait oublié quelque chose : canne, parapluie ou livre, rour avoir une occasion de revenir. Mais cette après-midi, à cause de
ces fleurs nuptiales qui embaumaient la maison, qui incitaient à des actes de bravoure, il s'était promis de ne rien oublier. Il laissa pourtant sa canne dans un cornet japonais, afin de ne pas désobéir à Claude, et il descendit, un peu inquiet, derrière le dos rond de M . Bernadières.
A cinq heures cinq, il vint docilement reprendre sa canne. Ce fut Claude elle-même qui lui ouvrit. Le lunch était terminé depuis longtemps au premier étage, les mariés avaient dû quitter la maison; et les domestiques, afin que leurs maîtres ne fussent pas asphyxies, la nuit, retiraient les fleurs du petit appartement, les alignaient sur le palier comme sur un reposoir. La cage de l'escalier était toute pleine de leurs petites âmes mourantes. Leurs parfums pénétraient partout, se glissaient sous les portes, s'attachaient en particules subtiles aux vêtements des locataires. Ouen devait avoir quelques-unes de ces particules dans ses cheveux.
Il comprit tout de suite que ces fleurs obsédantes allaient donner à la conversation une tournure grave. Il se mit à bégayer avant d'avoir quitté l'an tichambre.
Claude lui demanda, de sa chère voix lente qui contrastait si fort avec la voix énervée de son ami :
— Je vous ai dérangé en vous priant de revenir ?
— Mais non, pas du tout ! au... au contraire ! Je serais revenu tout seul.
— Vous êtes bien aimable. Asseyez-vous.
Elle avait changé de robe depuis midi. Elle portait en ce moment une toilette d'intérieur, mous-
seuse et claire, qui l'enveloppait un peu comme ces nuages légers d'avril enrubannés autour du soleil levant. Ouen n'avait pas encore vu cette robe éclatante, qui avait un faux air de robe de mariée, et ce n'était pas ce nouvel aspect de Claude qui pouvait lui rendre sa bravoure.
11 parut considérablement gêné dans le fauteuil où il s'assit; et il aurait fort souhaité que Claude lui demandât un parallèle entre la cathédrale de Reims et celle d'Amiens. Mais ce ne devait pas être pour cela qu'elle l'avait fait revenir.
Elle s'était assise auprès de lui, blanche et vaguement inquiétante; l'une de ses mains passait et repassait machinalement sur le bras du fauteuil comme sur un dus de chat qu'elle aurait voulu faire ronronner, et ses cils battaient sur ses yeux comme deux réductions d'éventails noirs.
Elle parla de la grève des cochers de fiacre, de l'épuisement d'eau de source, et des autres choses dont on s'entretient à Paris dans la belle saison; mais il était visible qu'elle ne disait rien de ce qu'elle pensait. De temps en temps, une aspiration mélancolique soulevait sa gorge sous la mousse blanche de la mousseline, comme deux vagues jumelles dans un brouillard d'écume, et c'étaient les cils d'Ouen alors qui jouaient fébiilement de l'éventail.
— Ouen, est-ce que vous m'aimez encore ? demanda-t-elle à demi-voix, en tendant sa main vers lui, comme une pigeonne ouvre l'aile quelquefois du côté où elle sent du soleil.
— Si je VOUS aime encore ? dit-il avec force.
Et il n'y avait qu'à regarder ses yeux pour voir combien il protestait.
— Est-ce que je peux, est ce que je pourrai jamais cesser de vous aimer?
— Bien vrai, vous ne cesserez jamais ?
— Oh ! Claude, pourquoi doutez vous de moi aujourd'hui ?
— Je ne sais pas. J'ai des idées noires aujourd'hui. Je croyais... j'avais peur... Oh! ces fleurs sentent vraiment trop fort ! s'interrompit elle en allant tirer la portière sur la porte, comme pour boucher toutes les rainures, empêcher ces parfums d'arriver jusqu'à elle, de l'attrister, de la narguer.
Ouen s'était emparé de la main, sur la portière, et ses lèvres tremblaient dessus, essayant d'exprimer par leurs baisers les deux ou trois phrases solennelles qu'elles n'osaient pas dire. La main de Claude ne s'en offensait pas; elle paraissait tout heureuse au contraire : elle sappuyait sur la bouche d'Ouen, fort, fort, présentait sa paume, présentait son revers, tous ses doigts, tout son poignet comme si elle avait voulu se recouvrir entièrement de caresses.
— Alors, reprit la jeune fille d'une voix un peu plus basse, alors, si vous m'aimez, si vous devezm'aimer toujours... Oh ! ce n'est pourtant pas moi qui peux parler de ça la première !
Et elle cacha son visage sur l'épaule dOuen Celui-ci tressaillit. Il comprenait; il sentait qu'il n'y avait plus rien à craindre, au moins de la part
de Claude; et alors, toute sa bravoure lui revir.t, superbement, dans un accès de lyrisme.
— Oh ! Claude ! soupira-t-il en la prenant da;îs ses bras. Alors, vous ne m'en voudrez pas si je vous demande en mariage, si je vous supplie d'être ma femme?
— Enfin ! ça y est ! s'exclama telle en rouvrant ses yeux victorieux, ses grands yeux illuminés de larmes. Si je vous en voudrai, Ouen? Méchant, qui n'a pas osé plus tôt !... Que de temps perdu !... Je croyais, moi, que vous ne vouliez pas vous marier, que vous me trouviez indigne d'être votre femme !
— Non, non ! c'est moi ! déclara t-il. C'est moi qui... dont... C'est moi, Claude, qui avais peur...
— Je vous crois puisque vous bégayez !
— Je suis si peu de chose ! un orphelin, un gar çon de vingt ans, sans avenir assuré, sans...
— Voulez-vous bien vous taire? dit Claude en lui fermant la bouche. Et moi quel avenir ai je ? Est-ce qu'il faut penser à cela quand on s'aime? L'avenir ne peut pas être bien terrible quand le présent est si bon.
— Oh ! pour ça, il est bon, le présent ! approuva le jeune homme en le savourant sur les joues de son amie. Et d'ailleurs, l'avenir, si M. de Renescure voulait...
— Voulait quoi ?
— Eh bien, s'intéresser un peu à sou fils adoptif? Mais voudra-t-il seulement me laisser marier?
— Vous avez besoin de son consentement ?
— Eh I oui, cinq aus encore,
— Oh ! cinq aus ! Vous êtes sûr ?
— Dame ! le code Napoléon !...
— Quel tyran, ce Napoléon!
— jMais M. de Renescure voudra. Espérons qu'il voudra, mon Dieu !
— Je remettrai ma fausse épaule ! proposa Claude avec confiance.
— Oui ; mais il faudra bien qu'il sache, un jour ou l'autre...
— Pourquoi donc ?
— Eh ! le jour de la noce, par exemple ! Vous voudriez être contrefaite le jour de la noce ?
— Ah ! çà,non ! répondit la jeune fille avec force.
— A la bonne heure I Moi non plus je ne voudrais pas ! dit Ouen non moins énergique. Je tiens à ce que vous soyez belle le jour de la noce !
— Je le serai, Ouen !
— Tant pis si M. de Renescure tombe encore amoureux de vous !
