‹ La vierge doréeChapitre 4 sur 5 · AU PROGRÈS · texte numérisé non relu

AU PROGRÈS

Phonographes — Machines à écrire Classeurs Edison

11 envoya un regard impatient à l'intérieur du magasin, et alors son enthousiasme tomba comme un étourneau qui a du plomb dans l'aile. Il n'y était pas, le sourire ! Il n'y avait qu'un petit vieux, dans un coin : un homme à calotte de velours et à lunettes, assis derrière un bureau-caisse et plongé dans la lecture d'un journal.

— Naturellement ! dit M. de Renescure dont les . dents se serraient de dépit. C'est toujours comme ça ! C'était bien la peine !

Il fit quelques pas devant le magasin, les jambes molles comme si ses tibias avaient été instantanément convertis en deux tubes de caoutchouc. Dans l'air noir, une sonnerie passa : le carillon de Notre- Dame annonçait une demie, en tintinnabulant, de ses cloches légères, un fragment de vieux cantique...

Mais les jambes de M. de Renescure se redressèrent soudain ; une porte s'était ouverte, au fond

d'un magasin, et une silhouette de jeune femme avait paru. Le sourire ! C'était bien le sourire ! Ah! cette vision !...

Le cathédralier reconnut la porte-bannière, quoiqu'elle eût une robe verte au lieu dune robe blanche ; et un éclair de joie illumina ses yeux. Il fit un pas vers la devanture, instinctivement.

— Au fait, réfléchit-il, j'aurai besoin d'une machine à écrire pour mes bureaux, quand j'entreprendrai Beauvais ! C'est très pratique, une machine à écrire !...

11 fit un autre pas et tourna le bouton de la porte.

Dans le magasin, le petit homme calotte de velours avait redressé la tête sur son journal. La jeune fille, qui venait de s'asseoir devant une machine à écrire, se releva aussitôt. Elle fit quelques pas du côté de la porte et s'inclina discrètement devant M. de Renescure. Elle ne dut pas le reconnaître; son visage séclairait d'un demi-sourire de bon accueil, et des plus agréables, certes ! Mais elle en avait probablement un de la même grâce pour tous les clients qui poussaient la porte.

Néanmoins, M. de Renescure se trouva un peu démonté; il rougit dans sa barbe de Saint-Siméon.

— Mademoiselle, dit-il en détournant les yeux du côté de la devanture, je voudrais bien avoir le catalogue de votre maison.

— Rien, Monsieur, répondit-elle en marchant à pas lents vers une petite table couverte de papiers.

Le cathédralier marcha derrière elle; il fit machinalement quelques pas dans son sillage, et il lui sembla que l'air le caressait, comme deux vagues parfumées ouvertes par ce joli corps.

LA VIERGK DOREE 51

Ah! oui, elle était jolie! Elle n'avait pas seulement son sourire; elle civait aussi ses yeux, des yeux aux regards infiniment doux, des regards qui semblaient être au miel, tellement s'y prenaient les désirs papillonnants des hommes. Le cathédralier s'expliquait parfaitement qu'elle eût pu éveiller une dernière flamme en lui, le quinquagénaire au cœur plein de cendres, et qu'elle eût pu faire éclore la première idée d'amour dans le front de ce pauvre Ouen qui ne s'était guère ému jusqu'alors qu'à l'approche des églises gothiques.

— C'est pour les phonographes, n'est-ce pas, Monsieur? demanda-t-elle en se tournant à demi, ce qui permit à M. de Renescure de voir un profi' d'une pureté admirable, rappelant un peu celu de la Vierge Dorée d'Amiens, cette figure si gracieuse qui sourit au portail méridional de La grande cathédrale picarde.

— Oui, Mademoiselle, les phonographes, réponditil d'une voix distraite, oubliant qu'il était entré pour une machine à écrire.

— Voici, dit la jeune fille en offrant une brochure verte. Monsieur désire-t-il aussi le répertoire des cylindres ?

— Mais oui, s'il vous plaît, répondit M. de Renescure, sans bien savoir ce quec'étaitque ces cylindres.

Et il tendit sa main légèrement énervée pour recevoir une autre brochure jaune.

— Voici, Monsieur. Les airs d'opéra sont au commencement, les chansonnettes comiques à ?a fin.

52 LA VIERGE DOnEE

Mais une voix s'éleva par-dessus le journal, labas, à l'autre bout de la pièce.

— Donne aussi à Monsieur la... le répertoire... de... de...

— De Bruant ?

— C'est ça.

Et une troisième brochure, couleur sang de bœuf, fut présentée par la main légère de la belle Rémoise.

M. de Renescure eut un tressaillement imperceptible. Bruant? le répertoire de Bruant? Hé !

Quoiqu'il ne s'intéressât guère aux choses de l'humanité postérieures au xv« siècle, ce nom de Bruant avait produit sur lui un certain effet. Il croyait se rappeler que c'était là le nom d'un chansonnier de Montmartre, dont les productions n'étaient pas précisément mystiques et il eut un froncement de sourcils involontaire, comme si on lui avait, tout d'un coup, changé sa Vierge Dorée d'Amiens en l'une de ces Vierges folles qui se tordent si étrangement à la cathédrale de Bâle

— Merci, Mademoiselle, murmura-t-il en mettant sous son bras la brochure sang de bœuf. Et, vexé de s'être dérangé pour une demoiselle qui connaissait le répertoire de Bruant, et le vendait, et l'interprétait peut-être, il s'en alla.

Il ne regarda même pas si elle le reconduisait jusqu'à la porte. Il referma cette porte, se retrouva sur le trottoir et enfila promptement la rue Carnot.

— Ah ! bien ! elles m'y reprendront, les porteuses de bannières ! maugj-éa-t-il dans sa barbe d'apôtre.

Il revint à l'hôtel du Lion-d'Or, monta aussitôt à

LA VIERGE DORÉE ■j3

sa chambre et jeta les brochures dans la cheminée. Il était furieux.

H se promit de repartir, le lendemain matin, par le premier train qui pourrait le ramener à Paris.

Dans cette intention, il feuilleta tout de suite l'indicateur et marqua d'un coup d'ongle énergique le train de neuf heures trente-cinq.

Puis, s'apercevant qu'il avait faim, n'aj^ant pas eu le temps de dîner depuis Laon, il se fit servir deux œufs sur le plat, un pâté, une demi-bouteille de bordeaux, et mangea d'excellent appétit.

— Ah ! non, non ! le répertoire de Bruant ! et celui d'Yvette aussi, peut-être ! marmottait-il, la bouche parfumée de truffes. Fiez-vous donc aux profils de Vierge !

Il alla ramasser les brochures dans la cheminée pour exciter sa rancune, et il lut, à demi-voix, avec des exclamations de plus en plus indignées, le titre de quelques-unes des chansonnettes vendues par la demoiselle.

Les Petits Joyeux... La Pocharde... Le Pauvre Overrerier... Marche des Gigolos... Allume/ allume f. . .

— Non, non, grommelait-il en essuyant sa bouche d'un coup rageur de serviette. Quand je pense que j'ai négligé pour ça cet admirable portail du xiv«!...

Et il alla ouvrir la fenêtre, violemment, pour voir la silhouette de Notre-Dame de Reims, toute proche, hérisser dans la nuit ses innombrables clochetons.

— Vive toi ! murmura-t-il, les yeux arrondis d'extase, en voyant la lune monter entre les arcs-

boutants noirs, comme un grand oiseau de lumière entre les vergues d'un navire. Vive toi ! il n'y a que toi de belle ! il n'y a que toi d'alïolante !... Ah! tiens ! Je voudrais te baiser à la rosace comme sur un œil bleu !...

Il était repincé. Il délirait de nouveau, superbement, enflammé d'amour gothique.

Et c'est pourquoi il se permit de changer de projets une fois encore, et de rester deux jours à Reims, de passer quarante-huit heures là-haut, dans les galeries de la cathédrale, pour lui refaire sa cour, lui murmurer des douceurs, frôler au passage ses sveltes colonnes, ses crochets fleuris, tous ses reliefs somptueux comme des épaules de femme.

Le lendemain matin, à huit heures, il montait elïeclivement aux tours; mais après sa descente, à onze heures et demie, comme il faisait bon se promener à cause de ce soleil picotant qui persistait à rouler sa tête hilare dans le ciel, M. de Renescure éprouva le besoin de circuler un peu dans la ville, d'aller revoir la Maison des Musiciens, par exemple, cette vieille construction de la rue du Tambour. Et, en revenant de la rue du Tambour, il était naturel, n'est-ce pas, de passer par la rue Carnot ?...

11 y passa. Pourquoi se serait-il gêné, s'il vous plaît? A cause de la vendeuse de phonographes ? Cette demoiselle ne lintéressait plus. Il alla, d'un air dégagé, les mains derrière le dos, s'appliquantà évoquer par la pensée le bel effet que produirait un agrandissement de la façade de Reims, au bout de la cathédrale de Beauvais. à l'endroit où se

LA VIER(;E DOREE 5o

dresse actuellement la tour nord du palais de justice. Car il faudrait abattre tout Tavant-corps du palais de justice pour faire place à la nef. Si, si ! c'était indispensable ! Tant pis pour l'ancien évêché de Cauchon ! On le raserait, l'ancien évêché de Cauchon !... on le...

