La vierge du Liban
C’est à toi que je dédie ce livre, où j’aurais voulu faire revivre, dans un coin de l’histoire, les mœurs de ton pays, simples et poétiques.
Je te l’offre en mémoire de ces jours si rapides que nous avons vécus ensemble sous ce grand ciel de l’Orient, dont l’éblouissement m’a suivi partout.
Celle que je raconte, tu l’as connue. Tu sais si jamais créature de Dieu fut plus noble et plus belle, et plus digne des sentiments qu’elle inspirait.
Retrouve-la dans ces pages. Moins brillante, mais non moins aimée, c’est toujours elle!
Emporte-la au désert. Comme autrefois, fuis bien loin 288 ' 1
avec cette chère image, et revois, en me lisant, celte fleur d’un jour, que tes larmes n’ont pu ranimer, que tes yeux cherchent encore , et dont notre âme à tous deux gardera le souvenir et le parfum.
LOUIS ËNAULT.
LA
Un Français qui visitait l’Orient, il y a quelques années, arriva un soir au couvent de Mar-Antoun, dans une des gorges du Liban.
Il était tard; Y Angélus du soir, qui sert de retraite aux moines, était depuis longtemps sonné : le voyageur trouva les portes closes. Il essaya vainement de se faire entendre en appelant. Les murailles étaient hautes : ni cloche ni marteau pour avertir du dehors. Deux ou trois coups de crosse de fusil, vigoureusement appliqués dans une porte massive d’olivier, aux lourds montants de chêne, n’obtinrent d’autre réponse que le rauque gémissement du bois, se prolongeant en échos dans les corridors, et les aboiements furieux de cinq ou six grands chiens, que l’on entendait bondir en hurlant contre la porte, de l’autre côté du mur.
Le jeune homme, car le voyageur était un jeune homme, commençait h perdre patience, et, tout en maugréant contre l’ennui de se coucher sans souper et de dormir sous la ro-
sée <f une nuit de septembre déjà froide , il attachait son cheval maigre au tronc d’un caroubier qui poussait entre deux rochers, quand tout à coup une tête encapuchonnée apparut à une petite lucarne, dissimulée au-dessus de la porte dans la profonde épaisseur du mur, et après un regard de circonspection, n’apercevant que deux hommes, s’avança tout à fait.
«Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda en arabe la voix du capuchon.
— C’est un Frandjé (Français) qui voudrait coucher au
couvent et souper quelque part, répondit le guide du voyageur, un Grec futé, loué à Beyrouth en qualité de factotum polyglotte, et qui lui servait tour à tour de groom, de valet de chambre et d’interprète. . *
— Il est trop tard pour entrer au couvent, répondit le moine en quittant la lucarne.
— Il n’est jamais trop tard pour se coucher, dit le Français en intervenant dans le colloque.
— Ni pour souper, quand ce n’est pas jour de jeûne, ajouta le Grec d’une voix insinuante; et puis, santo padre! continua-t-il, le seigneur Français arrive de Jérusalem, èt nous avons des lettres de Mgr le patriarche!
— Et voilà ce qu’il fallait dire tout d’abord! * reprit le moine en se remettant à son poste d’observation , dont il ne s’était guère éloigné!
Bientôt le voyageur entendit le grincement rouillé d’une chaîne se déroulant sur une poulie ; et, après avoir ricoché trois ou quatre fois le long du mur, une petite corbeille d’osier s’abattit à ses pieds. Télémaque, c’était le nom du guide , et sa finesse n’aurait point déshonoré un père tel qu’Ulysse, entr’ouvrit une sacoche de cuir qu’il portait en sautoir, en retira une large • enveloppe scellée de rouge, aux cinq croix potencées du Saint-Sépulcre, et la déposa dans la corbeille:
La corbeille reprit sa route aérienne et disparut avec le moine, qui referma soigneusement sa lucarne.
« Sommes-nous devant une place de guerre? demanda le voyageur.
— A peu près, répondit Télémaque : après le coucher du soleil, tout étranger est un ennemi, et l’on a grand soin de lui fermer les portes au nez. Mais je ne doute point que vos lettres ne nous fassent ouvrir celle-ci ; c’est donc le cas de ménager notre pain, continua-t-il en resserrant soigneusement les petites provisions qu’il avait retirées de son porte-mante.au. Celui du couvent est un peu moins blanc; mais, quand on mange chez le voisin, on épargne chez soi. * -
Et, après cet aphorisme d’une incontestable vérité, Télémaque s’enveloppa soigneusement dans ce grand manteau de poil de chameau, aux raies brunes et blanches, que les Arabes appel lent machltib, dit quelques mots d’amitié aux deux chevaux, qui grattaient la, terre d’un sabot impatient, et s’étendit tout de son long sur un banc de bois, à la porte du couvent. • -
« Je crois, dit-il au voyageur, avëc cette familiarité qu’on laisse prendre assez vite à ceux qui partagent nos fatigues, nos dangers et nos aventures, je crois que j’ai le temps de faire un somme; les moines ne sont jamais pressés. Votre Seigneurie voudra bien me réveiller quand le couvert sera mis. . . »
Télémaque n’avait point encore fermé la paupière quand un bruit confus de pas et de voix se fit entendre de l’autre côté du mur. Il fut bientôt suivi d’un grincement de clefs dans les serrures et de verrous dans les gâches; bientôt une large trappe s’ouvrit à trente pieds du sol, et une benne semblable à celles dont on se sert dans les puits de mines descendit lentement.