— Oui, tant pis ! Nous nous en irons, nous quitterons Paris.
— C'est ça !
— Nous partirons pour l'Amérique. J'ai de bons parents en Amérique ; ils s'occuperont de nous, ils nous trouveront un emploi. Vous bâtirez des cathédrales, là-bas !
— C'est ça ! répétait Ouen dont les yeux s'emplissaient de mirages.
— Ils doivent en manquer !
— Rien sûr !
Et grisé par l'approche de Claude, exalté par son
amour, Ouen ne voulait plus douter de rien ; tout lui paraissait possible, facile ; l'avenir doré comme un beau fruit était à portée de sa main ; il n'y avait qu'à faire un geste pour le mettre en poche. Qu'avait-il craint de M. de Renescure ? Tout sarrangerait. 11 consentirait au mariage, et il donnerait un million, deux millions à son filsadoptif. Qu'était-ce pour lui, deux millions? N'en avait-il pas dix ou douze ? Et YAiilo n'était-il pas en pleine prospérité? Ouen s'emballait. Comme tant de nerveux qui descendent trop bas dans le découragement, il allait trop haut dans l'espérance,
— Quoi qu'il en soit, décida-t-il, en relevant ses cheveux d'un brusque mouvement de tête, il faut savoir tout de suite à quoi s'en tenir.
— Oh ! oui, tout de suite ! acquiesça Claude, dont le buste frémissant lui faisait sentir une flatteuse impatience.
— Je vais écrire ce soir à mon père adoptif, J[e crois qu'il est à Beauvais en ce moment. Je vais lui écrire tout.
— Oui, tout.
— Que je vous aime et que nous voulons nous marier.
— Parfaitement ! Vous oserez lui écrire ça?
— Mais !
— C'est que je vous connais, Ouen; vous... Ça ne va pas vous froisser ce que je vais dire ?
— Oh ! pourquoi voulez-vous?...
— Eh bien, vous manquez de courage, quelquefois.
— Je n'en manquerai plus ! promit-il.
— Bien vrai ?
— Vous verrez, Claude !
Et, pour le démontrer, il prit son amie dans ses
bras, héroïquement — en fermant un peu les yeux, tout de même — et il chercha ses lèvres pour la première fois.
La démonstration convainquit M"*^ Claude. Elle parut se rebeller, certes, comme il convenait ; mais, au fond, elle commençait à être fière d'Ouen.
Le jour décroissait. Par-dessus les cheminées de Paris, un coin de nuage devenait rose comme une épaule dévêtue. M. Bernadières n'allait pas tarder à rentrer. Ouen pria sou amie de prévenir son père afin que la demande en mariage ne le surprît pas trop, dans quelques jours, quand elle lui serait adressée.
— Pourvu qu'il veuille, votre père! murmura Ouen avec une mélancolie nouvelle.
Mais Claude le rassura : il voudrait, il n'avait jamais rien refusé à sa fdle ; il voudrait sûrement.
Et Ouen descendit le long de l'escalier odorant, en serrant sa canne dans ses doigts, pour se démontrer à lui-même sou énergie, son courage, sa volonté d'épouser Claude et d'être heureux.
A la hauteur du troisième étage, il entendit une toux signiticative, là-haut. Il s'arrêta, leva la tête.
— Ne lui écrivez pas que je suis guérie, M. Ouen, souffla Claude à voix basse. Ne lui apprenez pas encore. J'ai peur...
— Soyez tranquille I
294 LA VIERGli DOREE
— Et VOUS me direz quand vous aurez la réponse?
— Oui, je vous dirai ! A bientôt ! répondit Ouen dont les doigts continuaient à serrer la canne.
Et il se remit à descendre, à pas rythmés, dans le parfum des fleurs nuptiales.
Le soir même, Ouen écrivit une lettre de quatre pages pour M. de Renescure, une lettre virile, aux jambages impérieux; — envoyait qu'il avait serré son porteplume.
Dans celte lettre, il lui disait son amour ardent pour M"'' Bernadières, et il le priait bien humblement de rentrer à Paris sil n'avait pas d'occupations pressantes à Beauvais, afin d'adresser à M. Bernadières une demande en mariage.
Lui-même alla jeter cette lettre dans une boîte, — dans une boîte située en face de Notre-Dame pour que la chère église de Maurice de Sully lui portât bonheur.
Le cathédralier se trouvait, en effet, à Beauvais depuis une huitaine de jours ; mais il n'était guère en posture de rentrer à Paris. 11 avait la grippe ; et il était aussi malade moralement que physiquement.
Il venait d'avoir toutes sortes de déboires: déboires à Rome, déboires à Paris, déboires à Beauvais et ailleurs. Il venait de constater que l'achève-
ment de sa ch'ère cathédrale était impossible, que c'était là une œuvie presque surhumaine, trop belle et trop haute pour les temps misérables où il vivait. 11 fallait renoncer à ce rêve héroïque, à l'ambition de toute sa vie. Saint-Pierre de Beauvais ne serait probablement jamais terminé; la France ne le pouvait pas, ne le voulait pas.
Oui, sans doute, l'Allemagne protestante avait pu achever le Dôme chrétien de Cologne ; mais la France n'était plus ni protestante, ni chrétienne, ni rien ; elle n'était plus, semblait-il, qu'une nation finissante, qu'un peuple en liquidation, dévoré par les politiciens, comme un vieux lion qui n'a pas la force de secouer sa vermine. 11 devenait donc inutile d'entreprendre ce travail gigantesque. La France ne devait plus bâtir que des palais à expositions, des bazars à femmes, des monuments susceptibles d'attirer quelques semaines les étrangers en goguette. Quant aux édifices qui avaient eu l'ambition d'exhalter les âmes, de redresser les fronts vers le ciel, il n'y fallait plus penser.
L'architecture religieuse était bien morte. La cathédrale de Reims n'aurait jamais les huit flèches de son plan primitif, celle d'Amiens resterait bossue, celle de Paris décapitée, et le moignon superbe de Beauvais s'écroulerait bientôt, faisant disparaître la plus audacieuse tentative d'art de notre race, le plus bel effort des hommes vers les divines hauteurs.
M. de Renescure avait rêvé d'intéresser la cour de Rome, le clergé de France, les archéologues, les
journalistes, les sculpleurs, les peintres, les maçons, tous les ouvriers, tous les oisifs, à l'œuvre de Beauvais. Presque partout, il avait subi des échecs lamentables.
On lui avait dit, à Rome, que Sa Sainteté ne pouvait pas rcommander spécialement un édifice religieux à la charité des fidèles. Cent cathédrales inachevées de l'univers catholique auraient demandé aussitôt la même faveur.
On lui avait dit, à Paris, quelesBeaux-Arts ne pouvaient pas ouvrir un crédit spécial pour Beauvais, qu'il faudrait l'assentiment des Chambres, et que les Chambres avaient actuellement autre chose à faire.
On lui avait dit, dans les journaux, qu'assurément l'entreprise était intéressante, mais qu'il fallait s'adresser à l'administrateur pour cela ; et l'administrateur n'avait pas jugé que cette affaire fût bien différente de celles des pilules belges, des tissus antimicrobiens ou de divers apéritifs reconstituants pour lesquels la publicité n'était pas gratuite.