Mais le cathédralier arrivait devant le magasin du Progrès; et, malgré Beauvais, malgré Cauchon, il n'avait pas pu s'empêcher de loucher vers l'intérieur.

Il y vit un visage frais, qui, spontanément, le saluait d'un sourire...

Ah ! l'évêché de Cauchon, et la nef de Beauvais, et le portail de Reims, comme cela s'écroula dans le cerveau du cathédralier, sous la lumière de ce sourire !

Il s'arrêta court, tel un vieux renard pincé dans une attrape.

Bah ! après tout, qu'est-ce que cela faisait qu'elle vendit le répertoire de Bruant? En était-elle moins gentille ? Et d'ailleurs, il n'était pas prouvé qu'elle connût le premier mot de ce répertoire. Elle pouvait prononcer le nom de Bruant sans se douter de ce qu'il voulait dire. Pourquoi se montrer plus difficile que le chapitre de Notre-Dame qui avait cru celte jeune fille digne de porter une bannière ?

En deux secondes, ces diverses réflexions étaient écloses dans le front de M. de Benescure, à la chaleur du sourire entrevu, comme œuf de lézard s'ouvrant au soleil. Et, avant de pouvoir raisonner son mouvement, le cathédralier constata que sa main

s'était posée sur le bouton de la porte pour la rouvrir.

— Bonjour, Mademoiselle ! Comment allez-vous ce matin? demanda-t-il, le visage épanoui de sympathie.

— Très bien, Monsieur. Et vous-même ?

— Je vous remercie. Je ne vais pas mal. Ces premiers jours de soleil sont délicieux et le soleil a un piquant particulier, à Reims. On dirait quil pense déjà au Champagne !

Elle sourit de nouveau, peut-être pour s'épargner la peine de répoudre, et M. de Renescure ne s'en plaignit pas. Il avait un faible pour les réponses de ce genre. Un joli sourire, c'est l'esprit de la nature.

A ce compte-là, il fallait avouer que la jeune Rémoise en avait un peu plus que Voltaire. Elle souriait presque toujours. Le cathédralier la soupçonna d'appartenir à cette catégorie aimable de femmes, encore assez nombreuses en province, qui ne peuvent sentir sur elles un regard d'homme sans s'épanouir aussitôt comme des roses plantureuses.

— Que voulais-je donc dire ? balbutia-t-il pour échapper à l'influence de ce sourire frais, qui semblait l'envelopper tout dans un cocon de fils d'or. Ah ! J'ai regardé vos catalogues.

— Bien. Et monsieur a fait son choix ?

— Mais oui, répondit-il sans trop d embarras en promenant ses regards sur létalage de la devanture.

Et, découvrant un appareil de grandeur moyenne, pas trop cher d'apparence, dont le cornet de cuivre menaçait obliquement la rue, il déclara:

— C'est celui-ci qui me plaît.

— Le graphophone 79 ? C'est un bon modèle.

— N'est-ce pas ?

— On le demande beaucoup. Le ressort est très puissant et permet de rouler près d'une heure sans interruption. Le diaphragme enregistreur est bon ; le pavillon a été perfectionné. 11 y a aussi un débrayage automatique fort ingénieux qui permet l'arrêt et le départ instantané du mandrin...

Le cathédralierrestait légèrement ahuri. Mandrin, débrayage, diaphragme enregistreur... Ah ! bon Dieu ! de quoi lui parlait-elle là?

Néanmoins, il ne se laissa pas démonter; hardiment, il demanda :

— Vous êtes bien sûre, Mademoiselle, que le mandrin, que le débrayage, veux-je dire ?...

La jeune fille le regarda une seconde, avec sesyeux noirs qui lui firent un peu l'effet de deux pompons de velours se promenant sur son visage, et il devina dans ces yeux un certain étonnement. Il avait dû dire des bêtises avec son mandrin et son débrayage.

— Le modèle 79 fonctionne à merveille. Monsieur, expliqua-t-elle avec générosité, en manœuvrant toutes ces mécaniques de ses menus doigts blancs, dont les reflets passaient sur le cuivre du tube... Oh ! bien sûr, ça ne vaut pas le 90. Mais, en y ajoutant un moteur électrique pour accumulateurs de deux volts, et puis, avec un bon pavillon amplificateur, le numéro 155 par exemple...

M. de Renescure écoutait tout cela sans sourciller;

et afin de prouver qu'il y entendait quelque chose, il dit résolument :

— Oui, j'y avais pensé. Mettez-moi donc un pavillon imp... amp...

— Amplificateur ?

— C'est ça. Le numéro 155, n'est-ce pas ? J'y tiens !

— Bien, Monsieur. Vous serez très content du 155. C'est du beau cuivre nickelé avec pied articulé et tige mobile, le raccord est en caoutchouc.

— Ah! en caoutchouc, vraiment?

— Mais oui. Si Monsieur désire voir ?

Elle avait pris le gros cornet et elle l'approchait, afin de permettre à l'acheteur d'en apprécier les détails. Il les apprécia, certes ! Il mit son pince-ne^ pour mieux examiner la chose, d'autant plus qu'il y avait, autour du gros tube de cuivre, ces petits doigts fuselés qui lui mettaient un vague prurit aux lèvres.

— En effet! déclara-t-il, convaincu. Il est très bien, ce pavillon ; très, très bien. Vous permettez ?

— Et il le manipula, lui aussi, d'un air connaisseur, pour avoir l'occasion, peut-être, de s'approcher un peu plus de ces doigts attirants qui voltigeaient autour du tube. Il en effleura un, par hasard, et ce contact le fit légèrement tressaillir, comme si un flot de jeunesse avait remonté ses veines.

— Très bien ! répéta-t-il. Je le prends, Mademoiselle. Mettez-moi celui-ci, u'est-ce-pas ?

— Si vous voulez, Monsieur. Faut-il ajouter un

tube auditif ? Nous en avons de tout nouveaux, avec écoutoirs en ébonite.

— En ébonite, heu, heu...

— C'est ce qu'on fait de mieux. On peut écouter à deux personnes. !

Et, ce disant, la jeune fille s'insinuait les bouts du tube dans les oreilles, pour montrer. i

— Ah ! c'est comme ça ?

— Mais oui, Monsieur.

Oh ! l'attitude qu'elle avait ainsi, les deux bras levés pour maintenir les écoutoirs, la taille en valeur, le buste cambré un peu, et la poitrine, la florissante poitrine dilatée en mesure par les ondes paisibles de la respiration !

— Je prends Tébonite ! déclara M. de Renescure dont les paupières battaient, peut-être pour cacher le trouble révélé par ses yeux.

— Et les cylindres ? demanda la jeune Rémoise.

— Quels cylindres ?

— Les cylindres pour enregistrer la voix. Combien Monsieur en désire-t-il ?

Le cathédralier commençait à craindre que la facture ne prît de sérieuses proportions. Autour de ses yeux, les voussures ogivales se surbaissèrent tout à coup, comme des arcades du xvi^ siècle.

— Avec le modèle 79, continuait la jeune fille, on emploie les cylindres que voici. Ils permettent d'enregistrer de longues lettres. C'est pour ça quo cet appareil est très apprécié par les négociants, lea banquiers, les entrepreneurs.

— Ah ! les entrepreneurs, vraiment? demanda le cathédralier.

— Mais oui.

— Et les architectes ?

— Les arcliitectes aussi.

— M. de Renescure n'hésita plus. Eh bien ! mais elle lui servirait pour- la reconstruction de Beauvais, cette mécanique. Eh oui ! pour transmettre ses ordres à l'entrepreneur, aux ouvriers. Parfaitement ! Comment diantre n'y avait-il pas pensé plus tôt?

— Veuillez me faire porter tout cela au Lion-d'Or, Mademoiselle, dit-il rasséréné, au nom que voici.

Et il tendit sa carte.

— Bien, Monsieur. Vous le recevrez ce soir. Ne faudra-t-il pas y joindre quelques cylindres enregistrés. Un phonographe est surtout un appareil à distractions. Nous avons des airs d'opéra, des romances, des monologues comiques, des airs de danse, des duos de cor de chasse, le chant national américain, le...

— Merci, merci ! interrompit-il, craignant quelle n'ajoutât : le répertoire de Bruant. Combien vous dois-je. Mademoiselle ?

— Monsieur paye tout de suite?

— Oui.

Elle se dirigea vers le bureau-caisse, un bureau anglais de style moderne, en acajou bruni, qui se carrait dans un coin; elle s'assit sur un fauteuil de même provenance, dont le dossier, constitué de minces baguettes de bois, avait de pénibles contor-

sions. Et, là-dessus, belle à troubler un ange, la jeune Rémoise écrivit sa facture.

— Nous disons — murmurait-elle en appuyant le bout de son porte-plume à son menton, et cela y creusait une fossette nouvelle, une cavité rose où un baiser aurait pu tenir, en pressant un peu — nous disons : un graphophone 79 — 300 francs. Un pavillon amplificateur — 15. Écoutoirs...

