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Le pardon que demande l’ennemi en se rendant

• Quand l’aütre troupe eut disparu, non pas sans que les femmes se fussent plus d’une fois retournées pour envoyer leurs adieux à Mirane, de la voix, du regard et du geste, nos Maronites prirent aussi congé de nous, et, une fois encore, Mirane et moi nous nous trouvâmes seuls.

Peut-être avions-nous trop de choses à nous dire pour pouvoir parler ! Les mots ne nous vinrent pas tout d’abord, et nous demeurâmes un moment silencieux. N’y a-t-il point dans la vie de ces instants où tout un monde de pensées se presse dans notre âme, et où nous n’avons pour les exprimer que l’étreinte de deux mains émues, que le regard de deux yeux humides? J’aimais Mirane, je l’aimais de toute la force et de toute l’ardeur d’un cœur qui s’était retrouvé, épuré, rajeuni près d’elle ; cet amour, qui avait grandi en moi de jour en jour depuis le premier instant où je l’avais vue, qui s’était exalté dans les périls héroïquement partagés avec elle, la séparation en avait fait une douleur poignante, le revoir en faisait une ivresse profonde.... et devant elle, elle! adorée comme jamais femme ne le fut par un homme, je ne trouva^ plus de paroles pour

lui dire mon cœur Ah ! sans doute il fallait la prendre

dans mes bras, la serrer sur ma poitrine , et toux deux échanger nos âmes dans un baiser ... Mais je craignis d’elfrayer cette pudeur farouche.... puis je venais de sauver Mirane, et je ne voulais rien ravir aux entraînements généreux de sa reconnaissance. Il ne faut rien demander à la femme qui nous doit trop. Je contins violemment le flot débordant d’émotions qui gonflait mon cœur. Mais elle, si pure quelle ne pouvait même soupçonner ce qui se passait

dans mon âme troublée, s’inclinant devant moi , prit ma main et, si vivement que je ne pus l’en empêcher, la porta à ses lèvres.

Les lèvres d’une femme sur la main d’un homme I ineffable baiser ! chaste caresse de l’amour passionné, qui veut offrir h l’amant, quand c’est une femme d’Europe qui la donne, l’hommage touchant d’une adoration complète! c’est la reine qui se fait votre esclave pour une heure, et je plains celui qu’elle ne remue pas jusqu’au plus profond de son âme. En Orient, où la femme n’est jamais reine, elle peut, sans étonner personne, prodiguer les témoignages les plus humbles de sa tendresse, sans réveiller l’idée d’une volontaire abdication de sou rang. Mirane ellemême, devant moi, avait plus d’une fois baisé la main des émirs. Et pourtant, en ce moment presque solennel, sa beauté, son émotion, ma jeunesse et mon cœur, tout me troubla !

Avec cette candeur ingénue, et dont l’innocence même était la force : « Je vous dois maintenant plus que la vie, me dit-elle en gardant ma main ; je vous dois la liberté... . je vous dois tout! Gomment m’acquitter jamais?

— En oubliant, lui dis-je, que vous me devez.... ou que vous croyez me devoir.

— Oh ! jamais ! répondit-elle avec feu ; non, jamais ! Je suis trop loyale pour le vouloir, et je sens que, même le voulant, je ne le pourrais pas ! Mais comment donc avezvous retrouvé ma trace ? *

Je tirai le morceau de son écharpe que je portais dans ma poitrine. Elle le reconnut.

« Donnez ! » me dit-elle en rougissant, et elle fit un geste pour le reprendre. .

Je ne répondis rien, mais je la regardai en lui tendant l’écharpe....

« Eh bien, non, dit-elle en détournant la tête et en repoussant doucement ma main; vous l’avez assez chèrement achetée. ... gardez-la!

« Dans cette terrible nuit, reprit-elle, Djébel-Aga pénétra jusqu’à moi. Je frémis en voyant dans ses yeux je ne sais quel feu sinistre ; il voulut m’entraîner, je tirai mon poignard et menaçai de me tuer s’il tentait la moindre violence. Eut-il pitié? eut-il peur? Je ne sais ; inais il passa bientôt de l’emportement à la prière, me parla de ses trésors, de ses perles et de ses rubis, de sa puissance et de son amour, que sais-je encore ? et enfin offrit de m’épouser. Je restais devant lui, debout, les bras croisés sur ma poitrine , muette et farouche. « G’egt bien! reprit-il « en sortant, d’un air méchant et dur, je n’ai pas le temps « de m’occuper aujourd’hui de bagatelles.... Adieu! nous « nous reverrons au désert, mais je te préviens que tu « n’es pas la première tigresse dont j’aurai fait une « gazelle !»

« Il donna des ordres au chef des eunuques, et l’on commença de tout disposer aussitôt pour le départ. Ma douleur fut grande, presque désespérée : je me jetai la face contre terre, et je pleurai toutes mes larmes !

« Fatma et Maleïkoum, deux de mes compagnes, essayaient en vain de me consoler; jë ne pus que leur cacher le nom que je mêlais à mes sanglots ! poursuivit Mirane en me souriant à travers ses pleurs ! Enfin, Fatma sut par un des esclaves que nous prendrions la route des Cèdres.... Elle me le dit. Je croyais,— j’espérais,— Fabien, que vous me chercheriez ; vous voyez, mon ami, que j’ai compté sur votre douleur et sur votre affection ; vous me pardonnez cette présomption, n’est-ce pas? puisque vous l’avez justifiée ! Je traçai donc sur un morceau de mon écharpe ces quelques mots, avec une épingle trempée dans mon sang. . . . Vous les avez lus, et je suis sauvée.... »

Mirane, en parlant ainsi, se rapprocha de moi, avec la grâce timide de l’oiseau familier qu’un étranger effraye et qui se réfugie près de son maître ; elle regarda de tous côtés, comme pour voir si on ne la poursuivait point encore.

« Nos préparatifs furent bientôt faits, continua-t-elle, et une heure avant l’aube on nous fit sortir du camp.

« Les hommes de garde étaient prévenus ; il n’y. eut point d’alerte, et personne ne bougea. Seul, mon grand sloughi 1 , mon pauvre Il-Dérim, enfermé avec les meutes de Djébel, poussa un hurlement plaintif.

« L’obscurité m’empêchait de voir la route que nous suivions. Les dernières paroles de l’aga résonnaient encore à mon oreille. Déjà je voyais se dérouler devant moi les profondeurs du désert, qui devaient m’engloutir. Je me sentais perdue pour tous, pour les miens, pour vous, pour moi-même !

« Fatma, qui avait entendu les dernières instructions de Djébel, vint bientôt m’apprendre que nous n’irions point jusqu'aux Cèdres, parce qu’il craignait pour nous un trop long séjour sur la terre des Maronites , mais que nous inclinerions vers le nord-est pour gagner Palmyre,' en évitant Damas.

« Sans doute, à cette nouvelle, tout courage eût dû m’abandonner ! Mais , la première violence de la douleur une fois calmée, je me rattachai à l’espoir avec une invincible force ; il me semblait qu’après tant de périls partagés, tant d’épreuves traversées ensemble, nous devions finir par nous rejoindre...

— Oui, Mirane! nous rejoindre pour ne plus nous quitter, dis-je en prenant sa main, qu’elle ne me retira pas.

— Mon but désormais, continua-t-elle, ce fut de marcher assez lentement pour vous donner le temps d’arriver jusqu’à nous. Comment pouviez-vous venir? Je ne le savais pas. Mais quelque chose me disait : Il viendra!'

— Vous aviez raison, Mirane, et ce quelque chose, comme vous dites, c’était votre cœur qui vous répondait du mien.

Peut-être bien ! fit-elle, avec le sourire d’un ange heu-

L Sorte de lévrier.

reux. Mais je ne sais plus où j’en étais : vous me troublez, seigneur!

* — Vous étiez loin de moi, lui dis-je, et sur la roufe du désert !