Furieux, le cathédralier commanda deux articles de tète pour lancer son œuvre, deux articles d'écrivains éminents qui ne lui coûtèrent que dix mille francs environ. Ces articles auraient porté peutêtre et donné le branle à la presse départementale; mais un scandale un peu plus corsé que les autres éclata cette semaine-là : on faillit arrêter un ancien ministre; et le moyen d'intéresser le public à une œuvre d'art, lorsqu'il peut barbo er dans la boue dune œuvre politique?
Quant aux peintres, aux sculpteurs, aux verriers
ZaS LA VIERGE DOREE
qu il avait crus susceptibles de donner une statue, Uii tableau ou un vitrail pour la future catbédrale, ils 1 rivaient très bien reçu naturellement ; mais celui cl était bien en retard pour sa décoration de la gare de Tours, cet autre ne pouvait guère interrompre ses travaux pour le théâtre de Marseille, un troisième avait des commandes pour trois ans au Panthéon et à l'Hôtel de Ville.
L'un des mieux disposés fut un brave homme d'entrepreneur qui promit de « penser à ça quand il aurait fini son collecteur de Bellevue ».
Les archéologues n'encouragèrent pas davantage M. (le Renescure. Comment? achever Beauvais? De quel droit se permettrait-il, d abord, de vouloir, achever quelque chose en France ? Ou'était-il dans
I administration? Où avait-il ses diplômes, ses titres? La cathédrale de Beauvais? Il n'y avait rien à faire.
II ne fallait pas connaître le premier mot de l'architecture pour avoir une idée comme ça. Elle sécroulait de toutes parts, la cathédrale de Beauvais ; il avait fallu rejoindre les arcs-boutants par des barres de fer, élresiîlonner certains pilliers, en reprendre d'autres en sous œuvre. Puis elle était faite de trois morceaux disparates, avec trois styles gothiques différents, trois hauteurs de voûtes sensiblement inégales. Et enfin, il y avait des piliers intermédiaires ajoutés après le premier écroulement et coupant les fenêtres en deux. Fallait-il détruire ces piliers, refondre deux fenêtres en une? Oui, certainement, pour être logique, il fallait faire ça; et alors c'était un travail énorme, des frais incalcu-
labiés. Il serait plus simple dabaltre tout et de recommencer la cathédrale d'un bout à l'autre.
M. de Renescure savait cela aussi bien que les architectes des Beaux-Arts ; mais il croyait quand même qu'avec assez d'argent, avec assez de précautions, on pouvait conserver ce rond-point admirable. Les réponses brutales des hommes officiels, évidemment hostiles à cette entreprise, achevèrent de le terrasser.
Oh! son beau projet d'autrefois, sa cathédrale à double transept, plus longue qu'Amiens, plus haute que Cologne, et toute hérissée de sculptures, comme Reims la pompeuse! Oh ! la flèche centrale faisant flotter dans la nue son bonnet de dentelle !
Il se déprima. Toutes ces déceptions le vieillirent de dix ans. il alla se terrer à Beauvais dans sa maison gothique, au pied du chœur gigantesque, et il y vécut les heures les plus sombres de sa vie. 11 prit froid, un soir, au bord du Thérain. Le lendemain, il, eut un peu de fièvre. La grippe se déclara II blaguait aisément la médecine, tant qu'il se portait bien; mais il recourait aux médecins dès qu'il avait le moindre mal.
Son docteur de Beauvais lui donna des soins vigilants. M. de Renescure dut s'aliter et boire des drogues. Ces drogues lui étaient servies par son portier, le vieux Poton, qu'il avait pris jadis pour son visage gothique et ses épaules étroites, dans le goût des statues du xii° siècle. Mais, si le physique dî ce paysan idiot l'avait charmé aux jours de bonne santé, il n'en était plus de même aux joursde
maladie. Le cathédralier aurait préféré une tète moins rébarbative et des mains plus tendres pour lui servir ses potions.
Quelquefois, c'était la petite fdle de Poton qui s'acquittait de ce soin; et, quoiqu'elle fût bien insignifiante, bien intéressée dans son service de mercenaire, M. de Renescure était heureux de voir remuer un peu de jeunesse autour de lui.
C'est alors qu'il sentait l'absurdité de son existence. Il avait donné presque toute sa tendresse à des las de pierres; et les tas de pierres semblent bien durs parfois aux vieux garçons malades. Oh! un enfant, un être issu de votre chair, qui rit de votre joie et qui s'attriste vraiment de votre tristesse ! Ne pas avoir auprès de soi un de ces consolateurs ! mourir sans sentir sa vie continuer en l'un de ces êtres !
Le cathédralier n'avait jamais éprouvé une telle détresse de cœur. C'est dans ces circonstances quil reçut la lettre de Ouen. Il fut touché. Sans doute, Ouen n'était pas son fils, mais il était son neveu ; il y avait quelque chose de commun entre la chair de cet adolescent et la sienne. Et il se repentait alors de n'avoir pas été meilleur pour lui.
II aimait donc M"'' Claude, le pauvre Ouen ? II l'aimait bien pour vouloir l'épouser quoique pauvre, quoique enlaidie. Cela dénotait un cerveau peu avisé peut-être, mais un brave cœur. Pourquoi sopposer à ce mariage? Si Claude nétait plus belle, cela ne regardait que son amoureux ; si elle était sans fortune, cela le regardait, lui, Renescure. La
LA VIERGE DOKEE 301
beauté, il ne pouvait pas la lui rendre, évidemment; mais il pouvait lui donner le bien-être en dotant son mari. Et c'est ce quïl comptait bien faire.
Puisque l'occasion s'en présentait, il voulait réparer les torts qu'il avait eus envers Ouen, envers Claude. A quel meilleur usage pouvait-il désormais employer sa fortune ?
Puis, en dotant son fils adoptif, en mettant l'ai sance dans le ménage, il n'avait plus à s'occuper de Bernadières, et vraiment la situation de Bernadières devenait impossible à VAiilo. Le bonhomme y était un embarras ; ou lui faisait la vie d'autant plus dure qu'on le savait superbemeut appointé. Benescure avait toutes les peines du monde à l'y maintenir.
Quand Claude ne serait plus pauvre, elle comprendrait certainemeut que la place de son pè/e n'était pas dans un bureau. Il y avait donc plusieurs raisons pour bien doter le jeune Ouen.
M. de Renescure profita de la première accalmie de fièvre pour écrire à son fils aduilit.
Ce fut un billet court, mais tendre, où la main tremblait un peu, à cause de la maladie sans doute, mais aussi à cause de l'émotion :
« Mon petit Ouen, je suis malade, alité. Viens me voir; tu me feras plaisir. Ne crains rien; je te don nerai mon consentement. Je t'aime et je t'embrasse.
