‹ La vierge du LibanChapitre 40 sur 41 · Pèlecms · texte numérisé non relu

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que mérite ta beauté.... Quant à ton frère.. . il peut, s’il le veut, aller donner de tes nouvelles aux tiens, ou voyager avec nous. Il a un fusil et un cheval, on va lui donner une lance; il pourra courir, comme les autres, la fortune de la guerre; s’il aime le sang rouge, il en verra bientôt couler » ‘

L’aga parlait encore, quand un eunuque noir parut à la porte de la tente.

« Conduis celle-ci au harem ! » ditl’aga.

Mirane me jeta un regard et me tendit les mains. 11 y avait une prière dans son geste, du désespoir dans ses yeux. J’allais m’élancer vers elle : cinq ou six hommes s’interposèrent entre nous. L’eunuque lui toucha l’épaule ; elle laissa retomber son voile et le suivit, après m’avoir envoyé sa dernière pensée dans un dernier regard.

« Quant à toi, me dit l’aga lorsqu’elle fut sortie, ta vie m’importe si peu que je ne la prends même pas.... Tu resteras dans le camp avec mes hommes. Seulement, n’oublie point qu’avec Djébel, une trahison c’est la mort.

— Je me venge quelquefois, lui répondis-je, mais je ne trahis jamais! »

Il haussa les épaules assez dédaigneusement, et se recoucha sur sa peau de tigre.

Un de ses gardes me prit par le bras, et un autre souleva devant moi la portière flottante de la tente. Une fois sorti, ils me laissèrent libre.

Il ne pouvait point venir à ma pensée de m’éloigner du camp pendant que Mirane y restait prisonnière, inquiète, malheureuse.

Vous savez quelle est l’apathie de l’Orient ; au milieu de ces hommes qui ne m’avaient jamais vu , et pour qui je pouvais être un espion ou uu ennemi , j’allais et venais sans attirer le soupçon ou même l’attention de personne. Pourtant’ j’examinais tout avec un soin curieux. Je découvris bientôt la tente des femmes, un peu séparée des autres, et entourée d’une corde formant autour d’elle une

enceinte respectée. Sous la tente comme dans la maison , Harem veut dire inviolable. Personne n’eût osé franchir sa limite presque idéale dans un pays qui pousse si loin le respect de la femme d’un autre, que l’homme qui la rencontre sans voile, tourne* pour ne pas la voir, son visage contre la muraille. . >

La tente des femmes était plus belle que les autres, et, même à l’extérieur, décorée avec un certain luxe barbare qui, s’il était sans goût, n’était pas du moins sans magnificence. L’étoffe en était plus fine, ses plis ajustés avec plus de recherche, le sommet surmonté d’une boule dorée, et les portières couvertes d’arabesques brodées en laine rouge et en fil d’étain.

De temps en temps un eunuque en sortait ; il en faisait le tour, et n’y rentrait qu’après s’être assuré que tout , au dehors, était tranqûille et calme, et que rien ne menaçait le trésor précieux dont il avait la garde.

J’allai m’asseoir sur un tertre de gazon, à quelque distance du pavillon où reposait celle qui maintenant était ma vie.

Au bout d’un instant, la portière se souleva ;• deux formes d’abord indécises se glissèrent le long de la tente, et s’arrêtèrent, après quelques pas, comme pour aspirer l’air frais et embaumé du soir.

Bien qu’elles fussent Voilées, je reconnus aisément la fière tournure et la taille élégante de Mirane. Elle parlait à voix basse avec une de ses compagnes. Je ne pouvais saisir le sens de leurs paroles, mais j’entendais le son de sa voix qui caressait mon oreille. Mirane interrogeait,

l’autre répondait. Instinctivement je lui tendis les bras

quand l’eunuque noir parut. Les deux femmes se serrèrent l’une contre l’autre; je craignis d*abréger maladroitement leur promenade; je me contins et me rassis. Mais déjà Mirane m’avait aperçu; elle m’aurait deviné à mon geste si, malgré l’obscurité, elle ne m’eût reconnu avec cet instinct du cœur qui double la puissance de nos sens.

* Espoir et courage! » me cria-t-elle en français, toute penchée sur la corde qui ployait.

L’eunuque n’avait point été élevé sur les bords de la Seine, et la langue qui se parle à Paris n’était peut-être pas de son goût, car il se rapprocha des deux femmes et les poussa brusquement devant lui vers l’intérieur de la tente. Mirane se retourna pourtant une dernière fois vers moi; puis la vision disparut. Je restai longtemps assis, la tête dans ma main, les yeüx fixés sur la place où elle avait été.

Je fus bientôt tiré de mes réflexions par la voix d’un vieux Bédouin qui s’était arrêté près de moi.

« Dieu est le maître! me dit-il. Pourquoi es-tu triste? la vie est si courte !

— Pourquoi m’a-t-on arrêté ? Pourquoi me sépare-t-on de ma sœur? Pourquoi suîs-je ici?

— Djébel l’a voulu , me répondit-il ; et ce qu’il veut , c’est la loi !

— Et qu’est-ce que Djébel? » lui demandai-je comme si je n’eusse jamais rencontré l’aga.