— Le malin môme du départ , reprit -elle , à l’heure de la première halte, je m’étonnais déjà de ne point vous voir arriver... comme si la chose eut été possible!... Je me fis malade ; je prétendis que je ne pouvais plus tenir sur mon cheval, et je gagnai deux heures. C’était bien quelque chose ! Mais l’eunuque s’impatienta, prit de l’ombrage, et me dit que, si je ne pouvais rester en selle, il allait me faire lier sur un chameau.

— Pauvre chère créature ! - , -

— Ne me plaignez pas mon ami.... la peine est oubliée, et il ne me reste de tout cela qu’un souvenir qui m’est bon. . . . Il fallut donc repartir LFatma, celle à qui je m’étais confiée....

— Tout h fait?

— Oh ! tout à fait, non! mais un peu ; Fatma fut pour moi d’une bonté parfaite. À la halte suivante , quelque temps après que nous fûmes repartis, elle prétendit avoir laissé près de la fontaine un bracelet d’émeraudes que Djébel lui avait donné récemment. Djébel est avare, et, quand il donne à ses femmes , on sait que c’est seulement comme s’il leur prêtait. Il tient à ses bijoux ; il fallut donc chercher celui-là» Il se retrouva, au -bout d’un certain temps.... dans la poche de Fatma.,

« L’eunuque pestait et jurait par tous les poils de la barbe du Prophète qu’il ne nous laisserait maintenant nous arrêter sous aucun prétexte.

« Le soir vint. Je n’entendais plus parler de vous. Oh ! l’heure du soir est mauvaise à ceux qui souffrent ! Je m’assis à terre, je mis ma tête dans mes mains et je pleurai ! »

La pauvre jeune fille était si émue encore qu’à ce souvenir une larme monta de son cœur à ses yeux, brilla comme une perle suspendue un moment entre ses cils

blonds, et, coulant sur sa joue, roula jusqu’au bord de ses lèvres. Ohl que n’aurais-je pas donné pour la boire sur sa bouche !

« Enfin, reprit Mirane en l’essuyant du revers de sa main, je passai toute cette nuit dans la douleur, regardant les ténèbres, écoutant le silence, vous demandant à Dieu....

— Hélas ! j’avais perdu vos traces !

— Quand arriva le matin, reprit-elle, je n’avais plus une larme dans les yeux. Et cependant j’étais près de la consolation ! N’est-ce pas ce jour-là que vous deviez venir?

« Au moment où j’allais monter à cheval, je sentis deux pattes familières se poser un peu lourdement sur mes épaules; un souffle caressant passa sur mon cou ...Je me retournai : un long hurlement, à la fois plaintif et doux, se fit entendre; c’était Il-Dérim, mon. brave chien, qui avait rompu sa chaîne, retrouvé ma trace, et qui maintenant m’accablait de ses caresses. Il fait bon d’être aimé, n’est-ce pas? ne fut-ce que d’un chien! »

Il-Dérim, en entendant prononcer son nom, se leva des pieds de sa maîtresse, rampa contre ses jambes, et posa contre les genoux de la jeune fille son fin museau et sa tête argentée ; Mirane passa la main sur ses oreilles pointues et sur ses yeux , dont la prunelle étincelait des lueurs d’une intelligente tendresse ; le sloughi , content de ces caresses, se recoucha bientôt à ses pieds paisiblement.

« Ce pauvre chien me rendit mon courage, continua Mirane; je crus qu’il vous précédait, et de minute en minute j 'espérai vous revoir, espoir toujours trompé et renaissant toujours ! L’eunuque voulut renvoyer Il-Dérim ; mais voyant que, malgré ses menaces et ses coups, il s’obstinait à me suivre, il en dut prendre son parti pour ne point trop m’exaspérer. Avec Il-Dérim je me crus déjà moins seule.

« Une heure plus tard je vous voyais ! j’étais sauvée ! ... Et maintenant, je n’ai plus rien à vous raconter : vous savez tout.... Je me trompe! vous ne saurez jamais quelle profonde reconnaissance m’inspire votre dévouement....

mais sachez, du reste, que vous ne m’avez pas surprise.... vous ne pouviez pas me surprendre : car avec vous je m’attends d’avance à tout ce qu’il y a de grand , de bon et de généreux. Mais qu’allons-nous devenir maintenant !

— Maintenant , lui répondis-je , nous allons demander l’hospitalité aux Cèdres; demain nous gagnerons Éden, où vous serez en sûreté 'Chez des amis.

— Partons! fit- elle gaiement; il me semble à présent que j’irais jusqu'au bout du monde !

— Ne craignez-vous pas, lui dis-je, que je ne- vous prenne au mot? Je vous préviens que j’ai envie de vous mener très-loin....

— Commandez, mon seigneur ! la femme doit obéir !

— Je n’aime pas trop l’obéissance, lui dis-je en riant à mon tour.

— JEt moi, reprit-elle, je commence à m’y accoutumer. Sommes-nous encore loin ?

— Non , et je le regrette, car il me semble que je voudrais arrêter le temps....

— Ah! reprit-elle en posant sa main sur la mienne, vous avez raison , et je sens comme vous que c’est maintenant une heure bénie ! »

Les étoiles commençaient k s’allumer au ciel comme les flambeaux de la nuit ; la lune se levait derrière le Liban ; bientôt son disque entier nous apparut au-dessus des grands arbres. La scène, autour de nous, était d’une beauté inouïe et d’une sérénité inexprimable. La lumière des Champs- Élysées, où les poètes ont placé les âmes bienheureuses et bien aimantes , n’avait ni des nuances plus tendres ni un plus doux éclat. On eût dit une gamme chromatique de couleurs vives et pourtant harmonieuses , défiant également le pinceau et la parole : le vert, le bleu, le violet, opposaient çà et là leurs contrastes vifs, et, en d’autres places, s’adoucissant par des transitions insensibles, se dégradaient en demi-teintes suaves. Le ciel, au zénith , était du bleu clair des turquoises ; par places, de petites vapeurs

légères ressemblaient à des bouquets de roses et de lilas , négligemment jetés sur un tapis d’azur ; à la limite lointaine de l’horizon flottaient de grands nuages d’un gris argenté ; la lune montait toujours, charmanjte ^ans sa pâleur nacrée et sa lueur de perle fine. Les paysans, sur leurs terrasses cachées dans les arbres, se répondaient d’un toit à l’autre, en jouant sur leurs flûtes aiguës des airs tristes, qu’interrompait la voix stridente des sauterelles.

Comme si chacun de nous se fût pieusement recueilli dans ses pensées les plus intimes , nous marchâmes quelques instants en silence, jusqu’à ce que nous atteignîmes les dernières cimes.

Bientôt, dans le lointain, nous aperçûmes un miroitement bleu , qui , suivant les caprices du terrain , paraissait et disparaissait tour à tour. On eût dit un éclat humide, une pointe de rayon renvoyée en -éclairs brisés, des étincelles mouillées. ...

C’était la Méditerranée, toute brillante sous les blanches lueurs de la lune.

Je ne saurais dire avec quelle épietion je découvris cette mer, dont les flots lointains avaient baigné la France.

Je m’arrêtai un instant pour la contempler, dilatant ma poitrine, comme si se's brises fraîches eussent pu arriver jusqu’à moi...

« Vous regrettez la patrie? me dit Mirane qui se tenait à quelques pas en arrière.

— Je ne la regrette pas, lui répondis-je, mais je pense à elle !

— Vous la reverrez bientôt! poursuivit-elle d’une voix où je crus noter un accent de tristesse.

— Mirane, lui dis-je en prenant sa main, je ne la reverrai jamais seul !

— Voici les Cèdres! » me dit-elle sans me répondre autrement , en m’indiquant un point d’un vert sombre qui se détachait assez vivement sur les crêtes blanchâtres de la montagne.

Un étroit sentier, qui s’en allait serpentant entre les roches granitiques, nous y amena bientôt.

Quand on approche , on est frappé du grand air de ces vieux rois de la solitude , patriarches du désert et contemporains du monde.

Il ne faut rien exagérer cependant.