« Ton vieux cathédralier, « Pierre- Quentin. »
302 LA. VIKRGE nORKE
Ayant écrit cela, il plia le papier pour le mellie sous enveloppe, mais ses doigts avaient des démangeaisons confuses; ils voulaient mettre autre chose au bas de ce papier. Et, cédant à la tentation, M. de Renescure ajouta :
« Pourquoi namènerais-tu pas avec toi M. et M'^'Bernadières ? 11 y a de la place ici, et vous pourriez passer une semaine charmante à visiter les environs pendant que je me rétablirais, — si je dois jamais me rétablir. «
Ouen reçut cette lettre le lendemain matin. Il la lut avec ravissement. Il s'empressa daller la montrer à Claude. Elle fut aussi enchantée que lui, lindolente Claude. Et, après de graves réflexions, il fut décidé qu'on accepterait l'invitation de Pierre- Quentin. Un refus pouvait le froisser, n'est-ce pas? et entraîner des catastrophes par conséquent. On irait donc à Beauvais. Au lieude passer les vacances au bord de la mer, on les passerait dans l'Oise, du moins en partie.
— Télégraphiez à M. de Renescure que nous arriverons demain soir, dit Claude à Ouen.
Et Ouen s'empressa de télégraphier.
Mais ce n'était pas tout que d'aller voir M. c!3 Renescure, il s'agissait de savoir sous quel aspect on se présenterait à lui. Fallait-il remettre la fausse épaule? Hé ! tout malade qu'il était, il pouvait bien éprouver un regain d'enthousiasme s'il revoyait hi belle Rémoise dans son ancienne splendeur. Dans tous les cas, il serait évidemment piqué en constaant qu'on lui avait caché cette guérisou. Il était
LA \li:HGh; IJÛUEE ol',i
donc plus politique de remettre la fausse épaule, du moins jusqu'à ce que le contrat de mariage fût passé. On verrait ensuite.
Tout bien pesé, Ouen approuva la reprise de la fausse épaule. Et, pour rendre cette reprise vraisem blable, Claude se plaignit aussitôt devant son père de violentes douleurs au dos; c'était le rhumatisme, certainement, le retour du fameux rhumatisme...
Papa Bernadières fut prié, d'ailleurs, de ne faire aucune allusion à cela quand il serait à Beauvais.
Le lendemain soir, la petite troupe arriva dans le chef-lieu de lOise, IM. de Renescure était encore alité. Le médecin luiavait défendu de se lever avant liuitjours.L'arrivéedes trois hôtes remplit lamaison (le gaîté, lit passer un frisson de vie dans le vieux cloître.
Le cathédralier dressa son buste sur son lit vermoulu pour embrasser Ouen, puis il prit la main de Claude pour y mettre un baiser.
Les fièvres l'avaient beaucoup affaibli. Ses lèvres tremblaient; il n'aurait pas fallu grand'chose pour humecter ses yeux. Il dit le bonheur qu'il éprouvait à revoir son Qls adoptif, à revoir M. et ^1"« Bernadières, et c'étaient là des paroles bien inutiles, car ses regards attendris, presque enfantins, exprimaient déjà toutes ces choses.
— Alors vous n'êtes pas encore guérie ? demandat-il à Claude avec iine intonation de tristesse dans la voix.
Claude baissa légèrement la tête.
— Ça va mieux, répondit-elle en rougissant.
Il crut quelle disait cela pour le consoler, ôar elle n'avait pas du tout l'air d'aller mieux, au contraire; son épaule était encore plus disgracieuse qu'autrefois; on avait dû la soigner spécialement pour ce voyage.
M. de Renescure fit conduire ses hôtes à leurs chambres respectives. Claude reconnut la sienne à l'extrémité du cloître, près du porche d'entrée. L'ameublement en était resté gothique ; mais, sur un support de bois, au milieu de la pièce, il y avait une corbeille de roses comme un sourire denfant parmi ces vieilleries.
Après avoir retiré son chapeau et passé un peu d'eau sur son visage, elle voulut revenir avec Oueii auprès de M. de Renescure; mais celui-ci ne leur permit pas de rester dans sa chambre.
— Ce n'est pas pour avoir deux garde-malades de plus que je vous ai priés de venir à Beauvais, expliqua-t-il, dune voix qui s'efforçait de paraîtra joyeuse. Allez-vous promener, enfants ! profitez du beau soir ! Il y a de curieuses maisons par la ville. Ou mieux, longez la rivière, montez sur les coteaux ; amusez-vous; votre plaisir fera le mien.
Claude restait toute surprise. Elle ne reconnaissait plus le cathédralier. Gomme il était devenu aimable! Pour lui obéir, elle alla se promener avc(; Ouen, au square du Réservoir; mais elle rentra ;;'i coucher du soleil et voulut absolument retourii; r au clievet de M. de Renescure. Celui-ci avait fait mettre trois couverts dans une salle voisine, pour ses trois hôtes; mais Claude refusa de dîner dans
cette pièce; elle tint à manger à côté de lui, dans la chambre. Ouen et Bernadièresdemandèrentla même faveur, et le cathédralier ne leur résista pas longtemps. Il les laissa dîner en face de son lit et il eut presque de l'appétit à les voir si joyeusement s'attabler.
— levais guérir bien vite, maintenant! leur dit-il, tout pénétré de reconnaissance; voilà encore la meilleure médecine : de la jeunesse, de l'entrain autour de soi.
Au dessert, Claude vint lui apporter la moitié de son raisin, et il mangea quelques grains de bon cœur. C'était la première chose à laquelle il ne trouvait pas « le goût de fièvre ».
Le docteur avait ordonné de prendre une cuillerée de potion à l'extrait théba'ïque, à neuf heures du soir; ce fut Claude qui la versa, et, au lieu d'une simple drogue calmante, M. de Renescure crut boire un philtre enchanteur, un élixir de vie qui faisait circuler le soleil dans ses vieilles artères.
— Alors, vous allez garder longtemps cette épaule-là? lui disait-il avec une ombre de tristesse dans les yeux. Quel dommage! Et quand je pense que c'est un peu ma faute!...
— Olil Monsieur de Renescure...
— Si, si, c'est ma faute. J'avais tenu à visiter la cathédrale, et vous avez eu la charité de m accompagner. Je m'en voudrai toute ma vie !
— Oh! il n'y a pas de quoi! dit Claude en se remettant à rougir. D'ailleurs, mon épaule va beaucoup mieux, je vous assure.
— Vous n'en soufîrez plus?
— Presque pas.
— C'est ce qu'il me semble. Vos mouvements sont plus libres. Même, quand vous faites certains gestes on croirait que vous n'avez rien.
— Vraiment? demanda Claude avec une légère épouvante.
— Mais oui ; on retrouve la Vierge Dorée, de temps en temps. Les belles lignes reparaissent par-dessous. On croirait simplement que la couturière a raté votre corsage.
Claude eut un petit frisson dans le dos. Le cathé dralier disait-il cela par galanterie, ou bieo le coton était-il déplacé?
Elle ne s'attarda pas auprès de M. de Renescure et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle enleva son corsage pour inspecter le plastron d'ouate. En effet, il était un peu retombé sur la taille, le misérable!
Claude travailla deux heures, à la lueur d'un chandelier byzantin qui n'éclairait pas beaucoup, i, mais qui était bien joli avec sa grande bobèche sou tenue par les langues de quatre animaux chimériques.
Elle fut plus rassurée, le lendemain; l'épaule était bien à sa place. M. de Renescure ne fit en effet aucune remarque.