Dès qu’elle eut touché terre, le voyageur s’y plaça et fut hissé en un clin d’œil.
« Et moi? demanda piteusement Télémaque en levant ses deux bras vers le ciel, comme pour suivre l’ascension de son maître.
— Toi, reprit la première voix, tu vas garder les chevaux , que l’on ne peut faire entrer au couvent pendant la nuit.
. — Et souper, padre mio ?
— Dieu y pourvoira', reprit le moine en lui jetant un sac rempli de pain, de figues, sèches et de dattes fraîches.
— Et boire ! exclama l’importun personnage.
— L’eau du Liban est délicieuse, et tu entends le ruisseau d’ici, » dit encore le moine en offrant la main au voyageur, qui venait de .mettre le pied sur la trappe, soutenue en l’air par deux énormes chaînes, comme le pontlevis d’un château féodal. Une solide échelle, appliquée au mur, lui permit de descendre dans l’intérieur du couvent.
Ses introducteurs ne lui adressèrent point la parole; mais deux frères, qui marchaient devant lui, portant des torches de cèdre, dont la llamme odorante et résineuse vacillait an-dessus de leurs têtes, le guidèrent, à travers de vastes salles et de longs corridors, jusqu’au réfectoire du couvent, où la communauté se trouvait réunie pour le repas du soir.
C’était une grande salle haute et voûtée, qui n’avait pour tout ornement que des sentences tirées des livres saints, et écrites avec tout le soin et toute la recherche de la calligraphie orientale, du haut au bas des quatre murs, où les belles lettres arabes se détachaient sur la blancheur vive du badigeon à la chaux avec tout l’éclat du vermillon pur et toute la délicatesse du bleu primitif. Une lampe de fer à sept branches, symbole des sept dons de l’Esprit-Saint, Septiformis munere, descendait du plafond, projetant çà et lh une lumière inégale, dont les rayons capricieux, sillonnant l’ombre , éclairaient d’une vive lueur telle partie de la scène, et laissaient telle autre dans une demi-obscurité.
Il y avait peut-être vingt-cinq ou trente religieux dans le couvent ; ils étaient assis tous du même côté à de petites tables étroites, placées le long du mur. Un grand tableau, en face des fenêtres, représentait ce dernier repas du Christ
dont nous gardons la mémoire sous le nom mystique de la Cène. Rien ne change dans l’Orient immobile: le même pain qne l’artiste avait placé, dans son tableau, devant le Christ et les apôtres, se retrouvait encore sur les tables du couvent, et l’image et la réalité présentaient ici et là les mêmes formes de vases et de plats dont on se sert aujourd’hui, dont on se servait il y a vingt siècles.
Les moines ne semblèrent point prendre garde à l’entrée du voyageur. Seulement, au signe du supérieur, celui des frères qui faisait la lecture aux autrés ferma le livre des Évangiles écrits en langue syriaque, et regagna sa place. On conduisit l’étranger vers le supérieur, assis tout seul à une table séparée, au bout du réfectoire, sous un christ de plâtre, attaché à une croix de bois noir.
Il se leva pour rendre le salut.
C’était un homme de haute taille, au visage énergique-: ment accentué. Il tendit la main au 'voyageur et lui souhaita la bienvenue dans cet idiome cosmopolite mêlé d’italien, de grec, de latin et d’arabe, assez communément parlé dans les couvents d’Orient, mais que l’on ne comprend tout à fait qu’à la condition de savôir au moins cinq ou six langues. .
Comme le bon père éprouvait quelque embarrasà trouver la péroraison de son discours fleuri, il se tourna vers un religieux assis à la première table à sa droite, et lui fit signe de parler pour lui.
Celui-ci releva son capuchon, qui laissa voir un front noble et fier et un grand œil bleu, calme, mais en même temps profondément mélancolique;
« Monsieur, dit-il à l’étranger avec l’accent de la plus pure langue française, notre supérieur, le révérend père Esahia-ben-Tobiah, est heureux de votre arrivée ici ; c’est une fête pour lui de recevoir un Français à Mar-Antoun ; tant que le séjour du couvent pourra vous être agréable, nous espérons que vous voudrez bien vous y regarder comme chez vous. »
Le moine n’ajouta pas une parole; il se rassit, -et rabattit son capuchon sur ses yeux.
Deux jeunes frères conduisirent l’étranger à l’autre bout du réfectoire, et le placèrent seul" à une table d’honneur, en face de celle que le supérieur occupait. Ilne prit guère garde à la chère qu’on lui sërvit. Le son de la voix française et les paroles prononcées dans la douce langue de la patrie murmuraient encore à son oreille. Plus d’une fois son regard chèrcha, sans le rencontrer jamais, celui du religieux. Il lui semblait, à travers la phrase indifférente, avoir reconnu la note émue et l’accent d’une douleur secrète, dont peut-être il eût surpris la trace sur ses traits à peine entrevus!
Le capuce ne se releva point.
Presque tous les moines du couvent de Mar-Antoun étaient jeunes, et appartenaient aux grands types de la beauté orientale. C’étaient des Syriens, des Arabes, des Arméniens et des Maronites. Ils ne portaient point les stigmates apparents de la macération, et l’on ne voyait pas sur leur visage la pâleur amaigrie des ascètes. Tout en eux était robuste et sain : leurs yeux noirs et vifs étincelaient sous le front hàlé parle soleil et le grand air; presque tous rejetaient en arrière, sur leur froc de laine brune, leur capuchon bleu, et leurs tetesinégalementéclairéesprenaient parfois des aspects d’une étrange vigueur.