La forêt, puisqu’on lui donne ce nom, la forêt se compose d’une centaine d’arbres ; trente sont beaux , huit ou dix sont superbes. Us ne valent peut-être pas les arbres géants du nouveau monde ; mais ce sont les plus beaux que l’on rencontre dans notre hémisphère. On mesure des troncs de quarante pieds de circonférence ; la forme de ces arbres est souvent bizarre et leur direction capricieuse, mais on contemple avec respect leur tronc robuste et séculaire.

Une sorte d’ermite chrétien, qui porte le manteau bleu et la barrette carrée des prêtrés maronites, a été commis à la garde des cèdres.

Au bruit que faisaient nos chevaux, dont le sabot rompait, avec un craquement sec et pétillant, les branches mortes tombées à terre, l’ermite sortit de sa baume, cachée entre les arbres, et vint à nous, tenant le bâton blanc d’une main, et de l’autre caressant sa longue barbe noire. Il nous offrit avec empressement l’hospitalité de son humble cellule.

« La chère est maigre, nous dit-il d’une voix dolente; cependant vous auriez pu être plus malheureux.

— Père, nous ne pouvons pas être malheureux ! » dit Mirane avec un sourire qui m’ouvrait le ciel.

L’ermite ne comprit pas.

« C’est aujourd’hui, reprit-il, queles bonnes âmes d’Éden ont renouvelé ma petite provision. Vous aurez du pain frais, des fruits, des œufs et ma dernière bouteille de vin du Liban, gardée depuis longtemps pour des hôtes illustres !

— Merci ! merci ! dit Mirane ; mais sois sûr que tout cela c’est bien trop pour nous!

— On n’a jamais trop ! murmura le solitaire.... Heureux ceux qui ont assez ! »

Il nous précéda dans son ermitage, dont la simplicité n’était pas sans une certaine grâce rustique; nous vivions assez mal depuis quelques jours, et nous ne fûmes point insensibles aux innocentes douceurs d’un repas tolérable, assaisonné de joie. Mirane elle-même trempa ses lèvres au gobelet de' corne rempli de ce vin généreux, à qui sa teinte fauve et rutilante a fait donner le nom de vin (for. J’en fis rasade, et le bon ermite ne dédaigna pas de me tenir tête ; puis il prit la torche de résine fichée au mur, et, en guise de dessert, nous offrit une promenade aux flambeaux parmi les cèdres.

La flamme vacillante jetait tout alentour des reflets rougeâtres d’incendie, et, selon que le vent l’agitait, de grandes lueurs couraient le long de l’écorce rugueuse, ou bien les ombres portées s’allongeaient démesurément dans les éclaircies.

Rembrandt, dans ses tableaux magiques, n’a pas mêlé d’une main plus puissante l’ombre et la lumière.

Tout à coup, l’ermite pointa sa torche à hauteur d’appui et nous fit voir, sur un des plus beaux cèdres, un nom gravé à un pouce de profondeur dans l’aubier mis h nu. .

« Lisez L» me dit Mirane en mettant le doigt sur chacune des lettres l’une après l’autre.

J’épelai le nom de julia *.

« C’est un nom français, me demanda Mirane, et un nom de femme?

— Oui, lui répondis-je, c’est un des plus doux et tout à

1. Quand Mlle de Lamartine, quelque temps avant de mourir, visita le Liban, un des amis de son père grava dans l’écorce profonde d’un cèdrl son nom que l’Orient ne devait plus oublier. Quelques années plus tard, nous visitions la montagne à notre tour; la première chose que le guide nous fît voir, ce fut le nom de la jeune fille, que la poésie pleurait encore, inscrit sur le vieux tronc d’un contemporain de Salomon. Les Méditations et le Cantique des cantiques sont rapprochés par un nom de femme sur un cèdre du Liban.

la fois des plus illustres noms de ma patrie; «elle qui le portait était née pour être heureuse ; elle grandissait près d’un homme dont la voix enchantait la France, et dont toute femme eût été fière d’être la mère, l’épouse ou la fille ; sa mère à elle lui avait donné la fortune, son père la gloire sans tache : tous deux la heauté. Aussi les plus nobles et les plus fiers briguaient son alliance : reine sans couronne, elle eût fait un sceptre de l'éventail, ses désirs eussent été des ordres, et elle eût bientôt compté autant de courtisans que son père avait d’amis.

— C’est trop! dit Mirane; je ne demandais pas tant, ajotita-t-elle, quand je faisais des vœux. Je ne voulais pour nous que l’égalité dans la soumission, la liberté dans la préférence et la dignité dans l’amour. Et S ce prix, je ne serais jamais sortie de la maison étroite où l’Orient nous enferme, mais qui abrite si bien, après tout, les plus divines de nos joies.

— C’est l’ombre du harem qui s’étend encore sur votre front! lui répondis-je.... Mais un jour, Mirane, quand vous aurez davantage, vous désirerez plus. Un jour vous connaîtrez la femme telle que la civilisation chrétienne nous l’a faite. Et vous serez certte femme, égale à tous les > devoirs, et supérieure à toutes les fortunes, doublant le prix de sa préférence par l’indépendance de son choix, et ennoblissant la vertu même par la liberté qu’elle a de n’être point vertueuse. Avant le mariage, couronnée de grâces, amour des siens, orgueil et joie de la famille; après le mariage, inspiration, conseil et soutien de l’homme, adoucissant par sa présènce setile l’âpreté de nos contentions' et de nos luttes, et sanctifiant nos mœurs douteuses, comme si rien d’impur ne pouvait subsister devant la lumière de ses yeux. Elle n’est pas voilée comme etf Orient, mais le monde voit son visage, l’admire et le respecte ! Libre, elle sort parfois sans qu’un mari ombrageux cherche à savoir où elle va.,., mais les pauvres le savent et lui répondent d’elle.

— Je vous entends, dit. Mirane, et pourtant il me semble ^que je ne vous comprends pas bien.... C’est ainsi cependant que parlaient autrefois les religieuses de Beyrouth. Je crois faire un rêve, continua-t-elle, en passant sa main sur ses yeux.

— Vous pouvez vous réveiller, lui dis-je ; ce rêve, si vous le voulez, deviendra bientôt une réalité 1 »

Elle me regarda en rougissant.

Je pris sa main, et, l’entraînant hors de l’enceinte des Cèdres, je la fis asseoir sur un quartier de rocher qui do minait la montagne ; moi-même je m’assis à ses pieds, en tenant toujours sa main dans la mienne. Un de ces violents orages si fréquents au Liban venait d’éclater dans la profondeur des gorges béantes sous nos pieds. De gros nuages nous les dérobaient à demi ; mais de fréquents éclairs couraient en zigzags de feu dans leur blanche épaisseur, et d’échos en échos le tonnerre se répercutait par éclats. Autour de nous l’atmosphère gardait sa pure sérénité, et les étoiles radieuses brillaient là-haut sur nos têtes. ,

Je sentais que l’heure était solennelle et décisive dans notre vie à tous deux.

« Mirane, lui dis-je tout à coup, vous savez que je vous aime ! »

.Elle ne répondit rien, mais elle serra ma main doucement.

« Mon amour, repris-je alors, n’est point le caprice d’un jour, la fantaisie d’une heure; c’est un sentiment sérieux et profond, qui s’est lentement formé de tout ce qu’il y a de meilleur en moi. Mirane, c’est ma vie que je vous offre; c’est votre vie que je vous demande ! »

Le sein virginal se gonfla, le cœur battit dans la poitrine soulevée ; puis Mirane fixa sur moi ses grands yeux pleins de flammes humides.

« Il y a un mois, lui dis-je, je ne vous aurais point parlé comme je le fais, vous aviez d’autres pensées, d'autres

préoccupations, d’autres devoirs peut-être : vous savez, Mirane, si je les ai respéctés ! Tant que la cause du Liban a été la vôtre, tant que vous avez pu espérer de lui rendre un jour son indépendance et sa liberté, je n’ai eu qu’un but : c’était de partager vos dangers, si je ne pouvais partager vos illusions. Mais aujourd’hui, Mirane, ces illusions ne vous sont peut-être pas plus permises qu'à moi-même. L’heure de la liberté ne sonne pas deux fois en un siècle pour un peuple esclave ! Le Liban n ; a pas voulu de la sienne, la faute n’est point à vous. Vous lui avez offert plus qu’il ne demandait, et il n’eût vraiment su que faire de vos dons.