Quoiqu'il la crût irrémédiablement contrefaite, il aimait encore la voir. Il s'habituait peu à peu à cette fâcheuse difformité. 11 finissait par comprendre Ouen. Mais oui, même avec cette épaule, Claude était charmante encore. La douceur du regard, la
clarté du sourire, de cet extraordinaire sourire qui semblait envoyer du clair de lune à la ligure des gens, tout cela lui était resté certes, et si elle devait renoncer au titre de belle madame, elle ferait assurément ulae bonne bourgeoise, une agréable maman dont les marmots seraient exquis au baiser.
Claude allait se promener deux ou trois heures par jour à travers la ville ; quelquefois, quand le temps était beau, elle montait sur les coteaux voisins ou allait muser une heure dans les champs. Mais elle passait la plus grande partie de la journée à côté de M. de Renescure. C'était elle actuellement qui lui préparait toutes ses tisanes. Quelquefois, elle s'installait gentiment à son chevet, pour broder ou pour lire — du côté droit par exemple, pour qu'il ne vît que l'épaule contrefaite — et de la sentir là, prè=i de son lit, si prévenante et si douce, le cathédralier n'avait presque plus envie de guérir.
Cependant, il voyait des ombres passer dans les yeux d'Ouen par intervalles, et alors, se rappelant que son fds adoplil était moins venu pour lui donner une infirmière que pour lui demander un consentement, il se repentait de le faire languir ainsi.
Un matin, un joli matin d'août où des nuées légères s'effilochaient là-haut sur les clochetons de la cathédrale, M. de Renescure sonna son valet de chambre — car il avait fait venir tous ses domestiques de Paris pour le service de ses hôtes, — et il lui dit d'aller chercher M. Ouen.
Quelques minutes après, le jeune homme arriva. 11 paraissait un pou nerveux. Il devait pressentir
que, si son père le réclamait, ce n'était pas pour lui parler de cathédrales.
— Vous m'avez demandé, papa? dit-il, n'osant guère s'approcher.
— Oui. Ferme la porte. Assieds-toi là.
Ouen fermala porte etvint s'asseoir sur une chaise duxv^ siècle, aux armes de France et de Bretagne. 11 était si intimidé que son pied droit se remit à actionner une imaginaire machine à coudre, comme autrefois, quand on le regardait trop attentivement. M. de Renescure sourit en revoyant ce mouvement réflexe. 11 tendit la main à son lils et le rassura par quelques paroles indulgentes.
— Approche donc, Ouen. Donne ta main. Tu sais que je t'aime bien quoique je ne te l'aie pas souvent dit?
— Je ne... je n'en ai jamais douté, papa ! répondit le jeune homme dont le bégaiement trahissait l'émotion.
— Tu es un brave garçon, tu as du cœur, et je me félicite de t'avoir adopté.
Ouen essaya de répondre par quelques paroles aimables; il se lança dans des : « Moi aussi, je me... je suis... Croyez que mon attachement, ma reconnaissance... » Mais il ne put jamais rassembler ses membres de phrase, et il resta penaud, avec l'expression de la jeune fille de Creuse devant les morceaux de sa cruche cassée.
Heureusement, il y a une éloquence de cœur qui vaut bien l'autre, et M. de Renescure comprit à merveille ce qu'Ouen voulait lui dire.
— Écoute, rerprit-il en serrant un peu plus fort la main que le jeune homme lui avait accordée. Tu m'as écrit que tu aimais .M"*" Claude et j'ai bien vu que c'était vrai. J'ai pu constater aussi qu'elle avait de l'amour pour toi. J'en suis bien heureux et je ne veux pas te faire attendre plus longtemps mon consentement.
Le visage d'Ouen s'éclaira aussitôt.
— Oh ! papa, vous consentez? Vous l'avez dit?
— Oui, je l'ai dit; et je le dirai encore par devant notaire quand il faudra.
— Et vous allez demander pour moi la main de Claude à son père ?
— Aujourd'hui môme.
— Oh! merci! Vous me rendez bien heureux! balbutia Ouen. Si heureux que je ne sais comment vous dire, comment vous remercier...
— En étant plus heureux encore, mon garçon. Voilà comment tu me remercieras. Mais ce n'est pas seulement pour ça que je t'ai fait venir. Je voulais te dire autre chose.
M. de Renescure s'interrompit deux secondes, pendant lesquelles ses yeux sourcillèrent sous leurs rides en ogive.
— Je voulais te dire, continua-t-il d'une voix plus faible, que je tiens à te laisser un bon souvenir di; moi, Ouen. Jesuisdéjà vieux. Ces quelques jours de fièvre m'ont fort éprouvé. Une maladie peut m emporter d'un moment à l'autre...
— Oh!...
— Si. si ! c'est comme ça... toi, Ouen, tu es jeuup
la vie te sourit; je veux qu'elle te sourie encore davantage. Épouse Claude sans crainte. Vous êlns pauvres tous les deux mais je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien. J'ai une assez belle fortune, je ne puis rien en faire désormais. Un instant, j'avais pensé à l'achèvement de la cathédrale que tu vois là-bas; mais je m'aperçois que c'était un rêve irapossible. .Je ne suis plus assez fort, la France n'est plus assez forte pour mener à bien une œuvre pareille. C'est à toi, Ouen, à toi et à ta chère femme qu'une bonne p. An de ma fortune sera consacrée ; elle ne servira pas à édifier la plus belle église gothique du monde, mais elle servira, je crois, à faire le bonheur de deux jeunes gens qui s'aiment ; et c'est déjà quelque chose, c'est mieux peut-être... Embrasse-moi, mon petit Ouen.
Ouen pleurait.
Quelques heures après, M. de Renescure demanda officiellement à M. Bernadières la main de M"° Claude.
Il s'y trompa d'abord, Ibonnéte sous directeur de VAuio; il crutque son patron lui demandait Claude pour lui-même.
Mais M. de Renescure le détrompa, il lui fit entendre qu'Ouen recevrait un million le jour de son contrat de mariage, et cette confidence abrégea les explicaticms.
M. Bernadières accorda la main de sa fille et entoura son acceptation de quelques paroles choisies. Le propriétaire de VAuio profita de cette occasion pour lui insinuer que l'àge de la retraite approchait,
qu'il ne serait plus nécessaire désormais de garder l'emploi dont il s'était si bien acquitté depuis quatre ans, puisque l'avenir de Claude ne devait plus lui donner des inquiétudes, et qu'il était temps daller goûter en famille un repos bien mérité.
M. Bernadières se rendit facilement à ces conseils et l'on se serra la main en bons amis.
Claude et Ouen apprirent, quelques minutes après, l'heureux résultat de cette entrevue, et une telle joie les prit alors qu'ils parurent quelques minutes en état d'anesthésie, se regardant, se pressant les mains, soupirant lun vers l'autre, comme deux enfants qui ne savent pas encore bien parler.
iNl. de Renescure vit lespectable de leur bonheur, à midi, pf3ndant le déjeuner, et cela fut pour lui autrement réconfortant que les remèdes de son doc leur.