Cependant un coup sec, frappé sur la table du supérieur avec une fourchette de bois, avertit les religieux que le repas était fini; tous se levèrent, et les grâces furent récitées ; puis, par petits groupes, ils allèrent, selon l’usage oriental, faire l’ablution du visago et des mains dans une vasque de granit qu’alimentait une douche perpétuelle, tombant de la -voûte même du réfectoire, taillée dans la rochevive. '
Bientôt peu à peu les moines se retirèrent : les uns allaient à la chapelle pour une dernière oraison ; les autres se promenaient en causant dans les jardins et dans les
cours; d’autres, pour mieux jouir du calme profond et de la douce fraîcheur de la nuit, s’asseyaient sur les toits en terrasse, le coude sur les genoux, le menton dans la main, l’œil vague et rêveur, perdu dans le bleu infini, scintillant d’étoiles. La contemplation est un cies éléments de la vie orientale.
Le voyageur allait et venait à sa guise entre tous. Il eut bien voulu retrouver le religieux français ; il le chercha partout sans le rencontrer nulle part. On eût dit qu’il avait disparu. '
Sans doute on craignait qu’après une longue route l’étranger n’éprouvât quelque fatigue, car bientôt on lui montra discrètement la cellule des hôtes.
Cette cellule était une vaste chambre, éclairée par une seule fenêtre, dont la gigantesque ogive s’ouvrait sur une des plus profondes vallées du Liban. L’ameublement en était tout à la fois simple et poétique : ce sont deux mérites que l’Orient fut toujours habile à réunir. Là, rien ne vous rappelait aux vulgarités de la vie quotidienne. Les objets destinés aux plus communs usages avaient leur caractère et leur style. Le lit, posé sur une estrade, semblait fait pour rêver bien plus que pour dormir. L’urne parfaite qui contenait l’eau fraîche était pareille aux vases funéraires de l’antiquité, et l’on avait posé près du chevet une lampe comme celles qui brûlaient jadis devant l’autel du Très- Haut, dans le temple de Salomon.
L’étranger était poète à ses heures ; mais, pour le moment, il était surtout fatigué. Aussi , après un premier regard satisfait autour de lui, il se jeta sur son lit, rêva un peu et dormit beaucoup.
Le lendemain, le soleil se leva bien avant lui ; mais la nuit bienfaisante avait fait couler comme un baume dans ses veines avec le sang rafraîchi ; il s’accouda au balcon, et respira à pleins poumons des bouffées d’air qui se chargeaient de senteurs aromatiques en passant sur les vallées du Liban ; son regard se promena longtemps sur la campagne, qui s’éveillait en déroulant devant ses yeux, par des lignes enchanteresses, les plans successifs de ses horizons reculés.
Le tintement des cloches de la chapelle interrompit bientôt sa rêverie matinale. Il sortit de sa cellule pour revoir ses hôtes. On eût dit le couvent abandonné. Les cours étaient vides, le cloître désert, le parloir silencieux '} mais les lointains accords des psalmodies matinales le conduisirent jusqu’à la 'chapelle. Il entra et , pendant quelques minutes, essaya d’écouter le chant des psaumes traduits en arabe, et notés sur une mélopée à la fois traînante et criarde, beaucoup plus propre à irriter les nerfs qu’à ravir la pensée jusqu’à Dieu.
Un regard perçant sur la file pressée des moines ne lui montra point celui qu’il cherchait ; il se retira sur la pointe du pied , et pendant qu’ils continuaient leurs matines il commença d’errer à travers le couvent. •
Le couvent de Mar-Antoun est posé dans un site admi-
rable, à' la fois grandiose et sauvage, entre deux anneaux de la chaîne onduleuse du Liban, sur la pente qui regarde du côté où le soleil se lève. L’aire du vautour et de l’aigle n’est pas plus inaccessible sous le sourcil froncé de. la montagne. Le couvent a été moins bâti que creusé dans la roche vive. Cette partie du Liban est comme un énorme bloc de pierre, dans lequel on a taillé une chapelle, un cloître et des cellules. Çà et là pourtant , des interstices du rocher on voit jaillir, comme une touffe de verdure vigoureuse, des noyers , des caroubiers , des oliviers et des nopals gigantesques. Un torrent né dans les glaces du sommet descend jusqu’au pied du monastère, traverse le rocher, et s’épurant encore dans, ce filtre naturel , s’en épanche par mille canaux, qui s’en vont égarant dans toutle couvent le doux murmure de ses eaux et là vive fraîcheur desmeigps maternelles.
« Ah ! monsieur, j’en viens, le beau jardin, si vous saviez ! » fit Télémaque en accourant vers son maître, les poches bourrées de petites figues bleues qu’il avait cueillies lui-même à l’arbre; et, marchant en avant pour montrer le chemin, il le conduisit jusqu’à la grille de fer cachée dans un massif de caroubiers, derrière lequel s’étendait le jardin du couvent. » ' ' ... . *
Ce jardin était comme un vaste verger. C’était en même temps le parc des bons moines, et ils le tenaient avec un soin jaloux : ses cultures variées, aussi bien que ses produits abondants, révélaient au premier regard son inépuisable fécondité. De grands arbres, qu aucune main n’émondait des branches luxuriantes,, y versaient sur le gazon leur ombre pleine de parfums et de chansons d’oiseaux. Les abeilles, par essaims dorés , bourdonnaient dans un rayon de soleil au-dessus de longues plates-bandes de fleurs embaumées. Les fils de la Vierge, soulevés par une brise légère, entre-croisaient dans l’air bleu leurs dentelles d’argent : c’était une splendide matinée d’automne.