Elle inscrivait les divers articles, posément, avec une haute écriture anglaise qui avait dû lui donner bien du mal. Puis elle commença l'addition. Le cathédralier la vit qui faisait descendre sa plume le long des chiffres, avec une sage lenteur, puis qui la faisait remonter un peu moins vite encore, pour vérifier l'opération. Elle mordilla ses lèvres deux ou trois fois, très absorbée, et ses sourcils battirent comme deux minuscules éventails sur le jais vivant de ses yeux. Ensuite elle prit un timbre-quittance, lui allongea un bout de langue rose, l'appliqua sur la facture en pesant dessus avec cette partie de la main qu'on appelle : a Mont de Vénus ».

— Voici, Monsieur! dit-elle en tendant le papier.

Et le sourire, le lumineux sourire s'épanouit encore par là-dessus, semblant faire le papier plus blanc.

Le cathédralier prit la facture en souriant, lui aussi, mais tristement, avec un sourire où l'on voyait le regret de n'être plus jeune, où l'on devinait la crainte de ne jamais pouvoir faire voisiner ses lèvres déjà flétries avec ces lèvres de rose nais-

santé. Oh ! il y a vingt ans! S'il l'avait trouvée vingt ans auparavant !...

Il regarda la facture, de ses prunelles troubles où passait la vision de tant de bonheur manqué; il découvrit le total : 334 francs, et sortit un portefeuille de sa poche.

Sentait-elle, en ce moment, l'émotion amoureuse de cet homme ? Percevait-elle, au moyen de ce sens mystérieux que nous avons tous et qui nous avertit de la tendresse provoquée en autrui, le rayonnement de la sympathie soudaine qu'elle avait inspirée à cet inconnu ? Peut-être bien, car ses yeux le regardèrent avec une douceur réelle, et une bonne expression de confiance passa sur son visage.

Il sentit cela, lui aussi; il comprit que cette âme s'approchait un peu plus de la sienne, et il lui en fut infiniment reconnaissant.

H osa dire :

— Vous souvenez-vous, Mademoiselle, d'un malotru qui marcha sur votre pied, l'autre jour, à la cathédrale ?

Elle ne comprit pas.

— raie? demnnda-t-elle en faisant

jouer les petits éventails noirs sur ses yeux.

— Oui, mardi dernier, avant la procession, dans la grande nef ?

— 11 me semble, en effet...

— C'était moi ! avoua M. de Renescure avec une expression de fierté, comme s'il racontéavait là quelque exploit insigne. J'espère que vous ne m'en voulez plus ?

— Oh ! pourquoi vous en voudrais-je? réponditelle innocemment. Je ne m'en souvenais même pas.

Ceci le froissa un peu, il aurait préféré qu'elle s'en souvînt.

— Au revoir, Mademoiselle... J'espère que, si j'ai besoin de quelques explications au sujet de cet appareil, vous voudrez bien me les donner .^

— A votre disposition, Monsieur. Nous nous chargeons de donner toutes les instructions nécessaires à nos clients. C'est dans le catalogue de la maison. Vous êtes à Reims pour quelque temps ?

— Mais oui, j 'espère.

Il baissa les yeux en disant ce « J'espère », et il entrevit de bonnes heures futures passées là; comme ce malin, en tête à tête avec celle charmante jeune fille, sous prétexte de lui demander toutes sortes d'instructions, de faire réparer le diaphragme du phonographe, ouïe mandrin. Car la mécanique aurait l'amabilité de se détraquer sans doute?...

Mais, comme ces douces perspectives enchantaient sa pensée, il tressaillit, entendant la porte du magasin s'ouvrir sous une main robuste.

11 tourna la tête et aperçut une espèce de plantigrade à visage humain, quelque chose comme un ouïs à casquette et à lunettes noires qui faisait son entrée. C-'était un chaulï'eur, un jeune Rémois, matelassé de fourrures, qui venait de descendre d'automobile. Cet accoutrement le gênait peut-être un peu, étant donnée la tiédeur de la journée; mais un chauffeur sait souffrir pour être beau.

— Mademoiselle Cloclo, je vous présente mes dé-

volions ! dit cet animal polaire. Comment allez-vous depuis hier?

— Tiens ! Monsieur Charles ! s'exclama la jeune fille. Vous êtes allé en promenade ?

— Je viens de Châlons. C'est une joie de rouler ce matin. Est-ce que je vous enlève dimanche ? Nous irions à Épernay?...

— Dimanche ?

— Vous m'aviez promis ! Nous serions de retour de bonne heure... Allons, décidez-vous.

M. de Renescure se dirigea vivement vers la porte.

— Bonjour, Mademoiselle ! salua-t-il, les ogives de ses sourcils fortement surbaissées.

— Au revoir, Monsieur ! dit la jeune Rémoise en le reconduisant. Votre commande sera dans une heure à l'hôtel.

— Bien, bien ! Merci !

Et le cathédralier s'en alla, en jetant un regard chargé de foudre à l'automobile de M. Charles, une lourde machine peinte en jaune, qui tressautait toute seule devant le magasin, comme si elle avait eu la danse de Saint Guy.

Oh ! ces belles filles, ces inconnues affolantes qu'on découvre un jour et dont le sourire vous prend dans ses réseaux soyeux ! On se figure que le hasard les fit pour vous, les garda toutes pour vous, comme sous une cloche de verre, et on s'emballe, on s'emballe ! 11 suffit de rester auprès d'elles cinq minutes pour les voir coquetter avec des animaux de ce poil- là.

— Eh bien ! j'aime mieux ça ! se dit M. de Renescure en serrant les dents. J'aurais pu m'y attacher,

à cette petite ! Mais, du moment qu'elle hante des chauffeurs, j'aurais l'air moins godiche quand je la reverrai. Etje la reverrai ! Il faut qu'elle m'apprenne à faire marcher cette mécanique I C'est dans le catalogue de la maison !..,

Le leademain, le cathédralier revint au Progrès. Et il y retuiirua le jour suivant. Kt le troisième jour, il y fit une station de trois heures. Ce ne devait pas être la dernière.

Voilà : il avait acheté ce phonographe sans en connaître suffisamment le mécanisme; et il venait s'initier, il venait apprendre la manière de monter l'appareil, de disposer le diaphragme, d'introduire le cylindre sur le mandrin ! Ah ! ce n'était pas une petite affaire ! A partir d'un certain âge, on a le cerveau si dur !...

La jeune Rémoise lui donnait volontiers toutes les explications nécessaires. Elle lui montrait un fauteuil, un fauteuil entortillé comme le sien, lui apportait la machine parlante n° 79, s'asseyait à côté, puis mettait l'appareil en mouvement, de ses doigts experts qui semblaient remuer du bonheur devant M. de Renescure, comme des cygnes agiteraient l'eau d'un lac de leurs ailes silencieuses.

Ah! comment aurait-il pu apprendre quelque chose ? 11 lui était si difficile de regarder linstru-

ment ! Ses yeux ne s'intéressaient qu'aux doigts; ils les suivaient dans tous leurs mouvements comme deuxéperviers moroses. Et, quand l'un de ces doigts s'approchait du front de la jeune fille pour en écarter quelque mèche de cheveux, ou quand il effleurait l'étoffe du corsage, cette souple étoffe qui s'élevait, qui s'abaissait dans un rythme si doux, au jeu de la respiration, les deux éperviers s'oubliaient dans ces parages avec dautant plus de tristesse, hélas ! quils craignaient fort de n'y jamais rien prendre.

— C'est très simple. Vous allez savoir tout de suite ! expliquait-elle d'une voix pure qui sonnait si bellement la jeunesse. Voici : faites bien attention. On enlève d'abord le couvercle, n'est-ce pas? en tirant sur ce bouton, comme ceci. Puis on remonte le mécanisme, comme cela. Ensuite, si on veut reproduire, on place le diaphragme, on baisse à fond le levier, on introduit le cylindre sur le mandrin... vous suivez?

— Oui, oui, parfaitement ! répondait-il, en sourcillant deux ou trois fois, coup sur coup, comme pour rappeler ses yeux à l'ordre.

— On introduit le cylindre sur le mandrin, comme cela, en ayant bien soin de n'y toucher qu'à l'intérieur, car en posant la main dessus on enlèverait tout ce qui est écrit, et alors ou ramène le porte-diaphragme au commencement, de cette manière, puis on met le pavillon amplificateur, on relève le levier, on met l'appareil au mouvement, on règle la vitesse, et ça y est... Est-ce bien compris?

— Oh ! très bien !

68 LA VII:RGE COREE

— Voyons, faites vous-même.

— Ah! il faut?

— Dame! C'est le seul moyen d'apprendre vite. Il n'y tenait pas, le cathédralier, à apprendre vite. Cependant, il aventurait ses doigts craintifs, il

manipulait le diaphragme, et le levier, et le terrible mandrin; tout cela de façon si maladroite, hélas ! que la jeune Rémoise, malgré le respect dû à un aussi bon client, ne pouvait pas toujours réprimer ses sourires.

— Ah ! non, non ! Vous navez pas suivi ! disaitelle, plus familière, avec une lueur de gaieté sur son visage eu fleur. Recommençons ; voulez-vous ?

— Comment donc !