Ma question parut le surprendre ; il lui semblait étrange que l’on ne connût point son prince.

o Djébel, répondit-il, c’est le sultan du désert, le roi des insoumis, un puissant aga qui n’a jamais payé le tribut k personne ; il habite de fraîches oasis au milieu des sables brûlants, entre Damas et Palmyre; mais son royaume n’a pas de limites : il emporte sa patrie au sabot de son cheval; où il est, il est roi! Jamais sa main n’a touché la charrue; il ne sème point l’orge et ne fauche point le dourah, mais il cultive les voyageurs et récolte des piastres. »

Gomme il n’y a pas d’aubergistes en Orient, je pensai que c’était tout simplement un voleur, et je le dis au Bédouin.

« Quand on a dix mille compagnons et qu’on se nomme Djébel-Aga, on n’est point un voleur, me répondit-il, on

est un chef de tribu! Djébel est d’avis, et sqs frères de la mer Morte ne songent point à le contredire, que l’on ne doit point voyager sans papiers; ces papiers, c’ust lui qui les signe... . et qui les vend. .

— Cher?

— Le plus cher possible ! Il n’y a pas de tarif ; cela varie avec les personnes.... On commence par compter....

Quelquefois il partage et quelquefois il prend tout. Sa

lance èst la terreur du Turk et du Persan; nid autre ne sait mieux retrouver sur le sable mobile les routes changeantes du désert. Avant même qu’elle soit partie de Damas, de Bagdad ou d’Ispahan, il sait à quel khan viendra coucher et à quel puits, viendra boire la caravane; il la précède, il la suit, il l'accompagne ; il inquiète sa tête, harcèle sa queue , voltige sur ses flancs. Malheur à qui s’égare! mort h qui s’attarde! Djébel est partout à la fois : aujourd’hui c’est un chamelier qui tombe, demain ce seront deux cavaliers; une femme ce matin, un marchand ce soir.... et, avant que la longue troupe décimée ne soit sortie du désert, vingt rançons richement payées seront venués grossir le trésor de l’aga.

— Il est brave?

— Comme une lame de Damas !

— Et ses hommes lui sont dévoués?

— A la vie, à la mort !... tant que les parts sont belles!

— Quelles sont ces femmes là-bas, sous la tente bleue?

•—Son harem, > \

— • Nombreux? . -

— Assez ! H se marie souvent, et dans ses expéditions il emmèné toujours trois ou quatre favorites avec lui.... Peut-être auras-tu le bonheur que ta sœur lui plaise, ajouta-t-il en me regardant fixement.

— Où va-t-il maintenant ? demandai-je précipitamment et en détournant mes yeux, comme si j’eusse craint d’y laisser lire le trouble de mes pensées.

— Il va franchir le Liban, se tenir à mi-côte sur l’autre

rampe et observer.- Il ne faut pas croire, continua l’Arabe, que l’éloignement nous isole, et que, si nous sommes au désert, nous soyons pour cela séparés du reste des hommes.... As-tu jamais entendu retentir la terre sous Je galop de nos chevaux? Elle est sonore et nous apporte tous les bruits du monde.... Les nouvelles circulent d’une oasis à l’autre; rapides', elles volent, snr le vent, de tribus en tribus, et ainsi tout ce qui nous intéresse véritablement nous est connu bientôt.... Il y a longtemps que nous avons appris les querelles d’ibrahim et du padischa des Ottomans; nous savons qüe les prorinces d’Asie chancellent dans leur fidélité ; il y aura peut-être une mêlée générale de Druses, de Turks, de Maronites et d’Égyptiens. La guerre est mauvaise, mais les suites de la guerre peuvent être bonnes pour qui sait se tenir sur les limites de l’action, sans jamais s’engager trop. Djébel-Aga nous a dit : « Partons! » et nous voici. Pour moi, ajouta-t-il avec un geste insouciant, que l’on coure ou que l’on marche, cela m’est bien égal ! on finit toujours par arriver au gîte ou l’on dort sur l’oreiller de pierre : un peu plus tôt, un peu plus tard, qu’importe? Mais’ en attendant, si tu veux tenir sur tes jambes, il faut manger: le chagrin nourri t*peu et on le digère mal. J’ai soixante ans; tout le monde ici te dira que le vieux Kalisch a souffert, et cependant j’ai toujours dîné. »

Le Bédouin se leva, passa son bras sous le mien et voulut m’entraîner. Je jetai sur la tente de Mirane un dernier regard qu’il surprit.

« Oh ! comme nous aimons notre sœur ! » murmura-t-il.

Il ne sortait plus du pavillon bleu ni bruit ni lumière. Je suivis Kalisch.

Il m’amena vers un feu de bivouac où une douzaine d’hommes, assis par terre, dévoraient jusqu’aux os un mouton rôti. Kalisch attira à lui une épaule encore intacte, qu’il mit entre nous deux. J’aurais voulu faire plus d’honneur au repas, et reconnaître ainsi sa prévenante hospita-

lité; mais l’angoisse me serrait la gorge. Depuis notre rencontre, c’était la première fois que j’étais séparé de Mirane, et je m’étais fait de sa présence une si constante et si douce habitude, que ne la plus voir, c’était déjà pour moi une insupportable peine. Ah! je compris ce jour-là, mieux que je n’avais lait jamais, tout ce qu’il y a d’impérieux et de tyrannique dans ce besoin des âmes vraimènt aimantes, qui commencent à souffrir dès qu’elles sont séparées, et pour qui le bonheur est impossible dès que l'autre n’est plus là ! Qu’est-ce donc, quand à cette douleur amère d’une séparation brusque, et violente,, vient se join- .dre encore la terreur de l’inconnu et des dangers pressentis plutôt qu'aperçus? ^

« Mange donc! répétait Kalisch en me poussant du coude. Qui sait si tu n’auras pas besoin de forces? Ou n’en trouve guère dans un ventre vide et un estomac creux. »

Kalisch joignait l’exemple au précepte, et il engloutissait les gâteaux de dourah et les grains de maïs grillés sur les charbons ardents, que c’était plaisir de le voir !