« Je ne vous dirai point, Mirane, que votre place n’est pas ici : votre place est partout ! Mais, croyez-moi, je connais les hommes : ils deviennent facilement ingrats dès que la reconnaissance les importune 1 Et puis, vous avez beau faire, vous êtes en dehors de leurs mœurs; vous avez violé leurs usages; ils oublieront que ce fut pour les servir.... Ils vous reprocheront jusqu’à votre dévouement à leur cause, dès qu’ils verront ce dévouement inutile. Que ferez-vous maintenant, et que deviendrez-vous ? où irez-vous?... Chez les Druses?... Ils.se souviendront que vous avez vécu deux mois près d’un chrétien.... Adorerezvous Hackem l’imposteur, vous qui connaissez Jésus!... Resterez-vous chez les Maronites?... Mais quel ennui vous attend dans l’Orient désert!..., Quand vous épouseriez le fils de l’émir, remplirait-il jamais les secrets désirs de votre âme?... Ah ! Mirane, je la devine, cette âme charmante : elle est plus grande que vos montagnes ! et ce n’est pas l’amour d’un prince du Liban qui la pourra jamàis remplir.... La fortune s’est trompée en vous faisant naître sur cette terre où la femme est esclave ; venez dans, le pays où elle est reine ! »

Elle me regarda sans me répondre encore; sa main, que javais gardée, tour à tour me brûlait et me glaçait; ses lèvres frémissaient ; elle était devenue toute pâle, et il

était facile de deviner en elle une lutte violente de sentiments contraires.

Je me laissai glisser à ses genoux, en tenant toujours ses mains, que je pressai contre ma poitrine.

« Mirane, lui dis-je, si je ne puis vous convaincre en vous parlant de vous-même, laissez-moi vous toucher en vous parlant de moi.... Chère, chère Mirane, je vous aime, je vous aime ardemment! Votre premier regard m’a pris l’âme ; j’ai senti, malgré moi, que mon cœur alhut à vous. Et depuis, j’ai combattu, j’ai souffert, j’ai lutté.... Je me suis tu.... Mais aujourd’hui, Mirane, mon secret est plus fort que moi ; il m’échappe ; et dussé-je me perdre en vous l’avouant, Mirane! il faut que vous le sachiez, je ne .puis plus vivre sans vous. »

Je mis ses mains sur mes yeux ; ces belles mains, je les couvris de baisers, qu’elles semblaient rendre à mes lèvres.... Tout à eoup, la regardant fixement :

« Mais parle donc, lui dis-je; car ton silence me fait mourir! *

Je sentis une larme brûlante tomber sur mon front; elle dégagea ses mains, tira son anneau, et le passa à mon doigt sans rien dire.'

Je me relevai d’un bond, je la pris dans mes bras, je l’étreignis contre mon cœur.... Elle ne chercha point à se dégager, mais sa tête ploya et vint s’appuyer sur mon épaule ; je passai mon bras autour de son cou, et, la serrant contre moi, cette tête charmante, je mis sur son front le plus chaste, mais le plus ardent baiser. Ineffables délices du jeune et pur amour, que de fois, depuis, avezvous troublé ma prière !

Quand Mirane releva la tête, son visage était tout baigné de larmes.

Et comme je regardais ces larmes : « Ne crains rien! me dit-elle tout bas ; ce sont des larmes de bonheur. »

Ici le moine s’arrêta, comme s’il n’eût pu porter davantage le poids de ses souvenirs. Il entr’ouvrit sa robe et

tira de son cou un petit ruban de soie, auquel était stispendu l’anneau de Mirane.

« Cét anneau, me dit-il,; que les règles du couvent ne me permettraient pas de porter à mon doigt, il est toujours resté sur ma poitrine et il ne me quittera point, même dans la mort. »

Ce n’était point un bijou, c’était une très-modeste bague en ébène doublé, d’or. L’or avait pâli; mais l’ébène, lustré par le frottemeift, jetait ses vifs reflets comme des lueurs noires. Il y avait je ne. sais quoi qui vous remuait à l’aspect de cet anneau, véritable symbole d’un amour austère, incorruptible et pur.... mais qui avait aussi des malheurs dans sa destinée.... • • - ■

« Je passai l’anneau de Mirane à mon doigt, reprit Fabien, et nous nous relevâmes tous deux pour rentrer à l’ermitage.

— Qu’est devenue, Julia? me demanda Mirane, quand nous passâmes devant le cèdre où nous avions lu son nom.

— Je ne sais! » lui répondis-je, ne voulant point jeter l’ombre de cette mélancolique histoire sur la première heure de notre amour.

L’ermite, chez qui plus d’une fois les voyageurs chrétiens sont allés demander l’hospitalité d’une nuit, est plus confortablement logé que ne. le sont d’ordinaire les dévots personnages de son espèce : il put offrir une petite chambre k Mirane, et pour nous deux il étendit devant le feu un Ht d’herbes sèches, qui nous fit un coucher délicieux.

J’avoue pourtant que je ne dormis guère cette nuit-lk, et que tous mes rêves furent des rêves éveillés.

L’avenir, en souriant, ouvrait devant moi des perspectives enchantées. Après tant de désillusions et de recherches vaines, je trouvais enfin la femme telle que ma jeunesse l’avait si ardemment désirée : belle, généreuse, naïve et enthousiaste! une nature exquise et délicate, que la ci-

vilisation n’avait encore ni altérée ni faussée, en qui tout était noble et pur. Bonheur sans égal ! La femme que j’épousais répondait si bien à tous les secrets désirs de mon âme, qu’elle me semhlait la seule au monde que désormais je pusse aimer. Ce qu’il y a d’étrange en Mirane devenait à mes yeux comme un charme de plus, et le romanesque de sa vie, qui m’aurait détourné d’une autre, ne faisait que m’attirer à elle plus violemment. La raison même était d’accord avec la passion; j’aimais Mirane pour le bien qu'elle avait fait en moi. Elle avait donné un but à ma vie ; elle m’avait un moment ramené à l’action pour laquelle l’homme est fait; près d’elle, j’avais en quelque sorte retrempé ma jeunesse dans ce dévouement chevaleresque à une cause perdue.... mais qui n’en était pas moins une juste cause.... Les antiques défaillances, les doutes amers, les désespérances de mon cœur, tout cela disparaissait ! Sous les yeux de Mirane, je renaissais. Elle créait en moi un homme nouveau. C’est à ces signes que l'on reconnaît les amours bénis !

Que je serais fier de la ramener en France! Avec elle, le retour serait om triomphe I Quelle joie de présenter à mes amis cette belle conquête, de l’initier elle-même peu à peu à notre vie, et de donner enfin toute leur satisfaction à ses instincts supérieurs si longtemps comprimés ! Je pensais à une belle fleur sauvage, éclat et parfum ! elle est née sur la montagne ; elle a grandi dans le vent et sous le soleil ; elle n’attend plus que la culture d’une main habile pour devenir la joie du jardin et la fête de tous les yeux!

Dès le matin du lendemain, nous nous mîmes en route, Mirane et moi, pour $den, qui n’est plus qu’à quelques heures des Cèdres. ,

Je vous l’ai déjà dit : toute cette vie aventureuse avec elle, toutes ces courses errantes dans la solitude et la liberté, avaient été pour moi la source d’un indicible bonheur. Mais cette liberté même et cette solitude n’avaient pas toujours été sans quelque gêne : il y avait toujours eu, de sa part, un peu de contrainte ; de la mienne, beaucoup de réserve : il n’en pouvait être autrement dans la situation où nous étions placés vis-à-vis l’un de l’autre.