Et, rapprochant son fauteuil d'un petit mouvement sec, M. de Renescure se penchait sur la mécanique parlante, tout oreilles, tout yeux surtout, mais incapable de voir ce que regardaient ses yeux, de comprendre ce qu'entendaient ses oreilles. 11 se croyait entièrement enveloppé dans quelque chose de doux, d'éblouissant, d'impalpable, qui venait de cette jeune fille et l'empêchait de s'intéresser à tout ce qui n'était pas elle.

11 en devenait bel et bien amoureux. Il n'avait pas été aussi emballé depuis dix ans. Et ce n'était plus le soleil qui lui tapait sur la tête ; il pleuvait à Reims depuis deux jours ; il faisait froid, des flocons de neige étaient même venus recroqueviller les feuilles naissantes ; mais ils ne faisaient rien à son cœur ; celui-là continuait à s'épanouir, imperturbable.

La jeune Rémoise l'intriguait énormément. Il la trouvait plus que belle : mystérieuse. La passion qu'on éprouve pour une femme doit être en rapport direct avec le mystère qu'on sent en elle. Il n'y a que l'inconnu qui tente. Cette jeune fille avait des yeux déconcertants, un sourire d'une douceur ineffable, mais qui semblait éclore sur son visage comme un banc de lotus sur une eau inquiétante. On se demandait s'il n'y avait pas quelque crocodile en dessous.

Le crocodile, ce pouvait être ce chauffeur de l'autre jour ; ce pouvait être certain freluquet qui s'arrêtait si souvent devant le magasin, pris d'une extase douteuse pour l'amplificateur n° 138 ou la machine à raboter les cylindres ; ce pouvaient être tant d'autres que M. de Renescure ne soupçonnait pas encore. Ah ! dans tous les cas, s'il existait, il n'avait pas à se plaindre de son sort, le crocodile I

Avec sa taille longue et souple, ses profonds yeux noirs, sa chevelure abondante, hautement arrondie en couronne autour de son front un peu étroit, et avec son sourire surtout, cet appel inconscient de son corps, qui éclatait sous n'importe quel prétexte, comme une promesse de bonheur, elle dégageait une irrésistible atmosphère de séduction et s'imposait à l'enthousiasme d'un artiste. Puis l'indolence de ses mouvements, la lenteur de ses paroles, cette apparente docilité de toute sa chair épanouie, forçaient les plus froids à s'enflammer devant elle, comme la vue d'un pigeon aux ailes

70 LA VIERGE DOFJEE

paresseuses donne la tentation de mettre la main dessus.

Ali ! les pauvres anges du portail de Reims, ces séraphins des gables, éblouis par la vision de Dieu, toutes ces vierges des cathédrales dont la tète naïve se penche pour contempler Jésus, comme on les oubliait devant cette petite merveille vivante penchée sur des diaphragmes ou des tubes enregistreurs !

Certes, le cathédralier avait des remords, de temps en temps ; il partait pour la cathédrale, il partait même pour l'abbatiale de Saint-Rémi afin d'être plus loin de la rue Carnot. Mais les chapiteaux romans ou les fenêtres flamboyantes, les roses multicolores aux trèfles ajourés ou les clochetons hérissés de crochets fleuris, tout ce qui le passionnait naguère lui semblait fade, fade comme un vieux poème trop su.

Et il retournait à la rue Carnot où 1 attendait le poème nouveau. Il se réinstallait devant ces machines nasillantes qu'il aurait voulu jeter dans la rue, il se soumettait aux diverses auditions que la jolie Rémoise lui proposait, croyant le divertir. Et alors, en avantla Belle Manola, et la Marche des j elils Pierrots, et l'inévitable Quand les lilas refleurironon-ont, allez dire à Vamour cjuil vie-euê-ne !

Après avoir entendu nasiller ça cinq ou six fois, par cette mécanique hideuse qui semblait cracher, de loin en loin, comme si on avait enregistré en même temps une romance et un catarrhe, M. de Renescure sentait ses deuts grincer toutes seules, et

il se demandait s'il n'allait pas devenir enragé. Ah ! il lui en voulait tout de même à cette petite ensorceleuse de l'obliger à subir des insanités pareilles. Oh ! les hennissements fougueux des orgues sous les voûtes gothiques, les majestueux unissons du plain-chant, le plaintif Slabal Maler, le fantastique Dies irœ qui semble faire crouler des morts par les verrières sanglantes des cathédrales, tout ce qu'il aimait tant jadis et qu il oubliait si indignement depuis une semaine !

— C'est joli, n'est-ce pas, cette romance des Lilas ? disait la jeune fille avec un sourire frais comme une apparence d'aube, quand l'horrible instrument avait terminé.

— Très joli ! avouait M. de Renescure en tressaillant sous le sourire.

Et, pour peu qu'elle l'eût voulu, il l'aurait rechantée lui-même, la romance effroyable : Quand les lilas refteuriron-on-ont, allez dire à iamour qu'il vie-euê-ne !

Peu à peu, au cours de ces visites, il apprenait des choses intéressantes sur la jeune Rémoise; son nom d'abord : elle s'appelait Claude, ce qui expliquait sans doute ce mot familier de Cloclo par lequel le chauffeur l'avait saluée l'autre jour. Il sut ensuite qu'elle n'avait que dix-sept ans ; que ce petit homme à lunettes, aperçu deux ou trois fois dans le magasin, était son père; qu'elle avait des parents dans l'Amérique du Nord; et que sa mère, une Péruvienne, était morte depuis dix ans. C'était à elle sans doute que la jeune fille devait

7a LA VIERGE DORÉE

cette langueur de regard, cette splendeur de sourire dont on restait émerveillé. .

A son père, elle ne devait pas grand'chose apparemment. Ce petit homme n'était pas précisément beau. Grisonnant, bedonnant, le menton en retrait, les yeux en saillie, il s'absorbait des heures entières sur un journal ; et lorsque, dans la conversation, il entreprenait une phrase un peu compliquée, il restait souvent en panne, la langue échouée dans sa bouche, à la recherche de mots qu'il ne trouvait pas. Alors il se tournait vers sa fille qui venait à son secours et lui soufflait le mot à dire.

M. Bernadières — cétait son nom — n'avait pas vu d'abord d'un bon œil les visites de cet étranger barbu dont les regards exprimaient plus d'enthousiasme pour Claude que pour les découvertes d'Édison ; et, à son aspect, une phrase lui venait instinctivement aux lèvres, dont il n'aurait dû demander aucun mot à sa fdle : « Est-ce qu il va bientôt nous fiche la paix, celui-là? »

Oh ! il ne la prononçait pas sans doute, mais il était visible qu'il la pensait, et M. de Renescure n'avait aucune illusion à cet égard. Aussi, n'entrait-il guère au Progrès quand il découvrait ce visage rébarbatif dans un coin du magasin ; il attendait que la belle indolente fût seule.

Celle-ci du moins ne semblait pas lui faire mauvais accueil. Oh ! sans doute, il ne se dégageait pas de son visage une sympathie énorme, et le cathédralier sentait parfaitement que les sourires à lui réservés n'étaient pas plus tendres que ceux dont elle

honorait les clients, les voisins, les passants de la rue ou les nuages du ciel. Mais lui, il mettait involon tairement plus de tendresse dans les siens, parce que, chaque jour, il se sentait l'aimer davantage. Et M"^ Claude, qui se doutait de ceci, ne croyait pas devoir rebuter ce brave homme qui venait se rafraîchir le cœur auprès d'elle.

D'ailleurs, M. de Renescure savait quelquefois donner à ses visites un prétexte plausible ; il achetait des cylindres nouveaux, faisait raboter des cylindres anciens, demandait un pavillon de rechange ou manifestait une curiosité bienveillante pour une machine à écrire. Et tout cela faisait pardonner bien des choses. M. Bernadières lui-même sentait s'évaporer sa défiance devant un acheteur aussi persévérant. Que n'en avait-il seulement une douzaine comme cela ! les affaires auraient mieux marché.

11 commençait à interrompre la lecture de son journal, quand M. de Renescure venait au magasin, et il lui indiquait, d'un geste plus avenant, le fauteuil en bois entortillé. Un soir, il condescendit à lui exprimer ses doutes sur la durée de la pluie; et, le lendemain, il ne dédaigna point de demander ce qu'il fallait penser du nouveau ministère.

La pluie, le ministère, cela n'intéressait pas beaucoup le cathédralier, autrefois; mais, à présent, il trouvait ces sujets de conversation très attachants, puisqu'ils lui permettaient de s'insinuer peu à peu dans l'intimité de cet honnête Rémois.

— Eh ! eh ! répondait-il, la pluie, quand ça se

met à tomber en cette saison... Un ministère, quand ça doit gouverner avec une telle Chambre...

— Oui, mais le nouveau président est là, heureusement, et l'on dit que cestun... qu'il a de... Avez vous lu son... son...

— Message ? soufflait M'"' Claude.

— C'est ça! L'avez-vous lu, Monsieur? Il y a de bonnes choses là-dedans: le... l'allusion à l'impôt sur le revenu, l'allusion à notre situation au point de vue... heu...

— Extérieur? complétait Claude.

— Non, financier ! Puis l'énergie, la. . . comment dirais-je, la façon dont c'est écrit, tout ça est l'indice... Enfin, qui vivra verra.