« Laisse-moi ! dit le voyageer au jeune Grec , qui bon-
dissait auloür de lai comme un chevreuil piétinant la rosée; " •' ;
— À votre aise, Excellence, » lit celui-ci; et il tourna lestement les taloDs en grignotant ses figues.
L’étranger, resté seul, marcha devant lui, distrait et sans savoir où il allait. Sa promenade suivit d’elle-même les détours d’un ruisseau qui coulait sur un lit’brun de terre de bruyère, entre des sauges mêlées de mousse , de myosortis, de fontinales et de cresson fleuri. Il arriva bientôt sur la lisière d’un petit bois, aux confins même de la clôture.
Gomme des sentinelles avancées^ deux ou trois cèdres s*en détachaient; un peu plus loin, des térébinthes aux ltirges feuilles et des cyprès aux rameaux sombres se inê-‘ laient au pin des montagnes.
Le voyageur franchit h grand’peinè une haie de nopals, qui croisait contre lui sa palissade de baïonnettes épineuses, et pénétra bientôt dans l’épaisseur du bois. Çà et là de grands hêtres semblaient l’éclairer par les molles et blanches lueurs qui glissaient sur leur lisse écorce.
Deux ou trois cents pas 1-amenèreQt au bord d’une clairière profonde, hérissée de roches et tapissée de mousse et de grandes bruyères roses ; c’était un lieu solitaire, où n’arrivaient plus les vains bruits de la vie. Au milieu de la clairière s’élevait un pin parasol gigantesque ; au pied de l’arbre on apercevait une table de marbre blanc portée par quatre dés de basalte. Sur la dalle funèbre, car cette pierre était un tombeau, on lisait une date et un nom gravés en lettres.d’or :
MIRANE.
Le tombeau n’avait d’autre ornement que de petites urnes ouvertes, placées aux quatre coins, et où les oiseaux, dont la voix réjouit les morts, venaient boire la pluie et la rosée du ciel.
A quelques pas du tombeau, sur un quartier de rocher,
un moine était assis. Son capuce bleu relevé permit au voyageur de reconnaître- le religieux qui la veille au soir lui avait adressé la parole en français. Son visage exprimait la douleur, une douleur silencieuse, presque calme ; mais on devinait qu’elle était calme à force d’être profonde , et personne n’eût osé la consoler. Il ne pleurait point ; mais quelque chose vous disait que c’était pour avoir trop pleuré que ses yeux n’avaient plus de larmes. C’était un homme entre la fleur et la force de l’àge : il n’avait guère plus de trente ans; mais son visage était ravagé. L’ongle du chagrin creuse des rides aussi sûrement que la main du temps. Après certaines épreuves l’acte de naissance ne date plus.
Le moine appartenait à la famille européenne ; il était Français. C’est ce que l'on voyait aisément à la transparence de son front et à la coupe de son visage. Bien que sa barbe, qu’il portait longue, comme tous les religieux de Mar- Antoun, fût complètement noire, sa tempe précoce avait déjà blanchi. G»; l’eût pris, dans son attitude immobile, pour la statue de la Méditation ou du Rêve-.
Le voyageur s’était arrêté en l’apercevant ; mais le bruit sec des aiguilles de. pin qui se rompaient en craquant sous ses pieds troubla enfin les pensées du religieux. Il releva lentement la tête. Le regard des deux hommes se rencontra. Sans doute le religieux aperçut dans les yeux et sur le visage de l’étranger le respect que l’on doit à toute douleur vraie, et la sympathie que toute noble douleur attire., car, après un léger signe des paupières, il garda son attitude immobile en face du tombeau.
Le promeneur rentra bientôt au couvent , et se fit conduire près du supérieur,
Le. R. P. Esahia-Ben-Tobiah, supérieur du couvent de Mar-Antoun, était assis ou plutôt accroupi sur une natte, dans un petit parloir aux murs blancs coupés de filets bleus. Son chibouque allumé fumait tout seul à côté de lui, tant il en avait l’habitude. Il tenait son rosaire à la main, et contemplait avec une attention profonde une gravure sur bois, dont le coloris pouvait lutter d’éclat avec les naïves imageries d’Épinal ou de Nancy. La gravure représentait je ne sais quel épisode pittoresque de la vie de Mar-Antoun : c’est ainsi qu’on appelle au Liban le personnage connu chez nous sous le. nom de saint Antoine.
Le supérieur accueillit aon hôte avec cette cordialité digne et simple qui est comme le dernier vestige des antiques grandeurs de L’Orient. On apporta du tabac et l’on servit le café ; les deux hommes commencèrent à fumer et à boire silencieusement. Le religieux semblait prendre à tâche de se dérober à toute fatigue de conversation. Le Français crut bientôt s’apercevoir que c’était, de sa part, seulement timidité et naïf embarras à se servir d’une langue qui ne lui était point familière. Aussi, pour ^encourager mieux, lui donna-t-il le premier l’exemple 'de mal parler, en lui faisant quelques questions en arabe. La confiance alors ne tarda point de naître, et, mettant en commun ce
que chacun possédait, soit d’une langue, soit -de l’autrè, tous deux finirent par s’entendre assez bien.