Vers les quatre heures, après avoir fait une bonne sieste, il se trouva un peu plus dispos que les autres jours. Le docteur avait constaté la complète disparition de la fièvre depuis l'avant veille; mais il défendait encore de quitter la chambre.
Or, M. de Renescure trouva celle consigne bien sévère, cette après midi-là. Il semblait faire si bon dehors ! le ciel était d'un bleu si joli à travers les arcs-boutants de la cathédrale !
11 descendit du lit une minute, pour savoir si sa têle tournait, si ses jambes étaient fortes. Évidem ment, il n'aurait pas pu lutter avec le géant des Fo lies-Bergère, mais il n'éprouvait aucun malaise à rester debout, à marcher.
Alors il sonna Maclou et se recoucha.
— Apporte-moi mes vêtements? ordonna-t-il Une demi-heure plus tard, complètement habillé,
il se promenait dans sa chambre et il trouvait plaisant ce docteur beauvaisien qui voulait le retenir au lit malgré lui.
— Mais je n'ai plus rien ! marmottait-il. Je me sens presque aussi fort qu'autrefois ! Je pourrai aller à la cathédrale, demain !
A six heures, il entendit des pas dans le cloître; il s'approcha de la fenêtre et aperçut, à travers un coin de vitrail orangé, M""" Claude qui rentrait.
— Si j'allais lui faire une surprise? réfléchit il. La tentation était trop agréable pour qu'il résistât longtemps.
Et quelques minutes après, bien enveloppé dans sa robe de chambre des grands jours, dont létoiïe extérieure était un précieux drap de Lucques du xiv^ siècle avec fleurs de lys et alérions relevés d'or, il ouvrit silencieusement sa porte.
Tant pis ! il allait faire quelques pas dans le cloître et surprendre Claude chez elle. C'était bien le moins que sa première sortie fût consacrée à sa future belle-lille.
11 marcha lentement, les yeux un peu éblouis par la grande lumière, traversa le cloître, puis tourna sous la galerie couverte, le long des colonnes prismatiques. La chambre de Claude n'était pas à vingt mètres de la sienne. Le cœur lui battait cependant. 11 arriva devant la porte et frappa discrètement avec le doigt,
— Entrez ! entepdit-il après une longue attente. La voix de Claude semblait avoir hésité avant de
dire cela. M. de Renescure poussa la porte et pénétra dans la chambre.
Oh ! le cri qui l'accueillit, le grand cri de frayeur !
— C'est vous ? demandait la jeune fille.
Elle s'était levée, rougissante. Elle avait changé de toilette depuis son retour de la promenade ; elle portait en ce moment un corsage clair dont l'étoiïe était parsemée de gros pavots aux fleurs bleues.
— C'est vous ! répétait-elle en reculant.
Et déjà elle avait ouvert un bahut, cherché on ne sait quoi dans un tiroir, nerveusement, en rentrant son cou entre ses épaules comme une tortue peureuse.
M. de Renescure ne comprit pas d'abord pourquoi elle s'épouvantait ainsi; mais il n'eut qu'à lui regarder le dos pour avoir l'explication de ce mystère. Il était charmant, ce dos; il était droit, nor mal, admirablement modelé par le corsage aux pavots, malgré la courbure que sa propriétaire essayait de lui imprimer.
— Tiens, tiens! dit le cathédralier ébahi. Claude ne savait où se mettre. Elle était pourpre;
elle s'attendait si peu à cette visite ! Elle était rentrée pour écrire une lettre, pour annoncer son mariage à une amie de Reims, et ma foi! comme il faisait chaud, comme elle étouffait sons ce placage de coton, elle s'était débarrassée de sa fausse épaule, une heure, jusqu'au moment du dîner. Pouvait-elle se douter que M. de Renescure allait venir? Est-ce qu'il ne
devait pas rester au lit jusqu'à la fin de la semaine?
— Vous... vous êtes donc guéri? demanda-t-elle, confuse, sans bien savoir ce qu'elle disait. Asseyezvous, je vous prie. Je croyais que c'était Ouen ou mon père qui avait frappé... Mais asseyez-vous donc !.... Ah ! que je suis heureuse de vous voir guéri !
Elle levait toujours son épaule droite pour essayer de se rattraper, de faire croire encore à la déformation ancienne. Mais les yeux de M. de Renescure semblaient sceptiques. Ils considéraient le côté suspect, fixement, et Claude se troublait sous ces regards aigus comme si elle avait eu l'épaule couverte de fourmis.
M. de Renescure avait essayé de sourire à cette découverte, mais sa bouche eut un pli douloureux.
— Je regrette de ne m'être pas fait annoncer, murmura-t-il en s'asseyant sur un banc d'œuvre au siège décoré de trèfles. Vous me pardonnez d'entrer ainsi sans façon ?
— ]Mais vous ne me dérangez pas ! protesta Claude.
— Heu, heu ?
— Je vous assure. J'étais en train d'écrire... C'est pour écrire une lettre que je suis rentrée. Dieu qu'il fait chaud ! s'interrompit-elle en essuyant les gout'telettes d'angoisse qui lui venaient au front.
M. de Renescure n'osait plus la regarder. 11 se sentait aussi intimidé qu'elle. Des idées pénibles se choquaient dans son cerveau depuis qu'il avait fait cette découverte. Elle était donc redevenue belle, M"" Claude ? Elle était redevenue la Vierge Dorée ?
Pourquoi lui avait-elle caché sa guérison ? N'était-ce pas pour se débarrasser de lui ?... Quelques gouttes de sueur froide mouillèrent aussi ses tempes.
— Où êtes-vous allée aujourdhui? demanda-t-il en baissant les yeux.
— A Saint-Germer. Dieu ! qu'il y a une belle chapelle !
— Vous vous intéressez donc aux chapelles, maintenant ?
— Mais toujours, de plus en plus ? J'y ai pris goût avec vous.
— Oh ! avec moi... dit-il, incrédule. Ouen vous accompagnait à Saint-Germer ?
— Oui; et papa aussi.
— Dites-moi, reprit M. de llenescure d'une voix un peu sourde qui semblait sortir difficilement de son larynx. Vous aviez ce corsage-là à Saint-Germer?
Elle rougit un peu plus. L'attaque se précisait.
— Non ! signilîa-t-elle d'un bref mouvement de tête, en essayant de regarder, là-bas, une ancienne dalle tumulaire qui constituait la marche du seuil et oîi l'on ne voyait plus que deux [blanches mains de marbre jointes dans un geste de prière.
— Vous avez tort, dit M. de Renescure. Il vous va très bien, ce corsage. Vous devriez toujours le mettre.
Elle ne releva pas les yeux; le sang sifflait dans ses oreilles; elle aurait voulu disparaître sous la dalle tumulaire.
— Allons, allons, ne vous troublez pas ! reprit M. de Renescure d'une voix douce. Il faut bien que la vérité se découvre un jour ou l'autre.
Alors Claude n'y tint plus. Elle éclata :
— Pardon ! c'est vrai ! j'étais guérie ! avoua-t-elle en tombant à genoux devant M. de Renescure. J'étais guérie depuis quelques jours... J'aurais dû vous le dire. Je n'ai pas osé ! Pardon !
Et elle se mit à sangloter alors, à sangloter pour toute sa honte, pour toute sa peur.