— C'est aussi mon opinion, déclarait M. de P?enescure avec un soupir.

Et il tournait ses yeux du côté de la jeune fille pour consoler ses oreilles des banalités du père.

Alors, voyant que ces braves gens se mettaient à parler de leurs marottes, il se mit à parler de la sienne ;

— Quelle belle ville que Reims 1 s'exclama-t-il un soir.

— N'est-ce pas ! approuva M. Beruadières, avec une joie patriotique. Il est certain que les boulevards, la place Drouet-d'Erlon, la place Royale...

— Comment, la place Royale ? protesta M. de Renescure. Mais c'est infect !

il n'avait pas pu retenir ce cri de haine pour l'architecture de M. Soufflot, à qui les Rémois étaient redevables de leur place Royale.

■ — Il n'y a pas autant dart dans toute cette place, coiitlnua-t-il, que dans un seul chapiteau de votre cathédrale.

— Oui, la cathédrale assurément... c'est plus, c'est plus curieux. Il y a beaucoup de travail ! déclara M. Bernadières.

— Monsieur aime les antiquités ? demanda timidement M"c Claude.

— Oui, Mademoiselle. Et vous?

— Moi aussi.

— Vous aussi! vraiment? Ah! que ça me fait plaisir! Si vous saviez... moi je suis un passionné de vieille architecture, de l'architecture ogivale, de la nôtre, de celle qui ne doit rien aux Grecs ni aux Romains, et je passe ma vie à aller voir Saint-Pierre de Beauvais, Notre-Dame d'Amiens, Saint-Étieune de Bourges, Saint-Gatien de Tours. Tenez, à Reims, je viens trois fois par an en moyenne.

— Ah ! pour la cathédrale ? demanda Claude avec surprise.

— Mais oui, pour la cathédrale.

— Monsieur est sans doute envoyé par le gouvernement?

— Pourquoi par le gouvernement ?

— Pour les restaurations ?

M. de Renescure laissa tomber sur la jeune fille un regard de tristesse.

— Mais non ! répondit-il. Je ne suis envoyé par personne. Je viens pour moi-même, pour mou plaisir, pour le seul amour de la cathédrale. Elle est

assez belle pour ça, je vous assure. Je suis monté au moins dix fois dans ses tours, j'ai peut-être dessiné plus de cinquante fois sa grande rose, j'ai contracté des torticolis à regarder ses clochetons, ses arcsboutants, ses galeries à jour; et, quand je suis devant le portail, je crois que je deviens fou de joie, je sens que j'ai besoin de chanter, de crier, de dire ma passion à ces vieilles pierres et de les attirer sur mon cœur.

Mais le cathédralier s'arrêta en voyant la figure ahurie de ses auditeurs. Oh ! ces auditeurs ! Ils se demandaient quel toqué ils avaient en face d'eux; cela ne faisait pas l'ombre d'un doute.

— C'est vrai ! dit pourtant la belle Rémoise pour flatter la marotte de son client; elle est très bien notre cathédrale, et je suis sûre qu'il n'y a pas beaucoup d'églises plus belles que ça, à Paris, même parmi les neuves...

M. de Renescure baissa la tète, découragé.

Ah ! il lui en voulait à la « ^'ierge dorée » de ne pas admirer instinctivement tout ce qu'il y avait d'admirable autour délie. Est-ce que celle merveille d'art vivant n'aurait pas dû chérir celle merveille d'art mort? On peut donc élre belle sans se douter de ce qu'est la beauté? Ah! oui, il lui en voulait! Il aurait été si heureux de savoir qu'elle aimait les mêmes choses que lui, qu'elle partageait ses goûts et ses sentiments. Avec quelle joie il lui aurait parlé golhi([ue, il Faurail menée à Beauvais, et à Amiens, et à Rouen! Oh! calhédraliser avec cette jolie cathédralière ! Quel rêve I

11 soupirait, fermait les yeux uii moment, puis se remettait à parler du ministère ou de la pluie.

La rechute était complète. Jamais, depuis dix ans, il n'avait eu pareil béguin. Huit jours, deux semaines à la rigueur, il avait éprouvé cela, les autres années, pour de belles personnes qui, généralement, ne lui en demandaient pas davantage. îMais, cette fois, la maladie s'annonçait beaucoup plus grave. Il y avait déjà douze jours qu'il était à Reims, et la convalescence ne se faisait pas du tout sentir. Au contraire, son état ne faisait qu'empirer. Comment en aurait-il pu être autrement ? Cette jeune fille ne ressemblait pas du tout aux charmantes personnes qui l'avaient enthousiasmé, les années précédentes. Elle était beaucoup moins âgée d'abord ; et, quoique une vapeur de mystère flottât encore dans ses yeux noirs, elle était plus honnête certainement. Non, elle ne devait pas connaître le Bruant, ni l'Yvette Guilbert qu'elle débitait sur ses cylindres. 11 y avait, dans la lumière de son sourire, dans la pureté de sa voix, quelque chose qui ne pouvait pas tromper et qui proclamait sa candeur aux plus sceptiques. M. de Renescure s'était aperçu qu'elle allait presque tous les matins à la messe, et qu'elle communiait à toutes les grandes fêtes religieuses. Oui, elle était digne de porter la bannière aux processions de Notre-Dame ; il n'en doutait plus, et il se blâmait d avoir soupçonné ce chauffeur couvert de peaux de bêtes. Elle était honnête, elle méritait l'estime de ceux qui la connaissaient, et M. de Renescure en éprouvait un grand bonheur, une vague

et lointaine espérance. Il n'allait pas l'aimer, il allait l'adorer. Encore quelques jours de ce régime et il devenait fou à lier, à épouser peut-être. Oh! épouser une Rémoise ! Epouser, dans la cathédrale où l'on couronnait le^ rois jadis ! Marcher à cet autel auguste devant qui s'étaient agenouillés les plus grands monarques du monde, consacrer son bonheur au son de ces orgues dont la voix avait mugi pour annoncer les plus grandes joies de la France I . Quelle gloire pour un cathédralier ! Cela seul ne valait-il pas un coup de tête, une belle et irréparable folie?

Quand il pensait à ces choses, M. de Renescure s'empressait de reprendre son chapeau et de filer vers son hôtel, car il avait peur de la tentation, il avait peur de prendre les mains de ce petit marchand d' « édisonneries » et de lui demander sa fille en mariage, non seulement parce qu elle était idéalement belle, mais aussi parce quelle était de Reims, de la paroisse de Notre-Dame, et que son union avec elle serait bénie dans l'une des admirables églises de la chrétienté, dans celle qui évoquait les plus beaux souvenirs de notre histoire.

Dans ses rêves, la nuit, il se voyait vêtu de pourpre et d'or sous les voûtes fleurdelysées de ce chœur illustre, et il ne savait plus trop si cétait pour recevoir la couronne de Charleraagne ou épouser la fille d'un marchand de phonographes.

Cette particularité lui rendait Claude encore plus chère, encore plus désirable. Ah ! si elle avait été une paroisienne de Saiut-Sulpice, par exemple, de

cette pseudo-église où l'on a plus envie de demander un bock que de prier Dieu, il n'aurait jamais songé au mariage évidemment. Mais une paroissienne de la cathédrale de Reims, dame ! cela valait quelques réflexions.

Et il réfléchissait, le visage tiraillé de tics nerveux, les yeux clairs comme deux verrières d'abside au soleil levant.

Il s'initiait progressivemeut à la vie de la jeune fille, à celle du père, et il constatait que la maison du Progrès, où tout semblait prospérités et sourires, n'était par exempte de ces soucis matériels qui se font sentir dans tant de maisons de villes et de campagnes.

Eh ! non, les affaires n'étaient pas brillantes chez la Vierge Dorée. M. Bernadières était l'agent d'une grande compagnie de New- York qui avait créé des succursales dans les principales villes de France. Un de ses parents d'Amérique, ingénieur de cette Compagnie, lui avait fait obtenir la direction de la succursale de Reims. Mais, après deux ans d'essai, la maison-mère de New-York s'était aperçue que trois ou quatre succursales françaises n'avaient pas de raison d'être puisque leur exercice annuel se soldait par un déficit, et elle en avait décidé la suppression. Celle de Reims était dans le nombre.

M. Bernadières et sa fille venaient d'apprendre cette décision qui les avait péniblement affectés. Ils n'étaient pas riches. Ils ne possédaient qu'une

petite ferme aux environs de Reims, puis quelques valeurs de Bourse, de ces placements dits de « père de famille » qui, de conversion en conversion, mettent peu à peu leurs détenteurs sur la paille. Aussi l'avenir n'était-il pas gai. M. Bernadières, lui, se tirerait toujours d'affaire, à la rigueur, avec les deux ou trois mille francs que lui rapportaient ses valeurs et sa ferme.

Mais Claude, mais cette belle enfant gâtée qui était sa gloire, qu il avait habituée à un certain luxe et qui passait pour Tune des plus élégantes de la rue Garnot, n'était-il pas inhumain de rogner sur sa toilette, de déshonorer sa jolie taille sous d'informes confections ?