Maintenant, au contraire, la confiance qui était au fond de nos ânjes- pouvait s’épancher dans nos paroles : tous deux nous avions le calme dans la joie, et la sérénité dans le bonheur. Également, heureux, pareillement fiers l’un de L’autre, nous marchions comme deux fiancés, la main dans la main, devant le soleil et sous l’œil de Dieu.

Entre Éden et les Cèdres, la route est charmante. Ailleurs le Liban peut avoir plus de grandeur et de majesté ; nulle part il n’a des grâces plus souriantes : jamais idylle pastorale ne fut mieux faite pour servir de cadre au bonheur.

Le village d’Eden, auquel ées habitants ont donné par reconnaissance ce nom poétique, comme pour rappeler les

plus doux souvenirs du monde, alors que la terre était jeune, l’homme beau, la femme pure, et que le premier couple, éperdu d’amour, se promenait dans ce premier Eden que la Bible appelle aussi un paradis de volupté, le village d’Eden, une des principales résidences <les Maronites, est sw tué au fond de la vallée; on ne le voit pas d’abord, parce que ses maisons blanches, comme un nid sous la feuillée, se cachent sous les grands arbres qui l’entourent. Mais, depuis son sommet jusqu’à sa base, la montagne alentour s’incline par des rampes infiniment douces, couvertes des cultures les plus fiches et les pins variés. La moindre parcelle d’humus est recueillie avec un soin jaloux par des mains qui en comprennent tout le prix. Aux endroits où la pente est plus rapide, on l’amoncelle en terrasses, soutenues par de grandes assises de pierre qui, de loin, semblent superposer leurs étages élégants. Ces terrasses, om- 'bragéesde palmiers, de mûriers en fleur, de figuiers couverts de leurs fruits, et dont les grandes vignes laissent retomber leurs pampres en festons éclatants, suivent la disposition du sol, s’élèvent avec les rochers, s’abaissent dans les précipices, et, par leurs formes capricieuses et par leurs teintes bizarres, donnent à la montagne entière je ne sais quel aspect de décoration théâtrale grandiose.

Nous marchions lentement, pour ne rien perdre de ce spectacle. La nature est si bonne à contempler, quand on a la paix dans Taine et l’amour dans le cœur!

« Nous enverrons prévenir l’émir, dis-je à ma chère Mirane, et nous nous marierons à Éden.

— Comme tu veux 1 me répondit-elle ; maintenant, c’est toi le maître.... je t’ai remis ma vie; à présent, tu es mon père et ma mère ! »

Nous venions de tourner la dernière rampe : nous étions à l’entrée de la vallée.

Les marronniers, les térébinthes et les noyers d’Éden, nous apparaissaient très-distinctement à l’autre extrémité de la vallée, au milieu des maisons. Au-dessus d’eux tous, un

vieux cèdre , roi des arbres, élevait sa tête majestueuse comme une pyramide de verdure.

« Tu vois ce cèdre ! me dit Mirane ; on dit qu’il a été planté par le roi de Tyr, Hiram, l’ami de Salomon. II s’élève au milieu du village d’Éden, à la porte même de l'église. Quand ma mère, jeune et belle, mit sa main dans la main d’un Druse, c’est à son ombre qu’ils furent unis ; il a reçu le serment de ma mère.... il sait quelle a été pour mon père ce que je serai pour toi, une femme fidèle et dévouée, à. la vie, à la mort. Maintenant que ton Dieu est mon Dieu, le prêtre d’Eden qui ne voulut pas bénir ma mère, parce qu’elle épousait un infidèle, nous bénira tous deux — maissous le cèdre d’Hiram, et avec nous ma mère, ma pauvre mère, que je n’ai pas oubliée! »

Mirane parlait encore quand le vent, qui passait sur Éden, apporta jusqu’à nous le tintement lointain des cloches argentines. • .

Tous deux, instinctivement, nous nous arrêtâmes pour mieux écouter.

La cloche ! n’est-ce point là une des plus touchantes poésies du catholicisme ? Gomme à ses accents tous les souvenirs de notre vie se réveillent, larmes et sourires! pendant que nous vagissions, nouveau-nés, dans le berceau, sur le seuil du monde inconnu, son gai carillon chantait pour nous les cantiques de l’espérance ; et, jusqu’à l’heure où elle sonnera lentement le glas de notre agonie, où ses tristes volées passeront, comme un essaim de pleureuses funèbres, au-dessus de notre tombe entr’ouverte, combien de fois, homme ou peuple, se seront-elles mariées à nos joies et à nos douleurs, sonnant tour à tour pour nos fêtes et pour nosdeuils publics, rhythmant aujourd’hui le Te Deurn de la paix, et demain, dans un ciel rouge d’incendie, faisant retentir le tocsin des guerres civiles ! Cependant les purs métaux se combinent pour former, de leurs éléments divers, le timbre harmonieux ; et, du milieu de leur échafaudage aérien, sonores habitantes des nuages, éclatantes

voisines de la foudre, voix d’en haut, voix sereines, après avoir éveillé les échos des sphères supérieures, elles des-* cendent pour se mêler familièrement à tous les détails de notre existence, et pour nous mesurer' tour à tour, en faisant retentir la chute de nos heures fugitives, le travail et le repos !

Depuis que j’étais en Orient, c’était la première fois que j’entendais le son des cloches. Là où les Turks dominent, ils n’en permettent point l’usage aux chrétiens, et c’est à peine si, dans le Liban même, trois ou quatre villages maronites en possèdent.

Il y a des moments où les nerfs sont tellement surexcités, qu’il semble que tout devienne douleur et que l’on ne puisse plus distinguer la sensation de la souffrance. Au lieu de me réjouir, le son des cloches d’Éden m’émut péniblement; on eût dit un glas funèbre. Aux premiers coups, lents et mesurés, avaient succédé bientôt des attaques brusques et désordonnées : tantôt la volée s’interrompait, puis bientôt elle reprenait avec une ardeur nouvelle comme si dés démons furieux se fussent pendus à son battant.

Mirane elle-même était troublée.

« Une fois déjà j’ai entendu les cloches sonner ainsi ! me dit-elle ; j’étais toute petite : c’était le jour où les Druses vinrent piller Éden et m’enlever. »

J’avoue que ces paroles, si simplement dites, me donnèrent un frisson.

« Mirane, lui dis-je en prenant la bride de son cheval , je vous en supplie, n’allons point à Éden! »

Elle me regarda un moment sans me répondre, me serra la main, et, me montrant une colonne de fumée dont la blanche pyramide s’élevait au-dessus des arbres : * On s’y bat ! me dit-elle ; en avant ! »

Et elle lança son cheval.

Ma douce fiancée avait disparu : une fois encore je n’avais plus devant moi que l’héroïque guerrière, la Jeanne

d’Arc orientale, la Vierge du Liban. Il eût été inutile de chercher à l’arrêter : je ne songeai qu’à la suivre.

Au bout de cinq minutes, la cloche cessa de sonner; mais nous entendîmes, de l’autre côté du village, une fusillade vive et bien nourrie, à laquelle répondaient, dans le village même, de grandes clameurs de femmes et des cris d'enfants.

Nous avancions toujours, comme poussés pâr une irrésistible force. A l’entrée dit village, nous rencontrâmes une troupe de fuyards, qui, s’échappant des rues étroites, débordaient dans la campagne. Son flot nous arrêta tout d’abord, et finit bientôt par nous entraîner avec lui; j’avoue que je n’opposais point beaucoup de résistance.... Mais Mirane ramena énergiquement son cheval , et, d’un geste superbe, leur barrant le chemin :

« Eh bien, leur dit-elle, qu’est-ce donc? pourquoi fuyezvous?

— Les Bédouins de Djébel-Aga! dit une voix dans la foule.... Ils sont dans Êden!

— Et depuis quand, s’écria-t-elle, les fils du Liban ontils peur de Ces chacals du désert? Je suis Mirane! et voici votre chemin ! Que l’on me suive ! ?

Une centaine de fuyards se groupèrent en noyau serré autour d’elle, et rentrèrent avec nous dans Eden.