On parla de l’Europe et de l’Orient, de Jérusalem et de Paris, et de cette vie cosmopolite du dix-neuvième siècle, qui déplace les hommes et mêle toutes les races. La transition se présentait d’elle-même",
« Je crois, dit le Français, que vous avez ici un de mes compatriotes. *•' ; .• .. . . . * *
— Il est vrai ! reprit le supérieur sans ajouter une parole
à cette réponse laconique. • ■ .
— On dirait qu’il a connu le malheur ?
-T- G’est la destinée commune à tous les fils -de la femme!
— • Je suis certain qu'il a une étrange histoire !
— Vous êtes bien curieux, mon fils!
— Par état, ,mop père ;et vous bien discret !
— Par devoir ; chacun est maître de son secret et doit
respecter celui des autres. Mais, continua le révérend Esahia-Ben-Tobiah, en .voyant comme une ombre sur le visage de l’étranger, nous n’avons point fait voeu de silence. Frère Fabien, c’est le nom de votre compatriote, est le plus aimable des hommes, et quoiqu’il n’attende plus rien des autres, il est toujours prêt à Tout faire pour. • eux. Vous le verrez; le reste dépend de vous encore plus que de lui; »* •' . •' v • • . ,
Après le dîner de la communauté, qui avait ramené tous les religieux au couvent, lesupérieur appelale frèreFabien, et, lui présentant le voyageur assis auprès de lui : « Mon frère, lui dit-il, je vous confie cet étranger; il est de votre nation et il ne sait que bien peu d’arabe; il s’est agenouillé sur le tombeau du Christ, et il se repose quelques jours au milieu de nous avant de quitter l’Orient. Rendez-lui notre hospitalité légère.- » : - . . • . •
Et le P. Esahia les congédia tous deux avec le geste d’onctueuse majesté de ces heureuses mains de patriarches et d’apôtres, qui ne se lèvent jamais que pour bénir.
Le religieux réprima vite un. imperceptible mouvement de contrariété,, et s’inclinant avee une courtoisie parfaite devant l'étranger « Monsieur, lui. dit-il, je suis h vos ordres; je connais assez bien le pays, et, s’il vous plaît de tenter quelque excursion à Éden ôu à Cèdres, je suis prêt à vous accompagner. »
Une chose frappa le voyageur : la voix du religieux était la voix d’une ombre plutôt que celle d’un homme ; ou eût dit qu’elle n’avait point de timbre, et il semblait qu’on •l’entendait sans qu’elle résonnât. - •
•Il remercia et répondit qu’il ne passerait que quelques jours dans le pays ; il l’avait déjà parcouru et ne s’éloignerait point du couvent.
« Nous avons peu de.choses à vous y montrer, reprit le moine, et vous aurez bientôt tout vu.' Nous ne possédons ici qu’un souvenir,' vénérable par Son antiquité- et. par la foi qu’il' inspire :. c’est la grotte oh saint Antoine, patron de notre ordre, se retira, dit-on, après avoir résisté en Égypte aux tentations du démon et aux désirs de la chair. ,
— Allons vers cette grotte 1 » dit lé voyageur, désireux de continuer l'entretien. -
Tous deux sortirent de l’enceinte du couvent, et à trois cents pas plus haiit dans la' montagne ils trouvèrent une caverne naturelle, dont le rocher abrupt formait la voûte irrégulière, mais çh et là coupée à pans superbes. Des lentisques, un figuier stérile et une vigne sauvage aux pampres écarlates, rideau mobile de feuillage, en cachaient l’entrée. . . '
« C’est ici ! » dit le moine en écartant les rameaux.
Tous deüx pénétrèrent dans la grotte et s’assirent près du seuil sur un quartier de roche. - •
“ A la place où vous êtes» dit le frère Fabien, le saint venait chaque jour s’agenouiller, méditer et prier. Plus d’une fois le diable a posé sur cette pierre son pied noir et fourchu. Là-bas, v dans ce renfoncement sombre, se tenait l’humble compagnon d’Antoine, que doivent rejoindre un
jour, ace que racontent les légendes dorées, le chien de saint Roch, le coq de saint Pierre et l’aigle de saint Jean.
— Croyez-vous tout cela, mon' frère ?
— Ce n’est pas de foi, monsieur. Mais, en vérité, nous
avons si peu à dire ou à montrer, que, si je n’empruntais à nos traditions naïves, je n’aurais plus déjà rien à vous raconter ou à vous faire voir. *,
■ — Ce matin, dit le voyageur, et il jeta au religieux un coup d’qpil à la dérobée, en me promenant par delà le jardin du couvent, j’ai cru apercevoir un autre monument. »' ' •
A ces mots, on eût pu voir le moine pâlir sous sa pâleur même. • •
« Celui-là, dit-il de cette voix dépourvue de toute vibra- *
tion, et qui avait déjà frappé si vivement le voyageur, celui-là n’appartient point au couvent, et la tradition n’a rien à raconter sur lui. » . .
— C’est étrange, dit le pélérin, j’aurais cru qu’il avait une histoire ! »
Le religieux garda un instant le silence ; puis, relevant lentement ses grands yeux bleus sur le voyageur :
« Vous avez raison, lui dit-il doucement, ce monument a une histoire.... bien douloureuse! et cette histoire est la mienne. » -
L’œil du moine lança un éclair, puis une larme brilla entre ses cils, et un nuage de sang rose colora sa joue amaigrie.