Il n'y avait qu'un bon mariage qui pût tout sauver. Mais les maris sont aussi rares à Reims qu'à Paris, quand la mariée n'a que des sourires à mettre sur son contrat.

M. de Renescure avait su tout cela, grâce aux demi-confidences des intéressés eux-mêmes, et à quelques bribes de conversations surprises çà et là, au Lion-d'Or et ailleurs. Un soir, il s'était trouvé au magasin quand était arrivée certaine lettre de New- York rendant compte des démarches infructueuses faites là-bas auprès du directeur de la Compagnie; et il lui avait semblé qu'après la lecture de cette lettre, les yeux de la jeune fille avaient eu toutes les peines du monde à ne pas se remplir de larmes.

Oh ! alors, le frisson de pitié qu'il sentit sur ses tempes ! Quoi, c'était donc vrai que d'aussi beaux

82 LA VIEnCE DOHEE

yeux pouvaient pleurer? que le désespoir pouvait couper l'aile à ces sourires splendides, comme uu chasseur mutile des oiseaux ? Et tout cela, faute de quelques billets de mille francs? Ah! non! c'était inadmissible; il ne laisserait pas commettre ce crime de lèse-beauté ! Il avait une maison, lui, à Paris, une fabrique de cycles et d'automobiles, et il trouverait bien le moyen d'y faire entrer M. Bernadières. Que gagnait-il à Reims? Que lui donuriit cette Compagnie américaine ? Cinq ou six mille francs peut-être? Il en donnerait dix mille, lui ! Et les yeux de la Vierge Dorée se remettraient à luire de plaisir, ses sourires voltigeraient de nouveau comme des rondes légères d'oiseaux blancs. Oh ! s'assurer quelques-uns de ses sourires, autour de soi, pour égayer la vieillesse proche, pour faire peur à la mort arrivante ! Avoir le son de cette voix pure dans les oreilles pour dissiper les tristesses de toute fin de vie ! II l'entendrait souvent, la voix pure; il les verrait souvent, les sourires chasseurs de mort, s'il faisait cela, s'il amenait cette jeune fille à Paris, s'il procurait à sou père une position brillante, s'il leur donnait à tous deux l'aisance et la sécurité pour l'avenir. Et peut-être lui témoignerait-on, par reconnaissance, un peu de cette tendresse qu'il craignait bien de ne jamais obtenir par amour; peut-être aurait-il les apparences du bonheur si sou âge lui défendait d'en avoir la réalité. Oh ! même pour ces apparences, que ne ferait-il pas ?

Il résolut de confier son plan à M. Bernadières, de

LA VIERGE DOREC S3

lui dire qu'il connaissait les difficultés présentes, mais qu'il n'y avait pas à s'alarmer, qu'on s'occuperait de lui, de M"^ Claude, et que leur situation allait devenir plus prospère quand ils la croyaient à jamais perdue.

Mais comment dire cela ? C'était assez difficile. Ne jugerait-on pas ses propositions un peu suspectes? Ce^i braves gens trouveraient-ils naturel qu'un hommedontilsn'avaient jamais entendu parler vingt jours auparavant, se dévouât ainsi pour eux sans une arrière-pensée quelconque ?

Ces réflexions intimidèrent à bon droit M. de Renescure, et il ne sut trop comment s'y prendre. 11 était dans la situation d'un individu qui voit deux malheureux se noyer, qui brûle de leur jeter une planche de salut et qui rôde le long de la rivière en essajanl de dissimuler sa planche derrière son dos.

Il venait tous les soirs, maintenant, et ses visites n'étonnaient plus personne. On lui réservait un fauteuil dans l'étroite salle à manger qui se trouvait à larrière-boutique; et, quand il arrivait en avance, ]M"° Claude lui offrait une tasse de thé, de ses mains fines frôlées par la fumée de la théière, comme deux idoles précieuses qu'enveloppe l'encens.

Il acceptait la asse de thé, certes ! et il se laissait verser quelques gouttes de rhum — M. Bernadières n'aimait le thé qu'avec du rhum — pour avoir le courage d'aborder le grand sujet. 11 toussait, fermait un instant les yeux sur sa tasse odorante, puis risquait des phrases comme ceci :

Ah ! l'automobilisme ! voilà l'avenir ! »

Ou bien :

« En somme, ce n'est pas gai Reims, et quand on compare le mouvement de la rue Carnot à celui de l'avenue de la Grande-Armée, devant les magasins de V Auto-Français, par exemple... »

Mais on ne comprenait pas où il voulait en venir. Ni Claude ni son père ne s'aventuraient sur ces perches que tendait leur aspirant bienfaiteur. El celui-ci n'osait pas se risquer plus avant, de peur d'avoir à battre en retraite, avec ses bienfaits laissés pour compte.

Mais, un matin, il eut plus d'audace.

Un étranger entra, qui demanda si le magasin était bien à louer; et, sur la réponse affirmative de M"' Claude — oh ! comme elle rougit en disant cela par devant M. de Renescure ! — cet étranger visita les différentes pièces.

Quand il fut reparti, la jeune fille resta toute confuse, les yeux fixés sur un cylindre qu'elle ne voyait peut-être pas. Alors, M. de Renescure s'approcha d'elle.

— Vous n'allez donc plus rester ici, Mademoiselle ? demanda-t-il d'une voix craintive.

Elle répondit « non tout bas, en secouant lentement sa tête; et ses yeux ne quittèrent pas le cylindre.

— Pourquoi donc ? Vous abandonnez votre magasin? Vous cessez de vendre des phonographes?

— Ce n'est pas nous, répondit-elle un peu plus haut, en sourcillant de façon nerveuse, peut-être

LA VIERGE COREE 85

pour empêcher les larmes de remonter. C'est la maison de New- York qui ne veut plus.

— Ah ! Et qu'allez-vous faire ?

— Je ne sais pas. Peut-être allons-nous partir pour l'Amérique.

— Pour l'Amérique ?

M. de Renescure ne s'attendait pas à cette nouvelle. Il pâlit et se sentit au cœur une petite égratignure.

— Pour l'Amérique ? reprit-il avec ébahissement. Vous aimez donc bien ce pays ?

— Oh ! je préférerais ne pas quitter la France.

— Eh bien ! ne la quittez pas.

— S'il le faut pourtant !

— Non, il ne le faudra pas !... Dites-moi, Mademoiselle, — et ici la voix du cathédralier se fit très douce, très timide, comme une voix d'enfant — dites-moi : me permettez-vous de parler de quelque chose, de quelque chose que je voulais vous proposer il y a déjà plusieurs jours et que je serais bien heureux de vous voir accepter. Oh ! ne vous effrayez pas ! Je n'ai pas voulu vous froisser ! Si vous avez jamais daigné jeter les yeux sur moi, vous avez pu deviner que je n'ai pas de mauvaises intentions à votre égard ; je serais si malheureux de vous causer la moindre peine ! Le sentez-vous combien je serais malheureux, combien j'aurais de remords si vous souffriez jamais par ma faute ?

Elle le regarda, de ses bons yeux confiants, et répondit à demi voix :

— Mais oui, Monsieur, je le sens bien que vous ne me voulez pas de mal.

— Merci ! inurmura-t-il, ému à pleurer.

— Et il continua, plus courageux :

Je désirais donc vous dire, Mademoiselle, que j'ai une maison assez importante, à Paris, une fabrique d'automobiles, et que, si M. votre père voulait accepter d'être sous-directeur dans cette maison, j'en serais ravi. J'ai besoin d'un sous-directeur, justement — et ici le cathédralier toussa pour donner à sa voix la force nécessaire à l'émission de ce qu'on appelle les pieux mensonges — il me faut donc un homme sérieux, tranquille, sans connaissances spéciales : et si M. votre père acceptait ce poste, ce ne serait p is lui mon obligé, ce serait plutôt moi qui deviendrais le vôtre.

il osa relever les yeux après avoir achevé ces paroles, et il vit un sourire, un sourire un peu triste peut-èlre, mais bien doux tout de même, qui le remerciait silencieusement.

— Vous êtes bien aimable, Monsieur, dirent les lèvres à travers ce sourire. J'en parlerai à mon père. Il acceptera peut-être. Merci mille fois !

Et le cathédralier aperçut, trop tard, une main reconnaissante qui s'était avancée pour presser la sienne. Oh ! ce qu'il avait manqué là ! Lui aussi avança ses doigts craintivement. Mais ceux de Claude s'étaient déjà retirés ; et l'on sait que, lorsqu'on rate une poignée de main, il est inutile de vouloir recommencer : cela finit toujours de façon ridicule.

M. de Renescure se serait battu pour sa maladresse. Il reprit son chapeau et se dirigea vers la

LA VIlîRGt; DORliE 8?

porte, honteux comme un chasseur qui rentre bredouille.

— Vous vous en allez ? demandait la voix un peu attristée de Claude. Mais vous reviendrez ce soir, n'est-ce pas?

— Oui, à ce soir!

Mais il ne la rata pas, le soir, la main de la Vierge Dorée ; il la prit dans ses cinq doigts vibrants, et un tel frisson lui vint, au contact de cette petite chose blanche, de ce peu de M'"" Claude qui lui était accordé pout* la première fois, qu'il crut sentir trembler son cœur,

11 vit M. Bernadières ; il prit le thé avec lui ; et il comprit parfaitement, à la manière dont la jeune fille lui offrit le sucre, dont le père lui versa du rl\um, que la proposition du matin n'avait froissé personne.