Éden, du côté qui regarde les Cèdres, n’est point enclos de murs; la rue n’est, à vrai dire, que la continuation de la route, et les maisons qui la bordent sont séparées par des plantations et des jardins.

Nous fûmes accueillis à l’entrée par une ardente fusillade , deux cents Bédouins faisaient le siège d’une maison carrée aux fortes assises, où demeurait un cheikh maronite; les gens de l’intérieur se défendaient bravement. La mère et ses deux filles chargeaient des fusils qu elles passaient aux hommes, dont le feu nourri maintenait les assaillants. Cependant leur foule grossissait toujours ; déjà les hommes, grappes vivantes , se suspendaient aux mu-

railles et montaient à l’escalade de la maison, comme des forbans à l’abordage d’un trois-ponts marchand. Notre arrivée les surpjit quelque peu et commença leur déroute; ils se détournèrent pour nous recevoir. Leur décharge fit une trouée dans notre troupe, qui se resserra aussitôt et marcha contre eux résolument. Le cheikh, se voyant soutenu, s’élança de sa maison où il n’avait plus de munitions, et tomba sur eux, avec ses deux fils, en brandissant son fusil, dont la redoutable crosse, dans ses mains de géant, faisait une arme terrible comme la massue d’Hercule. Les Bédouins reculèrent. Une autre petite troupe, également repoussée dans une rue parallèle,' déboucha en fuyant, et sa fuite culbuta nos adversaires, emportés parcette panique qui perd les batailles. Nous devenions assaillants à notre tour.

« Victoire, victoire! dit un jeune Maronite en accourant à nous; ils fuient! ils fuient! »

Nous poussâmes en avant sans rencontrer d’obstacle jusqu’à la grande place du village, où les deux troupes luttaient encore. On voyait cependant que les A rabes, vigou reusement repoussés, commençaient à plier sur toute la ligne.

« Nous arriverons trop tard, dit Mirane, ils auront vaincu sans nous ! »

Mais £u même moment une centaine d’Arabes débouchèrent sur la place en poussant des cris sauvages. Djébel- Aga, au premier rang, brandissait son cimeterre et fauchait des têtes !

Les Maronites hésitèrent.... Les Arabes reprirent l’avantage.... C’était comme un flux et un reflux, apportant et remportant tour à tour la victoire et la.défaite.

Mirane se souvint de Damas : elle arracha une bannière à un jeune homme, presque un enfant, qui se tenait immobile, appuyé à un arbre, pâle de terreur, et piqua droit à l’ennemi.

Un affreux pressentiment me glaça.... Je voulus la retenir.

« Non ! dit-elle en poussant follement son cheval. Suismoi plutôt!... Demain, je serai h toi.... à toi seul, et toute à toi! Mais, aujourd’hui encore, à mon pays.... aujourd’hui, au Liban ! pour la dernière fois. »

Elle enleva son cheval, rendit la main, et bondit en avant de tous! '

Encore une fois la face de la bataille fut changée.... un grand cri s’éleva de mille poitrines....

« Mirane! c’est Mirane ! Dieu est avec elle. »

Djebel la reconnut et, nous répondant par un cri de mort, il s’élança vers moi.

Tous les Maronites se rallièrent autour de l’étendard de Mirane.... Un même élan nous emporta.

Les Bédouins de Djébel-Aga cédèrent un moment sous cette furieuse attaque, puis ils se reformèrent, et nous ripostèrent par une décharge formidable. Nous fûmes comme enveloppés dans un tourbillon de flammes, de fer et de fumée. •

J’avai,s été quelques minutes séparé de Mirane, sans toutefois perdre de vue son étendard.... Je l’eus bientôt rejointe.... Je ne la quittai plus.... Nos chevaux se touchaient de l’épaule. . - <.

Tout à coup, au fort de la mêlée, Djébel se dressa devant nous....

« Esclave échappée, dit-il en s’adressant à Mirane , tu reviens de bien loin pour recevoir ton châtiment. »

Et il posa la main sur son épaule.

« Regarde-moi donc en facel lui criai-je, les yeux dans les yeux ; aujourd’hui, c’est moi qui te réponds.

— Eh bien! dit-il, tu trouveras à qui parler! »

Il leva son pistolet sur moi. Mais j’étais prêt. Deux coups partirent qui n’en firent qu’un. Ce fut lui qui tomba. Nous passâmes sur le ventre de l’ennemi.

Les Bédouins, surpris d’une aussi énergique résistance, et trouvant la mort où ils avaient cru trouver le pillage , s’étaient débandés et fuyaient. Nous restions maîtres du

champ de bataille ; c’était un Sauve qui peut ! général à travers les rues d’Éden. Les jeunes Maronites, enflammés par ce succès inespéré, poursuivirent les vaincus bien au de là des portes. •

Mirane voulait achever sa victoire ; mais je pris les rênes de son cheval, et je l’arrêtai.

« C’est assez ! lui dis-je, Éden est sauvé ; votre tâche est finie....

— Vous avez raison, toujours raison ! » me dit-elle en essuyant son front.

Elle me tendit la petite bannière toute rouge du sang de nos ennemis....

« Tiens ! garde-la ! » Et avec un sourire : « J’abdique entre les mains de mon seigneur et maître ! » continuat-elle.

Je pris l’étendard, et mous tournâmes bride pour regagner l’intérieur du village.

Un flotdepenple, hommes, femmes, enfants et vieillards, se précipitaient Vers l'église en portant des palmes et en poussant des cris de victoire.

Nous nous arrêtâmes pour les laisser passer. Il nous semblait à tous deux que nous avions besoin d’être seuls.

Les cloches se mirent à sonner leurs plus joyeuses volées. Elles aussi chantaient victoire.

« Oh ! c’est un grand jour, dit Mirane en me tendant la main.

— Et un beau jour! répondis-je en lui montrant du regard le cèdre sous lequel nous allions dans une heure échanger nos serments d’éternel amour.

— Eh bien, oui ! cher Fabien, un beau jour ! » répondit-elle en rougissant. »

Nous fîmes encore quelques pas.

Deux maisons abandonnées brûlaientàun coin delà place.

« Notre hymen n’aura point de flambeaux vulgaires, dis-je à Mirane, qui contemplait la gerbe de feu, ondoyant connue un panache au-dessus de leur toit.

— Tu te trompes! s’écria une voix tout près de nous; ce n’est pas le flambeau de l’hymen que je viens d’allumer, c’est la torche des funérailles ! »

J’avais entendu cette voix quelque part. Je tressaillis à son accent sinistre.

Au même instant, une forme humaine se dressa devant nous de l’autre côté d’un mur en ruines.

Je reconnus le derviche qui avait voulu arrêter Mirane le premier-matin de notre voyage....

Mirane était pntre nous deux.

Au moment où j’allais m'élancer pour châtier l’insolent, je vis s’abaisser le canon d’un fusil braqué sur elle —

D’un mouvement rapide, je la saisis dans mes bras pour l’enlever de cheval.

Au même instant , une affreuse détonation retentit. Mirane porta la main à sa poitrine , en poussant un cri déchirant.

Son sang coulait à flots sur moi. Sa tête retomba sans force sur mon épaule.

Jamais la fleur coupée dans l’éclat de son premier matin, n’a montré aux poètes une image plus saisissante !

Un groupe de Maronites, qui accoururent au bruit, la reçut expirante de mes bras et la déposa sous le grand cèdre, en facl de l’église.

Cependant le derviche, criblé de balles, assommé à coups de crosses de fusil, vociférait ses imprécations: « Mort aux ennemis d’Allah ! Périssent à jamais les infidèles !

— Grâce pour l’homme ! » disait tout bas Mirane.

Elle revenait lentement à elle.... Sa main égarée chercha ma main.... et, en la retrouvant, elle rouvrit ses yeux.

«L’arbre du mariage! » me dit elle avec une faible étreinte et un sourire navrant.

Je ne trouvais point de paroles pour lui répondre....