Cependant, les Bédouins, ranimés par le repas, ne songeaient guère à dormir. . On jeta sur le feu des sarments qui craquaient et pétillaient, et dont la vive et claire flamme égayait ces nuits du Liban, toujours froides. Les plus jeunes se livrèrent à leurs danses sauvages, pendant que les conteurs, au milieu des cercles attentifs, commençaient leurs histoires merveilleuses et sans fin.

Le lendemain de cette nuit si gaie pour tous , si triste pour moi, nous nous mîmes en route au point du jour, nous enfonçant de plus en plus dans les hauts défilés de cette partie du Liban qui sépare la Méditerranée de la pointe septentrionale de la Syrie-Creuse. On nous avait rendu nos chevaux,' à Mirane et à moi, mais nous étions toujours séparés. Elle marchait avec les autres femmes sous la conduite des eunuques, qui formaient une petite troupe à part. On lui avait fait prendre le borghot de crin noir des femmes arabes, de sorte que jè ne pouvais plus voir ce

cher visage, qui- avait si longtemps fait la joie de mes yeux.

Toute la journée se passa ainsi.

C'est à peine si je prenais garde aux pays charmants que nous traversions. Les parcourir avec Mirane, c’eût étd pour moi un véritable bonheur; sans elle, je ne les regardais pas. Ah ! la joie de l’homme n’est pas dans le paysage, dans le site, dans la ligne, dans la couleur, dans la lumière.... elle est en lui — ou elle n’est pas !

Nous avancions lentement, par des routes peu praticables ; une troupe d’ailleurs ne marche jamais aussi vite que quelques cavaliers détachés; une armée demeure où une poignée d’hommes a passé.

Mes compagnons ne prenaient de moi nul ombrage, et ils me parlaient des projets de l’aga, comme si j’eusse été un des leurs depuis dix ans. Djébel voulait tenter sur Tripoli , Beyrouth ou Saint-Jean-d’Acre, selon l’occasion , le coup de main que les Druses avaient si audacieusement , exécuté à Damas; puis, après avoir pillé la ville et enlevé les femmes et les enfants, regagner le désert, gorgé de butin, avec ses richesses plus ou moins bien acquises. L’état de la Syrie soulevée ne rendait que trop possible le succès de telles entreprises.

Nous marchâmes tout le jour sans faire de halte. Vers le soir, l’air plus frais et plus vif nous avertit que nous atteignions les dernières- cimes. Djébel-Aga ne voulut point les franchir, et il donna l’ôrdre de camper. ' Pendant que l’on plantait les tentes, j’essayai de me rapprocher de Mirane; mais les femmes étaient si strictement gardées, que je ne pus même échanger un lointain regard avec elle. A chaque moment, des cavaliers qui venaient à nous de toutes les directions étaient introduits près de l’aga. C’étaient des émissaires chargés d’éclairer le pays et de lui faire connaître la position des Égyptiens et des Turks. Ces émissaires, quand ils avaient fait leur rapport, restaient près de sa personne et ne se mêlaient point à nous. De vagues

rumeurs circulaient dans le camp, et autôiir de nous tout prenait une apparence de mystère.

Le vieux Kalisch, qui semblait me porter un intérêt paternel, vint discrètement m’avertir de ne point m’approcher de la tente des femmes, parce que l’eunuque avait .instruit Djebel de mes assiduités, et l’on .avait donné des ordres sévères à mon endroit. C’était à moi maintenant à éloigner le soupçon : avec, un homme d’un pouvoir sans contrôle et d'une violence sans égale , comme était Djébel-Aga , il suffisait du soupçon pour attirer toutes sortes de rigueurs sur Mirane. Quant à moi , je devais alors m’attendre à tout. La vie d’un homme qui le gênait «n’était rien pour le sultan du désert.

Je me retirai bientôt sous la tente de Kalisch, en proie à-une mortelle tristesse. La séparation me devenait de plus en plus pénible, et je commençais, au bout de deux jours, à ne la pouvoir plus supporter.

- Je me jetai sur la terre nue, où la fatigue du corps eut du moins le pouvoir d’engourdir chez moi la douleur de l’àme. n

Mille rêves confus troublèrent ma nuit. Il me semblait qu’on enlevait Mirane et qu’elle m’appelait à son secours; je faisais un violent effort pour courir vers elle. Mes jambes se dérobaient sous moi ; je voulais courir, et je ne pouvais 'pas marcher. J’éprouvais ces sensations à la fois si étranges et si pénibles du demi-sommeil, où l’on se demande si l’on veillé ou si l’on' dort. J’avais assez de connaissance pour me dire : <r C’est un rêve !» et en même temps pas assez de force pour m’éveiller tout à fait et en sortir.

Kalisch me délivra de ces angoisses en me tirant par le bras quand vint l’aube.