— Relevez-vous, ma chère Claude, balbutia le cathédralier en lui prenant les mains. 11 n'y a pas de pardon à me demander.
— Oh si !
— Non ! Je vous aimais à la folie ; pour me décourager, vous avez simulé unediiï'ormité dépaule... Vous vous êtes jouée de moi... Je le méritais sans doute. Les vieux méritent toujours qu'on se joue d'eux ; c'est dans la tradition.
— Oh ! vous exagérez aussi ! réclama Claude. Je ne me suis pas jouée de vous. J'ai été vraiment contrefaite pendant plus d'un an, vous le savez bien. Et maintenant encore, je ne suis pas tout à fait guérie...
— Heu, heu...
— Mais non ! J'ai des douleurs, je vous assure ; des douleurs très sérieuses. Ça reviendra peut-être. On ne sait jamais. D'ailleurs, je vous l'avais dit, ces jours-ci, que j'allais beaucoup mieux. Mais vous ne vouliez pas me croire !
— Vous faisiez tout ce qu'il faut pour m'empêcher de croire. Vous aviez trop peur que je ne vous retrouve belle, que je ne m'emballe encore. Ah ! je ne savais pas tout de même que vous eussiez une telle horreur de moi !
LA VIEnCK DOREE 317
— Mais, Monsieur de Reuescure...
— Oui, de 1 horreur ; je le vois bien à présent i... Il secoua mélancoliquement sa tête, puis, après
un soujDir, un long- soupir qui semblait apporter l'abdication de son cœur, il murmura :
— Mais vous l'aimerez bien, lui, n'est-ce pas?
— Qui, Ouen? demanda Claude d'une voix claire.
— Oui ; mon petit Ouen, vous l'aimerez bien ?
— Ah ! vous voulez donc ? s'écria-t-elle dans une explosion de joie. Vous consentez tout de même?
— Oui, je consens tout de même. C'est un peu mon fils à présent. J'ai souffert par lui ; je vais me dévouer pour lui. Aimez-le bien ; il me semble qu'un peu de votre amour remontera vers moi. Allons ! voilà que je m'attendris, moi aussi ! C'est bête de devenir vieux et de ne pas s'en apercevoir... Mais je m'en suis aperçu aujourd'hui et je ne serai plus ridicule. Je n'aimerai plus que vos enfants, ma
hère belle-fille !...
A genoux, sans rien dire, Claude lui baisait les mains.
Mais on avait frappé de nouveau à la porte. Claude se remit debout et cria, sans la moindre hésitation cette fois-ci :
— Entrez !
C'étaient Ouen et M. Bernadières qui revenaient.
Ouen fut fort étonné de trouver son père chez Claude, et plus étonné encore de voir Claude dans ce corsage révélateur. Ses yeux s'arrondirent d'épouvante.
— Rassurez-vous, Ouen! dit la jeune fille en
allant vers lui. M. de Renescure sait tout et il veut quand même.
— Ah ! polisson ! s'exclama le cathédralier ; tu avais bien gardé le secret, toi aussi ! Je ne m'étonne plus de ta grande flamme !
— Oh! Monsieur! protesta Claude, sa flamme aurait été aussi grande ! Il me croyait contrefaite quand il m'aima.
— C'est vrai ? demanda M. de Renescure avec quelque surprise.
— iMais oui, j'avoue ! répondit Ouen. C'est que je ne suis pas aussi artiste que vous, papa. Quand le fond me plaît, je ne regarde pas à la forme.
— Tu as eu raison. Et t'en voilà bien récompensé. Tu as la forme et le fond maintenant.
11 se leva péniblement pour rentrer chez lui. Ouen et Claude voulurent l'accompagner, lui donner un bras chacun. 11 refusa leur aide.
— Restez ! leur dit-il. Je suis bien encore assez fort pour faire vingt pas tout seul.
Et il s'en alla, un peu plus courbé, à travers son petit cloître, en se tenant çà et là au fût ébréché d'une colonne. Oh ! les chères pierres ! C'est à elles seules désormais qu'il demanderait consolation !
Ouen et Claude l'avaient suivi, à quelques pas de distance, craignant de l'avoir affligé parleur amour. Il les rassura d'un bon sourire avant de rentrer dans sa chambre, fit allusion au contrat de mariage qu'il faudrait passer bientôt, puis revint chez lui et se recoucha, aidé par son domestique.
Le soir était doux ; la lumière s'atténuait aux
vitraux ; sur tous tes objets de la chambre, sur les reliquaires en cuivre doré, sur les pauueaux couverts de cœurs ardents, sur les brocarts et les ivoires, planait la paix des choses mortes. Quand il lut sur son lit gothique, au milieu de ses bois vermoulus, de ses étoffes déteintes, le cathédralier soupira légèrement et sentit shumecter ses yeux. .
— Ouvrez le vitrail ! dit-il à son domestique. Ouvrez-le tout grand !
— Monsieur ne craint pas d'avoir froid ?
— Non. Laissez. Vous viendrez le refermer dans une demi-heure.
Le domestique sortit; et M. deRenescure, la tête haute sur son oreiller double, regarda la cathédrale par la fenêtre ouverte. Il avait placé son lit de telle sorte qu il put la voir sans se lever. Et, ce soir surtout,cette haute silhouette de pierre déchiquetée lui parut émouvante , Il n'y avait plus qu'elle désormais, il n'y avait plus que celte veille amie du moyen âge qu'il pût chérir et à qui sa bouche pût dire son enthousiasme sans inspirer de répulsion. 11 n'y avait plus que les choses mortes dont la beauté ne s'olîensàt pas de son amour. Les vivantes se détournaient de lui pour jamais. Oh ! la tristesse de vieillir, de voir son corps se flétrir avant son cœur !
De toute la largeur de ses yeux humides, le cathédralier regarda sa belle cathédrale. Elle s'élevait, énorme, au-dessus du porche d'entrée, bouchant presque tout l'espace entrevu par la fenêtre. Le soleil couchant était derrière elle et la faisait paraître encore plus sombre, plus haute, plus fantas-
tique. Il la frôlait de sa lumière chaude, il allongeait entre les arcs-boutauts des faisceaux lumineux ainsi que des bras. On aurait dit que l'astre voulait la prendre, l'attirer sur son cœur avant de mourir, la presser toute sur sa poitrine ardente comme une vieille et grave amie. Des extrémités de clochetons avaient des crochets roses pareils à des appliques de corail. Par l'une des hautes fenêtres du rond-point on apercevait une clarté confuse dans le sanctuaire, comme si l'âme de la basilique s'exhalait à travers les Vitraux. Et des oiseaux noirs tournaient là-haut, se poursuivant dans une ronde indéfinie, entre les gargouilles au col tordu, entre les saints de pierre aux yeux pleins de mousse.
— Et penser qu'à toi non plus je ne pourrai pas prouver mon amour ! soupira M. de Renescure en sentant monter des larmes sous ses paupières.
Il crut voir, à travers ces larmes, la belle tour centrale d'autrefois, celle qu'il avait rêvé de recontruire, jaillir comme un fantôme sur le faîte obscur, et trouer de nouveau le ciel avec sa flèche miraculeuse... 11 baissa les paupières et agita, de sa main tremblante, une sonnette de bronze qui était à soji chevet. Le domestique revint.