Trois jours après,. il eut la confirmation de ce diagnostic. M. Bernadières le prit à part dans l'arrièreboutiquCy et, tandis que M"^ Claude montrait un choix de cylindres à un client à monocle, le brave aphasique parut disposé à faire des révélations.

— Ma fille m'a parlé, Monsieur, prononça-t-il, si intimidé que ses lèvres tremblaient; elle ma dit, que vous aviez ià Paris uni..i une... comment dirais-je?

— Maison d'automobiles, précisa M, de Renescure qui était heureux de remplir ce matin le rôle de la jeune fille.

— D'automobiles, et que vous aviez besoin d'un sous-directeur.

— C'est exact.

b8 LA VIERGE DOREE

— Ah ? Eh bien ! iMonsieur, uous vous remercions beaucoup de vos bontés. J'avais justement linlention de me re...

— ... tirer à la campagne?

— Non; de me recommander à vous, pour le cas où quelqu'un de vos amis aurait pu me trouver un... une situation à Paris, et je vois que le hasard, que justement, d'après ce que m'a dit Claude... Enfin, si vous croyez que je puisse... que mon expérience...

— Mais comment donc ?

— Je parle couramment l'anglais. Je sais un peu de...

— D'allemand ?

— Non. Cette... cette langue... Madrid ! Vous savez bien ?... D'espagnol !

— Oh parfait 1

— Et si le travail n'était pas trop... Enfin, si je pouvais, sans fatigue... Je ne suis pas toujours très...

— Mais si, mais si !

— La compagnie américaine que je représente à Reims me donne six mille francs par an et un... une part sur les bénéfices é... é... vous savez bien ? s'il s'en produit !

— Éventuels ?

— Parfaitement. C'était joli, n'est-ce-pàs? Aussi...

— Ça n'a pas duré! " .

— Eh, non ! Trois ans seulement. Les Américains* sont des... Enfin, ils n'ont pas de patience, quoi I

— Eh bien ! moi. Monsieur, déclara le cathédralier, je crois pouvoir vous garantir un traitement équivalent à celui que vous aviez ici.

LA VIERGE DOREE «y

— Six mille francs ? demanda Al. Bernadières avec une vivacité de voix insolite.

— Oui, six mille francs. Ça vous va-t-il ?

— Et il faudrait habiter Paris ?

— Dame !

— C'est que, à Paris, tout est bien... bien cher ! Les vivres, le logement...

— Mettons deux mille francs de plus pour indemnité de logement.

— Deux mille? Six... huit mille alors?

— C'est ça.

— Bien. Je vous remercie. Vous êtes... Enfin, j'espère que, par mes services, mon... ma...

Le brave aphasique aurait voulu trouver de belles paroles, en ce moment, pour marquer sa gratitude à son bienfaiteur. Mais va-t-en voir si elles viennent !

— C'est entendu, déclara M. de Renescure en lui serrant la main.

Pourtant le petit bonhomme se rebiffa:

— Et ma fille ? demanda-t-il.

— M"" Bernadières ? dit le cathédralier avec un imperceptible frémissement de sourcils. Eh bien ! mais vous l'amènerez à Paris, je pense ?

— Est-ce qu'il y aura, dans vos magasins, pour elle... Vous savez qu'elle parle l'allemand ? Et si, si vous trouviez, soit chez vous, soit ailleurs... pour la... tenue des livres, par exemple.

— Je ne crois pas, répondit M. de Renescure dont les sourcils ogivaux se fronçaient. Nous n'avons que deux caissières, et les postes sont pris. Puis, entre

90 LA VlERGIi DORlil:;

nous, ne vaut-il pas mieux qu'une jeune lillc coniuie M"^ Bernadicres, si distinj,^uée, si comme il faut reste sans emploi ? Songez donc à toutes les inconvenances que ce monsieur, là-bas, peut lui débiter en ce moment... Non, croyez-moi, il vaut mieux pour elle, pour son avenir, qu'elle n'ait aucun emploi dans les magasins, qu'elle reste dans son appartement, comnve une bonne petite bourgeoise. Elle vous brodera des calottes, M"e votre fdle ; elle vous préparera de petits plats sucrés, et j'espère que vous me permettrez d'aller les goûter de temps en temps? ajouta M. de Renescure en passant un bout de langue sur ses lèvres.

Le père de Claude laissa entendre un « Comment donc ? » assez engageant, et le catliédralier fit un demi-tour sur lui-même en se frottant les mains, comme s'il avait déjà le sourire en poche.

En ce moment, dans la boutique, le phonographe uasillait, pour le monsieur au monocle :

Quand les lilas refleuriron onont, Allez dire à l'amour qu'il vie eue ne !

Dès que ce client fut parti, M"« Claude fut mise au courant de ce qui venait de se passer dans l'arrière-magasin. La nouvelle ne parut pas lui être désagréable. Aller demeurer à Paris ! Quelle jeune fille ne caresse pas ce rêve ? Ses yeux brillèrent comme deux petits soleils noirs, et le cathédralier reçut un regard qui sembla faire pousser des roses tout le long de sa poitrine.

Le surlendemain, dimanche, le Progrès étant

LA VlERGt; DORKt: 91

fermé, M. de Renescure proposa d'aller tous ensemble à Paris, pour visiter sa maison de l Auto- Français, se rendre compte de ce que le nouveau sous-directeur aurait à faire. La proposition fut acceptée avec empressement, et, à neuf heures du matin, M. Bernadières, M"« Claude, M. de Renescure se dirigèrent à grand pas vers la gare.

Ils avaient le visage épanoui ; leurs gestes, leurs

• -paroles révélaient cette joie des beaux dimanches où

l'on vole à quelque partie de plaisir. Le cathédra-

licr paraissait radieux. Louis XIV revenant du sacre

^ ne devait pas être plus fier que lui en ce moment. Il

f n'avait pas le sceptre à la main, mais il avait la belle

^Rémoise au côté, il avait le sourire, lincomparablo

sourii'e qu'il amenait à Paris comme un pigeon blanc

au bout d'un fil d'or. Il l'enlevait bel et bien, la

Vierge Dorée; et la conquête de la Hollande par le

Roi-Soleil lui semblait une piètre aventure à côté

de la sienne.

— Par ici. Mademoiselle Claude ! dit-il, à la gare, en ouvrant la portière d'un compartiment libre.

Il lui offrit sa main pour laider à monter. Elle la prit et s'enleva, légère comme un oiseau.

M. Bernadières traînait un peu. Le cathédralier et la jeune fille lui tendirent une main chacun. Hop ! làl

Et, comme le bonhomme paraissait tout époumonné dans un coin, Claude alla lui mettre un baiser tendre sur la joue.

Quelques minutes après, le train quittait la gare, et décrivait, en s'élançant vers Paris, cette courbe

si connue de M. de Renescure, où Notre-Dame de Reims, toute hérissée de clochetons, toute grouillante d'archanges et de rois, montre sa silhouette sombre en tournant lentement sur la ville comme pour mieux se faire admirer.

Le cathédralier la considéra un instant, de ses prunelles tristes. Mais il s'aperçut que le soleil entrait de ce côté, par la portière, etgênait la jeune fille.

— Voulez-vous que je baisse le store, Mademoiselle Claude ?

— Je vous en prie.

Et M. de Renescure baissa le store, tandis que la cathédrale, de plus en plus imposante, de plus en plus magnifique, dressait dans les nuages ses tours aériennes, que nul ne regardait plus.

Aumoisdemai, M.etM"*Bernadièros s'installaient définitivement à Paris. Monsieur était nommé sousdirecteur du service technique de VAiiio-Français, dont l'enseigne rutile avenue de la Grande-Armée, et Mademoiselle commençait à meubler un coquet appartement de quatre pièces, qu'elle avait loué au n° 3 de l'avenue Mac-Malion.

Ce n'avait pas été facile défaire obtenir à M. Bernadières le poste de sous-directeur. Le conseil d'admi-nistration de VAuto ne voyait pas la nécessité de créercette fonction nouvelle; et, quand il put connaître le personnage à qui cette fonction était destinée, il manifesta quelque effarement.

Mais M. de Renescure, qui était président de ce conseil, fit delà nomination de M. Bernadières une question personnelle et il fallut bien s'incliner.

Le père de Claude, coiffé d'une calotte neuve, occupa un petit bureau que son protecteur lui avait fait attribuer dans une grande pièce où deux employés travaillaient déjà. On le pria de s'occuper surtout des rapports de la maison avec les eonstrue-

teurs étrangers, et les deux employés, ses camarades tachèrent de le mettre au courant. Ils eurent fort '.{ faire. Néanmoins, ils ne blaguèrent pas trop le bonhomme, du moins en sa présence, car il ne leur semblait pas politique de se mettre à dos un individu aussi bien pistonné.