« Ce n’est pas avec toi , me dit-il, que l’on est mieux couché que debout ! Quel mauvais dormeur tu fais ! Mais lève-toi..,, on part! »

On est vile A bas du lit quand on couche par terre. Je

me jetai hors de la tente pour baigner mon front dans la fraîcheur du matin. Mes tempes battaient; je sentais la fièvre dans mes artères. Je voulus revoir Mirane....

C’était chez moi un irrésistible désir, un impérieux besoin; aucune crainte, aucune menace, aucune pensée de péril ne me pouvait plus arrêter. A travers le tumulte qui accompagne toujours le départ d’une troupe nombreuse x je pus courir jusqu’à la place où, la veille, j’avais vu planter la tente des femmes : elle n’y était pins. Je n’aperçus ni Mirane, ni ses compagnes, ni aucun des eunuques commis à leur garde. . ' -

« Sans doute, me dis-je, on les aura fait partir en avant. » Et je me mis à presser tout le monde autour de moi avec une turbulente activité.

Bientôt un soupçon terrible me traversa l’esprit; peutêtre Djébel-Aga avaitnl voulu nous séparer. N

Je le dis à Kalisch.

« Cherche mieux, me dit-il; Djébel se soucie peu de toi. S’il s’était aperçu hier que tu le gênais, tu aurais oublié de te réveiller ce matin. Voilà toutl Tu n’as donc pas compris qu’il y a ici cinq cents fusils qui ne demanderaient pas mieux que de te loger une once de plomb dans la tête ? »

Je n’en disconvins point : je savais trop à quel point la vie d’un homme est indifférente à un Arabe.

« Qu’est ce donc? demandai-je à Kalisch; et que faut-il • penser?

— Je n’en sais trop rien! » me répondit-il; puis, après un moment de réflexion : « Peut-être l’aga redoute-t-il maintenant pour les femmes les fatigues et les dangers de l’expédition. Tu as vu ses éclaireurs revenir hier au soir; il a reçu des courriers pendant la nuit. Demain, aujourd’hui peut-être , nous serons en présence des Turks ou des Égyptiens ; les uns comme les autres sont nos ennemis : il y a déjà de la poudre dans l’air! Or, il faut que lu le saches , l’aga , qui est un ami du plaisir quand les affaires le lui permettent , devient , au contraire , le plus sérieux ,

le plus actif et le plus froid des hommes, dès que les circonstances l’exigent'. C’est à cette puissance sur lui-même qu’il doit son empire sur nous. Peut-être -a-t-il ordonné aux eunuques de l’attendre avec les femmes dans quelque partie inconnue de la montagne. Peut-être.... mais comme tu pâlis, jeûne homme!-... peut-être leur a-t-il commandé de regagner le désert avec elles.... »

Kalisch avait raison : j’étais devenu pâle comme un mort. Je voyais Mirane entraînée dans la montagne par les esclaves de l’aga.... Elle pleurait, elle me tendait les bras, elle m’appelait!... et je ne venais point. Qh! mon rêve était vrai ! Puis le désert s’ouvrait devant elle et se fermait devant moi : le vent dévorait sa trace sur le sable mobile.... elle s’engloutissait dans la brûlante , silencieuse et vaste étendue.... perdue pour moi.... à jamais perdue!... et par ma faute, peut-être! Vous comprenez tout ce qu’il y avait d’angoisse amère dans ces pensées.

Je ne voulais pourtant désespérer qu’après avoir tenté tous les efforts pour reconquérir celle qui m’était ravie.

L’existence que je menais depuis un mois m’avait accoutumé aux aventures : elles pouvaient encore me surprendre, mais non pas m’abattre. Une guerre comme celle que nous faisions enseigne k prendre vite un parti; et, quant à ce qui est de l’exécution, elle a toujours été prompte chez ■ moi. Kdlisch m’avait dit que les- femmes voyageaient sous la conduite des eunuques; pour reprendre Mirane injustement enlevée , je ne me sentais guère disposé k épargner ces restes d’hommes.

Mon plan. fut bientôt arrêté.

Sans m’écarter de la troupe , pour ne point éveiller de soupçon dans ce moment critique, je demeurai aux derniers rangs; puis, k un détour de la route, je lâchai les boucles de mes sangles; ma selle tourna, et je descendis comme on tombe. Les intrépides cavaliers se rirent de ma maladresse, et, comme Chacun pour soi est un proverbe dç tous les pays , personne ne songea k me venir en aide.

Chez presque tous c’était de l’indifférence; chez un seul c’était de la bonté. Kalisch, en effet, me jeta un regard profond, et, comme il passait, se penchant près de moi :

« Dieu est le plus grand! murmura-t-il ; retrouye-la , et qu’il vous sauve L »~

Il me serra la' main, mit l’éperon au flanc de sa monture, et disparut.

Je demeurai un moment immobile, calmant l’ardeur impatiente de mon cheval , qui voulait rejoindre les autres. Quand je n’entendis plus le bruit des sabots retentissant sur les pierres et sur la terre sonore , je me remis en selle, tournai la tête de mon cheval du côté de la route que nous venions de parcourir, et, malgré ses défenses r je l’enlevai au galop sur la pente rapide et bordée de précipices.

En moins de dix minutes j’eus atteint notre campement; nos feux de bivouac fumaient encore; de petits chevriers s’en étaient rapprochés,, et, les remuant avec leurs bâtons et les ranimant avec des broussailles, se réchauffaient avidement devant la flamme vive et joyeuse.