« Mon frère, dit le voyageur, que cette violenté émotion gagnait déjà, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi : c’est sans le vouloir que je vous ai blessé.
— On ne me blesse plus, » répondit le moine en baissant la tête.
Il y eut entre eux un instant' de silence; même entre gens du monde, la conversation tombe parfois en ces impasses où il est difficile d’aller la reprendre. Il faut, pour en sortir, des manœuvres aussi savantes que la fameuse
retraite des dix mille, Les sots y restent, et -les autres n’en reviennent pas toujours.
Ce fut le religieux qui renoua le premier l’entretien.
« Je vois bien, dit-il d’une voix déjà calme et avec un souverain empire sur lui-même, je vois bien que ma présence à Mar-Antoun n’a pas été sans vous surprendre quelque peu ; vous vous demandez sans doute quelle trame d’événements a pu enfermer ma vie dans l’étroite enceinte d’un couvent d’Asie.
— Je n’ose plus le demander, reprit le voyageur, et j’avoue pourtant que je serais singulièrement curieux de l’apprendre.
— Mon Dieu, dit le religieux en pressant son front dans ses deux mains, comme pour refouler le flot de ses pensées, si mon histoire n’avait pour moi que des douleurs, je ne me refuserais point à vous la raconter.... Je ne voudrais pas que la crainte d’une peine de plus m’empêchât de vous faire un récit qui peut-être aurait pour vous son intérêt. Mais, hélas! ces souvenirs reportent ma pensée vers des joies si vives, de si ardentes espérances, interrompues si vite et remplacées par de si amers et si profonds regrets, que je sens déjà ma paix troublée pour plusieurs jours par vos questions./., etla paix n’est-ce point le dernier bonheur du cloître?... »
Le religieux s’interrompit, se tut un moment, et reprit biehtôt : « Tenez, monsieur , vous avez tellement ravivé mes souvenirs, que je ne pourrai plus m’en séparer d’aujourd’hui; vous raconter mon histoire, ce ne sera que penseF tout haut.
Je m’appelais dans le monde le comte Fabien d’Herville. Je suis d’une race militaire, et il y a huit siècles que les miens sont vënus en Orient pour la première fois. Comme vous, monsieur, ils ont fait leur pèlerinage de Jérusalem, mais l’épée au flanc et la croix sur la poitrine. Ces tempslà ne sont plus , et la noblesse a bien changé de rôle dâhs notre France ! On m’avait cependant élevé pour être quelque’chose. L’émeute de 1830, qui emporta un trône, brisa mon avenir. La paresse fut élevée, parmi les nôtres, à la hauteur d’un principe , et nous abdiquâmes toute influence. ‘ ‘
J’avais eu le malheur de perdre mon père. J’étais riche et libre. Comme beaucoup d’autres, je fus livré sans expérience et sans frein aux entraînements d’une existence facile et désœuvrée. J’avais terminé mes études à vingt ans. On me disait, et je le crus, que toutes les carrières honorables étaient fermées devant les pas de l’aristocratie, et tout naturellement, sans qu’on pût m’en faire un crime, je menai cette vie oisive et dissipée, que l’on appelle, je n’ai jamais su pourquoi, la vie élégante. Je n’ai point à m’arrêter sur ces années-là; elles ne porteraient point le poids d’une pensée. L’excuse de notre génération , ce fut l’absence de tout noble but offert à son ambition. Om'perd ses forces à ne s’en point servir. Cependant je commençai bientôt à
goûter la lie au fond de la coupe, et k trouver l’amertume avant l’ivresse.
Ce qu’on est convenu, dans le inonde , de nommer une grande passion, c’est-à-dire une grande folie, vint tout à coup changer la direction de ma vie. Je rencont rai une femme .
Il me sembla que je la cherchais depuis longtemps et que nous nous retrouvions. Elle parut m’aimer; je crus l’aimer moi-même. Déjà, plus d’une fois, j’avais fait l’épreuve de l’instabilité de mes sentiments; Je m’attachai donc à cette femme avec une ardeur de naufragé. Si je pouvais être sauvé de moi-même, c’est par elle que je devais letre ; du * moins je le pensais. Son amour fut quelque chose de puissant et de fort dans mon existence légère et dispersée. Cependant elle ne combla point le vide de mon âme ; peutêtre, pour me rendre la paix, m’eût-il fallu une tendresse plus douce et plus pure ! Enfin , que vous dirai-je? après quelques mois d’une liaison qui ne fut point sans charme, mais pourtant plus d’une fois troublée , le lien de nos cœurs se brisa dans une secousse orageuse, et je me sentis plus triste que jamais et plus seul !
Je vous l’ai déjà dit, monsieur, le nom de ma famille, et des préférences que je ne cachais point, me fermaient l’entrée des carrières publiques, et j’avoue que je n’avais point en moi assez d’énergie et de persévérance pour me créer, en dehors des rangs de la hiérarchie sociale acceptée, une de ces positions indépendantes, dans les. arts ou dans les lettres, comme quelques gentilshommes ont su les conquérir de nos jours. Peut-être faut-il pour cela avoir été élevé à une école plus rude.