Mais comment diable avait-il pu s'y prendre pour être aussi bien pistonné ? Le personnel de la maison, qui ne connaissait pas encore M"° Claude, s'imagina que M. Bernadières était un cathédralierdans la panade, un archéologue fatiguéquiavaitséduitcegrand fonde j\l. deRenescure en restaurant quelque édifice moyenâgeux; et, quand ils voulaientrentraîner aux confidences, les employés venaient lui parler architecture ou numismatique ce dont il restait quelque peu « baba ».

M. de Renescure n'était pas retourné à Reims depuis qu'il avait enlevé la jolie Rémoise. Il habitait j)aisiblement son hùLel du quai de la Tournelle, et il ne le quittait guère que pour aller avenue de la Grande-Armée. On était fort ébahi, avenue de la Grande-Armée, de le voir venir aussi souvent. Il restait bien un an autrefois, sans mettre les pieds à VAiilo. En passant sur la place de l'Étoile, il louchait fort du côté de l'avejiue Mac-Mahon, vers ce cinquième étage où demeurait la belle indolente. Mais il n'osait pas encore y monter quand elle était seule.. Il se contentait d'y reconduire M. Bernadières, quelquefois, après la fermeture des bureaux. Tous les dimanches, il invitait la jeune fille et son père à venir.déjeuner chez liii ; et, un soir par semaine Je

LA VIErOS DOREE 95

jeudi généralement, il allait dîner chez eujc sans façon, trouvant exquis les mets les plus modestes, pourvu qu'ils fussent assaisonnés d'un sourire de Claude.

Ils lui paraissaient toujours incomparables, les sourires de Claude, et il commençait à croire décidément que cette jolie fille ne sortirait pas de son cœur avec autant de facilité que les précédentes. Elle était bien capable de s'y fixer pour toujours, dy passer un bail à vie. Et il s'en attristait parfois, car si son cœur était plein d'elle, il ne semblait pas que son cœur à elle se remplît beaucoup de lui.

Impossible de s'y Introduire dans ce cœur mystérieux comme une crypte.

Il avait essayé deux ou trois fois; il avait risqué les phrases classiques, les menus gestes qui sont les. préliminaires d'amour. ^laisl'accueil qu'ellelui avait fait n'était pas très encourageant. Elle ne paraissait pas du tout émue quand il donnait à sa voix des intonations tendres ; et quand il la regardait d'un peu trop près, les yeux pleins de supplications ou les lèvres démangées de prurits, elle reculait en donnant à son sourire une teinte ironique et tout à fait déplaisante. Eh ! croyait-elle donc qu'il l'avait amenée à Paris pour lui montrer la tour Eiffel ?

11 pestait quelquefois, il serrait les mâchoires en pensant à toutes les bêtises qu'il faisait pour elle.

Et le despote qui était en lui jetait un regard méprisant à l'ensorceleuse. Mais ses yeux qui voulaient lui apporter la foudre ne lui donnaient à la fin qu'une jonchée de fleurs, tant ils la trouvaient belle,

affolante, digne d'inspirer toutes les passions et de n'en éprouver aucune.

La couturière de Paris àqui elle venait de confier le sain de faire valoir sa taille s'était acquittée admirablement de cette mission. Elle lui avait comp jsé un costume d'une charmante simplicité qui laissait presque voir les palpitations du cœur. La mode ne contrariait pas trop la nature cette annéelà ; les Parisiennes commençaient à porter ces corsets bas qui rehaussent moins la poitrine et lui laissent un savoureux abandon.

La belle indolente révolutionnait les passants dans le quartier de l'Étoile, et M. de Renescure, quand il se promenait avec elle, en était fort honoré.

S'il n'avait pas la réalité du bonheur, il en avait au moins les apparences, et il y a un âge où ceci vaut presque autant que cela.

Faute de mieux, il se promenait donc beaucoup avec la belle Claude, et sa vanité le consolait de ce que n'obtenait pas son amour. Tous les dimanches, après déjeuner, il allait montrer à M. et Mlle Rernadières quelque monument golhique : Notre- Dame, la Sainte-Chapelle, Saint-Séverin ou Saint- Gervais. Quoiqu'il eût horreur de la Renaissance, il daignait parfois honorer d'une visite Saint-Eustache ou Saint-Étienne-du-Mont, celui-ci, à cause des contorsions de quelques-unes de ses fenêtres, où il voyait les derniers spasmes de l'architecture ogivale, et celui-là pour la magnilicence de sa nef, la plus imposante de Paris, où le plan gothique lui faisait pardonner l'ornementation étrangère.

— Saint-Eustaclie, disait-il à Claude, c'est une belle fille en costume de pifferaro.

Elle ne comprenait pas très bien, Mlle Claude, mais elle approuvait tout de même. Oh! oui, bien sûr, c'était beau tout ça ; très beau, très travaillé ! Y en avait-il des .chosos inutiles ! y en avait-il !

Le cathédralier la reprenait avec violence alors.

— Ah ! mais non ! il n'y a rien d'inutile dans le gothique. Le moindre crochet d'arc-boutant, le moindre fleuron de gable est utile, est nécessaire, non seulement à l'harmonie du monument, mais encore à sa stabilité. Ce qui est inutile, ce qui est idiot, ce sont tous ces pilastres, tous ces entablements de Saint-Sulpice ou de Saint-Roch, tous ces supports qui ne soutiennent rien, qui ne sont là que pour le flafla, tous ces Christs qui font des effets de buste, ces anges qui montrent leurs tulus, ces Vierges qui ont l'air de sortir des Ouat'z-Arts. Ah! les hideurs !.. Moi, quand j'entre à Saint-Sulpice, je ne me découvre que sur l'ordre du bedeau, je n'y sens pas Dieu, je n'y sens qu'un directeur de bastringue. Tandis qu'à la Sainte-Chapelle, où tout le monde reste couvert, moi j'ôte mon chapeau, parce que j'y sens la divinité et que j'y vois l'art. Voilà, Mademoiselle Claude !... Maintenant, allons regarder ces chapeaux à cette devanture, pour vous dédommager un peu.

Un jour, comme il surlait de Saint-Étienne-du- Mont avec elle, il refusa d'entrer au Panthéon, que M. Bernadières voulait visiter.

— Je n'entre jamais dans ces endroits-là, déclara-

t-il avec mépris. C'est la morgue du riche, cent fois plus hideuse à voir que la morgue du pauvre !... M. Bernadières s'effara.

— Oh! vous êtes... comment dirais-je... sévère!

— Sévère, Monsieur ! sévère pour Soufflot, pour cet imbécile qui abattit le trumeau du portail central de Notre-Dame parce qu'il gênait les paniers Louis XV dans les cortèges? Mais on aurait dû l'écarteler, ce misérable ! C'est l'un de nos malfaiteurs nationaux. Je méprise moins Troppraann !

Il s'emportait, il devenait ridicule.

— Pardon, Mademoiselle, allait-il dire à la belle indolente. J'exagère sans doute. Mais c'est si amusant d'exagérer, vous ne trouvez pas? D'ailleurs, ajoutait-il en sourdine, vous exagérez, vous aussi, à votre manière.

— Comment ça?

— Vous exagérez la beauté, la grâce, la séduction. Vos yeux sont cadets de Gascogne et votre taille est félibre!... Ah! Mademoiselle Claude, laissezmoi regarder le Panthéon pour me refroidir un peu!... Là, ça y est ! Merci, bon gros dôme! T'es une brave bête !

Afin d'initier la jeune fille aux splendeurs du gothique, il lui donna des livres : les œuvres du digne abbé Bourrasse, d'abord, puis celles de Gonse, de Corroyer, de Baudot, de Caumont, de Viollet-le- Duc. Il lui confia des monographies de cathédrales, de riches albums coloriés, des in-folios aux gravures précieuses. Et il lui apporta ses plans de Beauvais, la pria de copier, d'agrandir, quand elle

en aurait le temps, des fenestrages, des triforiums, des compartiments de rosaces. Il essaya d'en faire une cathédralière, une collaboratrice, une édificatrice de la future basilique beauvaisienne. Oh ! passer à la postérité avec elle ! être immortels ensemble ! Une belle fille, nommée Sabine de Steinbach, aida bien son père dans l'édification de la cathédrale de Srasbourg : pourquoi une autre belle fille, nommée Claude Bernadières, ne l'aideraitelle pas, lui, dans la construction de celle de Beauvais? Quelque historien hasardeux écrirait peutêtre un jour qu'ils furent amants en même temps que collaborateurs, et l'âme de Renescure, pour peu que les âmes restent vaniteuses là-haut, en éprouverait une certaine joie.

Un dimanche matin, vers dix heures, comme il attendait chez lui le sous-directeur et sa fille, le marteau de la porte d'entrée tapa. Le cathédralier alla ouvrir lui-même, croyant trouver le sourire de Claude sur le seuil.

11 n'y trouva que le sourire d'Ouen.

— Bonjour, papa! dit le jeune homme en se dressant pour recevoir le baiser accoutumé.

— Tiens! c'est toi? Ah! par exemple!

— Comment allez-vous? Je suis en vacances, vous savez?

— Allons donc!

— IMais oui! Voyant que vous ne m'envoyiez pas chercher, je me suis fait réclamer par le père d'un de mes camarades. C'est le premier dimanche du

mois, vous n'y pensiez plusl

^Universir^

Page 1