J’entr’ouvris sa veste et je bandai sa blessure. Mais le sang, qui ne coulait plus, s’épanchait en dedans et l’étouf-

LA VIEHGfi BÜ LIBAN. , 289

fait. Elle porta la main à sa poitrine, et cette main crispée arraclia l’appareil. Le sang recommença de couler, 1 et elle se trouva moins oppressée.... Mais elle s’affaiblissait à vue d’œil.... Déjà les violettes de la mort couvraient son front. s „

Je me mis à genoux tout près d’elle.. « Je pris Uûe de ses mains dans les. miennes , et je me penchai sur son visage.

Il y a parfois dans la foule une délicatesse instinctive. Les Maronites avaient- compris qu’il fallait nous laisser : ils s’étaient retirés à quelque distance..., L’arbre nous' protégeait de son ombre. Nous étions seuls.

Mirane rouvrit tout à fait les yeux.

« Ne pleure pas ! me dit-elle..., ce u’est qu’un voyage..,.

Je pars avant toi , niais tu viendras !... j’emporte ton âme et je te laisse la mienne.... Nous nous reverrons !

— Mais je ne veux pas que tu meures ! » lui dis-je en la prenant dans mes bras.

Je fis Un effort.... Je cacliaj mon visage.... Je pleurai en silence ; mes larmes coulaient entre mes doigts et tombaient chaudes sur ses mains.

« Gomme tu m’aimes ! me dit-elle d ? une voix douce et faible; et qu’il en coûte de mourir .quand on est aimé ainsi ! »

Elle se tut et me regarda. Puis, au bout d’un instant :

« Écoute, Fabien, me dit-elle, à l’heure où je vais mou- . rir, je ne voudrais pas.... je ue pourrais pas le tromper.... Eh bien ! moi aussi, je t’aime.... Je t’aime de toute cette âme nouvelle que tu as créée en moi.... en te la donnant, c’est ton bien que je te rendais.,.. Oh! la belle vie ensemble ! Et c’est par ma faute que je l’ai perdue!... Mais le devoir ! ami, le devoir.... la patrie ! Le. Liban, vois-tu? avait reçu mes premiers serments.... Pouvais-je l’abandonner? et toi-même, qu’aurais-tu dit? Oh! j’en suis sûre.... un jour tu m’aurais moins aimée..,. Tandis qu 'ainsi, cher fiancé de mou âme ! tu me verras toujours 288 13

iLA

BU LIBAN i

comme il faut que je sois .pour, que tu m’aimes.»., et tu m’abneras éternellement ! .

— Eternellement ! lui. criai-je à travers mes sanglots-,

— Merci, jqe répondit-elle, merci , cher Fabien ! »

Puis, au bout d’un instant : T •

« Comme Ja joie et la douleur, reprit-elle encore, peuvent se, mêler dans le coeur d’une femme ! à te quitter, j’éprouve une tristesse infujie, etâ me voir aimée ainsi, je, ressens un bonheur «ans limites.. . . c’est plus qu’il n’était donné b une fHle de l’Orient ! la mort est jalouse de ces félicités trop grandes, w. Mais un jour, plus tard, là-haut... dans le paradis de ton Diau... que j’ai adoré sans le connaître.... nous nous retrouverons pour ne plus jamais nous perdre! » • . . ... ; -

Elle prit la petite croix passée à laGhaîne de ma montre.

« Je veux mourir dans ta foi ! » me dit-elle.

Je posai la sainte image sur, sa bouche, et pieusement elle baisa les pieds divins du crucifié.

Puis elle essaya de se soqlever ; j 'appuyai sa fête contre ma poitrine, ' ■ . ..

a Oh! comme je t’aime ! murmura-t-elle tout bas, mais siprèsde moi qu’elle m’effleurait de son souffle;... Et toi, Fabien ! tu m’aimes aussi ?...Dis-le-moi maintenant, car bientôt il sera trop tard....

— Oui, lui dis-je én k"baisant au front, oui, je t’aime.... Je t’aime; ... . à mourir si tu meurs !

— Il ne faut pas, reprit-elle avec une Gâlinerie d’enfant.... Qui est-ce donc qui me pleurerait, si tu mourais ? »

Et comme, 1 sous cet accablement de douleur, je ne trouvais pas une parole* elle fit un grand effort, et passant un bras autour de mon cou : Fabien, me dit-elle, Fabien, je

t’en supplie, ne me laisse pas seule.... maintenant. ... Reste encore quelque temps sur la terre d’Asie.... Il me semble que je dormirai mieux près de toi. »

Elle se tut un instant, mais elle s’attacha plus étroitement à mou cou ; ses deux bras s’y noué ren t avec une force invincible .

« Prendsmaoi !. cache-moi! disait-elle? d’une voix haletante, car la mort vient.,.. Je la vois.... elle me cherche.... Fabien ! Fabien ! »

Une faiblesse soudaine l'interrompit. ... elle devint si pâle que je la crus morte. Elle se ranima pourtant ; ses yeux, dont le rayon s’éteignait, nageaient dans l’orbite sans lumière; leur globe se retournait, la prunelle disparut.... nue sueur froide perla sur son .front, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues...; sa mainse crispait sur la mienne, et ses doigts m’étreignaient avec la fiévreuse énergie du désespoir.

C’était la première de ces convulsions de l’agonie., cô combat de la vie et de la mort! par lesquelles l’âme qui", veut partir se dégage de ses liens.

Mais le flambeau prêt à s’éteindre n’avait pas eneore jeté ses lueurs suprêmes.

Mirane revint à elle; ses yeux retrouvèrent leur doux regard qui me chercha ; ses lèvres murmurèrent mon nom et frémirent vers les miennes

Je pris sa tête mourante dans mes bras; ses longs cheveux, déroulés sur ses épaules comme un voile d’or, frissonnaient sur ma poitrine.... J’oubliai que là mort venait

Oh ! que Dieu me pardonne ces transports qui ne sont point delà terre, et dont l’ivresse n’eut pas de lendemain ! . . . L’âme de Mirane avait pa&é sur ses-lèvres, et toute la joie de deux vies put tenir dans un baiser.

Mortelle ivresse ! félicités sans retour ! quand je rouvris les bras, Mirane n’était plus....

Ai-je besoin de vous le dire ? ma douleur fut sans bornes, comme mon amour.... Sur cette tête, si chèrement aimée, j’avais placé toutes les espérances de ma vie..'. Un moment avait suffi à les anéantir ! Ah ! je le sais, d’autres avant moi ont perdu des femmes adorées.... elles n’étaient point pour eux ce que Mirane était pour moi.»., la famille, la patrie, le but de la vie, la vie même.... tout, en un mot!

Si encore je l’avais vue mourir lentement, jour après jour.,, je me serais en quelque sorte essayé peu h peu à mon malheur.... Mais non ! la foudre m’avait frappé sans éclair, au milieu de la journée la plus bleue de ma vie.

Toutes ces pensées confuses se pressaient, tourbillonnaient dans mon cerveau près d’éclater.

Et Mirane était là, devant moi!... morte!-!! Oh! misère de l’homme ! le froid, le froid rigide des cadavres venait la prendre jusque sur mon cœur, tout brûlant de son amour ! . ' . • • -

Je me penchai vers elle; je la regardai longtemps, puis je fermai ses yeux doucement.

Les hommes qui nous épiaient de loin comprirent tout et se rapprochèrent. Je crus qu’ils voulaient me prendre Mirane.... Je leur jetai un œil si farouche qu’ils reculèrent sans oser la toucher.

Cependant les jeunes soldats du Liban revenaient triomphants de leur poursuite.. ..-l’un d’eux portait au bout d’une pique la tête coupée de Djébel-Aga. Ils passèrent près de nous.... C’est par Mirane qu’ils avaient vaincu, et c’est pour eux que Mirane était morte.... Je la soulevai dans mes bras, et je la leur montrai avçc le geste d’un fou !

Us se détournèrent en silence et coururent vers l’église, oh les autres les suivirent.... Je restai tout seul avec ma pauvre morte sur la place publique abandonnée —

Je toqçnai mes yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin et 1-accuser. ...