J’avais çhi moins le triste avantage d’être maître de ma destinée. Je résolus de quitter la France, où rien ne m’attachait plus. Je voulais voyager et refaire avec les hommes l’éducation que j’avais si mal faite avec les livres. Où aller dans ce vaste monde? L’Angleterre est bien triste; j’étais trop Français pour aimer l’Allemagne ; les touristes ont rendu l’Italie banale : je la traversai en courant La
Grèce m’aurait plu.... saas les Grecs, J’y fis une station rapide, et je m’embarquai pour l’Asie. -
Je voulais visiter ce berceau des hommes et cette patrie des dieux, antique mère du monde, qui vit éclore toutes les civilisations, terre féconde et mortelle, où les parfums naissent à côté dos poisons ; terre voluptueuse et cruelle, qui inventa les raffinements les plus exquis du plaisir et des tortures; terre religieuse et sacrilège, qui tua un Dieu et créa des dieux; terre sublime, où l’argile devint homme, et dont l’histoire est. encore plus merveilleuse que les fables de ses conteurs. C’est vers elle toujours que se reportent la pensée et les yeux qui veulent se reposer sur quelque chose de beau, de grand et de poétique.
Je ne me défendis point, d’üne certaine émotion en l'abondant. J’y retrouvai la fraîcheur de mes impressions, et comme une seconde et plus vive jeunesse de tout mon être. A peine l’a-t-on, touchée que la nature tout entière s'empreint déjà des mollesses du monde oriental ; les collines ont des courbes plus assouplies ; les vallées, des ondulations plus gracieuses; le ciel, moins dur qu’en Afrique, se fond en plus de nuances, plus harmonieusement unies; les nuages eux-mêmes ont je ne sais quoi de léger, de lumineux et d’aérien.
Comme vous, je fis ces grands pèlerinages que nous faisons tous. Je vis les sublimes tristesses de Jérusalem, et je traversai ces rues de Sion qui mènent le deuil, pour parler comme la Bible; je m’agenouillai sur le grand tombeau; je bus au Cédron en passant; j’allai au Jourdain ; je revins de la mer Morte. J-’en rapportai mon cœur.
Le hasard, sous la forme d'un Anglais, m’emmena dans le Liban.
La beauté du Liban a été chantée par les- poètes, et ses grâces furent célébrées par les prophètes. Longtemps, il fournit à leur langue grandiose ses plüs nobles et ses plus touchantes images. Vous en-pouvez. juger maintenant : c’est une des plus riantes contrées de la terre. Mon compagnon
la traversa comme les Anglais traversent le monde : j’y restai. J’y vécus deux ans, plus heureux que je n’avais jamais été ; familier avec ses usages et m’accommodant à ses mœurs, j’allais d’un couvent à l’autre, tantôt dans un village et tantôt dans un désert ; aujourd’hui dans la vallée et demain sur la montagne ; rêvant aussi bien sous la tente nomade d’une caravane que dans le palais d’un émir. Je me sentais l’égal des plus fiers, et quand on n’a point à monter pour prendre son niveau aveo les uns, on ne craint pas de descendre pour se mettre à la- portée des autres. D’ailleurs, en cet Orient des patriarches, où toutes les races sont nobles, les plus pauvres gardent toujours une dignité sereine, et portent leurs aïeux sur leur visage.
Cependant la paix de la montagne fut troublée. Entre les diverses races qui l’habitent^. il n’y eut jamais que des alliances douteuses, imposées par la nécessité présente, et que chacun, au fond du cœur, se réserve le droit de rompre au gré de son caprice on de son intérêt. Sur cet étroit espace, qui a reçu tous les dons et toutes les faveurs du ciel, cinq ou six tribus ennemies semblent épier incessamment l’occasion de se nuire l’une à l’autre. Leur origine, leurs mœurs, leur politique, leur religion, les séparent, et, comme dans les irréconciliables rivalités des peuples antiques, feurs dieux mêmes sont ennemis.
Le lion d’Égypte, le fils de Méhémet, Ibrahim-Pacha, venait de se jeter sur la haute Syrie. La guerre marchait devant lui, ou plutôt la guerre était partout. Tandis que le pacha espérait conquérir, tour à tour, et les uns par les autres, Druses et Maronites, qu’il voulait également séduire par ses promesses, ceux-ci comptaient , avec son appui, s’affranchir d’ahorddu joug impatiemment porté-de Constantinople, puis, chasser l’envahisseur, et enfin dominer chacun son ennemi. Du reste, aucun plan de conduite, aucune tactique arrêtée; mais l’escarmouche partout où se rencontraient les partisans : k la porte des villes, à l’entrée des villages, au bordde? ruisseaux où les troupeaux vont boire, etjusque
LA VIERGE DU LtBAN. 23
dans les champs où les moissonneurs nouent en gerbes la richesse de l’année. » .
Pour un étranger, le séjour du Liban n’était plus sûr. Un autre l’eût quitté peut-être ; il ma sembla que je m’attachais encore davantage à lui par le danger. J’avais entendu en Vendée quelques coups de fusil qui ne m’avaient pas fait peur. La guerre est . dans mes instincts, et je sentais se réveiller en moi l’âme de ma race.
Mais j’avais le malheur de rester indifférent au milièu de ces champions, qui m'étaient tous également inconnus ; je me contentais de regarder et d'attendre.