, L’arrivée d’un cavalier lancé au galop les troubla quelque peu; les plus peureux firent mine de fuir; je les rassurai d’un geste , et bientôt, laissant là les chèvres au long poil, ils revinrent près de moi et gardèrent mon cheval.

Je fis le tour du camp, pour tâcher de découvrir des traces et d’apprendre ainsi quelle direction avait suivie Mirane.

La terre avait été si fort battue et les pistes se croisaient tellement , qu’il était vraiment impossible de rien distinguer. Je courus vers la partie du camp où l’on ayait dressé la tente des femmes, moins dans l’espérance d’y retrouver quelque indice que pour revoir une fois encore la place où elle avait été.... Je n’y retrouvai rien; mais la terre y semblait singulièrement foulée , et l’idée d’une lutte était la première qui se présentât à l’esprit.

Je m’agenouillai sur le sol pour reconnaître plus nettement les marques. Je retrouvai bientôt les petits pieds de

Mirane, étroits, fins et cambrés, ne touchant le sol que par l’orteil et le talon ; mais au lieu d’une empreinte légère, posant h peine comme celle de l'oiseau, qui laisse voir en marchant qu’il a des ailes , celle que j’apercevais . maintenant était beaucoup plus énergiquement accentuée : le talon s’enfonçait , la pointe raclait le .sol ; puis les pas étaient irréguliers : tantôt petits, avec les pieds se touchant , presque , tantôt grands et brusques. Tout à côté de ces traces, et parfois les écrasant, un gros pied lourd et plat avait pesé sur la terre. Il devenait évident pour moi qu’il y avait eu violence et résistance; on avait employé la force contre Mirane.... elle s’était défendue — avec quel courage , je le devinais trop ! mais elle avait dû céder, accablée , par le nombre..,. Cette pensée me faisait froid jusque dans les os.... « Ah ! pensais-je, Ismatl a été plus heureux que moi : car s’il l’a perdue , du moins, en la perdant , il est mort l » Je ne puis vous dire dans quel abîme d’orageuses pensées roulait mon âme. Des larmes amères jaillirent de -mes yeux! Peut-être les connaissez-vous, ces larmes qui viennent du plus profond de notre cœur et qui sont faites du plus pur de notre sang ! Avec la passion égarée d’un fou , je me jetai la face contre terre, et je baisai la poussière où elle avait marché.

Je ne m’apercevais pas même que les chevriers, frappés de mes gestes désordonnés, avaient quitté leurs feux pour me voir, et qu’ils resserraient autour de moi leur petit cercle curieux. Enfin je relevai la tête, et je vis, dans le machlah entr’ouvert d’un des plus jeunes, un morceau d’étoffe dont l’éclatante blancheur tranchait vivement sur la teinte poudreuse de ses habits.

J’y portai la main....

L’enfant le jeta de lui-même à mes pieds et s’enfuit en criant : « Je ne l’ai pas volé, je l’ai trouvé.... Ne me fais . pas de mal ! » ^

Je reconnus bien vite un lambeau de cachemire blanc arraché à la ceinture de Mirane. Je m’en emparai comme

un avare fait d’un trésor! Je le pressai sur mes lèvres, je le couvris de mes larmes ; je le regardai, puis je le regardai encore ! Tout à coup, dans le tissu de neige, j’aperçus de petites piqûres rouges; je 1# dépliai délicatement , et je pus voir que-ces piqûres avaient une certaine régularité.

Bientôt je reconnus des lettres distinctes comme celles d’une fine broderie pointillée.

Mirane les avait farinées avec une épingle et écrites de ' son sang. C’est la seule lettre d’amour que j’aie reçue d’elle.... et je l’ai relue depuis.... jusqu’à ce qu’elle ait été pour ainsi dire effacée sous mes baisers et sous mes larmes.

« Adieu, me disait-elle, au revoir peut-être!

« Fabien! quelle horrible nuit! Djebel est venu,... Le monstre !...

« J’ai tenu mes serments... . Il se riait de ma douleur; mais il a eu peur de mes cris! Cependant nous partons..'., où? je ne sais !... On a nommé les Cèdres....

« Un moment j’avais cru au bonheur.... le bonheur pour moi s’appellera souvenir!... Trouveras-tu cette lettre? J’ai mis une heure à l’écrire avec mon sang,... c’est la dernière pensée de mon âinfe que je t’envoie, cher am.„. »

La triste dépêche avait été interrompue là , et Miranè n’avait point eu le temps d’achever sa dernière phrase ni même son dernier mot.

Cependant un éclair de joie resplendit sur ma face; je me relevai de terre comme poussé par un ressort , et d’un bond je fus en selle

« Les Cèdres ! » criai-je d’une voix impérieuse à l’enfant qui m’avait donné l’étoffe; et je lui jetai une poignée de ghazirs.

Il ramassa d’abord l’argent , fit quelques pas en arrière en serrant les pièces dans ses deux petites mains ; puis il me cria, en tournant la tête vers le nord-ouest : « Là-bas, les Cèdres , là-bas ! » *

< ep ) •

Je rendis la main, et, me précipitant dans la direction qu’il m’indiquait, je courus longtemps.