— Fermez le vitrail, lui dit M. de Renescure d'une voix lasse.
La chambre s'obscurcit. La nuit tomba peu à peu. Et une paix plus morne s'appesantit sur les reliquaires en cuivre doré, sur les bois vermoulus ornés de cœurs ardents, sur toutes les choses mortes de la vieille maison.
Quinze mois après, — car il avait bieu fallu qu'il passât un an à la caserne comme tous les Français valides, — Ouen, ou plutôt M. Auguste Verdier épousa M"^ Claude Bernadières dans l'église Saint-Ferdinand des Ternes, à Paris.
Ah ! ce n'était pas ce que M. de Renescure avait d'abord rêvé : un mariage à Notre-Dame de Reims, avec la pompe et les costumes du sacre ! Mais le bonheur n'exige pas tant de mise en scène, et la modeste église des Ternes, qui n'a pas beaucoup plus d'histoire que de style, est sans doute aussi puissante que les basiliques les plus illustres pour attirer les bénédictions de Dieu sur la tête de deux époux.
Claude, l'ancienne porte-bannière, fut l'une des plus jolies mariées qu'on vît cette année-là dans la paroisse. Sa robe, par un caprice de M. de Renescure, avait été faite autant que possible sur le modèle de celle que porte la fameuse Vierge Dorée au portail méridional de Notre Dame d'Amiens, c'està-dire qu'elle tombait en plis rigides sur le côté
gauche et se relevait gracieusement sur le genou droit. Il avait bien fallu se battre un peu avec la couturière pour obtenir cette coupe-là, que ne recommandait plus aucun journal de modes. Mais Ouen avait insisté aussi, et la mariée elle-même ne demandait pas mieux que de ressembler un jour à l'antique Madone — pas trop cependant; car, pour être tout à fait fidèle, il aurait peut-être fallu lui rogner quelques doigts et lui casser le bout du nez !
Dans cette robe, la jolie Claude était toute souriante, toute transfigurée ; son épaule droite se tenait au même niveau que sa gauche ; et, si elle pencha un peu à lautel, ce fut du côté où se trouvait . sou mari.
11 était radieux, son mari. Le bonheur s'échappait de ses yeux en regards de gloire, de^^son cœur en prières émues. Quand le prêtre lui demanda s'il consentait à prendre M""" Claude Bernadières pour épouse, il eut toutes les peines du monde à ne pas faire aller son pied droit, comme autrefois, sur* l'imaginaire machine à coudre.
Les mariés partirent le lendemain pour Xew- York. C'est dans le Nouveau-Monde qu'ils avaient résolu de passer leur lune de miel. Claude voulait présenter son mari à ses parents américains qui n'avaient pas pu assister au mariage.
M. Bernadières, pendant ce temps-là, irait revoir ses amis de Reims, à moins que « la gravité des événements politiques » ne le retînt à Paris.
M. de Renescure avait été fort éprouvé par son attaque récente de grippe. Il ne s'était jamais remis
complètement. Il marchait moins droit autour des cathédrales, il montait avec moins d'entrain dans l'escalier des tours, et, même devant les plus somptueuses rosaces du xni" siècle, ses yeux semblaient éteints, comme si les derniers mois avaient soufflé dessus de leur haleine froide.
Il conduisit les mariés jusqu'à la gare, le matin de leur départ pour New- York ; et, en attendant que le train transatlantique se lançât vers le Havre, il se permit de faire quelques recommandations à son fils adoptif, qu'il appelait encore par son nom gothique.
— Regarde bien les monuments d'Amérique, mon petit Ouen. Nous autres, les artistes du vieux monde, nous nous accordons à les trouver afïreux : nous avons peut-être tort. Dans mille ans, quand on voudra se faire une idée de l'architecture de notre époque, ce n'est pas l'Europe qu'on étudiera, mais l'Amérique. En Europe, j'ai bien peur que nous n'ayons rien fait de vraiment neuf depuis Louis XII. La Renaissance nous a tués.
En Amérique, il y a les gares , les ponts de fer, les magasins de verre, les maisons de vingt étages aux murs sillonnés de conduites d'eau, de chaleur, d'électricité, comme un corps vivant de ses veines et de ses nerfs. Bien sûr, pour nos yeux habitués aux joyaux de pierre, aux églises d'autrefois, toutes parées comme des reines, ces maisons de vingt étages sont hideuses. Mais qu'importe ? C'est l'avenir, cela ; et l'art vrai, celui qui est robuste, qui veut vivre, ne se tourne jamais vers le passé. Nous, les
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artistes européens, avec notre culte exagéré pour les choses d'autrefois, nous sommes peut-être ridicules; nous ressemblons un peu à des fils inconsolables qui passeraient leur vie à se prosterner sur la tombe de leurs ancêtres, au lieu de se relever et d'aller bravement faire des enfants... Me pardonnezvous de parler ainsi à votre mari? ajouta M. de Renescure en se tournant vers Claude. Nous nous occupions beaucoup d'art autrefois; il s'intéressait bien à toutes ces choses avant de vous connaître...
— Mais j'espère qu'il s'y intéressera encore ! dit Claude en se serrant un peu plus contre son mari. Et moi aussi, je m'y intéresserai. Nous irons revoir des cathédrales, à notre retour, et nous vous emmènerons, si vous le voulez bien. Pourquoi n'êtes-vous pas venu avec nous pour étudier toutes ces constructions américaines?
— Oh ! moi, je ne pourrai jamais aimer cela ! répondit M. de Renescure avec un sourire triste. Je suis un maniaque, je mourrai gothique !
Mais les employés fermaient les portières; le train allait partir; sa machine grondait, impatiente. M. de Renescure embrassa son fils; puis, après une seconde d'hésitation, après un craintif regard adressé à Claude, il l'embrassa, elle aussi, car il avait senti qu'elle permettait.
— Vous savez, je vous aimerai bien tout de même ! semblaient dire les yeux attendris de Claude.
Tout haut, elle di :
— .Au revoir, papa ! Écrivez-nous souvent? Deux larmes s'amassaient au bord de ses pau-
r..\ VIERGE DOREE 3;?")
pières et, à ce-tte vue, M= de Renescure se sentit bien heureux.
— Au revoir ! aimez-vous toujours ! dit-il en pressant une dernière fois leurs mains réunies dans les siennes.
La machine avaitlancélesiltlementdu dépari ; elle démarra, nerveusement, dans un nuage de vapeur.
Et, à travers cette vapeur, M. de Renescure aperçut deux têtes juvéniles qui le saluaient, qui s'enfuyaient, tout près l'une de l'autre.
11 rentra le lendemain soir à Beauvais, dans sa triste maison gothique du xv'^ siècle.
El c'est là qu il mourra sans doute, sur son lit vermoulu, au milieu de ses vieilleries poudreuses. Quand l'heure sera venue, s'il lui reste un peu de connaissance, il fera ouvrir le vitrail avant d'expirer, et il tournera sa tête vers la cathédrale amie, pour que son dernier regard la contemple, pour que son dernier souffle lui apporte son âme.