Au-dessus de ma tête, voltigeant dans les rameaux verts, le bulbul chantait. Vous connaissez la voix suave et mélancolique de ce rossignol de l’Orient.... il me sembla que c’était l’âme de Mirane qui revenait pour me consoler.... Un peu de calme se lit en moi, et je sentis moins d’amertume dans mon cœur.

De mes mains tremblantes et malhabiles, je parai ma bien-aimée pour le dernier sommeil. Je rassemblai et renouai sur sa tête ses beaux cheveux, qui tant de fois

m’avaient rendu rêveur.... Je n’étais plus son amant: la mort l’avait sacrée pour moi.... Il me semblait que je devenais son père. J’essuyai le sang; je fermai, en détournant les yeux, cette petite bouche rose de la blessure , par où la vie s’était échappée. Je croisai la chemise sur sa poitrine qui ne battait plus. Je serrai sur ses chastes flancs la ceinture qui ne s’était jamais dénouée pour personne, et je

ramenai le voile sur ce beau visage surce visage adoré, t . .

que je ne devais plus revoir.... que là-haut, devant la face de Dieu.

Je m’assis alors au pied de l’arhre; je mis sa tête sur mes genoux, et je pleurai en silence !

A pleines volées, les cloches joyeuses sonnaient toujours la victoire ! Ma vierge héroïque ne devait pas avoir d’autre glas funèbre !

Les portes de l’église étaient restées ouvertes.... les vapeurs parfumées de l’encens arrivaient jusqu’à.moi, et j’entendais distinctement chaque verset des cantiques sacrés, dont l’écho, maintenant encore, retentit à mon oreille.

Peuples et prêtres, dans une commune allégresse, chantaient ensemble l’hymne de triomphe inspiré jadis, après la délivrance de son peuple, à Déborah, l’héroïne d’Israël....

Il me semblait en les entendant que c’était Mirane qu’ils voulaient célébrer. . . .

« Vous, qui vous êtes signalés en vengeant les enfants d’Israël, bénissez le Seigneur !

« Écoutez, rois; princes, prêtez l’oreille; c’est moi, c’est moi, Déborah ! qui chanterai un cantique à Dieu.

« 11 n’y avait plus de vaillants hommes, il n’y en avait plus dans Israël, jusqu’à ce qu’une femme se soit élevée comme la force de son peuple !

«Courage, courage, Déborah! Excitez-vous! et chante, un cantique au Seigneur.... * • '•••'-■

« A ta suite, noble guerrière, nous nous sommes jetés dans les périls comme dans un abîme.... Les ennemis sont

venus, -ils ont combattu..., mais ils n’ont pu remporter aucun butin. . >• . ■ ■

* Leurs chevaux se sont rompu la corne du pied dans l’impétuosité de leur course ; les plus vaillants des ennemis fuyant à toute bride et se renversant les uns sur les ■autres.*.. \ . • • ..

ï Qu ainsi périssent, ô Seigneur, tous vos ennemis ; mais que ceux qui vous aiment brillent comme le soleil, lorsque ses rayons éclatent au matin. »

Et moi, pendant qu’ils chantaient ainsi leur victoire et la louange de la femme forte des anciens jours , je tenais sur mes genoux la tête de celle qui venait de mourir en les sauvant. - .

Bientôt cependant le peuple sortit de l’église et revint à moi; mais ils n’osaient point approcher.... ils restaient à distance, en me regardant de loin.

Le cüré d’Éden fut bientôt averti. Il accourut, avec le P. Ésahias, qui' se trouvait au village , et un autre prêtre, que je ne reconnus point tout d’abord. Le supérieur de Mar-A^atoun essaya de me consoler. Je lui montrai Mirane. Jfl baissa ia^tête et ne trouva plus de paroles.

Mai s. l’autre prêtre, qui se tenait à quelques pas en arrière, s’approchant alors, se mit à genoux près de Mirane, et me tendant la main :

« Et moi aussi, frère, me dit-il avec les larmes-dans la voix, et moi aussi j’ai souffert î »

Je reconnus le pauvre curé du village , chez qui nous avions reçu l'hospitalité , Mirane, Ismaïl et moi, en quittant le palais de l’émir.

Comme quelques semaines l’avaient changé! Sa tempe avait blanchi, son front s’était ridé , et les larmes, en coulant, avaient creusé des sillons sur ses joues.

Je le regardai sans lui répondre.

« La mort a fauché dans mon verger, reprit-il; elle a moissonné les fleurs et les fruits.... elle m’a tout pris !...

la mère et les enfants... !Et comme toi je suis seul..., mais sous l’œil de Dieu, notre père, s

Devant eette douleur qni avait le droit d’être plus grande encore que la mienne, je n’osai plus me révolter contre le ciel; je, laissai enlever Mi rane de mes bras.

Eden, vous le savez, est situé à quelques lieues de Mar- Antoun.

. Plus d’une fois j’avais admiré le site solitaire et la grandeur sauvage du couvent. Je demandai et j’obtins aisément que l’on y transportât le corps de Mirane. Oh ! ce fut une triste et lugubre promenade,... Il fallut repasser avec la morte par ces sentiers en fleurs que nous avions parcourus ensemble, le cœur plein d’espérales 1

On l’avait posée sur un lit de feuillage : six jeunes gens la portèrent sur leurs épaules. Elle était enveloppée de son étendard, mais on n’avait point voilé sa tête, que les enfants d’Éden avaient couronnée d’immortelles et de roses. Je marchais près d’elle, tenant une de ses mains qui pendait, mes yeux sur son visage.

Nous arrivâmes vers le soir à Mar-Antoun.

Tout près du couvent, mais cependant hors de la clôture, j’achetai le petit coin de bois où vous m’avez vu ce matin.

C’est là qu’ils l’ont mise.

Depuis ce jour, monsieur, je n’ai pas quitté Mar- Antoun.

J’appris bientôt que le frère de Mirane avait péri dans une escarmouche. C’était mon dernier lien avec la terre qui se brisait.

Quç m’importaient maintenant les triomphes d’ibrahim

.et (la Liban?... Je n’entendis même pas ie canon de Peiland, d’Hoins et de Koniah.... Miraue n’était plus là pour l’écouter avec moi ! Du haut de ses victoires, le pacha d’Egypte menaça Constantinople. Je n’aurais pas retourné la tête pour voir écraser le sultan. Pendant que la diplomatie de l’Qccident et le bruit des armes russes arrêtaient le lion d’Égypte, moi je regardais pousser l’herbe sur une tombe !

Maintenant, quoique je n’aie point prononcé de vœux, je sens que je ne quitterai point Mar-Autoun. Les frères sont bons, le supérieur indulgent ; ma douleur ne blessé personne et n’offense pas Dieu. Mirane, d’ailleurs, est regardée ici comme une martyre. Un jour peut-être la légende dorée de ces montagnes parlera de la Vierge du Liban. Moi, alors, je dormirai près d’elle, car je ne trahirai point mon serinent : je ne la laisserai pas seule dans la froide demeure. J’ai dit un éternel adieu à la France, à mes amis, à ma famille, à tout en ce monde.... et je garde le tombeau qui la garde ! Je prie souvent, je pleure quelquefois, je regrette toujours; seulement, quand je souffre trop, pour me consoler de la mort qui sépare, je songe à la mort qui réunit ! * v

Le voyageur n’avait point compté les heures du long récit, mais la nuit venait. Le religieux tomba dans une rêverie silencieuse. Le doux fantôme évoqué se tenait toujours devant ses yeux, le passé recommençait pour lui, et il revivait les jours de sa jeunesse. V Angélus sonna bientôt à la chapelle du couvent. Le frère Fabien releva lentement la tête, et fit de la main un geste d’adieu au jeune homme, qui sortit pour ne point troubler ses pensées.

Le lendemain, le voyageur quittait Mar-Antoun sans avoir revu le religieux, mais il emportait des souvenirs que rien désormais ne devait plus effacer de son âme.

Au Mont Liban, — septembre 1855.

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