Je m’enfonçai dans une vallée étroite, profondément encaissée, que je croyais tournée vers le nord-ouest; mais rien n’est plus difficile à connaître que la véritable orientation des montagnes. Je m’en aperçus trop tard Je tra-

versai deux villages : les femmes et les enfants que le bruit attirait, venaient sur le seuil de leurs chaumières et contemplaient avec efiroi mon galop furieux. On eût dit un fantôme emporté par le vent.

Vers midi, je sentis que mon cheval poussé sans mesure, et ruisselant de sueur, commençait à trembler sous moi. L’ombre slétait repliée au loin, et le soleil, qui nous frappait d’aplomb, avait des rayons dévorants.

Nous courions toujours.

Cependant, malgré sa vigueur, malgré sa courageuse nature et la noblesse de sa race, triste parce qu’il était seul, mon cheval commença de se ralentir.... Je ne suis pas né patient, et dans ce moment fatal, chaque minute qui m’éloignait de Mirane me semblait une éternité de supplices.... Je sentais que le moindre retard pouvait rendre mon malheur — notre malheur à tous deux — irréparable !

Ce jour-là, je ne pris point de repos.

Versée soir, mon cheval tomba de lassitude à l’entrée

d’ün. village. Moi-même, j’étais forcé de m’avouer que mes muscles n’étaient point aussi fortement trempés que mon courage.... .

« Où sont les Cèdres ? demandai-je à un paysan qui prenait le frais devant su porte.

— Loin ! ma répondit-il.

— Puis-je les atteindre aujourd’hui ? »

Il fit de la tête la signe qui veut dire : Nom! dans toutes les langues.

« Il le faut îlui dis-je. . \ .

— Essaye! mais je t’en défie, quand même tu monterais El-Borack, la jument du Prophète, qui avait des ailes aux piedsi... et ton cheval n’a pas d’ailes! ajouta-t il d’un air de pitié ; tu l’as forcé ; vois comme son flanc bat 1 II faut passer la nuit ici.... »

Force me fut de suivre ce conseil.

Le paysan chez lequel j’étais descendu consentit pour quelques piastres à me- guider dans les inextricables sentiers qui, croisant leurs mailles et leurs réseaux, enveloppent le Liban comme un filet. Je m’étais égaré la veille; il fallut recommencer la route déjà faite : que de peines perdues et que de temps !

Mon guide était fidèle et sûr, mais d’une lenteur déses.pérante. Vingt fois j’avais voulu mettre mon cheval au galop : vingt fois il l’avait retenu par la bride avec un geste à la fois humble et ferme.

« Bien, bien! doucement! répétait-il toujours; doucement et longtemps ! La route est grande , et le pied du cheval est petit. » Et il allait toujours d’un pas allongé qui ne se ralentissait jamais. . «

Quand enfin nous fûmes sortis des défilés pierreux et des chemins de cailloux roulants, nous trouvâmes un petit plateau couvert de mousse et de bruyère fleurie.

« C’est ici, dit le Druse, qu’U faut boire de l’air ! » Il enfonça l’éperon et nous dévorâmes l’espace.

Son cheval, qui m’avait d’abord paru lourd, s’anima

dans la course et prit une action vraiment extraordinaire.*... C’était moi maintenant qui avais peine à le suivre.

Nous traversions, du reste, un des plus magnifiques plateaux du Liban : il était admirablement situé. A sa gauche, les dernières crêtes et les dentelures superbes de la montagne ; à sa droite, et aperçue à travèrs les éclaircies des arbres, la Cœlé-Syrie tout entière, qui s’étalait à nos pieds • feomme un tapis d’or encadré dans une bordure d’émeraudes.

Mais nous courions toujours, voyânt tout et ne regardant rien.

Au bout d’une heure de ce galop effaré T nous nous arrêtâmes. Le plateau était traversé : nous atteignions la dernière cime. J’allais descendre- l’autre revers de la montagne.

« Maintenant, me dit mon guide, tu es sur la voie, et tu ne peux plus te tromper.... Les Cèdres sont là! » Et il m’indiquait une direction que le chemin suivait, si clairement tracé, qu’il était impossible de s’égarer.

A mesure que j’approchais du but, mon cœur se serrait. La veille au matin, quand, sur l’indication si douteuse et si peu précise de Mirane, je m’étais mis à sa recherche, je me flattais d’une secrète espérance de la bientôt revoir : et maintenant, le doute, l’incertitude amère, le découragement s’emparaient de mon âme. Tant que j’avais été loin, je n’avais songé qu’au but.... il fallait l’atteindre, et je mettais toutes mes forces dans la poursuite!.... A présent qu’il me suffisait d’étendre la main pour le toucher.... peut-être! il me semblait à chaque instant que j’allais le voir s’évanouir devant moi. Je ne me demandais pas seulement si j’allais’retrouver Mirane, mais comment, la retrouvant, je pourrais la délivrer. Quand je m’arrêtais trop longtemps sur cette pensée, elle se changeait en angoisso dans mon âme.

Par bonheur, j’arrivais déjà sur les frontières du Liban chrétien !

Avec quelle joie profonde j’aperçus une petite chapelle avec une statue de la Vierge au-dessus de la porte, et l’o- ' give aérienne de sa tourelle percée à jour, et sa petite cloche, en plein ciel, que j’entendais frémir sous les caresses du vent !