Je demeurais alors dans la partie orientale du Liban, chez un cheikh assez riche, et qui tenait le milieu entre le paysan et l’émir. La maison d’Achmet était fortifiée comme le château féodal d’un baron du douzième siècle; et plus d’une fois, à travers les meurtrières, nous avions échangé des balles avec des maraudeurs nocturnes. Mais nous avions vite fait de nous remettre de ces alarmes, et nous reprenions bientôt notre existence simple, monotone et calme. Je trouvais je ne sais quel bonheur plein de charme à me sentir à mille lieues de Paris et à deux mille ans de la civilisation, tout près de la nature , et , pour ainsi dire , dans son sein. -, , ' • .
Achmet u’était pas un homme politique : c’était un propriétaire. Pour lui, le meilleur des gouvernements c’était celui qui réclamait le moins d’impôts. Quand il avait du miel dans ses ruches, des olives dans son plant, du blé dans ses sillons , il ne s’informait point si le sultan s’appelait Mahmoud ou Abdul-Medjid, et ne demandait jamais combien le pacha de Beyrouth avait de queues. Gomme il savait, par une expérience de trente années, que tous les progrès essayés dans le Liban, à diverses reprises, avaient invariablement abouti à une augmentation de taxe, il était devenu en vieillissant un conservateur inébranlable. Il faisait des vœux secrets pour l’affranchissement de son pays , mais il répétait assez volontiers que le sage ne risque jamais rien ;
2 k ■ LA VIERGE DU LIBAN.
et, comme il n’était pas certain d’obtenir ce qu’il désirait, il se dispensait de tout effort jugé d’avance inutile.
Moi-même alors j’ignorais trop les véritables intérêts du Liban pour combattre cette apathie. Je ne savais point assez ce que j’aurais mis h la place de ce qu’on aurait renversé. Mon hôte me -gagnait chaque jour davantage à ses maximes. Peu à peu j’en étais arrivé avec lui à regarder comme ennemis tous ceux qui approchaient de son petit domaine. Entre nous jamais nous ne parlions de la guerre, qui déjà nous entourait. Achmet gardait sa poudre pour les gazelles. Quand on s’était battu dans le voisinage , il courait à ses oliviers, déblayait ses fossés, relevait ses haies et menaçait d’enfermer son fils, Amin, un grand jeune homme de seize ans, qui regardait les fusils à la dérobée.
Un soir, en rentrant de la .chasse, nous trouvâmes deux hommes assis sur le seuil de notre porte. Tous deux portaient le costume des montagnards du Liban ; mais l’un avait le turban blanc des Druses, et l’autre le turban vert rayé d’or et de pourpre.des chrétiens maronites. Assis l’un près de l’autre, les deux hommes causaient ensemble.
Achmet, à leur vue, ftonça le sourcil. Pour qui connaissait l’air de son visage, il était visiblement contrarié. Mais il passa deux fois la main sur sa barbe, et cela lui suffit pour reprendre son calme impénétrable.
A son approche les deux hommes se levèrent : le Maronite toucha de sa main droite la main gauche du cheikh ; le Druse, au contraire, mit une main sur l’épaule d’Achmetet lui effleura l’épaüle de sa tête baissée.
Achmet les connaissait tous deux, car en leur rendant le salut il appela chacun par son nom.
« Les hôtes que le ciel m'envoie sont bénis, dit-il en leur montrant la porte. Entrez chez moi, reposez-vous et mangez. Puis vous me direz quel dessein ou quel hasard vous rassemble, toi , Yousouf, qui adores le fils de Marie, et toi, Zebdani, qui .jures par Hackem, prophète, roi et dieu ! -
-ri Ce n’est pas le hasard, dit^ en entrant dans la cour du cheikh-, celui qu’Achmet avait appelé Zebdanr. Yousouf.et moi, nous demeurons chacun Sur les confins de nos tribus.
Nous nous sommes longtemps regardés sans nous parler ; mais en nous 'connaissant nous sommes devenus amis, et nous venons d’un commun accord causer avec toi des affaires duLibafi.... ,
, — Vous avez pris une peine bien inutile, dit Achmet en * remettant sou long fusil aux mains d’ün serviteur.... Que puis-je vous dire? Les affaires du Liban ! Depuis quand le Liban a— t-il des affaires? Coupez vos orges, mes amis, rentrez Vos olives et dévidez vos soies! Le Liban fera bien ses affaires tout seul .... *
— Tu n’entends donc pas le canoü de Saint-Jean d’Acre!
s’écria Zebdani.... , ... ; - -
— J’entends mon ventre qui crie famine, répliqua le
cheikh en faisant asseoir ses hôtes et en s’esseyant luimême devant un plat de mouton au pilaw.: .
— Tu ne dis pas ta pensée, AcIimeV continua Zebdani,
en lui touchant le bras et la main. Tu- sais que le fils de Méhémet, Ibrahim, le pacha d’Égypte, s’est jeté sur la terre des Roses *. La guerre rôde en ce moment sur nos confins.... elle nous, étreint, elle nous embrasse.,., elle va nous dévorer ! .
— Les chevahx maughrabins 1 n’ont pas d’ailes pour
monter jusqu’à mes rochers, quand j’aurai coupé la route, dit Achmet, qui se fortifiait dans son. égoïsme
— Tu te perdras toi-méme en perdant les autres, s’écria
Zebdani. .
— Laissons les autres et ne songeons qu’à nous, fit Achmet avec un mouvement visible d’impatience.
— Et voilà comme on trahit involontairement les meilleures causes ! dit Zebdani avec une tristesse qui n’était pas
* J. Gulistan, terre des roses, tel est le nom oriental de la Syrie.