Il faut avoir vécu loin des siens, mangeant le sel de l’étranger, au milieu d’hommes qui n’ont ni votre culte ni vos croyances, pour sentir toute la force qu’on puise dans cette communion des âmes, mal appréciée quand on en jouit, mais dont qn comprend la puissance après en avoir été privé! Le Liban chrétien était pour moi comme une patrie, où je retrouvais, resserrés encore parles circonstances ennemies, la nécessité et le danger, tous les liens qui attachent si puissamment le cœur de l’homme.

Je descendis à l’entrée du hameau, et je frappai à la porte de la première maison.

Un homme et un enfant parurent.

Je jetai à l’enfant la bride de mon cheval, et j’échangeai avec l’homme le salut oriental.

Il me regarda quelques instants en silence ; puis, apercevant une petite croix d’or que je portais h la chaîne de ma montre, il s’inclina, la prit, et l’approcha pieusement de ses lèvres.

« Catholique? me demanda-t-il.

— Comme le pape! lui répondis-je.

— Franc * ?

— Français !

— J’aime les Français! ce sont nos frères d’Europé.... Entre ! ma maison est la tienne ; ici, tu es chez toi ! *>

Je vis tout de suite que j’avais rencontré une de ces généreuses et loyales natures que n’a point corrompues encore l’égoïsme des civilisations raffinées. On e6t meilleur

1. Le mot de Franc est celui dont on se sert en Orient pour désigner tous les Européens, comme si notre glorieuse nation avait eu le privilège d’absorber et de confondre en elle l’Occident tout entier. .

quand on est plus près de la nature, parce qu'on est plus près de Dieu,

Le Maronite se tenait devant moi, debout, sans m’interroger : il voyait que je souffrais, et je pouvais lire sur son visage une sympathie à la fois émue et discrète.

« Si Mirane, me disais-je, si Mirane et ses ravisseurs ont suivi la rotite des Cèdres pour gagner les dernières chaînes du Liban, ils ont dû nécessairement traverser ce hameau. » *

J’interrogeai le Maronite.

« Oui! me dit-il, ce matin même, nous avons vu passer quatre noirs accompagnant cinq ou six femmes voilées à la façon des musulmanes.

— N’as-tu rien remarqué ?

— Si ! une d’elles était plus grande que toutes les autres ; plus d’uue fois elle a regardé en arrière, pour voir si on ne la suivait point. L’eunuque qui semblait les conduire s'est arrêté à cette maison, là-bas, au milieu du village, pour acheter des dattes et des figues fraîches.

■ — Après ! achève donc !

— La femme que je dis a retourné de ce côté la tête de son cheval, et l’a lancé au galop comme si elle eût voulu revenir sur ses pas.

— Et alors?

— Et alors deux noirs se sont jetés à la bride du cheval qui se défendait : ils l’ont ramené, et la femme a continué sa route en se débattant au milieu d’eux ; elle a regardé l’église, elle a voulu crier, ils ont serré son borghot plus fort.... et elle s’est tue!

— Malheureux ! vous avez vu cela, et vous ne l'avez pas défendue.... elle, ma sœur.... ma femme! une chrétienne ! qu’ils enlevaient, les infâmes Bédouins de Djébel- Aga !

— Ah ! que la Vierge nous protège ! dit le pauvre Maronite en se signant.... si nous avions su !

— Sais-tu du moins par où ils sont allés ?

— C’est ce que nous demanderons à celui qui a vendu les dattes.

— Gourons chez lui!

— Pas maintenant il est à sa vigne !

— Eh bien, allons h sa vigno!

— Il y a deux chemins nous irons par l’un, il reviendra par l’autre I .. >

— Que faire donc?

• — Attendre. »

Attendre ! toujours attendre ! On dirait vraiment que cet Orient insouciant ne sait pas que le temps est l’étoffe dont la vie est faite !

Enfin, l’homme aux dattes revint, et il confirma de'tout point le récit du Maronite. Seulement, il ajouta qu’au lieu de se rendre aux Cèdres, la petite troupe avait pris plus h droite, inclinant ainsi vers la Syrie-Greuse, qui mène au désert.

C’était un itinéraire un peu différent de celui que Mirane m’avait indiqué, et je Gompris non sans effroi que, si je ne m’étais pas égaré le jour précédent, je serais peutêtre arrivé 'au village avant elle, et par un autre chemin.... Et alors je n’aurais point retrouvé sa trace, je n’aurais pas eu de ses nouvelles, elle eut été perdue à jamais pour moi !

' Mon cœur bondit vers Dieu avec un de ces élans de reconnaissance qui franchissent la distance entre la terre et le ciel. ' . , •

Si mes calculs étaient justes, Mirane ne devait pas être maintenant à plus de deux lieues du village. J’avais une violente envie de partir sur-le-champ, de me jeter sur ses pas, d’atteindre son escorte et de lui livrer bataille; il me semblait qu’avec un compagnon déterminé j’aurais bon marché de quatre esclaves. Ce n’était pas leur bien qu’ils défendaient, et je combattais pour plus que ma vie.

Je m’ouvris franchement à mon hôte, et je lui demandai s’il ne connaissait point quelque brave garçon disposé

à me donner un coup de main, et à gagner un sacde bonnes piastres en m'aidant à reprendre Mirane.

« Jure-moi, me répondit-il, jure-moi sur ta croix d’or qu’elle est chrétienne. •

— Si elle ne l’est pas, lui dis-je, elle le sera bientôt. Mais tu la connais déjà, car son nom a volé d’échos en échos sur la montagne : c’est Mirane! c’est la Vierge du Liban !

— Alors, dit-il en rejetant son machlah sur son épaule et en relevant fièrement la tête, tu n’as pas besoin de parler de piastres. Sauver Mirane, c’est lé devoir du Maronite comme du Druse !

— Merci] lui dis-je; maintenant, rien ne nous arrête, partons !

— Nous n’avons pas besoin de tant de soleil, réponditil ; d’ailleurs, ne crains rien ! ils sont chez nous maintenant: ils ne nous échapperont point. »

Le Maronite appela deux ou trois de ses voisins et tint conseil avec eux. Tous furent bientôt disposés à me servir avec un désintéressement et un courage dont je ne savais comment les remercier.

Cependant la prudence s’allie bien à la valeur. Djébel- Aga était un ennemi terrible ; on savait ses vengeances cruelles, les vignes coupées, les maisons abattues, les moissons détruites, les hommes tués, les femmes et les enfants emmenés en esclavage. Mes nouveaux alliés ne voulaient donc point, et je le compris, inutilement compromettre leur village en attaquant sur leur territoire les esclaves de l’aga. Ils se masquèrent. Moi seul je voulus être reconnu et combattre à visage découvert. Je voulais que Mirane me vît tout d’abord, et les autres aussi. Je voulais leur montrer d’où partaient les coups !

Tous les sentiers de la montagne étaient familiers à mes hôtes. Nous fîmes un détour et allâmes nous embusquer à un angle de la route où la petite troupe devait passer.

G’était un site écarté : de grands arbres ombrageaient sa solitude sauvage ; d’énormes pierres granitiques en hérissaient les abords.

Nous nous plaçâmes tous quatre derrière un rocher dentelé de créneaux , et dont les fentes imitaient les meurtrières des châteaux forts. G’était un poste formidable pour une attaque par surprise.

Nous n’avions pas attendu une heure, quand nous vîmes déboucher la petite troupe qui descendait vers nous par un sentier tournant. Le chef des noirs marchait à sa tête : Mirane venait après lui. Elle avait quitté le masque de crin noir et entr’ouvert son voije. Son beau yisage était d’une pâleur extrême ; ses yeux rougis étaient encore gonflés de larmes ; c’est à peine si sa main retenait les rênes. Je la regardai un moment avec un attendrissement profond ; mon cœur, battait à se briser dans ma poitrine : je voulais m’élancer vers elle.

a Pas encore ! » murmura le Maronite à mon oreille, en posant sa main sur mon bras.

Nous laissâmes approcher jusqu’à quinze pas de nous.

Alors un des Maronites leva lentement son fusil, l’appuya au rocher.... et fit feu.

Le cheval de l’ennuque, frappé d’une balle au milieu du front, tomba roide mort ; les autres se cabrèrent d’effroi. Je poussai un grand cri. Nous nous élançâmes tous quatre du rocher et tombâmes devant la troupe en désordre.

Mirane m’avait reconnu.... d’un bond elle fut à mes côtés.

La bataille était maintenant sans objet; elle ne dura pas longtemps. On mit le canon des fusils sur la gorge des noirs, qui ne songèrent pas à se défendre. On aurait pu faire un massacre; les Maronites, qui avaient senti la poudre, n’eussent peut-être pas demandé mieux. Mais je savais que Miraue avait horreur du sang, et, en son nom, je demandai grâce. Le chef des eunuques, qui s’était assez

lestement dégagé, voulut faire quelque résistance ; on le lia par les quatre membres. Un grand Éthiopien bronzé me tira, presque à bout portant, un coup de pistolet qui ne m’atteignit point. La crosse d’un maronite en fit justice, «t il tomba étourdi à bas de son cheval.

Tous les autres mirent pied à terre et sollicitèrent l’aman *, qui leur fut accordé.

Mirane demanda à ses compagnes si elles voulaient leur liberté.

Celle-ci haussa les épaules, celle-là secoua la tête.... les autres firent comme si elles n’avaient pas compris. Offrir la liberté aux esclaves jeunes et belles d’un homme riche, c’est à peu près la même chose que de demander chez nous à une Madeleine non pénitente si elle veut renoncer à son coupé, à sa loge et à ses cachemires. Plaignons-les, ees pauvres créatures, qui ne savent même point qu’elles sont à plaindre !

Je fis relever ceux qui étaient à terre et délier l’eunuque, après avoir déchargé toutes leurs armes.

« Ton maître m’a enlevé Mirane, dis-je à l’eunuque, je la reprends; tu as fait feu sur moi, et ta vie m’appartient; mais je te méprise trop pour te tuer. Va-t’en avec tes compagnons. Mais songe que, si jamais tu regardes cette femme, tu es un homme mort ! »

L’eunuque balbutia la' formule banale de la servilité orientale : « Entendre , c’est obéir !» et se releva tout tremblant.

Nos libérateurs se montraient ravis d’avoir pu m’aider à reconquérir Mirane. Peut-être, au fond, leur joie n’était-elle point sans un mélaDge d’inquiétude, et ils se surprenaient à avoir peur de leur bonne action en songeant aux terribles revanches de Djébel-Aga. Us refusèrent cependant toute marque de notre gratitude, et nous ne pûmes leur faire accepter que nos remercîments.

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